Perles du sport et de l’esprit

Décédé brusquement en 1982, le journaliste sportif Beppe ­Viola était une voix emblématique en Italie. Trente-cinq ans plus tard, « il est de ces personnes qui ne cessent de nous manquer, quand l’équipe nationale ou ­Milan perdent, quand Naples ou la Juventus gagnent le championnat ou même quand il y a une grève de tram », note ­Marco ­Ciriello dans le quotidien Il ­Mattino.
Il avait conquis les lecteurs et téléspectateurs avec ses chroniques pleines d’un humour subtil et pétillant. Il a commencé à écrire dans les années 1950 pour l’agence de presse Sport Informazione avant de rejoindre la Rai, devenant l’un des pionniers de l’« infotainment », ce mélange de journalisme et de divertissement aujourd’hui si courant. Sportivo sarà lei est un recueil rassemblant des articles, mais aussi des lettres, chansons et autres écrits ne traitant pas uniquement de sport. Dans le quotidien La Repubblica, Luigi Bolognini ironise sur cette quête systématique d’inédits, quitte à se servir de brouillons et de notes. Mais, ajoute-t-il, « dans le moindre de ses textes, même le moins réussi ou le plus incomplet, on trouve une perle. Une métaphore, une comparaison, un jeu de mots, une réflexion paraphilosophique, quelque chose qui illumine la lecture et fait oublier les doutes ».

Le chirurgien et le boucher

Dans The Butchering Art, l’historienne de la médecine Lindsey Fitzharris retrace l’évolution des pratiques chirurgicales dans la Grande-Bretagne de la fin du XIXe siècle. Et « ne lésine pas sur les détails sordides », relève l’écrivaine Lucy Lethbridge dans le Financial Times. L’auteure décrit une époque où les opérations étaient pratiquées sans anesthésie par des chirurgiens à la blouse raidie de sang séché, plutôt habi­tués à manier la scie que des instruments de précision.
The Butchering Art n’est pas uniquement un ouvrage historique. C’est aussi l’histoire d’un homme, Joseph Lister, jeune chirurgien quaker qui consacra sa carrière à chercher un moyen d’en finir avec les infections postopératoires, courantes dans les hôpitaux de l’époque. Joseph Lister était un homme « affable, courtois et gêné par son bégaiement – l’anti­thèse des chirurgiens à l’ego démesuré devenus des célébrités au début de l’ère victorienne », observe The Guardian. Après avoir lu les travaux de Louis Pasteur sur la théorie microbienne, il établit un lien entre l’existence des microbes et les infections postopératoires. Découvrant que le phénol avait la propriété de tuer les germes, il procède en 1865 à la première intervention chirurgicale avec antiseptiques. Dès lors, il plaide pour la mise en place de mesures d’hygiène et de stérilisation dans les salles d’opération, suscitant l’hostilité de ses confrères. Ces derniers ont du mal à accepter que, pendant des années, « ils ont peut-être tué des patients par inadvertance en laissant les plaies s’infecter à cause de minuscules organismes invisibles », explique l’auteure. À cet égard, l’ouvrage est un excellent « rappel que l’hubris est un terrible obstacle au progrès », souligne The New York Times. La vision de Joseph Lister finit malgré tout par s’imposer, et il devient même le chirurgien officiel de la reine Victoria en 1871, après l’avoir opérée d’un abcès à l’aisselle. Il formera plusieurs générations d’étudiants qui « l’adoraient », nous apprend aussi The Guardian, et s’appelaient entre eux les « listériens ».

La parole aux femmes

L’été dernier, un ­député français s’est mis à ­bêler quand l’une de ses collègues a pris la parole dans l’Hémicycle. En 2003, un élu apparenté UMP avait été sanctionné pour avoir caqueté dans les mêmes circonstances. Au Ier siècle, déjà, le moraliste romain Valère Maxime se ­moquait, dans ses Faits et dits mémorables, des « aboiements » de Caïa Afrania, qui défendait elle-même sa cause face aux magis­trats. Dans les Métamorphoses d’Ovide, Io est transformée en génisse par Jupiter et ne peut plus que beugler.
L’animalisation du discours des femmes, dire qu’elles piaillent, jasent, jacassent, couinent, ­pépient, est une stratégie ­parmi d’autres pour les écarter de la sphère publique. « Quand il s’agit de faire taire les femmes, la culture occidentale a des milliers d’années de pratique », écrit l’historienne Mary Beard, spécialiste respectée de la Rome antique et figure du mouvement féministe outre-Manche. Son nouveau livre, Women and Power, rassemble deux de ses conférences consacrées au ­silence public des femmes. « Nous avons été récemment inondés – et c’est très bien – d’essais et de manifestes féministes. Mais Women and Power sort du lot. Ce manifeste s’appuie sur des études académiques rigoureuses rendues compréhensibles pour tous », note la journaliste Lucy Scholes dans le quotidien émirati The National.
Le premier exemple d’un homme muselant une femme, selon Beard, se trouve dans L’Odyssée, d’Homère. Pénélope demande au barde installé dans la grande salle de son palais de jouer une chanson plus joyeuse. Son fils Télémaque lui intime alors de se taire et de retourner dans ses appartements. « Parler sera l’œuvre des hommes. Et la mienne avant tout : je commande où nous sommes », ajoute-t-il dans le chant premier. Télémaque emploie le terme muthos pour se référer à la ­parole. Dans le grec d’Homère, explique Beard, ce terme signale spécifiquement la prise de parole d’autorité, « pas le bavardage du commun ». Le discours public marquait alors l’appartenance à l’un ou l’autre sexe. Les femmes « causaient » dans le cadre du foyer, les hommes faisaient les allocutions publiques. L’ombre de cette conception misogyne du discours planerait toujours sur les oratrices d’aujourd’hui.
« Personnellement, il y a encore un mois j’aurais trouvé le propos de Mary Beard un peu tiré par les cheveux ; il y a trois mille ans entre nous et L’Odyssée d’Homère, souligne Rachel Cooke dans The Guardian. Mais quand le lit à la lumière de l’affaire Weinstein, il devient totalement, terriblement convaincant. Des femmes muettes ; des hommes brutaux ; la honte comme mécanisme de contrôle ; l’androgynie et l’évitement comme stratégies de survie. À chaque page tout cela résonne trop. »
Au début de son livre, Beard note bien que les femmes occi­dentales ont bénéficié de grandes avancées ces cent dernières années. « Mais, vu ce qui suit, cela ressemble à une concession », note l’universitaire engagée Jacqueline Rose dans The Guardian. D’où l’argument de « continuité » avancé par Mary Beard. « Lorsque Télémaque dit à Pénélope de la fermer ou que Philomène se fait arracher la langue pour ne pas qu’elle parle de son viol, ce sont là les mêmes stratagèmes qui permettent aujourd’hui de réduire les femmes au silence dans la vie publique », poursuit Jacqueline Rose. Et quand Mary Beard s’intéresse à des femmes de pouvoir comme Margaret Thatcher ou ­Angela Merkel, c’est pour noter la manière dont elles cherchent à se fondre dans une sphère publique misogyne. La première a ainsi pris des cours de diction pour parler quelques tons plus bas. Et la ­seconde est, comme bien d’autres femmes politiques, adepte du tailleur-pantalon. « On ne peut pas facilement faire entrer des femmes dans un système défini comme masculin, écrit Beard. Il faut changer le système. »

Les robots contre l’emploi ?

La nouvelle révolution industrielle va-t-elle, contrairement aux précédentes, faire baisser durablement le taux d’emploi et aggraver les inégalités ? Comme Books l’a déjà souligné dans ses numéros de février et de novembre 2015, les économistes ne sont pas d’accord entre eux.
Dans un livre consacré aux Gafa, les quatre géants californiens, Scott Galloway, de l’univer­sité de New York, met en garde contre l’impact de la « tech » sur les emplois non technologiques. Il décrit Amazon comme « un commerçant qui détruit des ­centaines de milliers d’emplois » et soupçonne Jeff Bezos de soutenir l’idée d’un revenu universel parce qu’il envisage un avenir pauvre en emplois.
En 2017, une étude américaine a montré que, entre 1990 et 2007, chaque nouveau robot industriel implanté dans une entreprise a détruit de 3 à 5,6 emplois dans son environnement immédiat. Les auteurs, Daron Acemoglu, du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et Pascual Restrepo, de l’université de Boston, ont aussi conclu à une baisse des salaires dans la zone concernée. L’impact est plus prononcé pour les emplois moins qualifiés. Pour la période considérée, ­l’effet sur le taux d’emploi est resté faible. « Cependant, si les robots continuent à se répandre, l’effet global pourrait être beaucoup plus marqué. »
La journaliste du New Yorker Sheelah Kolhatkar a publié une belle enquête qui l’a conduite jusqu’en Chine. Elle a vu un robot capable d’enlever un à un les pétales d’une marguerite artificielle. Une chaîne internationale de supermarchés espère avoir supprimé les postes d’hommes et femmes de ménage d’ici cinq ans. Aux Pays-Bas, dans des hôpitaux publics, des robots parcourent les couloirs pour apporter le matériel nécessaire au personnel soignant. Mc­Donald’s introduit des « kiosques numé­riques » qui prennent les commandes. Les 2 millions de conducteurs de poids lourds américains se savent menacés par les véhicules autonomes. Les ouvriers du bâtiment aussi, car une machine peut construire un mur de briques deux fois plus vite qu’un maçon. Selon un rapport de la Deutsche Bank, Amazon pourrait économiser 22 millions de dollars par an et par entrepôt grâce à ses robots Kiva. Une entreprise propose désormais des entrepôts entièrement automatisés, sans lumière. Selon le patron d’une entreprise chinoise, l’avenir est à « l’usine sombre » (dark factory).
Mais l’évolution n’a pas que des aspects négatifs, tempère ­Sheelah Kolhatkar. Les ouvriers qui restent sont qualifiés, mieux payés et travaillent dans de meilleures conditions. La robotisation accompagne la baisse de la part des actifs due au vieillissement de la population. En faisant baisser les coûts, elle permet de rapatrier des activités délocalisées dans les pays émergents, où le coût du travail augmente. En 2016, pour la première fois depuis des décennies, le nombre d’Américains employés dans l’industrie a progressé.
Ce qui inquiète le plus, c’est le risque de l’installation durable d’une société à deux vitesses. Nous avions détaillé le point de vue optimiste de l’économiste David Autor. Mais, pour l’heure, l’argent généré par la nouvelle économie profite essen­tiellement à deux catégories qui souvent se rejoignent : « les détenteurs de capitaux et les propriétaires d’idées », confie-t-il à Kolhatkar. Or « le capital est moins équitablement réparti que le travail. Chacun de nous naît avec une capacité de travail, mais tout le monde ne naît pas avec un capital ». Le moyen d’inverser la tendance ? Investir dans un enseignement de qualité adapté à la nouvelle économie, estime Michael Araten, patron d’une entreprise qui a récemment ­rapatrié sa production de Chine. Il défend l’avenir d’un « capitalisme patriotique », dans lequel les entrepreneurs s’attacheront à servir les intérêts de la société.

