À nos soldats qui débarquent en France

À l’heure où, dans les campagnes anglaises, le Brexit ravive les vieilles xénophobies, le manuel destiné aux soldats britanniques envoyés en France en juin 1944, un ­petit ouvrage anonyme (1), aussi peu militaire dans le fond que dans la forme, offre une lecture bien rafraîchissante.
Le but du livret est d’enjoindre aux troupes de ne surtout pas se comporter en soudards, ou, pire, en pays conquis. « Nous nous ­devons, en tant que soldats britanniques, de nous bien ­comporter en toutes circonstances. » Empathie-modestie-bonnes manières, ou plus précisément « bon sens et humanité ». C’est d’autant plus important que les troupes britanniques en France vont se trouver face à un défi inattendu : celui de se tenir aussi bien que les Allemands. « D’une manière générale, les soldats alle­mands se sont conduits en France avec une remarquable correction, ainsi qu’on le leur avait ordonné ».
Si les Français sont à cran, ­explique le livret, c’est parce que la France a été directement occupée et que les Français ont davantage souffert pendant quatre ans que les Britanniques, notamment dans les villes. Les Allemands ont monopolisé la nourriture et « bu leur vin ou l’ont distillé pour en faire du carburant ». Du coup, « sous l’occupation allemande, les Français ont souffert à la fois physiquement et mentalement, comme s’ils avaient vécu dans un immense hôpital ou dans un camp de concentration à l’échelle d’un pays ». Pas moins.
Les jeunes Britanniques sont incités à comparer le comportement des Français à celui qui ­serait le leur dans des circonstances similaires. N’oubliez pas, insiste l’auteur, que « la France n’est pas une île », comme la Grande-Bretagne, « protégée par vingt milles de mer et par la Royal Navy ». Le nord-est du pays a connu, en un siècle, trois invasions allemandes. Il y a de quoi rendre les gens amers. Les Français sont fiers, orgueilleux même. Mais « ils n’ont jamais été très impressionnés par les étrangers ni même très intéressés. Tout Français pense que la France est un grand pays avec une remarquable civilisation – et ils sont parfaitement en droit de le penser ! » (Sous-entendu : ils ne sont pas les seuls.) Mieux ­encore : « Une croyance très répandue en Angleterre veut que les Français soient gais, frivoles, dépourvus de morale et de convictions. C’est particulièrement faux à l’heure actuelle. En temps de paix, ils se saoulaient bien moins souvent que nous. »
Même chose en matière de sexualité : « Avant guerre, des touristes britanniques furent choqués d’apprendre que les Français avaient autorisé les ­bordels. Eh bien, les touristes français en Angleterre furent parfois choqués de voir des couples faire l’amour dans les jardins publics ». Bref, « nous ne sommes pas le seul pays à se croire plus vertueux que ses ­voisins, ou à critiquer leur ­moralité. Les Français font de même à notre égard ». Donc surtout pas de commisération, ni de sentiment mal placé de ­supériorité. D’ailleurs, « vous serez surpris de constater à quel point les Français méconnaissent les peintres britanniques ». Relativisme, toujours.
Heureusement, nuance le livret, les différences franco-anglaises ne sont que de surface. La France est révolutionnaire, certes, mais « la Révolution française ne fut pas, bien sûr, une révolution communiste ni même celle des pauvres contre les riches. Elle fut initiée par la bourgeoisie qui avait pris le pas sur la noblesse dans la conduite des affaires du pays. » Ouf ! Mais les turbulents Français n’ont-ils pas régulièrement récidivé ? Au XIXe siècle, alors que la Grande-Bretagne avait un gouvernement stable, « l’histoire de France se distingue par une ­série de soulèvements ». Oui, mais cela prouve que leur ­démocratie était bien vivante : la liberté et l’égalité n’ont jamais cessé de préoccuper les Français, « parfois au détriment de la ­fraternité ». Il existe en France un « chau­vinisme régional », mais il « n’implique pas un ­affaiblissement du ­nationalisme ». Voir l’Alsace et la Lorraine. Les Français sont très catholiques, mais « leurs prêtres sont encore moins bien payés que nos pasteurs ». C’est un peuple de paysans, très attaché à la terre, mais du coup ses bâtiments ­anciens ont été préservés des saccages de l’ère industrielle. Ils sont moins riches que les Britanniques, « mais leur bon sens et la qualité de leur cuisine » font qu’ils s’en sortent aussi bien.
Même le système politique français n’est pas aussi exotique que les Anglais seraient tentés de le croire. Avant la guerre, ils avaient « un président qui, grosso modo, régnait comme notre roi, […] un Sénat qui correspondait à notre chambre des Lords. […] Les socialistes sont beaucoup moins nombreux que nos travaillistes, et le Parti communiste bien plus important que le nôtre. […] Ceux que nous appelons des “libéraux” sont qualifiés de ­“radicaux-socialistes” par les Français ». Pas de quoi s’alarmer : « Les noms et les partis qu’ils représentent auront certainement été remplacés par d’autres lorsque vous mettrez le pied sur le sol français. » ­Enfin, même si les Français sont des individualistes forcenés qui rejettent volontiers l’autorité, « comme les Allemands l’ont appris à leurs dépens », ils ont en fait « une vision petite-­bourgeoise du monde ». Nous voilà rassurés.
Pour autant, il ne faut pas se voiler la face en niant l’existence d’un vigoureux contentieux ­franco-britannique ­ancré dans l’histoire ancienne et plus ­récente. Le livret allume donc des contre-feux. Depuis la conquête de l’Angleterre par les Normands (en fait des Vikings !), les deux nations se sont constamment affrontées. Mais « les Français ne nous reprochent rien, sauf peut-être d’avoir brûlé Jeanne d’Arc ». D’ailleurs, depuis Waterloo, non seulement la France et l’Angleterre ne se font plus la guerre, mais à trois reprises les deux pays ont combattu côte à côte : en Crimée, en 1914-1918, et maintenant. (Le livret ne fait jamais référence à Napoléon. La plaie est peut-être encore trop vive.) Depuis 1940, le contentieux s’est hélas ravivé. Dunkerque d’abord : « Il est juste de dire que les Français et nous, nous nous sommes séparés en mauvais termes. » Les Français trouvent qu’ils ont été laissés en plan sur la plage fatale ; les Britanniques jugent, eux, que les Français se sont mal battus, et surtout qu’ils les ont trahis en concluant un armistice séparé. Mais « il est temps que nous pensions moins à leur capitulation et davantage à la Résistance sur leur propre sol, et aux combats qu’ils ont menés à nos côtés hors de France », notamment à Bir Hakeim et en Corse. Ne pas oublier non plus que les Britanniques ont ­coulé plusieurs bateaux de guerre français à Oran en juillet 1940. Quant aux récents bombardements britanniques sur le sol français, « il est normal que cela ait occasionné quelques ressentiments ». En ­revanche, pas d’inquiétude pour ce qui est du blocus allié : la propagande allemande a tenté en vain de faire croire au public français que la pénurie qu’il ­subissait en était la conséquence.
Quand il en vient aux considérations pratiques, l’ouvrage est étonnamment succinct. Les Français pendant quatre ans ont été privés de distractions, aussi, « il serait maladroit d’envahir [leurs] cinémas et leurs cafés ». Il faut faire bouillir l’eau. Et ne surtout pas prendre les sourires amicaux des femmes pour argent comptant, ni oublier qu’en France on conduit à droite. Il faut se souvenir enfin que s’il y a des “sales types” parmi les Français, « il y a probablement un ou deux “sales types” dans chacun de nos bataillons ».

