Ces esclaves qu’on ne saurait voir

Les descendants d’esclaves forment aujourd’hui quelque 45 % de la popu­lation mauritanienne. On les appelle les Haratines. Ils jouent un rôle croissant dans la vie poli­tique, d’autant que l’esclavage n’a pas complètement disparu. Aboli officiellement en 1981, il ne devient un délit qu’en 2007. Et encore. Peu après, Biram Dah Abeid, qui venait de fonder l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), est arrêté pour avoir orga­nisé une action de protestation contre le maintien en esclavage de deux domestiques qu’une femme, cadre dirigeante de la Banque centrale, avait reçus en cadeau de mariage…

Le livre de Zekeria Ould ­Ahmed Salem, un politologue mauritanien enseignant à l’université de Nouakchott, explore les transformations récentes de la ­société mauritanienne et en profite pour analyser le rôle du colonisateur français sur la question de ­l’esclavage.

La plupart des Haratines descendent des esclaves des Arabo-­Berbères, qui venaient du Nord et avaient capturé quantité d’Africains à la peau noire. Bien que minoritaire, la population arabo-berbère continue de domi­ner le pays. Les Noirs du Sud, vivant le long du fleuve Sénégal, pratiquaient aussi l’esclavage. Les esclaves n’étaient pas forcément maltraités, beaucoup faisaient partie de la famille, mais ils étaient toujours en position d’infériorité, écrit Alexander Stille, qui rend compte du livre de Salem dans The New York ­Review of Books.

La France avait en principe ­aboli l’exclavage en 1848, y compris dans ses colonies. La Mauritanie fut colonisée au début du XXe siècle, et le territoire était administré depuis Saint-Louis du Sénégal. Les Français interdirent la vente d’esclaves mais pas leur possession, afin de ne pas heurter de front les chefs de tribus arabo-berbères.

Cependant, beaucoup d’enfants d’esclaves furent scolarisés dans les écoles françaises. Et ce pour une raison paradoxale : comme le raconte à Alexander Stille l’une des figures de proue du mouvement abolitionniste, Boubacar Messaoud, « beaucoup d’Arabo-­Berbères ne voulaient pas envoyer leurs enfants dans les écoles françaises », craignant qu’ils soient détournés de l’islam et de leur langue maternelle. Du coup, ils envoyaient à la place les enfants de leurs esclaves…

Aujourd’hui âgé de 72 ans, ­Boubacar Messaoud, lui-même fils d’esclave, se souvient de la façon dont il est entré à l’école : « En revenant de la brousse, j’ai vu un groupe d’enfants qui se diri­geaient vers l’école. J’ai ­voulu les rejoindre ». Après quoi il ­obtint des bourses pour étudier l’architecture au Mali et en URSS. Sans le vouloir vraiment, l’école française a ainsi servi de creuset au mouvement d’émancipation des esclaves.

Une autre histoire amusante ­racontée par Salem est celle d’un ancien administrateur colonial qui, dans les mois précédant l’indépendance, en 1960, sug­géra à ses collègues mauritaniens de construire une mosquée dans la capitale nouvellement créée, Nouakchott. Ses interlocuteurs se récrièrent : « Nous n’avons pas besoin d’un toit sur nos têtes pour prier Dieu. » Aujourd’hui, la Mauritanie, pays de 5 millions d’habitants, compte 1 800 mosquées, financées pour beaucoup par l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe. L’année même de l’abolition de l’esclavage, la Mauritanie faisait de la charia le pilier de sa Constitution.

Autre curiosité : le système escla­vagiste ne fut vraiment mis à mal qu’à la faveur d’un changement climatique. Comme dans le reste du Sahel, une sécheresse épouvantable, survenue pourtant dans une période de stabilité des températures, s’abattit sur le pays entre 1968 et 1974. Les propriétaires d’esclaves durent abattre leur bétail et ne furent plus en mesure de nourrir leur nombreuse domesticité. Nombre d’esclaves se retrouvèrent ­livrés à eux-mêmes et cherchèrent à s’employer dans les mines, dans l’armée ou en ville.

Aujourd’hui, les Haratines et les Négro-Mauritaniens constituent 70 % de la population. Leur rela­tion à l’islam est ­intense mais complexe. Quand ils se sont affranchis, les anciens esclaves se sont tournés vers l’islam (jusqu’alors, ils n’avaient pas le droit de recevoir une instruction religieuse). Ils ont construit leurs propres mosquées, ont eu leurs propres imams. Les femmes esclaves ne se couvraient pas la tête ; libérées, elles ont adopté le voile. En 2012, Abeid, peu après les prières du vendredi et avec la bénédiction de son imam, a fait un geste spectaculaire. Devant la mosquée de son quartier, il a mis le feu à une pile de textes juridiques sacrés utilisés depuis des siècles pour justifier l’esclavage en Mauritanie. Il a été arrêté le lendemain, des manifestants ont demandé sa mort, mais on l’a ­relâché au bout de quelques mois. Abeid l’abolitionniste prône, dit-il, un « islam laïc ».

Comédie bureaucratique

Un roman sur l’Union européenne et, pire, sur sa Commission – il fallait oser. L’Autrichien Robert Menasse a relevé le défi. L’auteur est parti vivre à Bruxelles, s’y est renseigné et a d’abord renoncé à son idée de fiction. À la place, il a écrit des essais. Il y plaidait pour une entrée dans l’ère du postnational et réhabilitait les fonctionnaires de l’Union, si décriés, mais qui, à ses yeux, constituent un type de fonctionnaires complètement nouveaux et admirables, guidés par la pure rationalité. La fiction est venue ensuite. « Jusqu’ici, aucun écrivain de premier plan n’avait tenté de transformer en matière littéraire la bureaucratie bruxelloise », remarque Carsten Otte dans Die Tageszeitung. Il faut croire que Menasse s’en est plutôt bien sorti : Die Hauptstadt a décroché le prix du Livre allemand 2017, l’un des plus prestigieux outre-Rhin, et c’est un beau succès de librairie.

« Ses essais étaient empreints de sérieux, souligne Andreas Isenschmid dans Die Zeit. Le ton du roman est plutôt celui d’une comédie. » On y suit une série de personnages qui évoluent à Bruxelles, tandis que la Commission, pour redorer son blason, prépare un gigantesque jubilé autour des derniers survivants d’Auschwitz… Andreas Isenschmidt pointe un paradoxe : alors que Menasse se pose en partisan passionné de l’UE, son roman semble avoir été écrit par « un eurosceptique à l’humeur satirique ». Les membres de la Commission sont en effet décrits comme des carriéristes et des hypocrites. La Grecque Fenia Xenopoulou, notamment, chargée de la culture et qui ne rêve que de monter en grade… Comment expliquer un tel traitement ? « Il est possible que Menasse ait voulu compenser l’assurance par moments prétentieuse de ses essais par un peu d’autodérision », avance Isenschmidt.

Le rêve européen n’est pourtant pas absent de Die Haupt­stadt. Mais il est défendu par des personnages en dehors des institutions : le rescapé de la Shoah David de Vriend ou le professeur Alois Erhart, pour qui l’Europe doit se doter d’une nouvelle capitale – dont le lieu idéal ­serait Auschwitz. Die Hauptstadt se place sous le patro­nage d’un grand livre de la littérature autrichienne, L’Homme sans qualités, de ­Robert Musil. Toutefois, conclut Paul Jandl dans le Neue Zürcher Zeitung, « tandis que Musil a écrit un hommage ­posthume à l’Empire austro-hongrois », ce que veut montrer Menasse, c’est qu’en ce qui concerne l’Union européenne rien n’est encore perdu.

Naissance d’une nation

Dans son troisième roman, Dance of the Jakaranda, l’écrivain kényan Peter Kimani interroge le passé colonial de son pays. Son récit fait des allers-retours entre la construction de la ligne de chemin de fer reliant le lac Victoria au port de Mombasa, sur l’océan Indien, au tournant du XXe siècle, et la période de l’indépendance, dans les années 1960. Pour le chantier du Lunatic Express, l’administration britannique fait venir plusieurs milliers d’ouvriers issus d’une autre possession de l’empire, l’Inde, qui s’établiront durablement au Kenya.

