Recentrer le monde

Où se trouve le centre du monde ? Pour les Grecs de l’Antiquité, le problème avait été résolu par Zeus, qui avait lâché deux aigles depuis les deux extrémités, orientale et occidentale, de la Terre : ils s’étaient rencontrés au-dessus de Delphes. Dans l’introduction de son dernier livre, l’historien ­Peter Frankopan raconte ce mythe, tout en expliquant que cette question du centre du monde l’obsède depuis l’enfance. Ses Routes de la soie constituent une tentative de réponse. « Selon la conception traditionnelle qu’on nous enseigne à l’école et qui est confortée par nos musées, nous sommes les héritiers des glorieux Romains qui étaient eux-mêmes les héritiers des Grecs, lesquels étaient, selon certains récits, les héri­tiers des Égyptiens. Vue de cette façon, la Méditerranée mérite parfaitement son nom car elle se situe littéralement au centre du monde. Frankopan s’oppose à cette conception eurocentrique et déplace le centre du monde vers l’est, au-delà de la Mésopotamie et du Caucase, en Iran et en Asie centrale », écrit Anthony Sattin dans The Guardian.
L’ouvrage embrasse deux mille cinq cents ans d’histoire. Il commence par l’émergence du premier empire mondial, la Perse de Cyrus, trait d’union entre la Méditerranée et l’Extrême-Orient, et cœur de ce qu’on appellera, mais bien plus tard, les routes de la soie (il n’y en eut jamais une seule). L’expression est en fait étonnamment récente. Elle fut forgée en 1877 par le géographe allemand Ferdinand von Richthofen, dont Frankopan nous apprend qu’il est l’oncle du Baron rouge (le fameux as de l’aviation qui sévit pendant la Première Guerre mondiale). Son récit est émaillé de détails érudits de ce genre. On découvre aussi que le hennin, cette coiffe conique très populaire en Occident chez les femmes du XIVe siècle, s’inspirait de la mode prévalant à la cour mongole.
Les routes de la soie connurent bien entendu des périodes de trafic plus ou moins intense. Parmi les époques fastes, on peut citer les siècles précédant et suivant l’an 0, quand de part et d’autre de la masse eurasienne prospéraient deux empires puissants et stables : l’Empire romain et celui des Han. Aux VIIe et VIIIe siècles, la dynastie Tang fut le moteur d’une autre période d’expansion, tout comme, paradoxalement, les décennies qui suivirent les invasions mongoles, lorsque la Pax mongolica, en assurant la sécurité des voyageurs, favorisa le commerce.
Dans le Financial Times, l’historien indien Ramachandra Guha note : « La seule chose que m’a apprise l’étude du passé, c’est qu’il n’y a pas de gagnants et de perdants permanents. Les généraux comme les sportifs victorieux tendent à considérer leur supériorité comme garantie. Et il en va de même des nations et des empires. » S’il y a une leçon à tirer de l’ouvrage de Frankopan, c’est que c’est là une dangereuse illusion.

Le chien, cet inconnu

Prenez n’importe quel numéro de National Geographic des cent dernières années et jetez un œil aux photos. Qu’elles montrent un vieux sage édenté à Katmandou, un jeune couple flirtant à Zanzibar, une famille modeste en Équateur, un vieil Amérindien de la forêt amazonienne, une équipe d’explorateurs dans l’Arctique ou une star du rodéo au Texas, il y a toujours en arrière-plan des chiens qui mangent, qui dorment, qui trottent ou se tiennent placidement là. Des chiens parias (1) au pelage brun-gris, des chiens de village, des chiens férals, des chiens de décharge.
Où que vous alliez, vous en trouverez. En Namibie, ils déambulent sur les routes et dans la brousse. Dans les bidon­villes à la périphérie de Chongqing, ils errent en petits groupes. De Cuzco à Trieste, vous les verrez en permanence évoluer en marge des activités humaines. Même dans les pays occidentaux, plus sourcilleux sur les questions de santé et de sécurité, ils sont présents dans des proportions qui surprendraient la plupart des habitants.
Dans What Is a Dog?, qui fait suite à leur stimulant ouvrage de 2001, Dogs: A New Understanding of Canine Origin, Behavior, and Evolution (« Les chiens : une nouvelle interprétation de l’origine, du comportement et de l’évolution des canidés »), les biologistes Raymond et Laura Coppinger poursuivent leur ­travail de réévaluation de ces animaux que nous pensons à tort bien connaître. La question qui constitue le titre de leur nouveau livre n’est en aucun cas rhétorique. De prime abord, elle paraît simple. Un chien est un mammifère de la famille des canidés possédant 42 dents, un odorat et une ouïe très développés, un comportement social et une grande capacité d’adaptation en matière d’alimentation. Il a beau avoir des sosies tels que l’hyène ou le loup de Tasmanie, on le reconnaît quand on en voit un.
Les Coppinger font dans leur livre une démonstration convaincante qui va bien au-delà de l’habituel scénario de l’homme-du-paléolithique-domestiquant-des-louveteaux présenté dans tous les ouvrages du monde traitant de la phylogenèse des chiens. Ils portent un regard neuf sur « l’omniprésence des chiens dans le monde » et commencent par poser une question de base : « Cela agace certains d’entre nous, dans le ­milieu des spécialistes du chien, ­d’entendre dire que des scientifiques ont découvert la vérité sur son origine – comme si l’on pouvait identifier une origine unique. Eurêka ! nous avons trouvé les premiers chiens, les plus vieux chiens, les chiens de la Création ! C’est vraiment ridicule. C’est une population de chiens qu’il faut chercher. Et, à ce stade, il faut se poser la question : qu’est-ce qu’un chien, au juste ? Qu’est-ce qu’on cherche ? »

Comme dans leur précédent livre, leur quête ne porte pas tant sur le passage de sauvage à domestique – le scénario habituel du loup devenu chien – mais sur le passage de domestique à domestiqué, une distinction sur laquelle ils insistent : « Il ne fait pas de doute que le chien est un animal domestique, tout comme le pigeon. L’adjectif ­“domestique” renvoie simplement aux animaux qui vivent autour, en compagnie ou à côté des humains, ou tout bonnement en leur présence : le chien, le rat, le pigeon, le poulet… Il y a aussi l’omniprésent moineau domestique (Passer domesticus), qui vit non seulement dans les villes et les villages, mais aussi dans les fermes. La souris commune, le cafard et la punaise de lit sont plus répandus à proximité des humains qu’ailleurs. En un sens, tous peuvent être qualifiés d’animaux domestiques – même le cafard ! »
Nos auteurs soutiennent que Carl von Linné avait raison en 1758 de classer Canis familiaris comme une espèce ­distincte, et non comme sorte de version abrégée du loup, du coyote ou du chacal. De toute évidence, le Canis familiaris domestiqué est un élément de la culture humaine aussi universel que le feu ou la roue. Dans le monde occidental, les produits pour animaux de compagnie représentent un marché de plusieurs centaines de millions de dollars destiné aux 200 races de chiens qui, au cours des cent cinquante dernières années, en sont venues à incarner l’espèce en général. Certes, le golden retriever l’emporte aujourd’hui en nombre sur le loup, mais – cela surprendra plus d’un lecteur – seuls 200 millions de chiens dans le monde sont des animaux de compagnie, la vaste majorité (les Coppinger parlent de 1 milliard, mais c’est un chiffre très sous-évalué) étant des membres domestiques mais non domestiqués de Canis familiaris : ils subsistent grâce aux déchets alimentaires des humains (faute de quoi, affirment nos auteurs avec beaucoup trop d’assurance, ils mourraient les uns après les autres) mais restent maîtres de leur activité alimentaire et reproductive. Leurs meutes sont ravagées par le taux de mortalité extrêmement élevé des chiots, mais elles ne dépendent pas du bon vouloir des humains.
Dans What Is a Dog?, les Coppinger retracent le cycle de vie de certaines de ces meutes dans différentes régions du monde et poursuivent leur histoire natu­relle de cette espèce toujours présente en toile de fond. L’application systématique de leurs principes éthologiques les conduit parfois à faire des raccourcis qui, bien qu’intéressants et très certainement justes, ne manqueront pas de choquer certains propriétaires de chiens. Exemple : « Si les chiens font de bons animaux de compagnie, c’est en grande partie parce qu’ils ont ce comportement inné de trouver un endroit où s’asseoir en attendant que la nourriture arrive. Et c’est exactement ce que font nos chiens de compagnie. Leur spécialité, c’est de fouiller nos poubelles. Ils sont comme les corbeaux et les renards qui se nourrissent des restes laissés par les loups ou les humains. Où le chien trouve-t-il à se nourrir ? Chez les humains. Pourquoi le chien est-il amical avec l’homme ? Parce que c’est sa source d’alimentation quotidienne. Il n’a qu’à s’asseoir et attendre. Être un chien de compagnie, ce n’est pas si différent qu’être un chien de décharge, un chien des rues ou un chien de village. »