La fille-cactus

Rym Mokhtari dit qu’elle aime bien qu’une histoire lui échappe, qu’elle entame sa propre vie une fois son crayon posé. Ainsi, lorsqu’elle a commencé par dessiner les premières planches d’Épines, elle jure qu’elle n’avait aucune idée de la fin. C’est l’histoire de la fille-cactus, une petite créature féminine dans une robe d’épines, qu’elle imagine « curieuse » et « entreprenante ». Courageuse aussi. « Ce qui est certain, c’est qu’elle veut explorer le monde extérieur. Elle désire être touchée, déshabillée, nous explique l’auteure. Elle prend des risques et elle est prête à en assumer les conséquences. » À nos yeux, tout cela finit mal, très mal. « Mais qui suis-je pour dire qu’elle n’avait pas envie d’être mangée ? » nous répond Rym.
Rym Mokhtari est algérienne. Elle fait partie de la trentaine d’auteurs arabes publiés dans Short. La nouvelle bande dessinée arabe. « Leurs histoires graphiques, profondément ancrées dans la vie quotidienne, reflètent avant tout l’envie de liberté et la recherche de nouvelles formes d’expression artistique », écrivent dans leur introduction ­Mohamed Bouabdallah, ­directeur de l’Institut français d’Égypte, et Elke Kaschl ­Mohni, du Goethe-­Institut du Caire. « Si elles ­dépeignent, avec naturel, des griefs ­sociaux et relaient les principales problématiques qui traversent aujourd’hui ces sociétés, l’ambition artistique n’abdique jamais devant l’engagement politique », poursuivent-ils. Ces deux responsables sont un peu les parrains de ce projet qui n’est à leurs yeux « ni un best of ni une anthologie ». Juste un avant-goût de la production foisonnante de cette nouvelle génération de dessinateurs arabes.
Pour Rym Mokhtari, tout a commencé en 2012, lors du Festival international de la bande dessinée d’Alger, le Fibda. Cette année-là, les organisateurs avaient eu la bonne idée d’inviter la plupart de ces jeunes auteurs qui ont, enfin, pu faire connaissance. Ils venaient de ­Beyrouth, du Caire, de Tunis, ­d’Amman, de ­Casablanca, de Bagdad, de Damas. Un an plus tôt, la révolte populaire s’était ­répandue, telle une onde de choc, à travers plusieurs pays du monde arabe. Comme des châteaux de cartes, des dictatures sanguinaires et paranoïaques vieilles de plusieurs décennies s’écroulaient en direct sous les yeux du monde, fasciné par ces « printemps arabes ».
Depuis, l’Égypte a renoué avec le régime militaire, la Libye est menacée d’éclatement alors qu’une terrible guerre fait toujours rage en Syrie. Rym, Shennawy, Mazen et les autres ont néanmoins gardé le contact, et pas seulement en souvenir de cette année 2012 où tout semblait encore possible. « Une bande dessinée arabe existe dans la mesure où nous sommes tous nourris de l’histoire et de l’actualité de nos pays. Bien que nous soyons tous différents, nous avons un socle commun : la langue, la religion et des destins historiques similaires », poursuit Rym, qui reconnaît néanmoins que, dans la bande dessinée, les références sont « forcément occidentales » Et, pour ce qui la concerne, asiatiques aussi (les mangas japonais, notamment), comme en témoigne la fille-cactus. « Beaucoup y ont vu une allégorie de la condition féminine. La femme comme proie, tout ça… Sûrement », s’amuse-t-elle. Mais on sent que ce n’est pas ça, ou du moins pas que ça. Elle ne veut pas nous en dire plus. Alors on s’interroge. Pour le plus grand bonheur de Rym Mokhtari. « Si un dessin ou une histoire que je fais amène quelqu’un à s’interroger, à être interloqué ou songeur, c’est inespéré. »

— Books
Avertissement : cette histoire se lit de droite à gauche en commençant par la case en haut à droite.

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Euler ou le sens de la formule

En géométrie, il y a les droites d’Euler, le cercle d’Euler et les angles d’Euler ; en analyse, les nombres d’Euler, la méthode d’Euler pour les équations différentielles et la constante d’Euler-­Mascheroni ; en topologie, la caractéristique d’Euler-Poincaré, issue du théorème de Descartes-Euler ; en théorie des nombres, l’indicatrice d’Euler ; dans le calcul des variations, l’équation d’Euler-­Lagrange ; en dynamique des fluides, les équations d’Euler. Au total, plusieurs dizaines d’objets, de formules, d’équations et de théorèmes, dans toutes les branches des mathématiques, portent le nom d’Euler, à qui on doit aussi un grand nombre de symboles couramment utilisés aujourd’hui, qu’il a introduits ou contribué à faire adopter : e pour la base des logarithmes naturels, i pour la racine carrée de -1, π pour le rapport de la circonférence d’un cercle à son diamètre, ∑ pour la somme, f(x) pour une fonction de x, Δ pour les différences finies, les notations sin, cos et sec pour les fonctions sinus, cosinus et sécante, et même les notations ABC et abc pour désigner, respectivement, les angles d’un triangle et les côtés qui leur sont opposés.
Deux formules d’Euler sont célèbres : S – A + F = 2, énonçant que le nombre de sommets d’un polyèdre moins le nombre d’arêtes plus le nombre de faces est égal à 2 (on sait aujourd’hui qu’elle ne vaut que pour la classe des polyèdres dits convexes) ; et surtout l’identité d’Euler (e + 1 = 0), souvent citée comme la plus belle des formules mathématiques. Comme le fait justement remarquer Paul Nahin, il ne s’agit en toute rigueur ni d’une équation ni d’une identité, puisqu’elle ne comporte aucune variable (1). Application de la « formule d’Euler » eix =­ cos(x) + i sin(x) dans le cas particulier où x est égal à π, elle lie d’une manière étonnante trois constantes fondamentales (e, π et i) et deux nombres tout aussi remarquables, 1 et 0. Pour cette raison, et parce qu’elle met en évidence des liens insoupçonnés entre l’algèbre, l’arithmétique, la géométrie, la trigonométrie et l’analyse, cette formule a souvent été un peu rapidement parée de qualités mystérieuses. Pour le vulgarisateur des mathématiques Keith Devlin, par exemple, elle « touche aux profondeurs de l’existence ».

Leonhard Euler est à placer aux ­côtés d’Archimède, Euclide, Newton et Gauss. Comme ce dernier, il est pourtant aussi peu connu en dehors du monde des mathématiques qu’admiré à l’intérieur de celui-ci. Il a effectué la totalité de sa carrière dans deux académies des Sciences, celle de Saint-Pétersbourg, créée par Pierre le Grand dans son effort pour moderniser la Russie, et celle de Berlin. Le roi de Prusse Frédéric II et l’impératrice de Russie Catherine II ont été ses patrons. Mais, dans les biographies de ces deux souverains, le nom d’Euler n’apparaît que rarement.
La plupart des anecdotes rapportées à son sujet proviennent des éloges publiés peu après sa mort en 1783 par Nicolas Fuss, son élève puis collaborateur, et par le marquis de Condorcet, l’un de ses contemporains qui connaissaient le mieux son œuvre. Euler, dit-on, connaissait l’Énéide par cœur et pouvait indiquer le premier et le dernier mot de chaque page de l’épopée de Virgile dans l’édition où il l’avait lue dans sa jeunesse. Une nuit où il était en proie à l’insomnie, il s’occupa l’esprit en calculant toutes les puissances, du carré à la sixième, des nombres jusqu’à 20 (selon Fuss) voire 100 (d’après Condorcet). En 1738, à l’âge de 31 ans, il perdit l’usage de son œil droit à la suite d’une infection. Dans les années qui suivirent, la vue de son œil gauche, atteint de cataracte, se dété­riora progressivement. Les complications d’une intervention chirurgicale effectuée en 1771 le plongèrent pour le reste de sa vie dans une obscurité presque totale. Or cette quasi-cécité n’eut aucun effet sur sa productivité torrentielle, qui au contraire s’accrut. Aidé par des collaborateurs qui transcrivaient ses propos et réalisaient certains calculs, Euler publia davantage au cours de ses dernières années, et certains travaux de cette époque comptent au nombre des plus remarquables.
Entamée en 1911, la publication de ses œuvres complètes est sur le point de s’achever. Dans son état actuel, elle comprend, rassemblés en plus de 80 volumes, 866 articles, mémoires et livres ainsi que plusieurs centaines de lettres souvent très longues : comme tous les savants de son temps, il entretenait une volumineuse correspondance avec ses collègues, et c’est souvent dans ses lettres que l’on trouve la première formulation des problèmes auxquels il s’est attaqué et des solutions qu’il leur a trouvées (2). La plupart de ces documents sont rédigés en latin, en français ou allemand et parfois en russe, toutes langues qu’Euler maîtrisait, tout comme d’ailleurs l’anglais. À cela s’ajoutent 12 carnets de notes totalisant 4 000 pages.

Il est resté actif jusqu’à la fin de sa vie – le jour de sa mort il s’employait à calculer l’orbite de la planète Uranus, qui venait d’être découverte par Herschel, et l’altitude à laquelle pouvaient monter des ballons à air chaud comme celui des Montgolfier. Mais la lecture des carnets les plus anciens montre que son génie, à l’instar de celui de la plupart des mathématiciens, a été précoce : « Une grande part de ce qu’il a réalisé au cours de sa longue vie, fait remarquer un de ses biographes, William Dunham, est sorti des projets qu’il esquissait dans ses années d’adolescence ».
La commémoration, en 2007, du tricentenaire de la naissance d’Euler a donné lieu à de nombreuses publications. En 2015, l’historien des mathématiques américain Ronald Calinger livrait une volumineuse biographie du mathématicien, de loin la plus complète et détaillée à ce jour.
Leonhard Euler naquit à Bâle en 1707. Son père était ministre de l’Église réformée, tout comme son grand-père maternel. Toute sa vie, il a conservé la nationalité suisse, un fort accent suisse allemand et la foi religieuse fervente de sa famille. Son destin a largement été déterminé par l’amitié entre son père et le mathématicien Johann (Jean) Bernoulli, membre de la dynastie des Bernoulli, qui est aux mathématiques ce que la famille Bach est à la musique. Le père d’Euler le destinait à la carrière ecclésiastique et c’est dans cet esprit qu’il l’avait inscrit à l’université de Bâle. Il eut toutefois l’occasion d’y suivre les cours de Johann Bernoulli, qui décela rapidement son génie. Euler se lia d’amitié avec ses fils Johann, Nicolas et Daniel, plus particulièrement ce dernier. Un de ses premiers travaux est un mémoire présenté dans le cadre d’un concours lancé par l’Académie des sciences de Paris sur la question de l’emplacement optimal d’un mât de navire, qui inaugurait une longue série de travaux sur l’architecture navale. Euler, qui n’avait jamais vu d’autres bateaux que ceux naviguant sur le Rhin, obtint le 2e prix.

Recruté par l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, qui faisait largement appel à des savants étrangers, Daniel Bernoulli s’employa à l’y faire entrer. Le jour même de son arrivée, l’impératrice Catherine Ire, veuve de Pierre le Grand, décédait. Avec la régence s’ouvrit une période d’incertitudes à laquelle l’accession au trône d’Anne mit heureusement fin. À l’instar de celles de Paris et de Berlin ou de la Royal Society de Londres, l’Académie des sciences russe se voulait à la fois un lieu de production du savoir et un instrument au service des grands desseins du souverain. Comme il le fit plus tard à Berlin, Euler, qui avait rapidement appris le russe, s’y livra donc, en lien avec ses investigations mathématiques, à des recherches dans des domaines tels que l’astronomie, les techniques de navigation et de construction navale, l’ingénierie des matériaux, l’hydraulique, la balistique, l’armement, la géographie ou la cartographie.
En 1734, il épousa Katharina Gsell, la fille d’un peintre de cour d’origine bâloise qui avait été engagé par Pierre le Grand. Elle lui donna treize enfants, dont cinq atteignirent l’âge adulte et trois seulement lui survécurent. Au bout de quatorze ans, le retour de l’instabilité politique à la mort de l’impératrice Anne le détermina à accepter l’offre du roi de Prusse Frédéric II de rejoindre l’Académie des sciences de Berlin. Il y resta vingt-cinq ans. Frédéric II n’avait aucune considération pour les mathématiques et aimait s’entourer de philosophes français et de brillants libres penseurs comme Voltaire. Conscient qu’il détenait en la personne d’Euler le joyau de son académie, il le traitait cependant avec dédain et cruauté – en référence à son œil blessé, il l’appelait son « cyclope de géomètre » – parce qu’il le trouvait ennuyeux, trop sérieux et trop pieux. De fait, conformément à l’habi­tude protestante, Euler lisait chaque soir quelques pages de la Bible à sa famille. Il n’aimait guère la vie de cour et, lorsqu’il était invité au théâtre, il emportait avec lui son carnet de notes. Son expérience de la Russie l’avait rendu peu enclin à s’exprimer en public. À l’impératrice douairière qui lui demandait les raisons de son silence en compagnie, il répondit : « Madame, c’est parce que je viens d’un pays où, quand on parle, on est pendu. »
Au cours de ses années berlinoises, il s’est trouvé impliqué dans une des plus célèbres querelles scientifiques du XVIIIe siècle. Ronald Calinger y consacre de nombreuses pages, relatant en détail ses multiples épisodes et rebondissements. La querelle portait sur la pater­nité de la découverte du principe de moindre action, formulé par le Français Pierre Louis Moreau de Maupertuis, président de l’Académie de Berlin, dans les termes suivants : « Lorsqu’il arrive quelque changement dans la nature, la quantité d’action employée pour ce changement est toujours la plus petite qu’il soit possible. » Par ses calculs sur les minima et les maxima, Euler avait contribué à l’élaboration de ce principe, dont il présentait toutefois généreusement Maupertuis comme l’inventeur. Un mathématicien associé de l’Académie nommé König prétendit que l’idée avait été volée par Maupertuis à Leibniz, qui l’aurait énoncée dans une lettre. Au terme d’une série de violentes polémiques, Maupertuis et Euler obtinrent gain de cause. Mais parmi les critiques les plus acharnés de Maupertuis figurait Voltaire. Contre la volonté de Frédéric II, il publia un écrit satirique où il raillait le président de l’Académie et qui eut beaucoup de succès.

