L’espace, de l’héroïsme à la routine

Dans sa pièce La Face cachée de la Lune (2000), le dramaturge québécois Robert Lepage regrettait que les temps héroïques de la conquête spatiale soient révolus. Il mentionnait l’émoi planétaire suscité par les images de Iouri Gagarine en 1961 puis celles de Neil Armstrong en 1969, et rappelait avec tristesse qu’ensuite, dans les années 1970, la dernière mission du programme Apollo n’était même plus diffusée en direct sur les grandes chaînes de télévision américaines. Pourtant, malgré l’arrêt du programme de la navette spatiale américaine en 2011, les vols habités en orbite se poursuivent et les lecteurs américains se passionnent toujours pour l’aventure de l’espace. ­Témoin l’engouement récent pour le journal de leur compatriote, l’astronaute Scott Kelly. Il y raconte avec force détails son année passée dans la Station spatiale internationale en 2015-2016. C’est un livre destiné à devenir « un ­petit classique de la littérature d’exploration en même temps qu’un classique de l’exploration spatiale », pronostique le Financial Times. Le quotidien britannique place d’emblée l’astronaute dans la lignée d’un autre aventurier de l’extrême, Ernest Shackleton, explorateur de l’Antarctique un siècle auparavant à bord d’un trois-mâts nommé – ce n’est pas un hasard – Endurance. L’astronaute du XXIe siècle a emporté en orbite le livre d’Alfred Lansing sur Shackleton, apprend-on, preuve que les vols dans l’espace peuvent s’inscrire dans une tradition. Comme son prédécesseur polaire, Kelly évoque l’« émerveillement » que provoque son expérience orbitale ; il rend compte aussi des « aspects difficiles » d’une « vie confinée en milieu hostile ».

En 2017, cependant, l’espace n’apparaît pas tant comme une « nouvelle frontière » à dépasser que comme un point de vue privilégié sur la planète Terre, trésor vulnérable. « À regarder l’espace à 320 kilomètres d’altitude, j’ai l’impression de connaître la Terre d’une façon intime dont la plupart des gens n’ont pas l’expérience – les côtes, les montagnes, les fleuves », écrit l’auteur qui voit alors « un monde sans frontières, souligne le Financial Times, et tellement couvert de pollution qu’il en paraît malade, réclamant un traitement, ou au moins une possibilité de rémission ». « J’ai appris que notre planète est la plus belle chose que j’aie jamais vue, et que nous avons de la chance de l’avoir », témoigne encore Kelly.

L’astronaute décrit l’espace de façon concrète et pas toujours engageante : « Ça sent le métal brûlé. » Pour The Washington Post, « Kelly brise nos rêves », carrément, « en nous rappelant les nombreux défis de la frontière cosmique, certains triviaux, d’autres terrifiants ». Car l’auteur ne se contente pas d’évoquer « les vues splendides de la Terre » et « le flottement reposant de l’apesanteur ». Il raconte les joies humbles, comme la culture des salades, qui lui rappelle « la beauté et la fragilité du vivant ». Surtout, il ne nous épargne pas les corvées, « les ampoules qui grillent, la poussière, l’entretien permanent de l’équipement, l’éblouissement intempestif par les rayons cosmiques, la perte osseuse en l’absence de gravité, l’accumulation de dioxyde de carbone quand les filtres dysfonctionnent ». Fini les horizons neufs des années 1960 : l’espace orbital est devenu un véritable « dépotoir », note le quotidien américain, encombré par les débris de vieux satellites « qui font le tour de la Terre à des milliers de kilomètres-heure » et représentent un danger mortel en cas de collision avec la Station spatiale internationale. En général, ces objets sont détectés à temps et la Station est déplacée, mais quelquefois il est trop tard pour manœuvrer. Au cours de son année en orbite, Kelly et ses coéquipiers ont ainsi dû trouver refuge dans une petite navette Soyouz et envisager pendant « dix terribles minutes » la possibilité d’être « atomisés en une milliseconde ». D’autres dangers guettent, moins spectaculaires mais tout aussi terrifiants : « Si les toilettes tombent en panne, nous sommes morts », confie l’astronaute. C’est peut-être pour conjurer pareil risque que les astronautes ont pris l’habitude d’« uriner sur le pneu arrière droit du bus qui les conduit jusqu’à leur navette spatiale », nous apprend The Washington Post.

Au-delà d’Auschwitz

Peu d’événements historiques ont été aussi étudiés que la Shoah. Comme le rappelle l’historien Joseph Cronin sur le site Reviews in History, « rien qu’à la bibliothèque du Congrès, à Washington, on trouve 16 000 ouvrages sur le sujet ». Autant dire que lorsque Holocauste. Une nouvelle histoire est paru en janvier 2017 outre-Manche, son auteur, Laurence Rees, était attendu au tournant. Car il ne fait pas partie du sérail universitaire : c’est un réalisateur et producteur de documentaires historiques, ­notamment pour la BBC. « J’admets que je voulais ne pas aimer ce livre », confesse Cronin – qui a finalement été plutôt conquis.
Certes, Rees ne révolutionne pas notre vision de la Shoah et, contrairement à ce que laisse supposer le titre, « il n’y a pas de conclusions nouvelles : elles reflètent le consensus historique actuel », estime le spécialiste des camps de concentration Nikolaus Wachsmann dans The Guardian. Ainsi l’ouvrage penche-t-il résolument en faveur de la thèse fonctionnaliste, selon laquelle la solution finale ne résulte pas de la mise en œuvre d’un plan conçu avant le déclenchement de la guerre, mais est le fruit de circonstances et de décisions ultérieures, appliquées localement au gré des événements. L’originalité de Rees est ailleurs : « C’est un vulgarisateur talentueux capable de raconter une histoire complexe avec sensibilité et clarté sans sacrifier les nuances », note Wachsmann. Par ailleurs, Rees n’est pas non plus un complet novice : il a consacré une grande partie de son travail de réalisateur à la Shoah et recueilli depuis plusieurs décennies « plus de témoignages que n’importe qui » sur la question (selon Richard J. Evans dans le New Statesman).
L’une des particularités du récit de Rees est qu’il essaie d’élargir notre vision de la Shoah, de ne pas la réduire au seul camp d’Auschwitz (auquel il a déjà consacré un ouvrage remarqué, lui aussi traduit en français). Il restitue toute l’importance des camps moins connus de Belzec, Sobibor et Treblinka, qui, selon lui, « symbolisent la singularité du crime ». Car, contrairement à Auschwitz, leur unique fonction était l’extermination. Paradoxalement, c’est pour cela qu’ils hantent moins la mémoire collective : aucun ancien détenu n’a pu décrire ce qui s’y passait et les nazis les ont détruits après y avoir accompli leurs objectifs meurtriers. « Auschwitz ne ­devint central dans le génocide qu’à la fin de l’année 1943, rappelle Cronin. Et ce n’est qu’en 1944 que le chemin de fer fut prolongé jusqu’au camp jumeau de Birkenau. » L’image qui incarne par excellence l’Holocauste, celle de ces rails arrivant à Birkenau, est donc en partie trompeuse : « À ce moment-là, la plupart des victimes de l’Holocauste avaient déjà été tuées. »