Un colon et un pasteur européens ainsi qu’un technicien indien jouent les premiers rôles dans le roman de Kimani. L’absence d’Africains parmi les personnages principaux est « délibérée et symbolique », explique l’auteur dans une interview donnée au site ­Africa is a Country. « Que ce soit dans l’histoire coloniale ou les écrits contemporains sur l’Afrique, les Africains sont des ­témoins ­passifs de leur histoire. Mon histoire de l’Afrique sans Africains est une ­façon de souligner cette absurdité. »

« Dance of the Jakaranda donne des clés pour comprendre les enjeux actuels du Kenya », ajoute Richard Ali dans The Johnannesburg Review of Books. Les stéréotypes raciaux nés à l’époque entre Indiens et Africains perdurent, rappelle Godwin Siundu dans The Daily Nation de Nairobi, tandis que le Lunatic Express cédera bientôt la place à une nouvelle ligne, construite par une entreprise chinoise.

Un 31 décembre à Diyarbakır

Les combats ont lieu dans Sur mais toute la ville semble plongée dans un sommeil de mort. Les magasins sont fermés, les autobus, les minibus, les taxis ne circulent pas. On n’est pas en période de vacances scolaires mais on ne voit pas d’élèves dans les rues, personne n’envoie ses enfants à l’école. Est-ce en signe de protestation, par peur, pourquoi ?

À la fois par protestation et par peur.

Ils protestent contre quoi, ils ont peur de qui ?

Autrefois, les commerçants avaient peur qu’on casse leurs vitrines en cas d’incidents. Ils baissaient leur rideau de fer et protégeaient leurs marchandises. La pression de l’organisation s’exerçait de temps en temps, les jeunes du PKK forçaient les commerçants du centre-ville à fermer boutique. Ils râlaient intérieurement mais ils n’osaient pas s’y opposer. Maintenant, c’est moins par peur que par protestation qu’ils baissent leur rideau, pour dire leur ras-le-bol, pour se faire entendre par le silence, ils organisent des opérations ville morte. Plus l’État resserre son étau pour faire respecter l’ordre public, plus la ville se referme sur elle-même et, regardant de loin Sur qui brûle et s’effondre, elle sombre dans un profond sommeil.

Aujourd’hui aussi tous les magasins étaient fermés. La ville semblait retirée en elle-même comme une tortue rentrée dans sa carapace. Quand la foule qui marchait vers les remparts commença à se faire asperger de gaz lacrymogènes, j’ai vu les portes et les rideaux de fer qui s’entrouvraient brièvement pour faire entrer ceux qui fuyaient devant la police et qui aussitôt se refermaient. Je me suis également précipitée sur la première porte que j’ai trouvée. C’était celle d’un petit hôtel. Je n’arrêtais pas de tousser, j’étais au bord de l’asphyxie. Plusieurs personnes étaient entrées là comme moi. On s’est dépêché de nous trouver du citron, on nous a indiqué les toilettes. Un lien s’est spontanément créé entre nous. J’étais l’une d’entre eux à ce moment-là, je n’étais plus l’étrangère venue de l’Ouest, et l’espace d’un instant, aussi bref soit-il, nous partagions le même sort. J’en étais heureuse.

Ici, quel que soit l’endroit de la ville où tu te trouves, ton cœur est à Sur. Dans le café où tu passes en sortant du travail. Le cafetier sait ce que tu commandes, il ne te le demande même plus. Il y a un petit grill kebab dans la rue des étameurs : pas cher, bien tenu, très bon. Le goût est inoubliable. Il n’ouvrira peut-être jamais plus, tu ne pourras plus t’installer à une petite table près de la vitre, et retrouver ces délicieuses saveurs. Une habitude, une partie de ta vie t’est enlevée, elle s’est perdue et ne reviendra plus. N’est-ce pas l’ensemble de ces habitudes qui constitue l’équilibre de notre petite existence, le bonheur au quotidien ? Les personnes avec qui tu as reçu du gaz lacrymogène et éprouvé la joie de partager le même sort veulent retrouver l’âme de leur ville, tout simplement.

Je sais, on s’identifie à sa ville, sans même s’en rendre compte. Dans une rue familière, la démolition d’une habitation devant laquelle on passe chaque jour, la fermeture d’un magasin où l’on a ses habitudes ou l’abattage d’un arbre nous sont douloureux.

Imagine alors quand une ville, au cœur déchiqueté, est massacrée sous tes yeux. Nous sommes voués à assister à son agonie. Désormais, c’est non pas sous l’effet de la peur et de l’oppression, mais de la révolte qu’on baisse les rideaux de fer. Chacun chante dans sa propre langue une oraison funèbre à la ville. Que ce soit en tirant des balles derrière les remparts, en gardant sa boutique porte close, en mettant les transports à l’arrêt. La révolte enfle à mesure qu’augmente l’impuissance, la population veille davantage sur les enfants des tranchées.

Est-ce qu’ils ne sont pas responsables eux aussi de la destruction de Sur ? N’est-ce pas eux qui taillent les rues en pièces, qui creusent des tranchées et y posent des mines ? Et si ce n’est pas eux, ceux qui poussent ces jeunes à tenir tranchées et barricades n’ont-ils pas leur part de responsabilité dans ce chaos ?

Vu d’ici, de l’intérieur des remparts, ils défendent leur ville. Si tu regardes de loin, depuis chez toi, de l’Ouest, ils sont aussi responsables de ce désastre. La vérité est relative, cela dépend du point de vue où tu te places.

Je regarde d’ici. Une fleur fanée dans ma main violette de froid ; dans mon cœur, l’angoisse, l’inquiétude et l’indécision ; en moi l’envie de fuir. Il neige sur la ville, il neige sur les remparts, sur les tranchées, sur les cœurs, sur les morts. L’aéroport a-t-il rouvert, les liaisons aériennes ont-elles repris ? Aujourd’hui, c’est le dernier jour de l’année. Je ne veux pas rester plus longtemps, je veux repartir.

Ce soir est veille de Nouvel An. Tu dois repartir dans ta ville, auprès des tiens. Ce soir, je vais faire des gâteaux pour les donner aux pauvres petits orphelins de Sur, lâcher avec eux des ballons multicolores dans le ciel, distribuer à chacun d’eux un petit cadeau à deux sous enveloppé dans du papier brillant. Ensemble, nous volerons un petit moment de bonheur à la guerre, à la mort et à la destruction. S’il y a des enfants qui combattent dans les tranchées, ils m’en voudront, ils me traiteront de traître et d’espion ; d’un ton accusateur, ils me demanderont si je n’ai pas honte de lâcher des ballons colorés alors qu’eux sont en train de mourir dans les tranchées. Ils n’oseront pas s’avouer à eux-mêmes la nostalgie qu’ils ont pour ces ballons dans un recoin secret de leur petit cœur. Ils se rabattront sur de grandes espérances : un jour, quand notre ville et notre peuple seront libres, un jour sûrement, diront-ils. Il ne leur viendra même pas à l’esprit que ce jour, ils ne le verront pas. Ce sont les gosses de chez nous, et qu’ils fassent mal ou qu’ils fassent bien, ils restent nos enfants : destinés à mourir avec la ville.

Quand j’ai dit que je n’avais plus d’espoir, que je ne voyais pas d’issue, j’ai senti que le jeune homme au visage lumineux me regardait avec pitié. Je crois qu’il était de ceux qui étaient descendus des montagnes pour prêter renfort aux jeunes, aux gamins qui se battent dans les tranchées ; peut-être qu’il était aussi responsable de quartier, je ne sais pas. Il a dit « Nous, on est gonflés à bloc, on croit à la victoire ». Sa voix était assurée, il ne mentait pas, il n’était pas en train de me vendre sa propagande.

La conviction donne de l’espoir. S’ils étaient dépourvus d’espoir, ils ne pourraient pas se battre en risquant leur vie. Ils croient en leurs buts et en leurs combats, c’est pourquoi ils gardent l’espoir chevillé au corps.