Les maîtres attachés à leur chien et convaincus que ce qui les unit à leur animal ne se résume pas à lui remplir sa gamelle à 8 h 45 s’indigneront de ce genre de propos réducteurs, mais, pour les Coppinger, tout tourne vraiment ­autour de la nourriture. À un ­moment, ils soutiennent que la facilité avec ­laquelle un chien des rues peut se transformer en toutou adoré est due au fait que c’est un animal « capable de manger en présence des humains » – ce que la plupart des autres animaux domestiques préfèrent éviter de faire, même quand ils sont très jeunes. Avec les chiots, en revanche, « c’est de la rigolade. C’est peut-être l’espèce la plus facile à adopter. Ils peuvent se goinfrer, ce qui est peu commun chez les jeunes animaux. Ils peuvent manger de tout ou presque. Ils sont capables de consommer des aliments ­solides au bout de seulement vingt-cinq jours d’allaitement. Ils peuvent manger tout ce que mangent les humains, et beaucoup de choses que ceux-ci ne peuvent pas manger : des céréales ou de la viande cuites, mais aussi de la matière fécale ou des légumes pourris, tous les déchets du régime alimentaire humain. Les chiens ont des dents très tôt ; ils broient et mastiquent dès leur plus jeune âge. Ils peuvent même se passer de nourriture plus facilement et plus longtemps que la plupart des autres animaux. »
La plupart des chiens férals meurent de faim, mais, selon nos auteurs, c’est aussi le cas des loups. Ce n’est pas simple d’occuper une niche écologique, ce que font les chiens semi-sauvages du monde entier. Les Coppinger voyagent dans de nombreux pays et interviewent ­beaucoup de gens, mais leur enquête finit toujours par les mener dans les grandes décharges municipales qui existent à la périphérie de toutes les villes. Ces décharges voient régulièrement affluer des déchets humains que les chiens peuvent consommer – et c’est ce qu’ils font, en partageant l’espace avec des meutes ­rivales mais aussi des pigeons, des rats et d’autres charognards domestiques. On est loin de l’expérience alimentaire très dirigée que connaissent les membres domestiqués de Canis familiaris :
« La nourriture de nos chiens nous parvient sous forme de croquettes fabri­quées – qui sait ? – avec du blé du Kansas, du maïs de l’Iowa et des déchets des abattoirs de Chicago. Aucun des ingrédients de ces aliments ne vient de notre jardin, de notre ville ou même de notre État. Et nous ne laissons pas traîner d’ordures dans notre jardin. Rien, autour de notre maison ou de celle des voisins, ne permet de subvenir aux besoins d’une population de chiens – sauf la nourriture spécialement conçue pour eux et conditionnée dans des sacs étiquetés “aliments pour chiens”. »
L’arrivée régulière de détritus ­humains s’accompagne souvent d’une copieuse dose de mépris. Les Coppinger n’ont guère besoin d’effectuer un travail de terrain pour constater que bien des sociétés humaines considèrent les chiens férals comme un fléau, comme des nuisibles qui peuvent en outre repré­senter un danger. La plupart des habitants des zones semi-rurales ne sont pas ravis de croiser un groupe de chiens errants faméliques (plusieurs des personnes interviewées par nos auteurs disent distribuer de la nourriture à l’un de ces groupes afin d’encourager chez lui la territorialité qui les protégera d’autres bandes de chiens). Et le risque d’attaques n’est pas le problème principal : environ 70 000 personnes dans le monde meurent chaque année de la rage, pour ne nommer qu’une seule maladie transmise par le chien. Ainsi, inévitablement pourrait-on dire, les Coppinger en viennent à aborder dans leur livre la question du contrôle de la population, qui se révèle presque impossible quand il s’agit d’animaux aussi nombreux et adaptables que les chiens férals. Les médias occidentaux ont fait état des campagnes massives d’éradication de chiens errants menées à Sotchi, Athènes et Pékin à l’approche des jeux Olympiques. Ces villes ont beau avoir abattu plusieurs milliers d’individus, elles continuent d’en abriter de vastes populations.

Raymond et Lorna Coppinger sont de grands admirateurs du chien ­paria. Quand ils regardent ces animaux d’à peine une quinzaine de kilos, au ­pelage ras couleur sable et au regard profond et intelligent, ils y voient des chiens aussi robustes que sympathiques, véritables porte-greffes des différentes races dorlotées qui dorment contre nous sur le canapé. Celles-ci gémiraient de terreur à l’idée de dormir dehors en ­hiver ou d’arracher une bouchée à un rat de la taille d’un chat. Elles savourent de toute évidence le confort que leurs cousins ne connaîtront jamais. Mais, lorsque nos toutous murmurent et agitent les pattes dans leur sommeil, ils rêvent de liberté.
— Cet article est paru dans Open Letters Monthly le 1er novembre 2017. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Douze variations sur la révolution russe

Troisième roman de l’écrivain Davide Orecchio, Mio padre la Rivoluzione, invente de nouvelles versions de la révolution d’Octobre, une « histoire infidèle » ou « contrefactuelle » où Lénine et Trotski jouent des rôles différents de ceux que nous leur connaissons. Car « un écrivain a deux possibilités diamétralement opposées pour raconter l’Histoire », souligne le journaliste Riccardo De Gennaro dans le quotidien de gauche Il Manifesto. Il peut écrire un roman historique et glisser dans le fil d’événements réels des personnages fictifs. Mais il peut aussi « intervenir directement dans l’Histoire, proposer un discours critique en suggérant de nouvelles hypothèses, en s’interrogeant sur le cours qu’elle aurait pu emprunter (que se serait-il passé si… ?), sans perdre de vue les documents et les témoi­gnages ».

C’est cette deuxième voie qu’a choisie Orecchio pour raconter – et transformer – la révolution russe en douze histoires. Dans cette uchronie, poursuit Riccardo De Gennaro, « la révo­lution est débarrassée de ses lieux communs, des scories de la rhétorique du socialisme réel ». Staline et Hitler ne forment plus qu’un seul et même monstrueux personnage. Rosa Luxemburg n’a pas été assassinée en 1919, ce qui lui permet, depuis Berlin en 1947, de condamner la terreur régnant en URSS. Trotski a survécu au coup de piolet qui, dans la réa­lité, lui coûta la vie au Mexique en 1940. Il participe au XXe congrès du Parti communiste de l’Union ­soviétique et livre ses commentaires critiques sur la répression de l’insurrection de Budapest en 1956. Les effets de l’histoire parallèle sont, en bonne logique, innombrables et indirects : ­parmi les « déviations possibles » explo­rées par le ­romancier, comme les appelle la critique Cristina ­Taglietti dans La Lettura, le supplément culturel du Corriere della Sera, le jeune Robert Zimmerman ne devient pas Bob Dylan, mais l’auteur-compositeur-interprète d’un double album de chants révolutionnaires en hommage à Trotski.

Alors, sans doute, on peut juger cette révolution réinventée « un peu trop glamour », comme titre Il Venerdi, le supplément littéraire de La Repubblica, car dans cette « élégie ambiguë », estime le critique, « la politique devient décor ». Mais l’accueil critique est globalement enthousiaste. « Riches de notes, de citations et de bibliographie », ces douze récits précipitent le lecteur dans « une sorte de vertige », admire Cristina Taglietti. Et l’hebdomadaire Internazionale applaudit l’inventivité et la rigueur de l’écrivain, qualifié de « petit-fils de Borges ».

Un ancien trader au chevet de la science

Brian Nosek avait quasiment renoncé à trouver des financements. Pendant deux ans, il avait envoyé des demandes de subventions pour son projet de logiciel. Et pendant deux ans, il avait essuyé des refus, ce qui, en 2011, avait découragé mais nullement surpris ce chercheur de 38 ans. Professeur associé à l’université de Virginie, Nosek s’était fait un nom dans un sous-domaine très en vogue de la psychologie sociale, l’étude de nos biais cognitifs inconscients. Mais son projet ne portait pas sur cela. Du moins, pas exactement.
Comme un certain nombre de chercheurs prometteurs de sa génération, Nosek était troublé par l’accumulation d’indices montrant que la science elle-même – dans ses modes de publication, de financement et de promotion – faisait la part trop belle à un certain type de ­recherches : inédites, propres à attirer l’attention, mais en fin de compte sujettes à caution. Les incitations à produire des résultats positifs étaient si fortes, s’inquiétaient Nosek et d’autres, que certains scientifiques écartaient purement et simplement les données qui les gênaient.
On avait même donné un nom à ce problème : l’effet tiroir. Et le projet de Nosek consistait à l’empêcher. Il travaillait avec un doctorant au développement d’un outil en ligne permettant aux chercheurs de tenir un registre public des expériences qu’ils menaient, où ils pourraient consigner au fur et à mesure leurs hypothèses, leurs méthodes, le déroulement des opérations et leurs données. Il leur serait ainsi plus difficile de revenir en arrière pour sélectionner après coup les données les plus séduisantes. Et cela faciliterait la tâche des chercheurs souhaitant répliquer l’expérience.
Nosek était tellement convaincu de l’importance de refaire d’anciennes ­expériences qu’il est parvenu à rallier plus de 50 chercheurs américains partageant son point de vue pour participer à ce qu’il a appelé le projet Reproductibilité. Le but était de reproduire une cinquantaine d’études publiées dans trois revues de psychologie réputées, afin d’évaluer la fréquence à laquelle la psychologie moderne produit des résultats qui sont de faux positifs.
Pas étonnant dès lors que les crédits n’aient pas afflué : Nosek ne promettait pas de nouvelles découvertes, il promettait de les remettre en cause. Il a donc mené ses projets avec un budget squelettique, en les finançant avec les revenus tirés des conférences qu’il donnait en entreprise pour exposer ses recherches sur les biais cognitifs.

