Génération Solidarność

Depuis ses débuts en 1989 dans le grand quotidien polonais Gazeta Wyborcza, le journaliste Jacek Hugo-Bader a pas mal roulé sa bosse. Il a sillonné la Russie et la Chine, à pied, à vélo, en voiture et même à la rame. De ses voyages, il a tiré des recueils de superbes reportages, traduits dans de nombreuses langues (en français : La Fièvre blanche et Journal de la Kolyma). Dans son nouveau livre, Skucha, il relate ce qu’il considère être son périple « le plus important » et qui se déroule pas plus loin que dans sa Pologne natale. Mais le quotidien Polityka se veut rassurant : « Les fans de reportage ne resteront pas sur leur faim, ce livre se lit comme un roman à suspense. »

Hugo-Bader y revient sur l’histoire de la génération née dans les années 1950, la sienne, qui consacra sa jeunesse à la lutte contre le communisme au sein du syndicat Solidarność. Il en tire une galerie de personnages souvent tragiques, au vu de leur destin après 1989. Certains s’illustrent en politique, d’autres ont fait fortune. Mais beaucoup vivent dans la misère, et ceux qui ont réussi ont trahi leurs idéaux. C’est la Pologne d’aujourd’hui, avec ses miracles et ses injustices.

Toscanini, corps et âme

Dans son livre de souvenirs, le violoncelliste Gregor Piatigorsky raconte que, un soir où il s’apprêtait à se produire avec l’Orchestre philharmonique de New York, il s’est retrouvé en compagnie d’Arturo Toscanini. Dans la loge où le musicien répétait, le chef d’orchestre allait et venait, grommelant et jurant entre ses dents. Ce manège rendit Piatigorsky si nerveux qu’il s’arrêta de jouer. Toscanini le regarda et lui lança : « Vous n’êtes pas bon ; je ne suis pas bon. » Prenant une profonde inspiration, le violoncelliste se remit à jouer, pour s’entendre répéter : « Vous n’êtes pas bon ; je ne suis pas bon ». « Je vous en prie, maestro, implora-t-il, je vais être exécrable. » Réalisant qu’il était en train de déstabiliser son soliste, Toscanini, au moment où ils allaient entrer sur scène, se retourna vers lui et, dans ce mélange d’anglais et d’italien qu’il utilisait pour communiquer quand il était aux États-Unis, lui souffla : « Nous sommes mauvais, mais les autres sont pires. Venez, caro, allons-y. »

Ne doutant pas de sa supériorité, ­Toscanini n’en était pas moins ­tenaillé par la conviction de ne pas être à la hauteur de la tâche. « Sa spécialité était l’insatisfaction », écrit son biographe Harvey Sachs dans l’introduction à une sélection de ses lettres, « il était mécon­tent de lui-même comme artiste et comme être humain, insatisfait de sa vie, des gens autour de lui et de la manière dont ­allait le monde. Il était insatisfait quand il travaillait, mais plus encore lorsqu’il ne travaillait pas. »

Mort en 1957, à deux mois de son 90e anniversaire, Arturo Toscanini est une légende. Il est le seul chef d’orchestre à avoir fait trois fois la couverture du magazine Time, en 1926, 1934 et 1948. Dans un milieu où l’hypertrophie de l’ego n’est pas rare, il faisait la quasi-­unanimité parmi ses pairs. Il était « le roi des chefs d’orchestre » aux yeux ­d’Otto Klemperer, « le plus grand de tous » pour Pierre Monteux. Le jeune Herbert von Karajan avouait son éblouissement ­devant ses exécutions. Verdi le tenait en très haute estime. Puccini, qui était son ami et le décrivait comme « un miracle de sensibilité, de raffinement et d’équilibre », lui confia la première mondiale de La Bohème et celle de Tosca à Milan. C’est lui qui dirigea pour la première fois sur le sol italien Pelléas et Mélisande, de Debussy, et Siegfried, de Wagner. ­Ravel voulait qu’il crée son Concerto pour la main gauche. Et Richard Strauss, lui-même chef d’orchestre, déclarait à son sujet : « Quand vous avez vu cet homme diriger, vous sentez qu’il ne vous reste qu’une chose à faire : casser votre ­baguette en morceaux et ne plus jamais vous en servir ».

De son vivant, Toscanini faisait ­l’objet d’un véritable culte. Ses interprétations ont toutefois été mises en cause par ­certains critiques, qui les trouvaient brillantes mais sans âme. Et l’image d’un surhomme héroïque resté simple qu’on avait de lui a été dénoncée comme une fabrication publicitaire. Puis il a été ­progressivement oublié, à mesure que de nouvelles étoiles venaient briller au ciel de la direction d’orchestre. Qui ­était-il en réalité, comme homme et comme artiste ?

 

À l’occasion du 150e anniversaire de sa naissance, Harvey Sachs vient de faire paraître une nouvelle biographie, deux fois plus volumineuse que celle qu’il avait publiée en 1980 et enri­chie par l’exploitation de documents découverts entre-temps : des enregistrements de conversations en famille effectués à son insu par son fils Walter, et 1 500 lettres de lui.

Comme beaucoup de chefs d’orchestre de son temps, Toscanini a ­appris son métier à l’Opéra. Né à Parme dans une famille pauvre, remarqué pour ses extra­ordinaires dons musicaux, ­diplômé de l’école de musique de la ville (un ­internat au régime sévère), il commence sa carrière comme violoncelliste. Au cours d’une tournée au Brésil de la troupe d’opéra régionale dont il fait partie, à la demande de l’imprésario, mécontent des prestations du chef en titre, il ­assure au débotté la direction d’Aïda, de Verdi, qu’il connaît par cœur – comme d’ailleurs les douze autres opéras au programme de la tournée, qu’il dirige ensuite avec le même brio. En 1895, il est nommé directeur artistique de ­l’Opéra de Turin, puis, en 1898, de La Scala de Milan. Il occupera ce poste à trois ­reprises, la dernière fois de 1921 à 1926 – après avoir passé huit ans au Metropolitan Opera de New York, d’abord aux côtés de Gustav Malher, puis seul.

Toscanini a contribué à donner à ­l’opéra la forme sous laquelle nous le connaissons. S’inspirant des idées de Wagner – contre la tradition qui, en ­Italie, en faisait un divertissement centré sur les performances des chanteurs, qu’on écoutait en bavardant et en flirtant –, il a imposé l’usage de la fosse ­d’orchestre et l’exécution des spectacles dans l’obscu­rité, banni les « bis » si souvent réclamés par le public, mis l’accent sur l’unité dramatique des œuvres et professionnalisé l’orchestre, s’employant simultanément à discipliner divas et chanteurs vedettes comme Caruso ou Chaliapine.

 

Les qualités musicales dont il faisait montre étaient déjà celles qu’il ­déploierait plus tard sur d’autres scènes lyriques ou à la tête de l’Orchestre philarmonique de New York, dont il a également été le chef en titre, de celui de Philadelphie ou de celui de la BBC. Tout au long de sa carrière, ses interprétations se sont distinguées par leur clarté, leur puissance, leur équilibre, leur cohérence, leur énergie, ainsi que par une capacité supérieure à étager les différents plans musicaux, à faire ressortir les moindres détails et à faire saillir des notes fréquemment escamotées ou noyées dans le fond sonore – avec un éclat qui donnait à ses musiciens le sentiment de redécouvrir les œuvres les plus familières.

Un des atouts de Toscanini pour arriver à ce résultat était sa phénoménale mémoire musicale. Connaissant par cœur quelque 120 opéras et 480 œuvres symphoniques, il dirigeait sans partition, en raison notamment de sa mauvaise vue. Cette mémoire peu commune lui permettait de se représenter avec une grande clarté les parties des différents instruments et de se souvenir avec une précision étonnante, parfois des dizaines d’années après, de nuances de jeu ou d’erreurs commises lors d’exécutions précédentes. S’il n’utilisait les partitions qu’au cours des répétitions, il les étudiait toutefois inlassablement.

Doté d’une capacité de concentration qui a fait dire qu’il aurait continué à battre la mesure en plein tremblement de terre, Toscanini recourait à une ­technique de direction d’une extrême efficacité. Aux antipodes des bonds ­spectaculaires de Leonard Bernstein ou des larges battements d’aile d’Herbert von Karajan – deux chefs qui ­« dirigeaient le public autant que l’orchestre », remarque Sachs dans ses Réflexions sur Toscanini –, sa gestuelle, originale par certains aspects, puisqu’elle impliquait par exemple des moulinets rapides du bras droit, était d’une totale sobriété. « Trompeusement simple », disait le chef d’orchestre et compositeur George Szell, elle lui permettait de communiquer sans la moindre ambiguïté à l’orchestre les détails de sa vision. Contrairement à beaucoup de chefs soucieux de démontrer « leur pouvoir de déclencher d’un geste des torrents de sons » (Sachs), Toscanini donnait aux musiciens, souvent bien avant le moment où ils devaient faire leur entrée, de très discrètes indications, invisibles de la salle, sous la forme d’un mouvement de l’index, d’un regard de ses yeux brillants comme des charbons ardents, d’un frémissement d’épaule ou d’un haussement de sourcils, dans un visage superlativement expressif.

En lisant les témoignages de ses ­musiciens, on ne peut qu’être frappé par la manière dont ils présentent le travail effectué sous sa direction comme la plus exaltante expérience artistique de leur vie. En des termes d’une étonnante concordance, tous évoquent le magnétisme du personnage, son pouvoir d’envoûtement, l’électricité que sa simple présence induisait, la faculté hors pair qu’il avait de les faire jouer mieux qu’ils ne l’avaient jamais fait, mieux qu’ils se croyaient capables de le faire, de jouer « comme si leur vie en dépendait », pour reprendre l’expression de l’un d’entre eux (1).

 

Pourtant, le maestro s’entendait à les maltraiter. Les colères d’une incroyable violence qui le saisissaient parfois lors des répétitions, et dont des enregistrements clandestins ont conservé la trace, sont fameuses. Contrarié, Toscanini pouvait s’emporter au-delà de toute mesure. Agonissant ses musiciens d’injures humiliantes, il finissait invariablement par briser sa baguette, jeter la partition par terre, déchirer son mouchoir ou crever de rage les poches de son veston. Certes, il ne se mettait dans de tels états que face à un orchestre qu’il estimait capable d’atteindre, avec davantage de travail et d’attention, le résultat auquel il voulait arriver. Et il n’a que rarement renvoyé un musicien. « Toute sa vie, on lui a pardonné une conduite qui n’aurait été tolérée par aucun autre artiste », écrit Samuel Chotzinoff, l’ancien directeur musical du réseau de télévision américain NBC, dans un livre conçu comme un règlement de comptes (2).