Lorsqu’il fallut songer à remplacer Maupertuis dont la santé se détériorait, c’est au Français d’Alembert que le souverain offrit (sans succès) la présidence de l’Académie, plutôt qu’à Euler, qui exerçait de facto les responsabilités liées à cette fonction. Mais ce dernier avait conservé d’excellentes relations avec l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, pour laquelle il avait continué à travailler. Lorsque, au cours de la guerre de Sept Ans opposant la Russie et la Prusse, sa propriété de Charlottenburg fut dévastée par les troupes cosaques, le général à l’origine de l’opération le fit généreusement indemniser. Il fut d’ailleurs remboursé une ­seconde fois par l’impératrice Catherine II, montée sur le trône en 1762, sans doute dans l’intention de le faire revenir en Russie.
Ce qu’il fit quatre ans plus tard. Si loyal qu’il fût envers la Prusse, l’antipathie de Frédéric II lui était en effet devenue très pénible (3). Et c’est avec un grand plaisir qu’il retrouva le pays où sa carrière avait commencé. Les dix-sept dernières années de sa vie, à Saint-Pétersbourg, furent marquées par une série de malheurs : la perte quasi totale de son œil valide ; l’incendie de sa maison (construite, en bois comme beaucoup de demeures de la ville), dont il réchappa grâce au courage d’un ami qui l’arracha aux flammes, et dans lesquelles disparut sa bibliothèque (mais heureusement pas ses manuscrits) ; enfin la mort de sa femme, en 1773. Résolu à ne pas ­dépendre de ses enfants pour sa vie pratique et le gestion quotidienne de sa maison, il ne tarda pas à se remarier. Trois ans plus tard, malgré les réticences de ses enfants préoccupés par leur héritage, il épousait la demi-sœur de sa femme décédée.
Surnommé par ses contemporains « l’analyse incarnée », Euler, en consolidant et en intégrant les travaux de Newton et de Leibniz, a largement contribué à faire du calcul infinitésimal (calcul différentiel et intégral) ce qu’il est aujourd’hui. C’est à lui que l’on doit la première définition moderne de la fonction, jusque-là appréhendée en termes géométriques à partir de la courbe qui l’exprime : « Une fonction de quantité variable est une expression analytique composée, de quelque manière que ce soit, de cette même quantité et de nombres, ou de quantités constantes. » Il a contribué à la naissance de plusieurs sous-branches des mathématiques faisant appel à l’analyse : le calcul des variations, la théorie des équations différentielles, les fonctions de variables complexes, la théorie analytique des nombres. En théorie des nombres, beaucoup de ses apports concernent les séries infinies et les nombres premiers. Il a ­résolu le « petit théorème de Fermat » par trois méthodes différentes, ainsi que le problème connu sous le nom de « problème de Bâle » en établissant, à l’aide de plusieurs démonstrations de plus en plus solides, que la série des inverses des carrés des nombres entiers 1 + 1/2² + 1/3² + 1/4² + 1/5²… est égale à π²/6. Il a résolu par la négative le « problème des ponts de Königsberg » – existe-t-il un chemin permettant de passer une et une seule fois sur les sept ponts de la ville et de revenir à son point de départ ? Ce faisant, il a jeté les bases de la théorie des graphes.
Fort de ses singulières capacités de calcul et de la facilité avec laquelle il jouait avec les formules, Euler pratiquait en mathématique un style inductif. Sur la base d’observations, il commençait par établir un résultat numérique et par avancer une hypothèse, avant de vérifier celle-ci puis de l’étayer. Comme celles de tous les mathématiciens de son époque, ses démonstrations manquent parfois de la rigueur qu’on exige aujourd’hui. Mais les résultats qu’il a obtenus et les méthodes qu’il a mises au point ont pu s’incorporer sans difficulté dans le savoir des siècles ultérieurs.
Un trait qui distingue Euler de tous les autres mathématiciens est l’incomparable clarté de ses exposés qui fait de ses trois traités d’analyse, de calcul différentiel et d’algèbre, des modèles de didactisme. « Lorsqu’il publiait un mémoire sur un objet nouveau, relève Condorcet, il exposait avec simplicité la route qu’il avait parcourue, il en faisait observer les difficultés ou les détours ; et après avoir fait suivre scrupuleusement à ses lecteurs la marche de son esprit dans les premiers essais, il leur montrait ensuite comment il était parvenu à une route plus simple : on voit qu’il préférait l’instruction de ses disciples à la petite satisfaction de les étonner ».
Ce don pour l’explication se manifeste dans les célèbres Lettres à une princesse d’Allemagne rédigées, en français, pour l’instruction de la princesse Frédérique Charlotte de Brandebourg-Schwedt et rassemblées dans un livre qui connut un grand succès dans toute l’Europe. Dans l’esprit des Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle qui ont été une de ses sources d’inspiration, Euler s’y livre à un brillant exercice de vulgarisation. En termes accessibles, il y explique la gravitation, les mouvements des astres, la mécanique des marées, les phénomènes optiques, acoustiques et ce que l’on savait à l’époque de l’électricité et du magnétisme.

On trouve aussi dans l’ouvrage d’abondantes considérations ­philosophiques et théologiques. Convaincu que, en soutenant le primat de la raison même dans les matières ­religieuses, la ­philosophie de Leibniz et de son ­disciple Wolff conduisait à l’athéisme, Euler y critique vigoureusement la doctrine leibnizienne des monades. Combinant rigueur de raisonnement, appli­cation du calcul à l’étude des ­phénomènes ­physiques, talent ­pédagogique et réflexion d’inspiration ­religieuse, les Lettres à une princesse d’Allemagne sont très ­représentatives, sinon du génie d’Euler (qu’illustrent bien mieux ses écrits ­mathématiques) à tout le moins de sa vision du monde et de la vie.
Un immense mérite d’Euler a été d’appliquer les puissants outils des ­mathématiques à l’étude des phénomènes physiques. Il l’a fait avec succès en astronomie, par exemple dans ses études sur la théorie lunaire, qui, en ­autorisant des prédictions assez précises sur les mouvements de la Lune dans le cadre du fameux « problème des trois corps (que l’on sait aujourd’hui impossible à résoudre analytiquement), ont permis d’améliorer les tables lunaires, principal moyen de calculer les longitudes en mer avant la mise au point du premier chronomètre de marine fiable. En mécanique des fluides, les équations d’Euler ont servi de base à celles de Navier-Stokes, qui prennent en compte, en plus, la viscosité.
Mais les Lettres mettent aussi en lumière la nature et les limites de sa contribution aux sciences appliquées. « Euler, fait remarquer l’historien des mathématiques ­soviétique Adolf P. Youschkevitch, était en premier lieu un mathématicien. [Avant tout] il tentait d’exprimer les problèmes physiques en termes mathématiques ; et, lorsqu’il avait trouvé une idée mathématique pour le résoudre, il la développait systématiquement et la généralisait. » On lui a donc reproché de s’être intéressé à certains problèmes uniquement pour ce qu’ils offraient de possibilités de faire progresser la science du calcul, et, dit Condorcet, « d’avoir quelquefois prodigué son calcul à des hypothèses physiques, ou même des principes métaphysiques, dont il n’avait pas assez examiné la vraisemblance ou la solidité ».

Les concepts physiques qu’il utilisait ne sont de fait plus toujours les nôtres. S’il a défendu et contribué à consolider par le calcul les lois de Newton, Euler, refusant comme ­Descartes l’idée d’action à distance, pour expliquer la pesanteur et la gravitation (comme d’ailleurs les phénomènes optiques et acoustiques), faisait appel à la notion d’éther, présente jusque dans l’électrodynamique classique de Maxwell mais abandonnée depuis Einstein. Défendant, contre Newton, une théorie non pas corpusculaire mais ondulatoire de la lumière, il a identifié le lien entre couleur et longueur d’onde et montré qu’il était possible de corriger les aberrations chromatiques des lentilles en employant des verres d’indices de ­réfraction différents. Mais, de son point de vue, la lumière était composée d’ondes longitudinales, à la manière des ondes acoustiques, non d’ondes ­transversales, comme elle l’est en réalité. Sa théorie de la musique, fondée sur l’idée que tous les rapports musicaux peuvent être construits en utilisant uniquement les nombres 2, 3 et 5 ­– « trop mathématique pour les musiciens et trop musicale pour les mathématiciens », reconnaît ­Nicolas Fuss –, a été rendue caduque par les ­travaux ultérieurs d’acousticiens et de physiologistes comme Helmholtz.
Contrairement à Newton, méfiant jusqu’à la paranoïa à l’égard de ses collègues, ou Gauss, qui refusait souvent de communiquer ses trouvailles, Euler ne déclinait jamais une offre de collaboration et reconnaissait volontiers le mérite du travail des autres. À plusieurs reprises, il laissa même délibérément à d’autres l’honneur de découvertes qu’on aurait légitimement pu lui attribuer. Lorsque des querelles scientifiques l’opposèrent à d’autres savants, elles conservèrent toujours un ton très courtois. Ce fut le cas sur le sujet des cordes vibrantes avec d’Alembert, qui finit par nouer une amitié solide avec Euler.
Euler n’était pas sans faiblesses. À Berlin comme à Saint-Pétersbourg, il négocia toujours férocement son salaire. Lors de son second séjour en Russie, il s’évertua à obtenir de Catherine II des positions avantageuses pour ses fils, qu’ils obtinrent, et des titres nobiliaires, qu’elle leur refusa. S’il était très attaché à ses petits-enfants, avec lesquels il jouait volontiers et qu’il emmenait au spectacle de marionnettes, on peut s’interroger sur ses sentiments envers sa première femme. Même à une époque où, ­observe ironiquement Calinger, l’absence de référence à l’épouse était le signe d’un mariage heureux, le peu de mentions de Katharina dans sa correspondance est assez étrange. Dans l’ensemble, l’image que nous avons de lui est cependant celle d’un homme paisible, bon, simple et équilibré, pas du tout celle d’un ­génie tourmenté ou d’une personnalité étrange au bord de la folie comme l’ont semble-t-il été certains grands mathématiciens des XIXe et XXe siècles.

«Euler, disait Arago, calculait sans aucun effort apparent, comme les hommes respirent, comme les aigles se soutiennent dans les airs ». Il était doté d’une capacité de concentration hors du commun qui lui permettait de travailler sur les sujets les plus ardus « un enfant sur les genoux, un chat sur l’épaule », notait un témoin. Mais ce savant tranquille, dont Laplace dira fameusement « Lisez Euler, lisez Euler, c’est notre maître à tous », était un aventurier de l’esprit. Lorsque, foudroyé en pleine activité par une hémorragie cérébrale, il « cessa de calculer et de vivre » (Condorcet), on peut penser qu’il mourait sans angoisse, parce qu’il croyait à la survie de l’âme, mais aussi sans regret, parce qu’il avait eu une existence illuminée par une expérience unique. « Si l’on considère le champ intellectuel qui s’ouvrait devant Euler, écrira en 1939 le mathématicien suisse Andreas Speiser, et le succès continu de ses travaux, on se dit qu’il a dû être le plus heureux des mortels. »

 

Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié en 2008 Le Cinquantième Parallèle. Petit essai sur les choses de l’esprit (L’Harmattan). Cet article a été écrit pour Books.

Requiem pour le brouillard londonien

«Londres. La session judiciaire de la Saint-Michel vient de se terminer, et le Lord Chancelier siège à Lincoln’s Inn Hall. Implacable temps de novembre. Autant de boue dans les rues que si les eaux du Déluge venaient tout juste de se retirer de la surface de la terre et qu’il n’était pas exceptionnel de rencontrer un mégalosaure de quarante pieds de long se dandinant comme un lézard éléphantesque pour gravir la colline de Holborn. La fumée tombe des tuyaux de cheminée en une bruine molle et noire, traversée de flocons de suie aussi larges que des flocons de neige adultes, dont on pourrait croire qu’ils portent le deuil du soleil. » (1)
Les lignes sur lesquelles s’ouvre le ­roman Bleak House, de Charles Dickens [dont le titre a parfois été traduit par La Maison d’Âpre-Vent], évoquent un phénomène propre au climat ­anglais, qui a duré depuis l’époque élisabéthaine jusqu’au début des années 1960, avec un pic dans les dernières années du XIXe siècle. Cet épais brouillard de Dickens en était venu à caractériser Londres au point que les visiteurs étrangers l’attendaient et se sentaient un peu floués s’il n’était pas au rendez-vous. Quand le président du Conseil des ­ministres de l’Union soviétique Nikolaï Boulganine se rend en visite officielle à Londres en 1956, il a eu le tact de féliciter ses hôtes – de façon certes un peu prématurée – sur les changements qu’a apportés au climat londonien la toute récente loi sur la qualité de l’air : « Il me semble que le brouillard londonien appartient désormais au passé. » Mais, dans les louanges de Boulganine sur le ciel bleu et pur et les journées ensoleillées de Londres, on sent malgré tout une pointe de décep­tion. Londres sans le brouillard n’est plus vraiment Londres.
En quoi consistait exactement ce brouillard londonien dont certains d’entre nous gardent encore du fond de leur lointaine enfance un souvenir à la fois terrifiant et enchanteur ? Le long des quais de la Tamise, la brume était si dense qu’on ne pouvait même pas distinguer nos menottes emmitouflées. Le brouillard créait un monde sens dessus dessous à la Lewis Carroll, tout d’anarchie et de fantaisie, où les contrôleurs de bus marchaient devant leurs véhicules pour les guider à travers l’opacité. Un homme qui conduisait un éléphant de cirque pour un spectacle de Noël s’était perdu sur Haymarket.