Le retour de Saturnin

D’après un sondage réalisé en 2009, ­Saturnin, de Zdeněk Jirotka, est le roman préféré des Tchèques. C’est l’un des livres les plus empruntés en bibliothèque et les plus vendus dans le pays – 24 rééditions depuis sa première publi­cation, en 1942. Paru à la douloureuse époque du protectorat de Bohême-Moravie mis en place par les nazis, il avait tout de suite conquis les lecteurs. Ses personnages font désormais partie de la culture populaire : Saturnin, un domestique facétieux qui n’aime rien tant que créer des situations farfelues et embarrassantes ; son maître, le narrateur plutôt réservé sauf quand il s’agit de parler de l’exquise mademoiselle Bar­bora ; l’exécrable tante Catherine, jamais à cours de dictons ni de mots attendris pour son moustachu de fils, sans oublier la paire de bons vivants que forment le grand-père et son ami le docteur Vlach, spécialistes de ju-jitsu et de sarcasmes.
À la fin du roman, Saturnin et le grand-père créent « l’agence pour la révision méthodique des romans » et lancent un « appel à la guerre sainte contre les écrivains ». Et, à lire la presse tchèque, il est certain que Miroslav Macek aurait fait une cible de choix : cet ancien homme politique, stomatologue de profession et écrivain à ses heures, a, en effet, imaginé une suite à Saturnin, un risque que nul n’avait osé prendre jusqu’à présent. Sans surprise, la majorité des critiques lui sont tombés dessus à bras raccourcis : et de dénoncer qui un « plagiat raté », qui un « coup commercial honteux », qui un « sacrilège ».
Macek a repris l’histoire là où elle s’arrêtait dans Saturnin. Et il a cherché à garder le ton archaïque et l’humour très british de Jirotka. Pour la journaliste Monika Zavřelová, cela fonctionne plutôt bien. Elle parle dans le quotidien Dnes d’un « roman satisfaisant, dont le charme et l’esprit sont fidèles à l’original ». Et avoue même avoir ri. « Macek n’a pourtant rien compris à l’humour de Jirotka, s’étouffe Kateřina Kadlecová dans Reflex, il ne fait que reprendre des blagues surannées et tente de les faire rentrer dans le moule des personnages originaux. Les mieux lotis en ressortent tout plats, les autres carrément émasculés. »
Pavel Mandys dédramatise sur le site iLiteratura. « Que quelqu’un comme Miroslav Macek ait pu écrire cette suite n’est pas aussi dramatique que cela en a l’air : l’auteur, lui-même un bon vivant, parvient à créer une ambiance chaleureuse. Ici, il n’est pas question de plagiat ou de scandale. Juste d’une fan fiction. »

Maximes d’Autriche

«En septembre 1900, pour son 70e anniversaire, Marie von Ebner-­Eschenbach reçut une lettre de remerciements signée par 10 000 Viennoises. À l’ère d’Internet, où ce genre d’hommage serait pourtant bien plus simple à organiser, quel auteur digne de ce nom oserait ne serait-ce qu’en ­rêver ? » se ­demande le critique Karl-­Markus Gauss dans le Neue Zürcher Zeitung. Marie von Ebner-Eschenbach est pratiquement inconnue en France, où une poignée seulement de ses romans et nouvelles a été traduite. En Autriche même, on ne la lit plus guère. Les enfants s’y régalent encore de sa nouvelle animalière Krambambuli, qui fut adaptée plusieurs fois à l’écran, mais c’est à peu près tout. On oublie qu’« elle fut la première grande romancière d’une littérature qui, avant elle (et de son temps encore), comptait très peu de femmes. Première Autri­chienne à connaître vraiment la gloire littéraire […], elle fut par exemple la première femme à être faite docteur honoris causa de l’université de Vienne, en 1900 », nous apprend Jean-Yves Masson dans la postface de Tout un livre, toute une vie.
Masson y propose la toute première traduction française du seul ouvrage d’Ebner-­Eschenbach qui, avec Krambambuli, continue à jouir d’une grande popula­rité dans les pays germaniques : un recueil d’aphorismes.
Cette traduction est d’une ­pu­reté et d’une élégance telles qu’elle donne l’impression que ces aphorismes ont été rédigés en français. Mais est-ce un hasard ? Marie von Ebner-Eschenbach parlait couramment la langue de ­Molière, et elle s’est plus inspirée des grands moralistes français comme La Rochefoucauld ou Vauvenargues que des auteurs autrichiens, découvre-t-on dans la postface de Masson.
Alors que les aphorismes à l’autrichienne, tels qu’ils furent pratiqués par Hugo von Hofmannsthal (voir Books no 72, janvier 2016), Karl Kraus ou Arthur Schnitzler, se rattachent à la tradition romantique du « fragment », assez délayé et pas nécessairement très percutant, les aphorismes d’inspiration française d’Ebner-Eschenbach « sont en réalité des maximes, marquées par la recherche d’une formulation frappante qui fixe l’éclair de la pensée », note ­Masson. Certains sont devenus si célèbres en Autriche qu’ils sont passés dans le langage courant ou se retrouvent sur des cartes postales ou des vêtements. Citons, par exemple : « Qui ne sait rien est forcé de tout croire », ou ­encore celui que Masson ­raconte avoir vu récemment sur la devanture d’une pharmacie : « On ne croit aux rhumatismes et au ­véritable amour qu’une fois qu’on en est atteint. »