Comme son père, le maestro avait beaucoup d’allure et n’a jamais ­hésité à user de son charme physique ­auprès des femmes. Rosina Storchio, ­Geraldine Farrar, Elsa Kurzbauer, Alma Gluck, ­Cesira Ferrani, Lotte Lehmann, ­Lucrezia Bori, Herva Nelli : célèbres ou inconnues, cantatrices ou femmes de musicien, on ne compte plus ses liaisons, durables ou éphémères. L’objet de sa plus longue et brûlante passion fut la pianiste Ada Colleoni Mainardi, qu’il ne voyait pas souvent parce qu’ils vivaient sur deux continents différents, mais à qui il envoya un millier de lettres, dont beaucoup contiennent des passages assez crus. En dépit de ses multiples aventures sentimentales et rencontres d’un soir, ­relève Sachs, « il ne cessait d’osciller entre le sentiment qu’il était indigne d’être aimé et l’impression que ses sentiments amoureux étaient sous-estimés ». Bien qu’éprouvant de la compassion pour sa femme et de l’affection pour ses enfants, Toscanini n’était pas heureux en ménage. Mais il abhorrait l’idée du divorce et n’aurait jamais quitté son épouse, qui dut donc s’accommoder jusqu’à sa mort de ses innombrables infidélités. Elle se lia même d’amitié avec certaines de ses maîtresses.

Sans être de tempérament joyeux, ­Toscanini n’était pas dénué d’humour. Durant une période où il était en froid avec Puccini (ils se réconcilièrent peu après), ce dernier, conformément à la coutume italienne, lui fit parvenir en guise de cadeau de Noël un panettone. S’apercevant qu’il avait omis de rayer de sa liste un destinataire avec lequel il était officiellement brouillé, le compositeur lui adressa aussitôt un télégramme ainsi libellé : « Panettone envoyé par erreur. Puccini. » L’intéressé répondit immédiatement par un autre télégramme : « Panettone mangé par erreur. Toscanini. »

Égocentrique mais trop orgueilleux pour céder à la vanité, Toscanini était indifférent à la publicité et allergique aux honneurs. Il ne donnait jamais d’interviews et détestait les applaudissements et les rappels. Peu intéressé par l’argent, il était d’une générosité proverbiale. Toute sa vie, il a gratifié de sommes ­importantes diverses œuvres et des ­musiciens dans le besoin. Dans l’intention claire de le ­dénigrer, Samuel Chotzinoff et le directeur artistique de la maison de disques RCA Charles O’Connell ont présenté Toscanini comme un homme inculte et sauvage, incapable de parler d’autre chose que de musique. En réa­lité, sans être un intellectuel, c’était un homme ­curieux de tout et cultivé, ­lecteur assidu de Dante et de Leopardi, comme beaucoup d’Italiens, mais aussi de Shakespeare, dont il connaissait des passages par cœur.

 

Une composante notable de sa ­légende est la détermination et le courage dont il a fait preuve en matière politique. Sympathisant du fascisme à l’époque où celui-ci se présentait comme une sorte de socialisme patriotique, il prit rapidement ses distances avec lui. Son refus de jouer l’hymne du parti lors de ses concerts lui valut la rancune de Mussolini et une violente altercation avec le journaliste fasciste Leo Longa­nesi. ­Traité comme un ennemi du ­régime, il quitta définitivement l’Italie en 1938 pour n’y revenir qu’après la guerre, en 1946.

Admirateur fervent de Wagner, dont il avait monté les premières de Tristan et Isolde et du Crépuscule des dieux à ­Milan, ami de la famille du compositeur allemand et premier chef d’orchestre étranger à avoir été invité à diriger à Bayreuth, il refusa de continuer à y jouer lorsque Hitler arriva au pouvoir en 1933 et que le clan Wagner se rapprocha du régime nazi. Après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne, en 1938, il cessa de se produire au festival de Salzbourg et participa au lancement de celui de Lucerne, qui accueillait des musiciens juifs en exil. Plus que la forte rivalité artistique qui les opposait et leurs conceptions radicalement différentes de la musique de Beethoven et de Wagner, ce qui le sépara à jamais de Wilhelm Furtwängler fut la complaisance témoignée par ce dernier envers le régime hitlérien, au nom de la séparation de l’art et de la politique.

Le musicologue Richard Taruskin et le critique Norman Lebrecht, dans son pamphlet contre les grands chefs d’orchestre (3), ont défendu l’idée que son hostilité à l’égard du fascisme et du ­nazisme était l’expression de sa fierté d’artiste davantage que de ses convictions. Mais l’authenticité de la répugnance que lui inspirait l’antisémitisme des régimes hitlérien et mussolinien ne peut être mise en doute. Toscanini était indigné et bouleversé par le traitement fait aux musiciens juifs et aux juifs en général en Allemagne et en Italie. Son sentiment de solidarité envers eux le conduisit à se rendre en 1936 en Palestine pour diri­ger le concert inaugural de l’Orchestre symphonique de Palestine, aujourd’hui Orchestre philharmonique d’Israël. Nulle raison de douter de la sincérité de la profession de foi qu’on trouve dans une note non publiée de sa main : « La conduite de ma vie a été, est et sera toujours l’écho et le reflet de ma conscience qui ne connaît ni dissimulation ni dévia­tion […] – renforcée par un caractère fier et méprisant, certes, mais aussi clair et tranchant que le cristal. »

En 1937, alors âgé de 70 ans, il se voit proposer par la NBC de prendre la direction d’un orchestre spécialement constitué pour lui. Il accepte, et, durant les dix-sept années suivantes, donne à sa tête des concerts hebdomadaires radiodiffusés. Dans son ouvrage ­Understanding Toscanini (1987), le critique musical américain Joseph Horowitz, s’appuyant sur les analyses du philosophe allemand Theodor Adorno, présente cette consécration médiatique du chef d’orchestre comme un pas décisif dans le processus de commercialisation de la musique classique et un des facteurs de la dégradation de la qualité de la vie musicale aux États-Unis. On peut en douter. Bien que commandée par des considérations mercantiles, l’initiative de la NBC n’était pas exempte d’ambitions pédagogiques. Et, si heureux qu’il fût de se voir offrir une audience d’une ­ampleur qu’il n’avait jamais connue, Toscanini était bien trop épris de rigueur pour abaisser son niveau d’exigence artistique. Understanding Toscanini contient cepen­dant des réflexions éclairantes sur son style, par exemple l’influence qu’a exercée sur lui son amour pour la ­musique de Verdi et « l’énergie viscérale » de ses opéras – Verdi, un homme qu’il a véritablement admiré et auquel il s’identifiait volontiers.

 

Virgil Thomson, l’un des rares critiques américains à n’avoir jamais été complètement séduit par Toscanini, lui reproche de ne chercher à engendrer qu’une pure « excitation auditive » et de considérer la musique en termes d’« ingé­nierie » de sensations ­musicales dramatiques. Ce manque de « profondeur » est ce dont l’accusent également les partisans du style poétique, cosmique et visionnaire de Wilhelm Furtwängler, auquel on ­oppose systématiquement le sien. On est ici dans l’arbitraire des goûts et des préférences.

Ses tempos étaient-ils, comme on l’a dit, trop rapides ? Dans certains enregistrements, notamment de Beethoven, le rythme est très soutenu. Mais, souvent, l’impression de vitesse est une illusion créée par la clarté de l’interprétation. On ne peut de toute façon en faire une règle. Avec quatre heures quarante-huit, par exemple, le Parsifal qu’il a ­donné à Bayreuth en 1931 demeure le plus long de l’histoire. Et à ceux qui l’accusent de s’être tenu à une conception mécanique, rigi­dement métronomique de la mesure, il est facile de montrer la présence fréquente, chez lui, d’expressifs rubatos (avances ou ­retards par rapport à la ­mesure), si subtils, toutefois, faisait observer un commentateur, que les auditeurs n’en prenaient pas conscience.

On fait justement crédit à Tosca­nini d’avoir inventé la direction moderne en prescrivant le respect de la partition telle qu’elle est écrite (« com’e scritto »). « Andante, répétait-il, c’est andante, c’est-à-dire “en marchant” ; ce n’est pas adagio. » Lui-même n’hésitait cependant pas à interpréter certaines indications avec une grande liberté quand il le ­jugeait néces­saire, et même à procéder à des modifications de l’orchestration pour coller au plus près de ce qu’il percevait comme les intentions du compositeur et l’esprit du morceau, comme il l’a fait pour La Mer de Debussy, avec l’approbation, semble-t-il, de ce dernier.

 

Toscanini s’est vu injustement reprocher de négliger les compositeurs modernes. L’extrême durée de sa vie et de sa carrière fait oublier que, lorsqu’il est né, Brahms, Tchaïkovski, Wagner et Verdi étaient encore en vie. Ses contemporains, c’étaient Strauss, Debussy, ­Ravel, Elgar, Dukas, Chostakovitch, Stravinsky, dont il a souvent joué les œuvres, certaines pour la première fois. Certes, il n’aimait pas Gustav Mahler. Et il éprouvait pour l’école autrichienne de musique dodécaphonique et sérielle une aversion que l’on peut aisément comprendre. Mais, s’il s’est peu à peu rétréci avec les années, son répertoire était vaste et varié. Il couvrait même des compositeurs américains comme Samuel Barber, Aaron Copland et George Gershwin.

Au cours de sa carrière, il a souvent dirigé les mêmes morceaux plusieurs dizaines de fois, d’une manière qui changeait sans cesse car il n’était jamais satisfait. Parce qu’il est demeuré longtemps méfiant à l’égard du disque, la plus grande partie des enregistrements qu’on a conservés de lui date des vingt dernières années de sa vie. Beaucoup ont été effectués au fameux studio 8H de la NBC, dont l’acoustique sèche et sans réver­bération était notoirement mauvaise. On s’est interrogé sur les raisons pour lesquelles il était attaché à cet endroit. L’une d’elles est que l’absence d’écho avait pour effet de faciliter la perception distincte de toutes les notes, en conformité avec le type de rendu musical qu’il affectionnait. Lorsque l’orchestre de la NBC s’est transporté au Carnegie Hall, le son qu’il produisait s’est ­étoffé. Mais il n’a pas fondamentalement ­changé, parce qu’il correspondait aux attentes d’un chef qui ne s’intéressait pas au son pour lui-même.

Ses meilleures interprétations sont celles de sa pleine maturité, durant les années 1920 et 1930. Avec le temps, la vigueur, la force et la clarté se sont maintenues, mais une certaine finesse d’expression s’est faite plus discrète. Durant la dernière période, comme le dit Mortimer Frank, « les nuances et la subtilité étaient toujours là, mais il fallait écouter plus attentivement pour les discerner » (4). Ses ultimes prestations, comme le concert Wagner de 1951 ou d’autres donnés en 1952 (à l’âge de 85 ans), avec au programme Sibelius, Debussy, Rossini, Beethoven et Respighi, demeurent cependant très impressionnantes.