En 1952, lors d’un épisode presque exagérément symbolique, la ­brume s’était insinuée dans la Chambre des communes, et il avait fallu expédier les affaires d’État dans la panique. Une représentation de La Traviata avait dû être interrompue parce que le public ne pouvait plus voir la scène. Le chanteur et humoriste Bob Hope, dans un spectacle des années 1950 à Londres, plaisantait : « Excusez mon retard. Je me suis perdu dans le brouillard… J’ai voulu héler un taxi, mais je ne trouvais pas ma bouche. » L’« obscurité visible » de Milton prend une nouvelle signification quand Bob Hope distingue ­vaguement une lumière qui brille dans le brouillard et s’avère être le bout de sa cigarette.
Dans sa passionnante étude très documentée, Christine Corton souligne tout ce que l’histoire du brouillard londonien a de cocasse et de sympathique, mais en même temps d’inquiétant et d’apocalyptique. Elle rappelle que Londres était exposé au brouillard parce qu’il était situé dans une cuvette entourée de collines emprisonnant l’humidité et la brume. Avec la lente expansion de la ville au Moyen Âge et sous les Tudors, au XVIe siècle, le problème est aggravé par les fumées polluantes des feux de bois et les émanations désagréables provenant de la combustion du « charbon de mer » – un charbon issu de gisements sous-­marins, récolté sur les plages et acheminé à Londres pour des usages domestiques et commerciaux. La reine Élisabeth Ire s’était dite « fort ­peinée et contrariée par le goût et la fumée du charbon de mer » – une déclaration royale en faveur de l’environnement en avance de quelques siècles sur les diatribes du prince Charles.
Lorsque le diariste John Evelyn publie en 1661 sa fulminante dénonciation de la pollution londonienne, Fumifugium: or The Inconvenience of the Aer and Smoake of London Dissipated (« Fumifugium, ou le désagrément résultant de la dissipation de l’air et de la fumée de Londres »), le mal est déjà fait. Londres commence à être enveloppé dans ce qu’Evelyn ­décrit comme « des nuages de fumée et de soufre, pleins de puanteur et d’obscurité » – un phénomène dont certains d’entre nous gardent encore à ce jour le souvenir.

Il y a toujours eu des gens pour savourer l’étrangeté des brouillards londoniens, lesquels s’étaient densifiés tout au long des XVIIIe et XIXe siècles. C’est avec délectation que lord Byron évoque ainsi dans Don Juan « la jungle des clochers, se hissant pour/ Passer à travers leur baldaquin de charbon ;/ Une coupole énorme et brune, qui couronne/ La tête d’un dément : c’est la ville de Londres. » (2)
Les brouillards de Londres n’étaient déjà plus jaunâtres en raison du soufre qu’ils contenaient, mais brun-gris, voire noirs, assombris par les particules de suie qui flottaient dans l’atmosphère. Ce phénomène était dû pour partie à la pollution industrielle, mais surtout à la prolifération des cheminées et des fourneaux à charbon dans une ville où la population ne cessait d’augmenter. Quand l’écrivain Thomas Carlyle arrive à Londres en 1824, il écrit à son frère resté au pays : « Oh, si notre père pouvait voir Holborn dans le brouillard ! Couvé par cette vapeur noire, exactement comme de l’encre liquide. » On avait commencé à parer la brume londonienne d’affectueux qualificatifs romantiques, comme si elle représentait une sorte de prodige. Une obscurité d’encre enveloppait la ville tout entière. Comme l’observe Carlyle, « l’épaisse fumée obscurcit un espace de 30 miles carrés ».
Ceux qui ont connu les brouillards londoniens n’oublieront jamais leur goût à la fois âcre et légèrement douceâtre, écœurant. Les toux hivernales produisaient souvent des crachats noirs, avec de petits grains de suie dans les glaires. Le fait est qu’on ingurgitait du brouillard ; il était ­devenu une sorte d’aliment, comme Joseph Haydn le constata à son arrivée à Londres en 1791, lorsqu’il se trouva face à un brouillard « si épais qu’on ­aurait pu l’étaler sur une tartine ». Dans un chapitre particulièrement passionnant, Christine Corton remonte à l’origine de l’expression « purée de pois », une façon gentille et affectueuse de désigner le brouillard londonien pour en apprivoiser l’épouvante. « Purée de pois » fait son entrée dans l’Oxford ­English Dictionary en 1849, citation d’Herman Melville à l’appui. La purée de pois en question n’était pas confectionnée avec des petits pois frais du jardin mais avec des pois cassés qui donnaient au potage sa teinte brun jaunâtre. La soupe de pois cassés et sa cousine, la bouillie de pois, constituaient l’alimentation de base du prolétariat urbain de Londres. L’idée sous-jacente était que le brouillard-purée de pois remplissait l’estomac.
Il existait d’autres façons familières de nommer ce phénomène qui revenait sans surprise tous les hivers. Par exemple le « lierre de Londres », ­expression ­popularisée par Dickens dans Bleak House, où il parle du brouillard comme d’une plante grimpante, ­fuligineuse, parasite, toxique, menaçant d’étouffer la structure de la ville.

On employait aussi une expression au sens plus douteux, la « particulière de Londres », qui figure dans le premier dictionnaire systématique d’argot, publié entre 1890 et 1904 par S. Farmer et W. E. Henley. Ils y commentent l’usage de « particulière » dans le sens de « maîtresse », « laissant peut-être entendre, observe Christine Corton, que le brouillard inspirait aux Londoniens des sentiments aussi contradictoires que ceux qu’éprouvent les hommes mariés vis-à-vis de leurs aventures extraconjugales ». Il est vrai que le « brouillard complice », comme le qualifie Henry James dans un article consacré à Londres, pouvait « protéger et favoriser » les amours illicites.
La sympathique liste de romans d’amour dans le brouillard que dresse Christine Corton culmine avec L’Amour et M. Lewisham, de H. G. Wells. Dans ce roman, écrit en 1899 mais situé dans les années 1880, le héros, officiellement engagé dans une relation, tombe sur son premier amour à une séance de spiritisme. Alors qu’ils se promènent dans les rues, leurs retrouvailles sont protégées par « d’épais brouillards […] faisant de chaque mètre de trottoir une chambre inviolable. Sublimes brouillards, sources de joie extrême ! Grâce à eux, il cessait d’être publiquement répréhensible pour deux jeunes gens de se hâter bras ­dessus bras dessous, et l’on pouvait oser, avec une audace variable, mille choses impru­dentes et significatives, et caresser une petite main […]. » (3)
Le brouillard londonien comme cata­lyseur et stimulant, comme aiguillon de l’érotisme. Mais, Christine Corton le rappelle à juste titre, l’homme dans ces circonstances devait avoir un rôle protecteur. Il ne faisait pas bon pour une femme de marcher seule dans le brouillard, car elle risquait de se faire agresser, violer ou assassiner.
On constate que les écrivains britanniques s’essaient depuis peu à un nouveau genre, la « littérature de déambulation », dont les principaux représentants sont Iain Sinclair et Robert Mac­farlane. Il s’agit de livres dans lesquels l’auteur se promène en ville et à la campagne en ruminant ses pensées. Le livre sensible de Christine Corton relève presque de cette catégorie, par l’attention qu’il porte aux effets psychologiques de la météo et de l’environnement. Il possède d’évidents points communs avec Nightwalking (« Errances nocturnes »), de Matthew Beaumont, une étude littéraire des flâneries nocturnes dans Londres et un lien encore plus étroit avec Weatherland: Writers and Artists Under English Skies (« Le pays du temps : écrivains et artistes sous les cieux anglais »), d’Alexandra Harris. Christine Corton et Alexandra Harris montrent toutes deux que Dickens file la métaphore du brouillard londonien pour parler de l’engorgement du système judiciaire britannique, de l’inertie de la Cour de la Chancellerie et, plus généralement, de la pitoyable paralysie du jugement humain. Pour Dickens, le brouillard est synonyme de confusion mentale et de corruption, d’abolition du sens moral. Le critique John Ruskin voyait lui aussi un rapport entre brouillard et aveuglement spirituel. Ces « particulières londoniennes », affirma-t-il en 1884 lors d’une conférence intitulée « Le nuage d’orage du XIXe siècle », constituaient une punition divine puisque « dans le brouillard, l’air lui-même est pur, mais on choisit d’y mêler de la saleté et de s’étouffer dans sa propre crasse ».
Que pouvait-on faire contre ces brouillards meurtriers ? Les plaintes s’accumulaient. On proposait sans cesse des solutions, mais toujours en vain. Dès le XVIIe siècle, John Evelyn avait proposé d’interdire à Londres les activités qui produisaient des émanations et de créer une zone sans fumée entourée de plantes aromatiques et de haies. Il raconte dans son journal que le roi Charles II approuvait cette idée et qu’un projet de loi visant à limiter ces nuisances avait été rédigé. Puis on n’en entendit plus parler.
Les récriminations contre la pollution atmosphérique de Londres se multiplient au fil du XIXe siècle. Alors que les brouillards londoniens deviennent de plus en plus denses et fréquents, on invoque les graves menaces qu’ils font peser sur la santé publique et la désorganisation de la vie urbaine qu’ils ­engendrent. On constate une surmortalité de 200 % lors de l’épisode de brouillard de 1879. Mais toutes les tentatives pour légiférer contre les émissions de fumée sont systématiquement bloquées par le lobby pro-industriel du Parlement. Et comme les banlieues de Londres s’étendent et que chaque maison y est équipée d’une cheminée à charbon crachant de la fumée, personne ne veut donner l’impression de s’en prendre au foyer, centre névralgique de la famille anglaise.
Dans son analyse du brouillard londonien comme symptôme de l’inertie intéressée qui domine la vie publique anglaise, Christine Corton tombe sur une merveilleuse série de romans consacrés à la « malédiction de Londres », dont le plus séduisant est The Doom of the Great City: Being the Narrative of a Survivor, Written A.D. 1942. (« La mort de la grande ville. Récit d’un survivant, écrit en 1942 après J.-C. »). Ce roman d’anticipation de William Delisle Hay, publié en 1880, raconte l’histoire d’un brouillard noir cataclysmique qui s’abat sur Londres en 1882 et détruit toute vie dans la capitale.