Il a dit : « Nous aussi nous aimons la vie et nous voulons vivre, c’est pour cela que nous n’avons pas peur de mourir. » Au premier abord, ces mots me sont apparus comme un discours héroïque et plaqué, et puis j’ai tressailli à l’idée que l’espoir tenait de l’héroïsme en effet. Ceux qui combattent sont-ils les seuls à réussir à conserver l’espoir au milieu de ce désastre ? Que la mort puisse nourrir l’espoir me semble aussi incompréhensible qu’effrayant.

Tu gardes l’espoir si tu te bats pour une cause, de la mort même tu tires de l’espoir. Quand tu t’achemines vers un endroit avec conviction, quels que soient les dangers et les difficultés de la route, et même si tu sens que tu ne parviendras pas à destination, tu tiens le coup.

Moi aussi j’ai marché de longues années durant vers un but : un but lointain, mais je croyais que nous parviendrions un jour à l’atteindre, à l’approcher du moins. La marche elle-même nous donnait de l’espoir. Puis la marche a pris la place du but. La satisfaction que procurait le cheminement brouillait le point d’arrivée. Nous nous sommes trompés de chemin, on a commis des faux pas. Nous nous sommes éloignés du but. Parfois, je pense que la satisfaction que procure le fait de marcher vers un but est un espoir trompeur.

Les combattants ne pensent pas à tout ça, s’ils y pensaient, ils ne pourraient plus se battre, ils renonceraient. Les tout jeunes gens qui creusent des tranchées et posent des mines derrière les remparts ne doutent pas une seconde de la justesse de leur but ni de la victoire. Il n’y a qu’à les voir en train de faire le signe de la victoire devant les caméras… Ce geste est révélateur de l’espoir et de la croyance qui les habitent. Personne ne contraint ces gosses à rejoindre les tranchées ou la guérilla dans les montagnes. C’est une idée très rebattue mais qui ne reflète pas la vérité. Eux, ils sont persuadés de se battre pour la libération de leur peuple, pour leur liberté, pour leur identité.

En regardant les choses d’ici, depuis l’intérieur du brasier, je comprends, au-delà même de comprendre, je le ressens dans mon cœur. J’ai envie de crier « Les enfants, ne mourez pas, ne tuez pas ! » Je sais pertinemment que c’est une voie erronée, qu’ils vont se briser, être vaincus. Cependant, tandis que je reste prostrée là, devant les remparts, à écouter les bruits des combats, le bruit des hélicoptères qui sillonnent sans arrêt le ciel, les soupirs de la ville, il m’est impossible de leur dire « N’y allez pas, ne faites pas ça », je leur donne raison. Ensuite, une fois de retour dans mon propre monde, dans mon propre environnement, quand je me retrouve en tête à tête avec moi-même, tout devient différent. Les tranchées m’apparaissent non pas comme une échappatoire mais comme des fosses mortuaires. Il se crée alors une telle distance, la raison supplante tellement les sentiments que les gosses, les jeunes de la vieille ville ne me semblent plus tellement innocents. Quand je retrouve mon propre environnement, je vis une division des sentiments. Ici, je suis plus en paix avec moi-même, plus entière mais mon impuissance s’accroît.

Ces jeunes aussi sont impuissants, l’espoir est la seule chose à laquelle ils peuvent se raccrocher. Pour éviter de n’être rien, pour trouver leur identité, pour retrouver leur honneur mais aussi restituer cet honneur à leurs pères, à leurs grands-pères et à leur peuple, le chemin passe soit par les montagnes, soit par les tranchées. On ne leur a pas laissé d’autre choix.

[…]

La neige s’est arrêtée, le bruit des armes aussi. La nuit tombe tout doucement. La rose s’est délitée dans mes mains. De toute façon, elle était déjà bien fanée. Elle n’a pas résisté au frisson de la neige. Un message est arrivé sur mon téléphone. L’aéroport a rouvert. Un avion devrait décoller de nuit.

Il faut te dépêcher. Parfois, les routes qui mènent à l’aéroport sont coupées, c’est plus long par les déviations, tu risques de rater ton avion. Sans compter qu’avec tous les vols qui ont été annulés, il y a foule.

Je dois partir, je sais. Et je veux repartir, ne soyons pas hypocrites. Mais je ne suis pas tranquille dans le fond, partir s’apparente à une fuite. Tu passes faire un saut, tu dis « Regardez bien, je suis là, j’ai parcouru une très longue route, je me suis dévouée pour vous. Sachez bien que vos problèmes et vos souffrances ne me laissent pas indifférente » et, avec le sentiment du devoir accompli, tu décampes à la première occasion.

Il te faut bien retourner chez toi, auprès des tiens. Surtout en cette veille de Nouvel An.

Une fois, j’étais à Varto (1). J’étais invitée à une table ronde littéraire. La nuit, j’ai été hébergée chez l’habitant. L’époque n’était pas si mauvaise mais ils n’avaient pas voulu que je reste seule à l’hôtel, pour des raisons de sécurité. Mes hôtes et moi avons discuté toute la soirée. Pas de politique ni de la question kurde, mais des enfants, de la famille, des soucis quotidiens, de littérature, des gens que nous connaissions en commun. On était début avril, mais il neigeait à gros flocons. Mon hôte m’a dit : « Demain, il est possible que les routes soient coupées. Ce serait bien, comme ça, vous resterez un jour de plus chez nous. » J’ai répondu que ça ne faisait rien et que j’étais contente. C’était un mensonge. Une lourde angoisse m’avait accablée, comme si j’allais éternellement rester prisonnière ici. Le lendemain matin, on apprit que les chasse-neige avaient dégagé les rues. Tandis que je prenais congé en tâchant de ne pas montrer mon contentement, mon hôte m’a dit : « Vous partez en nous laissant ici avec nos corbeaux, nos peupliers et la neige ». Toute la solitude de l’Est, son dénuement et son isolement s’étaient concentrés dans sa voix. C’est l’une des phrases les plus douloureuses que j’aie entendues de ma vie. La joie que me procurait la réouverture des routes vira à la honte. Le même sentiment m’habite à nouveau aujourd’hui.

Tout le monde désire rentrer chez soi. Il suffit qu’on soit loin de sa maison et de sa terre pour que les corbeaux, les peupliers et la neige dont on se plaint nous manquent. Mais ceux qui habitent dans ce coin n’y ont désormais plus de maison. Il y a des années quand leurs villages, leurs pâturages, leurs forêts ont été incendiés, ils sont partis et se sont réfugiés dans les quartiers pauvres des grandes villes. Ici aussi ça brûle à présent, d’ici aussi les gens sont expulsés. Comme s’ils fuyaient des invasions ennemies, leur balluchon sur le dos, en tenant des chiffons blancs en signe de reddition…

Alors qu’ils se sauvent et abandonnent leurs rues et leurs maisons le drapeau blanc à la main, rentrer chez moi et retrouver mon confort douillet me paraît honteux. Cela me tue de voir tous ces gens fuir en portant sur le dos leurs pauvres bagages, en tenant leurs enfants par la main, leurs bébés serrés contre la poitrine et en agitant des bouts de tissu blanc pour ne pas être visés par les tireurs d’élite. Ce n’est pas de la pitié, c’est de la révolte et de la honte. J’ai honte de mon incapacité à empêcher que ces personnes soient exilées de leur maison et de leur pays. Honte d’être du même côté que ceux qui les conduisent à l’exil, honte d’être considérée comme telle. Je suis révoltée par ceux qui leur infligent ce calvaire et nous infligent cette honte.

Même si tu restais, cela ne servirait à rien. Demeurer assis là et pousser les hauts cris n’est pas une solution.

Elle est où la solution ? Je suis venue pour la découvrir. Je suis venue me confronter à mon manque de solution, régler mes comptes avec mes manques et mes erreurs, avec la lâcheté et l’indifférence de mon propre quartier.

