En juillet 2017, l’hebdomadaire Nature, qui partage avec Science le privilège d’être l’une des deux revues scientifiques les plus prestigieuses du monde, demanda au climatologue américain Michael Mann de faire la recension du nouveau film d’Al Gore, un remake actualisé de son célèbre Une vérité dérangeante (2006). Mann s’en acquitta en suivant son prisme habituel : son article est un éloge sans réserve du film, qui illustre « l’accélération » du changement climatique, et de son auteur, inlassable héraut de la lutte contre les énergies fossiles. Michael Mann est « professeur distingué de sciences de l’atmosphère à l’université d’État de Pennsylvanie » et « directeur du Penn State Earth System Science Center ».
Dans son article, Mann en profite pour citer les deux ouvrages militants qu’il a publiés sur le changement climatique et ses détracteurs. Il rappelle aussi que, dans son film de 2006, Al Gore avait mis en avant la « fameuse courbe en crosse de hockey » (les termes sont de Mann) que lui « et ses coauteurs » avaient publiée en 1999 dans une revue de premier rang, Geophysical Research Letters.
Pour ceux qui connaissent un peu le sujet, c’est assez surprenant. Il est en effet bien établi que cette fameuse courbe ne valait rien sur le plan scientifique. À vrai dire, elle reposait sur tant de manipulations qu’elle peut apparaître rétrospectivement comme l’un des cas de fraude les plus impressionnants de la seconde moitié du XXe siècle.
La courbe en crosse de hockey entend retracer l’évolution de la température moyenne de la planète depuis l’an 1000. Le manche de la crosse est droit et horizontal (température constante) jusqu’au XXe siècle, puis vient la crosse, une montée subite et radicale. Accompagnée de l’affirmation que la décennie 1990 a été la plus chaude du dernier millénaire et « 1998 l’année la plus chaude ». Saluée comme une percée scientifique majeure, elle a été en 2001 la vedette du troisième rapport scientifique du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), l’organisme censé exprimer le consensus des climatologues. Reproduite à six reprises dans le texte du rapport, elle y était « élevée au rang d’icône », observa de manière sarcastique le climatologue allemand Hans von Storch. Un autre climatologue de renom, Wallace Broecker, publia dans Science un article résumant les trois critiques que la publication de cette courbe pouvait d’emblée susciter : elle supprimait toute trace de l’optimum médiéval, période chaude pendant laquelle les Vikings ont colonisé le Groenland ; ses auteurs éludaient la question de savoir pourquoi la courbe se met à grimper fortement « à l’aube de la révolution industrielle, avant l’émission de quantités substantielles de gaz à effet de serre » ; enfin, la courbe est construite d’après des mesures de croissance d’anneaux de troncs d’arbre, alors que celles-ci, d’après lui, « ne peuvent enregistrer des tendances à long terme ».
Cela faisait en effet beaucoup de problèmes, mais il fallut l’obstination d’un outsider pour établir qu’en outre la crosse de hockey est le produit d’une cathédrale de manipulations. Ingénieur mathématicien rompu à l’identification d’anomalies dans les statistiques de prospection minière, le Canadien Steve McIntyre s’est intéressé au sujet un peu par hasard, en recevant à son domicile en 2002 un prospectus du gouvernement canadien mettant en garde contre le réchauffement climatique, crosse de hockey à l’appui. Or les crosses de hockey, il en avait vu beaucoup dans sa carrière : « Dans la finance, nous parlons de crosse de hockey quand un chef d’entreprise présente une courbe agréablement et soudainement ascendante avec l’espoir de vous rouler dans la farine ».