 

La pensée d’extrême droite s’exporte

En juillet 2017, Lauren Southern, jeune militante d’extrême droite canadienne, diffusait sur YouTube une vidéo intitulée The Great Replacement. Elle reprenait la formule de Renaud Camus, « le grand remplacement ». La ­vidéo comptabilise à ce jour plus de 300 000 vues. En donnant ce titre à un livre ­publié en 2011, l’écrivain français a lancé un slogan qui a fait mouche. Comme il le dit lui-même, l’idée est simple : « Vous avez un peuple et presque d’un seul coup, en une génération, vous avez à sa place un ou plusieurs autres peuples. […] Le grand remplacement, le changement de peuple, que rend seule possible la grande déculturation, est le phénomène le plus considérable de l’histoire de France depuis des siècles, et probablement depuis toujours », affirme-t-il. Son livre n’est pas traduit en anglais, mais l’idée a essaimé, et l’on trouve aujourd’hui à l’adresse great-replacement.com un site en anglais, alimenté de ­façon anonyme. Dans l’esprit de ses promoteurs, ce qui vaut pour la France vaut pour le reste de l’Europe et l’Amérique du Nord : le peuple blanc est en train de se faire submerger par des peuples de couleur, ceux-ci englobant les hispaniques (aux États-Unis). On lit sur ce site : « De toutes les races de la planète, seules les races européennes courent un risque d’extinction dans un avenir relativement proche. »
Envoyé par The New Yorker, le journaliste Thomas Chatterton Williams, « un Noir américain vivant à Paris avec une femme française et une fille métisse », a rendu visite à Renaud Camus dans son château en Gascogne. Auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’un journal qui compte plus de 30 volumes, ancien proche de Roland Barthes, homosexuel assumé, un temps membre du Parti socialiste, soutenu par Alain Finkielkraut, Camus est devenu une figure de l’extrême droite intellectuelle française. Bien qu’il adhère à la position anti-immigration de Marine Le Pen, il récuse l’appartenance à l’extrême droite. Il se dit simplement l’un de ces Français qui souhaitent que la France reste française. Il a viré sa cuti en rédigeant des guides touristiques : c’est la présence de femmes voilées dans les villages médiévaux de l’Hérault qui a été son eurêka. À ses yeux, souligne Williams, Emmanuel Macron incarne le « remplacisme global ».
Renaud Camus n’estime pas non plus ­appartenir à la mouvance identitaire : « Croyez-vous que Louis XIV ou La Fontaine ou ­Racine ou Chateaubriand ­diraient “je suis identitaire” ? Non, ils étaient simplement français. Et je suis simplement français. » Interviewé récemment par le site américain Vox, il a précisé sa pensée : les identitaires se concentrent sur l’ethnicité, ils négligent l’autre aspect de la question, la « grande déculturation ».
Renaud Camus n’est pas le seul intellectuel de l’extrême droite française à faire des émules hors de l’Hexagone. Williams analyse l’influence d’Alain de Benoist, « un aristocrate hermétique qui a écrit plus de 100 livres », et de Guillaume Faye, « un journaliste diplômé de Sciences Po ». En 2010, Arktos, maison d’édition danoise fondée par un Suédois d’extrême droite, a fait traduire en anglais et en suédois Manifeste pour une renaissance européenne, publié par Benoist en 2000 sous la bannière du Grece (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation euro­péenne), le mouvement qu’il a créé en 1968. Trois autres de ses livres ont été traduits en anglais depuis : Les Indo-Européens (paru en français en 1966), un premier volume de Vu de droite (1978) et Au-delà des droits de l’homme (2004). Dans un courriel à Williams, il écrit : « Le destin de tous les peuples du tiers-monde ne peut pas être de s’établir en Occident. » Cependant, il n’a pas voté Marine Le Pen mais Jean-Luc Mélenchon, qui partage sa répugnance pour le capi­talisme mondial. « Je considère Benoist comme le plus important intellectuel européen », a déclaré le philosophe ultranationaliste russe Alexandre Douguine, promoteur de l’« eurasianisme ». Pour John Morgan, de la maison d’édition d’extrême droite américaine Counter-Currents, le travail de Benoist est « un monument de pensée sans équivalent à droite depuis la révolution conservatrice de Weimar ».
Quant à Guillaume Faye, son mani­feste L’archéofuturisme (1998) a lui aussi été traduit en anglais et en suédois par Arktos en 2010. Son discours est très proche de ceux de Camus et de Benoist ; il s’en distingue par un hommage appuyé à la Russie de Poutine, dans laquelle il voit l’amorce d’une « forteresse » européenne allant « de Brest au détroit de Béring ». Richard Spencer, nouvelle figure de proue de l’alt-right, la nouvelle ultradroite américaine, a déclaré que des auteurs « clairement racistes » comme Benoist et Faye ont exercé une « influence centrale » sur sa pensée, qu’il qualifie d’identitaire.

Le baryton de Barcelone

Lluís Llach est surtout connu en France comme chanteur et auteur, en 1968, de la chanson L’Estaca (le pieu, en catalan), devenue l’hymne de la lutte anti­franquiste. Ardent militant de la cause séparatiste catalane, il était un élu du Parlement régio­nal dissous en octobre dernier par Madrid à la suite de la décla­ration unilatérale d’indé­pendance. Mais il est aussi, ­depuis le début des années 2010, un romancier à succès. Comme les deux précédents volets de sa trilogie consacrée à la Cata­logne du XXe siècle (Les Yeux fardés et Les Femmes de la Principal, traduits chez Actes Sud), son dernier opus s’est hissé en tête des ventes dans les régions cata­lanophones d’Espagne (Cata­logne, Valence, Baléares).

Lluís Llach y relate l’histoire d’un baryton de renommée mondiale, Roger Ventós, et d’un music-hall de Barcelone, le ­Maravillas, où débute ce chanteur lyrique. El noi del Mara­villas, écrit l’historien Gustau Nerín dans le quotidien en ligne El Nacional.cat, « fait défiler différentes périodes de l’histoire catalane » : les années 1920 et 1930, âge d’or des théâtres de l’avenue Paral.lel, le Broadway barcelonais, puis la guerre ­civile (le héros naît en 1939 en France, où sa mère s’est réfugiée) et ­enfin le franquisme.

Ode aux mots disparus

Dans chaque nouvelle édition, l’Oxford Junior Dictionary, destiné aux élèves britanniques de CE1, évolue afin de refléter l’anglais d’usage quotidien. Les termes « couper-coller » et « haut ­débit » ont ainsi fait leur entrée en 2012 et poussé « gland » et « martin-pêcheur » vers la sortie. À chacun de ces changements, des écrivains et autres universitaires s’alarment du monde que façonne ce nouveau vocabulaire et notamment de la disparition de mots liés à la nature. En 2015, certains d’entre eux se sont fendus d’une lettre envoyée à l’éditeur. L’illustratrice Jackie Morris et l’écrivain Robert Macfarlane, connu pour son amour des mots et de la nature, étaient de ceux-là. C’est alors que leur collaboration est née, raconte ­Katharine Norbury dans The Guardian. Elle a engendré un livre richement illustré dont tous les critiques soulignent la beauté.
« The Lost Words ne fait aucune mention de l’Oxford Junior Dictionary, dont Macfarlane se venge adroitement en l’ignorant comme lui ignore tout un pan du vocabulaire », écrit Norbury. L’écrivain entreprend de ­rétablir les mots disparus comme « pie », « jacinthe » ou « marron » en leur consacrant un acrostiche illustré par Morris. « Nous voulions faire un grimoire moderne du monde naturel. Un livre qui ferait réapparaître comme par magie les mots, les noms et les espèces disparues. »

