Churchill contre les barbares

Le 2 septembre 1898, au confluent du Nil Blanc et du Nil Bleu, le corps expéditionnaire anglo-égyptien mené par sir Herbert Kitchener affronte les troupes soudanaises du « sauveur » des musulmans, le Mahdi, retranché dans la ville sainte d’Omdurman, en face de Khartoum. La bataille ne dure que quelques heures. « À 11 h 30, sir Herbert Kitchener replie sa longue-vue et déclare que l’ennemi a reçu “une bonne branlée”. » C’est le moins qu’on puisse dire. Bien que deux fois supérieurs en nombre, les derviches ont été complètement pulvérisés : 28 000 morts, blessés ou prisonniers côté soudanais ; 47 morts et 382 blessés côté britannique. Une victoire « asymétrique » s’il en fut jamais. Malgré leur courage suicidaire, les derviches déferlant en désordre avec leurs lances et leurs vieux fusils n’avaient pas la moindre chance contre des bataillons bien organisés, armés de fusils à répétition et de balles dum-dum, que soutenaient 56 mitrailleuses Maxim et 12 canonnières blindées.

Le jeune lieutenant Winston Churchill, qui s’ennuie dans l’armée des Indes, fait jouer ses relations familiales (comprendre : les amants de sa mère) pour se faire envoyer au Soudan, où de vrais et beaux combats se profilent. Omdurman ne le déçoit pas : avec son régiment de lanciers, il participe à l’une des dernières grandes charges de cavalerie de l’histoire – une charge pas franchement utile, et qui manque tourner à la catastrophe quand le 21e, lancé au triple ­galop vers un groupe de cavaliers mahdistes, doit inopinément se tailler un chemin au sabre à travers une troupe de derviches cachés dans un repli de terrain. Du grand sport : « L’affaire d’Omdurman n’était peut-être qu’un massacre ; mais du moins nous, nous avons combattu avec fair-play, au sabre et à la lance. »

La bataille laisse en effet à Churchill un goût amer. Il la décrit comme un affreux massacre, aggravé par tous les blessés que Kitchener a très inélégamment fait tuer. Au moins, ­est-ce un massacre justifié ? À lire Churchill entre les lignes, on peut en douter. « Quiconque a jamais vécu au Soudan ne peut que se demander à quoi peut bien servir la possession de ce territoire », annonce-t-il candidement en ouverture de son fascinant récit. Et à la fin de celui-ci, il hasarde cette réponse : « Voici, en toute honnêteté, les véritables raisons de la bataille du Nil : unifier des territoires (l’Égypte et le Soudan) qui ne pouvaient subsister indéfiniment par eux-mêmes ; réunir des peuples dont les futurs étaient indissociablement entremêlés ; assembler des énergies qui, réunies, pouvaient promouvoir un intérêt commun ; joindre ce qui ne pouvait se développer séparément – tels étaient les objec­tifs qui, l’histoire le démontrera, justifiaient l’entreprise. » Un tan­tinet fuligineux…

En réalité, le véritable moteur de la bataille du Nil, c’est le Nil lui-même. Le fleuve exerce une véritable fascination sur l’inconscient collectif des Britanniques. Ils rêvent d’en être les maîtres sur toute sa longueur – 6 700 kilomètres –, depuis les rives de la Méditerranée jusqu’aux sources du Nil Blanc opportunément découvertes par le Britannique John Hanning Speke. Contrôler le Nil, c’est contrôler l’Égypte, donc la route des Indes, donc l’empire. « Aut Nilus, aut nihil ! » – le Nil ou rien !

Mais il ne faut pas oublier l’humiliation subie par les Anglais lorsque le Mahdi, Mohammed Ahmed, les avait expulsés de Khartoum en 1885. Le général Gordon avait résisté des mois au siège mené par les derviches. Debout sur le toit de sa résidence au-dessus du Nil Bleu, il guettait inlassablement au nord l’apparition de fumées signalant l’arrivée des canonnières britanniques. Mais celles-ci (faites de grandes plaques de métal qu’il faut désassembler et réassembler au passage des cataractes) arriveront quelques jours trop tard. Entre-temps, le niveau du Nil Blanc a suffisamment baissé pour permettre aux derviches de traverser la rivière depuis Omdurman. Gordon mourra percé de dizaines de coups de lance. Inacceptable.

La revanche marque l’affrontement entre la civilisation (britannique) et la barbarie (arabe) – un affrontement, Churchill le reconnaît avec une candeur confondante, qui ne pouvait avoir d’autre issue que « le triomphe le plus remarquable jamais obtenu par les armes de la science sur les barbares ». Comment douter en effet que « la supériorité de l’intelligence et de la force de caractère britannique » n’ait raison de « sauvages forts, virils, mais à l’esprit limité, qui vivent comme on imagine que vivaient les hommes préhistoriques : la chasse, la guerre, le mariage, la mort, et rien qui aille au-delà de la gratification des désirs physiques, ni d’autre crainte que celles engendrées par les fantômes, les sorciers, le culte des ancêtres et toutes les formes de superstitions communes aux populations peu développées » ? Dont acte.

Pourtant les derviches, en plus de leur nombre, disposent d’atouts considérables : leur fantastique courage – que Churchill salue abondamment – et leur ­indifférence face à la mort. Mais le grand homme, que l’on a connu plus perspicace, refuse de mettre l’allégresse sacrifi­cielle des mahdistes sur le compte de leur ferveur religieuse. « On a trop tendance à attribuer la moindre entreprise militaire des peuples sauvages au fanatisme. C’est faire bon marché d’autres motivations plus évidentes et plus légitimes. On met de la folie là où il n’y a qu’un comportement tout à fait rationnel. On présume donc que la révolte soudanaise était d’origine religieuse » – mais « c’est une vérité historique que jamais la révolte d’une grande population n’a été causée ni exclusivement ni essen­tiellement par l’enthousiasme reli­gieux ». Celui-­ci ne sert, d’après Churchill, qu’à dissimuler des motivations bien plus laïques : l’expansionnisme, la soif d’honneurs, voire ­l’attrait du pillage. Les sectateurs du ­Mahdi sont des guerriers comme les autres, avides et cruels. Et leur attachement fana­tique à l’islam depuis plus de mille ans demeure un mystère : « Le mahométanisme exerce sur les races négroïdes une étrange influence », s’étonne sobrement Churchill.

La mainmise britannique sur le Soudan n’a duré qu’un demi-­siècle. N’en subsistent aujourd’hui que quelques beaux bâtiments coloniaux à Khartoum, où rouille la canonnière de Kitchener, transformée en club nautique. En revanche, le protodjihad du Mahdi a fini par triompher sous l’égide de son successeur, Hassan al-­Tourabi. Dans le Soudan des années 1990, la charia a remplacé la common law, et le pays est temporairement devenu un foyer d’accueil du fondamentalisme musulman (et d’Oussama Ben Laden). N’en déplaise à Churchill, la bataille d’Omdurman n’était peut-être pas la dernière du monde ­ancien, mais la première du monde ­nouveau.

 

extrait chrchill

Magari

« Il ne disait jamais oui. Ce n’était que des peut-être, des si seulement, des j’aimerais bien, des si on veut, des dieu fasse que et autres inch’allah. Rosanna ­finit par l’appeler Magari. Bien vu ; pas de meilleur surnom. »

D. P.

Magari, mot italien qui, nous écrit René de Ceccatty, « tantôt peut être traduit par l’expression “si seulement” quand il est suivi d’un verbe au subjonctif, et tantôt par “si ça se trouve”, “qui sait“, “peut-être“, “même“, “j’aimerais bien“. C’est soit une conjonction, soit un adverbe, selon les cas. Il ouvre une hypothèse, il pousse un soupir, il laisse rêveur… ».

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant : Existe-t-il un mot dans une langue pour désigner la lumière du soleil à travers les feuilles ?

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Freud, l’avenir d’une obsession

Quand ce qu’il reste de la ­direction de la psychanalyse freudienne se reconstitue après la dispersion de la Seconde Guerre mondiale, ses membres sont face à des circonstances favorables et à des dangers. Le centre de gravité de leur mouvement s’est déplacé de Vienne et Berlin vers Londres et New York, ce qui leur permet d’atteindre davantage de clients et d’adeptes potentiels mais favorise aussi des schismes qui menacent de discréditer l’institution tout entière. Tout le monde s’accorde sur un point : il faut trouver le moyen de se regrouper derrière la ­figure de Freud, le maître disparu dont la décou­verte de l’inconscient, avec le complexe d’Œdipe en son centre, peut être célébrée par tous.

L’urgence de la tâche apparaît à sa fille, Anna Freud, avec la publication en 1947 de la biographie libre et perspicace de Helen Walker Pruner, « Freud, sa vie et son esprit », qui n’hésite pas à attribuer les préceptes du fondateur à ses manies plutôt qu’à la nature objective de la psyché. Anna riposte en commandant une biographie à son goût, les trois volumes d’Ernest Jones parus entre 1953 et 1957, qui doit tirer profit à la fois de la longue intimité de Jones avec Freud et de docu­ments qu’Anna lui montrera tout en les soustrayant au regard du public. Jones est préféré à un candidat mieux informé, Siegfried Bernfeld, parce qu’on peut lui faire confiance pour exécuter les ordres d’Anna – en l’espèce, élaborer un récit qui rendra la grande découverte de son père extrêmement convaincante, quelle qu’en soit la véracité.

Le problème, c’est qu’en 1953 deux mythes de la création se font concurrence. D’après celui que Freud lui-même a propagé, toutes ses patientes lui ont dit avoir été agressées sexuellement par leur père dans leur enfance ; après quoi Freud est tombé sur le complexe d’Œdipe en réalisant que ces « souvenirs » n’étaient que des fantasmes servant à déguiser leurs désirs incestueux. Or les articles publiés par Freud après 1896, de même que les lettres adressées à son meilleur ami, Wilhelm Fliess, dans les années 1890 et récemment retrouvées, invalident ce récit. C’est Freud lui-même qui a tenté, sans succès, de convaincre ses patientes qu’elles avaient été agressées sexuellement. De plus, les lettres à Fliess montrent que Freud a eu la révélation du thème œdipien en lien avec sa propre « hystérie » et qu’il a abandonné sa « théorie de la séduction » et l’idée des sévices sexuels dans l’enfance de nombreuses années avant de décider que chaque psychonévrose est enracinée dans le refoulement du complexe d’Œdipe.

 

Laquelle de ces deux histoires impar­faites allait raconter Jones, celle de Freud cessant de croire ses patientes ou celle de sa fulgurante introspection, projetant son propre cas névrotique sur toute l’humanité ? Si Jones avait ­voulu écrire dans un souci de vérité historique, il aurait eu à choisir – ou, mieux, à révéler le caractère douteux des deux récits. Mais le but était de conforter la foi dans la psychanalyse ; et du coup, comme dans les Évangiles, Jones propose les deux versions contradictoires, gardant le silence sur leur incompatibilité et permettant ainsi aux croyants de choisir celle qu’ils préfèrent. Le Freud de Jones est dès lors un paradoxe ­vivant : un inductiviste laborieux, passant au crible les données cliniques et accédant peu à peu à leur signification, et un génie transcendant qui a vu la vérité en fouillant en lui-même.

La biographie tarabiscotée de Jones, l’édition soigneusement coordonnée des œuvres de Freud en anglais sous la houlette de James Strachey, ainsi que la sélection tendancieuse et expurgée des lettres à Fliess établie par Marie Bonaparte, Anna Freud et Ernst Kris, contribuent à faire des années 1950 l’âge d’or du freudisme dans le monde anglophone. Dans les années 1970, toutefois, l’édifice s’effondre rapidement. La ­légende de la découverte solitaire de Freud est exposée au grand jour par Henri F. Ellenberger, Paul Roazen, Frank Cioffi, Frank J. ­Sulloway et d’autres (1). Depuis lors, les auteurs favorables à la psychanalyse ont dû composer avec ou contourner avec soin les preuves de plus en plus nombreuses que Freud devait bien plus à ses rivaux qu’il a bien voulu nous le dire et que les parties les plus originales de sa théorie étaient aussi les plus arbitraires.

En 1988, par exemple, dans une hagio­­graphie affligée de tous les ­défauts du genre et sous-titrée « Freud, une vie pour notre temps » (2), Peter Gay reconnaît les menaces que font peser sur la grandeur de Freud des documents qui viennent d’être rendus publics – en particulier la confondante collection complète des lettres à Fliess, en 1985 –, et aussi des études publiées par des sceptiques, dont Gay s’efforce de minimiser l’importance. Reproduisant largement le portrait contradictoire que Jones faisait de Freud, Gay utilise son « Essai de biblio­graphie » publié en conclusion pour ­dénigrer le nombre croissant de spécialistes qui ont osé questionner l’indépendance du maître, son honnêteté et même sa compétence. Désormais la biographie de Freud par les freudiens consiste davantage à colmater les brèches qu’à célébrer des résultats de portée historique et mondiale.

La dernière production du genre est le livre d’Élisabeth Roudinesco, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, publié en France en 2014. Le titre fait écho à celui de Peter Gay. Elle aussi pense que « notre temps », une génération plus tard, exige une approche plus combative du fondateur de la psychanalyse. Et, comme nous le verrons, elle juge nécessaire de concéder bien davantage que Gay à l’opinion désormais largement partagée que les découvertes de Freud n’ont en réalité jamais eu lieu. Et pourtant, vu l’histoire et le parcours de Roudinesco, il est difficile d’imaginer un auteur moins à même de renoncer ne serait-ce qu’à une once de sa foi en Freud.

Depuis une quarantaine d’années, Roudinesco est une figure de la vie intel­lectuelle française. Cette historienne, universitaire, psychanalyste et polémiste prolifique est surtout connue pour être l’auteure de la biographie défi­nitive – et une ardente partisane – de Jacques Lacan, dont le très ­particulier « retour à Freud » inau­gura l’histoire d’amour des Français avec la psychanalyse dans les années 1960. Que l’on considère Lacan, mort en 1981, comme un « penseur de génie » et « le plus grand théoricien du freudisme de la seconde moitié du XXe siècle » (opinion de Roudinesco) ou comme le plus pompeux des obscurantistes, son impact a été considérable ; et Roudinesco en a rendu compte avec profusion de détails.

Publiée en 1993, sa biographie de Lacan teste les limites de sa loyauté à l’égard de la psychanalyse. Le livre est d’une implacable franchise sur les défauts personnels de Lacan : cupi­dité, autoritarisme, vanité et cabotinage, prédation sexuelle, cruauté capricieuse. Roudinesco n’en insiste pas moins sur sa grandeur, qu’elle présente comme un fait incontestable. Lacan s’était fait aimer de Roudinesco en « décentrant le sujet freudien » et en transformant le complexe d’Œdipe, biologiquement réduc­teur, en un phénomène linguistique. Qu’il ait repré­senté le phallus en érection comme la racine carrée de – 1, cela non plus ne paraissait pas souffrir d’objection.