Mais, à côté des prophètes de malheur, on trouve aussi des aficionados du brouillard, en particulier ces artistes qui viennent à Londres précisément pour les singulières fluctuations de sa météo. Eugène Delacroix, tout d’abord, qui, à son arrivée à Londres en 1827, est ravi de découvrir que « le soleil est encore d’une nature particulière. C’est continuellement un jour d’éclipse », comme il l’écrit à son ami d’enfance Félix Guillemardet. Whistler, qui vit à Londres depuis 1859, dit des brouillards londoniens : « Je suis leur peintre. » Son attitude quasi possessive à l’égard du brouillard est particulièrement manifeste dans Nocturne gris or, Piccadilly (1881-1883), une toile mettant en valeur ce mélange de flou et de luminosité qui rendait Londres dans la brume si poétique. Il écrit : « Les taudis disparaissent dans le ciel assom­bri, les hautes cheminées ­deviennent des campaniles, les entrepôts, des palais dans la nuit ; la ville tout entière est suspendue dans les cieux, et la féerie se dévoile devant nous. » Londres devient presque Venise dans cette scène de transformation magique de l’atmosphère.
Quand Monet arrive à Londres une décennie plus tard, à l’automne 1899, il prend une chambre au cinquième étage de l’hôtel Savoy, qui donne sur la Tamise. Il séjournera encore deux fois au Savoy et y réalisera 34 tableaux du pont de Charing Cross et 48 de celui de Waterloo, qui montrent le plus souvent le fleuve dans un halo de brume. « Dans Londres, par-dessus tout ce que j’aime, c’est la brume, écrit Monet. Sans le brouillard, Londres ne serait pas une belle ville. C’est le brouillard qui lui donne son ampleur magnifique. » Le smog est au cœur de son ambitieux projet, peindre les ponts de la Tamise. Il reviendra plus tard à Londres juste pour revoir le brouillard : « En me ­levant, j’étais terrifié de voir qu’il n’y avait ­aucun brouillard, pas même l’ombre de brume ; j’étais anéanti, toutes mes toiles seraient fichues. Mais petit à petit, les cuisines se sont allumées, et la fumée et la brume sont revenues. »
En un sens, le brouillard londonien était devenu un cliché. C’est en tout cas ainsi que le considérait Oscar Wilde. Il ironisait en 1891 sur la façon dont l’art avait réinventé le smog et accusait les impressionnistes d’avoir conféré un prestige nouveau aux excentricités du climat londonien, une chose jugée ­banale pendant des siècles et à laquelle personne ne prêtait d’attention particulière. « Maintenant, il faut l’avouer, nous en avons à l’excès. Ils sont devenus le pur maniérisme d’une clique, et le réa­lisme exagéré de leur méthode donne la bronchite aux gens stupides. Là où l’homme cultivé saisit un effet, l’homme d’esprit inculte attrape un rhume. » (4)
En dépit d’Oscar Wilde, les artistes continuaient d’affluer. L’infatigable Christine Corton exhume l’exemple merveilleux de l’artiste japonais ­Yoshio Markino, qui avait passé quatre ans à San Francisco à peindre la brume défer­lant de l’océan à certaines époques de l’année. Insatisfait de son travail en Amérique et sous l’influence de ­Turner, Markino s’était installé en Angleterre en 1897. Comme Monet, il estimait que les brumes et les brouillards faisaient partie intégrante de la ville : « Londres sans brume serait comme une mariée sans trousseau. J’aime les brouillards épais autant que les brumes d’automne. » Et il aimait tout particulièrement leurs effets sur l’affreuse brique noire et jaune des bâtiments, qui produisaient une harmonie inattendue. La reproduction en couleurs de la toile délicatement suggestive de Markino, Brouillard : dames traversant Piccadilly, l’une des illustrations particulièrement bien choisies de Christine Corton, fait regretter que l’on ne puisse voir exposée l’intégralité de ses dessins sépia et de ses aquarelles.
Les protestations de la population et les tentatives pour juguler le smog allaient croissant. La loi de 1891 sur la santé publique à Londres prévoyait des mesures de réduction des émissions de fumée. Les usines et les ateliers ­devaient absorber leurs propres émanations, et « toute cheminée rejetant de la fumée noire sera considérée comme une nuisance ». Le peintre William Blake Richmond, manifestement moins sensible que Monet au charme des paysages fluviaux dans la brume, fonda la très dynamique Association pour la ­réduction des fumées de charbon en 1899, qui incitait les contribuables à faire pression sur les autorités afin qu’elles poursuivent les contrevenants – un premier exemple de mobilisation locale en faveur de l’environnement. Au cours des premières années du XXe siècle, les jours de smog avaient commencé à diminuer. En 1905, 1906 et 1908, on en avait compté moins de vingt. Mais le smog fit un retour en force après la Première Guerre mondiale.
En novembre 1921, la ville connut le brouillard le plus dense depuis des années, une purée de pois à l’ancienne qui dura cinq jours. Les anecdotes concernant cet épisode sont légion. La cathé­drale Saint-Paul avait choisi comme lecture du jour « Je suis la ­lumière du monde » alors que l’église elle-même était plongée dans l’obscurité, sa chaire disparaissant dans la pénombre. Et deux femmes qui n’arri­vaient pas à retrouver le chemin de chez elles reçurent l’aide d’un homme qui allait dans leur direction et s’avéra être un aveugle de guerre.

En janvier suivant, un autre brouillard colossal s’abattit sur Londres, le King Fog, comme il fut surnommé dans une lettre au Times, un smog ­sinistre que l’on pouvait voir « avancer comme un mur sombre qui occultait la totalité du ciel à l’est. Le passage d’un brillant soleil à une dense obscurité fut en beaucoup d’endroits instantané ». C’était le brouillard version ­moderniste ; les écrivains mettaient à profit l’imprévisibilité des changements météorologiques pour décrire le bouleversement du monde urbain en général. Dans La Terre vaine, T. S. Eliot décrit Londres comme une « Cité fantôme/ Sous le fauve brouillard d’une aurore hivernale » (5).

Ces échos du brouillard londonien dans la littérature font le bonheur de Christine Corton, qui les évoque avec talent. Tout comme Alexandra Harris dans Weatherland, elle s’attarde sur le roman Party Going (« Fêtards »), de Henry Green, nom de plume de Henry Vincent Yorke, issu d’une famille d’industriels des Midlands, dont les romans décrivent sombrement le délabrement des structures sociales de son époque. Party Going, publié en 1939, raconte l’histoire d’un groupe de jeunes gens de bonne famille doués et élégants qui doivent prendre le train pour aller à une fête sur le continent mais se retrouvent coincés par le brouillard dans une gare de Londres. Green possède un style elliptique : « BROUILLARD terriblement dense ; dérangé, un oiseau percute une balustrade et tombe lentement à ses pieds, mort. » Cet incipit surréaliste du roman exprime la perte de force morale de l’intelligentsia londonienne. Dans ce contexte, le brouillard londonien ­devient synonyme d’instabilité. On n’est pas surpris d’apprendre que l’annonce, en ­décembre 1938, de l’abdication d’Édouard VIII afin qu’il puisse épouser Wallis Simpson, sa maîtresse américaine deux fois divorcée, s’est produite un jour de brouillard particulièrement sinistre. Et la fameuse évocation du smog dans le roman policier de Margery Allingham La Nuit du tigre constitue un curieux oubli de la part de Christine Corton :
« — Ce n’est peut-être que du chantage, dit l’homme dans le taxi, optimiste.
Le brouillard avait l’aspect d’une couverture couleur safran, imbibée de glace. Il était resté suspendu sur Londres toute la journée et commençait enfin à descendre. Le ciel était jaune comme un chiffon à poussière, et le reste était noir, granuleux, avec du gris en relief où luisait de temps à autre un éclat vif, mouillé et verdâtre, quand un policeman se retournait. » (6)
Et de fait, 1952, année de publication du roman d’Allingham, marque un tournant important. Après un brouillard d’après-guerre particulièrement dévastateur en 1948, suivi par un épisode encore plus long en 1952 qui provoque un chaos dans les transports et aurait fait plusieurs milliers de morts, les Britanniques perdent patience. En 1956, après des manifestations véhémentes, la loi sur la qualité de l’air entre en vigueur et des zones sans fumée sont finalement imposées dans tout Londres. La dernière purée de pois d’importance a lieu en 1962.
La génération suivante « ne connaîtra jamais les voiles de brouillard chargés de carbone, les briques couvertes de suie, les troncs d’arbres noircis sur fond de printemps », prophétisait H. G. Wells il y a un siècle. Les brouillards londoniens marquent bel et bien une césure générationnelle entre ceux qui n’ont jamais connu ces jours d’une ineffable singularité et ceux qui en gardent un lointain souvenir.

 

— Cet article est paru dans la NYRB le 9 février 2017. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

La double peine des juifs de Theresienstadt

Le camp de concentration de Theresienstadt [ou Terezín], situé à une soixantaine de kilo­mètres au nord de Prague, occupe une place unique dans le dispo­sitif d’extermination des nazis. Bien que sa principale raison d’être soit de regrouper les juifs de Tchécoslovaquie, d’Autriche et d’Allemagne en vue de leur déportation vers les camps de la mort en Pologne, les nazis le présentent au monde extérieur comme une colonie juive gouvernée par ses habitants afin de faire croire qu’ils débarrassent la société allemande des juifs de ­manière ­humaine et civilisée. Le camp possède sa propre administration, composée de ­déportés juifs qui, sous le contrôle ­absolu des SS, doivent mener à bien ces deux ­missions à la fois. Et c’est ce qui fait de ­Theresienstadt, comme le souligne l’écrivain et historien tchèque H. G. Adler, « la plus horrible des danses macabres de l’histoire de la persécution des juifs sous Hitler ».
Commençons par les chiffres : entre novembre 1941 et avril 1945, quelque 141 000 personnes sont déportées à Theresienstadt. Pendant cette période, 33 500 d’entre elles y trouvent la mort, le plus souvent des suites de maladies et de malnutrition. Sur les 88 000 prisonniers déportés de Theresienstadt vers l’Est, seuls 3 500 ont survécu ; les autres ont été assassinés à Auschwitz ou dans d’autres camps. Seulement 2 400 ont réussi à s’échapper ou ont été remis à des pays neutres. Et lorsque, à la veille de la capitulation de l’Allemagne, les SS remettent les clés du camp à la Croix-Rouge, il reste 17 500 survivants. Dans les dernières semaines de la guerre, des milliers de détenus provenant d’autres camps de concentration seront transférés à Theresienstadt, mais très peu d’entre eux (un peu moins d’un sur six) survivront.
L’un d’eux était Hans Günther Adler (1910-1988), écrivain et universitaire pragois qui avait pour langue maternelle l’allemand, comme de nombreux juifs tchèques. Et c’est dans cette langue qu’il a eu une carrière féconde de poète et de romancier, même s’il a vécu la majeure partie de sa vie en Grande-Bretagne. Il a été déporté avec sa famille à Theresienstadt en février 1942. Son épouse, Gertrud, médecin et chimiste, a dirigé le laboratoire médical du camp ; lui n’a occupé que des postes subalternes dans l’administration de Theresienstadt. En octobre 1944, ils ont été déportés à Auschwitz, dans l’un des derniers convois au départ de Theresienstadt. Gertrud aurait pu survivre, mais elle refusa de se séparer de sa mère et mourut avec elle dans une chambre à gaz (1). Sélectionné pour les travaux forcés, Adler a survécu à Auschwitz et à plusieurs autres camps avant de retourner à Prague après la fin de la guerre. En tout, dix-huit membres de sa famille avaient péri dans la Shoah.
Lorsque Adler arrive à Theresienstadt, il se dit qu’il ne survivra pas mais décide que, au cas où il y parviendrait, il consignera par écrit ce qu’il a vécu. Il a pu récupérer un certain nombre de notes et de documents qu’il y avait laissés avant d’être déporté à Auschwitz. Il a continué à accumuler des éléments après sa libération, avant d’émigrer en Grande-­Bretagne en prévision de la prise de pouvoir communiste en Tchécoslovaquie en 1947. Le principal fruit de ce travail est l’ouvrage Theresienstadt 1941-1945, ­publié une première fois en allemand en 1955 ; une édition augmentée a suivi en 1960. Il a été réédité en 2005 avec une postface de son fils, Jeremy Adler, né après guerre, et finalement traduit en anglais en 2017. Ce livre de plus de 800 pages soigneusement annotées, comprenant de nombreux documents et témoignages originaux, est un monumental travail d’information, d’analyse et de réflexion morale, pénible à lire mais historiquement indispensable (2).
L’ouvrage est divisé en trois parties – histoire, sociologie et psychologie. La deuxième, qui comporte douze chapitres sur chaque aspect de la vie du camp, est de loin la plus fournie. Les sources primaires d’Adler – documents officiels, courriers administratifs, tableaux statistiques, protocoles organisationnels et juridiques et témoignages d’autres ­détenus – occupent près de la moitié de l’ouvrage. Cette avalanche de données entraîne le lecteur dans la réalité d’une situation pathologique et sert l’intention d’Adler de traiter le sujet comme s’il était un anthropologue culturel plongé dans une communauté étrangère. Mais lorsque nous arrivons à ses propres observations et commentaires, nous ne sommes plus dans la science sociale sans parti pris. Ce qu’Adler écrit est imprégné de jugements de valeur, et sa tentative de tirer une leçon morale de la façon dont se sont comportés ces hommes et ces femmes face à des circonstances ineffables est l’un des objectifs premiers de son ouvrage.