Tu ne mourras point

Le livre des morts

Jahrmann, un bienfaiteur
Donner ses propres années en partage. Afin de prolonger leur existence, un homme entreprend d’offrir à des personnes dont il a reconnu la valeur quelques-unes de ses propres années. Une longue vie lui a été prophétisée ; il sait qu’il fêtera son centième anniversaire. Il décide alors, en voyageant et en s’informant scrupuleusement, de repérer ceux qui auraient le plus besoin des années dont il est prêt à se défaire. Il les distribue très prudemment, jamais trop, jamais trop peu, c’est une tâche astreignante.
Durant le restant de vie qu’il s’est accordé, il lui appartient de veiller à ce que son sacrifice soit le plus utile possible. La nouvelle de sa singulière entreprise ne tarde pas à se propager. Il devient la proie de spéculateurs qui veulent faire de l’argent avec ses années. Ils doivent le convaincre de la valeur, du mérite, de l’utilité de leurs clients, mais ceux-ci sont en réalité de risibles femmelettes hors d’âge, cousues d’or et désireuses de se procurer à tout prix quelques petites années de vie supplémentaires. Les spéculateurs fabriquent donc des personnes méritantes car le bienfaiteur est un pur qui ne s’intéresse à rien moins qu’à l’argent. Le nombre limité des années dont il dispose les rend de plus en plus précieuses ; moins il en reste, plus il se trouve de gens pour vouloir en profiter. Cela donne lieu à l’émission d’actions qui passent de main en main et atteignent bientôt des cours prodigieux. Les bénéficiaires d’années obtenues avant la spéculation sont approchés et pressés par tous les moyens de renoncer à leurs droits. Les années se fragmentent en mois et en semaines. Ceux qui ont obtenu des droits par voie d’achat constituent une association dotée d’un conseil d’administration résultant d’élections en bonne et due forme. L’association est essentiellement chargée de dresser un bilan comptable au moment où le bienfaiteur atteindra le terme depuis longtemps fixé de sa vie. À partir de cet instant, elle disposera librement du temps de vie encore disponible.

1942

Il ne pouvait pas mourir avant d’avoir lu et corrigé toutes les nécrologies le concernant.

Les mouches l’ont dévoré : il danse à présent, dispersé dans leur essaim, en plein soleil.

Tu ne mourras point (le premier Commandement).

1946

Dans le passé, quelques rares choses ont tendance à pousser au détriment des autres. Les noms, en particulier, y sont enclins. C’est à croire que l’immortalité des uns ne saurait être atteinte que par la mortalité des autres, par l’oubli dans lequel ils tombent. Les noms qui, de par leur nature même, peuvent conquérir toutes les langues aiment à se faire connaître tôt afin de pouvoir se prévaloir de leur origine. Il y a des noms qui croissent régulièrement, comme des arbres, et il y a des noms qui ont besoin de se dérober pour grandir. Beaucoup de noms disparaissent totalement après s’être dérobés une première fois ; d’autres ont besoin d’être redécouverts à plusieurs reprises pour assurer leur avenir. C’est chose singulière que tout dépende des noms ; il semble que ce soit, pour le moment encore, la seule forme de survie dont l’humanité ait quelque expérience et qui lui procure un minimum de certitude. Mais les noms vivent de noms. Ils se nourrissent d’autres noms qu’ils engloutissent et digèrent, comme font les gros poissons avec les petits. Ils sont incroyablement avides. Ils ont sans cesse besoin de proies et refusent de se nourrir d’autre chose que de noms. Ils ont des auxiliaires qui leur servent de rabatteurs et qui espèrent, par ce moyen, se faire eux-mêmes un embryon de nom. Il est alors beaucoup question de jugements et de transmutation des valeurs, en réalité ce n’est qu’une affaire de boustifaille.

1947

Lorsque mourut ce célèbre journaliste, on trouva dans ses papiers posthumes douze caisses pleines d’éditoriaux pour les quatre-vingts années à venir.

1949

Ces discussions, ces discussions avec les vieux amis ! Celui-ci est mort, et celui-là aussi ; et celui-là et celui-ci, un ami sur deux, vraiment ; ils se sont détachés de nous, tombés en poussière il y a des années de cela, sans que nous le sachions ; on croyait en vie chacun de ceux dont on n’avait pas précisément appris la mort. Comme on y tient opiniâtrement, à la vie des autres, aussi opiniâtrement qu’a la sienne, il n’y a pas de différence.

1953

Les lettres tracées de sa main qui deviennent d’autant plus précieuses qu’elles sont moins lisibles ; les plus précieuses sont les indéchiffrables. La crainte qu’elles ne viennent à s’effacer dans la poche. À quel moment une chose commence-t-elle à devenir une relique ? Quand commence-t-on à se préoccuper d’un objet insignifiant pour l’unique raison qu’un être aimé lui a donné forme ou l’a tenu dans sa main ? Quand commence-t-on à veiller sur cet objet avec le plus grand soin comme sur le meilleur de la vie, à savoir les vivants eux-mêmes ? Je ne comprends pas le glissement qui se produit là ; ce qu’il faut avoir expérimenté encore et encore avant de le prendre au sérieux ; ce qu’on ne peut expérimenter que dans sa particularité ; ce qu’on n’apprendra jamais parce qu’on ne parviendra jamais à le reconnaître. À travers l’objet qui pourrait nous être resté, on continue de dire à la mort : non, non ! Mais que lui importe puisqu’elle aura remporté sa plus éclatante victoire, puisqu’elle vous aura contraint à reporter sur un simple objet votre amour pour un être disparu ! Y aurait-il une intention derrière ce que nous appelons mort, jamais nous ne le saurons ; mais s’il y en a une, ce ne peut être que celle-ci : abaisser le vivant, le réduire à un objet futile, à une trace qui ne représente pas un millionième de la valeur du vivant.

Un mourant, mais immortel – qu’est d’autre le Christ ?

1956

Année après année, je reviens à la figure de Mahomet. Je ne la lâche pas, elle ne me lâche pas. J’ai trouvé en moi l’effroi qu’elle inspire. Que m’importent les Grecs, les Juifs, les Chinois ! Qu’ai-je donc à m’illusionner avec ces hommes de haute culture ! J’ai beau me languir d’eux, je ne suis pas eux. Mais Mahomet est comme un Juif. Le Dieu des Juifs, il l’a mis dans son sac. Le Dieu des Juifs, il l’a mené à sa fin, à son empire terrestre. Le prophète véritable, c’est Mahomet, les autres ont mal compris Yahvé. Je sais exactement ce que Mahomet voulait, je sais exactement ce qu’il ressentait. Je connais ses cimetières, je connais ses femmes, je connais la présomption de sa justice. Je connais sa nature corporelle, je connais sa phobie des âmes. Je connais le feu de la répétition et je connais la déchéance de la révélation devenue loi. Je sais qu’il a connu la mort en premier lieu et mille morts par la suite, et moi aussi, le désir me tenaille que tous puissent revivre. Et de même, je ne veux rien entre tombe et retour à la vie. L’âme sans le corps est à mes yeux une bouffonnerie, et toute croyance fondée sur l’âme a glissé sur moi comme une pluie stérile. Moi aussi, je connais la peur, le seul ver véritable ; mais je sais que ce n’est pas la peur de la justice divine, je sais ce que Mahomet ne sait pas, je sais que c’est la peur de ce juge en moi, qui ne cesse de juger les autres.