Les travaux de Mann sont en fait parus en deux temps. Le premier est un article de Nature qui a fait le tour du monde et la une des médias, en 1998. Il y présentait déjà sa courbe, mais en remontant seulement jusqu’en 1400, donc après l’optimum médiéval. McIntyre y a très vite remarqué une anomalie de taille : la courbe poursuit sa montée et même l’accélère après 1940, alors que depuis cette date la croissance des arbres analysés avait diminué. Pour gommer cette contradiction, Mann a simplement substitué la courbe des températures enregistrées par thermomètre à celle de la croissance des arbres. Pour poursuivre son enquête, McIntyre s’associa avec un autre Canadien, l’économiste et statisticien Ross McKitrick. Ils publièrent leurs résultats et engagèrent un bras de fer avec Mann, en l’interrogeant directement (et par sites Web et articles interposés) sur ses données et ses méthodes. Les anomalies relevées sont légion. On y retrouve la plupart des méthodes relevées par l’équipe de Ioannidis en biomédecine et de Nosek en psychologie : extrapolation à partir d’échantillons non représentatifs, voire minuscules, élimination de données gênantes, intégration de données non pertinentes ou périmées mais allant dans le sens du résultat recherché, gonflement artificiel du poids statistique de certaines données, dissimulation dans les articles publiés des véritables méthodes statistiques utilisées. Par ailleurs, comme beaucoup de chercheurs en biomédecine, en psychologie ou en économie, Mann n’avait pas fourni d’accès à ses données brutes ni au « code » utilisé pour les analyser et fit tout ce qu’il put pour empêcher les deux Canadiens d’y accéder. Une bonne synthèse des manipulations de Mann a été publiée par le Britannique A. W. Montford dans un livre largement passé sous silence, The Hockey Stick Illusion.
Si ce cas de manquement à l’intégrité de la science est frappant, c’est toutefois moins du fait de ses caractères intrinsèques, peu originaux au vu de ce qui se passe dans d’autres domaines, qu’en raison de son impact institutionnel. Le millier de courriels révélés par le « Climategate » en 2009 a montré qu’en réalité Mann avait le soutien de la communauté des climatologues qui tenait le haut du pavé au Giec (1). Après quoi la courbe de hockey fut l’objet d’une véritable opération de blanchiment dans le cadre du quatrième rapport de l’organisme, publié en 2007. L’opération impliqua non seulement les dirigeants du Giec, mais les rédactions en chef des revues concernées, notamment Geophysical Review Letters et Nature. Parmi les auteurs de cette opération figuraient les dirigeants du centre de recherche britannique qui gère la principale banque de relevés de température sur la planète. Or les e-mails du Climategate révélèrent que ces données n’étaient pas plus accessibles que celles de Mann et avaient fait l’objet de manipulations. Il s’ensuivit une seconde opération de blanchiment, concernant cette fois le cœur de la direction du Giec. Un éditorial de Nature donne le ton : « Les négationnistes utilisent tous les moyens à leur disposition pour saper la confiance dans les scientifiques et la science. » Cette seconde opération de blanchiment fut officialisée par les rapports de deux commissions d’enquête, mandatées respectivement par l’université d’East Anglia, dont dépend le centre de recherche en question, et par le gouvernement de Tony Blair, avec l’appui de la Royal Society (l’Académie des sciences britannique). Pendant ce temps, aux États-Unis, une commission d’enquête de l’université de Pennsylvanie, appuyée par le rédacteur en chef de la revue Science, blanchissait définitivement Michael Mann, dont le « niveau de succès » atteint dans sa carrière « n’aurait pas été possible sans qu’il satisfasse ou dépasse les plus hauts critères de qualité de sa profession ». Depuis lors, l’intéressé fait toujours figure de héros de la cause climatique. Vingt ans après les faits, le couvercle posé par l’establishment scientifique reste scellé. Le mot d’ordre demeure « Circulez, il n’y a rien à voir ».
Dans le débat sur le changement climatique (car débat il y a), la question de l’évolution historique des températures est évidemment centrale. Les falsifications et occultations dont cette histoire ancienne et récente a fait l’objet et fait toujours l’objet aujourd’hui seraient sans grande incidence si elles n’avaient pas été et ne restaient pas cautionnées par l’establishment scientifique dans son ensemble, des deux côtés de l’Atlantique. Contrairement à ce qui se passe en biomédecine ou en psychologie, disciplines qui ont accepté de se mettre en question, le sujet est verrouillé. Il n’y a pourtant aucune raison de penser que la climatologie échappe à l’effet des biais analysés dans ces autres disciplines. Les effets de structure sont les mêmes : compétition féroce entre chercheurs pour l’argent et la carrière, entre universités et instituts de recherche pour l’argent et la notoriété, pression pour publier dans les revues considérées comme prestigieuses, avantage accordé par les évaluateurs à la quantité plutôt qu’à la qualité de publications, encombrement des circuits d’évaluation, préférence accordée par les revues scientifiques aux sujets « chauds » et aux résultats positifs (comme si un résultat négatif ne pouvait avoir autant d’intérêt), sensibilité aux effets de mode, préférence donnée aux points de vue orthodoxes au détriment de l’exercice de l’esprit critique, préférence accordée aux sujets permettant des résultats rapides au détriment des sujets fondamentaux. Comme l’observent John Arnold, John Ioannidis et bien d’autres, le système récompense les mauvaises pratiques.