N’empêche que tu repartiras. Tu auras beau fuir, ces villes, ces rues, ces gens te colleront aux trousses et te rappelleront. Même si tu ne reviens pas, tu porteras en toi ces décombres, ces voix, ces gens désemparés, ces drapeaux blancs, ces enfants tués dans les rues et les tranchées, la dépouille de la fillette conservée dans la glace pour n’avoir pu être enterrée, ces mères gardant pendant des jours contre elles leur bébé mort, la chèvre touchée à la patte par une balle, le chien blessé, la douleur des êtres et la souffrance de la région. N’aie pas peur, tu ne pourras y échapper.

 

— Ce texte est extrait de Dialogues sous les remparts, à paraître le 4 janvier aux éditions Phébus. Il a été traduit par Valérie Gay-Aksoy.

García Márquez, cinquante ans de succès

Cinquante ans après sa première publication, Cent ans de solitude reste un best-seller en Colombie, pays ­natal de Gabriel García Márquez. La disparition de l’auteur en 2014, à 87 ans, n’y a rien changé. C’est simple, il est « immortel », titrait le quotidien El Espectador au lendemain de sa mort, dans un numéro qui consacrait pas moins de 37 pages au « Colombien universel », à « l’unique ».

Son chef d’œuvre est devenu un classique, étudié dans toutes les universités du pays ; il figure toujours parmi les meilleures ventes de la librairie Lerner, prisée par l’élite culturelle de Bogotá. Un succès local qui se nourrit de son rayonnement à l’étranger. Traduit dans plus de 40 langues, vendu dans le monde à quelque 45 millions d’exemplaires, le roman du village fictif de Macondo est devenu un monu­ment du « réalisme ­magique ». Dès sa parution, le livre a valu à son auteur une renom­mée internationale et une quinzaine d’années plus tard, en 1982, le Nobel de littérature. « C’est l’œuvre littéraire en espagnol la plus traduite au monde après Don Quichotte », commente The Atlantic. Le mensuel américain mentionne « une enquête auprès d’écrivains d’envergure internationale » qui classe le roman « parmi ceux qui ont façonné la littérature mondiale des dernières décennies ». Car, au fil des ans, ce roman de fondation et de violence est apparu selon le National Observer comme « la première œuvre depuis la Genèse que l’humanité entière devrait lire ».

En Colombie, « Gabo » fait quasiment l’objet d’un culte officiel. Les autorités ont imprimé à son effigie les nouveaux billets de 50 000 pesos, inscrit son œuvre au programme des lycées et collèges et reconstruit à l’identique sa maison d’enfance, dans la loca­lité caribéenne d’Aracataca, pour la transformer en musée. À l’automne dernier, elles ont proposé à certains journaux français, dont Books, de voyager sur les traces du grand écrivain. Nous avons accepté l’invitation, en ayant en tête la question suivante : comment la littérature devient-elle un instrument de soft power ?

« En novembre 2016, sous l’égide du président Santos, un traité de paix a mis fin à l’interminable guerre civile avec la guérilla des Farc, nous explique Gautier Mignot, ambassadeur de France en Colombie. Le ­moment est venu pour les pouvoirs publics de jouer la carte de l’influence culturelle. » Alors qu’à l’étranger la mention de Bogotá ou de Medellín évoque la drogue et la violence, le gouvernement coorganisait en 2017 une année culturelle France-­Colombie et voudrait voir le prestige du grand écrivain rejaillir sur le pays. Le « García Márquez Tour » nous entraîne donc dans les lieux qui ont marqué le romancier. À l’entrée de son ancien lycée, dans la petite ville andine de Zipaquirá, un présentoir affiche les nombreuses traductions de Cien años de soledad. Dans la métropole cari­béenne de Barran­quilla, nous sommes invités à faire halte ­devant la bibliothèque municipale où García Márquez a travaillé dans sa jeunesse. Et aussi devant l’ancien bordel qu’il fréquentait, mué par la magie de la littérature en élément du patrimoine culturel. À Aracataca, où il a passé ses premières années, le visage de Gabo s’affiche sur un immense panneau orné de papil­lons jaunes semblables à ceux qui volettent dans Cent ans de solitude, tandis que des commerces et stations de radio portent le nom de Macondo.

Ironie de l’histoire, le héros natio­nal est mort à Mexico, où il a vécu une trentaine d’années après avoir fui la Colombie pour Paris, La Havane et New York. C’est un éditeur argentin qui a publié pour la première fois Cien años de soledad. De fait, García Márquez s’est toujours montré critique vis-à-vis du pouvoir de Bogotá. Aujourd’hui récupéré à des fins de « nation branding », le romancier en exil a écrit sur l’arbitraire, la corruption et la violence qui sévissaient dans son pays. Témoin, Fernando Araújo Vélez, rencontré à Bogotá. Chef de la rubrique culture de El Espectador, auquel a collaboré García Márquez, il met les choses au point : « Proche de Castro, Gabo était un gauchiste. Or il n’y pas en Amérique latine de pays plus conservateur que la Colombie ! » Le rebelle fait ­figure de modèle : c’est le para­doxe du soft power littéraire.

 

— Ève Charrin (en Colombie)

Nicholas Carr : « Nous déléguons trop de tâches aux machines »

Le blogueur et essayiste américain Nicholas Carr est l’un des plus importants (et virulents) critiques du numérique. En juillet 2008, il a publié dans The Atlantic un long article qui a fait grand bruit : « Google nous rend-il stupides ? » L’article est devenu un livre, Internet rend-il bête (Robert Laffont, 2011). D’autres ouvrages sur Internet ont suivi.

 

L’automatisation a atteint un ­niveau de perfectionnement dont nous n’aurions pas osé rêver il y a ­encore quelques ­années. Comment l’expliquez-vous ?

Par une série de progrès simultanés dans des domaines cruciaux : d’abord ce qu’on appelle la « perception par ­machine » – les divers systèmes sensoriels comme le ­radar, le laser et la cartographie numérique, qui permettent aux robots de se déplacer dans le monde réel ; ensuite le traitement ­automatique du langage naturel, grâce ­auquel les ordinateurs peuvent interpréter des questions et des instructions écrites ou parlées. Il y a aussi les moteurs de ­recherche, qui extraient très rapidement une information pertinente d’énormes bases de données. Mentionnons, enfin, l’apprentissage automatique, une technique d’intelligence artificielle au moyen de laquelle les ordinateurs distinguent des motifs dans les données et peuvent ainsi faire des prédictions sur des événements complexes.

 

Au début de Remplacer l’humain, pour illus­trer les progrès accomplis par l’automa­tisation, vous citez la Google Car. Mais qu’est-ce qu’une voiture sans conducteur a de si prodigieux ?

Pendant longtemps et jusqu’à très récem­ment, les spécialistes soutenaient qu’il existait des limites concrètes à l’automatisation de nos facultés intellectuelles, en particulier celles qui impliquent la ­perception sensorielle, la reconnaissance des formes et la connaissance conceptuelle. Et quel exemple donnaient-ils ? Celui de la conduite, une aptitude qui ­nécessite l’interprétation instantanée d’une multitude de signaux visuels et la capacité à réagir dans des situations inattendues. Or la ­voiture Google a fait voler en éclats ces préjugés. Elle redéfinit de façon spectaculaire la ligne de démar­cation entre l’humain et la ­machine.

 

Dans votre livre, vous semblez regretter ces avancées. Pourquoi ?

Ces avancées en elles-mêmes ne sont pas un problème ; elles témoignent de l’ingéniosité humaine et sont dignes d’être célébrées. Le problème naît quand nous y voyons un moyen de remplacer le talent humain plutôt que de le ­compléter.

 

Que voulez-vous dire ?

Nous nous empressons un peu trop de déléguer aux machines des tâches que nous ferions mieux de continuer à réaliser nous-mêmes. En agissant ainsi, nous finissons par sacrifier des aptitudes humaines essentielles.

 

Confier aux machines les tâches ingrates ne nous permet-il pas de nous consacrer à des tâches plus intéressantes ?