L’arpenteur de la planète

Dans un article sur le Paris d’Alexander von Humboldt, paru en mars 2016 dans Books (no 74), Michel André raconte la rencontre du savant allemand avec son exact contemporain Napoléon – ils étaient nés la même année. À l’époque, Humboldt, qui revenait de son long voyage en Amérique latine, était déjà considéré comme l’un des hommes les plus célèbres d’Europe. Le Corse lui demanda : « Vous vous intéressez donc à la botanique ? Ma femme ­aussi s’occupe de plantes. » Une ­remarque mesquine, dictée sans doute par la jalousie.
Aujourd’hui, Humboldt est une figure largement oubliée. Comme le note Andrea Wulf dans la biographie qu’elle lui a consacrée et qui vient d’être traduite en français, ses idées sont devenues si évidentes que l’homme qui les a formulées « a disparu » derrière elles. Humboldt « est partout autour de nous et pourtant il reste invisible », résume Nathaniel Rich dans The New York Review of Books.
Peu de personnes (voire aucune) ont donné leur nom à tant de choses différentes : une centaine d’animaux (dont le manchot de Humboldt), 300 espèces végétales, un courant froid remontant le long de la côte chilienne, des parcs nationaux et des forêts, un glacier, une baie, plusieurs villes d’Amérique du Nord et même une « mer » de la Lune… L’université Humboldt de ­Berlin, en revanche, a été baptisée ainsi en hommage à son frère Wilhelm, un autre brillant esprit.
« Ce fut le plus grand homme depuis le Déluge », estimait le roi Frédéric-Guillaume IV de Prusse. De fait, son apport scientifique est immense : lors de son périple de cinq ans aux côtés du botaniste Aimé Bonpand, qui le mena entre autres au Venezuela, à Cuba, au Mexique, en Colombie et au Pérou, « il identifia 2 000 nouvelles espèces de plantes, à une époque où l’on n’en connaissait que 6 000. Il découvrit l’équateur magnétique. Il fut le premier Européen à explorer et cartographier le Casiquiare, l’unique canal naturel sur Terre à relier deux systèmes fluviaux majeurs, celui de l’Orénoque et celui de l’Amazone. Il but leur eau malsaine, s’y baigna au milieu des crocodiles, des boa constrictors et des jaguars, contracta des fièvres, la dysenterie, des septicémies et des maladies amazoniennes qui n’avaient pas de nom. Il fut le premier à mener des expériences sur des anguilles électriques qu’il disséqua et tint dans ses mains, endurant de violentes décharges », relate Nathaniel Rich.
L’une de ses idées les plus ­fécondes est celle que, dans la nature, tout est lié. Loin de la simple taxonomie qui prévalait de son temps, Humboldt chercha à montrer les liens complexes qui pouvaient exister entre différents phénomènes. Il a inventé le concept d’isotherme, cette ligne qui, sur une carte, relie des régions ayant la même température et la même pression atmosphérique. Il a aussi mis au jour la façon dont les forêts, en rejetant de l’oxygène, en stockant l’eau et en procurant de l’ombre, rafraîchissent le climat.
Ce grand cérébral, qui fit le bonheur des salons parisiens (malgré sa logorrhée) et écrivit des centaines de milliers de pages, n’hésitait pas à prendre des risques : ainsi entreprit-il l’ascension du Chimborazo, en Équateur, considéré à l’époque comme le plus haut sommet du monde. Il dut renoncer peu avant d’atteindre la cime, mais resta pendant trois décennies le seul homme à avoir côtoyé les 6 000 mètres d’altitude. Napoléon avait décidément de quoi être jaloux.

La vie de château

Pourquoi la vie de château continue-t-elle à nous fasciner autant ? Deux historiens britanniques apportent quelques réponses avec la description du château fort médiéval et de ses attraits. Lesquels sont d’abord exclu­sivement stratégiques. Si, après sa victoire à Hastings en 1066, Guillaume le Conquérant a pu s’emparer si prestement de toute l’Angleterre, c’est parce que le pays ne comptait en tout et pour tout que six châteaux forts – deux siècles plus tard, ils seront cinq cents.
Le château fort d’origine, la motte castrale, n’était qu’un tertre entouré de palissades, avec une cour surmontée d’une construction sommaire en bois. Mais lors de la première croisade, à la fin du XIe siècle, les chevaliers découvrent l’architecture byzantine et les châteaux de pierre. Le château et la féodalité – dont il devient l’expression et le réceptacle – se transformeront, ainsi que toute la société médiévale, qui s’organise autour de lui et du seigneur.
Curieusement, la vie dans ces châteaux-casernes n’est pas totalement dénuée de confort. À l’origine, tout se passe dans la grande salle, au sol en terre battue recouvert de paille qu’on change rarement, où s’enfouissent reliefs de repas et excréments. Mais peu à peu sont ajoutés des étages aux planchers de bois, abritant les quartiers privés. Le seigneur et sa dame disposent d’une baignoire, d’un lit à baldaquin (où ils dorment nus) et même de toilettes en encorbellement, avec vidange et paille en guise de papier hygiénique. Les fenêtres sont dotées de lourds rideaux pour arrêter le froid et les projectiles, puis même de vitres, si précieuses que les seigneurs les emportent dans leurs déplacements. La grande innovation, c’est la cheminée, qui permet de chauffer l’édifice.
Du confort on passe peu à peu au raffinement. On mange souvent avec des couverts, sauf la viande, que l’on consomme sur une tranche de pain rassis, le tranchoir. On n’utilise encore qu’une ­assiette pour deux, mais il est interdit de roter à table. Les distractions des seigneurs demeurent, elles, assez frustes : la guerre, les tournois et surtout la chasse (au faucon, bien sûr). Mais les dames font pénétrer dans le château un peu de culture, voire de poésie, avec leurs chers troubadours. Les fêtes se multiplient, certaines fort étranges, comme la fête des fous à la mi-carême, vaste débordement, ou celle de Quasimodo, à la fin de l’été, où les époux se donnent tour à tour le fouet.
Contrairement aux idées ­reçues, le haut Moyen Âge est relativement respectueux des droits des uns et des autres. Les seigneurs tiennent souvent la dragée haute au roi ; mais leurs manants jouissent eux aussi d’importantes protections juridiques. Les femmes bénéficient de certains avantages liés à leur statut. En se mariant (à partir de 12 ans), elles reçoivent en douaire le tiers des biens de leur mari – des biens qu’elles gèrent elles-mêmes quand le seigneur est à la guerre ou en croisade. Elles revendiquent haut et fort leur droit au plaisir sexuel, sans lequel, pense-t-on à l’époque, aucune conception n’est ­possible.
Tout cela prendra fin avec l’arrivée de la poudre à canon, vers la fin de la guerre de Cent Ans. Le château fort perd son importance stratégique, tandis qu’à la même époque le pouvoir royal se renforce et fait tomber les bastions de la féodalité. Les châteaux sont « allégés » (rendus impropres à l’usage militaire) et souvent transformés en prisons. Plus tard, profondément modifiés, voire rebâtis, ils deviendront de confortables résidences de prestige, puis de week-end.

 

Les meilleurs ventes en Norvège – Télé-réalité et grande histoire

BS norvege

 