Et puis, en juillet 2012, Nosek reçoit un courriel d’un organisme dont le nom ne lui dit rien : la fondation Laura et John Arnold. Une recherche sur Google lui apprend qu’il s’agit d’un couple de jeunes milliardaires de Houston. John a gagné ses premiers millions comme prodige du courtage de gaz naturel chez Enron, le groupe énergétique tristement célèbre, et s’est débrouillé pour quitter le navire avant la faillite de 2001 avec un bonus à sept chiffres et aucune accusation de malversation. Après quoi ­Arnold a lancé son propre fonds spéculatif, Centaurus Energy, où il est devenu, selon les termes d’un concurrent, « le meilleur trader de l’histoire de l’humanité ». Et soudain, au bel âge de 38 ans, Arnold a pris sa retraite pour se consacrer à plein temps à la philanthropie.
John Arnold, raconte Nosek, a lu un article sur le projet Reproductibilité dans The Chronicle of Higher Education et veut en discuter. L’année suivante, Nosek cofonde le Centre pour la science ouverte, avec un apport initial de 5,25 millions de dollars de la fondation Arnold. Laquelle a injecté depuis plus de 10 millions supplémentaires. « Cela a complètement transformé ce qu’on pouvait imaginer faire », dit Nosek. Un projet d’envergure modeste qu’il imaginait mener dans son labo est désormais conduit à une tout autre échelle, dans des bureaux dignes d’une start-up dans le centre de Charlottesville, avec 70 salariés et stagiaires débitant du code et épluchant les publications scientifiques. Le logiciel sommaire soutenant le projet de partage des données est devenu une plateforme dans le cloud, utilisée désormais par plus de 30 000 chercheurs.
Entre-temps, le projet Reproductibilité s’est étoffé, plus de 270 chercheurs ayant entrepris de reproduire 100 expériences de psychologie. En août 2015, Nosek dévoile ses résultats. Au bout du compte, son armée de volontaires n’a pu vérifier qu’environ 40 % des études (64 % des résultats n’ont pu être reproduits). Et les médias déclarent la psychologie, voire toutes les disciplines scientifiques, en crise.
Nosek n’est qu’un des nombreux chercheurs à avoir été démarchés par la fondation Arnold ces dernières années. Des chercheurs engagés dans des efforts similaires d’introspection et de critique de leur discipline qui, sans se coordonner, ont ainsi contribué à créer un mouvement visant à remettre la science sur le droit chemin.

John Ioannidis a été mis en contact avec les Arnold en 2013. Ce prodige des mathématiques qui s’est orienté vers la recherche biomédicale est devenu en quelque sorte le parrain des réformateurs de la science en 2005, en publiant deux articles dévastateurs, dont l’un est simplement intitulé « Pourquoi la plupart des résultats de recherche publiés sont faux ». À présent, avec une dotation initiale de 6 millions de dollars de la fondation Arnold, Ioannidis et son collègue Steven Goodman sont en passe de faire de l’étude de la pratique scientifique, ce qu’on appelle la métarecherche, une discipline à part entière, avec un nouveau centre à l’université Stanford.
Le médecin britannique Ben Goldacre a lui aussi reçu un courriel de la fondation Arnold en 2013. Esprit acéré, célèbre en Grande-Bretagne pour son acharnement à pourfendre la « mauvaise science », Goldacre a passé des années à établir que les groupes pharmaceutiques, en refusant de révéler toutes leurs données, ont abusé le public en lui faisant payer de traitements inutiles [lire « Le scandale de l’industrie pharmaceutique », Books, avril 2009, et « Intox ? Les médicaments de l’esprit », Books, février 2012]. À présent, fort des multiples subventions des Arnold, il pilote la mise en place d’une base de données consultable en ­accès libre, qui regroupera les informations disponibles sur tous les essais ­cliniques menés dans le monde.
Les Arnold se sont aussi employés à remettre au pas les sciences de la nutrition. En 2011, le journaliste scientifique Gary Taubes a reçu un e-mail d’Arnold lui-même. Après plus de dix ans passés à décortiquer les articles en la matière, Taubes s’est soudain trouvé en mesure, grâce à une subvention importante, de cofonder un organisme visant à réformer de fond en comble l’étude de l’obésité. Et, en 2015, la fondation a financé une enquête de la journaliste Nina Teicholz sur le processus d’évaluation qui aboutit aux recommandations alimentaires officielles américaines. Quelques ­semaines avant la mise à jour de ces recommandations, Teicholz publiait dans l’éminente revue British Medical Journal (BMJ) un rapport cinglant. Elle y accusait le comité d’experts officiels de ne pas avoir pris en compte les données qui auraient permis d’en finir avec l’obsession de la nocivité des graisses saturées [lire « Faut-il avoir peur du cholestérol ? », Books, ­février 2013, et « Le lobby du sucre, 50 ans d’intox alimentaire et médicale », Books, décembre 2015].

Ce n’est là qu’un échantillon de ceux que la manne des Arnold vient ­aider dans leur combat contre la science douteuse. Laura et John Arnold n’ont pas lancé le mouvement de réforme de la science, mais ils ont fait plus que n’importe qui pour en accroître les moyens – le plus souvent en contactant directement des chercheurs pour leur demander s’ils seraient capables de faire plus avec davantage d’argent. « La fondation Arnold est ­devenue le mécène de la métarecherche », ­résume Ioannidis. Au total, par le biais de son Initiative pour l’intégrité de la ­recherche, elle a accordé plus de 80 millions de dollars à des critiques et des réformateurs de la science au cours des cinq dernières années.
Comme on pouvait s’y attendre, les chercheurs qui ne voient pas où est le problèmes ont riposté. Dans un tweet de 2014, le psychologue de l’université Harvard ­Daniel Gilbert a qualifié de « petites brutes sans vergogne » des chercheurs qui n’étaient pas parvenus à reproduire les résultats de l’une de ses consœurs de Cambridge. L’année suivante, quand Nosek a ­rendu publics les résultats de son projet ­Reproductibilité, quatre chercheurs en sciences sociales, dont Gilbert, se sont fendus d’un article critiquant ­l’entreprise, où ils affirmaient, entre autres, que beaucoup des études originales n’avaient pas été reproduites correctement. L’enquête du BMJ suscita pour sa part la vindicte d’experts en nutrition qui avaient travaillé sur les recom­mandations américaines. Une pétition demandant au journal de ­retirer l’article de Teicholz a été signée par plus de 180 professionnels qualifiés. Après une évaluation externe et interne, le BMJ publia un rectificatif mais choisit de ne pas retirer l’enquête [lire « Reproductibilité en crise », ci-­dessus].

 