1962

Quelqu’un qui n’a pas tué n’est pas un homme : voilà bien du Hemingway tout craché, une phrase totalement dépourvue de sens, une pure aberration. Car il n’y a, en premier lieu, pas un homme au monde qui n’ait jamais tué et, moins un homme a tué, plus il est préoccupé par l’acte de tuer. S’il devait y avoir quelque chose de viril, autrement dit d’« humain » là-dedans (et ce « quelque chose » déjà m’apparaît plus que douteux), ce serait l’hésitation qui précède l’acte et qui serait finalement surmontée. Dès lors que l’on tue beaucoup, il n’y a plus d’hésitation, l’acte de tuer est accompli machinalement, il n’est pas plus significatif que le fait de fumer ou de taper à la machine. L’acte de tuer n’est évidemment pas quelque chose d’anodin aux yeux de celui qui l’accomplit pour la première fois, et s’il en restait à cette première fois, il pourrait sans doute en être occupé sa vie durant. Pour ma part, il me suffit d’avoir simplement vu un homme frappé de mort subite – mon père. Mais les chasseurs, les soldats, les meurtriers ne doivent pas se faire d’illusions. Le danger qui les guette tient à une excitation bien réelle qu’ils se plaisent sans doute à ressentir de manière renouvelée ; mais si l’acte de tuer n’est rien en soi, ses conséquences dans l’existence du survivant sont bien loin d’être rien, et celui qui pérore sur le caractère viril de l’acte de tuer confond l’un et l’autre. La bêtise d’un Hemingway m’écœure plus que je ne saurais le dire. Je tiens à la vie de tout un chacun, mais il me semble que la sienne a été particulièrement superflue et nuisible.

Beauté de la cendre, comme un vestige sacré du monde. Comme si l’on pouvait deviner dans la cendre la trace de chaque forme détruite.

1969

À la lune
Peut-être que ce sont les morts qui manquent sur la lune. Dès l’anéantissement des premiers hommes qui la coloniseront, dès ses premiers morts, elle nous deviendra plus familière.

Une nouvelle forme de suicide : disparaître dans l’espace cosmique, le suicide le plus coûteux, pour milliardaires seulement.
1971

Je voudrais voir une autre fois la comète de Halley (1986). Je trouve que ce n’est pas trop demander. Je pourrais vouloir la voir trois fois encore (2062, 2138).

1972

Le plus bel animal demeura inconnu. L’espèce s’était éteinte avant nous.

1973

Meurt-on en rêvant ?

1981

Tu as vécu plus longtemps que Kafka, que Proust, que Musil, que Broch également : à quoi t’engage cette monstrueuse injustice ?

Les protozoaires (comme les bactéries) se reproduisent par bipartition ; un individu se divise en deux individus identiques, et ainsi de suite. Chaque génération ressemble en tous points à la précédente et à la suivante. La bipartition se produit sans laisser le moindre reliquat qui serait annihilé. Il n’y a pas de cadavres – si petits soient-ils.

1986

Le livre contre la mort. Il est et reste le livre de ma vie. L’écrirai-je finalement d’une seule traite ?

1988

Aucune mort ne connaît de fin.

1992

Tu ne veux pas de chant d’adieu.
Tu ne veux pas mourir du tout, mais surtout pas en douceur.

Les gens de très petits pays ont quelque chose qui me touche au plus profond. Leur mort a plus de poids pour les autres.

Les dinosaures disparus : les fourmis exposeront-elles un jour des vestiges de l’homme disparu ?

— Ces textes sont tirés du Livre contre la mort, paru le 31 janvier aux éditions Albin Michel. Ils ont été traduits par Bernard Kreiss.
— Nous vous avions proposé d’autres extraits à l’occasion de la parution du livre en Allemagne : voir Books no 59, novembre 2014.

« Le contraire de la pauvreté, c’est la justice »

Selon Amnesty International, un petit Afro-Américain sur huit passera au moins deux ans de sa vie en prison avant de ­fêter son 20e anniversaire. Sur les 18 000 prisonniers exécutés aux États-Unis ­depuis l’instauration de la peine de mort en 1790, 42 % étaient des Noirs, dont 15 % avaient été condamnés à tort (1).
Ces chiffres, abondamment relayés par les médias, finissent par susciter dans l’opinion publique européenne de la rési­gnation ou de l’indifférence à l’égard de l’injustice qui mine le système pénal outre-Atlantique. En racontant la douleur des hommes et des familles que les statistiques seules ne parviennent pas à dire, l’avocat Bryan Stevenson rappelle ce qui caractérise d’abord l’univers carcéral : la misère sociale à l’extérieur, la violence et la mort à l’intérieur. Dans son livre Just Mercy, qui vient d’être traduit en français sous le titre Et la justice égale pour tous…, il revient sur l’histoire révoltante de Walter McMillian, condamné à la peine capitale en 1988 pour un meurtre qu’il n’avait pas commis. Ce faisant, il nous plonge au cœur d’un système qui repose fondamentalement sur l’erreur. Et on n’en ressort pas indemne.
Stevenson commence par le commencement : sa propre enfance dans une communauté noire rurale de l’État du Delaware. Puis son parcours exemplaire à l’université publique, qui lui ouvre les portes de l’école de droit de Harvard. À la fin de sa première année, Stevenson décide de passer l’été en Géorgie, dans le sud des États-Unis, pour travailler comme bénévole dans un petit cabinet qui vient en aide aux prisonniers dému­nis. Sa rencontre avec un condamné du couloir de la mort lui fait l’effet d’un électrochoc. Son diplôme en poche, Stevenson fait ses valises pour l’État de l’Alabama, où il monte une association, Equal Justice Initiative (EJI), destinée aux détenus ne bénéficiant pas d’assistance juridique (2). Stevenson a bientôt à défendre Walter McMillian, condamné à mort pour le meurtre d’une jeune femme qu’il n’a jamais vue. McMillian est un homme travailleur et très apprécié au sein de sa communauté. Sa seule faute est d’avoir eu une liaison avec une femme blanche et mariée. Et d’être noir. C’est pour cela qu’il a été condamné à mort pour homicide.

À mesure que Stevenson enquête, mettant au jour l’écœurante machination – où se conjuguent corruption, parjure, décisions de justice ouver­tement racistes et falsification de documents – qui a abouti à sa condamnation, l’image effrayante du système policier et judiciaire de l’Alabama des années 1980 se révèle. Au bout d’une dizaine de pages, il apparaît clairement que la condamnation de McMillian est tout simplement un acte raciste, qui témoigne d’une violence d’État systémique et institutionnalisée (3).
En croisant ses connaissances juridiques et historiques, Stevenson analyse les origines de cette violence qui, selon lui, puise ses sources dans les lois esclavagistes. Stevenson va jusqu’à affirmer que l’incarcération de masse des Afro-Américains s’inscrit dans le droit fil de la ségrégation ­raciale et du lynchage. Stevenson montre comment le racisme opère de façon insidieuse au quotidien. Il se souvient d’être rentré chez lui un soir après une longue journée passée avec des détenus dans le couloir de la mort. Sur le chemin du retour, il allume la radio et tombe sur une émission de chansons de Sly and the Family Stone, un de ses groupes favoris. « Après trois ans en Alabama, ce genre de petites joies était essentiel au maintien de mon équilibre mental », raconte Stevenson. Alors qu’il arrive dans sa rue, il décide de rester encore un peu dans sa voiture pour écouter la fin d’un morceau, malgré sa fatigue et l’heure tardive. À ce moment-là, une voiture de police s’arrête et les deux agents braquent une torche sur lui. Stevenson ouvre calmement la portière de son véhicule pour rentrer chez lui quand un des policiers sort son arme et la pointe sur sa tête en hurlant : « Si tu bouges, je t’explose la cervelle ! » Stevenson reste immobile, même si son instinct lui crie de détaler. Sous les insultes racistes des voisins penchés aux fenêtres pour observer la scène, Stevenson patiente alors que les policiers fouillent sa voiture, avant de finalement le laisser partir. À compter de ce moment, une question obsède Stevenson : comment expliquer à tous les jeunes Noirs du quartier qu’ils ne doivent jamais tenter de fuir dans ce genre de circonstances ?