À l’automne 1941 débutèrent les déportations vers la Pologne de juifs d’Allemagne, d’Autriche et du protectorat occupé de Bohême-Moravie (correspondant à l’actuelle République tchèque moins les Sudètes, qui avaient été annexés par l’Allemagne en 1938 à la suite des accords de Munich). Les camps d’extermination furent construits et entrèrent en acti­vité dès décembre 1941, mais les nazis réussirent à les garder secrets un certain temps. Même si on ignorait le sort qui attendait ceux qui étaient déportés vers l’Est, le simple mot « convoi » faisait tressaillir tous les juifs.
Pour l’instance représentative de la communauté juive de Prague, la Jüdis­che Kultusgemeinde (JKG), l’ouverture d’un camp près de la capitale tchèque semblait donc moins alarmante. Adler écrit : « Les responsables de la JKG se sont dit que tout ­valait mieux que la déportation en Pologne, et, comme le Reichs­vereinigung der Deutschen Juden de Berlin [l’Association des juifs d’Alle­magne, fondée par les ­nazis], ils espéraient au moins retarder les déportations. La suite des événements allait décevoir ces espoirs. Depuis le début, deux possibilités s’offraient à eux. 1) Décider en mars 1939 [lorsque les nazis ont démantelé la Tchécoslovaquie et marché sur Prague] de dissoudre toutes les institutions juives et de détruire entièrement leur ­documentation et leurs archives, même au péril de leur vie. 2) Prendre des ­mesures destinées à retarder le pire, en négociant habilement et en trouvant des ­arrangements avec l’occupant. C’est cette seconde voie qui a été suivie jusqu’à la mort, entraînant un enchevêtrement de compromissions encore plus terrible. » Hans Günther Adler se garde bien de condamner ce choix. Pour lui, le problème est ailleurs.
Theresienstadt était une ville de garnison fortifiée bâtie sous les Habsbourg. Ses baraquements vides permirent de caser un grand nombre de prisonniers lorsque le site fut transformé en ­ghetto. Le camp a abrité jusqu’à plus de 58 000 personnes en septembre 1942 (aujourd’hui, ­Terezín est une petite loca­lité tchèque de quelque 3 000 habi­tants). La sur­population et les conditions ­sanitaires rendaient la vie dans le camp atroce. Les hommes et les femmes étaient logés séparément, à l’exception des membres du Conseil juif des anciens, le nom de l’administration interne du camp, qui avaient le droit de vivre en famille.

Mais le camp était de facto géré par une poignée de SS (une vingtaine) et gardé par 120 gendarmes tchèques. La plupart des prisonniers n’avaient pratiquement pas de contact avec les SS, et ces derniers ont rarement tué un juif à l’intérieur du camp. Seuls le président du Conseil des anciens et son adjoint avaient le droit de s’adresser au commandant du camp ; ils lui faisaient des rapports quotidiens et recevaient ses ordres. Au début, ce conseil était essentiellement composé de membres de la JKG de Prague, mais, après l’arrivée de convois d’Allemagne et d’Autriche, des responsables juifs de Berlin et Vienne se sont joints à eux (3). Les SS donnaient leurs ordres oralement, jamais par écrit, mais l’administration juive du camp les exécutait à l’aide d’une multitude de documents tellement détaillés que le papier venait souvent à manquer.
Au sein de cette machine coercitive, la riche culture des juifs d’Europe centrale continuait à s’exprimer. Certains prisonniers avaient emporté leurs instruments de musique, et ils pouvaient donner des concerts. Les compositeurs continuaient à composer, les ­artistes à peindre, les écrivains à écrire. Des spécialistes de nombreux ­domaines donnaient des conférences. Adler lui-même avait organisé un hommage à Kafka à l’occasion du 60e anniversaire de sa naissance. Mais une bureaucratie complexe contrôlait les aspects pratiques et matériels de la vie du camp et l’épou­vantable corruption qu’elle rendait possible équivalait, dans ce contexte, à une mise à mort.
La principale obsession des prisonniers, outre de ne pas faire partie du convoi suivant, était la nourriture. Le régime alimentaire suffisait à peine à survivre et ceux qui étaient chargés de la préparation et de la distribution des maigres rations quotidiennes en prélevaient une partie pour eux-mêmes et leurs alliés. Ce qui avait pour résultat que les autres – notamment les plus faibles et les plus âgés – en étaient réduits à mourir de faim. Quelques membres de l’administration ont lutté, sans grand succès, contre ces abus. C’est l’un des nombreux exemples que donne Adler du manque d’huma­nité et de soli­darité dans les situations désespérées : « Même s’ils tenaient le coup physiquement, les gens se livraient presque irrémédia­blement à une lutte de tous contre tous, et seules des personnes ­dotées d’un solide sens moral ont su ne pas sacrifier leur âme. »

Une autre forme d’échec moral se faisait jour lorsque l’administration locale devait désigner ceux qui feraient partie des prochains convois : « Cela se passait de la manière suivante. Eichmann donnait des instructions au “bureau” des SS à Theresienstadt, concernant le nombre de convois et de personnes, la date, les principes généraux, assorties de quelques “directives particulières”. Le commandant du camp, parfois en compagnie d’autres officiers SS, donnait des indications plus précises au Conseil des anciens sur les tranches d’âge, les pays d’origine et les autres catégories de personnes à cibler en priorité ou au contraire à protéger. […] Les SS n’allaient pas plus loin dans le choix des victimes, laissant entièrement, ou en grande partie, cette responsabilité aux juifs. »
Le choix était fait par le « service transports » de l’administration du camp. Jusqu’aux derniers départs, à l’automne 1944, où, en l’espace d’un mois, deux tiers des détenus furent expédiés à Auschwitz, les membres du Conseil des anciens et leurs familles ne firent pas l’objet de déportation. D’autres tentaient désespérément de se trouver un poste qui les rendrait indispensables.
Même s’ils ne connaissaient pas l’existence des chambres à gaz, tous redoutaient ce qui les attendait à l’Est. Puis, au début de 1943, les responsables de l’administration interne du camp apprirent la vérité de la bouche de quelques déportés qui s’étaient échappés d’Auschwitz. Mais ils gardèrent tous le silence, y compris le rabbin Leo Baeck, président d’honneur du Conseil des ­anciens, qu’Adler décrit comme une personne d’une droiture et d’une huma­nité ­exceptionnelles.
Cette décision de cacher la vérité est stupéfiante à plusieurs titres. Elle est à la fois compréhensible et terrible, même si aucun d’entre nous ne peut savoir ce qu’il aurait fait en de pareilles circonstances. Adler, qui l’a certainement appris après la guerre, n’arrive pas à porter un jugement sur cette décision des anciens. Il réserve sa condamnation à ces individus qui, connaissant la vérité, ont non seulement essayé d’épargner leurs amis, mais aussi utilisé les convois pour se débarrasser de personnes qui leur causaient des difficultés. Ainsi, après avoir adressé au président du Conseil des anciens, Paul Eppstein, un rapport détaillé sur des cas de corruption flagrants dans la distribution de vivres, un employé du « service enquête » de l’administration, Vladimir Weiss, disparut avec sa famille dans le convoi suivant. Adler précise aussi que même quelqu’un comme lui, qui a toujours refusé tout poste à responsabilité, appartient néanmoins à ce qu’il appelle la « communauté de culpabilité » que le camp a créée. Ce sentiment est évidemment sincère, et il semble se rapporter à toute forme de participation à une entreprise dont le but ultime était le meurtre.
Il est difficile de savoir comment les nazis auraient expliqué la disparition des juifs d’Europe s’ils avaient gagné la guerre. La politique d’extermination avait été gardée secrète depuis sa formulation à la conférence de Wannsee, en janvier 1942, et Adolf Eichmann parlait à l’époque de Theresienstadt comme d’un élément de la stratégie destinée à « sauver les apparences » face au monde. La duperie consistait par exemple à obliger certains des déportés à Auschwitz à écrire à leur arrivée des cartes postales pour rassurer leurs proches, cartes qui étaient ensuite envoyées à intervalles réguliers alors que leurs auteurs avaient été gazés. Maintenir ainsi le secret sur l’issue contribuait bien sûr à ce que les déportations se déroulent sans anicroche. Mais les nazis avaient sans doute aussi compris que, à la différence des conquêtes militaires et des premières mesures d’exclusion raciale, ce projet reposait sur des valeurs que même eux avaient du mal à défendre publiquement.
Theresienstadt a servi de camouflage de plusieurs façons. Il a été présenté comme un camp de retraités pour des déportés d’Allemagne trop âgés pour les travaux forcés à l’Est. Il a accueilli un certain nombre de « notables » : des personnalités juives dont le sort pouvait susciter des inquiétudes au-delà de leur cercle familial et amical. À deux reprises, en 1944 et peu avant sa libération en 1945, le camp, décrit comme une « colonie juive », eut droit à des travaux d’« embellissement » afin d’être présenté à quelques visiteurs, dont des membres de la Croix-Rouge. Et il fit l’objet d’un film de propagande.
Pour la première entreprise d’embel­lissement, lors de laquelle 7 500 détenus furent expédiés à Auschwitz afin de diminuer la densité de la population du camp, on astiqua les rues et les ­façades des ­baraques, on planta quelque 1 200 rosiers, on construisit un « pavillon des enfants » avec un bac à sable, une pataugeoire et un manège, et on doubla les rations quotidiennes. On organisa aussi des concerts, des spectacles de cabaret et des pièces de théâtre, un match de football et même un procès pour vol ­devant un tribunal juif. Tout avait été soigneusement préparé et ­répété à l’avance.
Les premiers visiteurs internationaux, en juin 1944, furent deux représentants du gouvernement danois et un membre suisse de la Croix-Rouge internationale (il y avait dans le camp 400 juifs ­danois qui n’avaient pas pu échapper aux nazis lorsque le gouvernement de Copen­hague, averti de l’imminence d’une rafle, avait réussi l’exploit d’évacuer plus de 7 000 personnes vers la Suède, pays neutre). Le président du Conseil des ­anciens, Eppstein, fut présenté comme le maire de la ville. Il portait une ­jaquette et un chapeau melon mais avait un œil au beurre noir, résultat d’un coup ­administré quelques jours ­auparavant par le commandant du camp. Les visiteurs eurent droit de sa part à un discours soigneusement préparé ainsi qu’à une visite guidée du camp, et ne purent à aucun moment recueillir des informations par eux-mêmes.

On pourrait penser que cette mise en scène aurait dû éveiller les soupçons des visiteurs. De fait, les ­Danois ont ­produit des comptes rendus prudents qui sont passés quasiment inaperçus. Le représentant de la Croix-Rouge lui, prit visiblement tout ce qu’il avait vu et entendu pour argent comptant, mais sa hiérarchie à Genève empêcha la diffusion de son rapport, jugé trop favorable. Dans un sens, la mascarade avait fonctionné, mais elle n’avait pas produit l’effet escompté en termes de propagande. Un film tourné en septembre 1944 décrit la vie dans le camp de la même manière idyllique. Il a été réalisé par trois prisonniers qui avaient des notions de cinéma, dont le célèbre acteur et réalisateur Kurt Gerron, qui fut déporté et gazé à Auschwitz peu après le tournage. Destiné à un public étranger, ce film ne fut jamais distribué. Seuls quelques extraits passèrent aux actualités cinématographiques allemandes, pour opposer la vie agréable de ces juifs (pour la plupart déjà morts) aux privations ­endurées par les soldats du Reich. Il n’est pas sûr que Theresienstadt ait amélioré l’image internationale de l’Allemagne. À la seconde visite de la Croix-Rouge, en avril 1945, Eppstein avait été fusillé par les SS, la guerre touchait à sa fin, et les visiteurs ne se laissèrent pas berner, malgré une nouvelle tentative ­d’embellissement.