C’est ce qu’on a pu constater effectivement, au cours de l’histoire, avec d’autres outils, comme le levier, la roue ou ­encore le boulier : ils nous ont permis de ­déléguer des tâches aussi bien physiques qu’intellectuelles pour nous focaliser sur des problèmes plus complexes et nous fixer des objectifs plus ambitieux.
Mais, dans les systèmes automatisés actuels, l’ordinateur prend souvent en charge tout ou partie du travail intellectuel, qui était jusqu’à présent considéré comme l’apanage des humains : il observe, raisonne, analyse, juge et prend même des décisions à notre place. En conséquence de quoi le rôle de l’opérateur se cantonne à entrer des données, contrôler les résultats et surveiller le fonctionnement de la machine. Loin de nous avoir ouvert de nouvelles perspectives, l’informatique a fortement réduit nos capacités d’action et de réflexion en nous imposant des tâches routinières et monotones.

 

À quelle profession songez-vous, plus ­particulièrement ?

Les pilotes d’avion sont une très bonne illustration de ce phénomène. De nos jours, sur un vol, ils tiennent en moyenne les commandes pendant trois minutes, réparties entre les phases de décollage et d’atterrissage, et passent la majeure partie de leur temps à surveiller des écrans et à saisir des données.
D’une façon générale, beaucoup de ce que nous savons sur l’interaction entre humains et ordinateurs provient de la recherche dans le domaine aéronautique, car l’automatisation des vols remonte à des décennies. Cette histoire est pour l’essentiel positive, je le précise : le pilotage automatique a rendu les vols bien plus sûrs qu’autrefois.

 

Mais il y a eu des effets négatifs…

Oui. Les pilotes sont devenus tellement dépendants du pilotage ­automatique que leurs compétences se sont détériorées : ils ont perdu leurs réflexes. C’est ce qui explique le crash du vol Air France entre Rio et Paris, en 2009. Lorsque les sondes de mesure de vitesse se sont mises à dysfonctionner, les pilotes n’ont pas compris ce qui se passait et ont été incapables de rétablir une situation qui n’avait rien de fatal au départ.
Et cette catastrophe n’est pas un cas isolé. En 2010, une grande enquête menée sur les accidents de vols commerciaux survenus au cours des dix ­dernières années a révélé que près des deux tiers d’entre eux étaient dus à des erreurs de pilotage.
Les spécialistes parlent du « paradoxe de l’automatisation ». Même si l’automatisation est utilisée dans l’espoir de réduire les risques d’erreur humaine, elle finit par rendre celle-ci plus probable en érodant les compétences. D’ailleurs, l’Agence fédérale de l’aviation américaine recommande désormais que les pilotes passent plus de temps à voler en mode manuel.

 

Mais les pilotes d’avion ne constituent-ils pas un cas extrême ? En quoi, au quotidien, l’automatisation menace-t-elle nos ­compétences ?

Je vais vous donner un exemple ­banal dont nous avons tous fait l’expérience : quand nous utilisons un logiciel de traitement de texte avec correcteur, nous faisons beaucoup moins attention aux fautes d’orthographe. Je pourrais ­aussi ­citer le GPS : celui qui y a recours foca­lise toute son attention sur les instructions qu’il reçoit et perd de vue son environnement. Il ne sait plus s’orienter seul et son ancrage dans le monde s’en trouve diminué. Il existe aussi désormais des logiciels pour les architectes, les avocats, les financiers et même les médecins. Chaque fois, ils ont tendance à brider la créativité et à faire régresser les individus qui se reposent trop sur eux, les croyant, à tort, infaillibles. Pour tirer le meilleur de nous-mêmes, nous avons besoin d’être stimulés. Or tous ces systèmes automatisés font précisément le contraire !

 

Si je vous comprends bien, l’un des grands défauts de l’automatisation, c’est qu’elle nous rend trop passifs ?

Oui. Car, pour être efficace, l’apprentissage doit être actif. Dès la fin des années 1970, les chercheurs en psychologie cognitive ont montré, par exemple, que les gens se souviennent mieux de mots après les avoir trouvés eux-mêmes qu’après les avoir simplement lus. Au cours d’une expérience conduite à l’université de Toronto, les participants devaient mémoriser des paires d’antonymes, comme « chaud » et « froid », inscrits sur des cartes. Certains d’entre eux disposaient de cartes sur lesquelles les deux mots étaient écrits en entier. Les autres utilisaient des cartes où ne figurait que la première lettre du second mot. Il en est ressorti qu’en forçant simplement leur esprit à former la suite du mot, ces derniers retenaient bien mieux les informations.
C’est là un cas qui montre un stade minimal de l’automatisation (l’action de la pensée, la production du mot, a été remplacée par un stimulus écrit), mais ces résultats mettent d’autant mieux en lumière le coût de cette automatisation. Quand les logiciels réduisent notre degré d’engagement dans notre travail, en nous poussant à jouer le rôle d’observateur ou d’opérateur passif, ils court-circuitent des processus cognitifs profonds. Ils entravent notre capacité à développer le type de connaissances riches et concrètes qui nous permet de maîtriser une compétence ou un savoir-faire.

 

Karl Marx, Oscar Wilde, John Maynard Keynes, tous ont rêvé d’une société où les machines accompliraient l’essentiel du travail pour nous. N’est-ce pas un idéal souhaitable ?

S’il y a deux types de penseurs à qui il ne faut absolument pas se fier, ce sont bien les futurologues et les utopistes ! Mais même en supposant que ce rêve récurrent d’un futur sans travail soit possible (ce que je ne pense pas), il faut vraiment ignorer la nature humaine pour croire que nous mènerions tous une existence heureuse de pur loisir, que nous deviendrons tous des poètes, des artistes et des inventeurs. En réalité, la plupart des gens auraient une vie ennuyeuse, dénuée de but, et ils se réfugieraient sans doute dans les drogues.

 

Pourquoi alors aspirons-nous à une vie ­affranchie du travail ?

C’est ce que les psychologues appel­lent le « mal-vouloir ». Les êtres ­humains ont tendance à désirer ce qui les rend malheureux et à fuir ce qui les rend heureux. Des études ont montré que nous avons beau prétendre ne pas aimer être au travail et préférer ne rien faire, en ­réalité, nous nous sentons bien mieux, plus épanouis, au travail que pendant notre temps libre, où nous nous ennuyons et sommes anxieux. C’est l’une des raisons qui font que nous avons ­accueilli l’auto­matisation à bras ouverts alors même qu’elle porte atteinte à nos intérêts les plus profonds. Nous nous imaginons qu’elle va nous ­délivrer, mais elle nous enferme, amoindrit notre vie et nous coupe des vraies sources de satisfaction.

 

Mais beaucoup de métiers ne sont-ils pas ennuyeux, voire dégradants ?

De même qu’il existe une multitude de passe-temps vivifiants et épanouissants… Je ne le nie pas. Je dis juste qu’en règle générale le travail nous fournit un cadre structurant qui s’estompe ou disparaît quand nous sommes livrés à nous-mêmes. Nous ne nous sentons jamais plus satisfaits que lorsque nous faisons face à un défi difficile, aux objectifs clairement définis, et le surmontons. Nous avons besoin d’utiliser et de développer nos aptitudes, de nous immerger dans une tâche qui nous fasse oublier les soucis du quotidien.

 

L’automatisation ne pourrait-elle pas s’adapter à ces besoins fondamentaux ?

Si. Mais ce n’est pas le chemin qu’elle a pris. Aujourd’hui, l’automatisation qui domine est « technocentrique ». Les programmeurs et les ingénieurs confient le plus de responsabilités possible aux ordinateurs, ne déléguant aux humains que ce qu’ils ne savent pas ­automatiser. C’est une approche misanthropique de l’automatisation qui tend à faire de l’homme le serviteur passif de la ­machine – un rôle qui ne correspond pas du tout à nos besoins fondamentaux. Une approche différente et, selon moi, meilleure, serait une automatisation centrée sur l’humain, dans laquelle les systèmes seraient conçus pour aider les gens au lieu de tenter de les contourner. Il s’agit de commencer par identifier les aptitudes humaines qui sont importantes et d’ensuite élaborer un système qui fait en sorte que les gens ont la possibilité de maintenir et développer ces aptitudes par une pratique continuelle. L’ordinateur devient un partenaire au lieu d’être un usurpateur.