À vrai dire, il y a de bonnes raisons de penser que la climatologie est encore plus exposée que la biomédecine et la psychologie à ce genre de travers. Quelles sont ces raisons ? Elles relèvent de plusieurs registres. Tout d’abord, c’est une science récente. Dans les années 1970, époque où l’on pensait d’ailleurs que le climat se refroidissait, elle n’occupait encore qu’un petit nombre de laboratoires ou centres de recherche. Les actuels ténors du secteur étaient encore des jeunes gens dans les années 1980. Ils ont été propulsés sur le devant de la scène en raison de la dimension politique prise par cette thématique à partir de la fin des années 1980. Les effectifs de scientifiques travaillant à l’étude du climat ont dès lors explosé. Stimulés par un sujet devenu chaud – très chaud –, vivement encouragés par leurs employeurs actuels ou potentiels et les organismes de financement, ils n’ont guère eu l’occasion ou pris le temps de procéder à un retour en arrière ou à un examen de conscience.
Ensuite, la climatologie est un domaine beaucoup plus diversifié que la biomédecine ou la psychologie. La notion même de climatologie est trompeuse. Cette « science », si elle existe, est avant tout un agrégat d’une multitude de disciplines et de sous-disciplines souvent sans grand rapport entre elles. Les chercheurs concernés sont une constellation de spécialistes qui ignorent bien souvent à peu près tout de la spécialité de leurs confrères. Qu’y a-t-il de commun entre un astrophysicien spécialiste du soleil et un ornithologue ? Entre un modélisateur attaché à ses algorithmes prédictifs et un spécialiste des sédiments lacustres ? Entre un glaciologue et un vulcanologue ? Entre un spécialiste du corail et un économiste de l’énergie ? Entre un spécialiste des nuages et un épidémiologiste ? Entre un historien de l’époque médiévale et un spécialiste des mesures par satellite ? Dans la course à l’argent et à la carrière qui anime les chercheurs dont la spécialité peut concerner d’une manière ou d’une autre le changement climatique, chacun pousse ses pions, le plus souvent de bonne foi, dans un beau désordre.
Ce qui ajoute à la confusion, c’est qu’il n’y a pas de théorie cohérente du climat. On ne sait pas bien comment fonctionne cette immense machine. Pour en donner une illustration peu connue du grand public, le climat de la Terre est largement déterminé par de grandes oscillations dont on ne comprend pas l’origine. En 1995, moment où les records de température ont commencé à être battus, nous sommes ainsi entrés dans une phase chaude de l’Oscillation atlantique multidécennale (Oam). Nous allons sans doute bientôt entrer dans une phase froide, qui devrait durer une trentaine d’années. Le phénomène El Niño, qui fait régulièrement la une des médias et joue un rôle essentiel dans les variations de température d’une grande partie de la planète, reflète aussi l’une de ces oscillations (Enso). L’épisode chaud dure généralement de neuf mois à deux ans et se reproduit après un intervalle de deux à sept ans. Or on ignore la cause de cette oscillation. Les climatologues disent volontiers en savoir plus qu’ils n’en savent réellement. En biomédecine, nous disposons d’une théorie scientifique du corps humain. Ce n’est pas le cas du climat. De ce point de vue, la psychologie se situe à mi-chemin, mais le domaine est nettement plus resserré et homogène que celui dont s’occupe la noria de disciplines mises en jeu par le changement climatique.