Lorsqu’il apparut que la défaite de l’Allemagne était inéluctable, les dirigeants nazis se divisèrent sur le sort à réserver aux juifs qui survivaient ­encore à Theresienstadt et dans d’autres camps. Assez curieusement, Heinrich Himmler faisait partie des modérés : il espérait utiliser les juifs comme monnaie d’échange dans les négociations à venir. Avec son autorisation, 1 200 juifs de Theresienstadt furent ainsi transférés vers la Suisse en février 1945. D’autres, suivant Hitler, entendaient poursuivre l’extermination jusqu’au bout. Eichmann était de ceux-là : il souhaitait que tous les juifs de Theresienstadt soient tués avant l’arrivée des Russes, mais son plan ne fut pas mis à exécution.
Le livre d’Adler n’est pas autobiographique mais reste extrêmement personnel. Ce qui l’obsède, c’est l’interprétation morale et psychologique du comportement humain dans des circonstances extrêmes. Et il est persuadé qu’il y a quelque chose d’universel à tirer de ce qu’il a pu observer. Dans une lettre adressée à un ami peu après son retour à Prague en 1945 et citée dans la postface, il écrit ces lignes extraordinaires : « J’ai vécu des choses terribles, mais, puisque je les ai vécues, je ne les regrette pas et je ne pourrais pas m’en passer. » C’est l’amor fati, l’amour du destin nietzschéen poussé à l’extrême.
Au regard de ce qu’Adler a vécu, il n’est pas surprenant qu’il ait une vision profondément pessimiste des êtres humains et de leurs institutions. Il écrit dans sa conclusion : « Les événements, les choses vécues et les crimes à Theresienstadt contiennent, de façon emblématique et extrêmement concentrée, la somme de toute la souffrance et de tout le mal qui sont à l’œuvre, de façon plus dispersée et moins visible, dans d’autres collectivités. Ce que ce camp a d’unique, c’est que tout ce qu’il y a de faussé, de dangereux, de stupide et de méchant chez les hommes et leurs institutions, et qui prolifère souvent en secret et orné de conventions ­esthétiques, est apparu à Theresienstadt de façon si troublante et dans une ­nudi­té si impitoyable que personne n’a pu passer à côté de cette réalité. »
La seule conclusion positive qu’Adler tire de cette sombre expérience est qu’il existe un fondement moral auquel on peut en principe se référer. Il appelle cette qualité personnelle « humanité » (Menschlichkeit), une ressource intérieure qui permet aux individus suffisamment forts d’agir moralement en toutes circonstances, même les plus atroces. C’est à l’aune de ce critère qu’il juge les responsables juifs du camp et leurs compromissions avec les nazis :
« Les dirigeants juifs du camp avaient une tâche extrêmement difficile. Même s’ils avaient été les plus intègres des hommes, cela n’aurait pas empêché la somme de leurs décisions d’être mauvaise dans l’absolu. S’ils avaient décidé d’opposer de la résistance, de répondre à ce mal absolu par le bien absolu, tout ce qu’ils y auraient gagné c’est leur propre anéantissement. Mais une quantité infi­nie de bien aurait pu être fait dans le cadre existant. Le projet spécifique que les SS avaient pour ce camp aurait pu être exploité au profit de milliers de personnes. C’est ici que, au-delà du caractère tragique de leur responsabilité, commence la culpabilité beaucoup plus terrible des dirigeants du camp […]. Ils auraient pu combattre beaucoup plus énergiquement la saleté, la corruption, le vol et la pire forme de protectionnisme […]. Ils n’ont presque rien fait pour améliorer les choses. »
Adler leur reproche non pas d’avoir fait fonction d’instruments des nazis, puisqu’ils avaient fait le choix tragique de coopérer dans l’espoir vain de ralentir le rythme des déportations, mais de ne pas avoir fait preuve d’humanité dans la façon d’exercer leurs responsabilités. Et c’est la raison pour laquelle il a pro­testé, malgré la sévérité de ses conclusions, lorsque Hannah Arendt a cité son livre à l’appui de sa condamnation des responsables juifs pour collaboration. Quand Eichmann à Jérusalem parut en traduction allemande, Adler publia une réponse cinglante sous le titre « Mais que sait Hannah Arendt d’Eichmann et de la solution finale ? » (4). En affirmant que les responsables juifs auraient pu empêcher les exter­minations s’ils avaient agi autrement, accuse Adler, Arendt montre qu’elle n’a pas compris qu’ils étaient piégés. Il souligne également qu’elle se trompe sur le compte d’Eichmann (5). Lors de son procès, en 1961, il ne restait plus trace de son caractère démoniaque, qui avait pu se manifester uniquement sous l’effet de l’énorme pouvoir que lui avait conféré le régime nazi : « C’est l’Eichmann qui a agi dans le cadre du IIIe Reich qu’il faut juger aujourd’hui et non pas l’accusé gâteux qui se présente à nous quinze ou seize ans plus tard… Seuls, la plupart des êtres maléfiques n’ont guère de pouvoir, ils ont besoin de leur Hitler, faute duquel ils deviennent impuissants, perdent leur caractère démoniaque, s’éteignent pour devenir l’ombre d’eux-mêmes, des survivants aussi pitoyables que banals. »
Adler ne partage pas l’avis de ceux qui voient dans la Shoah un cataclysme unique en son genre et incompréhensible dans l’histoire de l’humanité. Pour lui, il découle des caractéristiques d’individus et d’institutions politiques qui sont encore d’actualité : « Theresienstadt est encore possible. Il peut être imposé à grande échelle et, à l’avenir, les juifs, qui dans l’histoire des souffrances de l’humanité ont tant de fois été à leur corps défendant des signes annonciateurs et le peuple le plus à la merci des autres, pourraient ne pas être les seules victimes. Theresienstadt se présente non pas comme une expérience mais comme un présage funeste, et il a plus d’attrait que notre dégoût face à l’horreur est disposé à l’admettre. »
Adler n’aurait pas été surpris des massacres et persécutions motivés par des raisons idéologiques qui ont eu lieu ­depuis. Pour lui, l’exercice du pouvoir dans les sociétés humaines crée la possibilité de faire le mal à grande échelle, et l’humanité héroïque individuelle est trop faible et trop rare pour s’y opposer. Dans sa postface éclairante et instructive, ­Jeremy Adler explique que son père avait des opinions anarchistes. Il semble avoir été convaincu que la morale ne pouvait résulter que des ressources intérieures des individus et qu’elle était absente des institutions.

Mais aucune ressource intérieure ne peut être à elle seule la solution à ces problèmes. Si Adler a raison lorsqu’il affirme que la morale individuelle peut se manifester dans la plus monstrueuse des organisations coercitives, cela ne veut pas dire que c’est notre seule, ou même notre principale, ressource ­morale. D’autres institutions de contrainte, comme le respect de la légalité, peuvent incarner cette morale – ce qui peut, dans un certain sens, soulager la pression sur la ­morale individuelle dont Adler observe si implacablement la fragilité. Sa peur de la nature humaine est totalement justifiée au regard de son expérience de la cruauté et de l’avilissement les plus extrêmes. Et sa perception du danger que représente le pouvoir collectif l’a conduit à se méfier de l’État, une méfiance que même son long séjour dans la société relativement bienveillante de la Grande-Bretagne d’après guerre n’a pas réussi à faire disparaître. Pourtant, les institutions de la démocratie libérale, avec leur garantie des droits individuels, restent à ce jour la meilleure protection contre la lutte de tous contre tous et la capacité inépuisable de l’être humain à mettre en place l’exercice du mal par la force du pouvoir. Si la fragile humanité qui fait aussi partie de notre nature arrive à faire en sorte que les gens s’unissent pour préserver ce genre d’institutions, c’est bien là, et non dans la moralité individuelle, que réside sans doute notre plus grand espoir.
— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 28 septembre 2017. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Une seconde chance

Laisser tomber les polars qui lui ont apporté la gloire, avec son héros, le procureur Teodor Szacki ? Le pari était risqué pour Zygmunt Miłoszewski. À en croire leurs blogs, les fans étaient affolés. Le quotidien Gazeta Wyborcza, lui, parlait de décision « surprenante » : « Oser, quand on est au sommet de la popularité, faire une croix sur une poule aux œufs d’or qui rapporte beaucoup et apporte aussi beaucoup à la société ! » Mais l’écrivain voulait visiblement s’éloigner du polar, genre sombre qui ne fait que souligner ce qui ne va pas dans une société : violences conjugales, antisémitisme… Des sujets abordés dans Les Impliqués, Un fond de vérité et La Rage, trilogie traduite dans une vingtaine de langues dont le français.

Dans Jak zawsze, Miłoszewski tente de donner une seconde chance au monde qui l’entoure. Le roman se présente d’abord comme une histoire d’amour. Grażyna et Ludwik ont respectivement 78 et 83 ans. En 2013, comme chaque année, ils fêtent l’anniversaire de leur premier rapport sexuel en rejouant vaillamment le coït originel. Le lendemain, ils se retrouvent en 1963, dans leurs jeunes corps d’alors, pleinement conscients de ce qui leur arrive. Face à ce nouveau départ, feront-ils les mêmes choix que la première fois sachant comment cela se terminera ? Ou oseront-ils d’autres aventures ?

En parallèle, la Pologne se voit offrir rétrospectivement la possibilité d’échapper aux dégâts du communisme. Là, le roman prend sa dimension d’histoire alternative, ou uchronie, un genre qui fascine actuellement en Europe. En 1963, cette Pologne réinventée se trouve du bon côté du ­rideau de fer, proche de la France, pour qui elle envoie même des troupes en Algérie. « Je tenais à situer l’action avant 1968, ­explique Miłoszewski dans l’édition ­polonaise de Newsweek. En Occident, la révolution des mœurs n’a pas encore eu lieu. En Pologne, nous sommes avant les années qui verront l’effondrement moral du système. Varsovie était flambant neuve. » Les critiques saluent en Miłoszewski un observateur hors pair, capable de dresser un parallèle efficace entre la Pologne de 1963 et celle d’aujourd’hui.

Mais ses héros, comme leur pays, peinent à faire face au défi. Et Miłoszewski renoue avec sa ­vision sombre du monde… sans retrouver la finesse dont il faisait preuve dans ses polars, déplorent aussi les critiques, quasi unanimes. D’après le quotidien ­Polityka, c’est avec la « finesse et la subtilité d’un marteau-­piqueur qu’il s’attaque à la bêtise, à la xénophobie, aux rêves impérialistes et à la propagande ». Reste que les lecteurs en redemandent : Jak zawsze a suivi le même chemin que les précédents livres de l’auteur, devenant un best-seller dès sa parution.

Des scientifiques intègres comme des coureurs du Tour de France

Nous estimons qu’au cours des cinquante dernières années les incitations et le système de récompense de la science ont changé, créant une hypercompétition entre les chercheurs universitaires. Aux États-Unis, les chargés de cours et les maîtres de conférences représentent aujourd’hui 76 % des enseignants universitaires, ce qui permet aux universités de fonctionner davantage comme des entreprises, avec pour effet de rendre les postes de titulaire beaucoup plus rares et convoités. Le recours croissant à des indicateurs de mesure de la performance tels que le nombre d’articles et de citations et le montant des crédits de recherche obtenus conduit à se désintéresser de la qualité et de l’utilité sociale des travaux de recherche. Il est à craindre aussi que ces pressions favorisent des pratiques contraires à l’éthique de la part des scientifiques qui évoluent dans cet environnement hyperconcurrentiel. Nous considérons qu’une réforme s’impose pour rétablir l’équilibre au sein de l’université et dans le contrat social entre la science et la société, afin de garantir qu’à l’avenir la science joue son rôle de bien commun.

 

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Les critères quantitatifs influent de plus en plus sur le recrutement, la promotion et la titularisation des chercheurs, les récompenses et les financements. Ils font porter une très grande attention au nombre de publications, au nombre de citations, au nombre com­biné de citations et de publications (la mesure la plus connue étant le h-index ou indice h), le facteur d’impact des revues, le montant des crédits de recherche et le nombre de brevets déposés (1). Toutes ces mesures sont sujettes à manipulations, conformément à la loi formulée par l’économiste britannique Charles Goodhart : « Quand une mesure devient un enjeu, elle cesse d’être une bonne ­mesure ». Les critères quantitatifs peuvent être trompeurs et se révéler, en fin de compte, contre-productifs pour évaluer la recherche scientifique.

La place croissante accordée aux critères quantitatifs peut produire des injustices et des effets pervers pires que les dispositifs qu’ils ont remplacés. En particulier, si les chercheurs qui savent manipuler les indicateurs quantitatifs se voient récompensés de manière disproportionnée, cela rend obsolètes les problèmes bien connus posés naguère par les paradigmes subjectifs (les réseaux d’anciens condisciples, par exemple). Pour la plupart des scientifiques, les dégâts causés par les mesures quantitatives sont d’ores et déjà visibles. De fait, 71 % des chercheurs pensent qu’il est possible de « manipuler » ou de « fausser » les mesures pour être mieux noté par son institution (2). De fait, plusieurs articles récents ont révélé les astuces utilisées par les revues scientifiques pour manipuler leur facteur d’impact, par les chercheurs pour extraire d’un fatras de données des résultats paraissant statistiquement significatifs et publiables (ce qu’on appelle p-hacking ou utilisation sélective des données), le trucage du processus d’évaluation par les pairs et les pratiques visant à gonfler le nombre de citations. Pour illustrer ces dérives, Cyril Labbé, chercheur en informatique à l’université Joseph-Fourier de Grenoble, a même inventé un personnage fictif, Ike Antkare, qui, ayant publié 102 faux articles générés automatiquement, a réussi à obtenir un indice h de pas moins de 94 dans Google Scholar, surpassant celui d’Albert Einstein (3). Des blogs expliquant comment gonfler son indice h sans frauder à proprement parler sont à portée de main sur Google.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, la production scientifique, mesurée au nombre de travaux cités, double tous les neuf ans. Dans quelle mesure la croissance de cette industrie du savoir est-elle en fait illusoire et une conséquence logique de la loi de Goodhart ? C’est une vraie question.
Il y a un équilibre à trouver entre qualité et quantité pour optimiser le progrès scientifique. Si d’aventure la balance se mettait à pencher exagérément du côté de la qualité, la pratique exigerait des études en triple ou quadruple aveugle (au lieu de l’usage courant du double aveugle), la réplication obligatoire des résultats par des équipes indépendantes et l’évaluation par les pairs de toutes les données et statistiques avant publication. Handicapé par une prudence excessive, un tel système produirait très peu de résultats et gaspillerait des ressources financières déjà limitées. À l’inverse, si la balance penche trop du côté de la quantité, cela produit beaucoup d’articles de mauvaise qualité fondés sur un modèle expérimental déficient, peu ou pas de réplication, un contrôle qualité insuffisant et une mauvaise évaluation par les pairs. Aucune étude ou presque n’a étudié l’effet précis des incitations perverses sur la productivité scientifique, mais la plupart des scientifiques admettent que la balance penche trop du côté de la quantité.