 

Mais pourquoi n’est-ce pas la voie qui a été choisie ?

L’une des raisons remonte au ­début de l’automatisation telle qu’on la connaît, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, quand il est devenu possible de programmer les machines des usines. À ce moment-là il y avait différents moyens de le faire. L’une des ­solutions consistait à confier aux ­ouvriers la responsabilité de programmer leur ­machine individuelle. Cette programmation ­serait devenue une extension de l’expertise de l’ouvrier. Mais les propriétaires d’usine ont rejeté cette ­méthode et en ont imposé à la place une très différente, nommée « commande numé­rique », où la programmation est effectuée de façon centralisée par les managers ou des consultants. Dès le tout début, il a été clair que l’automatisation était davantage qu’un simple moyen d’accélérer le travail ; c’était un moyen de gagner du pouvoir, de rétablir ou de renforcer un statu quo. C’est toujours vrai aujourd’hui.

 

Ne peut-on rien faire pour inverser cette tendance ?

Il est très dur de revenir en arrière une fois qu’une technologie s’est imposée. L’historien américain Thomas Hughes parle à ce sujet d’« effet d’entraînement technologique ». Au premier stade de son développement, une nouvelle technologie reste malléable ; sa forme et sa fonction peuvent être modifiées selon les desiderata des concepteurs, les avis des utilisateurs et les intérêts de la société. Par la suite, dès qu’elle se trouve intégrée dans une infrastructure matérielle, qu’elle sert des intérêts commerciaux et qu’elle répond aux normes politiques comme aux attentes des ­individus, il devient quasiment impossible d’endiguer son développement. Elle fait corps avec la société, et, ayant acquis une force d’inertie considérable, continue irrémédiablement sur sa ­lancée.

 

N’avez-vous pas malgré tout une ­approche « luddite » de la technologie ?

J’ai une approche critique de la technologie – qui, je crois, est la bonne ­approche. Et oserais-je dire un mot pour la défense des luddites ? Contrairement à la caricature dont ils sont souvent l’objet, les luddites du XIXe siècle détruisaient les machines industrielles non pas parce qu’ils étaient opposés à la technologie, mais parce qu’ils voyaient bien que les machines menaçaient leur manière de vivre, leur existence de petits artisans. Les machines étaient un moyen de faire basculer le pouvoir économique et politique des ouvriers qualifiés aux propriétaires d’usine, et c’est ce transfert que les luddites combattaient. Il y avait de l’héroïsme dans leur lutte – même si cet héroïsme s’est révélé vain.

 

— Propos recueillis par Baptiste Touverey.

Un Tchèque d’Amérique

Émigré aux États-Unis ­depuis quatorze ans, le Tchèque Jaros­lav Kalfar vient d’y publier son premier roman, en anglais. Pourtant, Un astronaute en Bohême, mélange sidérant de space opera, de conte, de thriller, de roman d’amour et de satire, ne pourrait être plus tchèque. « Par son sujet, sa culture, ses motifs », affirme iLiteratura. Et pas seulement parce qu’il y est souvent question de bière.

Au fil de l’épopée de Jakub, un Tchèque envoyé dans l’espace analyser un mystérieux nuage, tout y passe : les hommages aux héros nationaux (Václav Havel, Jan Hus…), les odes à la campagne de l’enfance (et au rituel de la tue-cochon), le passé communiste (le père de Jakub était un tortionnaire du régime), l’éternelle crise existentielle tchèque (« Nous sommes une nation de rois et de découvreurs, mais l’enfant de l’autre côté de l’océan nous confond toujours avec la Tchétchénie, ou nous réduit à notre goût de la bière et de la pornographie », dit un personnage). Sans oublier les descriptions de Prague, souvent ironiques mais toujours affectueuses.

La presse anglo-saxonne a applaudi. La critique tchèque aussi, célébrant, tel Hospo­dářské Noviny, « le plus gros succès d’un Tchèque en Amérique depuis l’ère Kundera ».

L’ourdou fait court

L’ourdou, langue de la commu­nauté musulmane d’Inde et du Pakistan, est en passe de se défaire de son étiquette « islamique » et de devenir la langue du peuple, assure l’écrivaine Gillian Wright dans le magazine indien Open. Elle en veut pour preuve la publication quasi simultanée de deux anthologies de littérature ourdoue traduite en anglais. Si A Thousand Yearnings, établi et traduit par le spécialiste Ralph Russell, s’emploie à faire découvrir cet art sous toutes ses formes –et notamment sa très célèbre poésie –, le recueil de son confrère Muhammad Umar Memon se concentre sur la nouvelle, forme importée d’Europe qui a inspiré de nombreux auteurs.

« Les choix du professeur Memon forment un ouvrage passionnant, varié et surprenant », note Gillian Wright. La journaliste souligne cependant que le livre comporte essentiellement des textes écrits après la Partition, en 1947. Muhammad Umar Memon a bien sélectionné des classiques, comme « Le voile », de Munshi Premchand. Mais il regrette que, chez ce précurseur de la prose ourdoue, la fiction soit un instrument de protestation. « Réduire la littérature à son utilité sociale ou à sa valeur historique est faire violence à sa nature », écrit celui qui entend présenter « la texture et la saveur » des nouvelles ourdoues.

Fantômes de Carélie

Nous sommes en 1944 et les Finlandais sont en train de perdre définitivement l’isthme de Carélie, cette bande de terre qui a changé plusieurs fois de mains au cours des siècles et s’étend du golfe de Finlande au lac Ladoga, en Russie. L’Armée rouge avance inexorablement sur tous les fronts et pénètre sur les terres finlandaises « comme un couteau dans une motte de beurre », selon l’expression en vogue à Moscou. Cela fait un petit moment déjà que Staline lorgne sur ce territoire, trop proche à ses yeux de Leningrad et de ses bases militaires, et dont il est certain de ne faire qu’une bouchée. Mais c’est compter sans la rési­lience finlandaise. Déjà, en 1939, lors de la désastreuse guerre d’Hiver lancée à la faveur du pacte germano-soviétique, ­l’Armée rouge se croyait tout près du but : mais les quelques victoires qu’elle arracha le furent au prix de pertes désastreuses. Quatre ans plus tard, la Finlande se ­retrouve dans le camp des perdants et les Soviétiques ont carte blanche pour redessiner les frontières. Une bonne partie de la Carélie est rattachée à la région de Leningrad avant de devenir une des républiques socialistes constitutives de l’URSS, avec pour capitale Petrozavodsk. Côté finlandais, quelque 400 000 personnes doivent quitter leurs terres pour se réfugier dans l’intérieur du pays. C’est le plus grand déplacement de population de l’histoire de la Finlande.

La dessinatrice finlandaise Hanne­riina Moisseinen s’inspire de cet épisode ­méconnu de la Seconde Guerre mondiale dans La Terre perdue. On y découvre combien, pour ses compatriotes, la plaie est toujours à vif. La question de la « Carélie perdue » reste présente dans les débats politiques et empoisonne régulièrement les rapports qu’entretient le pays avec son grand voisin soviétique puis russe. Et c’est certainement l’une des raisons du succès de cette bande dessinée en Finlande. Sa lecture est pourtant exigeante et souvent déprimante : fruit d’une longue et minu­tieuse recherche documentaire, l’œuvre alterne planches griffonnées au crayon graphite et photos d’époque exhumées des archives de l’armée.