Par rapport au critère de reproductibilité, au centre de la crise en biomédecine et en psychologie, la climatologie présente une difficulté supplémentaire. C’est que les études censées démontrer l’existence d’un changement climatique inédit sont nécessairement fondées sur une comparaison avec les périodes antérieures. De ce point de vue, la climatologie est d’abord une science historique. Pour bien comprendre ce qui se passe aujourd’hui, il faut connaître ce qui s’est produit dans le passé, en mobilisant de nombreuses échelles de temps : trente ans, cinquante ans, un siècle, plusieurs siècles, des millénaires, des centaines de millénaires et au-delà. Comme on l’a vu avec l’exemple de la crosse de hockey, la reproductibilité peut seulement vouloir dire la vérification que les conclusions d’une étude sont conformes aux données connues. Or les données dont nous disposons sur les époques passées sont forcément incomplètes et sujettes à révision. Il ne peut être question de reproduire une expérience en contrôlant le nombre et la qualité des facteurs.
Telle qu’elle est présentée dans les rapports du Giec, la climatologie se veut aussi une science de l’avenir. Il s’agit de prédire ce qui va se passer dans vingt, cinquante, cent ou deux cents ans. Là encore, la différence avec la biomédecine et la psychologie est frappante. Or, pour prédire l’avenir, il n’y a pas d’autre moyen que de construire des modèles sophistiqués intégrant les données disponibles. Un modèle est d’abord une sorte de gigantesque équation, dans lequel les variables sont les données entrées par les chercheurs. Mais comment être sûr que les variables ainsi introduites sont convenablement pondérées ? Comment être sûr que toutes les variables pertinentes ont été intégrées ? La réalité est que c’est impossible. Il n’est donc pas étonnant, par exemple, que les modèles présentés dans les rapports du Giec – comme l’admet le dernier en date – se soient trompés sur l’évolution des températures, même à l’horizon très rapproché d’une vingtaine d’années (2).
Ce qui n’est pas moins frappant, c’est que l’erreur va pratiquement toujours dans le même sens. Si elle n’était due qu’à l’incertitude concernant le nombre et la pondération des variables, on devrait avoir à peu près autant de modèles qui sous-estiment l’évolution des températures que de modèles qui la surestiment. Or tous les modèles ou presque vont dans le sens d’une surestimation. On touche là le dernier point qui mérite examen ; ce n’est pas le moindre. En un mot : le poids des croyances. En biomédecine et en psychologie aussi les croyances des chercheurs sont un facteur de biais significatif, parfois déterminant. En biomédecine, nous avons tous en mémoire les affaires Jacques Benveniste et Andrew Wakefield. Ces deux chercheurs bien établis croyaient le premier à la « mémoire de l’eau » (homéopathie), le second à la nocivité des vaccins, au point qu’il y voyait la cause de l’autisme. Leur croyance les a amenés à truquer leurs études. On connaît moins l’impact durable de croyances collectives ancrées dans l’establishment scientifique, comme celle faisant d’une alimentation riche en graisses le principal facteur des maladies cardiaques. Là aussi, quantité d’études ont été délibérément faussées, au point de former au fil du temps un corpus fallacieux labellisé scientifique (lire « Faut-il avoir peur du cholestérol ? », Books, février 2013, et « Le lobby du sucre, 50 ans d’intox alimentaire et médicale », Books, décembre 2015).
En psychologie également les croyances vont bon train. Selon que vous en tenez pour la primauté des facteurs environnementaux ou pour celle des facteurs génétiques, vous allez traiter différemment des questions aussi fondamentales que le QI, l’intelligence et l’apprentissage. L’affaire Cyril Burt est là pour en témoigner. Acquis à la seconde thèse, le célèbre psychologue britannique a été accusé par des chercheurs acquis à la première d’avoir truqué des études sur les jumeaux (la question reste ouverte). Encore aujourd’hui, des études contradictoires animées par un camp ou par l’autre sont publiées sur ce sujet.