Contrairement à leurs voisins et anciens maîtres suédois, riches d’une histoire de puissance régionale, les Norvégiens ont grandi pour la plupart dans la simplicité. Ici, pas de descendants de ­familles nobles ni d’élites sorties de « grandes écoles ». Même si l’argent du pétrole et du gaz ­extraits au large des côtes depuis les années 1970 a partiellement modifié les mentalités et ­accru les inégalités, le Norvégien moyen ne se pousse pas du col. Et cela se reflète dans ses lectures. Ainsi, parmi les meilleures ventes de non-fiction figurent le livre Guinness des records 2018, l’autobiographie d’un fermier ayant percé dans une émission de télé-réalité et un quiz de Noël destiné à animer les soirées en famille. On y trouve aussi deux livres de cuisine, art de vivre désormais prisé dans un pays trop longtemps nourri de morue.
Le livre qui arrive en tête est une biographie d’Erik Bye, personnalité connue de tous les Norvégiens en âge d’apprécier ce type d’ouvrage. Lorsque la radio-télévision publique NRK avait demandé à la population, pour le centenaire de l’indépendance du pays (1905), de désigner « la Norvégienne ou le Norvégien du XXe siècle », ce journaliste, chanteur et animateur télé était arrivé troisième. Devant les héros nationaux que sont les explorateurs Thor Heyerdahl (le radeau Kon-Tiki dans le Pacifique, c’était lui) et Fridtjof Nansen, habitué des terres polaires. Disparu en 2004, Erik Bye avait contribué à popu­lariser l’humour et le divertissement de qualité à la NRK, mono­pole jusqu’en 1992.
Enfants d’un pays longtemps dominé par le Danemark puis la Suède, les Norvégiens ont également un goût prononcé pour les ouvrages touchant, de près ou de loin, à son histoire. L’essai sur la Réforme en est une illustration. Sous-titré « La grande histoire », il retrace l’avènement du protestantisme dans le sillage de Luther, à l’occasion des 500 ans de la parution de ses 95 thèses, commémorées en 2017. Un ouvrage grand public, rédigé par deux politologues norvégiens, dont l’un, Frank Aarebrot, décédé juste avant de rendre le manuscrit, intervenait régulièrement à la télévision pour raconter l’histoire du pays. L’occupation du royaume par l’armée allemande (d’avril 1940 à mai 1945) demeure, elle aussi, une source inépuisable de récits et de souvenirs, quand elle ne nourrit pas la fiction. Dernière manifestation en date de cet intérêt, « L’automne crucial » relate le retrait dramatique des troupes nazies du nord de la Norvège sous la pression de l’Armée rouge venue de l’URSS voisine, les exactions et les déportations. Preuve que la bonhomie norvégienne n’exclut pas le sens du tragique.

Climatologie : un sujet chaud, très chaud

En juillet 2017, l’hebdomadaire Nature, qui partage avec Science le privilège d’être l’une des deux revues scientifiques les plus prestigieuses du monde, demanda au climatologue américain Michael Mann de faire la recension du nouveau film d’Al Gore, un remake actualisé de son célèbre Une vérité dérangeante (2006). Mann s’en acquitta en suivant son prisme habituel : son article est un éloge sans ­réserve du film, qui illustre « l’accélération » du changement climatique, et de son auteur, inlassable héraut de la lutte contre les énergies fossiles. Michael Mann est « professeur distingué de sciences de l’atmosphère à l’université d’État de Pennsylvanie » et « directeur du Penn State Earth System Science Center ».
Dans son article, Mann en profite pour citer les deux ouvrages militants qu’il a publiés sur le changement climatique et ses détracteurs. Il rappelle aussi que, dans son film de 2006, Al Gore avait mis en avant la « fameuse courbe en crosse de hockey » (les termes sont de Mann) que lui « et ses coauteurs » avaient publiée en 1999 dans une revue de premier rang, Geophysical Research Letters.
Pour ceux qui connaissent un peu le sujet, c’est assez surprenant. Il est en effet bien établi que cette fameuse courbe ne valait rien sur le plan scientifique. À vrai dire, elle reposait sur tant de manipulations qu’elle peut apparaître rétrospectivement comme l’un des cas de fraude les plus impressionnants de la seconde moitié du XXe siècle.
La courbe en crosse de hockey entend retracer l’évolution de la température moyenne de la planète depuis l’an 1000. Le manche de la crosse est droit et horizontal (température constante) jusqu’au XXe siècle, puis vient la crosse, une montée subite et radicale. Accompagnée de l’affirmation que la décennie 1990 a été la plus chaude du dernier millénaire et « 1998 l’année la plus chaude ». Saluée comme une percée scientifique majeure, elle a été en 2001 la vedette du troisième rapport scientifique du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), l’organisme censé exprimer le consensus des climatologues. Reproduite à six reprises dans le texte du rapport, elle y était « élevée au rang d’icône », observa de manière sarcastique le climatologue allemand Hans von Storch. Un autre climatologue de renom, Wallace Broecker, publia dans Science un article résumant les trois critiques que la publication de cette courbe pouvait d’emblée susciter : elle supprimait toute trace de l’optimum médiéval, période chaude pendant laquelle les Vikings ont colo­nisé le Groenland ; ses auteurs éludaient la question de savoir pourquoi la courbe se met à grimper fortement « à l’aube de la révolution industrielle, avant l’émission de quantités substantielles de gaz à effet de serre » ; enfin, la courbe est construite d’après des mesures de croissance d’anneaux de troncs d’arbre, alors que celles-ci, d’après lui, « ne peuvent enregistrer des tendances à long terme ».

Cela faisait en effet beaucoup de problèmes, mais il fallut l’obstination d’un outsider pour établir qu’en outre la crosse de hockey est le produit d’une cathédrale de manipulations. Ingénieur mathématicien rompu à l’identification d’anomalies dans les statistiques de prospection minière, le Canadien Steve McIntyre s’est intéressé au sujet un peu par hasard, en recevant à son domicile en 2002 un prospectus du gouvernement ­canadien mettant en garde contre le réchauffement climatique, crosse de hockey à l’appui. Or les crosses de hockey, il en avait vu beaucoup dans sa carrière : « Dans la finance, nous parlons de crosse de hockey quand un chef d’entreprise présente une courbe agréablement et soudainement ascendante avec l’espoir de vous rouler dans la farine ».