 

Les idées de Lacan ne prétendaient pas même se fonder sur un travail de recherche, mais Roudinesco n’a jamais songé à les mettre en question. Comme elle l’a écrit ailleurs, elle est « une fille de la psychanalyse ». Sa mère, Jenny Aubry, avait été une amie proche de Lacan et un membre fondateur de sa schismatique École freudienne de Paris. « J’ai été plongée dans la culture de ce mouvement depuis mon enfance », a-t-elle expliqué. Elle continue de penser que la psychanalyse, tant freudienne que laca­nienne, est indispensable, car, à une époque de déshumanisation, elle postule un clivage psychique qui reflète la complexité tragique de l’existence (3).

La manifestation la plus mémorable du lien viscéral qui unit Roudinesco au freudisme a eu lieu en 1995, année où la bibliothèque du Congrès annonce une exposition « Sigmund Freud, conflit et culture » à partir des documents déposés dans son fonds. L’exposition et les événements et publications qui devaient l’accompagner étaient censés montrer les apports de Freud tout en reflétant le ­récent « réexamen critique approfondi » de sa théorie. En réalité, il apparut que seuls des gardiens du temple freudien avaient été choisis comme conseillers et contributeurs du catalogue. Émus par cette étroitesse d’esprit, plusieurs dizaines de spécialistes et quelques psychanalystes adressent une pétition courtoise à la biblio­thèque afin d’ajouter un membre indépendant au comité directeur. Au lieu de quoi, à l’étonnement général, la bibliothèque annonce un report sine die de l’exposition en raison de restrictions budgétaires. Roudinesco décide d’intervenir.

Avec l’aide d’un collègue, elle recueille 180 signatures et adresse la pétition au directeur de la bibliothèque. Des livres d’une « violence inouïe » contre Freud, écrit-elle, ont été commis par les organisateurs de la première pétition ; ils y accusent l’inventeur de la psychanalyse d’avoir abusé sexuellement d’enfants, de sa belle-sœur et d’autres femmes. ­Voilà maintenant que les « inquisiteurs » conspirent pour empêcher l’expo­sition d’avoir lieu. Le texte de Roudinesco enjoint au directeur de ne pas céder à « l’extorsion de la peur » et à la « chasse aux sorcières » de ces fanatiques « politiquement corrects ». Pour quiconque a lu la première pétition, il est pourtant clair que ses signataires ne cherchaient qu’à améliorer l’exposition, pas à la torpiller. Celle-ci s’est tenue finalement, avec la coopération des spécialistes dissidents, en 1998.

Les propos au vitriol de la pétition corédigée par Roudinesco étaient modérés en comparaison de ce qu’elle écrivit dans la presse française. Les ennemis de l’exposition lui rappelaient les « ayatollahs » iraniens et les nazis chassant d’Europe les « freudiens juifs » (4). Dans le même temps, elle s’applique infatigablement à convaincre des universitaires influents de dénoncer ceux en qui elle voit des ennemis maccarthyistes de la liberté d’expression. De toute évidence, le Joseph McCarthy de l’épisode de la bibliothèque du Congrès est Roudinesco elle-même.

À présent, dans son Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, elle entreprend à son tour de retracer l’ensemble de la carrière du premier psychanalyste. Elle le fait en détail et avec le recul de l’historien. Et, à première vue, son humeur s’est considérablement adoucie. Ceux qui ont rendu compte de son livre l’ont prise au mot : elle offre simplement un compte rendu sans préjugé de la vie de Freud, sans rien dissimuler.

Roudinesco commence par décrire le milieu ethnique, social et religieux de Freud, retrace son enfance en Mora­vie et à Vienne, sa scolarité et sa vie d’étudiant, son choix sans enthousiasme de la carrière médicale, sa visite à Jean-­Martin Charcot à Paris, financée par une bourse, ses fiançailles, son mariage et sa vie de famille, puis son rôle de chef de file d’un mouvement dont le développement centrifuge échappe de manière frustrante à son contrôle. À aucun ­moment l’auteure ne se livre à un plaidoyer en faveur des concepts et des préceptes freudiens.

Au contraire, en introduction, Roudinesco risque une observation hardiment négative : « Ce que Freud crut ­découvrir n’était au fond que le fruit d’une société, d’un environnement fami­lial et d’une situation politique dont il interprétait magistralement la signification pour en faire une production de l’inconscient. » Bien qu’en réalité elle ne développe nulle part ce qui permettrait de justifier cette proposition, d’un trait de plume elle se libère d’avoir à défendre des idées qui semblent être définitivement passées de mode.

La théorie de Freud, soutient maintenant Roudinesco, se comprend mieux non comme une description précise du fonctionnement de l’esprit mais comme un plat de romantisme réchauffé, ­relevé d’une pincée trompeuse de déterminisme matérialiste. Ayant ainsi renoncé à la science freudienne, elle peut sereinement reconnaître l’habitude de Freud de « se contredire et se combattre lui-même ». De plus, elle ne voit pas de raison, contrairement à Jones et Gray, de ­séparer son penchant pour l’occultisme du reste de sa pensée. Il s’agissait pour Freud, affirme-t-elle, « de revendiquer, contre un primat trop rationnel de la science, un savoir magique échappant aux contraintes de l’ordre établi ». Ainsi, quand il présente sa méthode clinique comme une forme de télépathie et qu’il brouille la distinction entre les domaines psychologiques et organiques, affirmant que les cellules germinales sont « narcissiques » et portent en elles un « instinct de mort » (5), Roudinesco reste impassible : c’est précisément le type de mysticisme qu’on était en droit d’attendre d’un disciple de Franz Anton Mesmer (6).

Contrairement à Jones et Gray, ­Roudinesco reconnaît que le schéma œdipien fut imposé aux patients de Freud plutôt que déduit de leur cas ; et que son adoption le rendit plus désinvolte, « maniant à tort et à travers le sacro-saint complexe d’Œdipe » pour l’appliquer « à des situations conflictuelles d’une grande banalité ». Elle admet, de plus, que lorsqu’il s’aventurait dans l’anthropologie (Totem et tabou), la religion (Avenir d’une illusion), la sociologie (Psychologie collective et analyse du moi), la biographie (Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci) et l’histoire (Malaise dans la civilisation), il écartait les faits qui ne lui convenaient pas et tirait à lui chaque discipline pour l’imprégner de sa thématique de base.

 

Dans le récit de Roudinesco, Freud apparaît comme quelqu’un de pas très observateur, très absorbé par lui-même et peu perspicace. Elle nous rappelle ainsi qu’il a négligé les nombreux signes montrant que C. G. Jung ne ­serait jamais son docile héritier. En 1919, il se laissa facilement abuser par le faux journal intime d’une adolescente fabriqué par une collègue psychanalyste, se laissant « berner par une supercherie qui émanait tout droit de sa doctrine ». Plus remarquable encore, ayant pris sa propre fille Anna en analyse, avec l’objectif aberrant d’« éveiller sa libido », il n’a pas saisi que la préférence sexuelle de celle-ci allait aux femmes.

De même, Roudinesco indique que Freud a mis du temps à admettre la menace que les nazis faisaient peser sur les juifs en général et la psychanalyse en particulier. Elle raconte comment le patriarche, malade, obsédé par l’en­nemi personnel qu’il s’était choisi, l’Église catho­lique, resta aveugle face à cette menace autrement plus sérieuse et, quand elle se matérialisa, ne sut pas prendre fermement une position de principe à son ­encontre, allant jusqu’à acquiescer à l’exclusion des juifs de la branche allemande de son mouvement, qui ne survivait que de nom (7). Bien que Roudinesco ne le dise pas, cet épisode glaçant illustre à quel point Freud subor­donnait toutes les valeurs à la cause de sa création, sans égard pour son utilité sociale ou médicale.

 

Et cependant, et cela n’est pas moins surprenant, le récit dépréciatif de Roudinesco ne l’empêche nullement de continuer à révérer Freud. « Il imposa à la subjectivité moderne, écrit-elle dans l’introduction, une stupéfiante mythologie des origines dont la puissance semble plus que jamais vivante […]. » Et à la fin de son livre, elle exprime le souhait que « pour longtemps encore, il demeure le grand penseur de son temps et du nôtre ». Voilà qui est étrange. Un grand penseur est celui dont les idées l’emportent en pouvoir de conviction sur celles de ses concurrents : or le Freud que nous présente Roudinesco est simplement un homme habité d’une obsession. Certes, il a conféré à cette obsession des résonances littéraires et a persuadé des millions de personnes qu’il appartenait à la catégorie des Copernic et des Darwin. Mais, s’il a obtenu ce succès – ce que Roudinesco n’admettra pas –, c’est en fanfaronnant, en faisant des cajoleries, en éludant les questions, en dénigrant ses rivaux et en maquillant ses résultats thérapeutiques.

Incapable de défendre la justesse de la théorie mais se sentant plus liée à lui que jamais, Roudinesco se retrouve dans une situation plus délicate qu’avec Lacan en 1993. À l’époque, elle espérait que la foi de l’élite intellectuelle française dans le système lacanien serait assez forte pour survivre aux révélations qu’elle apportait sur sa personnalité déplorable. Tandis que maintenant, elle semble avoir calculé que la seule manière d’apaiser les critiques de la théorie psychanalytique est d’être d’accord avec eux. Elle le fait, en les nommant mais sans conviction, car à de nombreux moments elle s’appuie sur des affirmations de Freud comme si elles n’avaient jamais été mises à mal.

Il n’est pas dans la nature de Roudi­nesco d’admettre avoir été obligée de changer d’avis sur quoi que ce soit. Elle préfère attaquer. Et, comme nous l’avons vu dans l’affaire de la bibliothèque du Congrès, dénoncer ses adversaires en leur imputant des affirmations outrancières imaginaires. Dans son nouveau livre, elle masque sa confusion en revenant à cette pratique. Divers commentaires, certains relégués en note, nous montrent qu’elle s’est donné pour mission de protéger son idole des méchants Freud bashers et praticiens de la « folie révisionniste », qui ont fait de Freud « un escroc, un violeur et un incestueux ». Certains d’entre eux, déclare-t-elle, l’accusent même d’avoir « assassiné » un ami cher pour l’éliminer en tant que rival. Roudinesco soutient que ce sont ces sornettes, et non les actes et les insuffisances de Freud, qui l’ont ­exposé au dédain.

 

Nous n’apprenons jamais, ni dans ce livre ni dans aucun autre de Roudi­nesco, l’identité des affreux ayant répandu le mensonge que Freud était un violeur incestueux et un meurtrier. Elle met en avant, cependant, le philosophe des sciences Adolf Grünbaum et l’historien indépendant Peter J. Swales, pour s’être consacrés « à une mise en pièces de la doctrine freudienne et de Freud lui-même, redevenu un savant diabolique coupable de s’être livré à des relations charnelles au sein de sa propre famille ». Or Grünbaum ne s’est jamais inté­ressé de près à la biographie de Freud, ses objec­tions aux affirmations doctrinales de Freud sont strictement techniques. Quant au franc-tireur Swales, des spécialistes de haut niveau des deux camps respectent le résultat de ses enquêtes méticuleuses, qui sont trop rarement lues pour avoir affecté l’image de Freud dans le grand public.

Dire que Grünbaum et Swales ont lu Freud avec plus d’attention que Roudinesco serait un euphémisme. Considérons par exemple la façon dont elle traite du premier livre de Freud, Études sur l’hystérie, écrit avec Joseph Breuer. Roudinesco mélange les patients de Freud, confondant la gouvernante Miss Lucy R. et l’héritière hongroise Elisabeth von R. Elle oppose la « méthode cathartique » de Freud et Breuer à l’hypnotisme, ignorant manifestement que l’hypnotisme était le moteur de cette méthode. Et elle confond « hystérie » et « névrose » pour ensuite en faire bizarrement un équivalent de « folie ». Un tel glissement de sens interdit de comprendre ce que Breuer et Freud pensaient être en train d’accomplir et pourquoi ils allaient bientôt devenir des adversaires.

Il y a finalement la question de savoir si le Freud de Roudinesco, bien que ­rétréci par rapport au personnage démiurgique célébré par ses prédécesseurs, est l’homme lui-même ou bien une version qu’elle ­aurait élaborée avec l’intention de le protéger. Le but de son livre, suis-je tenté de dire, est de protéger Freud du risque d’être rejeté comme un homme qui, ­selon les mots dévastateurs de Fliess, « se contente de lire ses propres pensées dans les autres ». Ces pensées étaient majoritairement de caractère sexuel et étaient attisées par une drogue, la cocaïne, que Freud avait commencé à consommer en 1884 et à laquelle il allait à nouveau avoir recours dans ses années de « découverte » psychanalytique. Afin de désamorcer le risque d’enquête dans cette direction, Jones et Gray, suivant le chemin tracé par les réminiscences rusées de Freud, se sont efforcés de le décrire comme un chercheur neutre qui, vivant une vie de vertu impeccablement bourgeoise, s’est trouvé piégé par l’accent mis par ses ­patients sur le sujet répulsif de la sexualité. Et à ­présent ­Roudinesco en fait autant.

Ignorant les preuves bien établies que les premiers patients de Freud rejetaient et même se moquaient des explications sexuelles qu’il donnait de leurs troubles, Roudinesco maintient qu’ils faisaient des confidences érotiques souvent détaillées à un Freud « puritain » embarrassé – d’un esprit si élevé qu’il avait décidé de s’abstenir par principe de tout rapport sexuel (8). Négligeant sa prescription de 1908 (« le remède à la maladie nerveuse issue du mariage serait l’infidélité conjugale »), Roudinesco lui attribue une « horreur de l’adultère » qui l’aurait accompagné sa vie durant. D’après elle, il a toujours considéré sa femme Martha avec « une sorte d’adoration ». Il est donc impensable qu’il ait jamais convoité sa belle-sœur Minna, encore moins qu’il l’ait séduite (comme le pensaient ses proches associés, et comme Minna elle-même l’a manifestement avoué à Jung). Quant à la cocaïne, Roudinesco nous assure que Freud y a « définitivement » renoncé en 1892 – une affirmation amplement démentie par les lettres à Fliess qui ont survécu et même par L’Interprétation des rêves.

 

On peut toujours débattre de la ­nature de la vie privée de Freud, car, même Jones l’admettait, il la tenait soigneusement à l’écart des regards indis­crets. (« Tout indique une remarquable dissimulation dans la vie amoureuse de Freud », écrit-il). La polémique façon nuage d’encre engagée par Roudi­nesco nous conseille de ne pas aller dans cette direction, car la respectabilité de Freud doit être préservée à tout prix [lire
« Pudeurs d’éditeurs » ci-dessous]. Reste que si cet homme n’a en réalité rien découvert et est néanmoins parvenu à persuader le monde de le considérer comme un géant de la science, cela en fait l’une des figures les plus audacieuses de l’histoire de la pensée. Voilà qui est extrêmement intéressant. Le gentleman bourgeois de Roudinesco l’est beaucoup moins.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 23 février 2017. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

 

pudeurs dediteurs

Gare aux lubies alimentaires !