Le combat quotidien de Stevenson contre l’injustice est d’abord et surtout le combat contre le délabrement social qui ronge la société américaine. Si la bataille judiciaire de six ans pour faire annuler la condamnation à mort de ­McMillian constitue le fil conducteur du livre, on rencontre en chemin nombre d’affaires tout aussi révoltantes. Il y a le cas d’Antonio Nuñez, le seul mineur des États-Unis à avoir été condamné à mort, pour avoir été impliqué, à l’âge de 14 ans, dans un délit qui n’avait pas fait de blessés. Il y a l’histoire de Marsha Colbey, condamnée à mort en 2007 pour avoir donné naissance à un bébé mort-né, qu’elle fut accusée d’avoir tué. Il y a aussi celle de Diane Tucker, atteinte de troubles mentaux, condamnée à mort pour un meurtre qui n’avait jamais eu lieu. Stevenson pointe les erreurs judiciaires à l’origine de ces affaires et montre que l’incarcération perpétue les inégalités sociales.
Au début du livre, l’auteur se souvient d’une phrase que lui disait sa grand-mère : « On ne comprend pas les choses importantes si on est trop loin, Bryan. Pour comprendre, il faut s’approcher. » Dans Et la justice égale pour tous…, Stevenson nous entraîne au plus près de la violence du système carcéral. Sans rien nous épargner. Il décrit comment, au centre pénitentiaire William C. Holman, où McMillian est incarcéré, les détenus vivent au rythme des crépitements de la chaise électrique, la « Yellow Mama », comme ils la surnomment. Stevenson reproduit le compte rendu complet de l’exécution de John Evans, électrocuté quelques années avant l’arrivée de McMillian : l’opération dura quatorze minutes, durant lesquelles Evans reçut trois décharges de 1 900 volts qui laissèrent son corps en lambeaux, fumant et déchi­queté. On apprend que des flammes jaillissaient des électrodes collées sur la peau de son torse, que la pièce sentait la chair brûlée, que l’air était ­irrespirable.
Dans le chapitre suivant, Stevenson nous fait revivre la dernière journée du condamné à mort Herbert Richardson, qu’il passa à ses côtés. Il évoque les agents chargés de lui raser le torse afin qu’il puisse être « tué plus efficacement », le surveillant pénitentiaire qui sépare Herbert de sa famille ­venue lui rendre visite une dernière fois, les gardiens qui semblent mal à l’aise et Herbert qui cherche à réconforter tout le monde. Comme si tous avaient conscience qu’il y avait quelque chose d’absurde à tuer cet homme aimant et aimé. « Les considérations abstraites sur la peine de mort sont une chose, nous dit Stevenson, mais la réalité de la mise à mort systématique de quelqu’un qui n’est pas un danger en est une autre. »

Finalement, écrit Stevenson, la vraie question que soulève la peine de mort est celle-ci : avons-nous le droit de tuer ? Dans un des derniers chapitres, il relate le cas de Jimmy Dill, exécuté par l’État de l’Alabama le 19 avril 2009. Ce jeune homme, souffrant de troubles mentaux et ayant subi des violences physiques et sexuelles quand il était enfant, avait bénéficié d’une assistance juridique si sommaire durant son procès que ni les jurés ni la cour n’avaient été en mesure d’établir si oui ou non il avait commis les crimes dont il était accusé. En ­dépit de cette procédure bancale et de la juris­prudence de la Cour suprême des États-Unis – qui avait rendu un arrêt interdisant l’exécution de personnes handicapées mentales –, Jimmy fut déclaré coupable en 1989 et condamné à mort. Vingt ans plus tard, quand Stevenson entreprit de demander la révision de son procès, la cause semblait perdue d’avance – et Jimmy fut en effet électrocuté. La nuit précédant son exécution, Jimmy appela son avocat : « Monsieur Bryan, je veux juste vous dire merci, merci de vous êtes battu pour moi. Merci de vous être intéressé à moi. Je vous aime. Merci d’avoir essayé de me sauver. » Et Stevenson de s’en remettre à la puissance de la compassion et du pardon, car « nous valons tous mieux que les pires choses que nous ayons commises ».
Des journalistes ont critiqué le ton emphatique de Stevenson, des universitaires lui ont reproché sa conception simpliste et manichéenne de l’injustice, des politiques sa vision caricaturale de la réalité. Pourtant, le récit de Stevenson est tout l’inverse. Quand il raconte la libération de McMillian, innocenté après des années de combat judiciaire, Stevenson se rappelle s’être senti triste et en colère. Pas d’effusions de joie, pas de happy end hollywoodien. Stevenson voit d’abord toute la douleur que McMillian et sa famille ont endurée. Et pense à tous les autres condamnés qu’il n’a pas réussi à sauver. Et la justice égale pour tous… ne s’arrête pas à la libération de McMillian, mais relate sa vie d’après, sa difficulté à reconstruire une existence brisée par six ans passés dans le couloir de la mort.
Pourquoi nous autres, Européens, ­devrions-nous lire Et la justice égale pour tous… ? Parce que ce livre n’est pas qu’un témoignage de l’injustice qui règne dans le sud des États-Unis. Il nous rappelle aussi que, derrière les sciences sociales, il y a des êtres humains en chair et en os. Et que l’on peut parler de couleur de peau sans être raciste. Enfin, Et la justice égale pour tous… bouscule le ­regard satisfait que nous portons volontiers sur nos pays où la peine capitale a été abolie, en nous rappelant que la vraie valeur d’une communauté ne se ­mesure pas tant à ses lois qu’à la manière dont les plus démunis, les détenus et les condamnés sont traités. « Le contraire de la pauvreté ce n’est pas la richesse, le contraire de la pauvreté c’est la justice », nous dit Stevenson.

 

Rosalie Calvet est étudiante à l’université Columbia de New York après un cursus à l’Institut d’études politiques de Paris. Cet article lui a valu le prix Books-Sciences Po de l’essai critique 2016.

Michael Hartmann : « Les élites mondialisées n’existent pas »

Michael Hartmann est professeur émérite de sociologie à l’université de Darmstadt, en Allemagne. Ses recherches portent sur les élites. On lui doit notamment un ouvrage sur le mythe des élites méritocratiques et un autre sur les élites et le pouvoir en Europe, inédits à ce jour en français.

 

D’après vous, l’idée que les personnes les plus riches forment une élite économique largement mondialisée est une légende. Pourquoi ?
Tout simplement parce que, lorsqu’on enquête sur les patrons des grands groupes et sur les milliardaires, on constate que cette thèse d’une élite mondialisée ne correspond pas à la ­réalité.

À la tête de Deutsche Bank, on trouve pourtant un Britannique, John Cryan, et à la tête de PSA le Portugais Carlos Tavares…
Ils n’ont rien de représentatif. Ce sont des exceptions qui confirment la règle. Et la règle, c’est que 90 % des PDG des plus grosses entreprises mondiales, tout comme 90 % des milliardaires, vivent et travaillent dans leur pays d’origine.