Les travaux de Mann sont en fait ­parus en deux temps. Le premier est un article de Nature qui a fait le tour du monde et la une des médias, en 1998. Il y présentait déjà sa courbe, mais en ­remontant seulement jusqu’en 1400, donc après l’optimum médiéval. McIntyre y a très vite remarqué une anomalie de taille : la courbe poursuit sa montée et même l’accélère après 1940, alors que depuis cette date la croissance des arbres analysés avait diminué. Pour gommer cette contradiction, Mann a simplement substitué la courbe des températures enregistrées par thermomètre à celle de la croissance des arbres. Pour poursuivre son enquête, McIntyre s’associa avec un autre Canadien, l’économiste et statisticien Ross McKitrick. Ils publièrent leurs résultats et engagèrent un bras de fer avec Mann, en l’interrogeant directement (et par sites Web et articles interposés) sur ses données et ses méthodes. Les anomalies relevées sont légion. On y retrouve la plupart des méthodes relevées par l’équipe de Ioannidis en biomédecine et de Nosek en psychologie : extrapolation à partir d’échantillons non représentatifs, voire minuscules, élimination de données gênantes, intégration de données non pertinentes ou périmées mais allant dans le sens du résultat recherché, gonflement artificiel du poids statistique de certaines données, dissimulation dans les articles publiés des véritables méthodes statistiques utilisées. Par ailleurs, comme beaucoup de chercheurs en biomédecine, en psychologie ou en économie, Mann n’avait pas fourni d’accès à ses données brutes ni au « code » utilisé pour les analyser et fit tout ce qu’il put pour empêcher les deux Canadiens d’y accéder. Une bonne synthèse des manipulations de Mann a été publiée par le Britannique A. W. Montford dans un livre largement passé sous silence, The Hockey Stick Illusion.
Si ce cas de manquement à l’intégrité de la science est frappant, c’est toutefois moins du fait de ses caractères intrinsèques, peu originaux au vu de ce qui se passe dans d’autres domaines, qu’en raison de son impact institutionnel. Le millier de courriels révélés par le « Climategate » en 2009 a montré qu’en réalité Mann avait le soutien de la communauté des climatologues qui tenait le haut du pavé au Giec (1). Après quoi la courbe de hockey fut l’objet d’une véritable opération de blanchiment dans le cadre du quatrième rapport de l’organisme, publié en 2007. L’opération impliqua non seulement les dirigeants du Giec, mais les rédactions en chef des revues concernées, notamment Geophysical Review Letters et Nature. Parmi les auteurs de cette opération figuraient les dirigeants du centre de recherche britannique qui gère la principale banque de relevés de température sur la planète. Or les e-mails du Climategate révélèrent que ces données n’étaient pas plus accessibles que celles de Mann et avaient fait l’objet de manipulations. Il s’ensuivit une seconde opération de blanchiment, concernant cette fois le cœur de la direction du Giec. Un éditorial de Nature donne le ton : « Les négationnistes utilisent tous les moyens à leur disposition pour saper la confiance dans les scientifiques et la science. » Cette seconde opération de blanchiment fut officialisée par les rapports de deux commissions d’enquête, mandatées respectivement par l’université d’East Anglia, dont dépend le centre de recherche en question, et par le gouvernement de Tony Blair, avec l’appui de la Royal Society (l’Académie des sciences britannique). Pendant ce temps, aux États-Unis, une commission d’enquête de l’université de Pennsylvanie, appuyée par le rédacteur en chef de la revue Science, blanchissait définitivement Michael Mann, dont le « niveau de succès » atteint dans sa carrière « n’aurait pas été possible sans qu’il satisfasse ou dépasse les plus hauts critères de qualité de sa profession ». Depuis lors, l’intéressé fait toujours figure de héros de la cause climatique. Vingt ans après les faits, le couvercle posé par l’establishment scientifique reste scellé. Le mot d’ordre demeure « Circulez, il n’y a rien à voir ».
Dans le débat sur le changement climatique (car débat il y a), la question de l’évolution historique des températures est évidemment centrale. Les falsifications et occultations dont cette histoire ancienne et récente a fait l’objet et fait toujours l’objet aujourd’hui seraient sans grande incidence si elles n’avaient pas été et ne restaient pas cautionnées par l’establishment scientifique dans son ensemble, des deux côtés de l’Atlantique. Contrairement à ce qui se passe en biomédecine ou en psychologie, disciplines qui ont accepté de se mettre en question, le sujet est verrouillé. Il n’y a pourtant aucune raison de penser que la climatologie échappe à l’effet des biais analysés dans ces autres disciplines. Les effets de structure sont les mêmes : compétition féroce entre chercheurs pour l’argent et la carrière, entre universités et instituts de recherche pour l’argent et la notoriété, pression pour publier dans les revues considérées comme prestigieuses, avantage accordé par les évaluateurs à la quantité plutôt qu’à la qualité de publications, encombrement des circuits d’évaluation, préférence accordée par les revues scientifiques aux sujets « chauds » et aux résultats positifs (comme si un résultat négatif ne pouvait avoir autant d’intérêt), sensibilité aux effets de mode, préférence donnée aux points de vue orthodoxes au détriment de l’exercice de l’esprit critique, préférence accordée aux sujets permettant des résultats rapides au détriment des sujets fondamentaux. Comme l’observent John Arnold, John Ioannidis et bien d’autres, le système récompense les mauvaises pratiques.
À vrai dire, il y a de bonnes raisons de penser que la climatologie est encore plus exposée que la biomédecine et la psychologie à ce genre de travers. Quelles sont ces raisons ? Elles relèvent de plusieurs registres. Tout d’abord, c’est une science récente. Dans les années 1970, époque où l’on pensait d’ailleurs que le climat se refroidissait, elle n’occupait encore qu’un petit nombre de laboratoires ou centres de recherche. Les actuels ténors du secteur étaient encore des jeunes gens dans les années 1980. Ils ont été propulsés sur le devant de la scène en raison de la dimension politique prise par cette thématique à partir de la fin des années 1980. Les effectifs de scientifiques travaillant à l’étude du climat ont dès lors explosé. Stimulés par un sujet devenu chaud – très chaud –, ­vivement encouragés par leurs employeurs actuels ou potentiels et les ­organismes de financement, ils n’ont guère eu l’occasion ou pris le temps de procéder à un retour en arrière ou à un examen de conscience.

Ensuite, la climatologie est un ­domaine beaucoup plus diversifié que la biomédecine ou la psychologie. La notion même de climatologie est trompeuse. Cette « science », si elle existe, est avant tout un agrégat d’une multitude de disciplines et de sous-disciplines souvent sans grand rapport entre elles. Les chercheurs concernés sont une constellation de spécialistes qui ignorent bien souvent à peu près tout de la spécialité de leurs confrères. Qu’y a-t-il de commun entre un astrophysicien spécialiste du soleil et un ornithologue ? Entre un modélisateur attaché à ses algorithmes prédictifs et un spécialiste des sédiments lacustres ? Entre un glaciologue et un vulcanologue ? Entre un spécialiste du corail et un économiste de l’énergie ? Entre un spécialiste des nuages et un épidémiologiste ? Entre un historien de l’époque médiévale et un spécialiste des mesures par satellite ? Dans la course à l’argent et à la carrière qui anime les chercheurs dont la spécialité peut concerner d’une manière ou d’une autre le changement climatique, chacun pousse ses pions, le plus souvent de bonne foi, dans un beau désordre.
Ce qui ajoute à la confusion, c’est qu’il n’y a pas de théorie cohérente du climat. On ne sait pas bien comment fonctionne cette immense machine. Pour en donner une illustration peu connue du grand ­public, le climat de la Terre est largement déterminé par de grandes oscillations dont on ne comprend pas l’origine. En 1995, moment où les records de température ont commencé à être battus, nous sommes ainsi entrés dans une phase chaude de l’Oscillation atlantique multidécennale (Oam). Nous allons sans doute bientôt entrer dans une phase froide, qui devrait durer une trentaine d’années. Le phénomène El Niño, qui fait régulièrement la une des médias et joue un rôle essentiel dans les variations de température d’une grande partie de la planète, reflète aussi l’une de ces oscillations (Enso). L’épisode chaud dure généralement de neuf mois à deux ans et se reproduit après un intervalle de deux à sept ans. Or on ignore la cause de cette oscillation. Les climatologues disent volontiers en savoir plus qu’ils n’en savent réellement. En biomédecine, nous disposons d’une théorie scientifique du corps humain. Ce n’est pas le cas du climat. De ce point de vue, la psychologie se situe à mi-chemin, mais le domaine est nettement plus resserré et homogène que celui dont s’occupe la noria de disciplines mises en jeu par le changement climatique.
Par rapport au critère de reproductibilité, au centre de la crise en biomédecine et en psychologie, la climatologie présente une difficulté supplémentaire. C’est que les études censées démontrer l’existence d’un changement climatique inédit sont nécessairement fondées sur une comparaison avec les ­périodes antérieures. De ce point de vue, la climatologie est d’abord une science historique. Pour bien comprendre ce qui se passe aujourd’hui, il faut connaître ce qui s’est produit dans le passé, en mobilisant de nombreuses échelles de temps : trente ans, cinquante ans, un siècle, plusieurs siècles, des millénaires, des centaines de millénaires et au-delà. Comme on l’a vu avec l’exemple de la crosse de hockey, la reproductibilité peut seulement vouloir dire la vérification que les conclusions d’une étude sont conformes aux données connues. Or les données dont nous disposons sur les époques passées sont forcément incomplètes et sujettes à révision. Il ne peut être question de reproduire une expérience en contrôlant le nombre et la qualité des facteurs.
Telle qu’elle est présentée dans les rapports du Giec, la climatologie se veut aussi une science de l’avenir. Il s’agit de prédire ce qui va se passer dans vingt, cinquante, cent ou deux cents ans. Là encore, la différence avec la biomédecine et la psychologie est frappante. Or, pour prédire l’avenir, il n’y a pas d’autre moyen que de construire des modèles sophistiqués intégrant les données disponibles. Un modèle est d’abord une sorte de gigantesque équation, dans lequel les variables sont les données entrées par les chercheurs. Mais comment être sûr que les variables ainsi introduites sont convenablement pondérées ? Comment être sûr que toutes les variables pertinentes ont été intégrées ? La réalité est que c’est impossible. Il n’est donc pas étonnant, par exemple, que les modèles présentés dans les rapports du Giec – comme l’admet le dernier en date – se soient trompés sur l’évolution des températures, même à l’horizon très rapproché d’une vingtaine d’années (2).