«Maux de tête, insom­nies, ballonnements ou digestion difficile : tous ces petits soucis sont peut-être dus au déséquilibre acido-­basique de votre organisme, lit-on sur le site du magazine Top Santé. C’est le ­moment d’opter pour le ­régime alcalin ! Explications avec ­Natasha Corrett, chef de cuisine végétarienne .» Vraiment ?
Atteinte d’un cancer du sein, Kim Tinkham, une quinquagénaire américaine, a refusé d’être opérée. Elle a préféré suivre le régime alcalin conçu par le naturo­pathe Robert Young et a ­défendu son choix, en 2007, dans la très populaire émission télévisée d’Oprah Winfrey. Trois ans plus tard, elle mourait.

Des célébrités, des blogueurs ­influents, des magazines et même des médecins continuent de préconiser ce régime. Le chef britannique Anthony Warner s’insurge : « Pour quiconque a quelques notions de physiologie, c’est complètement grotesque. » Diplômé de biochimie, Warner a été chef dans plusieurs res­taurants avant de travailler pour une grande entreprise agro­alimentaire. Dans The Angry Chef, il reprend les notes du blog qu’il tient sur les pseudo­sciences entourant l’alimentation. « Pour avoir une relation saine avec la nourriture, nous devons ­apprendre à accepter que nous ne savons pas tout », écrit-il.

Le succès du régime alcalin est lié à l’idée que l’acidité aurait en soi quelque chose de corrosif et de dangereux. Robert Young invoque le fait que les cellules cancéreuses prolifèrent dans un milieu acide et soutient que l’acidification des fluides et tissus corporels est à l’origine de la plupart des maladies. Pour s’en garder, il suffirait de manger des aliments dont les résidus après digestion présentent un pH supérieur à 7 (essentiellement des fruits et des légumes). « Le régime alcalin exploite ces gens dont la culture scientifique se limite à leurs souvenirs d’école sur le pH », écrit Warner.

Le corps n’a pourtant besoin d’aucune aide pour maintenir son homéostasie. Une étude (une seule) a bien démontré l’influence (très faible) de certains aliments sur la basicité du sang – mais sans la faire sortir du cadre des valeurs normales, précise Warner. « Ce sont des arguments insensés. Si l’équilibre du pH de notre sang dépendait de notre alimentation, nous mourrions tous très vite. » Robert Young affirme avoir vu des cellules sanguines se transformer en bactéries dans un environnement acide. Il s’inspire là de la thèse d’Antoine Béchamp, un médecin français du XIXe siècle. C’est « ignorer près de cent cinquante ans de progrès scientifique », s’indigne Warner.

Comment comprendre ce type d’engouement ? Notre « cerveau instinctif », écrit-il, tend vers le simple et le catégorique, même s’il ne dispose pas de preuves.

 

extrait

Les Balkans, miroir de nos peurs

Il y a vingt ans, alors que les braises de la guerre en Croatie et en Bosnie étaient ­encore ardentes, l’historienne bulgare Maria Todorova publiait Imaginaire des Balkans. Dans cet ouvrage fondateur, elle détaillait la manière dont les Balkans ont été perçus et décrits pendant des siècles, le plus souvent comme une arrière-cour de l’Europe, aux mœurs brutales et barbares.

Maria Todorova a alors forgé le concept de « balkanisme », un hommage à Edward Saïd et son orientalisme – à savoir le discours exotique et hautement stylisé des universitaires, écrivains et artistes occidentaux sur « l’Orient ». Elle a étudié les différentes formes de balkanisme, des chroniques des marchands vénitiens du XVIe siècle aux analyses du New York Times des années 1990. Le dénominateur commun, selon elle, est une forte condescendance à l’égard des Balkans et de leurs habitants.

Les Britanniques se sont particulièrement illustrés dans cette condescendance – et pas seulement pour des raisons géopolitiques, Londres ayant été un allié de l’Empire ottoman pendant les guerres d’indépendance balkaniques. À la fin du XIXe siècle, par exemple, George Bernard Shaw avait offusqué les Bulgares en les décrivant dans sa pièce L’Homme et les armes (1894) comme un peuple ignorant et quasi barbare. Une autre Britannique, Mary Edith Durham, qui a sillonné la région au tournant du XXe siècle, qualifie les Serbes de « vermine » et appelle toutes les nations civilisées à s’unir contre le « Slave balkanique » et son christianisme « hanté ».

Plusieurs récits de voyage de la même époque possèdent des relents racistes, jugeant monstrueux le riche mélange de cultures, de langues et de peuples de la région. Même quand les voyageurs portent un regard ­positif, ils ne peuvent s’empêcher de qualifier les autochtones de « nobles sauvages », et tombent souvent dans le complexe du « sauveur blanc ».

La Seconde Guerre mondiale, qui a pourtant largement illustré les dangers de la stigmatisation de peuples et de nations entiers, n’a pas mis fin au balkanisme. Todorova note ainsi que, dans les années 1990, un éditorialiste du New York Times semble oublier l’existence de la Shoah en ­Europe de l’Ouest lorsqu’il incrimine les Balkans comme étant « le seul endroit d’Europe » où des gens pouvaient se faire tuer en raison d’événements survenus plusieurs siècles auparavant.

L’instabilité qui régnait dans la région à la fin du siècle dernier a donné à nouveau carte blanche à ceux qui décrivent les Balkans comme une terre de violence et d’intolérance. Au point que le journaliste et essayiste américain Robert Kaplan y a même vu l’explication du ­nazisme, affirmant que c’est des Slaves du Sud qu’Hitler « a appris à haïr de manière aussi contagieuse ». Malgré la réprobation de certains spécialistes de la région, Kaplan était très lu dans les années 1990.

Vingt ans après la première publi­cation d’Imaginaire des Balkans – et maintenant que la stabilité est de retour –, peut-on encore parler de balkanisme ? Certains États, comme la Bulgarie et la Croatie, font désormais partie de l’Union européenne, et plusieurs autres sont candidats à l’adhésion. L’appartenance à l’UE est souvent considérée comme une marque de civilisation, et, même dans les pays qui n’en font pas encore partie, la classe politique fait siennes les valeurs européennes de ­tolérance, de stabilité et de ­progrès.

Certaines personnalités suscitent la curiosité des médias occidentaux : Edi Rama, le Premier ­ministre albanais, a vu ses œuvres (il est aussi peintre) exposées à la Biennale de Venise en 2017, et la Première ministre serbe Ana Brnabić, ouvertement homosexuelle, a fait les gros titres lors de sa nomination en juin dernier.

L’essor récent du tourisme, ­alimenté par la multiplication des vols low cost et de prix ­défiant toute concurrence sur place, ont heureusement rendu les Balkans plus familiers. Des millions de touristes constatent chaque année que les serveurs locaux ne sont pas plus sauvages que ceux des villes espagnoles ou des stations balnéaires britanniques. La scène culturelle est riche, avec des événements ­annuels majeurs comme le Festival du film de ­Sarajevo (Bosnie), le DokuFest de Prizren ­(Kosovo) et le Festival de trompette de Guča (Serbie).

Néanmoins, les références gratuites à la guerre, à la violence et à la pauvreté sont toujours présentes dans une bonne partie des articles sur les Balkans d’aujourd’hui, et notamment sur les pays de l’ex-Yougoslavie. Il y est souvent question d’hommes rustres et de femmes fatales maquillées comme des voitures volées. Avant que la libre circulation des travailleurs ne ­s’applique à la Bulgarie en 2014, les tabloïds britanniques n’avaient de cesse de décrire les ressortissants de ce pays comme des clochards, prêts à voler le travail des locaux. En 2016, à la veille du référendum sur le Brexit, une série d’articles mettaient les électeurs britanniques en garde contre les conséquences de l’élargissement de l’UE, synonyme d’une hausse de la délinquance. En avril 2016, le quotidien The Sun publiait un texte sur l’adhésion de la Bosnie à l’UE sous le titre « Pas question qu’ils entrent » : le pays y était décrit comme un terreau fertile pour l’extrémisme où flottaient partout des drapeaux de l’État islamique.

Mais ce genre d’articles n’est pas l’apanage de la presse de caniveau. Dans sa recension d’un livre sur l’histoire du Monténégro, un journaliste de The Economist se demande si ses habitants ne sont pas prédestinés à « faire la guerre et à piller comme l’ont fait leurs arrière-grands-pères et comme le feront leurs fils ». Même dans les cercles de gauche, Melania Trump fait l’objet de moqueries du fait de ses origines slovènes. Elle a droit au qualificatif d’« épouse sur catalogue », en référence à toutes ces femmes d’Europe de l’Est qui se sont mariées, grâce à des agences spécialisées, à de riches hommes occidentaux pour échapper à la misère de leur pays d’origine. La très respectée actrice Helen ­Mirren a parlé de la « mystérieuse âme slovène de Trump », tandis que Joy-Ann Reid, présentatrice de la chaîne de télévision câblée MSNBC, a mis en avant le passé « yougoslavo-­soviétique » (sic) des épouses de Trump comme preuve de ses liens avec la Russie.

Ces célébrités pas toujours bien informées ne sont pas les seules à patauger dans le balkanisme. Je n’ai pu m’empêcher de sursauter en lisant récemment dans ­Balkan Insight un article d’un auteur connaissant très bien la région qui qualifiait les hommes serbes de « mythiques bêtes velues » et évoquait l’obsession de leurs compatriotes féminines pour le maquillage (1).

Le balkanisme international n’est pas seulement une marque d’irrespect et de paresse intel­lectuelle ; il a également des effets concrets sur les relations ­humaines. Il peut, par exemple, accoucher du pire genre de touriste, celui qui, après avoir lu un seul livre et passé quelques jours sur place, se sent en droit de donner des leçons d’histoire et de politique aux autochtones. Il autorise aussi des personnes tout ce qu’il y a de plus polies par ailleurs à demander à leurs hôtes s’ils détestent leurs voisins ou si leur famille appartient à la mafia.

Le balkanisme, comme tous les stéréotypes, noie l’infinie ­variété des nuances et des histoires personnelles sous une épaisse couche de peinture uniforme. Les habitants des Balkans ont du mal à montrer que leur ­partie du monde, malgré tous ses ­défauts, mérite un peu plus de respect et de compréhension.

Malheureusement, le balkanisme survit parce qu’il s’avère bien utile. Comme l’écrivait ­l’essayiste allemand Hermann von Keyserling en paraphrasant Voltaire : « Si les Balkans n’existaient pas, il faudrait les inventer. » Maria Todorova a formulé l’hypothèse que, pour les balkanistes étrangers, la région est une toile sur laquelle ils projettent leurs propres angoisses, que ce soit la pauvreté, la violence ou l’intolérance. Ou bien elle sert à étouffer tous les aspects de la culture de l’autre qui pourraient ébranler l’ordre du moment.

Mais, à l’heure où des fissures commencent à apparaître dans le modèle de démocratie libérale actuel, le balkanisme pourrait très bien disparaître. Non pas parce que les Balkans seraient devenus plus « occidentaux », mais parce que l’Occident est devenu plus « balkanique ».

 

— Cet article est paru dans le magazine en ligne Balkan Insight le 5 septembre 2017. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Un mystère slovaque

Jamais en Slovaquie un roman de genre n’avait concouru pour le prestigieux prix Anasoft Litera. Le barrage a été franchi cette année avec « La crevasse », de Jozef Karika. Si cet auteur de thrillers, habitué des listes de best-sellers, n’a finalement pas été couronné, il en sort gagnant dans les librairies et les médias, qui n’ont pas assez de superlatifs pour qualifier son dernier livre : un « roman brillant, passionnant, palpitant » pour le quotidien Sme, une « vraie expérience de prose », selon le journal en ligne Denník N, qui parvient, de l’avis du quotidien Pravda, à effacer tous les repères du lecteur : « A-t-il affaire à une légende ? Un événement mystique ? Un fait divers terrifiant ? »

Le point de départ de Karika est un mail envoyé par Igor, un jeune homme désireux de témoigner dans une affaire qui fait fantasmer une petite région de Slovaquie centrale : des disparitions d’habitants, nombreuses et inexpliquées depuis plusieurs siècles. Igor (personne réelle ou pure invention de l’écrivain ?) devient le narrateur du roman. Un narrateur dont « le lecteur n’est jamais vraiment sûr de la lucidité et de l’honnêteté », estime le site iLiteratura, qui, à l’instar de nombre de ses confrères, compare Jozef Karika à Edgar Allan Poe.

Peut-on tuer Freud ?

Sigmund Freud faillit ne pas ­pouvoir quitter Vienne en 1938. Il partit le 4 juin, par l’Orient-Express, trois mois après l’entrée des troupes allemandes dans la ville. La persécution des juifs viennois avait commencé dès mars – Edward R. Murrow, présent à Vienne pour la radio CBS, fut le témoin oculaire du pillage des maisons juives –, mais Freud refusait d’écouter ses amis qui le suppliaient de fuir. Il changea d’avis lorsque sa fille Anna fut arrêtée et interrogée par la Gestapo. Il put faire sortir une partie de sa famille, mais ­laissa sur place quatre de ses sœurs. Elles moururent toutes dans les camps, l’une de faim à Theresienstadt, les autres probablement dans les chambres à gaz à Auschwitz et à Treblinka.

Freud se réfugia à Londres, et des amis l’aidèrent à s’installer dans une grande maison à Hampstead, qui abrite à présent le musée Freud. Le 28 janvier 1939, ­Virginia et Leonard Woolf vinrent prendre le thé. Fondateurs et propriétaires de Hogarth Press, ils étaient les éditeurs de Freud depuis 1924. Hogarth publierait plus tard les 24 volumes de la traduction anglaise des œuvres de Freud, sous la direction éditoriale d’Anna Freud et de James Strachey – ce qu’on appelle dans le monde anglophone « l’Edition standard ». Ce fut la seule rencontre entre les Woolf et Freud.

L’anglais était l’une des nombreuses langues que Freud maîtrisait. À Hampstead, la BBC réalisa le seul enregistrement qui existe de lui. Mais il avait 82 ans et souffrait d’un cancer de la ­mâchoire, et la conversation avec les Woolf s’avéra difficile. Il « était ­assis dans une vaste bibliothèque avec de petites statues, devant une grande table scrupuleusement astiquée et rangée », écrit ­Virginia dans son journal (1). « Un très vieil homme tout fripé et rata­tiné, avec les yeux clairs d’un singe, des mouvements spasmodiques de son visage paralysé ; éprouvant de grandes difficultés à s’exprimer mais alerte. » Il faisait preuve d’une politesse et d’une cour­toisie démodées et lui offrit un narcisse. La scène avait été soigneusement préparée.