Mais alors d’où vient cette légende ?
Des médias, d’abord, qui se focalisent sur les cas particuliers parce qu’ils sont plus intéressants que la norme. Voilà aussi la raison pour laquelle on a tant parlé de la nomination de l’Allemand Thomas Buberl comme PDG du français Axa en 2016 ou de l’Américain Bill McDermott comme PDG de l’allemand SAP, en 2014. L’autre origine de cette légende, ce sont les dirigeants de grandes entreprises eux-mêmes, qui ont intérêt à propager cette thèse d’une élite globale. Elle leur permet de justifier leurs rémunérations très élevées et surtout l’augmentation vertigineuse de ces rémunérations au cours des dernières décennies. Ils peuvent prétendre, au nom d’une prétendue concurrence mondiale, que c’est le prix à payer pour attirer les meilleurs, qui, sans ces salaires astronomiques, iraient voir ailleurs. Un raisonnement plausible quand on n’est pas allé examiner les choses de près…

Ce que vous avez fait. Comment avez-vous procédé ?
Je me suis intéressé aux 1 000 plus grandes entreprises et aux 1 000 premières fortunes mondiales en me fondant sur les classements établis par le magazine Forbes pour l’année 2015. Puis j’ai fait des recherches détaillées sur ­chacun des PDG de ces entreprises et chacun de ces milliardaires pour ­savoir où ils vivaient et travaillaient, et si, pendant leurs études ou leur carrière professionnelle, ils avaient séjourné à l’étranger. Tous ces données datent de 2015-2016. J’ai étendu mes recherches aux PDG des 100 premières entreprises d’Allemagne, de France et de Grande-Bretagne (qui ne figurent pas toutes dans le classement Forbes), afin de disposer, pour les six plus grandes puissances économiques du monde (les trois mentionnées plus haut, plus les États-Unis, la Chine et le Japon) de points de comparaison à propos de leurs 100 plus grosses entreprises respectives en 1995, 2005 et 2015, et de suivre ainsi l’évolution sur deux décennies.

Qu’est-ce que l’étude des patrons des 1 000 premiers groupes mondiaux vous a appris ?
Deux choses importantes. Non seulement, comme je vous le disais, neuf PDG sur dix habitent et travaillent dans leur pays d’origine, mais sept PDG sur dix y ont vécu toute leur vie, sans ­jamais séjourner à l’étranger, même pas six mois d’affilée (la durée d’un semestre Erasmus). Leur carrière est intégralement nationale.

Avez-vous relevé des différences entre les pays ?
Oui, de très grandes différences. Ces 10 % de grandes entreprises dirigées par un étranger constituent une moyenne à l’échelle mondiale. Mais, en Suisse, l’unique pays dans lequel on constate une réelle internationalisation de l’élite économique, la proportion dépassait en 2015 les 70 %. En Grande-Bretagne, un tiers des 100 premières entreprises du pays sont dirigées par un étranger, en Allemagne un sixième. En France, en revanche, c’est le cas de moins d’une grande entreprise sur vingt et, dans la plupart des autres grands pays européens, comme l’Italie ou l’Espagne, il n’y a, pour ainsi dire, aucun étranger à la tête d’une grande entreprise. Même constat pour les pays asiatiques comme la Chine, le Japon ou l’Inde. Mais ces différences sont en réalité à relativiser, car souvent le caractère international des entreprises n’est qu’apparent.

Que voulez-vous dire ?
Un certain nombre de PDG sont comptabilisés comme étrangers uniquement parce que, pour des raisons fiscales, leur entreprise a son siège social dans un pays qui n’est pas le leur. Par exemple, sur les dix grosses entreprises irlandaises dirigées par un étranger, six sont en réalité des entreprises américaines ou britanniques, certes officiellement enregistrées à Dublin, mais qui continuent à être dirigées depuis les États-Unis ou la Grande-Bretagne. On retrouve le même cas de figure en Suisse, aux Pays-Bas, au Luxembourg, dans les Caraïbes ou au Royaume-Uni.

Quel rôle joue la langue dans cette internationalisation ?
C’est un autre élément qui vient la relativiser. Lorsque des étrangers se ­retrouvent à la tête d’une entreprise, dans les deux tiers des cas, ils viennent de pays qui appartiennent à la même aire linguistique et culturelle. Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, par exemple, ils viennent presque toujours d’autres pays anglophones, d’Australie, du Canada, d’Afrique du Sud, de Nouvelle-Zélande… En Allemagne, ce sont des Autrichiens ou des Suisses, parfois des Danois ou des Néerlandais, qui, s’ils ne sont pas germanophones de naissance, maîtrisent parfaitement l’allemand.

N’avez-vous pas constaté une tendance à l’internationalisation durant ces dernières années ?
Je ne peux répondre que pour les six premières puissances économiques mondiales, les seules à propos desquelles je dispose d’éléments de comparaison depuis 1995. En Grande-Bretagne et en Allemagne, l’internationalisation a augmenté de façon significative. En France et aux États-Unis, elle a un peu progressé. En Chine et au Japon, elle a régressé.

Peut-être l’internationalité des PDG n’est-elle pas le critère le plus pertinent pour évaluer l’internationalisation des élites économiques. Beaucoup d’auteurs estiment que c’est davantage dans les conseils d’administration et de surveillance des grandes entreprises que se manifeste l’émergence d’une élite globale. Qu’en pensez-vous ?
Mais la situation y est à peu près la même ! On trouve même moins d’étrangers parmi les présidents de ces conseils que parmi les PDG : dans les entreprises britanniques, un quart au lieu d’un tiers, en Allemagne 14 % ­seulement.
En fait, c’est dans l’attribution de cette fonction, plus encore que dans celle de PDG, que se manifeste le véri­table rapport de propriété. Dans les groupes familiaux, les présidents de conseils d’administration ou de surveillance sont issus des familles propriétaires ou, du moins, ont la même nationalité.
Dans les grandes banques ou com­pagnies d’assurances, le PDG peut bien être un étranger, le président du conseil d’administration, lui, est presque ­toujours un autochtone ; cela permet de garder un lien avec les ­réseaux ­locaux de pouvoir, ce qui est essentiel pour ce genre d’activités. Les géants de la finance et des assurances que sont Crédit suisse et Swiss Re ont pour PDG respectivement un Ivoirien et un Luxembourgeois, mais un Suisse pour président de leur conseil d’administration. On observe le même ­phénomène au Royaume-Uni avec ­Aviva, Lloyds Banking Group, London Stock ­Exchange, Prudential et Royal Bank of Scotland. Tous ont des PDG étrangers (deux Néo-Zélan­dais, un Américain, un Français et un Portugais), mais leurs chairmen sont britanniques.

Qu’en est-il des membres des conseils d’administration ou de surveillance ?
Il faut distinguer les administrateurs exécutifs des non exécutifs. Parmi les membres exécutifs, la proportion d’étrangers est à peu près équivalente à celle des PDG étrangers, donc très faible, avec quelques variations selon les pays. En ­revanche, il est vrai que parmi les membres non exécutifs la proportion d’étrangers est beaucoup plus importante. Mais ces membres non exécutifs n’ont pas besoin de vivre dans le pays où l’entre­prise est établie : ils doivent juste se rendre de temps en temps aux conseils. Ce n’est donc pas un indice de réelle internationalité. Des contacts peuvent être noués, mais cela ne suffit pas à constituer une élite mondiale homogène, un « habi­tus de classe » au sens bourdieusien.

Et qu’en est-il des milliardaires ?
Là encore, pas de différences notables avec ce que l’on observe chez les ­patrons : 90 % vivent dans leur pays d’origine. Certes, il existe des milliardaires véri­tablement cosmopolites comme les grands armateurs grecs, l’Indien Lakshmi Mittal, Jorge Paulo Lemann, première fortune du Brésil, ou Tatiana Casiraghi, richissime héritière colombienne qui est née à New York, a fait ses études en Suisse et en France puis a épousé un membre de la famille princière monégasque… Mais ce sont des exceptions. Par exemple, contrairement à ce qu’on pourrait croire, seuls deux des 45 Russes les plus riches vivent à l’étranger. Les autres ­habitent en Russie, presque tous à Moscou, car la proximité du pouvoir est essentielle à la prospérité de leurs affaires. Et, sur les plus de 300 milliardaires américains du classement Forbes, seuls trois vivent à l’étranger. Enfin, aucun milliardaire chinois ou japonais ne réside en dehors de son pays d’origine.