Ce qui n’est pas moins frappant, c’est que l’erreur va pratiquement toujours dans le même sens. Si elle n’était due qu’à l’incertitude concernant le nombre et la pondération des variables, on devrait avoir à peu près autant de modèles qui sous-­estiment l’évolution des températures que de modèles qui la surestiment. Or tous les modèles ou presque vont dans le sens d’une surestimation. On touche là le dernier point qui mérite examen ; ce n’est pas le moindre. En un mot : le poids des croyances. En biomédecine et en psychologie aussi les croyances des chercheurs sont un facteur de biais significatif, parfois déterminant. En biomédecine, nous avons tous en mémoire les affaires Jacques Benveniste et Andrew Wakefield. Ces deux chercheurs bien établis croyaient le premier à la « mémoire de l’eau » (homéo­pathie), le second à la nocivité des vaccins, au point qu’il y voyait la cause de l’autisme. Leur croyance les a amenés à truquer leurs études. On connaît moins l’impact durable de croyances collectives ancrées dans l’establishment scientifique, comme celle faisant d’une alimentation riche en graisses le principal facteur des maladies cardiaques. Là aussi, quantité d’études ont été délibérément faussées, au point de former au fil du temps un corpus fallacieux labellisé scientifique (lire « Faut-il avoir peur du cholestérol ? », Books, février 2013, et « Le lobby du sucre, 50 ans d’intox alimentaire et médicale », Books, décembre 2015).
En psychologie également les croyances vont bon train. Selon que vous en tenez pour la primauté des facteurs environnementaux ou pour celle des facteurs génétiques, vous allez traiter différemment des questions aussi fondamentales que le QI, l’intelligence et l’apprentissage. L’affaire Cyril Burt est là pour en témoigner. Acquis à la seconde thèse, le célèbre psychologue britannique a été accusé par des chercheurs acquis à la première d’avoir truqué des études sur les jumeaux (la question reste ouverte). Encore aujourd’hui, des études contradictoires animées par un camp ou par l’autre sont publiées sur ce sujet.
Le champ de la climatologie est dominé par des chercheurs persuadés de bonne foi que la planète file un mauvais coton et que l’action de l’homme en est responsable. Une chose est d’adhérer à cette croyance, une autre est de la laisser influencer les résultats de recherche. C’est d’ailleurs une raison de considérer l’affaire Michael Mann avec un peu d’indulgence : sa conviction de défendre une cause légi­time devait concourir à une forme de ­cécité (ne pas voir les données qui ­allaient en sens contraire de ce qu’il voulait ­démontrer). Le rôle des croyances dans les sciences est connu et analysé depuis belle lurette. Il revient aux plus grands esprits de s’opposer aux croyances de leur temps (pensons à Copernic, à Pasteur). Mais un effet d’optique fait croire aux scientifiques d’aujourd’hui que cet effet est réservé à leurs ancêtres, qu’il n’est plus à l’œuvre. Cette illusion rétrospective a des effets pervers qui viennent renforcer ceux des « incitations perverses » du système de la recherche tel qu’il a récemment évolué. C’est vrai dans tous les domaines, mais l’effet est accentué dans les champs de recherche qui touchent à la politique et aux grandes questions de société. Les scientifiques sont des femmes et des hommes comme tout le monde, des citoyens qui, dans les démocraties du moins, sont appelés à voter et se situent quelque part sur l’échiquier politique, parfois avec passion. Quand leur sujet de recherche rencontre directement et contribue à nourrir le débat politique, la tentation est forte de mélanger les genres. Surtout si l’on entre dans la carrière sans une formation solide en épistémologie, en histoire des sciences et en sciences cognitives. De ce point de vue, la climatologie est le piège parfait : de tous les grands sujets environnementaux, le climat est devenu le plus fédérateur. Sans doute parce qu’il se prête le mieux aux discours simples concernant la planète dans sa globalité.
Contrairement à des pans entiers de la biomédecine, pris en otage par l’industrie pharmaceutique, la climatologie est relativement immunisée contre les conflits d’intérêts dus aux liens avec l’industrie. Relativement, car certains climatologues se sont laissés influencer par les industriels des énergies fossiles, tandis que d’autres, beaucoup plus nombreux aujourd’hui, se laissent influencer par les acteurs des énergies renouvelables (sachant que la plupart des grands groupes pétroliers et gaziers se sont également lancés dans la promotion des énergies renouvelables).