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Les violentes réactions déclenchées par l’enquête de Teicholz fournissent l’une des rares occasions de mettre en cause le soutien d’Arnold aux critiques de la science. Le 7 octobre 2015, la Commission de l’agriculture de la Chambre des représentants organise une audition sur la controverse autour des recommandations alimentaires ­déclenchée par l’article du BMJ. Pendant deux heures et demie, des élus irrités demandent pourquoi certaines études de nutrition ont été privilégiées au détriment d’autres. Mais, au bout d’une heure, le député du Massachusetts Jim McGovern se penche sur son micro pour ­défendre les fondements scientifiques des ­recommandations alimentaires. Il glisse que les doutes jetés sur la science de la nutri­tion américaine sont pilotés par un « ancien cadre ­d’Enron ». « Je ne sais pas ce qu’Enron sait à propos des recommandations alimentaires, dit McGovern. Mais de puissants intérêts particuliers tentent de discréditer la science. »
Cette petite phrase de McGovern au sujet d’Enron, une entreprise qui n’existe plus depuis quinze ans, relève un peu du tir à l’aveuglette. Mais, étant donné la longue histoire des puissants intérêts commerciaux qui ont jeté le doute sur la recherche, sa question sous-jacente est pertinente : qui donc est John Arnold et pourquoi dépense-t-il autant d’argent pour mettre en doute la science ?
Pour le magazine Fortune, Arnold est « l’un des milliardaires les moins connus des États-Unis ». Il ­accorde rarement des interviews. Mais, parmi les dirigeants de fonds spéculatifs et les courtiers en énergie, c’est une légende. À l’apogée de sa carrière, les gens du secteur parlaient de lui « avec déférence », se souvient John D’Agostino, ancien responsable de la stratégie du New York Mercantile Exchange, une Bourse des produits énergétiques et des métaux. En 2006, Centaurus aurait connu une rentabilité de plus de 300 %. L’année suivante, Arnold est devenu le plus jeune milliardaire du pays. « Si Arnold décidait d’éradiquer la faim dans le monde, je ne parierais pas sur la faim », confie D’Agostino.
Mais Arnold ne fait pas dans l’épate. Tous le dépeignent comme un homme discret et introverti. Chez Enron, entreprise connue pour sa culture cow-boy chargée de testostérone, ce courtier à l’apparence d’éternel adolescent parlait si doucement que ses collègues devaient se pencher vers lui pour l’entendre au restaurant. « Les gens prenaient ça pour de la méfiance, poursuit D’Agostino. Mais, au bout de deux ans, ils ont compris qu’il était vraiment comme ça. »
Arnold reste quelqu’un de réservé. « Généralement, c’est moi qui parle pour deux », m’explique au téléphone Laura Arnold. Au dire de tous, ­Laura, qui a fait ses études à Harvard et à l’école de droit de Yale et travaillé comme cadre dans le secteur pétrolier, pèse autant que son mari dans les choix de la fondation. Mais quand je visite le siège à Houston, elle est appelée pour une urgence familiale, laissant John faire la conversation. Il est svelte, avenant, et son apparence juvénile est maintenant quelque peu ­atténuée par une barbe poivre et sel.
John Arnold a grandi à Dallas. Sa mère était comptable (elle l’aidera plus tard à gérer son fonds d’investissement). Son père, décédé quand il avait 18 ans, était avocat. Dès la maternelle, il manifeste un don évident pour les maths. Gregg Fleisher, qui a été son professeur de mathématiques au lycée, se rappelle ce jour où Arnold a résolu instantanément un problème sur lequel même les étudiants en doctorat sèchent habituellement. Mais il se démarque aussi par son scepticisme. « Il mettait tout en doute », se remémore Fleisher.
À 14 ans, Arnold dirige sa première entreprise, faisant de l’achat-vente de cartes de sport à collectionner par-delà les frontières des États (1). C’est le début d’Internet, et il s’est débrouillé pour obtenir l’accès à une messagerie électronique réservée aux revendeurs de vignettes. Il constate que les vignettes n’ont pas la même cote selon les endroits – ce qui offre une possibilité d’arbitrage. « Il n’y avait pas un gros marché pour les vignettes de joueurs de hockey au Texas, se souvient-il. Alors, j’ai acheté toutes les cartes de hockey très recherchées pour les vendre au Canada ou dans l’État de New York. » Arnold estime qu’il avait gagné 50 000 dollars avant d’avoir fini le lycée.

Après un cursus éclair à l’univer­sité Vanderbilt, il entre chez ­Enron en 1995, quatre jours après avoir obtenu son diplôme. Au bout d’un an, à l’âge de 22 ans, il y supervise la salle de courtage du gaz naturel, l’une des principales activités de l’entreprise. Son travail – exploiter les écarts saisonniers des prix du gaz – n’est pas si différent de ce qu’il a fait adolescent avec les vignettes de sport. Jeff Shankman, autre courtier star d’Enron, le décrit comme « la personne la plus sérieuse, réfléchie et curieuse d’esprit » avec qui il ait travaillé. Mais Shankman avait aussi identifié chez Arnold un grand goût du risque – ce qui tranche avec sa placidité. Certains jours, à Enron, il peut négocier pour plus de 1 milliard de dollars de contrats gaziers. En 2001, alors que l’entreprise est en plein scandale pour avoir dissimulé des milliards de dettes, il lui ­aurait fait ­gagner 750 millions de dollars. Wall Street a connu très peu d’exemples de réussite comparables à ce qu’il a fait cette année-là, dira plus tard au New York Times un ancien cadre dirigeant de la banque Salomon Brothers.
Alors qu’Enron approche de la fin, ses dirigeants se démènent pour que ­l’entreprise reste opérationnelle. Ils offrent des primes aux traders pour les inciter à rester. Arnold reçoit 8 millions de dollars, le plus gros montant, quelques jours seulement avant qu’Enron ne se déclare en faillite. Il lance le fonds ­Centaurus Energy l’année suivante, emmenant un petit groupe d’anciens courtiers d’Enron.
Arnold raconte qu’il n’était pas sûr de pouvoir être aussi performant qu’il l’était en tant que trader chez Enron. L’entreprise, qui gérait un réseau de gazoducs, avait une vue directe sur beaucoup des facteurs influençant les prix du gaz. Désormais, Arnold devait se reposer entièrement sur son talent pour analyser les données. La loi imposait aux entreprises gérant des pipelines de rendre publiques la plupart de leurs informations, et, au moment où Centaurus se constituait, ces informations étaient de plus en plus accessibles en ligne. « Or beaucoup de gens l’ignoraient, se souvient-il. Et les autres ne savaient pas comment les exploiter et les analyser aussi bien que nous ».
Arnold n’a pas eu longtemps à attendre pour avoir une réponse à ses doutes. En 2006, Centaurus aurait généré un profit de 317 %. Trois ans plus tard, son entreprise affichait un chiffre d’affaires de plus de 5 milliards de dollars et employait plus de 70 salariés. Au cours de ses sept premières années, selon Fortune, le fonds n’a jamais enregistré de rentabilité inférieure à 50 %. Mais Arnold a dû redescendre sur terre. En 2010, Centaurus enregistre sa première perte annuelle. Et, malgré un retour en grâce l’année suivante, des dispositions plus strictes sur le trading et un marché beaucoup moins volatil – en raison notamment de l’extraction du gaz de schiste – ont rendu peu probable le retour à des taux de rentabilité aussi élevés. Et donc, à l’âge de 38 ans, Arnold lâche tout. Il annonce la fin de Centaurus dans une lettre aux inves­tisseurs : « Après dix-sept ans de courtage en énergie, je sens qu’il est temps que je passe à autre chose ».
Arnold me dit que sa passion pour le trading s’était émoussée. Son patrimoine était alors estimé à quelque 3 milliards de dollars. En 2010, les Arnold signent avec d’autres milliardaires le Giving Pledge, s’engageant à donner au moins la moitié de leur fortune à des causes philanthropiques (2). Arnold entend être aussi performant dans ce domaine qu’il a pu l’être dans le trading. Il dit que pendant la première étape de sa vie il essayait « à 100 % de gagner de l’argent » et maintenant « à 100 % de tenter de faire le bien ». Comme l’a noté The Wall Street Journal, dans « l’histoire des États-Unis, il n’y a peut-être jamais eu de self-made-man aussi riche à s’être voué aussi jeune à la philanthropie ».

Les Arnold s’étaient déjà essayés à la philanthropie en finançant quelques projets dans des domaines comme l’éducation et la justice qui leur tenaient à cœur. Mais à présent, le couple nourrissait d’autres ambitions. Arnold avait toujours été prêt à miser gros, mais en fin de compte c’était sa soif de données fiables qui avait fait de lui un brillant trader. Cette même soif allait rendre le passage à la philanthropie à grande échelle beaucoup plus stimulant qu’il ne l’avait anticipé.
Dans une salle de réunion vitrée au siège de la fondation Arnold – qui occupe l’espace de l’ancienne salle de marché de Centaurus, à quinze minutes en voiture de la tour de verre dont l’entrée était naguère ornée du ­célèbre « E » d’Enron –, ­Arnold ­explique que leur projet initial, à Laura et lui, avait été d’identifier les organismes les plus performants et de leur faire des chèques. Mais ce travail de repérage s’est révélé compliqué. Les associations savent très bien mettre en avant leurs réussites et décrire les fondements scientifiques de leurs interventions, mais quand on fouille un peu – comme le faisaient les ­Arnold – on se rend compte qu’elles omettent souvent de mentionner le contexte ou confondent causalité et corrélation. « Plus on en lit, moins on en sait, résume Arnold. C’était devenu extraordinairement frustrant. »