Les moments où il était le plus heureux, suggère Sachs, sont ceux où « il étudiait (en silence ou au piano) un morceau de musique qu’il aimait, découvrait de nouveaux morceaux à aimer, lisait des livres qui le fascinaient ou contemplait des peintures qui lui plaisaient et, occasionnellement, passait une demi-heure ou une heure, mais pas beaucoup plus – le temps d’un repas, par exemple – avec un de ses enfants ou petits-enfants. Peut-être était-il aussi heureux lorsqu’il était au lit avec une femme qui lui procurait du plaisir et lui donnait un moment l’impression qu’il était compris. »

Toscanini vivait pour la musique, à laquelle il se consacrait avec une dévo­tion d’une terrifiante intensité. De cet homme qui disait qu’il faudrait diriger l’adagio de la Neuvième Symphonie de Beethoven à genoux, le critique Peter Gutmann écrit avec raison : « Il abordait la musique comme une religion. » Ce qui frappe lorsqu’on regarde les images de lui en concert est l’impression de tension passionnée émanant de toute sa personne, produit et expression d’un effort furieux et presque désespéré pour atteindre la perfection artistique. Ces images nous offrent aussi, pour ­reprendre les termes de Harvey Sachs, « ce spectacle au fond si rare d’un homme qui utilise toutes les fibres de son corps pour accomplir ce pour quoi il était suprêmement doué ». « Je ne suis pas un génie, rétorquait-il à ceux qui lui attribuaient ce titre. Je n’ai rien créé. J’interprète la musique écrite par d’autres. Je suis seulement un musicien. »

 

— Cet article a été écrit pour Books.

Le franquisme survit dans l’au-delà

L’obscurité se fait tout d’un coup en pleine messe. Cette pénombre subite semble ramener le lieu à son état primitif, les profondeurs d’un rocher de granite. C’est aujourd’hui une église, mais, il y a un peu plus de soixante-dix ans, ce n’était qu’un mont haut de 1 400 mètres. Des prisonniers et des ouvriers l’ont creusé à la dynamite sur ordre d’un caudillo qui voulait y bâtir un monument pharaonique, tout à la fois basilique, panthéon et crypte. Éteindre la lumière au moment de la consécration fait partie du rituel. Tout est plongé dans les ténèbres sauf le Christ de l’autel, éclairé d’en haut.

Nous sommes dimanche 5 février à 11 heures, mais nous pourrions tout aussi bien être un mardi ou un vendredi. Nous sommes en 2017, mais il en est de même depuis 1959, année de l’inauguration du lieu : tous les jours, sauf le lundi, les moines bénédictins du Valle de los Caídos célèbrent avec la même solennité la messe conventuelle chantée.

Chaque jour, le prêtre officiant répète la même formule : « Prions le Seigneur notre Dieu », puis, parmi les intentions de prière, il lit la même phrase : « Nous Te demandons, Seigneur, de préserver l’avenir de l’Espagne, l’héritage de la foi catholique et le respect de sa sainte loi, sous la protection maternelle de sainte Marie et l’intercession des bienheureux martyrs dont nous protégeons les reliques dans notre basilique. Prions le Seigneur. »
Et le chœur réplique : « Seigneur, nous te prions. »
Les voix résonnent sur les murs de granite.
« Pour que les défunts associés à la mort rédemptrice du Christ reposent pour l’éternité et que leur souvenir ­incite à la paix des Espagnols. Prions le ­Seigneur.
— Seigneur, nous te prions. »

La messe s’achève. La fonctionnaire de la Direction du patrimoine, qui s’est promenée dans la basilique pendant la cérémonie, dégage le passage. Il y a une première pierre tombale devant l’autel, mais ce n’est pas dans cette direction que se hâte la poignée de paroissiens. Ils se dirigent vers l’arrière, où il y a une autre sépulture, ornée d’œillets rouges et blancs fraîchement coupés. Ils se signent, joignent les mains et prient. D’autres font juste un signe de croix en passant. L’inscription sur la pierre tombale indique « Francisco Franco ».

Un groupe de touristes et leur guide s’arrêtent devant la première tombe, elle aussi ornée d’œillets rouges et blancs fraîchement coupés. La guide leur parle de la guerre civile espagnole et leur dit que le corps enterré ici est un celui d’un homme mort au combat. « José Antonio » (Primo de Rivera, son patronyme n’est pas écrit), dit l’inscription. Certains des paroissiens s’y arrêtent aussi et prient.

Francisco, 59 ans, fréquente assidûment le lieu depuis ses 23 ans. Avec son épouse Nieves, il a assisté à la messe puis prié devant les deux tombes. « On vient toujours à la messe ici, explique-t-il en se dirigeant vers la sortie. D’abord parce que c’est une messe solen­nelle, sérieuse, dite comme il faut, avec recueillement. Et aussi parce qu’au passage on salue don Francisco, on salue José Antonio et les morts qui sont enterrés ici.
— Pourquoi les saluez-vous ?
— Pour moi, Franco est un personnage historique essentiel, sans doute le plus important depuis notre Siècle d’or. Un homme qui, dans des circonstances très difficiles, se soulève pour sauver l’Espagne de ce qui l’attendait, être un satellite de l’Union soviétique, comme on l’a vu plus tard avec les pays de l’Est. »

Nieves, sa femme, 58 ans, raconte plus tard à la cafétéria :
« Je venais à la messe ici enfant avec mes parents. Cela fait quinze que je vais à la messe traditionnelle, cela n’a rien à voir avec la messe moderne. Je viens ici d’abord pour des raisons religieuses, mais aussi pour des raisons politiques. Et en plus j’ai un grand-père enterré ici. »
À ses côtés se trouvent Almudena et Silvia. « Je viens tous les dimanches prier sur les tombes de Franco et de José ­Antonio et leur demander d’intercéder pour l’Espagne, on en a bien besoin, inter­vient Almudena, 59 ans.
— Et que leur demandez-vous ?
— Eh bien, que Dieu sauve l’Espagne. Parce que dans pas longtemps l’Espagne ne sera plus l’Espagne, elle va disparaître, ils vont la briser en mille morceaux. Et aussi que les Espagnols retrouvent la foi, car plus personne ne l’a. »

Silvia est la plus jeune des trois. Elle a 47 ans. « C’est ce que Franco nous a laissé en héritage et c’est pour cela que nous venons dans ce lieu, un lieu de récon­ciliation. La réconciliation, ça existe. J’ai un grand-père de chaque camp. Dans les familles, il n’y avait pas de problème. »
Francisco Franco Bahamonde, dictateur de l’Espagne de 1939 à 1975, fit construire le site du Valle de los Caídos [littéralement « la vallée des morts au champ d’honneur »] pour honorer la victoire du camp insurgé – le sien – dans la guerre civile espagnole, ou le triomphe de la Grande Croisade nationale, comme son régime nommait le coup d’État militaire du 18 juillet 1936 contre la IIe République, lequel provoqua trois ans de guerre et déboucha sur trente-sept ans de dictature. Franco avait choisi lui-même cet emplacement situé à 55 kilomètres au nord-ouest de Madrid, dans la Sierra de Guadarrama, au lieu dit Cuelgamuros.

Un décret en date du 1er avril 1940 et signé par Franco donne le coup d’envoi du chantier de la basilique de la Sainte-Croix du Valle de los Caídos. On peut lire dans l’exposé des motifs : « La dimen­sion de notre Croisade, les sacrifices héroïques consentis pour la Victoire et l’importance qu’a eue cette épopée pour l’avenir de l’Espagne ne peuvent être perpétués par les simples monuments avec lesquels sont habituellement commémorés les faits marquants de notre Histoire et les épisodes glorieux de ses enfants. Il faut que les pierres qui seront érigées aient la grandeur des monuments ­anciens, qu’elles défient le temps et ­l’oubli, qu’elles soient un lieu de méditation et de repos où les générations futures pourront rendre hommage à ceux qui leur ont ­légué une Espagne meilleure. »

 

La dictature est alors en place depuis à peine un an. Franco escompte que les travaux seront achevés l’année suivante – le chantier durera en fait près de vingt ans. Les dimensions pharaoniques rendent le délai impossible à ­tenir. Quelques chiffres : une nef centrale longue de 262 mètres, une hauteur de 41 mètres entre l’entrée et la croisée. La croix au sommet du rocher, ­emblème ­suprême du régime, se distingue à 15 kilo­mètres. Elle fait 150 mètres de haut et ses bras font 46 mètres de long. C’est la plus haute du monde chrétien. À son pied, les sculptures des quatre évangélistes, hautes de 18 mètres, pèsent 20 000 tonnes. La pietà du chapiteau de l’entrée de la crypte ­mesure 12 mètres de long et 5 de haut.

Dans les années 1940, l’Espagne est un pays d’après-guerre, dévasté : famine, rationnement des produits de base, marché noir. Une répression féroce emplit les prisons. Pour édifier l’ouvrage, le régime a recours pendant les sept premières années à des condamnés auxquels il accorde des remises de peine en échange de leur travail. Entre 1943 et 1950, trois détachements de prisonniers (politiques et de droit commun) travaillent sur le chantier pour réduire leur peine à raison de deux jours par jour travaillé. Ils construisent la crypte et le monument, le monastère qui se trouve derrière (aujourd’hui une hôtellerie) et les 5 kilomètres de route qui mènent à l’entrée principale. Comme le précise le journaliste Fernando Olmeda dans son livre El Valle de los Caídos: una memoria de España (2009), la majorité des prisonniers politiques qui ont tra­vaillé au chantier étaient « des condamnés pour délits de rébellion et d’adhésion à la rébellion, des combattants républicains dont la peine de mort avait été commuée en une longue peine de prison ». On ignore le nombre exact de prisonniers politiques mis à contribution.

Olmeda donne une fourchette comprise entre 275 et 800. Travaillent aussi sur le site des ouvriers libres.

Le 1er avril 1959, jour de l’inauguration, le général Franco traverse la nef centrale sous un dais, comme les évêques, mais revêtu de l’uniforme militaire. ­Dehors, sur l’esplanade de 30 600 mètres carrés, il prononce un discours devant des milliers de membres du Mouvement national, pivot du régime : « Elle a trop coûté à l’Espagne, cette glorieuse épopée de notre libération, pour que nous puissions l’oublier, mais la lutte du bien contre le mal n’est pas terminée. […] L’anti-­Espagne a été vaincue et défaite, mais elle n’est pas morte. »

Cinquante-sept ans ont passé ­depuis lors ; quarante-deux depuis la mort de Franco et le début de la transition vers la démocratie, qui allait prendre la forme d’une monarchie parlementaire ; et quarante depuis les premières élections libres. Et, pourtant, tout est resté intact : les pierres et les symboles qu’elles abritent.