Mais ce n’est pas une fresque historique. Hanneriina Moisseinen plonge le lecteur dans les affres de l’exode, en se focalisant sur la tourmente du « petit peuple » des fermiers caréliens. Les images de désolation se succèdent : les maisons abandonnées à contrecœur, les villages incendiés, puis ces files interminables de charrettes sur lesquelles s’entassent hommes, femmes, enfants et vieillards serrant contre eux quelques effets personnels et, surtout, tentant de sauver ce qu’ils ont de plus précieux : leur bétail. On y croise Maria, fille d’un fermier austère, qui ne se résout pas à abandonner une vache qui vêle. Elle échange des billets doux en cachette avec un soldat qu’elle n’a jamais rencontré, puis tombe sur un garçon du village voisin, Auvo, déserteur de l’armée qui a perdu la tête et erre comme une âme perdue dans les bois.

Les personnages de Hanneriina Moisseinen ne sont pas très expansifs. Ils échangent à peine quelques répliques, les images font le reste. On retiendra le refrain de cet accordéoniste sur un quai de gare qui invite les réfugiés à ne pas se hâter de monter dans le train : le voyage sera sans retour. Et on revoit, plus de soixante-dix ans plus tard, une vieille dame dans un appartement moderne d’Helsinki. À la tombée de la nuit, à l’heure de la traite, elle appelle toujours ses vaches par leur petit nom : Nastia, Drouga, Matrona…

— Books

 

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La bonne étoile d’Albert Einstein

L’immense popularité dont jouit Albert Einstein a quelque chose de déroutant. Aucun scientifique avant ou après lui n’a bénéficié d’une telle aura. De son vivant même, il est devenu le ­modèle du grand ­savant – mieux ­encore : son arché­type. Pourtant, au moment où il émit ses théories, une douzaine de personnes tout au plus dans le monde étaient capables de les apprécier réellement. Le paradoxe est qu’Einstein déplaçait des foules qui ne comprenaient rien ou pas grand-chose à ce qu’il écrivait. Voici comment une jeune étudiante en mathématiques décrit la conférence qu’il donna (en italien !) à l’université de ­Bologne en 1921 : « Presque personne ne comprenait la théorie de la relativité, et pourtant le palais de l’Archiginnasio était plein à craquer, non seulement de scientifiques venus des quatre coins d’Italie, mais aussi d’étudiants de toutes les facultés, d’humbles artisans, d’ouvriers. Le peuple ému s’écartait au passage d’Einstein et le suivait en longues files. »

Un peu plus tôt, la même ­année, il avait été conduit dans une ­décapotable à travers les rues de New York au milieu de milliers d’Américains venus l’acclamer. L’année suivante, lors d’un grand voyage qu’il entreprit en Asie, il fut partout ­accueilli comme un chef d’État. « À Tokyo, où l’empereur le ­reçut, des millions de personnes atten­daient même de nuit, sous sa chambre d’hôtel, dans l’espoir de l’entrevoir », relate Vincenzo Barone dans la biographie qu’il lui consacre et qui vient d’être traduite en français.

Comment expliquer cette contradiction : d’un côté, une théorie scientifique parmi les plus obscures et les plus contre-intuitives jamais élaborées, de l’autre cette reconnaissance mondiale, une curiosité qui s’étend très au-delà du cercle étroit des spécialistes et, au bout du compte, cette popularité bien réelle de rock star ? Barone émet une hypothèse ingénieuse : « L’une des raisons réside précisément dans [la] nature mystérieuse [de la théorie de la relativité], à la limite de l’ésotérique : espace courbe, ­lumière déviée, quatrième dimen­sion, des idées fascinantes parce qu’insaisissables. » En d’autres termes, c’est parce qu’elles étaient incom­préhensibles que les idées d’Einstein suscitèrent un tel engouement.

D’autres facteurs entrèrent en ligne de compte, bien entendu. En particulier le moment où la théorie de la relativité générale fut révélée au grand public : 1919. « Après la tragédie de la guerre, les gens éprouvaient le besoin de s’évader des souffrances quotidiennes, de dépla­cer le regard des décombres vers les étoiles », écrit Barone. Joua aussi la manière dont cette théorie avait été mise à l’épreuve et validée par la commu­nauté scientifique : émise par un Alle­mand en 1915, en pleine Première Guerre mondiale donc, elle avait été transmise, en 1916, par un Néerlandais (neutre) à des Britanniques, qui, pour ­diverses raisons pratiques, étaient les mieux à même de la vérifier – ce qu’ils firent en 1919. C’était donc le résultat d’une collaboration transcendant les haines nationalistes.

Einstein eut de la chance. Car la guerre lui évita, en outre, une déconvenue qui aurait nui gravement à son prestige. Dès 1911, il avait formulé le principe de la déviation gravitationnelle de la lumière, qui est au cœur de sa théorie de la relativité générale, estimé la valeur de la dévia­tion à proximité du Soleil à 0,83 seconde d’arc et invité les scientifiques à vérifier ce résul­tat. Ce n’était pas évident : il fallait pour cela une éclipse totale de Soleil. La plus proche devait avoir lieu le 21 août 1914 en Crimée. Un jeune astronome berlinois, financé par l’industriel Gustav Krupp, se rendit sur place. Mais l’Allemagne déclara la guerre à la Russie début août, le jeune astronome et son équipe furent fait prisonniers, l’expérience tourna court. Tant mieux pour Einstein, car ses calculs étaient erronés. Il les rectifia par la suite, l’angle de déviation passant à 1,7 seconde d’arc. C’est celui-là que les scientifiques britanniques corroborèrent.

Barone a longtemps enseigné la physique théorique ; depuis 2016, il dirige l’École normale supérieure de Pise. Son ouvrage est une formidable synthèse qui non seulement retrace la vie d’Einstein, plus rocambolesque qu’on l’imagine souvent, mais rend ses idées sinon limpides, du moins accessibles. Il tord le cou à certains mythes, notamment celui qui veut que l’adolescent Einstein ait été mauvais en mathé­matiques : « Ses notes dans les matières scientifiques étaient excellentes. » En revanche, il est vrai que, tout jeune, il manifesta un retard qui inquiéta sa famille. Il ne parla qu’à 2 ans passés, et encore avec certaines difficultés : « Il maintint pendant quelques années l’habitude de répéter les phrases à plusieurs reprises. »

Il ne fut pas non plus, comme certains continuent à le prétendre, le père de la bombe atomique. Cette légende remonte au rapport Smyth : rendu public le 12 août 1945, trois jours après le bombardement de Nagasaki, il s’ouvrait sur la formule E = mc² et affirmait que c’était une lettre d’Einstein au président Roosevelt « qui avait attiré l’attention du gouvernement américain sur la question de l’uranium ». En fait, selon Barone, l’intervention d’Einstein auprès de Roosevelt en 1939 « n’avait pas été concluante ». « Quant à attribuer au créateur de la loi de l’équivalence entre masse et énergie la responsabilité de la bombe atomique, cela reviendrait à attri­buer à Galilée, et à sa loi sur le mouvement parabolique, la responsabilité des missiles balistiques. »

Enfin, Einstein ne fut jamais vraiment croyant. S’il soutint la création d’Israël, c’est avant tout au nom d’un certain idéal de justice sociale. En 1952, à la mort de Chaïm Weizmann, le premier président de l’État hébreu, on lui proposa de lui succéder. Il refusa, au grand ­soulagement du Premier ministre Ben Gourion, qui quelques jours auparavant aurait confié : « S’il accepte, nous sommes dans la panade. »

La vocation scientifique d’Einstein fut peut-être éveillée par une boussole que son père lui offrit quand il avait 5 ans. « Cet étrange ­objet, avec son aiguille magnétique qui tournait, mue par l’action d’une force mystérieuse, l’intrigua profondément et lui fit comprendre – tels sont ses propres mots – que “derrière les choses devait exister quelque chose de profondément caché”. » Son esprit rebelle ­explique largement les difficultés qu’il rencontra pendant ses études. Après le diplôme qu’il obtint, en 1900, à l’École poly­technique de Zurich, il eut le plus grand mal à trouver un poste. En 1902, il fut nommé expert technique de troisième classe auprès de l’Office fédéral suisse de la propriété intellectuelle. Son travail consistait à examiner les demandes de brevet. Il allait l’exercer pendant sept ans. « Ce fut dans son bureau bernois, entre deux dossiers sur les brevets, qu’il conçut la théorie quantique de la lumière, la théorie de l’agitation moléculaire et celle de la relativité », remarque Barone.