Et puis, un jour de novembre 2011, il écoute le podcast hebdomadaire de l’économiste libertarien Russ ­Roberts. Ce jour-là, l’invité est le journaliste scientifique Gary Taubes. Il ­explique que l’opinion dominante de ces quarante dernières années en ­matière d’alimentation – un régime riche en graisses favorise l’obésité et les troubles cardiaques – s’appuie sur des données scientifiques des plus fragiles. Les études fondatrices, dit Taubes, comparaient les régimes alimentaires et la prévalence des maladies dans plusieurs pays, puis faisaient des hypothèses sur les éléments responsables des bons ou des mauvais chiffres du pays en ­matière de santé. Pis, chaque fois que des ­données venaient contredire le consensus sur le danger d’un ­régime riche en graisses – données ­souvent bien plus solides que les autres –, elles étaient ­négligées ou pas même ­publiées. Personne ou presque dans le monde des sciences de la ­nutrition ne semblait vouloir remettre en question les études étayant la recommandation répétée d’un régime pauvre en graisses, alors même que les Américains étaient ­devenus plus gros et diabétiques que jamais.
Le tableau présenté par Taubes n’est pas celui de quelques études biaisées çà et là, mais de la faillite de toute une culture scientifique. Il fait savoir pendant l’émission qu’il cherche à ­lever des fonds dans l’espoir de financer des expériences permettant de mieux comprendre les causes de l’obésité. Peu après, il reçoit un courriel ­d’Arnold : « D’après le peu que je sais des sciences de la nutrition, votre analyse paraît tout à fait pertinente. » Comme Nosek, Taubes a dû googliser Arnold pour savoir qui il était. Six mois plus tard, la fondation Arnold accordait une mise de fonds initiale de 4,7 millions de dollars à la Nutrition Science Initiative (NuSI), l’association cofondée par Taubes pour soutenir la recherche fondamentale sur l’alimentation et la santé. L’année suivante, les Arnold promettaient 35,5 millions de dollars supplémentaires.
Arnold prend soin de ne pas mettre tous les chercheurs dans le même sac quand il parle des problèmes de la science. Mais il raconte qu’écouter Taubes et lire son livre Good Calories, Bad Calories a été une révélation. « La science est construite comme un ­immeuble. Un étage au-dessus de l’autre. » En matière de nutrition, « ce sont toutes les fondations de la recherche qui sont bancales. Toutes ces choses que nous pensions savoir n’existent pas, quand on prend du recul et qu’on regarde les données initiales ».
Arnold dit ne plus se fier désormais aux résultats d’une étude scientifique tant que lui ou quelqu’un de son équipe n’a pas vérifié attentivement l’article. « Une nouvelle étude montre » sont « les quatre mots les plus dangereux », a-t-il écrit sur Twitter.
En parallèle des travaux de Taubes, Arnold lit les analyses tout aussi accablantes de Ioannidis et Goldacre. Ces critiques de la science suscitent un profond embarras chez les Arnold. « Dans tout ce qu’ils font, ils veulent être guidés par des faits », raconte Stuart Buck, directeur chargé de l’intégrité de la recherche à la fondation Arnold. Quand on voit les études qui ne peuvent pas être reproduites et les autres problèmes auxquels la science est confrontée, « on en vient à douter : qu’est-ce qu’une preuve ? Que sait-on réellement ? ».
Avec des dizaines d’années devant eux et des moyens quasiment illimités, les Arnold pensaient avoir le temps et l’argent nécessaires pour évaluer correctement les programmes caritatifs, même quand cela impliquait de payer de coûteux audits qui pouvaient prendre des années. Mais voilà que leur horizon s’élargissait. S’ils voulaient vraiment entreprendre un « changement ­transformationnel », comme il est écrit sur la plaquette de leur fondation, il n’était plus suffisant de passer au crible tel ou tel programme d’éducation ou de ­justice pénale. Il leur fallait s’atteler à un projet autrement ambitieux : les Arnold allaient tenter de remettre la science en état.

 

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Les Arnold se plaisent à dire que ce sont les données et non l’idéologie qui guident leur action philanthropique. Il est vrai que l’on a du mal à cerner leur orientation politique. Ils se déclarent ­démocrates et ont été parmi les principaux soutiens financiers de Barack Obama. En 2013, ils ont fait un don de 10 millions de dollars pour maintenir à flot Head Start, le programme d’éducation pour la petite enfance destiné aux ­familles à faibles revenus, alors menacé par des coupes budgétaires. Et beaucoup des causes qu’ils ont soutenues, comme la réforme de la justice pénale ou la baisse du prix des médicaments, sont clairement progressistes. Mais la fondation veut ­aussi réformer le régime public de retraite, que le couple juge dysfonctionnel – ce qui, dans les faits, signifie habituellement diminuer le montant des pensions, relever l’âge du départ à la retraite et faire basculer les nouveaux travailleurs vers des régimes par capitalisation. Cela a conduit le magazine Rolling Stone à qualifier Arnold de « jeune faiseur de rois de droite, avec le clair dessein de prendre la suite les frères Koch » (3).
Si John Arnold a une idéologie identifiable, c’est celle d’un trader et d’un expert de l’analyse quantitative : froid, les yeux rivés sur les chiffres, interventionniste. Il n’a aucun regret d’avoir travaillé chez Enron et peut devenir agressif quand on évoque la grande finance d’un point de vue moral. En 2015, après qu’on eut découvert qu’un chercheur en cancérologie avait falsifié ses données et escroqué l’État de plusieurs millions de dollars, Arnold a jugé sur Twitter que la sanction, une restriction de ses financements pendant cinq ans, était trop légère. Si quelque chose de similaire s’était passé à Wall Street, a-t-il twitté, le responsable aurait été condamné à dix ans de prison et la banque à une amende de 1 milliard de dollars. « Pourquoi les opérations frauduleuses devraient-elle être infiniment plus sévèrement sanctionnées que dans d’autres domaines ? » « Ou bien Wall Street est-elle juste une cible facile et pas les chercheurs en cancérologie et les universités ? »

 

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Pas étonnant, dès lors, que la façon dont les Arnold envisagent le don ait beaucoup à avoir avec la façon dont John Arnold envisage l’investissement. Laura me dit qu’elle voit dans le goût du risque de son mari – goût qu’elle dit partager – le lien le plus évident entre le trading et la philanthropie. Dès que la fondation a identifié un domaine où ils pensent qu’ils peuvent obtenir des résultats tangibles, ils y vont à fond. « On ne cherche pas à créer un organisme au succès assuré, mais aux échecs assumés et aux succès fantastiques », dit-elle.
À un égard au moins, Arnold essaie de faire en sorte que la science ressemble un peu plus à la finance. Au cours des dernières décennies, les petits génies des maths et des sciences comme lui ont envahi Wall Street, apportant une précision scientifique au trading et ­gagnant souvent des fortunes. Or les bons traders, de l’avis d’Arnold, ont naturellement compris une chose que trop souvent les scientifiques ne voient pas : il est très facile de se faire abuser par ses propres données. Les traders ont intériorisé le risque de confondre causalité et corrélation – non parce qu’ils sont plus intelligents que les scientifiques, mais parce qu’ils touchent de l’argent sur les résultats. « En règle générale, les incitations liées à la recherche quantitative sont très différentes en sciences sociales et dans la pratique financière, confirme James Owen Weatherall, auteur de The Physics of Wall Street. En science, on est principalement incité à publier dans des revues, notamment le genre d’articles propres à attirer l’attention et à susciter la controverse, destinés à être beaucoup cités et repris par les médias. Les articles doivent sembler solides sur le plan méthodologique, mais ce critère ne vaut généralement pas celui d’emporter la conviction. Dans la finance, du moins quand on fait du trading avec son propre argent, on a tout intérêt à travailler avec ce second critère en vue. Car on parie littéralement sur sa propre recherche. »
Dans mes conversations avec ­Arnold et ses bénéficiaires, le mot « incitation » revient sans cesse. Le problème, ­assurent-ils, n’est pas que les scientifiques ne veulent pas faire ce qu’il faut. Au contraire, Arnold se dit persuadé que la plupart des chercheurs abordent leur travail avec les meilleures intentions du monde. Mais ils sont dévoyés par un système qui récompense les mauvais comportements. « Les scientifiques veulent réellement décou­vrir des choses qui changent la vie des gens, ­développe Steven Goodman, le collègue de Ioannidis. En un sens, c’est l’arme la plus puissante que nous ayons. Et nous pouvons l’exploiter à fond. » Identifier précisément quelles récompenses fonctionnent le mieux et comprendre comment changer en même temps les incitations des chercheurs, des institutions, des revues et des organismes de financement, voilà désormais un domaine d’intérêt primordial pour Goodman et Ioannidis.
Au Centre pour la science ouverte, Nosek a déjà commencé à tester de nouvelles incitations pour les scientifiques. Parce qu’enquêter sur des résul­tats de recherche et tenter de les reproduire implique de disposer des données et le matériel utilisé à l’origine, il se consacre en priorité aux moyens de rendre la science plus transparente. En 2014, il s’est asso­cié à la revue Psychological Science pour apposer des pastilles de couleur estampillées « Données en libre accès » et « Matériel en libre ­accès » aux articles qui remplissent des critères de partage. Une étude de 2016 visant à mesurer l’efficacité de ces pastilles a montré que le nombre d’articles affichant l’accessibilité des données avait décuplé. « Ce n’est qu’une petite pastille, dit Nosek. Mais ça marche. »
Nosek continue également à faire campagne pour convaincre les chercheurs de préenregistrer ce qu’ils prévoient d’analyser et de décrire dans une étude, de sorte qu’ils ne puissent pas adapter leur expérience en cours de route ou dissimuler des résultats peu concluants – un problème auquel ­s’attaque aussi Goldacre. Pour promouvoir le préenregistrement, le Centre pour la science ouverte a offert 1 000 dollars aux 1 000 premiers chercheurs qui préenregistreraient leurs études auprès de l’association. L’incitation financière était une idée d’Arnold, précise Nosek.
Denis Calabrese, le directeur de la fondation Arnold, dit ne pas s’attendre à des résultats immédiats : « L’échéancier des Arnold s’étend sur plusieurs décennies », dit-il. Mais le plus remarquable est qu’on voit déjà des résultats. D’abord les problèmes qui empoisonnent la ­recherche sont de mieux en mieux connus. Sur 1 576 chercheurs ayant ­répondu à un récent questionnaire en ligne de la revue Nature, plus de la moitié sont d’accord avec l’idée qu’on assiste à une « crise importante » de la reproductibilité. L’humoriste John Oliver a passé vingt minutes, à une heure de grande écoute sur la chaîne câblée HBO en mai 2016, à se moquer de la pseudoscience des journaux télévisés et du débat public : « À force d’entendre toutes ces informations ridicules, on en vient à se demander si la science n’est pas de la foutaise. La réponse est clairement non, mais il y a beaucoup de conneries que l’on fait passer pour de la science. » Dans cette séquence, certaines des images de fond provenaient de la fondation Arnold (4).
Ioannidis, dont le nom est presque synonyme de scepticisme scientifique, dit avoir observé d’immenses progrès ces dernières années. Les revues Science et Nature ont commencé à faire appel à des statisticiens pour relire leurs articles. Les Instituts américains de la santé (NIH) ont mis en place de nouvelles normes de partage des données. Depuis 2017, tous les programmes de formation ­financés par les NIH comportent une initiation au principe de la reproductibilité. « Maintenant, tout le monde dit que la réplication est nécessaire ; ce qui est nécessaire c’est la reproductibilité, me dit Ioannidis (5). Autrement, notre discipline se construit sur du vent. »
Le prochain grand chantier du Centre pour la science ouverte est un autre projet de reproductibilité, en cancérologie cette fois. Il a récemment fourni ses premiers résultats : deux seulement des cinq études analysées ont produit les mêmes résultats. En 2012, l’ancien patron de la recherche en cancérologie de la société de biotechnologie Amgen avait révélé que l’entreprise avait tenté de reproduire les expériences décrites dans 53 articles qui avaient fait date en hématologie et en oncologie : seuls 6 résultats avaient pu être confirmés. La reproductibilité des études en cancérologie est donc un sujet d’inquiétude générale. Par ailleurs, les travaux de réplication du centre ont incité des économistes et même des chercheurs en écologie tropicale à engager des projets de reproductibilité de leur cru.