En France, on déplore souvent l’exil des plus riches. Dernièrement, The Economist indiquait que, depuis l’an 2000, 60 000 millionnaires français auraient quitté la France pour des raisons fiscales. N’est-ce pas le signe d’une internationalité des riches ?
Ces chiffres demanderaient à être vérifiés. Il faudrait voir notamment combien sont revenus en France dans le même temps. C’est le solde qui est important. Mais c’est vrai : un tiers des milliardaires français (tout comme des milliardaires allemands, d’ailleurs) sont établis à l’étranger, ce qui est la proportion la plus élevée parmi les six grandes puissances économiques. Ils sont partis pour payer moins d’impôts. Mais sont-ils vraiment partis à l’étranger ? La plupart ne sont pas allés loin : en Suisse. Plus précisément dans la partie de la Suisse où l’on parle leur langue, les Allemands au bord du lac de Zurich, les Français au bord du lac Léman. Et l’on pourrait ajouter les Italiens établis dans le Tessin. Le même phénomène peut être observé à Londres, la seule grande métropole où il y a ­davantage de milliardaires étrangers qu’autochtones : la plupart viennent de pays du Commonwealth ou de Suède, qui est presque un pays anglophone.

Il semble y avoir une grande différence en matière d’exil fiscal entre l’Europe et les États-Unis. Comment l’expliquez-vous ?
Les règles fiscales sont différentes. Un ressortissant américain doit payer des impôts aux États-Unis quel que soit son lieu de résidence. Si, par exemple, il vit en Suisse et n’y paie que les 100 000 euros d’impôts dont s’acquittent en moyenne les milliardaires qui y sont établis alors qu’il aurait dû payer 10 millions aux États-Unis, les 9,9 millions restants sont dus au fisc américain. Et s’il est tenté de renoncer à sa nationalité américaine, il lui faut payer une taxe de sortie équivalente à 20 % de l’ensemble de sa fortune. Voilà pourquoi moins de 1 % des milliardaires américains vivent en dehors des États-Unis. La plupart résidant à New York, où leur taux d’imposition sur le revenu est de 47 %, plus élevé donc qu’en France, où il est plafonné à 45 %.

Les super-riches ne partagent-ils pas malgré tout un style de vie et de consommation, des intérêts communs ?
À mon avis, cet aspect-là est complètement surestimé. Quand on regarde les choses de près, on s’aperçoit que la plupart des super-riches restent ancrés dans leur tradition nationale. Cela concerne aussi bien les habitudes alimentaires que les goûts culturels. La seule chose qu’ils aient en commun, c’est de vouloir gagner beaucoup d’argent…

Mais beaucoup de PDG et de milliardaires ont fréquenté les mêmes grandes universités, les mêmes écoles de commerce. N’y ont-ils pas reçu une éducation standardisée qui participe à la formation d’une élite mondiale ?
Non. Moins de 10 % des PDG et des milliardaires ont fréquenté une école ou une université étrangère. Prenez les deux écoles de commerce qui ont vu passer le plus de futurs PDG de grandes entreprises, celle de Harvard et HEC Paris, 20 futurs PDG dans chacun de ces deux établissements. À Harvard, 16 d’entre eux étaient américains et à HEC tous, sans exception, étaient français. La formation des élites reste une affaire éminemment nationale. Le système des business schools et des grandes écoles a même tendance à freiner l’internationalisation.

Comment est-ce possible ?
Les meilleures écoles et universités s’intègrent à des modèles de carrière profondément enracinés dans les traditions de chaque pays. La France en est un exemple presque caricatural. Plus de la moitié des PDG des 100 premières entreprises françaises sont passés par HEC, l’ENA ou Polytechnique. Or ce type de parcours est, dans les faits, interdit aux étrangers. Certes, entre un cinquième et un tiers des étudiants d’HEC, de l’ENA et de Polytechnique sont étrangers, mais, dans le cas de Polytechnique et de l’ENA, ils ne passent pas le concours traditionnel, qui reste largement réservé aux Français. Surtout, ils suivent ensuite un parcours très différent : ils n’intègrent pas les grands corps de l’État et les cabi­nets ministériels, étapes cruciales pour se ­retrouver ensuite parachuté à la tête d’une grande entreprise française.

Quelle conclusion tirez-vous de ce constat d’un ancrage des élites économiques dans leurs pays respectifs ?
Que si l’on veut aller contre leurs intérêts, on n’a pas affaire à un adversaire si puissant que ça. Qu’on peut donc agir au niveau national. S’il existait effectivement une élite mondiale, on n’aurait aucune chance.

 