José Antonio Primo de Rivera et Francisco Franco sont tous deux morts un 20 novembre. Le premier en 1936, au début de la guerre civile, exécuté à Alicante. Le second en 1975, de maladie, dans un hôpital de Madrid. La dictature de Franco absorbe dans le Mouvement national la Phalange espagnole, le parti qu’avait fondé Primo de Rivera en 1933, et fait de cet homme son symbole. En 1939, le régime l’enterre au monastère de l’Escorial – édifié par le roi Philippe II au XVIe siècle. Vingt ans plus tard, en mars 1959, trois jours avant l’inauguration, Franco fait transférer sa dépouille au Valle.

Lui-même y sera enterré trois jours après sa mort, par décision du roi Juan Carlos Ier, que Franco avait désigné comme son successeur. Selon le guide officiel du monument, sa sépulture avait été préparée à l’avance. Dans le livre de l’écrivain Daniel Sueiro, La verdadera historia del Valle de los Caídos (1976), l’architecte Diego Méndez ­raconte que Franco lui a dit le jour de l’inauguration : « Le moment venu, moi je veux qu’on me mette ici, hein. » La famille du Caudillo soutient quant à elle qu’il n’avait jamais demandé à être ­enterré là.

Mais il y a d’autres corps que ces deux-là : il y en a des milliers dont les tombes ne sont pas visibles. Plus précisément 33 847, comme en font état les trois registres officiels que conservent les moines bénédictins. Le public ne peut pas accéder à leurs pierres tombales ou à leurs niches pour la simple et bonne raison qu’il n’y en a pas : les dépouilles se trouvent dans des columbariums, dans des cases collectives contenant les restes mêlés de plusieurs personnes et disposées sur plusieurs niveaux.

La plupart des corps sont entreposés dans les bras du transept de la basilique, dans la crypte du Très-Saint et dans celle du Saint-Sépulcre, derrière des portes où il est écrit « Tombés pour Dieu et pour l’Espagne (1936-1939) ». Le 8 mai 2017, le site Internet de la radio Cadena Ser a publié des photos de l’intérieur : fragments de dépouilles, crânes épars, os longs qu’on ne distingue plus du bois cassé et pourri, le tout amalgamé par l’humidité : en 2010, les cryptes avaient été ouvertes pour une expertise médico-légale demandée par la Direction du patrimoine.

Ce sont les « martyrs » pour les « reli­ques » desquels les prêtres prient lors de leur messe quotidienne. En vertu d’un accord entre l’abbaye bénédictine de la Sainte-Croix et la Fondation de la Sainte-Croix du Valle de los Caídos, créée en 1957, le régime de Franco confia en 1958 à l’ordre religieux la mission de « prier pour les âmes des morts dans la Croisade nationale », ainsi que l’administration « de la basilique et des bâtiments existants ».

Au départ ne devaient être ensevelis ici que des personnes appartenant au camp des vainqueurs. Mais, à ­l’approche de l’inauguration, le régime entamait une ouverture économique et diplomatique : le président des États-Unis Dwight Eisen­hower devait venir en visite officielle en décembre 1959. De plus, comme le soulignent Olmeda et Sueiro dans leurs livres, il fallait remplir d’ossements ces immenses espaces destinés à être le « temple grandiose de nos morts », selon le décret de 1940.

En 1958, Madrid donne l’ordre aux municipalités de toute l’Espagne de dresser une liste des personnes enterrées dans les cimetières, chapelles, églises et caveaux, afin d’exhumer et de transférer des corps « des deux camps », argument que le régime brandira pour parler du Valle de los Caídos comme d’un lieu de réconciliation. Il est prévu au départ de demander l’autorisation aux familles des morts du camp franquiste et même de transférer les républicains qui ont été des catholiques pratiquants. Beaucoup de ­familles refusent, y compris dans le camp des vainqueurs. Cela n’empêche pas les exhumations massives.

Quatre catégories sont établies pour les transferts. La première regroupe des urnes individuelles, identifiées par des nom et prénom, que les moines inven­torient à leur arrivée. À la dernière appartiennent des corps anonymes provenant de fosses communes, déposés dans des caisses collectives dont les registres mentionnent seulement le lieu de provenance et le numéro de caisse. Ils parviennent au monument entre 1959 et 1963.

 

Le Valle de los Caídos devient ­ainsi la plus grande fosse commune d’Espagne. Des 33 847 cadavres entreposés dans les cryptes du mausolée, au moins 12 100 n’ont pas été identifiés à ce jour. Le 30 mars 2016, José Manuel Delgado, juge du tribunal de grande instance de San Lorenzo de El Escorial, prononce un jugement ordonnant d’engager « les actions nécessaires » pour donner « une sépulture digne » à deux d’entre eux, les frères Manuel et Antonio Lapeña, ­estimant qu’« il y a une forte probabi­lité » pour qu’ils se trouvent au troisième ­niveau de la crypte du Saint-Sépulcre, dans les columbariums 2061 à 2069 : neuf caisses contenant environ 81 corps qui sont arrivées le 8 avril 1959 de Cala­tayud, une localité de la province de ­Saragosse, en Aragon.

Manuel Lapeña, fondateur de la section du syndicat anarchiste CNT de Calatayud, est fusillé dans les premiers jours de la guerre civile, en juillet 1936, dans son village, et son corps jeté dans une fosse commune voisine. Son frère Antonio, de même obédience, est fusillé quelques jours plus tard devant le mur du cimetière de Calatayud, et enterré sur place dans une fosse commune. Ils seront exhumés vingt-trois ans plus tard et transportés, sans que leurs descendants le sachent, au Valle de los Caídos.

Pour se conformer à la décision du juge, il faudrait exhumer les restes de ce secteur de la crypte et faire un prélèvement d’ADN. Ce qui n’a pas été fait. C’est pour cela que, au nom de Purificación Lapeña, petite-fille de Manuel et petite-nièce d’Antonio, l’avocat Eduardo Ranz a porté plainte contre l’Espagne devant l’ONU le 1er juin 2017.

Le père de Purificación Lapeña, fils de Manuel et neveu d’Antonio, s’appelle aussi Manuel. Il a 92 ans et ne parle plus à la presse. Sur Skype, Purificación, 59 ans, s’exprime en son nom depuis leur domicile de Saragosse. À ses côtés se tient son mari, Miguel Ángel Capapé, qui préside l’association mémorielle Arico (Association pour la récupération et la recherche contre l’oubli). Le couple l’a fondée en 2007, juste après le vote de la loi sur la mémoire historique, qui vise à reconnaître les victimes de la guerre et de la dictature et prend des mesures pour localiser et identifier les personnes enterrées dans des fosses communes. La famille était sur le point de faire ouvrir les fosses où elle pensait que se trouvaient les corps des frères Lapeña quand elle a appris, par des témoins, que leurs dépouilles avaient été transférées au Valle. C’est aussi ainsi que d’autres familles ont découvert où se trouvaient leurs ascendants.

Chaque année, de 2008 à 2011, du temps où les socialistes étaient au pouvoir, les familles se sont réunies pour ­demander à l’État une aide financière afin d’effectuer des fouilles dans les cryptes de la basilique. La réponse a toujours été non. (Fin 2011, le Parti popu­laire remporte les législatives, et ­Mariano Rajoy ­devient président du gouvernement. En 2012, il fait fermer le ­bureau d’aide aux victimes et supprime les dotations destinées aux fouilles.)

Un après-midi de septembre 2010, plusieurs de ces descendants franchissent la porte de la crypte du Saint Sépulcre. La Direction du patrimoine a commandé un rapport à l’expert médico-légal ­Andrés Bedate Gutiérrez, qui conclut que l’identification individuelle des restes est « rendue quasiment impossible par l’état des columbariums observés et par la dispersion des restes dans les cryptes et/ou les chapelles », et que le « manque de systématisation » au moment du transfert des dépouilles « complique dans une grande mesure » cette identification.
C’est ce qu’ont pu constater les familles quand elles sont montées au premier et au deuxième niveau : des os épars, de la matière amalgamée…

Mais le troisième niveau, là où le juge dit que pourraient se trouver les frères Lapeña, était entièrement muré ; au quatrième, les caisses de bois étaient intactes, empilées, avec des numéros et le lieu de provenance. La possibilité que les colum­bariums du troisième niveau soient eux aussi en bon état est une brèche dans laquelle s’engouffrer pour réclamer l’exhu­mation et l’identification des corps, comme l’a indiqué le juge Delgado. Mais Manuel Lapeña fils a perdu tout espoir, confie Purificación via Skype. « Car aucun gouvernement, ni du Parti socialiste ni du Parti populaire, n’a jamais admis qu’il y a eu un coup d’État, qu’il y a eu des coupables. Mon père m’a délégué la tâche à présent. Il est content quand on retrouve des restes, mais il n’a aucune confiance dans ce que feront les gouvernements. Dire que des membres de ma famille, qui n’étaient pas croyants, qui avaient des idées totalement opposées au franquisme, sont enterrés dans un endroit où on célèbre la messe tous les jours et à côté de Franco ! Pas seulement ma famille, il y en a d’autres qui sont là contre leur volonté. C’est une humiliation constante. »

D’autres petits-enfants, petits-neveux, neveux, ont une histoire analogue, des ­revendications semblables : les Marco, les Canales, les Luna, les Pinyol, les Serrano, les Cansado. L’avocat Eduardo Ranz, 33 ans, représente ou a représenté toutes ces familles au cours des cinq dernières années, pour exiger l’exhumation des restes de leurs ancêtres du Valle de los Caídos. Il a porté ces affaires devant les tribunaux espagnols, au pénal et au civil, et devant le Tribunal suprême [à peu près l’équivalent de la Cour de cassation] et la Cour européenne des droits de l’homme. Sans succès jusqu’ici.

 

«Ils sont séquestrés », nous dit Ranz à propos des restes des frères Lapeña quand nous le rencontrons dans son cabi­net de Madrid en février 2017. Quatre mois plus tard, il répète plusieurs fois le mot « séquestrés » dans la note qu’il nous transmet par courriel : il informe qu’il dépose une plainte contre l’Espagne devant l’ONU au nom de Purificación Lapeña « pour violation répétée du droit à un recours juridictionnel effectif de la famille Lapeña, à qui a été reconnu depuis un an le droit d’exhumer le grand-père et le grand-oncle fusillés et séquestrés au Valle de los Caídos ». L’État espagnol, selon Ranz, enfreint l’article 3 du Pacte international relatif aux droits civils et poli­tiques de 1976, en vertu duquel les États signataires « s’engagent à assurer le droit égal des hommes et des femmes de jouir de tous les droits civils et politiques ».

Le flou juridique qui entoure la gestion du Valle de los Caídos a longtemps rendu difficile l’intervention de l’État. En 1960, le pape Jean XXIII érige le monument au rang de basilique mineure. Les accords avec le Saint-Siège de 1979 (Franco était déjà mort) déclarent l’« inviolabilité de la basilique de la part des pouvoirs ­publics », et renforcent l’autorité des moines sur les cryptes. L’abbaye bénédictine est toujours l’administratrice du monument, en vertu du décret de 1957 portant création de la Fondation de la Sainte-Croix du Valle de los Caídos, sous la tutelle du chef de l’État – à l’époque Franco, aujourd’hui le roi – et de l’accord de 1958 avec les bénédictins. En 1982, une loi transfère la tutelle à la Direction du patrimoine, à qui il incombe désormais d’entretenir et de surveiller le site.