Reste à savoir si cette dynamique va conduire à une véritable transformation des pratiques scientifiques dans les décennies à venir. Arnold pense que certains des projets qu’il finance ne produiront pas les effets escomptés. De fait, la fondation a cessé en novembre 2017 de financer la Nutrition Science Initiative de Gary Taubes (6). Plus généralement, il pourrait ne pas être possible de vraiment réformer un système dont les mécanismes incitatifs sont si profondément ancrés. « Il serait présomptueux de s’imaginer pouvoir changer des chercheurs qui exercent depuis des décennies », dit-il. De plus, les systèmes de prestige et de promotion ont la vie dure. « On ne change pas une culture du jour au lendemain », reconnaît Nosek. Mais, comme beaucoup d’anciens de Wall Street peuvent en témoigner, ­parier contre John Arnold est rarement une bonne idée.
— Cet article a été publié dans Wired le 22 janvier 2017. Il a été traduit par Pauline Toulet et Olivier Postel-Vinay.

Retiens la nuit

« Ce n’est un secret pour personne, Carlos Zanón est l’une des meilleures choses qui soient arrivées dernièrement à la littérature espagnole », se réjouit le journaliste Carlos Prieto dans le quotidien en ligne El Confidencial. Après trois romans noirs, Soudain trop tard, N’appelle pas à la maison et J’ai été Johnny Thunders (traduits chez Asphalte), le poète et romancier barcelonais s’aventure au-delà des frontières du genre avec Taxi, « son livre le plus ambitieux et le plus touchant à ce jour », de l’avis de l’écrivain Carlos Pardo dans El País.
« Il faut qu’on parle », dit un matin Lola à son mari, Sandino, qui multiplie les infidélités. Sandino préfère éviter cette conversation qui risque de mettre fin à leur relation. Durant sept jours et sept nuits, il va sillonner Barcelone au volant de son taxi, charger des clients et se fourrer dans de sales draps.
Mais, estime le critique ­Domingo Ródenas dans El Periódico de ­Catalunya, l’intérêt de Taxi ­réside moins dans l’intrigue bien bâtie que dans le personnage de Sandino, « ce chauffeur de taxi insomniaque, cultivé et mélancolique qui est en guerre contre lui-même », et qui doit son surnom au triple album des Clash, Sandinista! (chaque chapitre porte d’ailleurs le titre d’une chanson du disque).
Si Carlos Zanón a recours, après tant d’autres écrivains et ­cinéastes, à la figure du chauffeur de taxi, c’est « par tradition » – c’était la profession de son père et de ses deux grands-pères. C’est aussi parce que c’est « un personnage qui a une appartenance forte à sa ville. Tel un Ulysse moderne, Sandino navigue en effet, écrit le romancier Santiago Álvarez dans El País, « dans une Barcelone fascinante, parfois dangereuse, terriblement humaine ». À mille lieues en tout cas de celle qu’arpentent les touristes.

« Interdire la GPA n’est pas réaliste »

Elly Teman est une anthropologue israélienne spécialiste de la gestation pour autrui. Elle enseigne à l’Institut universitaire Ruppin, près de Netanya. Elle est l’auteure de Birthing a Mother (« Accoucher d’une mère »), University of California Press, 2010.

 

En Israël, la gestation pour autrui est autorisée mais uniquement pour les couples hétérosexuels. Est-ce une position judicieuse ?
La loi israélienne sur la gestation pour autrui (GPA) a été promulguée en mars 1996. Elle prévoit que tout contrat de maternité pour autrui soit examiné par une commission nommée par l’État avant que la mère porteuse et les parents d’intention puissent commencer la préparation médicale pour le transfert d’embryon. Cette loi protège la mère porteuse, les parents intentionnels et le bébé, parce qu’elle garantit que le bébé sera un citoyen israélien, que le contrat sera légal et valable et que les parents intentionnels pourront être considérés comme les parents du bébé. Seules les femmes dont l’état de préparation psychologique et la santé ont convaincu la commission peuvent devenir mères porteuses. C’est un avocat fiduciaire qui s’occupe de son dédommagement et de lui rembourser ses frais éventuels. La gestatrice établit une relation avec les parents d’intention, ce qui humanise un processus qui, autrement, pourrait dériver vers l’exploitation et la chosification. Privés de cette possibilité légale en Israël, des couples homosexuels ou des célibataires doivent recourir à une mère porteuse à l’étranger. Non seulement ils n’ont pas la possibilité de nouer un lien avec elle, mais ils n’ont souvent même pas l’occasion de la rencontrer. Les mères porteuses sont mises dans des situations contraires à l’éthique qui peuvent supposer un danger pour leur santé et leur état psychologique, sans ­bénéficier des droits que confère un cadre légal. De plus, des ­parents d’intention israéliens qui ont eu recours à la GPA dans des pays comme l’Inde, le Népal, la Thaïlande ou le Mexique se sont retrouvés dans un vide juridique pendant des mois, voire des ­années. Il y a eu des cas où les bébés ont fini par naître apatrides, et les parents d’intention n’ont pas été autorisés à les ramener en Israël. C’est pourquoi je pense que ce n’est pas judicieux de la part de l’État de restreindre la gestation pour autrui aux couples hétérosexuels. Il est temps d’étendre la loi aux couples homosexuels et aux célibataires.

La France, elle, interdit purement et simplement la GPA.
Oui, du coup les Français qui souhaitent avoir des enfants par ce biais se rendent à l’étranger. Des cas comme celui de la ­famille Mennesson, qui a créé l’association Clara, montrent le casse-tête auquel sont confrontés les parents d’intention et leurs enfants nés par GPA. Les travaux de l’anthropologue ­Jérôme Courduriès illustrent également ces difficultés.
Je crois que la France devrait accepter l’idée que la GPA ne va pas disparaître, que les gens déploieront beaucoup d’efforts et engageront de grandes dépenses pour y avoir recours. Interdire cette pratique en France et rendre difficile pour les parents d’intention de ramener leurs enfants en France et de se voir reconnaître la filiation fait en définitive du tort aux enfants nés de la sorte. Légaliser et réglementer la GPA permettrait d’éviter ces situations douloureuses pour toutes les parties. Le concept même de la GPA fait qu’il y a toujours des risques d’exploitation, de marchandisation et d’entorses à l’éthique, mais réglementer la maternité pour autrui, ériger des garde-fous et surtout permettre l’instauration d’une relation de confiance entre mère porteuse et parents d’intention peut rendre le processus plus humain.