— Propos recueillis par Baptiste Touverey

630 000 mots pour un chef-d’œuvre

Tout, dans Les Misérables, est superlatif – la quantité de personnages, les liens incongrus et multiformes qui les unissent, le foisonnement des ­intrigues, grandes et petites. Pour rendre compte de ce monu­ment des lettres, roman le plus lu de l’histoire de l’humanité, on peut laisser parler les chiffres : 1 500 pages ; 630 000 mots, puisés dans un vocabulaire de 20 000 termes, aussi riche que ­celui de Shakespeare et 10 fois plus que celui de Racine. Victor Hugo a travaillé 17 ans sur un ­ouvrage dont la seule révision a occupé 4 personnes presque jour et nuit pendant 8 mois, avec d’incessantes rotations d’épreuves entre Guernesey et Bruxelles via Southampton et Ostende (10 jours à chaque fois). La publication du roman, quant à elle, est une série de premières : premier recours en France aux droits de traduction (le copyright international, tout juste ­inventé) ; premier contrat d’édition financé par une banque d’affaires et, sans doute par voie de conséquence, premiers plus gros droits d’auteur de l’histoire littéraire (l’équivalent de 3 millions d’euros pour une exclusivité de seulement 8 ans) ; premier lancement international en simu­ltané dans plusieurs capitales ; première plus grosse commande d’exemplaires de l’histoire, par une librairie de New York. Grâce à l’habileté commerciale d’Adèle Hugo – à la manœuvre à Paris, où son mari refuse de remettre les pieds tant que Napoléon III y est encore –, le lancement français est l’occasion d’une autre série d’innovations éditoriales : premier ouvrage à paraître sous embargo, première campagne d’affichage, premiers communiqués de presse.
Avec tout cela, le succès est naturellement au rendez-vous : le jour de la parution en France, le 15 mai 1862, une quasi-émeute bloque la rue de Seine et le siège de l’éditeur français, la librairie Pagnerre ; ­l’ouvrage assèche le marché du livre pendant quelques mois, obligeant Flaubert à différer la publication de Salammbô ; la censure, dépassée, n’ose pas intervenir. Enfin, ultime superlatif, le banquet de lancement à Bruxelles dure 12 heures, avec 80 convives et 25 plats.
Curieusement, devant ce monument littéraire, c’est à un professeur de littérature anglo-américain qu’il revient aujourd’hui de s’incliner, et fort bas. « De tous les bienfaits que la France a procurés à Hollywood, à Broadway et aux lecteurs du monde entier, le plus grand – et de loin –, c’est Les Misérables », s’extasie David Bellos. Il ne fait d’ailleurs pas que s’extasier : il analyse les sources du phénomène, qui sont à chercher du côté de la richesse et de l’universalité des messages véhiculés par l’ouvrage. D’abord, selon ­Bellos, une célébration de la résilience incarnée par Jean Valjean, envoyé au bagne pour le vol d’une miche de pain, évadé, repris, évadé derechef. Valjean ne se contente pas de survivre à des péripéties terribles, il témoigne surtout d’une splendide capacité de résur­rection tant émotionnelle que morale : de crapule, ne devient-il pas quasiment un saint laïc, et d’ouvrier agricole illettré, un businessman à succès ? Jean Valjean est un personnage parfaitement ­mutique, mais les péripéties de sa vie parlent pour lui, « conférant une stupéfiante réalité à un idéal qui sinon serait empreint de naïveté », suggère David Bellos. L’autre message du livre, reçu cinq sur cinq à travers la planète, c’est que « les ­misères » (titre initial de l’ouvrage) sont à l’origine de tous les malheurs du monde, notamment le vice (comprendre : la prostitution) et surtout le crime. Curieusement pour un ouvrage lancé grâce à un emprunt bancaire, Les Misérables postule qu’une des sources principales de la misère c’est l’endettement, comme en témoigne la tragique destinée de Fantine, structurellement surendettée. ­Enfin, comme Victor Hugo l’a bien souvent répété, son roman est « un livre religieux ». Attention, pas un livre catholique, ce que l’auteur n’était pas – non, juste l’affirmation que quelqu’un est à la manœuvre quelque part dans les nuées. Pour le reste, Les Misérables offre un tel grouillement de contradictions et de paradoxes que n’importe quel lecteur n’importe où dans le monde peut y trouver chaussure à son pied, capitaliste ou anticapitaliste, prolétaire ou bourgeois, esclavagiste ou antiesclavagiste, bigot ou ­déiste, révolutionnaire ou conservateur, homme de conscience ou de devoir. Ces contradictions sont recueillies et symbolisées par les idées aussi confuses que généreuses des Amis de l’ABC, ce petit groupe d’insurgés dont Mérimée trouvait le bavardage politique inepte et insupportable mais qui se sacrifie courageusement sur la barricade de la rue de la Chanvrerie.
Le meilleur témoignage de cette multiplicité de perspectives, c’est la difficulté de s’entendre sur le sens même du mot « misérables », terme inclusif qui présente à la fois les personnages comme des sujets de compassion (« les pauvres… ») et comme des objets d’opprobre (« Petit misérable ! »). C’est pourquoi, dans de nombreuses langues, le titre français demeure tel quel. Le livre est d’ailleurs aussi bien accueilli aux États-Unis dans les États confédérés d’Amérique (où on l’appelle « Lee’s Miserables », du nom du général) que chez les Yankees, à Londres qu’à Moscou (où il a d’abord été interdit par la censure tsariste), voire à Shanghai, où Jean Valjean est sinisé en Jin Huajin et où l’éditeur reçoit une bombe. En même temps, le roman est décrié en France aussi bien par les libéraux, indignés du rôle généreux conféré à Mgr ­Myriel, que par les catholiques – presque exactement pour les mêmes raisons !
Qui plus est, l’internationalisation de l’ouvrage s’accompagne d’une démultiplication de ses supports. Victor Hugo a très tôt compris que, pour atteindre de nouvelles couches de la popu­lation, il fallait passer par la scène, et Les ­Misérables n’était pas ­encore imprimé que Charles Hugo préparait déjà une version théâtrale, avec, dans la foulée, la première comédie musicale, à Philadelphie en 1863. Ce que Victor Hugo n’avait pas prévu, c’est qu’un nouveau média, le cinéma, s’emparerait avidement de son œuvre. En 1897, les frères Lumière inaugurent l’adaptation d’un roman à l’écran en filmant un mime ­interprétant Jean Valjean, ­Marius, Thénardier et ­Javert. Sans surprise, Les Misérables ­deviendra ensuite le roman le plus adapté au cinéma : pas moins de 68 versions à ce jour, dans des langues aussi variées que le persan ou le tamoul, avec quelques chefs-d’œuvre dans le lot.
Ce qui n’est pas le moins étonnant, dans cette enthousiaste récep­tion universelle, c’est que Les Misérables est un ouvrage foncièrement franco-français (à un détail près : absolument zéro sexe. Peut-être parce que Victor Hugo, à l’époque de sa rédaction, se relevait tout juste d’un scandale adultérin – mais « on se relève de tout, même d’un canapé », ironisait fine­ment Lamartine). Pour le reste, le roman se veut un portrait fidèle de la France des années 1830 ; il regorge d’informations sur les détails de la vie quotidienne parisienne, les complexités de la monnaie française, le contexte économique (inflation zéro – Jean Valjean peut à bon escient laisser ses billets cachés sous terre), le fonctionnement de la justice et de la police. Il fourmille aussi de symboles privés (le premier matricule de Jean Valjean au bagne, 24601, correspond à la date à laquelle Victor Hugo pensait avoir été conçu ; le second évoque celle de la noyade de Léopoldine). Les scènes historiques, en particulier la longue analyse de la bataille de Waterloo, occupent une bonne part du livre. Mais il semble que l’éditeur italien soit le seul à avoir élevé une protestation : « Il y a des Italiens, beaucoup même, qui trouvent que c’est un livre trop français. Laissez les parties historiques aux Français, et permettez-nous de lire le reste comme un roman ». Mais Victor Hugo n’est pas du tout d’accord : « C’est un livre écrit pour tous… Je suis un patriote de l’huma­nité… conformément à la tendance des temps et à la loi de radiation de la ­révolution. »
Une révolution au départ bien réelle – l’insurrection à Paris des 5 et 6 juin 1832, avec la barricade fatale à Gavroche – mais qui se ­retrouve transcendée, universalisée, amalgamée à d’autres révolutions françaises, et magistralement mise en image dans La Liberté guidant le peuple, où tous croient retrouver Gavroche en personne (alors que le tableau de Delacroix représente les Trois Glorieuses de juillet 1830). Le plus cocasse est que, comme pair de France, Victor Hugo a lui-même contribué à faire tomber une barricade, rue du Faubourg-du-Temple, le 26 juin 1848. Contradiction fondatrice ? Elle expliquerait le foisonnement si fécond de toutes celles qui forment le socle de ce chef-d’œuvre.

« Wood Wide Web »

Son premier livre, La Vie ­secrète des arbres, en a fait l’un des ­auteurs allemands les plus lus au monde. Le forestier Peter Wohlleben s’intéresse à présent au « réseau secret de la nature ». De nouveau, c’est un best-seller outre-Rhin.

Ce réseau, qu’il appelle le « Wood Wide Web », s’incarne de façon particulièrement frappante dans des champignons dont les ramifications couvrent parfois des milliers d’hectares et permettent aux arbres de communiquer entre eux. Mais il se manifeste aussi à travers les cycles complexes de la nature. Dans Die Welt, Michael Pilz prend l’exemple de l’interaction entre le saumon et les arbres : « Pour frayer, le saumon remonte les rivières jusque dans la forêt où l’ours le mange avant de fertiliser le sol, et notamment les arbres, avec ses excréments. Lorsque les feuilles de ces arbres tombent dans la rivière, elles sont emportées vers la mer, où elles nourrissent le plancton qui sert à son tour de nourriture au saumon. » Tout est dans tout.

Komorebi

« — Je ne vois pas en quoi ­komorebi manque à notre lexique, fulminait le pragmatique docteur Berthaud.
— C’est que, justement, vous ne voyez pas, lui opposa l’étudiante Astrid. Il faut voir un peu, pour que certains mots nous manquent. Regardez ces bouleaux, dans le couchant, et le soleil derrière eux, komorebi ne vous manque pas ? Vraiment ? Ôtez vos lunettes, docteur Berthaud, maintenant ­regardez… Voilà… Comme ça, oui… Komorebi, non ? »
D. P.

Komorebi, nom japonais dési­gnant la lumière qui filtre à travers les feuilles des arbres. Deux lectrices ont trouvé la bonne ­réponse : Marie Marcon et ­Christiane Pernot.

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Existe-t-il dans une langue (ou plusieurs langues) un mot pour désigner la capacité de lire et d’écrire ?

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