En revanche, la climatologie est prise en otage par la croyance collective dominante naguère naïvement résumée dans un rapport au Club de Rome : « La Terre a un cancer et ce cancer c’est l’homme. » Selon John Ioannidis, devenu le pape de l’analyse des biais scientifiques, « la proportion de résultats non reproductibles et de faux positifs a des chances d’augmenter dans les domaines qui cherchent à analyser des phénomènes complexes, dans lesquelles les mesures comprennent une plus grande part de bruit, et où il y a plus de place pour des choix subjectifs ». La formule s’applique bien aux sciences du climat, surtout si l’on valorise le dernier terme. Les publications scientifiques en climatologie sont toutes sans exception exposées au risque de ce que John Ioannidis appelle ailleurs le « conflit d’intérêts intellectuel ». Si je veux apporter ma pierre à la thèse que la Terre se réchauffe dangereusement et que les activités humaines en sont responsables, je peux en conscience privilégier les données qui vont dans ce sens et minimiser ou écarter celles qui plaident en sens inverse. Cela, que je sois ornithologue, glaciologue, modélisateur, spécialiste de l’atmosphère ou autre. À la suite d’une réunion à huis clos au Wellcome Trust à Londres consacrée à la reproductibilité et à la validité des publications en biomédecine, Richard Horton, qui dirige la rédaction de la prestigieuse revue The Lancet, écrivit dans un éditorial : « Dans leur désir de raconter une histoire passionnante, les chercheurs sculptent trop souvent les données pour qu’elles coïncident avec leur théorie préférée du monde. » Ce qui est vrai en biomédecine l’est plus encore en climatologie.
En commentant l’enquête ayant conclu à la non-reproductibilité de 64 % des ­résultats publiés dans trois des plus prestigieuses revues de psychologie, Ioannidis écrit que si l’on considère l’ensemble de la discipline, vu le très grand nombre de revues, « le taux réel de non-­réplicabilité doit être de 80 % ou davantage ». Il parvient à une estimation voisine en biomédecine, sa spécialité. Vu l’ensemble des facteurs qui contribuent à fragiliser le champ de la climatologie, on pourrait raisonnablement estimer le taux de publications biaisées dans ce secteur à 95 %. À vrai dire, si 5 % des publications en climatologie tenaient la route, ce ne serait pas si mal, compte tenu du déluge d’articles publiés et du très grand nombre de revues scientifiques concernées. Mais comment les repérer ?

 

— Olivier Postel-Vinay

« Démocratie illibérale », mode d’emploi

En 2010, un institut de sondages tout ce qu’il y a de sérieux indiquait que plus de 70 % des Hongrois esti­maient qu’ils vivaient mieux sous le communisme. Cette proportion élevée pouvait en grande partie s’expliquer par la nostalgie d’une époque de plein-­emploi et de protection sociale pour tous. Huit ans plus tard, les Hongrois sont en mesure de vérifier par eux-mêmes si le régime communiste était meilleur, tant leur vie d’aujourd’hui ressemble à celle d’avant 1989. Ils vivent dans un État à parti unique, la Fidesz, qui, depuis 2010, a réécrit la Constitution et ­remanié le système électoral de sorte qu’il ne pourra pas être facilement délogé du pouvoir. À part quelques publications confidentielles, les ­médias sont sous le contrôle de l’État et les journalistes pratiquent de nouveau l’autocensure. La séparation des pouvoirs n’est plus, avec une Cour constitutionnelle inoffensive et des ­députés aux ordres votant tout ce que le gouvernement leur soumet. L’économie est en panne et maintenue sous perfusion par les subventions de l’Union euro­péenne. Émigrer à l’Ouest semble la seule ­solution pour de nombreux jeunes – pas moins de 500 000 Hongrois travaillent aujourd’hui à l’étranger.
Le pire aspect de la Hongrie de la Fidesz est toutefois le désengagement politique. Comme dans les dernières années du régime communiste, les gens sont mal à l’aise lorsqu’on parle politique ; ils affectent un manque ­d’intérêt ou essaient de changer de sujet. Pourquoi ? En partie parce qu’ils sont désabusés ; en partie aussi parce qu’ils ont peur. Exprimer des opinions dissidentes dans la Hongrie d’aujourd’hui peut nuire aux perspectives de carrière, au renouvellement d’un contrat, aux chances de remporter un marché ou de trouver un emploi. Cela peut également susciter l’intérêt soudain du fisc et des torrents d’insultes sur les réseaux sociaux.
La Hongrie n’était pas censée en ­arriver là. Au début des années 1990, elle semblait être le pays d’Europe le plus à même d’effectuer une transition réussie et sans heurts vers la démocratie. Une droite et une gauche modérées ­alternaient au pouvoir. Puis, dans la première décennie du nouveau siècle, la vie politique hongroise a déraillé.
Le fossé s’est progressivement ­creusé entre la gauche et la droite pour se transformer en une sorte de « guerre civile froide », empoisonnant le débat politique et rendant toute recherche de consensus impossible. Les gouvernements des deux bords ont lourdement endetté le pays et dû procéder, à partir de 2008, à des licenciements économiques et des réductions de salaire. Avant même de lancer leur programme d’austérité, les socialistes se sont effon­drés de manière spectaculaire : en 2006, le Premier ministre de gauche Ferenc Gyurcsány a fait scandale en avouant, dans des propos enregistrés à son insu, que son parti avait menti sans relâche afin de rester au pouvoir. Plus tard, cette même année, les célébrations tant ­attendues du 50e anniversaire de la révolution de 1956 ont dégénéré en batailles de rue au cours desquelles la police s’en est prise violemment aux manifestants, essentiellement de droite. Les socialistes ne se sont jamais remis des accusations de mensonge et de ­cautionnement de la violence d’État. Aujourd’hui encore, la gauche reste divisée et incapable d’incarner une ­opposition crédible. C’est le parti fasciste Jobbik qui joue de plus en plus ce rôle.
Pour Paul Lendvaï, toutefois, un homme porte la responsabilité d’avoir fait de la Hongrie un État à parti unique : le dirigeant de la Fidesz et actuel Premier ministre Viktor Orbán. Lendvaï, qui a quitté la Hongrie après 1956, a passé sa vie à écrire sur la politique hongroise, essentiellement pour le Financial Times et la radio-télévision publique autrichienne ORF. Il fait souvent l’objet de campagnes de dénigrement dans la presse hongroise, et sa ­notice Wikipédia a été réécrite de façon à le présenter comme un informateur des services secrets communistes. De toute évidence, ce que Lendvaï dit dans sa nouvelle biographie d’Orbán doit être pris au sérieux.
Viktor Orbán apparaît sur la scène politique en 1989, lorsque, en sa qua­lité de représentant de la jeunesse hongroise, il prend la parole le 16 juin à l’occasion de la réinhumation du leader communiste de la révolte de 1956, Imre Nagy, et de quatre de ses camarades. Ancien secrétaire d’une branche locale des Jeunesses communistes, Orbán ­dénonce le communisme, le système du parti unique et, comme d’autres intervenants, demande le retrait des troupes soviétiques de Hongrie. Ce discours lui donne une certaine visibilité, et, l’année suivante, il est élu député de la petite Alliance des jeunes démocrates (Fidesz), dont il est le chef de file. À cette époque, la Fidesz comme Orbán affichent des positions libérales sur l’économie, l’éducation et la politique sociale. Lendvaï reproduit des extraits de plusieurs discours d’Orbán dans lesquels il dénonce l’« idée nationaliste » et le populisme, qu’il considère contraires au libéralisme qu’il défend.