Les Woolf ne se laissaient guère impres­sionner par la célébrité, et certainement pas par les effets de mise en scène. Ils comprirent la nature transactionnelle de cette invitation à prendre le thé. « Tous les réfugiés sont comme des mouettes, le bec ouvert pour grappiller des miettes », note froidement Virginia dans son journal. Mais, des années plus tard, Leonard se souvient que Freud lui a laissé une impression que « seules de très rares personnes que j’ai rencontrées m’ont donnée, une impres­sion de grande douceur, mais derrière la douceur, de grande force… Un homme impressionnant ». Freud mourut dans cette maison le 23 septembre 1939, trois semaines après le début de la ­Seconde Guerre mondiale.

 

Hitler et Staline chassent à eux deux la psychanalyse hors d’Europe continentale, mais le mouvement se reconstitue dans deux lieux où ses praticiens sont les bienvenus, New York et Londres. Produit d’Europe centrale ­naguère concentré dans des villes comme Vienne, Berlin, Budapest et Moscou, la psychanalyse se transforme ainsi de façon inattendue en un phénomène médical et culturel essentiellement anglo-américain. Durant les douze années où Hitler est au pouvoir, seule une petite cinquantaine d’analystes freudiens émigre aux États-Unis (pays où Freud ne s’est rendu qu’une seule fois et qu’il méprise). Mais ils comptent parmi les grands noms de la profession et prennent le contrôle de la psychiatrie américaine. Après guerre, les freudiens occupent des chaires universitaires, élaborent les programmes d’enseignement des écoles de médecine et rédigent les deux premières éditions du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM). La théorie psychanalytique guide le traitement des patients hospitalisés. Vers le milieu des années 1950, la moitié des patients hospitalisés aux États-Unis se voient diagnostiquer des troubles mentaux.

Plus important encore, la psychanalyse contribue à faire migrer le traitement de la maladie mentale de l’asile et de l’hôpital vers les cabinets en ville. La psychanalyse est une thérapie par la parole. Des personnes qui par ailleurs fonctionnent normalement peuvent donc bénéficier d’un traitement. La ­demande pour ce type de thérapie ­accroît le nombre de thérapeutes, et les années d’après-guerre connaissent un boom de la psychiatrie. En 1940, les deux tiers des psychiatres américains exercent à l’hôpital ; en 1956, ils ne sont plus que 17 %. En 1954, au sommet de la vague, 12,5 % des étudiants en méde­cine choisissent de s’orienter vers la psychiatrie. Une forte proportion d’entre eux ont reçu une formation au moins partielle à la psychanalyse et, en 1966, les trois quarts disent utiliser l’approche « dynamique » avec leurs patients.
L’approche dynamique est fondée sur le principe cardinal freudien selon ­lequel la cause de ce que nous ressentons nous échappe, et la façon dont nous en parlons dans le cabinet du thérapeute ne correspond pas à ce qui se passe réellement. Ce qui se passe réellement, ce sont des choses que nous nions, répri­mons, sublimons ou projetons sur le thérapeute par le mécanisme du transfert, et le but de la thérapie est de les faire apparaître au grand jour.

Pour surprenant que cela paraisse, les Américains, dont un stéréotype veut qu’ils soient allergiques aux systèmes abstraits, ont jugé irrésistible ce modèle de fonctionnement de l’esprit. Beaucoup d’universitaires ont tenté d’en expliquer le pourquoi. Il y a sans aucun doute de nombreuses raisons à cela, mais l’anthropologue Tanya Luhrmann offre une explication simple : les théories alternatives étaient pires. « Les théories de Freud étaient comme une lampe torche dans une fabrique de bougies », écrit-elle (2). Les intellectuels s’emparent de concepts freudiens comme « inves­tissement », « souvenir-écran » ou « formation réactionnelle », qui entrent dans le langage courant. Des personnes qui n’ont jamais lu une ligne de Freud se mettent à parler avec assurance du ­surmoi, du complexe d’Œdipe et de l’envie du pénis.

Freud se voit recruté par le mouvement de pensée anti-utopique des années 1950. Des intellectuels comme Lionel Trilling dans « Freud et la crise de notre culture » et Philip Rieff dans « Freud, l’esprit du moraliste » soutiennent que Freud nous apprend à penser les limites de la perfectibilité humaine. Des magazines populaires mettent Freud sur le même plan que Copernic et Darwin (3). On lit d’audacieuses proclamations. « Le XXe siècle restera-t-il dans l’histoire comme le siècle freudien ? demande le coordinateur d’un ouvrage collectif de 1957 intitulé “Freud et le XXe siècle”. Les nouvelles formes de conscience issues de l’œuvre de Freud ne peuvent-elles pas constituer un symbole plus authentique de notre conscience et de la qualité de nos expériences les plus profondes que les fruits incertains de la fission de l’atome et de la nouvelle cartographie du cosmos ? »

 

Dans les départements de littérature, les professeurs se demandent naturellement comment prendre part au mouvement. Ils trouvent facilement. Car il n’est pas abusif de traiter les textes littéraires de la même façon qu’un analyste traite ce que lui dit un patient. Même si les enseignants n’aiment guère l’expression « sens caché », la critique littéraire consiste bien souvent à décoder un sous-texte ou à en dévoiler le sens ou l’idéologie implicites. Les universitaires sont donc toujours friands d’un appareil théorique permettant de donner de la cohérence et de la consistance à une telle entreprise, et le freudisme s’y prête à merveille. Décoder, mettre au jour, c’est ce que fait la psychanalyse.
Frederick Crews est l’un de ces professeurs stimulés par ces possibilités. Il a fait son doctorat à Princeton en 1958 sur le romancier E. M. Forster ; dans sa thèse, il explique la pensée de Forster à partir de l’analyse de ses textes. C’est un exercice hyper­classique de critique d’histoire des idées, et Crews trouve ça ennuyeux. Jeune étudiant à Yale, il est tombé amoureux de Nietzsche, lequel l’a conduit à Freud. Quand sa thèse sur Forster est publiée, en 1962, il est professeur à Berkeley. Son deuxième livre, « Les péchés des pères » (1966), est une étude psychanalytique de Nathaniel Hawthorne. Avec « La psychanalyse et Shakespeare », de Norman Holland –paru la même année –, c’est l’une des œuvres pionnières de la critique littéraire psychanalytique.

Crews commence à animer un sémi­naire très prisé sur le sujet. Il s’engage aussi dans le mouvement contre la guerre du Vietnam et copréside le ­Comité pour la paix des enseignants de l’université. Comme beaucoup à Berkeley à cette époque, il se radicalise et fait de son intérêt pour Freud un élément de son radicalisme. Comme il l’écrira plus tard, Freud « incarne un esprit d’interprétation dogmatiquement rebelle ». En réalité, Freud était hostile au radi­calisme politique. Pour lui, c’était se faire des idées que de croire que le progrès social pouvait contribuer à la santé ou au ­bonheur de la société. C’est le sujet de son Malaise dans la civilisation (1930). Mais dans les années 1960, beaucoup, comme Crews, croient à la vertu émancipatrice du freudisme (même si cela implique le plus souvent des entorses à la théorie, comme l’illustreront des auteurs tels que Herbert Marcuse ou Norman O. Brown).

 

En 1970, Crews publie un recueil de textes défendant la critique psychanalytique, « Psychanalyse et production littéraire ». Mais son enthousiasme a commencé à se refroidir. Il est aussi revenu du radicalisme – au début des années 1970, l’agitation politique est retombée à Berkeley, et l’expérience de son séminaire l’a amené à penser qu’il y a quelque chose d’un peu trop facile dans la critique psychanalytique. Les étudiants proposent des lectures contradictoires qui semblent toutes pertinentes, mais ce n’est qu’un concours d’ingéniosité. Rien ne permet de prouver qu’une interprétation est plus juste qu’une autre. Il s’ensuit que ce qui se passe dans le cabinet de l’analyste n’est peut-être aussi guère plus qu’un exercice d’interprétation en roue libre. La psychanalyse commence à lui paraître une méthodologie d’autojustification qui tourne en rond.

Crews consigne sa désillusion croissante dans une série de textes réunis dans « Sorti de mon système », paru en 1975. Il croit encore que certains ­aspects de la pensée de Freud peuvent être ­sauvés, mais il est en train de l’abandonner défi­nitivement, comme en ­témoigne un ­second recueil de textes, « Engagement sceptique » (1986). En 1993, avec la publi­cation d’un article intitulé « Le Freud inconnu » dans The New York Review of Books, il s’affirme comme un critique radical du freudisme et le chef de file d’un groupe de spécialistes révisionnistes, connus sous le nom de Freud bashers [« démolisseurs de Freud »].

L’article passe en revue plusieurs livres de révisionnistes. La psychanalyse a déjà été discréditée comme science médicale, écrit Crews. Ce que les nouvelles ­recherches révèlent, c’est que Freud lui-même était peut-être un charlatan, un dramatiseur opportuniste qui gonflait délibérément la valeur scientifique de ses théories. Crews enchaîne avec un nouvel article dans The New York Review of Books, sur les affaires de faux souvenirs retrouvés, dans lesquelles des adultes ont été accusés d’abus sexuels sur la base de souvenirs d’enfance supposément remon­tés à la surface – phénomène dont il impute la responsabilité à la théorie freudienne de l’inconscient.

 

Les articles de Crews déclenchent l’un des pugilats intellectuels les plus acrimonieux qu’ait connus la publi­cation. La Review est inondée de lettres de mécontentement, les auteurs regrettant de ne pouvoir signaler qu’une petite poignée des erreurs et contresens commis par Crews pour des questions de place, puis les énumérant sur plusieurs colonnes.

Les personnes qui adressent des courriers de protestation à la Review semblent souvent oublier qu’elle laisse toujours le dernier mot à l’auteur de l’article incriminé, et Crews profite de ce privilège avec délectation et sans économiser ses mots. En 1995, il réunit ses textes pour The New York Review of Books dans « Les guerres de la mémoire : l’héritage de Freud en question ». Trois ans plus tard, il dirige « Freud non autorisé : des sceptiques confrontent une légende », un recueil de textes écrits par des critiques de Freud. Crews a cessé son enseignement en 1994 et est à présent professeur émérite à Berkeley.

La courbe de la réputation de Freud aux États-Unis épouse celle de la carrière de Crews. L’aura de la théorie psychanalytique a atteint son apogée à la fin des années 1950 – au moment où Crews est passé de la critique de l’histoire des idées à la critique psychanalytique – et a commencé à décliner à la fin des ­années 1960 – quand Crews a com­mencé à ­remarquer une certaine circularité dans les textes de ses étudiants.

Ce déclin est aussi dû à l’évolution de la société. Le freudisme était l’une des principales bêtes noires du mouvement des femmes. Betty Friedan, dans La Femme mystifiée, et Kate Millett, dans La Politique du mâle, s’en prennent (non sans raison) à son sexisme comme l’avait fait une bonne dizaine d’années plus tôt Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe.

La psychanalyse en prend aussi un coup au sein de la communauté médi­cale. Plusieurs études montraient déjà qu’elle n’obtenait que de piètres résultats en termes de guérison. Mais quand on comprend que la dépression et l’an­xiété peuvent être régulées par des médi­caments, un type de thérapie dont le temps de traitement se chiffre en centaines d’heures coûteuses apparaît au mieux inefficace, au pire une arnaque.
Les organismes de sécurité sociale et les compagnies d’assurances en tirent en tout cas cette conclusion, et la troisième édition du DSM, en 1980, gomme presque toute trace de freudisme. Cette édition a été pilotée par un groupe de psychiatres de l’université de Washington, où, paraît-il, un portrait encadré de Freud était accroché au-­dessus d’un urinoir dans les toilettes des hommes. En 1999, comme le note une étude publiée dans la revue scientifique American Psychologist, « la psychologie scientifique se désintéresse de la recherche psychanalytique depuis les dernières décennies ».

Dans le même temps, l’image de Freud pionnier solitaire commence ­aussi à s’éroder. Cette image avait été soigneusement entretenue par ses disciples, notamment son premier biographe, l’analyste gallois Ernest Jones, qui avait été l’un de ses proches associés (4). La biographie en trois volumes de Jones est parue dans les années 1950. Mais cette image, c’est Freud lui-même qui l’a créée – et cultivée. Même dans son petit discours à la BBC, en 1938, il évoque combien ses découvertes (qu’il appelle des « faits ») lui ont coûté cher et se heurtent à des résistances.
Dans les années 1970, des historiens comme Henri Ellenberger et Frank Sulloway montrent que la plupart des idées de Freud sur l’inconscient ne sont pas originales et que ses théories reposent sur des concepts dépassés de la biologie du XIXe siècle, comme l’héritabilité des caractères acquis (le lamarckisme). En 1975, le Prix Nobel de médecine Peter Medawar qualifie la théorie psychanalytique d’« escroquerie intellectuelle la plus stupéfiante du XXe siècle ».

S’il est un lieu de la vie intellectuelle anglo-américaine où le freudisme a toujours été considéré avec suspicion, c’est la philosophie. Seule une poignée de philosophes qui s’intéressaient à la littérature et à la pensée européenne, comme Stanley Cavell, ont pris Freud au sérieux. Mais, chez les philosophes des sciences, la prétention de la psychanalyse au savoir a toujours paru douteuse. En 1985, l’un d’eux, Adolf Grünbaum, de l’université de Pittsburgh, publie Les Fondements de la psychanalyse (5), un exposé d’une précision intimidante destiné à montrer que les fondements de la psychanalyse sont tout sauf scientifiques.

 

theorie refutable

 

L’attention des révisionnistes se porte aussi sur la biographie de Freud. Peter Swales, un homme qui s’est qualifié un jour d’« historien punk de la psychanalyse », est le principal limier à se lancer sur cette piste. Swales n’a pas achevé ses études secondaires. Dans les années 1960, il travaillait comme secrétaire particulier des Rolling Stones. Pas facile de lâcher ce genre de boulot, mais il l’a fait ; vers 1972, il se prend d’intérêt pour Freud et décide de s’attacher à dénicher le moindre détail en lien avec la vie du psychanalyste. Swales est, avec Jeffrey Moussaieff Masson, l’un des deux personnages portraiturés dans l’essai brillant et amusant de Janet Malcolm sur les révisionnistes de Freud, publié en 1984 (6).