À la suite de la décision judiciaire concer­nant les frères Lapeña, la Direction du patrimoine demande un rapport aux services juridiques de l’État, qui souligne, notamment, que le prieur administrateur de l’abbaye s’oppose à toute intervention dans les cryptes. Santiago Cantera est ce prieur. Lors d’un bref échange dans l’entrée du monastère, il accepte de parler du rituel de la messe, il raconte que sa ­solennité est caractéristique des bénédictins, que la liturgie remonte au IIIe siècle, qu’ils éteignent la lumière lors de la consécration pour mettre en valeur ce moment clé, que la croix représente la rédemption, que cette congrégation compte 21 moines. Mais il n’accepte pas de parler des « sujets polémiques ». C’est une décision que les moines ont prise en assemblée : ils n’évoqueront plus ces ­questions avec la presse.

 

Alicia Fernández, guide touristique, attend ses clients sur le parking de la cafétéria. Ils vont prendre la route pour boucler le parcours de la matinée, Escorial-Valle de los Caídos-Madrid. « J’aime être exhaustive. Je leur donne toutes les informations sur le monument, je raconte quelques anecdotes et curiosités.
— Vous vous sentez libre de tout dire ?
— Il faut faire attention. Imaginez-vous ici le 20 novembre, en plein anniversaire de la mort de Franco. Il ne faut pas oublier que les uns se battaient contre les autres, que les deux camps se sont fait du mal, donc il faut essayer d’être le plus objectif possible. Par exemple, beaucoup de gens me demandent : “Une dictature ? C’est quoi une dictature ?” Alors j’explique et je dis : “Vous comprenez maintenant ?” Et beaucoup disent : “Ah ben je sais pas trop.” Il y a même des Espagnols qui pensent qu’on vivait mieux avant. Ils disent : “On ne volait pas à l’époque.” Je dis : “Bien sûr que si, mais on ne le savait pas.” »

Un dimanche matin, un couple et leurs trois enfants descendent les marches de l’esplanade pour avoir une vision complète du monument. « Viens que je te prenne en photo », dit la femme à son mari. Il prend la pose : il tend le bras droit pour faire le salut fasciste, un geste timide et fugace.

Les 20 novembre, les bras droits se tendent plus hardiment et plus longuement. En 2016, les bancs de la basilique étaient combles, il y avaient des gens ­debout dans les travées. Des familles ­entières, des hommes d’âge mûr, des jeunes d’une vingtaine d’années. Certains arboraient le drapeau de l’Espagne franquiste avec un aigle au centre ou l’uniforme des combattants de la Phalange, chemise bleue à manches courtes, pantalon noir. À la fin de la cérémonie, un petit groupe s’est placé autour de la tombe de Franco et y a déposé des bouquets et des couronnes. « Vive l’Espagne, Vive Franco, Vive le Christ Roi ! » Ils entonnent le Cara al Sol, l’hymne de la Phalange. Un des moines bénédictins les arrête : « Messieurs, s’il vous plaît, merci de respecter ce lieu sacré. »

Avant 2007, les cérémonies attiraient encore plus de monde. L’esplanade était pleine, les phalangistes venaient en pèle­rinage depuis la capitale. La loi sur la mémoire historique votée cette année-là exige que le Valle soit régi par les normes applicables aux lieux de culte et aux cime­tières et interdit sur le périmètre du site toute manifestation exaltant la guerre civile ou le franquisme.

L’humidité qui sourd du granite ronge le monument. Une petite dizaine de seaux recueillent l’eau qui goutte ; sur la façade et les revêtements, il y a des taches d’eau et de moisissure. Le gouvernement Zapa­tero avait fait fermer le Valle en 2009 pendant trente-trois mois, après qu’un bras de la pietà se fut détaché, manquant de blesser un touriste. En 2012, le gouvernement Rajoy a rouvert le site.

Les fidèles qui le fréquentent sont sans doute un groupe d’irréductibles, et le nombre de touristes est en baisse. Dans les années 1990, on frôlait le million de visiteurs annuels, selon l’Association de défense du Valle de los Caídos, contre moins de 300 000 aujourd’hui, selon la Direction du patrimoine, qui n’a pas souhaité nous en dire plus. La conservation du site génère des pertes pour l’État espagnol. Entre 2014 et 2016, le Valle a engrangé 3,8 millions d’euros de recettes mais a dépensé 2,5 millions de plus pour l’entretien.

Malgré cela, toute proposition de réaffectation du lieu alimente la polé­mique et se heurte à des résistances, institutionnelles surtout. En 2011, le gouvernement Zapatero nomme une commission d’experts chargée de réfléchir à un éventuel changement d’affectation pour le Valle de los Caídos. En novembre 2011, la commission rend un rapport préconisant de transformer le monument en un mémorial des victimes de la guerre civile et un centre d’interprétation de l’époque, accom­pagné d’un programme de recherche sur les personnes enterrées ; de rétablir dans leur dignité les ossements qui se trouvent dans les cryptes ; et de signer un nouvel accord avec l’Église sur la gestion du monument sans toucher à la basilique. Elle recommande aussi de transférer la dépouille de Franco hors du Valle et de déplacer celle de Primo de Rivera à un endroit moins en vue de la basilique, afin de renverser ce que Francisco Ferrándiz, anthropologue spécialiste de la mémoire et membre de la commission, appelle la « hiérarchie funéraire ». Le gouvernement Rajoy, arrivé au pouvoir six mois plus tard, enterre ce rapport.

« Le Valle de los Caídos est le principal trou noir de la mémoire en Espagne », commente Ferrándiz dans son bureau du Conseil supérieur de la recherche scientifique (CSIC), à Madrid. « C’est le dernier bastion du franquisme et il est défendu comme tel ». Lors de son travail pour la commission, il s’est heurté à toutes sortes « d’obstacles, de blocages, de verrous », y compris de la part de socialistes. « On avait l’impression de commettre une hérésie chaque fois qu’on ouvrait la bouche. »

Le rapporteur spécial des Nations unies Pablo de Greiff avait fait des recommandations semblables à l’issue de sa mission en Espagne en 2014 : réaffecter le Valle, donner suite aux réclamations des victimes. Le 28 février 2017, le Tribunal suprême a rejeté une requête sollicitant le transfert du corps de Franco, déposée par les avocats Eduardo Ranz et Manuel Ollé et l’ancien juge Baltasar Garzón. Le 11 mai, toutefois, se produit un fait inédit : la chambre basse du Parlement adopte à la majorité, avec l’abstention du Parti populaire, une résolution demandant que le corps de Franco soit retiré du Valle de los Caídos. Mais ce texte, non contraignant, ne sera pas appliqué. Le porte-parole du gouvernement Íñigo Méndez de Vigo l’a confirmé en ces termes : « Ce n’est pas une bonne idée de commémorer les 40 ans de la transition en cherchant à rouvrir de vieilles blessures. Ce qui intéresse le gouvernement, c’est de continuer à créer des emplois, des droits pour les Espagnols, et il lui semble que ces débats sont dépassés. »

 

«Pas touche au Valle. Il faudra me passer sur le corps », pouvait-on lire récemment sur le compte WhatsApp de Pablo Linares, 47 ans. Il préside ­l’Association de défense du Valle de los Caídos, créée en 2009, au moment de la fermeture temporaire du monument. Avec le numéro deux de l’association, José María Manrique, il a écrit un livre édité à compte d’auteur en 2011, El Valle de los Caídos. Crónica de una persecución salvaje. Linares a commencé à se rendre au Valle à 14 ans, avec son grand-père, un ouvrier républicain, dit-il, qui avait travaillé à la confection des revêtements. L’association effectue des visites guidées à la demande.

« Je suis nettement moins antifranquiste que franquiste, mais je ne suis pas franquiste, et cela choque beaucoup de gens qui se disent : “Mais comment quelqu’un qui n’est pas franquiste peut-il défendre le Valle de los Caídos ?” Eh bien, parce qu’il y a beaucoup d’autres choses à défendre.
— Et pourquoi donc cette défense acharnée ?
— La communauté bénédictine m’a toujours extraordinairement bien ­accueilli. Nous avons noué des relations d’amitié depuis que je vais au Valle. »

Sous le soleil hivernal de février, nous conversons sur un banc de la Plaza de Oriente, dans le centre de Madrid, devant le siège de la Direction du patrimoine, où il se rend régulièrement pour consulter les archives et déposer des documents. Il apporte une lettre signée par plus de 40 personnes qui refusent qu’on fouille les cryptes de peur qu’on touche à leurs morts. L’association utilise habituellement la voie judiciaire. Elle a ainsi a intenté une action contre un ancien directeur du Patrimoine pour manque d’entretien du monument, et, plus récemment, contre le journaliste américain Jon Lee Anderson et le directeur du quotidien en ligne eldiario.es, Ignacio Escolar, pour un article où Anderson proposait de dynamiter le Valle.

C’est la première chose que l’on voit en ouvrant les rideaux dans les lueurs de l’aube : la croix sur le rocher. Le cadre de l’image est la fenêtre de cette chambre double, à 48,50 euros la nuit, entrée au monument comprise, de l’hôtellerie Santa Cruz del Valle de los Caídos, 120 chambres, deux salles de ­réunion d’une capacité de 200 places, un bar-­restaurant. Ce jeudi 8 février, huit chambres ont été réservées. Le week-end prochain, 140 personnes sont attendues ; elles étaient 200 le week-end précédent. « Ce sont des communautés chrétiennes qui viennent faire des retraites », m’explique-t-on à la réception.

En 1948, il n’y avait encore que les « entrailles » du bâtiment, les briques qui allaient être revêtues de pierre, et un baraquement de bois pour abriter les prisonniers qui construisaient ce qui allait devenir cette hôtellerie. Nicolás Sánchez-Albornoz, 92 ans, partageait un lit superposé avec un détenu italien condamné à la perpétuité. Lui était un prisonnier politique, un étudiant en philosophie condamné à six ans de prison par un conseil de guerre. Cet historien, écrivain et professeur d’université se ­remémore ce pan de sa vie dans son livre Cárceles y exilios (2012). Il nous reçoit dans son appartement de Madrid.