Beaucoup de spécialistes français disent que la maternité pour autrui fait primer le désir d’enfant sur le véritable intérêt de l’enfant. Qu’en pense l’anthro­pologue que vous êtes ?
Les débats autour de la GPA sont souvent empreints de présupposés fondés sur des normes sociales et culturelles plutôt que sur des éléments probants. Mon travail en tant qu’anthropologue, c’est de mettre ces présupposés de côté et d’écouter ce que disent les mères porteuses et les parents d’intention. Les psychologues et le public en général présument que la mère porteuse et le bébé tissent des liens affectifs in utero et que les enfants voudront un jour rencontrer la « mère » qui les a portés, comme on l’entend souvent dans le cas de l’adoption. Cependant, aucune des mères porteuses que j’ai interviewées dans le cadre de mes recherches ne s’est attachée au bébé. Les enfants nés par GPA et que j’ai vus grandir en Israël (certains ont maintenant 18 ans) ne considèrent pas leur gestatrice comme leur mère. La plupart d’entre eux l’ont rencontrée, certains la considèrent comme un membre de la famille étendue ou quelqu’un qui a fait un magnifique cadeau à leur mère, mais ils ne demandent pas pourquoi elle les a abandonnés. Ils savent qu’elle les a portés, qu’elle a pris soin d’eux et les a nourris avant de les « rendre » à leurs « vrais parents ». L’équipe de Susan Golombok à l’université de Cambridge a suivi pendant dix ans des enfants nés par GPA au Royaume-Uni, et son étude montre qu’ils sont « normaux », très aimés et pas traumatisés du tout. Lors d’un débat auquel j’ai participé à l’hôpital universitaire Dexeus de Barcelone, on a demandé à des jumeaux adolescents nés par GPA s’ils se sentaient différents de leurs cama­rades. L’un d’eux a répondu en souriant : « Oui, je suis le seul parmi mes amis à avoir un passeport américain. »

 

— Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay. Cet entretien est paru en anglais sur le site Cairn.info (cairn-int.info/dossiers).

Une âme égarée

Paru en 2006 au Brésil sous le titre O nome da morte (« Le nom de la mort »), cet ouvrage vient d’être adapté au cinéma par Henrique Goldman. Le réalisateur brésilien annonçait dès 2011 dans le mensuel Trip son intention de porter à l’écran ce grand reportage « fascinant et déstabilisant » du journaliste Klester Cavalcanti. « O nome da morte raconte la vie, les aventures et mésaventures de Júlio Santana, un tueur à gages qui, de 1971 à sa retraite en 2006, a éliminé 492 personnes en Amazonie et coule aujourd’hui des jours tranquilles quelque part au Brésil. » « Ce qu’il y a de plus fort dans ce livre, c’est que Júlio Santana n’est jamais décrit comme un psychopathe ou un serial killer. C’est juste une âme égarée dans un monde sordide, pour qui la mort d’autrui est un gagne-pain. »
Henrique Goldman va jusqu’à comparer 492 à l’essai d’Hannah Arendt Eichmann à Jérusalem. « Eichmann est sans doute le plus grand assassin de l’histoire de l’humanité. Pourtant, Arendt nous fait voir que le mal n’est souvent pas le fait de fanatiques ou de sociopathes mais de gens ordinaires, comme vous et moi, de gens qui se bornent à accomplir leur travail. Et c’est ainsi que pour Júlio Santana comme pour Eichmann et tant d’autres, les actes les plus terribles devien­nent la “normalité”. »

Hey Jude

Peu de saints ont donné naissance à tant d’histoires contradictoires que saint Jude Thaddée. Pour les uns, il est le cousin du Christ, pour d’autres carrément son frère. Certains l’identifient à l’apôtre Jude, mais cette interprétation reste sujette à débat. Ce qui est à peu près sûr, en revanche, c’est qu’il est le saint patron des causes perdues et des cas désespérés. C’est en tant que tel qu’il fait une étrange ­appa­rition dans le roman de l’Américaine Hanya Yanagihara Une vie comme les autres, sous la forme d’une statue en bois de 45 centimètres de haut. Il s’agit d’un des cadeaux offerts au héros le jour de son ­adoption.
Ce héros s’appelle Jude, lui aussi. Et c’est une cause perdue. À ce moment du roman, il a presque 30ans et, oui, aussi bizarre que cela puisse paraître, il vient d’être adopté par son ancien pro­fesseur de droit. La scène constitue l’un des ­sommets émotionnels d’Une vie comme les autres. L’un de ces nombreux passages où, au milieu d’une vallée de larmes, le lecteur se reprend à espérer.
Sur le site Vulture, Hanya ­Yanagihara a expliqué qu’elle a voulu créer « un protagoniste qui ne va jamais mieux ». On peut difficilement imaginer un arc narratif plus répulsif. Ce qui plaît, ce sont les ascensions – même celles qui échouent –, les rédemptions, les résiliences. Mais la stagnation dans le malheur avant le naufrage final ? Pour une nouvelle à la façon d’Un cœur simple de Flaubert, pourquoi pas ? Mais le roman de Yanagihara fait plus de 800 pages…
De telles prémices auraient dû déboucher sur un pavé ­insupportable et complaisant, une lecture déprimante et vite abandonnée. Comment se fait-il alors qu’Une vie comme une autre soit un livre captivant ?
Malgré sa longueur, malgré son thème rébarbatif, il s’est très bien vendu aux États-Unis (son titre original est A Little Life, « Une petite vie »). Il a rem­porté le Kirkus Prize et manqué de peu le Man Booker Prize. Surtout, il a donné lieu à plusieurs critiques non seulement dithyrambiques, mais bouleversées. « Pendant que je le lisais, j’en ai littéralement rêvé chaque nuit », confesse John Powers sur le site de la National Public Radio. Dans le Los Angeles Times, la romancière d’origine coréenne Steph Cha renchérit : « Le livre d’Hanya Yanagihara est le seul que j’ai lu dans ma vie d’adulte qui m’ait fait sangloter. » Quant à Brigid Delaney, du Guardian, elle raconte les insomnies de son frère et les SMS obsessionnels échangés avec un ami (« Ce livre me tue »).
Quelques voix discordantes se sont aussi fait entendre. Dans The New York Review of Books, dont celle de l’écrivain ­Daniel Mendelsohn dénonce le trop-plein d’humiliation et de souffrance que l’autrice inflige à son principal protagoniste et qui, selon lui, ne se justifie pas d’un point de vue artistique. Quand à Sean McCann, sur le site universitaire Post45, il ironise ­notamment sur la propension des personnages à ­exprimer sans cesse leurs regrets les uns vis-à-vis des autres. « La phrase “Je suis désolé” ou sa variante renforcée, “Je suis tellement dé­solé”, revient plus de 100 fois dans le roman, et je ne compte même pas les innombrables autres manières qu’ont les personnages de présenter leurs excuses (36 mentions supplémentaires) ou d’exprimer leurs regrets (10 occurrences de plus). »
De fait, Une vie comme les autres est un roman plein de défauts : long, répétitif, excessif, mélodramatique, invraisemblable. Et pourtant il fonctionne admirablement bien.
Son début est diabolique. Quatre amis tout juste diplômés d’une prestigieuse université de la côte Est s’installent à New York. Il y a JB, l’artiste peintre, fils d’émigrés haïtiens, élevé par sa mère et ses tantes, grande gueule, homosexuel ­assumé, et le plus ouvertement ambitieux des quatre ; Malcolm, le fils d’un couple mixte et très aisé de ­l’Upper East Side, qui se cherche davantage, ne sait pas s’il est blanc ou noir, homo ou hétéro, a honte de sa richesse et se destine à la carrière d’architecte ; Willem, le bel ­orphelin de l’Amérique profonde, bourreau des cœurs et cœur en or, qui rêve d’être acteur et, comme beaucoup de ceux qui rêvent d’être acteurs, travaille, en ­attendant, comme serveur dans un restaurant. Et puis il y a Jude.
Le lecteur s’apprête à suivre les trajectoires croisées de ces quatre amis, leurs réussites et leurs échecs, leurs joies et leurs peines. C’est une perspective plaisante, et beaucoup de critiques anglo-saxons ont noté que cette entrée en matière stimulante et souvent drôle – en particulier dans ses descriptions sociologiques – leur rappelait le roman culte de Mary ­McCarthy, Le Groupe. Sauf que quelque chose cloche. Au sens propre. C’est Jude.
Logé temporairement chez les parents de Malcolm, il a du mal à monter les escaliers à cause d’une jambe douloureuse et cherche un appartement avec ascenseur – à cause précisément de ce handicap. Comme le note le romancier Jon Michaud dans The New Yorker, « il devient assez vite évident que l’auteure a ­davantage en tête qu’un simple roman d’apprentissage ». Au bout d’une centaine de pages, on en sait beaucoup sur JB, Malcolm et Willem. Mais Jude reste une figure plus lointaine, dont on devine pourtant qu’elle est en réalité la plus intéressante des quatre.
En fait, ces premières pages, qui semblent promettre un ­récit ­léger, joyeux et doucement émouvant, sont un piège, une fausse piste, destinée moins à égarer le lecteur qu’à le ferrer. Peu à peu, les discordances s’accumulent, Jude finit par entrer en scène et avec lui son terrible passé. La tonalité bascule, mais il est trop tard : on n’a pas envie de dénoncer cette rupture du contrat initial, on est pris.
Yanagihara procède à ce basculement de façon habile. Pendant toute la première partie, Jude n’est vu qu’à travers le regard de ses trois amis. Or ceux-ci ignorent tout de ce qu’il a pu être avant de les rencontrer à l’université. Comme le résume JB, « on ne le voit jamais avec personne, on ne sait pas de quelle race il est, on ne sait rien de lui. Post-sexuel, post-racial, post-identité, post-­passé ». Willem, qui est le plus proche de lui, a le sen­timent que « la majeure partie de son amitié avec Jude consist[e] à se retenir de lui ­poser les questions qu’il [devrait] lui poser ».
Quelques indices sont néanmoins semés çà et là : Jude a conçu, par exemple, un système de blocage inviolable pour l’une de ses fenêtres dont le verrou était cassé, et Willem a remarqué son habitude, quand il entre dans une pièce ou un espace qu’il ne connaît pas, « de localiser la sortie la plus proche et de ne pas s’en éloigner ». Puis un premier incident a lieu : un jour, Jude, qui a déménagé dans une colocation avec Willem, réveille ce dernier en pleine nuit. Il saigne abondamment du bras et ­demande non pas à être amené à l’hôpital, mais chez Andy, un ami commun, qui est médecin. Willem pense à une tentative de suicide, le lecteur aussi. En réalité, c’est moins grave et bien pire que ça.
A partir de la seconde partie (qui commence au dixième du roman), Jude occupe le centre du récit et ne le quittera plus jusqu’à la fin. De nouvelles ­attentes apparaissent : ce que l’on veut désormais, c’est ­découvrir le passé de Jude – ce qui va être fait, mais par petites touches, très progressivement, dans une alternance entre le temps présent et une époque plus lointaine – et aussi savoir si Jude va parvenir à guérir de ce passé.
L’une des particularités les plus déconcertantes et souvent relevées d’Une Vie comme les autres est son atemporalité. Nous sommes pour l’essentiel à New York, un New York qui semble être celui d’aujourd’hui, avec Internet et téléphones portables, mais, alors que le récit couvre trois décennies, aucune évolution n’est évoquée. Surtout, il n’est jamais fait référence à un grand événement que les personnages auraient pu vivre. C’est « comme si l’intrigue se déroulait dans un perpétuel 2007, sans allusion au 11-­Septembre, à la crise financière, aux élections », remarque Christian Lorentzen dans la London ­Review of Books.
Autre bizarrerie : les quatre amis rencontrent tous le succès. JB devient un peintre renommé, Malcolm un architecte de premier plan, Willem une vedette de cinéma et Jude un avocat redouté. Un carton plein complètement invraisemblable.
Ces anomalies sont, en réalité, trop grosses pour ne pas être volontaires. Yanagihara a peut-être estimé que l’immixtion d’événements historiques extérieurs aurait parasité son récit, et il est vrai que celui-ci, du fait même de cette absence, acquiert à certains moments la force abstraite d’un conte – un conte cruel. Quant à la réussite des quatre amis, elle semble surtout servir de contrepoids. Elle est l’élément euphorisant qui permet au lecteur de supporter les révélations sur le ­passé de Jude.
Paradoxalement, Une Vie comme les autres est un livre sur l’espoir, et c’est pour cela que, malgré sa noirceur, on n’arrive pas à le ­lâcher. À aucun moment, le lecteur ne perd l’espoir que Jude surmonte les traumatismes qui en ont fait un infirme en même temps qu’un génie. Il n’y parviendra pas vraiment, et on se doute dès le départ qu’il en sera ainsi ; mais l’illusion persiste, et cette illusion – que tout finira par s’arranger, qu’au bout du bout il y a nécessairement une forme sinon de bonheur, du moins de délivrance possible – n’est peut-être, après tout, pas seulement le moteur de ce ­roman, ni même de tout roman. Plus profondément, et c’est cela qu’on comprend en refermant l’ouvrage de Hanya Yanagihara, il est peut-être aussi le moteur de toute vie.