Dans les années 1990, la Fidesz se déplace progressivement du centre vers la droite, récoltant au passage le vote conservateur et ne boudant plus la rhétorique nationaliste. À l’issue des législatives de 1998, elle devient le premier parti du pays et Viktor Orbán est nommé Premier ministre. C’est durant son premier mandat de chef du gouvernement qu’il apprend les astuces qui lui serviront plus tard à bâtir l’État à parti unique : manipulation des médias et mise sous tutelle de la presse, dénonciation des opposants pour de prétendus délits financiers, distributions de postes et d’avantages matériels aux amis et à la famille. Malgré une augmentation cynique des salaires des fonctionnaires et des avantages de dernière minute accordée aux retraités, la Fidesz perd de peu le scrutin de 2002. Mais, deux élections plus tard, face à des socialistes divisés et discrédités, Orbán et la Fidesz sont de retour.
Pour essayer de comprendre le phénomène Orbán, Lendvaï interroge notamment le sociologue András Bozóki, un ancien compagnon de route du Premier ministre : « Depuis le tout début, Orbán était animé par une volonté stupéfiante, absolue, de gagner. […] En réalité, il n’y a que trois choses qui l’intéressent vraiment : le pouvoir, l’argent et le foot. Dans cet ordre-là. » Orbán va effectivement user de tous les moyens pour se maintenir au pouvoir, mais ni Lendvaï ni Bozóki ne comprennent vraiment pourquoi. ­Depuis 2010, les apparatchiks de la Fidesz ont pillé les caisses de l’État, accordé des contrats sur mesure et des postes lucra­tifs à leurs copains, qui leur ont renvoyé l’ascenseur en partageant avec eux leurs richesses nouvellement acquises. Comme l’explique Lendvaï, ce système a permis à Orbán de ­devenir la personne la plus riche du pays avec une fortune personnelle (détenue par des proches ou placée dans des ­sociétés-écrans) estimée à 650 millions d’euros. Ses amis et asso­ciés en affaires ont également financé un gigantesque stade de football dans son village natal et la construction d’une petite ligne ferroviaire pour y amener les spectateurs.
Tout cela est bien connu. Lendvaï en rappelle certains détails, d’autres figu­rent dans l’ouvrage de Bálint Magyar paru en anglais en 2016 sous le titre Post-Communist Mafia State: The case of Hungary (« Un État postcommuniste mafieux. Le cas de la Hongrie ») et dont l’édition hongroise date de 2013. Il y a trois ans, six hauts fonctionnaires hongrois, dont le patron de la Direction générale des impôts de l’époque, ont été interdits de séjour aux États-Unis à cause de suspicions de corruption. L’ambassadeur néerlandais à Budapest n’y est pas allé par quatre chemins : « Nous ne pouvons pas financer la corruption. Nous ne pouvons pas maintenir en vie un gouvernement corrompu », a-t-il déclaré en août 2017 à propos des fonds que son pays verse à la Hongrie via l’Union européenne.

Si Orbán perdait le pouvoir, beaucoup de Hongrois se retrouveraient derrière les barreaux. Alors il doit s’accrocher, en utilisant des méthodes de plus en plus extravagantes pour renforcer l’hégémonie de la Fidesz et s’inventer de nouveaux ennemis afin de rallier le soutien populaire. Les migrants, l’Union européenne, le milliardaire et philanthrope d’origine hongroise George ­Soros, les ONG étrangères, l’université d’Europe centrale de Budapest, tous ont été diabolisés ces deux dernières années, caricatures géantes placardées sur des panneaux d’affichage et campagnes de presse calomnieuses à l’appui.
Comme beaucoup d’autres polito­logues, Lendvaï cherche à déterminer si le régime d’Orbán est « autoritaire », s’il est une « semi-dictature », « une expé­rience néocollectiviste et néocommuniste » ou, comme Orbán l’a qualifié lui-même, une « démocratie illibérale ». De fait, toutes ces étiquettes accréditent ce qui est probablement la principale caractéristique de son régime : la ­cleptocratie.
Le vigoureux patriotisme d’Orbán tout comme ses critiques inces­santes de l’UE lui ont valu des amis en ­Europe de l’Ouest, où on le prend pour un partisan du Brexit et un conservateur pur jus. Lorsqu’il s’adresse à un public occi­dental, Orbán joue volontiers sur ce dernier registre. Une de ses tribunes, ­publiée dans la Hungarian Review de janvier 2017 [lire « Vitrine médiatique » ci-dessous], illustre bien sa démarche : il dénonce la Commission européenne, qu’il compare à un « nouveau Polit­buro », défend le droit des États membres à exercer leur souveraineté, notamment sur la question des frontières, se demande si la démo­cratie peut s’exporter et diagnostique une crise des élites. En revanche, ses discours à usage ­interne sont ­incendiaires, moqueurs et émaillés d’allu­sions ­antisémites bien identifiables par les Hongrois, comme la dénonciation des « prédateurs », « spécu­lateurs » et autres « insatiables capitalistes internationaux » qui menaceraient le pays.
En outre, sous d’autres lati­tudes, les conservateurs ne nationalisent pas les fonds de pension privés, n’infligent pas des impôts rétroactifs aux entre­prises étrangères et ne portent pas ­atteinte à l’indépendance de la justice. Orbán, si. Il n’est pas plus conservateur que les dirigeants étrangers qu’il courtise désormais : Poutine (« Il faut revoir de fond en comble la politique de sanctions »), Erdoğan (« un de mes amis personnels ») et le président Aliev, dont le pays, l’Azerbaïdjan, est devenu un « modèle » pour Orbán : « Stable, prévisible et prospère. »
— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 27 octobre 2017. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Dystopie pakistanaise

Comment conserver son huma­nité quand le danger est partout ? En d’autres termes, comment vivre au Pakistan ? Cinquième roman de l’écrivain pakistanais anglophone Nadeem Aslam, Le Sang et le Pardon décrit un monde « qui semble une version ­déformée du nôtre », selon The New York Times. L’État de droit n’y est qu’un lointain souvenir et l’ordre social s’est dété­rioré : dans une ville imaginaire, « dystopie très proche de la ­réalité », des fanatiques religieux contrôlent les quartiers, des drones américains tuent des civils. Sur les lieux d’un attentat islamiste, Massud, architecte, est abattu par un soldat américain. Sa veuve, Nargis, harcelée, elle, par un officier de l’US Army, trouve refuge sur une île, havre précaire et miraculeux. Elle y ­emmène sa fille adoptive, une journaliste chrétienne et à ce titre doublement persécutée par les islamistes. Aslam valo­rise « l’héritage intellectuel tolérant et multiethnique » de son pays et « s’intéresse aux minorités », note le quotidien pakistanais anglophone Dawn. Quoique d’un « romantisme enchanteur », sa fiction ­« reflète la situation sociale et poli­tique du Pakistan contemporain », renchérit le quotidien indien Hindustan Times.