« Il y avait des prisonniers de tous les partis, beaucoup de socialistes, de communistes, et aussi quelques droit commun, plusieurs assassins. » Il y a passé cinq mois. Il était incarcéré à la prison d’Alcalá de Henares quand on est venu lui dire qu’il partait pour le chantier. « Ils m’ont dit : “Demain on vient te prendre pour t’amener à Cuelgamuros.” Ils ont dit la même chose à Manuel Lamana. Nous avons préparé notre balluchon. J’étais content. L’autre option, c’était d’aller à la maison d’arrêt à Burgos, avec un régime carcéral encore plus dur. Quitter la prison pour aller à la campagne, je préférais ça. Et en plus, je me disais que cela serait plus facile de trouver un moyen de s’évader. J’ai eu la chance d’être affecté d’office dans les bureaux. On nous considérait comme des privilégiés parce que creuser la crypte était un travail plus dur et plus dangereux. En ce sens, c’était le moins pire. »

Un dimanche, profitant d’un moment d’inattention des gardiens, Manuel ­Lamana et lui mettent leur projet d’évasion à exécution. Ils arrivent au monastère de l’Escorial, où les attendent Paco ­Benet, camarade d’université, et deux jeunes Américaines, Barbara Probst ­Solomon et Barbara Mailer, sœur de l’écrivain Norman Mailer, avec une voiture prêtée par ce dernier. Ils parviennent à passer en France, et Nicolás Sánchez-Albornoz entame son long exil.
— Que feriez-vous du Valle ?
Il tourne la tête vers la fenêtre, laissant entrevoir l’appareil auditif qu’il porte à l’oreille.
— C’est un problème politique. Le plus urgent est de sortir Franco et José Antonio de là et de remettre les dépouilles à la famille. Et aussi de résoudre le problème religieux, cette mission qu’a l’ordre bénédictin de dire des prières et des messes en mémoire de tous ces gens-là. C’est la raison de la présence des moines. Si l’objet du culte disparaît, ceux qui leur rendent un culte disparaissent aussi. Qu’est-ce qui reste alors ? Il reste des bâtiments, et à ce moment-là on peut voir ce qu’on en fait. On ferme le site ou bien on en fait un musée de la mémoire. Mais aucune de ces solutions n’est possible tant que les hôtes sont là. »

 

—Cet article est paru dans le mensuel mexicain Gatopardo en septembre 2017. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

Le ventre des femmes

On associerait spontanément la science-fiction à l’exploration de l’immensité du cosmos en vaisseau spatial. La Servante écarlate (1), ­roman dystopique de la Canadienne Margaret Atwood, paru en 1985 sous le titre The Handmaid’s Tale et qui vient d’être adapté pour la télévision, dédaigne ces espaces infinis pour se concentrer sur un terrain d’affrontement plus étroit, mais assurément plus polémique : le ventre des femmes.

Le thème est en vogue, à en juger par deux films de science-fiction sortis cette année, Seven Sisters (Tommy Wirkola) et Blade Runner 2049 (Denis Villeneuve), qui traitent, respectivement, de la terreur de voir l’humanité se multiplier jusqu’aux limites de ses capacités et de l’extension du pouvoir reproducteur aux androïdes. Mais tandis que ces derniers films, comme Les Fils de L’homme (2006), partent de là pour explorer des enjeux écologiques, La Servante écarlate creuse le problème de l’intérieur. En inventant un univers glaçant où, pour compenser une natalité en berne, les femmes fertiles sont retirées de la circulation et forcées à se consacrer à leur seule « destinée biologique », Atwood nous demande de réfléchir aux conséquences d’une idéologie réduisant les femmes à leur utérus, non seulement pour les principales intéressées, mais pour l’humanité en général.

Le pitch de La Servante écarlate ressemble à un cauchemar pour féministes, tant il inverse, avec une systématicité redoutablement efficace, la revendication fondamentale du mouvement des femmes : leur droit à disposer de leur corps. Un groupe de fanatiques religieux, les Fils de ­Jacob, profitant du chaos ambiant, prend le pouvoir, instaure un ­régime de terreur (la république de ­Gilead) et renvoie les femmes à la maison. Elles seront désormais répar­ties en quatre catégories : les Épouses, condamnées à remplir des fonctions d’apparat auprès de leurs maris tout-puissants ; les Marthas, qui accomplissent les tâches domestiques ; les Tantes, qui éduquent et punissent les ­récalcitrantes ; et enfin les Servantes (« handmaids »), qui, ­dotées d’un utérus opérationnel, se voient assignées, par roulement, à des ­familles et chevauchées périodiquement par le maître des lieux, leur Commandant, au cours d’humiliantes « cérémonies » ritualisées. Une fois enceintes, si elles y parviennent, elles laisseront l’enfant aux bons soins des Épouses et se verront réassignées à un autre foyer, l’idée étant d’amortir au maximum la fertilité de ces jeunes femmes pour repeupler l’humanité. Les Servantes n’ont ni liberté, ni même prénom – leur ancien nom est remplacé par le prénom de leur maître provisoire, précédé de la préposition « de » pour souligner leur dépossession. Ainsi l’héroïne s’appelle-t-elle Defred (ou Offred en anglais). Le génie d’Atwood consiste à séparer deux figures que le patriarcat a tendance à fusionner mais qui sont, d’un certain point de vue, inconciliables pour une société puritaine : d’un côté la génitrice, réifiée, sorte d’utérus sur pattes, et de l’autre la figure sanctifiée de l’épouse et mère, chaste et digne.

Avec un argument aussi fort et marquant, on ne s’étonnera donc pas que, après une première adaptation de Volker Schlöndorff en 1990, les producteurs en quête de récits actuels et frappants se soient emparés du sujet. L’écriture d’Atwood, très visuelle, contribue aussi à faire du roman un scénario quasiment clés en mains. Il y a les codes couleur qui définissent les différentes catégories, en particulier les costumes des Servantes, longues robes rouges et coiffes à bandes blanches qui les séparent du monde. Les ­enseignes des maga­sins, remplacées par des images, parce que les femmes n’ont plus le droit de lire, bien qu’elles aient conservé celui de faire les courses. Et, bien sûr, la vision la plus forte du livre, la plus terrible aussi, celle qui décrit en détail les modalités de la « cérémonie » pendant laquelle la Servante est offerte à son Commandant plus âgé, en présence de la maisonnée et surtout de l’Épouse – trio sordide croisant culture du viol et fantasmes œdipiens totalement désérotisés. Sans oublier quelques éléments d’humour grinçant – une partie de Scrabble clandestine entre le Commandant et la Servante, transgression ­suprême dans ce monde où la ­lecture est interdite à une moitié de l’humanité.

Pourtant, les amoureux du roman d’origine seront peut-être déçus par les choix des créateurs de la série. Le récit d’Atwood adoptait le point de vue, nécessairement restreint et lacunaire, de l’une de ces femmes, et collait à son regard, jusque dans ses omissions et son inachèvement. On aura reconnu un procédé romanesque classique, qui a donné naissance aux plus efficaces des romans-journaux intimes de la littérature, notamment, côté français, La Vie de Marianne, de Marivaux (1731), et, côté anglo-saxon, le fascinant Paméla, de Samuel Richardson (1740). Ce parti pris fondamental, la focalisation sur la Servante privée de nom (bien que la série finisse par le révéler), a bien sûr été respecté dans l’adaptation, qui utilise une voix off pour restituer ses pensées et commentaires. Mais des entorses ont été apportées au principe de focalisation restreinte : la série nous donne parfois accès à d’autres perspectives et apporte des informations auxquelles l’héroïne n’avait pas accès, ce que le texte ne s’autorisait à faire qu’à la toute fin.

Ces modifications étaient sans doute indispensables pour étendre à au moins dix épisodes (et même davantage, puisque la ­série aura une deuxième saison) la matière d’origine. Le roman d’Atwood, aussi palpitant qu’il soit, ne l’est pas tant sur le plan de ce qui s’y passe, concrètement, que de ce qui s’y révèle peu à peu, dans toute son horreur. Il s’agit en réalité, plus que d’un récit haletant plein de rebondissements et de péripéties, d’une très longue installation, distillant les informations au compte-gouttes, respectant l’enfermement de l’héroïne et obligeant le lecteur à faire comme elle : accepter, passivement, patiemment, la position d’attente, l’enfermement asphyxiant et le rythme imposé du dehors par une instance toute-puissante, en attendant les quelques respirations qui se présentent parfois. Du fait de cette limitation du point de vue, les souvenirs n’y surgissent qu’aléatoirement, peu à peu. Tout cela, évidemment, est difficilement compatible avec la nécessité de produire un récit qui parvienne, dès les premiers épisodes, peut-être dès le pilote, à capter immédiatement l’attention du spectateur. Pour étoffer et dynamiser ce récit étrangement statique, la série choisit donc de révéler plus rapidement la situation, de faire intervenir plus tôt des événements clés et de nous sortir plus souvent du quotidien oppressant de l’héroïne.

Cet élargissement du récit, qui s’ouvre à d’autres points de vue, à d’autres souvenirs, a des avantages – les autres personnages, qui se voient dotés eux aussi d’une backstory et d’une personnalité plus fouillée, y gagnent en consistance et en profondeur. Mais on perd, tout de même, ce sentiment d’angoisse et d’oppression, cette impression d’absolue impuissance, qui, restituée de l’intérieur, constitue peut-être l’élément le plus puissamment politique de l’œuvre originale. Parfois, c’est le simple fait de représenter visuellement la protagoniste qui sape les effets subtils du roman : dans la série, nous voyons immédiatement la jeune femme, là où le livre s’organise largement, dans toute sa première partie, autour de la nécessité de la dissimuler aux yeux du monde, et même aux siens propres. En l’absence de miroirs, Defred n’est pas seulement dépouillée de son nom et de son statut social, mais aussi de son image corporelle – trait qu’Atwood présente d’ailleurs subtilement comme potentiellement libérateur, par contraste avec la course permanente à l’apparence du monde « d’avant » – le nôtre.

À ces nuances près, la série vaut, bien sûr, par l’interprétation complexe d’Elisabeth Moss (habituée, au moins depuis Mad Men, à des rôles féminins ambi­valents, combinant résilience, masochisme et détermination sournoise). Mais aussi par son travail intelligent d’adaptation à l’hypercontemporain. Dans le détail : allusions à l’application de rencontres Tinder, bande-son bien choisie qui propose une palette de voix féminines, de la contre-culture des années 1970 (Jefferson Airplane) à l’électro féministe d’aujourd’hui (Peaches). Mais surtout dans le fond : compensant le reproche le plus virulent adressé à Atwood, son insuffisante attention aux ­enjeux raciaux, Bruce Miller, créateur de la série, a attribué deux rôles clés à des acteurs noirs : celui du mari de l’héroïne et celui de sa meilleure amie, Moïra – incarnant une rébellion plus frontale et qui sera broyée plus violemment –, incarnée ici par la formidable Samira Wiley (Orange is the New Black).

La vérité est que le travail d’adaptation à notre époque était minimal. Le roman d’Atwood est paru au beau milieu de la période que les féministes allaient appeler backlash, ou le « retour de ­bâton » d’un patriarcat outré par les avancées du mouvement des femmes. Gageons que le public américain de 2017 n’aura aucun mal à retrouver, dans les décla­rations de son président actuel, des échos des idées de la république de Gilead.