 

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Faire primer la quantité sur la qualité peut également créer un « dévoiement de la sélection naturelle » (4). Un tel système est plus susceptible d’éliminer les chercheurs éthiques et altruistes, en sélectionnant ceux qui réagissent le mieux aux incitations perverses. N’importe quel scientifique peut être poussé à se livrer à des pratiques contraires à l’éthique pour percer professionnellement ou entretenir sa carrière. En 1978, le sociologue Mark Granovetter a publié une étude sur les comportements collectifs, où il montrait que le choix entre deux modes d’action dépend du nombre de ceux qui ont déjà fait le choix : il y a un effet de seuil (5). C’est ainsi que les comportements contraires à l’éthique « prennent racine dans les structures et les processus » d’une culture professionnelle. À ce stade, on devient fortement conditionné à « considérer la fraude comme acceptable », voire nécessaire.
Plusieurs scientifiques accomplis et soucieux de l’intérêt général ont ­témoigné récemment des raisons qui les poussent à quitter la carrière qu’ils ont tant aimée. The Chronicle of Higher Education a même forgé un terme pour désigner ce genre de prose : Quit Lit [littérature de démission]. Des chercheurs de haut niveau expliquent de façon parfaitement rationnelle pourquoi ils préfèrent quitter leur poste prestigieux et convoité plutôt que d’avoir à transiger sur leurs principes dans un cadre hyperconcurrentiel aux incitations perverses.

Bon nombre de sociétés savantes, d’organismes de recherche, de ­revues universitaires et de chercheurs ont formulé des propositions en vue de remédier aux excès de l’évaluation quantitative. Certains d’entre eux ont signé la Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche (Dora), élaborée à l’initiative de la Société américaine de biologie cellulaire. La Dora affirme la nécessité « d’améliorer la ­façon dont la production scientifique est évaluée » et plaide pour une remise en cause des pratiques d’évaluation de la recherche, et notamment du « facteur d’impact des revues ». Au 1er août 2017, 871 organismes et 12 788 personnes avaient signé cette déclaration. Les direc­teurs de Nature, de Science et d’autres revues ont préconisé de réduire le rôle du facteur d’impact. La Société américaine de microbiologie a récemment adopté une position de principe et éliminé les informations liées au facteur d’impact de toutes ses revues. L’objectif est de ralentir « l’avalanche » de critères quantitatifs peu fiables dans l’évaluation de la recherche.
Comme d’autres, nous ne plaidons pas pour l’abandon des indicateurs quantitatifs, mais pour que les institutions de recherche et les organismes de financement leur accorde moins d’importance dans leur prise de décision, jusqu’à ce que nous puissions disposer d’outils de mesure objectifs plus représentatifs de la valeur de la recherche scientifique.
Aux États-Unis, les dépenses fédérales de recherche et développement (R&D) reculent depuis au moins dix ans. L’« intensité de recherche » (c’est-à-dire les dépenses de R&D en pourcentage du PIB) est passée de 2 % dans les années 1960 à 0,78 % en 2014. Dans l’état actuel des choses, l’effort financier de R&D de la Chine dépassera celui des États-Unis vers 2020.
Les universités américaines ont toujours servi à former les nouvelles générations de chercheurs, dans l’intérêt de la société. Mais comme elles se transforment en « centres de profits », donnant la priorité aux nouveaux produits et aux brevets, elles ont perdu de vue la conception de la science comme bien commun.
Nous entrons dans la pire époque pour le financement de la science ­depuis un demi-siècle. L’hypercompétition pour les demandes de subvention ­favorise les biais des évaluateurs, privilégie les projets de recherche dans des domaines jugés prioritaires par les organismes de financement, et donne un avantage automatique aux chercheurs favorisés par les méthodes d’évaluation quantitatives. En 2007 déjà, Roger Kornberg, qui venait de recevoir le Nobel de chimie pour des travaux engagés dans les années 1970, ­déclarait que dans ce nouveau contexte les NIH n’auraient sans doute pas ­financé ses recherches : « Si les recherches que vous vous proposez de faire ne sont pas certaines d’aboutir, elles ne seront pas financées. » (6) Cette évolution prélève sur la véritable recherche scientifique des ressources et un temps précieux, et oblige les scientifiques à passer un temps infini à courir après les subventions et à remplir toujours plus de paperasse.
Nous assistons à un dysfonctionnement systémique qui met en danger l’intégrité de la science. Les faits montrent que les publications scientifiques d’aujourd’hui pâtissent trop fréquemment d’un manque de réplicabilité, reposent sur des jeux de données biaisées, appliquent des méthodes statistiques dont la qualité laisse à désirer, ne savent pas se prémunir contre les biais des chercheurs et gonflent leurs résultats. Pas étonnant dès lors que l’on constate un niveau préoccupant de pratiques contraires à l’éthique, de falsification de l’évaluation par les pairs et de retraits d’articles. The Economist a récemment mis en évidence le nombre de travaux bâclés et non reproductibles et le coût élevé que cela représente pour la société (7). L’hebdomadaire affirmait avec force que la science actuelle n’est pas fiable et a besoin d’être réformée. Vu la difficulté qu’il y a à détecter, révéler ou reconnaître les manquements à l’intégrité scientifique, nous pouvons être quasiment sûrs qu’il y a bien plus de cas que ceux dont nous avons connaissance. Les alertes sur l’existence d’un problème systémique remontent au moins à 1991. Le directeur de la Fondation nationale pour la science (NSF), Walter E. Massey, avait alors observé que l’envergure, la complexité et la nature de plus en plus pluridisciplinaire de la recherche, dans un contexte de concurrence croissante, rendaient la science et « plus vulnérables à la malhonnê­teté ».

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Pour la NSF, les manquements à l’intégrité de la recherche sont « la ­fabrication et la falsification des résultats ou le plagiat dans la présentation d’un projet de recherche, son exécution, son évaluation ou l’exposé de ses résultats » (8). Après enquête, les Instituts nationaux de la santé (NIH) et la NSF ont conclu à la fraude dans respectivement 20 à 33 % des cas de manquement à l’intégrité scientifique dont ils ont été saisis. Ces enquêtes ont un coût total annuel de 110 millions de dollars. Entre 1992 et 2012, 291 articles scientifiques publiés avec des fonds alloués par les NIH ont été retirés pour cause de fraude. 58 millions de dollars avaient été octroyés à ces projets.

De toute évidence, le nombre de manquements qui passent inaperçus est plusieurs fois supérieur au nombre de cas de fraude instruits chaque année. Mais il est difficile d’en apprécier l’ampleur. Une méta-analyse exhaustive des enquêtes pour fraude menées entre 1987 et 2008 indique qu’un chercheur sur cinquante admet avoir commis au moins un manquement à l’intégrité (fabrication, falsification ou modification des données), et que 14 % de ces scientifiques connaissent au moins un collègue en ayant commis. Vu le caractère sensible des questions posées et le faible taux de réponse, il est fort probable que ces chiffres soient en deçà de la réalité. ­Depuis 1975, en sciences de la vie et en biomédecine, le pourcentage d’articles scientifiques retirés a été multiplié par dix ; 67 % des rétractations étaient dues à un manquement à l’intégrité. Parmi les causes avancées pour expliquer cette croissance,figurent « l’attrait exercé par les revues prestigieuses », « un rythme de publication pathologique », l’insuffisance des mesures antifraude, la culture universitaire, le souci de sa carrière et les incitations perverses. De la climatologie à la corrosion galvanique, nous voyons des publications qui insultent l’éthique scientifique et sapent la crédibilité de la communauté scientifique et de tous ceux qui en font partie.
La recherche universitaire repose sur le principe de l’autonomie. On attend de la science qu’elle se corrige d’elle-même et fasse sa propre police. Or elle n’a jamais élaboré de système clair pour déclarer les allégations de méconduite et enquêter dessus. Ceux qui dénoncent une fraude ne disposent pas d’un moyen facile et évident pour le faire, et cela risque de nuire à leur carrière. Dans leur profession, les scientifiques exercent largement en suivant un code de l’honneur tacite, qui ne répond à ­aucune obligation formelle. Aujourd’hui, il y a de bonnes raisons de douter que la science dans son ensemble soit capable de se corriger d’elle-même. Nous ne sommes pas les premiers à pointer ce problème. Des scientifiques ont plaidé pour le libre accès aux données, pour une évaluation par les pairs après publication, pour davantage de méta-analyses et pour la reproduction des études de référence. Si bénéfiques que puissent se révéler ces mesures correctives, les incitations perverses agissant sur les individus et les institutions restent le fond du problème.

Il est arrivé de manière exceptionnelle que des chercheurs aient ramené à leurs justes proportions des découvertes présentées à grand renfort de publicité, surtout dans des domaines jugés potentiellement révolutionnaires (ainsi, en 2017, les commentaires en temps réel sur le blog de Jonathan A. Eisen, professeur à l’université de Californie, sur l’engouement pour le « microbiome »). Mais, le plus souvent, les faiblesses repérables dans les domaines de recherche en vogue sont minimisées ou ignorées. Parce que tous les phénomènes de mode scientifiques créent un effet d’aubaine en termes d’évaluation quantitative pour les chercheurs, et parce que les responsables d’une bulle scientifique subissent peu de conséquences quand elle éclate, le seul garde-fou efficace contre la science pathologique et contre la mauvaise affectation des ressources est le code d’honneur tacite.
Les chercheurs ne sont pas les seuls à commettre des manquements à l’intégrité. Les incitations perverses et l’hyper­concurrence concernent également les organismes publics, donnant lieu à un nouveau phénomène de manquement à l’intégrité scientifique institutionnel. Les Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC), par exemple, ont produit un rapport ­erroné sur la crise de l’eau ­potable à Washington, assurant que les concentrations extrêmement élevées de plomb dans l’eau n’avaient pas eu d’incidence sur les enfants.
Les CDC ayant refusé de corriger leur rapport mais aussi de le défendre, une commission d’enquête du Congrès avait dû intervenir pour conclure que le rapport était « scientifiquement indéfendable ». Quelques mois après avoir été tancé par le Congrès, le même département des CDC produisait un autre rapport, « entaché d’erreurs » ­selon l’agence Reuters, cette fois sur la contamination au plomb des sols, de l’eau potable et de l’air à East Chicago, dans l’Indiana, et de ses effets sur les enfants et les minorités vulnérables de la région.

L’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA), de son côté, a publié des rapports scientifiques fondés sur des données inexistantes. Récemment, elle a fait taire ses propres lanceurs d’alerte pendant la crise de l’eau contaminée qu’a connue la ville de Flint, dans le Michigan. Comme les organismes sont de plus en plus en concurrence pour maintenir leurs capacités de financer la recherche et leur flux de trésorerie, ils semblent plus enclins à publier des « bonnes nouvelles » plutôt que de la science. En ces temps de réductions budgétaires, les organismes fédéraux ont des conflits d’intérêts financiers et craignent pour leur survie au même titre que ceux du secteur privé. Une idée fausse, mais répandue, voulant que les organismes fédéraux de financement échappent à ces conflits, les risques de manquement à l’intégrité scientifique des établissements publics de recherche pourraient égaler, voire dépasser, ceux qui sont présents dans la ­recherche financée par le secteur ­privé, puisqu’il n’existe pas de garde-fou et que les consommateurs de leurs travaux peuvent se montrer fort crédules.
Si nous ne réformons pas la recherche scientifique universitaire, nous risquons de jeter le discrédit sur la science et de la déconsidérer aux yeux de l’opinion ­publique. Aujourd’hui, la recherche universitaire, que The Economist qualifie de « système de Ponzi », fonctionne selon un système d’incitations perverses qui aurait été presque inconcevable pour les chercheurs il y a cinquante ans (9). Nous estimons que ce système compromet l’avenir de la science. Si aucune mesure immédiate n’est prise, nous risquons de créer une culture professionnelle viciée, semblable à celle qui a été mise en évidence dans le cyclisme professionnel (20 des 21 coureurs montés sur le podium du Tour de France entre 1999 et 2005 ont été déclarés positifs au dopage). Un système d’incitations perverses y a créé un environnement dans lequel les ­sportifs ont acquis la conviction qu’il fallait tricher pour rester dans la compétition. Les enjeux pour la science sont nettement plus élevés. La raréfaction des acteurs altruistes et la perte de confiance dans la science sont susceptibles de causer des dégâts autrement plus importants pour la société et la planète.

 

— Cet article est paru dans la revue en ligne Aeon le 7 novembre 2017. Il a été publié précédemment dans la revue Environmental Engineering Science. Il a été traduit par Pauline Toulet et Olivier Postel-Vinay.