Le champ de la climatologie est dominé par des chercheurs persuadés de bonne foi que la planète file un mauvais coton et que l’action de l’homme en est responsable. Une chose est d’adhérer à cette croyance, une autre est de la laisser influencer les résultats de recherche. C’est d’ailleurs une raison de considérer l’affaire Michael Mann avec un peu d’indulgence : sa conviction de défendre une cause légitime devait concourir à une forme de cécité (ne pas voir les données qui allaient en sens contraire de ce qu’il voulait démontrer). Le rôle des croyances dans les sciences est connu et analysé depuis belle lurette. Il revient aux plus grands esprits de s’opposer aux croyances de leur temps (pensons à Copernic, à Pasteur). Mais un effet d’optique fait croire aux scientifiques d’aujourd’hui que cet effet est réservé à leurs ancêtres, qu’il n’est plus à l’œuvre. Cette illusion rétrospective a des effets pervers qui viennent renforcer ceux des « incitations perverses » du système de la recherche tel qu’il a récemment évolué. C’est vrai dans tous les domaines, mais l’effet est accentué dans les champs de recherche qui touchent à la politique et aux grandes questions de société. Les scientifiques sont des femmes et des hommes comme tout le monde, des citoyens qui, dans les démocraties du moins, sont appelés à voter et se situent quelque part sur l’échiquier politique, parfois avec passion. Quand leur sujet de recherche rencontre directement et contribue à nourrir le débat politique, la tentation est forte de mélanger les genres. Surtout si l’on entre dans la carrière sans une formation solide en épistémologie, en histoire des sciences et en sciences cognitives. De ce point de vue, la climatologie est le piège parfait : de tous les grands sujets environnementaux, le climat est devenu le plus fédérateur. Sans doute parce qu’il se prête le mieux aux discours simples concernant la planète dans sa globalité.
Contrairement à des pans entiers de la biomédecine, pris en otage par l’industrie pharmaceutique, la climatologie est relativement immunisée contre les conflits d’intérêts dus aux liens avec l’industrie. Relativement, car certains climatologues se sont laissés influencer par les industriels des énergies fossiles, tandis que d’autres, beaucoup plus nombreux aujourd’hui, se laissent influencer par les acteurs des énergies renouvelables (sachant que la plupart des grands groupes pétroliers et gaziers se sont également lancés dans la promotion des énergies renouvelables).
En revanche, la climatologie est prise en otage par la croyance collective dominante naguère naïvement résumée dans un rapport au Club de Rome : « La Terre a un cancer et ce cancer c’est l’homme. » Selon John Ioannidis, devenu le pape de l’analyse des biais scientifiques, « la proportion de résultats non reproductibles et de faux positifs a des chances d’augmenter dans les domaines qui cherchent à analyser des phénomènes complexes, dans lesquelles les mesures comprennent une plus grande part de bruit, et où il y a plus de place pour des choix subjectifs ». La formule s’applique bien aux sciences du climat, surtout si l’on valorise le dernier terme. Les publications scientifiques en climatologie sont toutes sans exception exposées au risque de ce que John Ioannidis appelle ailleurs le « conflit d’intérêts intellectuel ». Si je veux apporter ma pierre à la thèse que la Terre se réchauffe dangereusement et que les activités humaines en sont responsables, je peux en conscience privilégier les données qui vont dans ce sens et minimiser ou écarter celles qui plaident en sens inverse. Cela, que je sois ornithologue, glaciologue, modélisateur, spécialiste de l’atmosphère ou autre. À la suite d’une réunion à huis clos au Wellcome Trust à Londres consacrée à la reproductibilité et à la validité des publications en biomédecine, Richard Horton, qui dirige la rédaction de la prestigieuse revue The Lancet, écrivit dans un éditorial : « Dans leur désir de raconter une histoire passionnante, les chercheurs sculptent trop souvent les données pour qu’elles coïncident avec leur théorie préférée du monde. » Ce qui est vrai en biomédecine l’est plus encore en climatologie.
En commentant l’enquête ayant conclu à la non-reproductibilité de 64 % des résultats publiés dans trois des plus prestigieuses revues de psychologie, Ioannidis écrit que si l’on considère l’ensemble de la discipline, vu le très grand nombre de revues, « le taux réel de non-réplicabilité doit être de 80 % ou davantage ». Il parvient à une estimation voisine en biomédecine, sa spécialité. Vu l’ensemble des facteurs qui contribuent à fragiliser le champ de la climatologie, on pourrait raisonnablement estimer le taux de publications biaisées dans ce secteur à 95 %. À vrai dire, si 5 % des publications en climatologie tenaient la route, ce ne serait pas si mal, compte tenu du déluge d’articles publiés et du très grand nombre de revues scientifiques concernées. Mais comment les repérer ?
— Olivier Postel-Vinay