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

Esclaves des céréales

Cinq mille ans avant notre ère, les humains délaissent la chasse et la cueillette pour vivre de l’agriculture. C’est là « la pire erreur de l’histoire de l’humanité », selon le géographe et biologiste Jared Diamond, et sa « plus grande ­escroquerie » pour l’historien Yuval Noah Harari. Dans Against the Grain (1), l’anthropologue américain James C. Scott, professeur à l’université Yale, ne dit pas autre chose. Avec la révolution néolithique, l’homme devient l’esclave du blé et de la société hiérarchisée qu’il a construite à cause de cette céréale. Mais « ce qui fait la nouveauté de son récit, c’est le rôle central et l’estime qu’il accorde aux barbares », souligne l’universitaire Jedediah Purdy dans New Republic. Scott entend ainsi sortir de la conception binaire de l’histoire léguée par les premières civilisations et rétablir la place des populations qui vivaient hors de la portée des États. Car « la question de savoir comment on vivait en dehors des sociétés étatiques sédentaires est importante pour l’appréciation globale de l’histoire humaine », note le critique John Lanchester dans The New Yorker.

Et, « clairement, nos ancêtres n’ont pas foncé tête baissée dans la révolution néolithique ou dans les bras des premiers États », soutient Scott. Quatre mille ans séparent ainsi la domes­tication du bétail et la culture des céréales des premiers États agraires. Car, comme le soulignent de récentes découvertes archéologiques qui renversent l’ordre habituel du récit néolithique, la sédentarisation n’est pas née de l’agriculture. Des communautés de chasseurs-cueilleurs étaient déjà fixées à longueur d’année dans des zones humides où la nourriture était abondante en toute saison, notamment à l’embouchure de l’Euphrate. Et, après avoir abandonné la chasse et la cueillette – pour des raisons climatiques, selon la thèse privilégiée par Scott –, les cultivateurs ont eu la vie bien plus difficile. Leurs squelettes montrent qu’ils étaient de plus petite taille et plus chétifs que leurs ancêtres. Non seulement leur alimentation était moins diversifiée, mais la vie avec les animaux domestiqués a permis à certaines maladies de franchir la barrière des espèces.

« Confinés sur les terres arables, les premiers agriculteurs se sont soumis au nouvel ordre politique qui les protégeait de la même manière que la mafia protège ses clients », relève l’historien Walter Scheidel dans le Financial Times. Kish, Our et Ourouk, les premières expériences étatiques en Mésopotamie entre 3300 et 2350 avant notre ère, naissent de l’institutionnalisation des formes fami­liales de pouvoir autour des chefs et des prêtres.

Ces États n’auraient toutefois jamais vu le jour sans la culture des céréales. Seuls le blé, l’orge, le riz et le maïs permettent, selon Scott, de taxer les excédents de production de manière à créer ce type de société. « L’histoire ne connaît aucun État du manioc, de l’igname, du taro ou de la patate douce », note-t-il. Toutes ces plantes peuvent échapper à la vigilance du collecteur d’impôts parce qu’elles poussent sous terre. Les céréales, elles, sont ­« visibles, divisibles, entreposables, transportables et rationnables », précise Scott. Idéal pour le percepteur. Mais la majorité de la population mondiale n’a sans doute jamais rencontré cette figure emblématique de l’État avant 1600 environ, date où l’organisation étatique devient hégémonique et repousse les barbares aux confins du globe. Avant cela, la frontière entre les deux mondes était poreuse. Quand les cités ­défaillaient, les rangs des barbares grossissaient. Les communautés « hors les murs » pillaient les villes, mais commerçaient ­aussi avec elles, fournissant miel, ambre, esclaves, mercenaires…, contribuant ainsi à faire des États des acteurs dominants.

Bertie le Français

Le roi d’Angleterre Édouard VII était un grand fripon, mais un fripon francophile. Élevé par un père ultrarigoriste, il ne put monter sur le trône qu’à 60 ans passés, quand sa mère, la reine Victoria, consentit à mourir. Comme Victoria refusait qu’Édouard (Albert Edward, alias Bertie), qu’elle tenait pour un inca­pable, se mêle des affaires du royaume, ce précurseur du prince Charles dut, en attendant, trouver moyen d’occuper ses longs loisirs. Il s’était opportunément découvert un père et un pays de substitution : Napoléon III et la France. Lors de son premier voyage officiel à Paris avec papa-­maman, à 13 ans, il dit à l’empereur : « Vous avez un très, très beau pays. J’aurais bien aimé être votre fils. »

Bertie trouve chez Napoléon III une inspiration bien plus conforme à ses aspirations. Le prince Albert a imposé à son fils une austère éducation germanique ; papa bis lui enseigne des choses autrement plus utiles : l’amour des cigares et celui des jolies femmes, ainsi que la façon de l’obtenir (il suffit de demander gentiment). Bertie apprend vite. Au moindre prétexte, il franchit la Manche, échappant à sa mère et à l’opinion publique anglaise, pour se livrer à la séduction, voire à la débauche.

Pour juguler les ardeurs de son fils, Victoria le marie d’auto­rité à Alexandra de Schleswig-­Holstein. Bertie consent, car il voit dans ce mariage une couverture efficace. Quant à la malheureuse Alexandra, elle devient, dit un chroniqueur, « la reine la plus courtoisement mais la plus implacablement cocufiée de l’époque », laissant l’histoire d’amour entre Bertie et la France prendre toute son ampleur. Un amour réciproque : les Parisiens deviennent anglophiles et prennent le très élégant futur monarque pour modèle vestimentaire. Ils adoptent le tweed, le smoking et l’habitude de défaire le dernier bouton du gilet (une nécessité chez Bertie, vu son embonpoint croissant).

Il faut dire que le tourisme sexuel d’Édouard VII a des ­effets collatéraux béné­fiques. Durant ses escapades, il développe aussi ses réseaux, sa popularité et sa connaissance du terrain. Il sympathise avec le répu­blicain Gambetta comme avec Thiers ou Mac Mahon, puis Poincaré. Comme en outre il est apparenté à presque tous les monar­ques d’Europe, et pacifiste, certains jugent même que son entregent, sa finesse diplomatique et son influence apaisante sur son inquiétant cousin le Kaiser Guillaume ont pu retarder la Première Guerre mondiale. Hélas, en 1910, ­Bertie meurt. La mairie de Cannes lui élève une statue – avec une femme nue à ses pieds. Pas une ­cocotte, juste l’allégorie d’une autre ville assi­dûment fréquentée puis séduite.

Le secret des super-riches

Quand on demande à des personnes deve­nues riches par leurs propres moyens les ­secrets de leur réussite, on commence par obtenir des maximes qui semblent tout droit ­tirées d’une éphéméride. On pouvait s’y attendre.

Theo Müller a hérité de son père une petite laiterie comme il y en avait des centaines en Allemagne il y a cinquante ans. Mais il est le seul à l’avoir transformée en une entreprise valant des milliards d’euros, le groupe Müller. Comment a-t-il fait ? « J’avais des produits que les consommateurs désiraient. »

Jürgen Kelber a une formation de préparateur en pharmacie, mais c’est dans l’immobilier qu’il a fait fortune. Il achetait et vendait des appartements, comme des milliers d’autres. ; mais lui est de­venu l’un des magnats de l’immobilier en ­Allemagne. Pourquoi ? « Il faut être là au bon moment et avoir un peu de chance, mais on peut provoquer la chance. J’ai toujours beaucoup travaillé et donc eu plus de chance que d’autres. »

Un troisième, qui veut bien parler à la condition que son nom ne soit pas cité, a échoué lors de sa première tentative en tant que jeune entrepreneur, mais il a eu ensuite une assez bonne idée et possède aujourd’hui une société dont le chiffre d’affaires se compte en centaines de millions d’euros dans le secteur des biens de consommation. Qu’est-ce qui le distingue des autres ? « Je voulais ­devenir riche, répond-il. À 70 %, c’est une affaire de volonté. »

Ce sont là des phrases que des millions d’autres gens pourraient prononcer ou reprendre à leur compte, qu’ils aient connu ou non le succès, qu’ils soient riches ou pauvres. Elles ne parviennent toutefois pas à expliquer ­pourquoi ­Untel est devenu riche et pas un autre. En fin de compte, le savent-ils bien ­eux-mêmes ?

Il n’existe pas de formule magique, bien sûr, pas de recette secrète qu’il suffirait de suivre pour rejoindre le petit groupe des très riches. Mais il y a des modèles qui s’appliquent à nos trois exemples. Derrière leur réussite financière, on trouve des points communs qui, la plupart du temps, se sont manifestés dès leur jeunesse, certains traits psychologiques. La réussite matérielle n’est pas due uniquement au hasard.

 

Jusqu’ici, quiconque s’interrogeait sur les liens entre la réussite économique et les personnes qui y sont parvenus, leur CV, leurs forces et leurs faiblesses – et se demandait si on pouvait y déceler des points communs – avait bien peu de chose à se mettre sous la dent. Les riches n’aiment pas en parler. Les autres ne peuvent pas le savoir. Le monde des nantis semble être une zone interdite.

Rainer Zitelmann s’y est aventuré. Dans le cadre d’une étude scientifique sur la « psychologie des super-riches », il a interrogé, pour la première fois, des personnes dont la fortune commence à 10 millions d’euros – et dépasse parfois allègrement le milliard. Presque aucun d’eux n’a hérité sa fortune, presque tous l’ont constituée eux-mêmes. Le sous-titre de l’étude de Zitelmann est une promesse en soi : « L’élite de la ­richesse et son savoir caché. »

Les raisons pour lesquelles on en sait si peu sur les riches commencent à se faire jour quand on se résout à leur rendre ­visite. En général, on atterrit dans une salle de réunion impersonnelle, qui ne ­révèle rien de la personne qu’on rencontre. En ce matin maussade de la fin janvier, les rives du lac de Zurich, derrière les vitres, se confondent avec le ciel gris. Hormis une peinture contemporaine – une œuvre ­colorée abstraite, tracée d’un coup de pinceau dynamique –, les murs sont nus. Autour d’une longue table sont placées douze chaises. Theo Müller se tient à l’une des extrémités, une feuille blanche et un crayon devant lui. C’est un homme vif de 77 ans aux traits lisses et dont le regard reste fixé sur son interlocuteur.

Müller figure parmi les Allemands les plus riches. Son groupe, qui rassemble les entreprises Müllermilch, Homann ou encore Nordsee, réalise un chiffre d’affaires annuel de 6,5 milliards d’euros. Lorsque Müller est né, en 1940, bien de peu de choses indiquaient qu’il atteindrait de tels sommets un jour. Il était bon élève ; mais, à 16 ans, il a quitté l’école pour se former dans l’entreprise familiale. « Du point de vue de l’époque, c’était une erreur de ne pas poursuivre mes études », raconte-t-il. Sa vie aurait pris sans doute une tout autre direction : « Peut-être serais-je devenu un haut fonctionnaire régional. »

Müller est devenu un mastodonte du secteur dans lequel sa famille était ­active depuis 1896. En 1970, la petite entreprise employait quatre personnes et réalisait l’équivalent de 98 000 euros de bénéfices avant impôt. Le jeune Müller a pris les rênes en 1971. Deux ans plus tard, le bénéfice dépassait déjà le million d’euros. « C’est à ce moment-là que je me suis senti riche pour la première fois », confie Müller.