L’affirmation la plus spectaculaire de Swales est que Freud avait mis enceinte sa belle-sœur Minna, avait pris ses dispositions pour qu’elle avorte, puis avait raconté l’affaire de manière codée dans un cas fictif. Une histoire à la Sherlock Holmes, presque trop belle pour être vérifiable – encore que de nouveaux éléments aient été déterrés depuis (7). Swales et d’autres sont aussi parvenus à montrer que Freud a constamment faussé les ­résultats des traitements sur lesquels il a fondé ses théories. Dans l’un des rares cas de patients dont les notes de cure n’ont pas été détruites par Freud, Ernst Lanzer – l’Homme aux rats –, il est clair qu’il avait aussi modifié les faits [lire « L’Homme aux rats », ci-dessous]. Dans une étude sur les 43 patients sur lesquels nous disposons de quelques bribes d’information, il apparaît que Freud a systématiquement enfreint les règles qu’il avait lui-même instituées pour la conduite d’une analyse, et le plus souvent de façon flagrante.

 

homme aux rats
En 1983, une chercheuse britannique, Elizabeth M. Thornton, publie « Freud et la cocaïne » : elle y affirme que Sigmund Freud, qui au début de sa carrière défendait les usages médicaux de la cocaïne (alors une drogue légale et en vogue), en était dépendant au moment où il écrivit L’Interprétation des rêves. Freud administra de la cocaïne à son ami Ernst Fleischl von Marxow pour le délivrer d’une addiction à la morphine, avec pour résultat que Fleischl devint accro aux deux drogues et mourut à 45 ans. Selon Thornton, Freud rédigea souvent ses premiers articles scientifiques sous l’emprise de la cocaïne, ce qui expliquerait leur manque de rigueur et l’imprudence des conclusions (8).

 

En 1995, suffisamment de preuves du caractère douteux de la prétention de la psychanalyse à faire science et de questions sur la personne de Freud s’étaient accumulées pour que les révisionnistes obtiennent le report d’une grande exposition qui lui était consacrée à la bibliothèque du Congrès, au motif qu’elle présentait la psychanalyse sous un jour trop favorable. Crews parle de cette exposition comme d’une tentative pour « redorer le blason terni d’une entre­prise proche de la faillite ». L’expo­sition ne fut inaugurée qu’en 1998, après avoir été entièrement repensée [lire « L’avenir d’une obsession »].

Cette année-là, Todd Dufresne, un professeur de philosophie canadien, ­demanda à Crews lors d’un entretien s’il comptait s’en tenir là avec Freud. « Abso­lument, répondit celui-ci. Après avoir passé presque vingt ans à expliquer et illustrer la même critique de fond, je vais me contenter de renvoyer les personnes intéressées à mes livres “Engagements sceptiques”, “Les guerres de la mémoire” et “Freud non autorisé”. Un lecteur qui ne serait pas convaincu par mon raisonnement dans ces ouvrages ne le sera pas davantage par ce que je pourrais dire de plus. » Il avait parlé trop vite.

Une chose, visiblement, inquiétait Crews : même si Freud et le freudisme semblaient morts, on ne pouvait pas en être complètement, absolument, à 100 % sûr. Freud pouvait être comme le Commandeur dans Don Juan : il est tué au premier acte et puis reparaît pour le dîner à la fin, en convive de pierre. Si bien que Crews a passé onze ans à écrire Freud: The Making of an Illusion, un pieu de 700 pages enfoncé dans le cœur froid, très froid de son sujet.

Le livre synthétise cinquante ans d’études révisionnistes. Il reprend et développe les conclusions d’autres chercheurs (dûment remerciés) et ajoute quelques éléments au dossier à charge. Crews tient là un sujet extraordinaire, mais sa critique de Freud est à ce point implacable qu’elle confine à la monomanie. Il considère manifestement la notion d’« équilibre » comme un droit à la chicane et même les lecteurs qui adhèrent à sa thèse auront sans doute du mal à aller jusqu’au bout du livre.

Pour découvrir la pensée de Freud, on commence habituellement par L’Interprétation des rêves, paru en 1899, quand Freud avait 43 ans. Crews n’introduit pas ce livre avant la page 533. La seule œuvre postérieure dont il traite en profondeur est ce qu’on appelle le cas Dora, basé sur une cure avortée que Freud a menée en 1900 avec une jeune femme nommée Ida Bauer, qu’il publia en 1905 sous le titre Fragment d’une analyse sur un cas d’hystérie [lire « Un cas de harcèlement sexuel » ci-dessous]. Crews évoque brièvement les autres fameux récits de cas décrits par Freud avant la Première Guerre mondiale, l’Homme aux rats, l’Homme aux loups, le petit Hans, l’analyse de Daniel Paul Schreber ainsi que le livre sur Léonard de ­Vinci. Il ne fait guère de cas de ses œuvres de psychologie sociale, qui ont exercé une énorme influence – Totem et tabou, L’Avenir d’une illusion, Malaise dans la civilisation.

 

harcelement sexuel

 

L’« illusion » du sous-titre du livre de Crews n’est pas le freudisme, toutefois. C’est Freud. On a longtemps décrit Freud comme un scientifique intrépide qui avait osé s’aventurer dans le malodorant bric-à-brac de l’esprit, puis en était ressorti incarnant une sagesse tragique, un homme capable d’affronter le fait terrible qu’un narcisse n’est jamais seulement un narcisse, que sous la trappe de l’esprit il y a une fosse aux serpents faite de désir et d’agression et qui, tout en sachant cela, restait ­capable de prendre le thé avec ses hôtes. Telle était manifestement la réputation de Freud que les Woolf avaient en tête quand ils lui rendirent visite en 1939.

 

Crews a raison de le penser, ce Freud-là survit depuis longtemps à la psychanalyse. Même quand ils ­jetaient aux orties les éléments les plus manifestement absurdes de sa théorie – l’envie du pénis ou la pulsion de mort –, les auteurs continuaient de rendre hommage à la compréhension qu’avait Freud de la condition humaine. Cette représentation a permis à Freud de passer dans l’imaginaire collectif du statut de scientifique à celui de poète de l’âme. Et le propre des poètes est de ne pas pouvoir être réfutés. Personne ne demande à propos du Paradis perdu de Milton : « Mais est-ce vrai ? » Freud et ses concepts, désormais transformés en métaphores, ont rejoint la légion des immortels.

Y a-t-il quoi que ce soit de neuf à dire sur ce personnage ? L’un des prétextes de la parution du livre de Crews est la publication en Allemagne de la correspondance de Freud avec sa fiancée Martha Bernays. Freud s’est fiancé en 1882, à l’âge de 24 ans, et le resta quatre ans. Lui et Martha ont ­passé l’essentiel de ce temps dans des villes différentes, et Freud lui écrivait presque tous les jours. Quelque 1 500 lettres ont survécu. Crews fait grand cas de cette corres­­pondance et y voit matière à ­désapprobation.

Qui voudrait être jugé à l’aune des lettres envoyées à un être aimé ? Ce que les extraits cités par Crews semblent nous montrer, c’est un jeune homme imma­ture et irréfléchi, ambitieux et peu sûr de lui, vaniteux et dans le besoin, ­ardent et impatient – toutes formes d’expression classiques des lettres d’amour. Freud fait des remarques du genre : « J’entends ­exploiter la science, non me laisser exploiter par elle. » Crews y voit un signe de la dimension mercenaire de son rapport à sa vocation. Mais les jeunes gens veulent gagner leur vie. C’est pourquoi ils ont des vocations. La raison de ces fiançailles prolongées était que Freud n’avait pas les moyens d’entretenir un ménage. Il n’est pas surprenant qu’il ait voulu assurer à sa fiancée qu’il gardait les yeux fixés sur cet objectif.

Freud mentionne souvent la cocaïne dans ses lettres. Il en a consommé pour surmonter des situations difficiles, mais il en appréciait aussi les vertus aphrodisiaques et Crews cite plusieurs passages de ses lettres où il titille Martha sur ses effets. « Gare à toi, petite princesse, quand je viendrai. Je t’embrasserai toute rouge et te nourrirai tout plein. Et si tu es méchante tu verras qui est le plus fort, une gentille petite fille qui ne veut pas manger ou un grand homme sauvage avec de la cocaïne dans le corps. » Commentaire de Crews : Freud « concevait son moi chimiquement érotisé non comme le compagnon affectueux d’un être cher, mais comme un partenaire puissant décidé à faire à sa façon, fantasmant sur l’idée de faire plier une ­réticence féminine. » (Freud, soit dit en passant, était relativement petit : 1,73 m. Il était plus grand que Martha, mais pas de beaucoup. Le « grand homme sauvage » était une plaisanterie).

Freud est le plus mal placé pour s’opposer à ce qu’un biographe s’intéresse à sa vie sexuelle, mais les affirmations de Crews dans ce domaine relèvent souvent de la spéculation. Pendant l’époque où il était fiancé, par exemple, Freud passa quatre mois à étudier à Paris, où il souffrait parfois d’anxiété. « Il est facile d’imaginer l’agitation de Freud stimulée par le spectacle quotidien des visages maquil­lés et des balancements de hanches dont il était témoin pendant ses promenades. » Crews est sûr que Freud, séparé de ­Martha, se masturbait régulièrement, ce qui le « rendait malade de culpabi­lité » (un point, dit-il, que les biographes de Freud ont dissimulé). Il soupçonne aussi Freud d’avoir eu des rapports avec une prostituée, et de n’avoir donc pas été vierge quand il s’est finalement marié à l’âge de 30 ans. Relevant, après d’autres, la tonalité homoérotique dans les lettres de Freud adressées à des hommes dont il était proche ou à propos d’eux – Fleischl et plus tard Wilhelm Fliess –, Crews ­affirme que Freud « était en proie à des pulsions homosexuelles ».

Admettons que Freud utilisait de la cocaïne comme anxiolytique et comme aphrodisiaque. Qu’il éprouvait un ­intérêt pour les femmes sexy. Qu’il se masturbait, qu’il s’est payé les services d’une prostituée, qu’il partageait des fantasmes d’homme viril avec sa petite amie et en a pincé pour des amis masculins. Et alors ? Tout le monde fait ce genre des choses. Même si Freud a eu des relations sexuelles avec Minna ­Bernays, quelle importance ? L’hypothèse révisionniste standard veut que ces épisodes aient eu lieu lors de voyages qu’ils firent tous deux sans Martha, voyages dont Crews souligne qu’ils ont été étonnamment nombreux. Mais Crews imagine aussi des rendez-vous dans la maison familiale à Vienne. Il note que la chambre de Minna était à une extrémité de la maison, signifiant que « le nocturne Sig­mund pouvait s’y être rendu impunément dans les heures précédant l’aube ». L’aurait-il pu ? Apparemment. L’aurait-il dû ? Probablement pas. L’a-t-il fait ? Nul ne le sait. Donc pourquoi fantasmer à ce sujet ? Un freudien ­soupçonnerait qu’ici quelque chose est en jeu.

Une chose est en jeu de manière assez claire : on est là au cœur des batailles fratricides des Freud wars. Tel spécialiste a avancé que, la chambre de ­Minna étant proche de celle de Freud et de Martha, il y a dû avoir peu d’occasions d’y faire des cabrioles. Fidèle à son habitude de ne pas rien laisser aux crapules, Crews est bien décidé à dynamiter cette affirmation. Il mène une croisade pour démo­lir ce qu’il appelle la « freudolâtrie », le culte de Freud construit et entretenu par les « historiens maison ». Ceux-ci incluent le « biographe maison » Ernst Jones, le « candide » Peter Gay, et les « loyalistes » George Makari et Élisabeth Roudinesco [lire l’entretien avec George Makari].

De l’avis de Crews, ces gens ont taillé à Freud une réputation de probité scientifique et de rectitude surhumaines, et il convient de ramener leur héros à la taille humaine, voire, pour compenser toutes ces années d’exagération, une taille ou deux en dessous. Leur Freud, parfaitement conscient de ses ­désirs illicites, s’arrête devant la porte de la chambre de sa belle-sœur, car il sait que la sublimation des pulsions érotiques est le prix que les hommes paient pour la civilisation. Le Freud de Crews entre dans la chambre sans hésiter. (Dans les deux versions, la civilisation se débrouille pour survivre.)

 

Les lecteurs moins impliqués dans les Freud wars se demanderont quel est l’enjeu. Et la réponse est forcément le freudisme, la théorie elle-même et sa ­pérennité. Bien que Freud ait renié les travaux de ses débuts sur la cocaïne, Crews les examine avec soin. Il montre que dès le départ c’était un scientifique à la manque. Il trafiquait les données ; avançait des affirmations sans fondement ; s’attribuait des idées qui n’étaient pas de lui. Mentait ­parfois. Beaucoup de gens, à la fin du XIXe siècle, voyaient dans la cocaïne un ­remède ­miracle, et Crews est sans doute un peu ­injuste quand il attribue à Freud une bonne part de responsa­bilité dans l’épidémie ultérieure d’addiction à cette drogue. Reste que, même au début, Freud n’était pas homme à être ­étouffé par les scrupules professionnels. La principale affirmation des révisionnistes est que Freud n’a pas changé. Que sa science est bidon du début à la fin. Et la question centrale, pour la plupart d’entre eux, est ce qu’on appelle la théorie de la séduction.

La principale raison pour laquelle la psychanalyse a triomphé des théories alternatives et a intéressé des disciplines autres que la médecine, comme la critique littéraire, est qu’elle présente ses résultats comme fondés sur l’induction. La théorie freudienne n’était pas un spectacle de lanterne magique, une projection imaginaire nous procurant de puissantes métaphores pour comprendre la condition humaine. Ce n’était pas Le Paradis perdu. C’était de la science, un système conceptuel entièrement dérivé de l’expérience clinique.

 

Pour les freudiens comme pour les antifreudiens, la clé de cette prétention est le sort de la théorie de la séduction. Selon le récit officiel, quand, dans les années 1890, Freud se mit à travailler avec des femmes reconnues hystériques, ses patientes dirent avoir été agressées sexuellement dans leur enfance, généralement par leur père quand elles avaient moins de 4 ans. En 1896, Freud publia un article annonçant que, après avoir achevé dix-huit cures, il avait conclu que les abus sexuels dans l’enfance sont la source des symptômes hystériques. C’est ce que l’on connaît sous le nom de théorie de la séduction.