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

Zuma Connection

Dans The President’s Keepers, le journaliste d’investigation sud-africain Jacques Pauw, qui avait dénoncé les escadrons de la mort du régime de l’apartheid, dresse un portrait du Jacob Zuma en parasite. Parmi ses révélations : le président sud-africain a refusé de remplir sa déclaration d’impôts ; il a été rémunéré 1 million de rands (67 300 euros) par mois pour un emploi fictif alors qu’il venait de prendre ses fonctions à la tête du pays ; il a reçu de l’argent d’une compagnie minière russe ; il a siphonné les dons de ses bienfaiteurs, y compris Nelson Mandela… « Cepen­dant, le tableau peint par The President’s Keepers est bien plus perturbant que celui de la rapacité d’un homme. Dans cette construction d’un État gangster, Zuma est systématiquement intervenu pour promouvoir des criminels et écarter ceux qui essayaient de faire appliquer la loi », souligne l’écrivain Imraan Coovadia dans The Johannesburg Review of Books.
Les services spéciaux sud-africains ont cherché à empêcher la parution du livre. En réponse, des copies numériques piratées ont été partagées sur les réseaux sociaux. « La différence majeure entre The President’s Keepers et tout ce qui a été publié auparavant, c’est le ton, note la journaliste Rehana Rossouw dans Busi­ness Day. Pauw est scandalisé et il a communiqué sa colère à un cercle bien plus large que celui des habitués des librairies. »
D’autant que The President’s Keepers ne laisse que peu d’espoir pour l’avenir. « Ce livre a changé à jamais la manière dont nous voyons le président Zuma et l’opposant Julius Malema, car il met le doigt sur quelque chose qu’on néglige souvent : cela coûte cher de faire de la politique », souligne la juriste Jeanette Buis dans le Huffington Post South Africa. Or, dans l’Afrique du Sud postapartheid, ceux qui souhaitent diriger le pays n’ont pas d’argent.

Quelle science ?

En 1963, le physicien et historien des sciences Derek de Solla Price, effaré de voir l’accélération du rythme des publi­cations scientifiques, croyait pouvoir annoncer la venue d’une « apocalypse » pour la recherche scientifique dans son ensemble. À ce rythme, dans une ou deux générations, écrivait-il avec ironie, nous aurons « deux scientifiques pour chaque homme, femme, enfant et chien dans la population ». Constatant que l’éminence scientifique est l’apanage d’un tout ­petit pourcentage de chercheurs, il voyait un avenir de plus en plus encombré de « personnes capables d’écrire des articles scientifiques, mais pas d’en écrire de ­remarquables ».

Publiée en 2012, une analyse sophistiquée des « citations », c’est-à-dire des ­articles scientifiques cités en référence dans d’autres articles, dégage trois phases de croissance de la science depuis le ­milieu du XVIIe siècle, trois phases chaque fois marquées par un triplement du taux de croissance annuel. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le taux est de 8 à 9 %. Actuellement, le nombre d’articles publiés chaque année avoisine les 2 millions. Ces articles sont publiés dans des dizaines de milliers de revues spécialisées, et, grâce au Web, sont maintenant presque tous cités dans d’autres articles.

Cette course à la quantité est un cercle vicieux, car les institutions chargées d’évaluer le travail des candidats à un poste de chercheur ainsi que les chercheurs établis privilégient le quantitatif (le nombre d’articles publiés et le nombre de citations reçues). Les chercheurs ne sont pas incités à publier ce qui est vrai mais ce qui compte pour leur carrière et leur rémunération. Désormais solidement établi, le constat est sans appel : sauf dans les sciences les plus exactes, la plupart des articles publiés sont biaisés, parfois gravement. Échantillons trop restreints, effets à peine sensibles, dissimulation de résultats négatifs, analyses défectueuses, statistiques tronquées, occultation de travaux allant dans un sens non désiré, conflits d’intérêts matériels et intellectuels – et fraudes caractérisées, bien plus fréquentes qu’on le croit. Comme le souligne dans la revue Nature Daniel Sarewitz, spécialiste de la politique scientifique, ce « feedback destructeur » est particulièrement à l’œuvre dans les domaines susceptibles d’influer sur les politiques publiques, « comme la nutrition, l’enseignement, l’épidémiologie et l’économie ». Ou la climatologie. Mais il touche aussi la recherche la plus fondamentale. Sarewitz estime par exemple à 10 000 par an le nombre d’études en cancérologie qui reposent sur des lignées cellulaires contaminées.

C’est tout le système de production scientifique et d’évaluation par les pairs qui est en cause. Price croyait pouvoir annoncer un moment où la science entrerait dans l’âge de la « sénilité ». Nous y sommes. Comme l’écrit Richard Horton, inamovible rédacteur en chef de The Lancet, la prestigieuse revue médicale britannique, « il y a désormais quelque chose de fondamentalement faussé dans l’une des plus belles créations humaines ».

La majorité des journalistes et des politiques n’a pas encore conscience de la gravité de la crise et continue de placer « la science » sur un piédestal. Mais ses bases sont fissurées.