À l’heure où, dans les campagnes anglaises, le Brexit ravive les vieilles xénophobies, le manuel destiné aux soldats britanniques envoyés en France en juin 1944, un petit ouvrage anonyme (1), aussi peu militaire dans le fond que dans la forme, offre une lecture bien rafraîchissante.
Le but du livret est d’enjoindre aux troupes de ne surtout pas se comporter en soudards, ou, pire, en pays conquis. « Nous nous devons, en tant que soldats britanniques, de nous bien comporter en toutes circonstances. » Empathie-modestie-bonnes manières, ou plus précisément « bon sens et humanité ». C’est d’autant plus important que les troupes britanniques en France vont se trouver face à un défi inattendu : celui de se tenir aussi bien que les Allemands. « D’une manière générale, les soldats allemands se sont conduits en France avec une remarquable correction, ainsi qu’on le leur avait ordonné ».
Si les Français sont à cran, explique le livret, c’est parce que la France a été directement occupée et que les Français ont davantage souffert pendant quatre ans que les Britanniques, notamment dans les villes. Les Allemands ont monopolisé la nourriture et « bu leur vin ou l’ont distillé pour en faire du carburant ». Du coup, « sous l’occupation allemande, les Français ont souffert à la fois physiquement et mentalement, comme s’ils avaient vécu dans un immense hôpital ou dans un camp de concentration à l’échelle d’un pays ». Pas moins.
Les jeunes Britanniques sont incités à comparer le comportement des Français à celui qui serait le leur dans des circonstances similaires. N’oubliez pas, insiste l’auteur, que « la France n’est pas une île », comme la Grande-Bretagne, « protégée par vingt milles de mer et par la Royal Navy ». Le nord-est du pays a connu, en un siècle, trois invasions allemandes. Il y a de quoi rendre les gens amers. Les Français sont fiers, orgueilleux même. Mais « ils n’ont jamais été très impressionnés par les étrangers ni même très intéressés. Tout Français pense que la France est un grand pays avec une remarquable civilisation – et ils sont parfaitement en droit de le penser ! » (Sous-entendu : ils ne sont pas les seuls.) Mieux encore : « Une croyance très répandue en Angleterre veut que les Français soient gais, frivoles, dépourvus de morale et de convictions. C’est particulièrement faux à l’heure actuelle. En temps de paix, ils se saoulaient bien moins souvent que nous. »
Même chose en matière de sexualité : « Avant guerre, des touristes britanniques furent choqués d’apprendre que les Français avaient autorisé les bordels. Eh bien, les touristes français en Angleterre furent parfois choqués de voir des couples faire l’amour dans les jardins publics ». Bref, « nous ne sommes pas le seul pays à se croire plus vertueux que ses voisins, ou à critiquer leur moralité. Les Français font de même à notre égard ». Donc surtout pas de commisération, ni de sentiment mal placé de supériorité. D’ailleurs, « vous serez surpris de constater à quel point les Français méconnaissent les peintres britanniques ». Relativisme, toujours.
Heureusement, nuance le livret, les différences franco-anglaises ne sont que de surface. La France est révolutionnaire, certes, mais « la Révolution française ne fut pas, bien sûr, une révolution communiste ni même celle des pauvres contre les riches. Elle fut initiée par la bourgeoisie qui avait pris le pas sur la noblesse dans la conduite des affaires du pays. » Ouf ! Mais les turbulents Français n’ont-ils pas régulièrement récidivé ? Au XIXe siècle, alors que la Grande-Bretagne avait un gouvernement stable, « l’histoire de France se distingue par une série de soulèvements ». Oui, mais cela prouve que leur démocratie était bien vivante : la liberté et l’égalité n’ont jamais cessé de préoccuper les Français, « parfois au détriment de la fraternité ». Il existe en France un « chauvinisme régional », mais il « n’implique pas un affaiblissement du nationalisme ». Voir l’Alsace et la Lorraine. Les Français sont très catholiques, mais « leurs prêtres sont encore moins bien payés que nos pasteurs ». C’est un peuple de paysans, très attaché à la terre, mais du coup ses bâtiments anciens ont été préservés des saccages de l’ère industrielle. Ils sont moins riches que les Britanniques, « mais leur bon sens et la qualité de leur cuisine » font qu’ils s’en sortent aussi bien.
Même le système politique français n’est pas aussi exotique que les Anglais seraient tentés de le croire. Avant la guerre, ils avaient « un président qui, grosso modo, régnait comme notre roi, […] un Sénat qui correspondait à notre chambre des Lords. […] Les socialistes sont beaucoup moins nombreux que nos travaillistes, et le Parti communiste bien plus important que le nôtre. […] Ceux que nous appelons des “libéraux” sont qualifiés de “radicaux-socialistes” par les Français ». Pas de quoi s’alarmer : « Les noms et les partis qu’ils représentent auront certainement été remplacés par d’autres lorsque vous mettrez le pied sur le sol français. » Enfin, même si les Français sont des individualistes forcenés qui rejettent volontiers l’autorité, « comme les Allemands l’ont appris à leurs dépens », ils ont en fait « une vision petite-bourgeoise du monde ». Nous voilà rassurés.
Pour autant, il ne faut pas se voiler la face en niant l’existence d’un vigoureux contentieux franco-britannique ancré dans l’histoire ancienne et plus récente. Le livret allume donc des contre-feux. Depuis la conquête de l’Angleterre par les Normands (en fait des Vikings !), les deux nations se sont constamment affrontées. Mais « les Français ne nous reprochent rien, sauf peut-être d’avoir brûlé Jeanne d’Arc ». D’ailleurs, depuis Waterloo, non seulement la France et l’Angleterre ne se font plus la guerre, mais à trois reprises les deux pays ont combattu côte à côte : en Crimée, en 1914-1918, et maintenant. (Le livret ne fait jamais référence à Napoléon. La plaie est peut-être encore trop vive.) Depuis 1940, le contentieux s’est hélas ravivé. Dunkerque d’abord : « Il est juste de dire que les Français et nous, nous nous sommes séparés en mauvais termes. » Les Français trouvent qu’ils ont été laissés en plan sur la plage fatale ; les Britanniques jugent, eux, que les Français se sont mal battus, et surtout qu’ils les ont trahis en concluant un armistice séparé. Mais « il est temps que nous pensions moins à leur capitulation et davantage à la Résistance sur leur propre sol, et aux combats qu’ils ont menés à nos côtés hors de France », notamment à Bir Hakeim et en Corse. Ne pas oublier non plus que les Britanniques ont coulé plusieurs bateaux de guerre français à Oran en juillet 1940. Quant aux récents bombardements britanniques sur le sol français, « il est normal que cela ait occasionné quelques ressentiments ». En revanche, pas d’inquiétude pour ce qui est du blocus allié : la propagande allemande a tenté en vain de faire croire au public français que la pénurie qu’il subissait en était la conséquence.
Quand il en vient aux considérations pratiques, l’ouvrage est étonnamment succinct. Les Français pendant quatre ans ont été privés de distractions, aussi, « il serait maladroit d’envahir [leurs] cinémas et leurs cafés ». Il faut faire bouillir l’eau. Et ne surtout pas prendre les sourires amicaux des femmes pour argent comptant, ni oublier qu’en France on conduit à droite. Il faut se souvenir enfin que s’il y a des “sales types” parmi les Français, « il y a probablement un ou deux “sales types” dans chacun de nos bataillons ».