L’article suscita des railleries. Richard von Krafft-Ebing, le sexologue le plus en vue de l’époque, parla d’« un conte de fées scientifique ». Freud en fut découragé. Mais, en 1897 (toujours selon le récit officiel), il eut une révélation, qu’il raconta à Fliess dans une lettre devenue canonique. Les patientes ne se remémoraient pas des agressions sexuelles réelles, réalisa-t-il. Elles se rappelaient leurs propres fantasmes sexuels. La raison en était le complexe d’Œdipe. ­Depuis le plus jeune âge, tous les enfants éprouvent des sentiments agressifs et érotiques à l’égard de leurs parents, mais ils les répriment de peur d’être châtiés. Les garçons craignent d’être castrés ; les filles, elles, sont traumatisées en découvrant qu’elles sont déjà castrées – « castration », chez Freud, signifie ampu­tation du pénis [lire « Quelques idées et remarques de Freud »].

idees et remarques freud

 

 

Dans le modèle hydraulique de l’esprit que Freud avait en tête, ces souhaits et désirs interdits sont des énergies psychiques qui cherchent un débouché. Puisqu’on ne peut pas les exprimer ni agir sur elles directement – on ne peut pas tuer nos parents ni coucher avec eux –, elles surgissent sous des formes hypercensurées et déformées : images dans les rêves, lapsus, symptômes névro­­tiques. Son expérience clinique, affirmait Freud, lui avait enseigné que, par la méthode de l’association libre, les patients pouvaient découvrir ce qu’ils avaient réprimé et se sentir soulagés. Ainsi naquit la psychanalyse.

Ce récit a été mis à mal par Jeffrey Masson, dont le combat avec ­l’establishment freudien est le sujet principal du livre de Janet Malcolm. Dans Le Réel escamoté, Masson soutient que Freud, paniqué par les réactions suscitées par son article sur l’hystérie, sortit de son chapeau la théorie de la sexualité infantile pour dissimuler les abus sexuels dont ses patientes avaient été victimes (9).

 

Mais le récit officiel sur la théorie de la séduction pose deux problèmes, sans rapport avec la thèse de Masson. Le premier est que la chronologie est une reconstruction ex post. Freud n’a pas abandonné la théorie de la séduction après 1897. Il n’a pas insisté sur la centralité du complexe d’Œdipe avant 1908. Et ainsi de suite. Diverses modifications ont dû être discrètement apportées à l’Édition standard et dans l’édition de la correspondance avec Fliess, pour mettre les textes en conformité avec la chronologie privilégiée.

C’est là le problème mineur. Le problème majeur, selon les révisionnistes, c’est que les cas n’existent pas. Contrairement à ce que Freud affirmait et à ce que Masson prenait pour acquis, aucun de ses dix-huit patients ne lui a dit spontanément avoir été agressé et aucun d’entre eux ne lui a par la suite dit avoir éprouvé des désirs œdipiens. Sachant qu’il était obsédé par le sexe, certains de ses patients ont exprimé le genre de propos qu’il souhaitait entendre et quelques-uns se sont semble-t-il délibérément joués de lui. Dans d’autres cas, Freud a harcelé ses patients jusqu’à ce qu’ils acceptent ses interprétations ; soit ils ont cédé, comme dans le cas de l’Homme aux rats, soit ils ont abandonné rapidement la cure, comme Dora. Si votre analyste vous dit que vous êtes dans le déni quant à votre souhait de coucher avec votre père, que faites-vous ? Vous le niez ?

Depuis qu’il a cessé son séminaire à Berkeley, Crews incrimine le rôle de la suggestion dans la méthode psychanalytique des associations libres. Elle a remplacé l’hypnose comme moyen de traiter les patients hystériques, mais les résultats ne sont guère meilleurs. Raison pour laquelle Crews s’est penché sur les affaires de faux souvenirs retrouvés, dans lesquelles les enquêteurs semblent avoir alimenté les enfants de souvenirs qu’ils ont fini par « retrouver ». La question de savoir dans quelle mesure Freud était un thérapeute efficace reste controversée – beaucoup de gens ont fait le voyage de Vienne pour être analysés par lui. Mais Crews pense que Freud n’a ­jamais eu « un seul ancien patient pour témoigner de la capacité de la méthode ­psychanalytique à produire les effets qu’il ­revendiquait ».

On peut opposer aux détracteurs de la psychanalyse que, même si Freud l’a largement construite sur du sable et qu’il était lui-même un piètre thérapeute, la psychanalyse marche pour certains ­patients. Mais il en va de même des placebos. Beaucoup de gens souffrant de troubles de l’humeur tirent bénéfice d’une thérapie par la parole ou d’autres formes de traitement interpersonnel, parce qu’ils réagissent à la sensation qu’on s’occupe d’eux. Peu importe peut-être ce qu’ils racontent ; quelqu’un est là qui écoute.

Nous sommes aussi séduits par l’idée que nous avons des motivations et des désirs dont nous ne sommes pas conscients. Cette forme de psychologie « des profondeurs » a été popularisée par le freudisme et n’est pas près de disparaître. Il peut être utile d’être amené à comprendre que nos sentiments à l’égard des personnes que nous aimons sont en réalité ambivalents, ou que nous nous sommes montrés agressifs alors que nous pensions être extrêmement polis. Bien sûr, il n’est pas nécessaire d’en passer par l’angoisse de castration pour en arriver là.

 

Et cependant, à supposer que la psychanalyse soit une impasse, a-t-elle fait régresser la psychiatrie de plusieurs générations ? C’est ce qu’a soutenu Crews. « Une bonne part du XXe siècle a effectivement appartenu à Freud, dit-il à Todd Dufresne en 1998, ce qui signifie que, pendant environ soixante-dix ans, nous n’avons pas accru nos connaissances et nous nous sommes empêtrés dans une conception essentiellement médiévale de l’esprit “possédé”. » Ce commentaire témoigne d’un état d’esprit l’on retrouve chez bon nombre de critiques de la psychanalyse, et chez Crews notamment : une idéalisation de la science.

Depuis la troisième édition du DSM, l’accent est mis sur les explications biologiques des troubles mentaux, ce qui fait apparaître la psychanalyse comme un détour ou, comme le dit l’historien de la psychiatrie Edward Shorter, un « hiatus ». Mais on ne peut pas dire que la psychiatrie reposait sur des bases solides quand Freud est advenu. La science du mental au XIXe siècle ressemblait à un spectacle du Far West. Parmi les traitements figuraient l’hypnose, l’électrothérapie, l’hydrothérapie, le massage complet du corps, des anti­douleur comme la morphine, les cures de sommeil, les cures d’engraissement (par gavage), le confinement, la « castration féminine » et bien sûr l’internement. On s’intéressait ­aussi beaucoup au ­paranormal. Les deux diagnostics les plus répandus à l’époque, la neurasthénie et l’hystérie, n’ont même plus droit de cité aujourd’hui. Ce n’était pas de la « mauvaise » science. C’était la science. Une petite partie est opérante, le reste pas du tout. La psychanalyse n’était pas la première thérapie par la parole, mais elle fut le pont entre l’hypnose et les formes de thérapie par la parole que nous avons aujourd’hui. Elle ne portait pas atteinte au corps du patient, et, si c’était un ­traitement de charlatan, il n’était pas pire, et sans doute plus humain, que bien des traitements qui étaient pratiqués.

La psychanalyse n’a d’ailleurs pas mis un terme à la psychiatrie somatique. Pendant la première moitié du XXe siècle, toutes sortes d’interventions pour troubles mentaux ont été conçues et mises en pratique. Parmi celles-ci, l’administration de sédatifs, notamment le chloral, qui est addictif et fut prescrit à Virginia Woolf, atteinte d’une grave dépression ; des comas induits par l’insuline ; les traitements par électrochocs ; les lobotomies. En dépit de leur effroyable réputation, les électrochocs sont un traitement efficace de la dépres­sion sévère, mais la plupart des autres traitements en usage avant l’ère des médicaments psychotropes étaient des impasses. Même aujourd’hui, nous envoyons bien souvent des produits chimiques dans le cerveau en espérant qu’ils produisent un effet positif. Le progrès se fait largement par tâtonnements. On peut appeler cela de la science, ou non.

On écrit des biographies dans l’espoir qu’une vie livre des enseignements. C’est ce qu’a fait Crews. Il estime que les jeunes années de Freud ont quelque chose à nous dire du freudisme et, même s’il tient à jouer le rôle d’un juge d’exécution, une bonne part de ce qu’il raconte sur les ambiguïtés du personnage et le caractère factice de sa science est convaincante. Son ouvrage s’appuie, après tout, sur une montagne de travaux sur le sujet.

 

Frederick Crews introduit ce qui semble bien être, du moins aujour­d’hui, un nouveau chef d’accusation contre la psychanalyse. Il soutient qu’elle est antichrétienne. En instaurant une doctrine qui « fait triompher la gratification sexuelle sur le sacrifice vertueux conduisant au paradis, écrit-il, Freud entendait renverser tout l’ordre chrétien, pour se venger des papes sectaires, des inquisiteurs sadiques, des tenants ­modernes de la “calomnie du sang” et de la bureaucratie catholique qui avaient pris son magistère en otage ». Freud avait entrepris de « détruire le temple de ­l’enseignement de Paul ».

C’est la raison pour laquelle la liaison avec Minna est importante, nous dit Crews. Si elle a bien eu lieu, c’était juste avant L’Interprétation des rêves, le ­véritable point de départ du freudisme. La transgression sexuelle aurait donné à Freud la confiance en lui dont il avait besoin pour faire le saut périlleux dans la lecture des âmes. « Posséder Minna, écrit Crews, pouvait signifier, d’abord, commettre un inceste symbolique avec la mère de Dieu ; ensuite, “tuer” Dieu le père par le moyen de ce sacrilège ­ultime ; et, ­enfin, réduire à néant l’auto­rité de l’Église d’Autriche et de sa maison mère, le ­Vatican – ce qui, ­selon le drame intime de Freud, revenait à ­libérer son peuple de deux millénaires de persécution religieuse. » J’en conclus que décidément il n’a pas dû entrer dans la chambre sans hésiter.

Tout cela est si freudien ! D’où cela sort-il ? Ce Freud briseur d’idoles est radicalement différent du Freud vu par des critiques comme Trilling ou Rieff, qui venait sans cesse rappeler qu’il était vain d’imaginer que le progrès puisse contribuer au bonheur de l’humanité. Et ce n’est certainement pas ainsi que Freud se présentait. « Aussi n’ai-je pas le courage de m’ériger en prophète devant mes frères, écrit-il à la fin de ­Malaise dans la civilisation, et je m’incline ­devant leur reproche de n’être à même de leur apporter aucune consolation : car c’est bien cela, ce qu’ils désirent tous, les révolutionnaires les plus sauvages non moins passionnément que les plus braves piétistes. » (10)

L’idée de Crews que la cible de Freud était le christianisme pourrait être le fruit tardif de sa vieille fascination d’étudiant pour Nietzsche. Crews a visiblement vu naguère en Freud un critique nietzschéen d’un moralisme niant les réalités de la vie, un Antéchrist héroïque attaché à libérer des êtres humains de leur soumission à des idoles qu’ils ont eux-mêmes créées. En reniant ce point de vue, renie-t-il le radicalisme de sa jeunesse ? Sa critique de Freud serait-elle une forme d’autocritique ? Il n’est pas nécessaire de s’aventurer sur ce terrain. Mais puisque l’humanité n’est pas encore délivrée de ses illusions, si tel était bien le propos de Freud, alors il n’est pas encore mort.

 

— Cet article est paru dans The New Yorker le 28 août 2017. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

La Marianne de la France profonde

Ce fut « la bible domestique de la bourgeoisie française », écrit Clarissa Hyman dans le Times Literary Supplement. Les deux volumes de Maison rustique des dames, par Cora Millet-­Robinet, parurent en 1844 et 1845. Cela fait longtemps que le livre n’est plus disponible dans les librai­ries françaises (uniquement en impression à la demande), mais voilà que le premier tome vient d’être traduit en anglais. ­« Héroï­quement » traduit, souligne la chroniqueuse, car le texte fait près de 700 pages et la question de ­savoir si cela peut être un succès de librairie reste ouverte. En outre, le traducteur, Tom Jaine, a ajouté une panoplie de notes et une introduction inspirée par « une recherche méticuleuse », qui mériterait sûrement d’être traduite… en français.

Polygraphe infatigable, Cora Millet-Robinet a amélioré son texte au fil des éditions successives (Tom Jaine a choisi l’édition de 1859). Son objectif était de faire un manuel de cuisine et d’économie domestique destiné, pour la première fois, aux femmes. Et en priorité à celles qui n’habitaient pas en ville. Car ce livre de citadine est aussi l’un des premiers témoignages du rêve rural ; il dépeint, comme le souligne Clarissa Hyman, « l’idylle rurale, la joie d’habiter à la campagne et le rôle des femmes dans l’agri­culture, l’horti­culture et l’économie domes­tique ».

Donner aux femmes la possibilité de s’approprier un livre était aussi une forme d’émancipation, car c’était les libérer de la culture orale dont elles dépendaient jusqu’alors et qui, selon Tom Jaine, « scellait l’ignorance et les préjugés des générations précédentes ». Cora Millet-­Robinet était « la Marianne de la France profonde », conclut Hyman.

Indira revisitée

Un siècle après la naissance d’Indira Gandhi, une journaliste vedette du sous-continent consacre à la « dame de fer » indienne une biographie très lue… et très critiquée. Avant même la publication du livre, « la notoriété du sujet et de sa biographe ont créé le buzz », commente l’hebdomadaire conservateur India Today. Car « pour les nationalistes ­indiens [au pouvoir], Saga­rika Ghose incarne l’hypocrisie des ­petits cercles de New ­Delhi ». Comme l’annonce l’auteure dès la préface, l’ouvrage ­entend en effet « redonner vie à Indira pour une nouvelle génération ». Mais cette biographie ne dissimule pas « la paranoïa et la tendance à la superstition » qui caractérisaient la fille de Nehru. Le livre montre aussi qu’en décrétant l’état d’urgence de 1975 à 1977 Indira Gan­dhi a « fragilisé la démocratie » en Inde, souligne India Today. « Nous savons bien qu’elle a lancé des campagnes de stérilisation forcée dans les zones rurales », reconnaît de son côté le chroniqueur du quotidien progressiste The Hindu. Lequel applaudit en fin de compte une biographie « incisive » qu’« aurait approuvée Indira ­Gandhi » !

Les basketteuses de Mogadiscio

Aïcha avait 14 ans quand les terroristes l’ont appelée pour la première fois. C’était en 2013. Elle était chez elle à Mogadiscio, en Somalie. Un numéro ­inconnu s’est affiché sur l’écran de son portable ; elle a répondu. L’homme au téléphone lui a dit que l’islam interdit aux femmes de faire du sport, et de porter un maillot et un pantalon. C’est impudique et indécent, a-t-il dit d’un ton sec et ­menaçant, ajoutant qu’il la tuerait si elle n’arrêtait pas le basket-ball. Le lendemain, quelqu’un d’autre a appelé pour dire la même chose.