1905 marque un tournant dans sa vie comme dans l’histoire des sciences. Cette année-là, en l’espace de quelques mois, le jeune inconnu de 26 ans fit paraître quatre articles qui « refon­dèrent la physique dans son intégra­lité ». Parmi eux, celui sur la relati­vité restreinte, à propos duquel Barone note : « D’ordinaire, les articles scientifiques ne ­résistent pas à l’épreuve du temps même lorsqu’ils contiennent un résul­tat substantiel, destiné donc à perdurer. Seul le résultat en question demeure et se transmet, tout le reste – l’exposé, les arguments, les exemples, les commentaires – passe très vite à l’obsolescence, voire aux oubliettes. Tel n’est pas le cas de l’article d’Einstein sur la relativité restreinte, qui, aujourd’hui encore, à plus d’un siècle de distance, reste incroyablement actuel et compréhensible, et continue à indiquer la voie sur laquelle la relativité est étudiée et présentée. » Élégance, simplicité des formules, pertinence des exemples, voilà la marque de fabrique d’Einstein. Et c’est dans un cinquième article, ­publié cette même année mira­culeuse, qu’apparaît la première version de ce qui va devenir la formule la plus célèbre de l’histoire de la physique : E = mc².

Après 1905, l’horizon professionnel d’Einstein s’éclaircit peu à peu. Pas immédiatement néanmoins : sa demande pour enseigner dans un lycée de ­Zurich est refusée, et il faut attendre 1909 pour que l’université de la même ville le nomme professeur associé. En 1910, l’université alle­mande de Prague lui offre une chaire de professeur titulaire. Mais son séjour à Prague est bref. Dès 1912, le voilà de ­retour à Zurich comme professeur à l’École polytechnique, cette fois encore pour une courte durée. En 1913, on lui propose à Berlin un poste en or « en termes de prestige et aussi du point de vue économique, le nec plus ultra de ce à quoi pouvait prétendre un professeur allemand ».

L’un des grands mérites du livre de Barone est de montrer la complexité de la relation qu’entretint le savant avec son pays d’origine. Né allemand, Einstein renonça à sa nationalité dès 1896. Il avait alors un peu plus de 15 ans, vivait en Suisse et réprouvait le militarisme prussien. Il resta apatride quelques années avant de prendre, afin d’obtenir un emploi public, la nationalité suisse. Il la garda toute sa vie, « la cumulant, de temps en temps, à d’autres ». Ainsi, en acceptant de venir enseigner à Berlin, ­redevint-il allemand, et, en 1921, lorsqu’il obtint le prix Nobel, c’est l’ambassadeur allemand en Suède qui retira pour lui la médaille et le diplôme, « non sans susciter quelque amertume du côté des représentants de la Confédération helvétique ».

On imagine l’existence d’Einstein relativement épargnée par les aléas du siècle. Pourtant, à plusieurs reprises, il eut à craindre pour sa vie. En 1922, son ami le ministre Walter Rathenau est assassiné par des extrémistes de droite et, dans les années qui suivent, lui-même est menacé à cause de ses idéaux ­pacifistes et internationalistes – de son origine juive aussi, bien sûr. En 1933, alors qu’il séjourne en Belgique après avoir quitté le Reich et renoncé à nouveau à sa nationalité allemande, commencent à circuler des rumeurs de « complot nazi visant à le tuer ». La famille royale belge charge deux gardes du corps de veiller sur lui nuit et jour.

L’ouvrage de Barone accorde une large place à la vie privée d’Einstein. Le savant était un séducteur qui, notamment pendant ses années berlinoises, accumula les conquêtes. Sa première épouse, Mileva Marić, l’acceptait mal. La seconde, Elsa Einstein (qui était sa cousine), s’en accommoda. En fait, on peut difficilement imaginer contraste plus fort qu’entre ces deux femmes. Einstein avait rencontré ­Mileva pendant ses études à Zurich. Elle était serbe, « menue, mélan­colique, pas particulièrement séduisante », mais d’une grande intelligence. Elle lui donna deux fils : Hans ­Albert, qui devint professeur de génie hydraulique à Berkeley, et Eduard, qui sombra dans la schizophrénie et ­finit ses jours, abandonné de tous, dans un ­hôpital psychiatrique. La correspondance entre Albert et ­Mileva, découverte en 1986 dans le coffre-fort d’une banque de San Francisco, a révélé qu’un autre enfant les avait précédés, une petite fille nommée Lieserl qu’ils auraient eue en 1902, avant leur mariage. On ignorait jusqu’ici son existence et on ne sait pas ce qu’elle est devenue : peut-être fut-elle adoptée, mais le plus probable est qu’elle mourut à 2 ans de la scarlatine.

Dès 1908, la relation entre Albert et Mileva bat de l’aile. En 1914, elle est si détériorée qu’Einstein enjoint par écrit à son épouse de ne plus « espérer de l’intimité de [s]a part » et de ne pas lui « reprocher quoi que ce soit ». Les nouvelles règles qu’il édicte impliquent qu’elle doit s’occuper de son linge, de son ménage et de ses repas, mais ne pas lui imposer sa présence à ses côtés : « Tu devras cesser immédiatement de t’adresser à moi si je te le demande […] tu devras quitter ma chambre ou mon bureau immédiatement sans protester si je te le demande. » Cinq ans plus tard, Einstein épouse Elsa. Il n’a pas avec elle la même complicité intellectuelle qu’avec Mileva, mais une profonde affec­tion les lie. « La vénération qu’elle éprouvait pour son mari était immense, elle était donc prête à accepter ses faiblesses », écrit Barone.

L’un des chapitres les plus passionnants du livre est inti­tulé « Dieu ne joue pas aux dés ». Il s’agit d’une célèbre cita­tion d’Einstein – une phrase qu’il employa à maintes reprises et qui exprime son réticence à admettre le rôle du hasard. Bien que ses travaux aient ouvert la voie à la théorie quantique, Einstein refusa toujours d’en accepter les conclusions – trop à l’opposé de sa vision du monde. La mécanique quantique, en introduisant les notions de hasard et de probabilité pour expliquer certains phénomènes, minait le déterminisme causal de la physique classique. Aux yeux d’Einstein, elle ne pouvait constituer qu’une étape provisoire avant qu’une théorie plus aboutie la supplante et rétablisse l’ordre évident des choses. Ses débats passionnés sur la question avec le grand physicien danois Niels Bohr, tenant de la mécanique quantique, s’étendirent sur plusieurs décennies. Une solide amitié liait les deux hommes. « Quand en 1923 Einstein visita Copenhague, Bohr l’accueillit à la gare. Tous deux prirent le tram pour se rendre chez Bohr, mais, absor­bés par leur conversation, ils oubliè­rent l’arrêt et allèrent bien au-delà. Ils prirent alors un tram pour revenir en arrière, mais, là encore, ils ratèrent l’arrêt. Alors ils continuèrent pendant un moment à faire des allers-retours en tram, pris dans leurs discussions animées », raconte Barone.

Einstein passa la dernière partie de sa vie à tenter d’élaborer « une théorie qui aurait uni les deux forces naturelles alors connues – la gravitation et la force électro­magnétique » et éliminé par la même occasion « une dichotomie de la physique classique, celle entre particules et champs ». Son rêve était d’expliquer ainsi par un principe unique l’ensemble des phénomènes physiques. Ce besoin d’unification constitue, selon Barone, l’un des traits les plus marquants de sa démarche scientifique. Son projet n’aboutit pas. Et, « ironie du sort, ce fut précisément la mécanique quantique qui concilia la dichotomie particules-champs ». D’ailleurs, les expériences ­menées après la mort du savant ont tendu à donner raison à Bohr contre Einstein en prouvant le bien-fondé de la mécanique quantique. Einstein aurait-il accepté ce verdict ? se demande Barone. Rien n’est moins sûr.

 

— Ce texte a été écrit pour Books.