Aïcha a changé trois fois de nu­méro, mais les appels n’ont pas cessé et elle s’est demandé si quelqu’un, chez l’opérateur de téléphonie mobile, ne communiquait pas ses coordonnées. Au bout de quelque temps, Aïcha a com­mencé à ­tenir tête à ceux qui l’appe­laient. Quand ils ­menaçaient de la tuer, elle leur répon­dait que Dieu seul avait un droit sur les âmes. Elle n’était qu’une adolescente, mais même elle, elle ­savait ça – contrairement à ces hommes soi-disant pieux. Et puis sa mère a commencé à recevoir elle aussi des coups de fil d’hommes qui l’avertissaient qu’elle allait perdre sa fille. Ils en appelaient à sa foi et lui disaient que le basket était haram, interdit. Sa mère était inquiète ; elle voulait qu’Aïcha arrête de jouer.

Aïcha ne s’était mise au basket que peu de temps auparavant, mais elle s’était vite prise de passion pour ce sport. Son téléphone s’était rempli de photos et de ­vidéos du joueur auquel elle voulait le plus ressembler, un célèbre sportif américain nommé LeBron James. Elle l’avait vu sur Internet et l’avait trouvé fascinant : « Il est noir, il est grand, et c’est un très bon joueur », dit-elle. Il était puissant et agile, et terriblement futé ; elle voulait posséder cette magie-là.

Aïcha se sentait pour ainsi dire faite pour ce sport. Sa mère, Warsam, l’avait pratiqué dans sa jeunesse. Son père, Khaled, avait été arbitre des championnats somaliens de basket, et elle avait assisté à ses matchs. « Voir des hommes et des femmes jouer, c’était exaltant », se souvient Aïcha. Elle a commencé sur le sol de latérite autour de sa maison, avec les gosses du quartier. Elle ne savait pas ce qu’il fallait faire, mais s’en fichait ; c’était déjà tellement génial de tenir un ballon. « J’ai toujours voulu jouer au basket, mais j’avais peur de ne pas trouver de filles pour faire équipe avec moi », ­raconte-t-elle. Peu de temps après, une entraîneuse du nom de Nasro ­Mohamed, une ancienne coéquipière de sa mère, lui a demandé si ça l’intéresserait de jouer régulièrement. Nasro ­Mohamed a constitué un groupe avec Aïcha et sept autres filles, et les ­entraînements ont commencé.

 

Mogadiscio était autrefois une ville magnifique, avec d’élégants bâti­ments officiels de couleur claire, des mosquées, des demeures somptueuses, le tout à proximité des plages de sable blanc qui ourlent l’océan ­Indien. Aujour­d’hui, après plus de vingt ans de guerre civile et d’anarchie, les façades sont criblées d’impacts d’obus et de balles ou s’effondrent faute d’entretien. Les immeubles récents sont sans ­caractère. Les rues, où le sable s’accumule dans les crevasses, grouillent de soldats et de policiers.

Aïcha a grandi à Suuq Baqqad, un quartier de petits bungalows derrière des portails aux couleurs vives et à la peinture écaillée. Son père avait quatre épouses et partageait son temps entre elles. Mais il parvenait à passer suffisamment de temps avec Aïcha pour qu’elle se sente aimée. Sa famille n’était pas riche, mais avait de quoi vivre. « Mes parents se sont vraiment donné beaucoup de mal pour que j’aie tout ce dont j’ai besoin », se souvient-elle. Aïcha avait deux frères et une sœur, et il était évident pour elle que chaque membre de la ­famille ­devait prendre soin des autres. Son quartier lui-même fonctionnait comme un clan ; elle jouait à cache-cache avec d’autres ­enfants, dont certains lui étaient aussi chers que des frères et sœurs.

Sa mère, Warsam, tenait un café et un petit commerce de vente d’or. Elle était grande et douce et ne frappait jamais ses enfants, à la différence des autres mères du quartier. Elle comprenait la passion d’Aïcha pour le basket parce qu’elle avait elle-même jadis éprouvé ce besoin de jouer. Khaled aussi soutenait Aïcha ; il allait la voir sur le terrain et l’incitait à progresser. La Somalie possède une ligue de basket-ball regroupant des centaines de filles et de femmes qui jouent dans l’une des huit équipes de Mogadiscio ou ailleurs dans le pays. « Mon père m’a dit : ou tu arrêtes le basket, ou tu essaies de passer professionnelle », raconte Aïcha.

 

Pour elle, le meilleur moment de la journée, c’était quand elle retrouvait ses amies sur un terrain du quartier. À l’école, elle avait du mal à se concentrer. « Je n’étais pas sympa avec les profs, dit-elle. Je n’arrêtais pas de bavarder et de raconter des blagues ; j’agaçais tout le monde. » Elle a arrêté l’école à 13 ans. Ses parents étaient furieux ; ils étaient tous deux allés à l’université et considéraient l’éducation de leurs enfants comme une priorité absolue. Ils avaient essayé de l’obliger à y retourner, mais Aïcha avait refusé. « Je ne voyais pas l’intérêt de continuer », me confie-t-elle. En plus, la guerre civile faisait rage, et l’avenir était plus qu’incertain.

La Somalie a cessé d’être un État fonctionnel en 1991, année où le dictateur Mohamed Siad Barre a été destitué par les milices rebelles. Il s’était emparé du pouvoir deux décennies plus tôt par un coup d’État militaire et avait ­traité ses opposants avec brutalité ; mais il avait aussi cherché à moder­niser le pays en tentant d’abolir le système de clans, fondement de la vie politique ­somalienne, et d’imposer à la place un régime socia­liste teinté de nationalisme. Il avait codi­fié la forme écrite de la langue soma­lie, aupa­ravant exclusivement orale, et mis en place un programme national d’alpha­bétisation. Son gouvernement avait promu les droits des femmes, ce qui avait permis au basket-ball féminin de s’épanouir. Les joueuses de l’équipe nationale avaient participé aux jeux ­Panarabes et disputé des matchs en Irak, en Jordanie et au Maroc.

Après la chute de Siad Barre, la ­Somalie connaît une décennie de chaos jusqu’à l’arrivée au pouvoir de l’Union des tribunaux islamiques (UTI), une ­alliance de tribunaux appliquant la ­charia et soutenue par des milices ­armées. Les délits sont sévèrement ­punis, les voleurs amputés des mains, les femmes accusées d’adultère lapidées. Le sport est décrété activité satanique et les personnes surprises à regar­der des matchs à la télévision sont arrêtées. Les filles sont interdites de stade comme spectatrices et, a fortiori, comme sportives. Mais, dans un pays las de l’insécurité, les tribunaux islamiques jouissent du soutien de la population. Après leur éviction par une intervention militaire éthiopienne soutenue par ­l’armée américaine en 2006, une faction de leurs ­milices, appelée Al-­Shebab, « les jeunes » en arabe, poursuit le combat. Les shebabs sont encore plus extrémistes que les tribunaux : les Somaliens surpris à faire du sport sont parfois tués.

 

Pendant cinq ans, les shebabs multiplient les accrochages sanglants pour contrôler Mogadiscio et ses environs. Les soldats de la force de l’Union africaine en Somalie (Amisom) les combattent avec le soutien des milices claniques ­somaliennes. Les États-Unis, dési­reux de lutter contre le terrorisme mais pas d’engager des troupes, fournissent de l’aide aux pays d’origine des soldats de l’Amisom et ferment volontiers les yeux sur leurs violations des droits de l’homme. En 2011, la coalition reprend finalement le contrôle de Mogadiscio.

Mais les combattants islamistes font de la résistance et affrontent les forces régulières quartier par quartier. Les États-Unis livrent eux ­aussi une guerre clandestine par le biais de leurs forces spéciales et d’entreprises sous-traitantes. Les Somaliens continuent de subir des attentats terroristes autour de chez eux et lors de mariages ou d’enterrements. Les responsables politiques, dit-on, paient les milices claniques et les dirigeants d’Al-­Shebab pour garder leur poste et rester en vie. Les attaques de drones et les descentes brutales dans les quartiers contribuent à dresser les jeunes contre le gouvernement. L’organisation État islamique tente d’établir son influence, ses membres essayant d’implanter des avant-postes sur la côte.

Pour le commun des Somaliens, les terroristes et les militaires constituent des menaces similaires ; on ne peut se fier ni aux uns ni aux autres. L’an dernier, une amie m’a emmenée dans un restaurant en plein air à Mogadiscio, le Beach View, que les shebabs avaient atta­qué quelques mois auparavant. Les activistes avaient lancé une voiture bourrée d’explosifs contre l’hôtel attenant, puis s’étaient rués dans le restaurant tout en tirant. Les clients s’étaient cachés sous les tables et dans la cuisine ; certains s’étaient enfuis vers la plage mais avaient été abattus sur le sable. L’attentat a fait au moins 20 morts. Mais, quand je m’y suis rendue, il ne restait plus aucune trace de la tragédie. Le restaurant était plein, les gens riaient, dégustaient des fruits de mer, prenaient des selfies. De l’autre côté du parapet, des enfants jouaient sur la plage. Sur la mer, les familles s’entassaient dans des barques en bois pour admirer le coucher du soleil. Tant qu’ils étaient encore sur cette terre, les Somaliens n’allaient pas se laisser priver des rares plaisirs qu’elle pouvait leur offrir.

Aïcha partage son temps entre la maison de sa mère et celle de sa sœur, dans un quartier régulièrement ciblé par les shebabs parce qu’il abrite un poste de police. Quand je suis allée la voir, mon chauffeur, fébrile, m’a dit qu’il ne m’atten­drait pas plus de quelques ­minutes. Il a filé sans moi. Les murs de la maison sont peints d’un bleu vif et la cour est couverte de boue à cause des fortes pluies de la nuit précédente. Sous la véranda, les cousines d’Aïcha se font des tresses, essaient des foulards, boivent du thé. De derrière le portail provient, assourdi et mélodieux, l’appel du ­muezzin.

La chambre où dort Aïcha donne sur la véranda. Sombre, étouffante, la pièce n’a qu’une fenêtre, avec des volets bleus entrouverts. Un voilage accroché à la va-vite s’agite mollement au gré d’une faible brise. Deux matelas aux draps ­repliés sont posés sur le sol, et nous nous asseyons dessus.

Aïcha a 17 ans, un visage expressif et un anneau de nez en or si petit qu’on ne le remarque pas tout de suite. Elle se décrit comme quelqu’un de « toujours content », et a un besoin compulsif de communiquer ses pensées et ses émotions. Elle parle sans arrêt, d’une voix éraillée et haut perchée, en gesticulant. À l’entraînement, sa coach menace ­régulièrement de la virer du terrain si elle ne cesse pas de bavarder. Elle est fluette et je lui fais remarquer qu’elle est petite pour une basketteuse. « Il y a beaucoup de joueuses qui sont petites et super-bonnes. C’est le cœur qui fait tout, pas la taille », me rétorque-t-elle. Elle a un match ce soir et propose de me montrer une fille qui est grande mais ne sait pas tirer.

Quand Aïcha a commencé à jouer, elle n’avait ni la bonne tenue, ni les bonnes chaussures. Nasro Mohammed, sa première entraîneuse, l’a aidée à se procurer l’équipement, et Aïcha lui en est reconnaissante. « Quand on a la passion que j’ai pour le basket, tout le reste passe après », dit-elle. Lorsqu’elle n’a pas de quoi prendre le minibus pour aller à son entraînement, elle demande aux voisins de l’aider ou appelle pour voir si quelqu’un de son équipe peut passer la prendre. « Je suis prête à tout pour aller au stade », poursuit-elle.

Nasro Mohamed, la quarantaine bien sonnée, a la peau claire et des yeux rieurs derrière des lunettes rose fluo. Elle a grandi dans le sud de la Somalie et est venue adolescente à Mogadiscio pour jouer dans l’équipe Jeenyo, l’une des meilleures à l’époque. « On allait de chez nous au terrain de basket en short avec nos coupes afro, et on rentrait vers minuit dans la même tenue », se souvient-elle. Maintenant, pour les gens, il n’y a que la religion qui compte. Ils vous disent de vous voiler. Ils vous y obligent. »

Pendant les combats, Nasro a quitté la Somalie pour les Émirats arabes unis. À son retour, en 2012, elle s’est à nouveau impliquée dans le basket féminin, qui était en plein marasme. « J’ai pris une trentaine de filles pour les entraîner », dit-elle. Ce n’était pas facile de les protéger. « Beaucoup aimeraient jouer, mais elles ont peur. Si on ne porte pas le hidjab, les gens font des commentaires dans la rue. Et il faut toujours être sur le qui-vive : sur le terrain, on risque de se faire tuer parce qu’on est en pantalon de survêtement. »

 

Une fois qu’Aïcha a appris les bases du basket avec Nasro Mohamed, elle a navigué d’une équipe de la ligue à l’autre. Elle a joué avec des filles célibataires, des femmes mariées, des mères, des étudiantes. La plupart étaient adolescentes ou avaient une vingtaine d’années, et elles bavardaient et rigolaient comme des sœurs. Les coéquipières d’Aïcha étaient énergiques et combatives, un mélange de joueuses expérimentées et de novices. Dans un match auquel j’ai ­assisté, il y avait une fille de petite taille qui n’arrêtait pas de chiper la balle pour tenter tir sur tir, et ratait presque à chaque fois, un grand sourire aux lèvres. Quand une joueuse de l’équipe adverse a mis un panier à trois points, elle est allée la féliciter. Aïcha possède au contraire l’intensité d’une boxeuse. Elle est constamment en mouvement, préparant des coups. Elle joue pivot, la position physiquement la plus exigeante du terrain.

Dans une équipe appelée Heegan, Aïcha s’était liée avec deux filles extraverties et intrépides, Salma et Bouchra. Un soir, après l’entraînement, toutes les trois ont hélé un tuk-tuk, un de ces motos-taxis jaunes qui sillonnent les rues de Mogadiscio, et ont indiqué au conducteur où elles voulaient aller. En chemin, il a pris une mauvaise rue avant de s’arrêter. Aïcha s’est penchée vers lui pour lui demander ce qui se passait. Il lui a dit qu’il avait un problème mécanique, et qu’il devait appeler quelqu’un pour l’aider. Un homme est arrivé, une arme à la main. « Vous, les filles, vous êtes des infidèles, leur a-t-il dit. Vous faites du sport et vous marchez dans la rue en pantalon. » Il a visé Salma et celle-ci a bondi pour essayer d’attraper l’arme. L’homme a tout de même tiré, et la balle a éraflé la jambe de Bouchra. Les filles ont réussi à trouver un policier et lui ont raconté en haletant ce qui venait de se passer. Il a embarqué les deux hommes. Plus tard, la police a tenu une conférence de presse pour annoncer l’arrestation de l’homme qui avait tiré. Il a avoué qu’il préparait plusieurs attentats dans la ville. Aïcha a tout vu à la télévision. « Il est encore en prison aujourd’hui », se ­réjouit-elle. Mais partout dans la ville, il y en a d’autres qui partagent ses idées.

À Mogadiscio, on passe difficilement inaperçu ; quand on circule, il y a ­toujours plein d’yeux qui vous scrutent. À toutes les heures du jour, des hommes sont là, aux terrasses des cafés, discutant et se disputant, buvant du thé, fumant la chicha, mâchonnant du khat. Autour, des femmes vendent de la nourriture sur des étals. Tous gardent un œil sur la rue, obser­vant les passants et les ­événements du jour. Les gens peuvent être aimables, prêts à apporter de l’aide en cas d’attentat à la voiture piégée, comme ils peuvent être hostiles. À Mogadiscio, on dit que des indics – voisins, collègues, amis, proches – informent les shebabs.

Les femmes savent dans quelles ­parties de la ville elles doivent porter le niqab et surtout ne pas donner l’impression qu’elles font du sport afin de rester en vie. Les basketteuses jouent en bas de survêtement et en maillot, mais beaucoup revêtent le niqab pour aller au terrain ou en revenir, dissimulant leur visage en signe de piété et pour ne pas être reconnues. Aïcha refuse d’en porter un. « Je m’en fiche, dit-elle, je laisse voir mon visage. »

Quand j’ai rencontré Aïcha, elle jouait dans un club appelé OFC. Une fin d’après-midi, chez sa sœur, elle se prépare pour l’entraînement. Dans sa chambre, Aïcha est l’incarnation de la Somalienne féminine, avec sa longue jupe à fleurs, son chemisier clair et son foulard foncé à motifs floraux. Elle traverse la pièce pour fouiller dans une ­valise rouge. Elle enlève sa jupe, son chemisier et son foulard et revêt à la place un débardeur en coton rouge et un maillot bleu ciel avec le numéro 10 dans le dos (elle portait déjà sous sa jupe un pantalon de survêtement assorti, comme à son habitude). Elle ­re­noue son foulard en chignon plutôt que de le laisser tomber sur ses épaules à la façon traditionnelle. Puis elle enfile une jupe longue jusqu’aux pieds et un djilbab [vêtement ample à ­capuche] couleur moutarde qui laisse voir son visage. Elle est prête à se rendre au terrain de basket.

Nous traversons en voiture le dédale du marché de Hamar Veyne, un quartier de ruelles étroites bordées d’anciennes murailles crénelées. Le marché grouille de gens qui bavardent, marchandent aux étals, tirent des charrettes déglinguées chargées d’animaux ou de marchandises. Nous arrivons à un complexe sportif doté d’un terrain de basket à l’air libre entouré de murs de ciment couverts de peinture rose écaillée. Les coéquipières d’Aïcha sont éparpillées sur le terrain, elles font des lancers, trottinent sur des tapis de course ou sont assises sur des bancs à bavarder. Aïcha ôte sa jupe et son djilbab avant de fouler le terrain. Même si les filles ne sont pas tellement plus en sécurité ici qu’ailleurs dans Mogadiscio, elles parlent haut et sans crainte. Elles sont chez elles.

Aïcha se considère comme une fervente musulmane. Elle a appris le Coran par cœur, et son oncle avait une bibliothèque de livres islamiques dont elle a lu la plupart. « Prier, lire le Coran et ces livres, ça me donne le sentiment d’être connectée à Dieu. Ça me donne le sentiment que, le jour du Jugement dernier, je ne serai pas condamnée parce que j’ai raté la prière ou un truc du genre. Inch’Allah ! », explique-t-elle. Mais elle ne comprend pas que Dieu trouve à redire à des filles qui jouent au basket, dès lors qu’elles s’efforcent d’être pieuses et de bien se conduire.

 

En dépit des tentatives des extrémistes pour réprimer les femmes, Aïcha et ses amies trouvent moyen de vivre leur vie comme elles l’entendent. Quand elle avait 16 ans, son équipe est allée disputer un match à Galkayo, dans le nord de la Somalie, et, sur le chemin de l’aéroport de Mogadiscio, un jeune homme lui a demandé son numéro de téléphone. ­Aïcha l’a trouvé beau, et, même si elle ne lui a pas donné son ­numéro, ils ont échangé plus tard sur Facebook. Elle s’est mise à réfléchir à ce que l’amour pourrait signifier pour son avenir. Beaucoup des garçons qu’elle avait rencontrés jusque-là voulaient qu’elle arrête de jouer et qu’elle se marie. « Je crois que je peux réussir à me marier et à jouer au basket. Il y a des filles qui sont mariées, qui ont des enfants et qui continuent à jouer dans mon équipe », ­rappelle-t-elle. Aïcha a commencé à ­aller à la plage avec le jeune homme ; il lui a rendu visite chez elle et a pris le thé avec sa mère. Comme son père, il ­l’encourage à jouer et assiste à ses matchs. Désormais, quand d’autres garçons l’appellent, Aïcha met son ­téléphone sur silencieux. Ça ne ­l’intéresse pas.

Certaines des femmes de l’entourage d’Aïcha sont nettement moins encourageantes. Quand elle habite chez sa sœur, les voisines ne cessent de lui dire que les filles qui jouent au basket sont de mauvaises musulmanes. La grand-mère d’Aïcha pense qu’elle ­ferait mieux de rester à la maison, à l’écart des hommes en armes. Mais elle, elle s’en fiche. « On doit poursuivre nos rêves et ce qu’on veut pour nous-mêmes », ­affirme-t-elle.

Beaucoup des joueuses et des entraî­neuses se plaignent que les autorités chargées du sport en Somalie n’en fassent pas plus pour aider les sportives. Les clubs masculins ont des tenues, des terrains, des matchs et des entraînements réguliers. Les équipes féminines, rien de tout cela. L’équipe nationale masculine dispute des compétitions dans toute l’Afrique. L’équipe féminine n’est pas sortie du pays depuis 2011, ­année où elle avait été au Qatar pour les jeux Panarabes et avait fini quatrième sur 22 pays. C’est le seul championnat ­auquel les femmes ont pris part depuis le début de la guerre civile, vingt-cinq ans auparavant.

Duran Ahmed Farah, le président du comité olympique somalien, explique que le problème est de trouver des ­endroits sûrs pour jouer. « Il nous faut limiter les risques autant que possible, me dit-il. D’un point de vue culturel, ce n’est pas évident pour les filles de faire du sport en extérieur. Les garçons peuvent jouer au foot dans la rue, mais les gens n’apprécient pas que les filles fassent du sport en plein air. »

 

L’entraîneuse d’Aïcha à l’OFC, Mulki Nur, est une femme discrète et ­modeste, mais son ample djilbab aux couleurs pastel dissimule mal sa taille et sa carrure. À l’entraînement, quand elle montre comment récupérer un ­rebond, elle fait preuve d’autorité. Elle a joué dans l’équipe nationale à la meilleure époque de celle-ci, dans les années 1980. « Tout ce que je voulais, c’était jouer au basket dans le monde entier », me confie-t-elle. Son visage s’éclaire. « J’adorais ça et j’étais fière de ce que je faisais. »

Pendant la guerre, Nur entraînait des filles jusqu’à ce qu’elle reçoive des ­menaces de mort. « J’étais traquée par les militants. Il y avait beaucoup d’insécurité alors, et ils auraient pu facilement m’avoir. » Elle a fui la Somalie, laissant ses dix enfants à la charge de son mari. Elle s’était fait arrêter à la frontière ­soudanaise et est revenue chez elle, où elle a repris ses activités sportives. ­« J’esti­me que les femmes doivent être libres, dit-elle. Elles doivent avoir leur entière ­liberté. »

En 2015, plusieurs filles de la ligue ont eu la possibilité de participer à un tournoi aux Émirats arabes unis, mais la fédération a refusé. « Il y a des gens dans la fédération qui veulent vraiment améliorer le basket féminin, me dit Aïcha. Mais il y en a d’autres qui ne veulent rien faire pour nous. Ils veulent juste qu’on continue à jouer entre nous. »

Aïcha cherche d’autres façons de s’affirmer. Une station de radio locale organise des radio-crochets pour les jeunes, et elle aime y participer en chantant des chansons qui racontent la réalité somalienne. Sa mère n’aime pas ça, mais elle a dû se résigner. Aïcha a récemment ­organisé une soirée dans un hôtel qui se transforme en boîte clandestine la nuit. Elle et ses amis ont bu et dansé sur de la pop somalienne et américaine, et elle a tenu son petit ami par la main. C’était risqué – les militants attaquent parfois les boîtes de nuit à l’explosif –, mais ­Aïcha trouve toujours le moyen de faire ce qu’elle veut.

« Les conflits peuvent constituer des opportunités, souligne Shukria Dini, une universitaire canado-somalienne spécialiste des questions de femmes en Soma­lie. Oui, les femmes ont perdu beaucoup de leurs droits, mais elles sont aussi deve­nues extrêmement créatives et ont gagné quelque chose du désastre de la guerre : le conflit émascule les hommes et ébranle les structures sociales traditionnelles ; les femmes assument de nouveaux rôles et de nouvelles responsabilités. Dans 70 à 80 % des ménages somaliens, ce sont les femmes qui sont les principales pourvoyeuses de revenus, ce qui leur ouvre la possibilité de devenir les principales décisionnaires. »

Plus Aïcha grandit, plus elle est en conflit avec sa famille. Elle a récemment rappelé à son beau-frère que sa mère, en plus de jouer au basket, faisait de la natation de compétition avant la guerre, revêtue d’un maillot de bain. « Les femmes pouvaient sortir sans ­hidjab et représenter la Somalie à l’inter­national avec presque rien sur le corps. Alors, on ne peut pas dire à présent que ­l’islam nous interdit de faire du sport ! » ­Aïcha trouve bien que les Somaliens se conforment davantage à leur religion, mais pas que l’on cherche à contrôler la façon dont les femmes se comportent. « Ça doit être à elles de choisir, pas à quelqu’un de les forcer ou de leur dire ce qu’il faut faire », proteste-t-elle.

Mais tout dans la vie d’Aïcha n’obéit pas à sa volonté. Un après-midi d’avril 2016, son frère Abdi rentrait à la maison après son cours à l’université, où il faisait des études d’ingénieur. C’était une journée chaude et ensoleillée, de celles qui vous écrasent de fatigue. Abdi s’est arrêté à une pharmacie pour acheter des médicaments pour leur mère, qui est diabétique. Deux hommes se disputaient à côté, et la dispute a dégénéré en échange de coups de feu. Son frère a pris une balle perdue et est mort peu de temps après. Aïcha était effondrée ; de tous ses frères et sœurs, Abdi était celui dont elle était le plus proche. Il comprenait son état d’esprit et son tempérament. C’était souvent lui qui ramenait la paix dans la famille. « Il me soutenait et me défendait », dit Aïcha. Quand je lui ai exprimé mes condoléances, elle a haussé les épaules, suggérant que c’était idiot de s’attendre à mieux. « C’est la vie, ­personne n’est éternel. »

 

C’est pourquoi, bien qu’adorant la ­Somalie, Aïcha songe tout le temps à partir. Beaucoup de ses amies et ­coéquipières ont émigré en Europe, via la Libye. « Je veux quitter le pays », clame-t-elle, même si ça veut dire embarquer dans un rafiot surchargé et risquer sa vie sur la mer. « On n’est pas en sécurité ici. Il peut nous arriver n’importe quoi. » Pour le moment, elle continuera à jouer au basket. « Je ne peux pas faire preuve de faiblesse, dit-elle. La faiblesse m’expose encore plus. Je dois être forte et tenir bon. Je leur dis que je vais faire tout ce que je veux – tout ce qu’ils interdisent. »

Fin 2016, Aïcha a appris que la Soma­lie allait organiser le premier tournoi natio­nal de basket féminin dans la ville de Garowe, dans la région du Puntland, où les shebabs sont moins puissants. Elle ne peut s’arrêter d’en parler. Des femmes de tout le pays se retrouvaient pour jouer. Hana Mire, une cinéaste qui prépare un documentaire sur le basket féminin en Somalie, accompagnait l’équipe. Mais juste avant Noël, un groupe de religieux influents, le Conseil religieux somalien, déclarait le basket « contraire à ­l’islam » et « dangereux pour la foi musulmane ». Le porte-parole du conseil déconseillait aux filles comme Aïcha d’exhiber « leur corps et leur beauté » devant les hommes. Sur Facebook, ­raconte-t-elle, les religieux incitaient les gens de ­Garowe à leur trancher la gorge.

Aïcha est montée dans l’avion avec appré­hension dans sa tenue de sport jaune et noire. « J’étais effrayée par ce qu’ils disaient. On était toutes ­effrayées. » Mais l’excitation à l’idée d’être dans un avion, de voir sa ville ­natale s’éloigner, d’atterrir dans un endroit nouveau – la ville de Bosaso, plus paisible que Mogadiscio – lui a fait oublier sa peur. L’équipe s’est entassée dans une camionnette qui les a conduites jusqu’à Garowe, à presque 500 kilomètres de là. Les filles chantaient des chansons pop somaliennes, agitaient les mains par la vitre, hélaient les gens qu’elles croisaient.

À l’hôtel, les joueuses ont rencontré les équipes adverses. « C’était un sentiment extraordinaire. Je ne savais même pas que toutes ces filles existaient », dit ­Aïcha. Un terrain, immense et magni­fique, avec un revêtement vert clair, était à leur entière disposition ; pendant toute la semai­ne, elles pourraient ne faire que du basket, jour et nuit.

Les chefs religieux ayant raconté que les joueuses se promenaient nues et qu’elles commettaient des péchés, les filles ont décidé de montrer qu’elles pouvaient être pieuses selon les normes des religieux mais aussi rebelles. Elles ont joué en ­hidjab avec leurs pantalons de survêtement et leurs maillots habituels. C’était chaud et inconfortable, mais ­Aïcha pensait que si porter le foulard les protégeait à un moment aussi crucial, elle le ferait – pour cette fois.

Des vigiles fouillaient tous les spectateurs à l’entrée du stade, mais l’atmosphère dans les tribunes était festive. Il y avait beaucoup de femmes dans le ­public : des jeunes et des moins jeunes, des femmes avec des bébés, des femmes portant des djilbabs de toutes les couleurs. Pour beaucoup d’entre elles, c’était leur premier match de basket, et elles encourageaient les deux équipes, refusant de choisir un camp. Lors de la première partie, à la mi-temps, la foule s’est précipitée sur le terrain, croyant que c’était déjà fini.

Au terme d’une série de matchs difficiles, l’équipe d’Aïcha a terminé deuxième. Elle-même était plus sûre que jamais de la qualité de son jeu, et elle voulait se faire transférer à Horseed, la meilleure équipe de la ligue. Participer au tournoi lui avait donné un sentiment inappréciable : pour une fois, pas besoin de penser à sa famille, à son amoureux, à ses voisins et à ce qu’ils avaient à dire de ses choix. Elle a décidé de laisser cette sensation se prolonger le plus longtemps possible.

 

— Ce texte, paru dans The New Yorker le 11 septembre 2017, est un extrait de son premier livre, A Moonless, Starless Sky. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.