Lorsqu’on l’interroge sur les secrets de sa réussite, Müller parle d’un produit adéquat, d’opportunités qu’il a su saisir et aussi de chance, d’une bonne conjoncture et de la valeur de ses collaborateurs. Tout cela est vrai : il fut l’un des premiers à détecter les mutations structurelles de sa branche, ne s’enferma pas dans sa région, misa sur un développement à l’échelle nationale et, dès le début des années 1980, s’étendit même à l’étranger. Il comprit très tôt que, grâce à la publicité, on pouvait faire d’un produit aussi commun que le lait caillé un article de marque et

qu’un bon slogan y aidait grandement. Mais qu’en est-il de sa personnalité ?
Dans la presse, Theo Müller est souvent dépeint comme un patron revêche. Les personnes moins bien disposées à son égard le considèrent comme un capitaliste sans scrupules. Il n’a pas peur qu’on lui tienne tête : « J’aime le conflit », affirme-t-il, et c’est là l’une des clés de son succès. À sa façon, c’est un non-conformiste. Lorsqu’un riche dit qu’il veut consacrer une partie de sa fortune à créer une fondation, Müller fait ce commentaire lapidaire : « C’est qu’il a dû beaucoup voler. »

 

Quand on possède beaucoup, on n’aime guère en parler. En Allemagne, l’argent est silencieux. Il ne s’étale pas sur des yachts luxueux comme celui des oligarques russes. Il ne s’affiche pas publiquement, comme aux États-Unis, pour prouver la réussite de celui qui le détient. Cela ne fait qu’une quinzaine d’années que se sont développées dans le pays les études sur la richesse. Elles se préoccupent surtout de savoir qui la ­possède et comment elle se répartit, moins de comprendre comment elle naît. Les chercheurs ont commencé par s’intéresser aux personnes à hauts revenus, puis à leur patrimoine. En ­septembre 2016, le socio­logue Wolfgang Lauterbach a publié les résultats d’une enquête menée auprès de 130 personnes possédant en moyenne 5,3 millions ­d’euros.

 

Mais peut-être fallait-il attendre quelqu’un comme Zitelmann pour approcher d’aussi près ceux dont la fortune se compte en dizaines ou en centaines de millions d’euros. Car Zitel­mann est un chercheur, mais c’est aussi un riche. Il a grandi dans un foyer protestant, et son père ne cessait de lui répéter que l’argent est comme le ­papier toilette – utile mais répugnant. Il y a plus de trente ans, ­Zitelmann a écrit une biographie d’Hitler le présentant comme un révolutionnaire. Elle a été remarquée, comme ses ouvrages ultérieurs, parus dans des maisons d’édition conservatrices. Il ­menait une existence confortable, mais ses comptes étaient souvent dans le rouge, jusqu’à ce qu’en 1999 il décide de devenir riche. Ses tentatives au sein d’une agence de mannequins puis à la tête de sa propre maison d’édition échouèrent, mais, dans l’immobilier, il réussit enfin à gagner beaucoup d’argent. Il écrivit d’autres livres. Sur le body-­building, mais aussi sur la réussite financière. C’est ce qui l’a amené à entrer en ­contact avec Lauterbach et à soutenir, à plus de 50 ans, une thèse de doctorat.

Par son travail, Zitelmann connaît un certain nombre de ceux que les spécialistes appellent les super-riches. Il leur a demandé s’ils seraient prêts à répondre anonymement à ses questions. Et comptait obtenir quelques recommandations pour entrer en contact avec d’autres membres de cette espèce si rare qu’il ne connaissait pas encore. Il tablait sur 25 participants à son étude, il en a obtenu 45. « Pour les discussions, j’ai mis au point une série de questions articulées autour de 8 thèmes », explique-t-il. Il a interrogé les riches sur leur enfance, leur rapport au risque et au conflit, leur manière de gérer les revers ; il leur a soumis un test de personnalité comportant 50 questions.

Mais qui sont les riches de Zitelmann ? Avant tout des hommes ayant, pour une large majorité, largement passé le cap de la cinquantaine. On ne compte qu’une femme parmi eux. Le résultat n’est pas ­représentatif, mais pas complètement fortuit non plus. Dans l’étude de Lauterbach, publiée à l’automne 2016, dans laquelle la plupart des 130 personnes interrogées étaient de « simples » millionnaires, la fortune était avant tout masculine et âgée.

Ce qui rend les interlocuteurs de ­Zitelmann si intéressants, c’est qu’il s’agit presque exclusivement de self-made millionnaires. « Ce sont des enfants de la classe moyenne, presque aucun n’a ­hérité sa fortune », note Zitelmann. Leurs parents, pour la plupart, n’étaient pas riches, mais 60 % des pères – dix fois plus que dans la population totale – travaillaient à leur compte, étaient de petits artisans, des exploitants agricoles. Les parents des autres étaient employés ou fonctionnaires. Seulement deux des personnes interrogées sont issues de ­familles ­ouvrières.
Zitelmann a forgé pour ce groupe le concept d’« élite par la richesse ». Jusqu’ici, on la considérait en général comme une partie de l’élite économique. Zitelmann y voit une erreur. « La recherche sur les élites s’intéresse avant tout aux patrons de grandes entreprises », dit-il. Certes, certains sont riches – il suffit de regarder du côté de chez Volkswagen… Mais une toute petite partie d’entre eux réussit à se hisser dans la classe des ­super-riches, qui est constituée pour l’essentiel d’entre­preneurs et d’investisseurs. Surtout, leur processus de recrutement obéit à d’autres règles. « Les patrons de grandes entreprises sont, pour la plupart, issus de la grande bourgeoisie ; dans leur carrière, l’habitus et l’éducation formelle jouent un rôle crucial. »

Cela réconfortera peut-être beaucoup de parents désespérés : pour accéder à l’élite par la richesse, l’éducation n’est pas décisive sans pour autant être anodine. Certes, la plupart des interlocuteurs de Zitelmann ont eu une bonne formation ou fréquenté l’université. Mais un tiers de ceux qui sont devenus très riches n’ont pas fait d’études supérieures et un sur sept n’a même pas le bac. L’un d’eux a même avoué à Zitelmann qu’il était dyslexique.

À l’issue de ces entretiens, Zitelmann voit dans « l’apprentissage implicite l’une des clés essentielles du succès des super-riches et leur “savoir caché” ». C’est ce qu’on appelait autrefois l’école de la vie. Un apprentissage inconscient et non guidé, hors de tout programme éducatif. La lutte contre l’autorité et les prescriptions. La capacité à supporter les conflits et à nager à contre-courant, à se relever aussi bien des victoires que des défaites. Mais aussi l’aptitude à prendre ses responsabilités et à fédérer les gens. Plus de la moitié de ces riches étaient dans leur jeunesse des sportifs ambitieux. Et beaucoup se sont essayés à l’entrepreneuriat quand leurs condisciples distribuaient le journal pour quelques marks ou échangeaient des images Panini dans la cour de l’école. Cet apprentissage est le fondement du « savoir implicite », sur lequel les très riches se reposent souvent, en plus des chiffres – leurs tripes. Cette intuition qui se fonde sur les informations et l’expérience qu’on a rassemblées, mais qu’on ne peut expliciter.

Pour Jürgen Kelber, l’école ne fut pas une partie de plaisir. Il était sans cesse en rogne contre ses professeurs, se sentait traité injustement. Il devint, comme il l’avoue lui-même, un « querelleur ». Son orgueil, il put lui donner libre cours en dehors de la salle de classe, en pratiquant la gymnastique artistique et en se lançant très jeune dans les affaires. « Je manquais toujours d’argent », raconte-t-il.

Kelber trafiquait des vélomoteurs et vendait du vin à la fête annuelle des viticulteurs de Heilbronn. À 22 heures, les stands fermaient, mais les gens voulaient continuer à boire. Avec un ami, Kelber achetait donc aux vignerons, pour 5 marks la bouteille, le vin qu’ils avaient vendu 10 marks lors de la fête. À partir de 22 heures, il passait dans les rangées et revendait les bouteilles 15 marks.

Kelber se tient, à Heilbronn, dans le petit espace carré de son bureau. Les murs sont blancs et nus. Il a coiffé ses cheveux gris en arrière, il porte un jean, une chemise Tommy Hilfiger bleue sous son veston et des Ray-Ban sur le nez. Lorsqu’il parle en utilisant le dialecte souabe de son enfance, on sent que ce ne fut pas la pire époque de sa vie.

Aujourd’hui, il a 58 ans et a fait fortune dans l’immobilier. En 1984, il a ouvert sa première agence, dont il était le seul salarié. Dans les années 1990, il est ­devenu l’un des plus gros investisseurs en immobilier d’Allemagne. En 2007, il a vendu sa société au groupe Conwert, dont il a intégré le conseil d’administration. Au bout de cinq ans, il n’a pas renouvelé son contrat. Le travail au sein du conseil d’administration ne lui convenait pas. Trop cérébral, pas assez instinctif. « Les affaires qu’on fait à l’instinct, c’est vite fait bien fait, dit-il, mais quand, dans un groupe, tu dois d’abord remplir des dizaines de formulaires et expliquer longuement par écrit ton projet, l’instinct a le temps de refroidir. »

Si l’on veut comprendre ce que signifie l’« apprentissage implicite », avec lui on est servi. Car le plan de carrière de Kelber était très différent. Après l’école, il a fait des études pour devenir préparateur en pharmacie dans l’officine de son oncle, qui n’avait pas d’enfant et à qui il pensait donc succéder. Mais voilà que l’oncle a fait la connaissance d’une pharmacienne beaucoup plus jeune que lui, ce qui a anéanti les projets de Kelber.

La première pierre pour sa carrière dans l’immobilier, il l’avait déjà posée quand il était apprenti pharmacien. Il avait emménagé avec son épouse, qui travaillait dans un magasin de disques. Ils rénovèrent leur appartement à leurs frais, moyennant quoi leur loyer ne devait pas augmenter pendant cinq ans. Mais leur bailleur fit faillite et la banque voulut vendre les appartements à la découpe. « Comme nous avions le plus beau, des personnes intéressées n’arrêtaient pas de venir le visiter. J’ai alors décidé d’acheter tout l’immeuble », raconte Kelber.

 

Il alla voir sa banque, qui refusa. Il comprit pourquoi : pas assez de capitaux propres. Il voulut suppléer à cette faiblesse par le travail personnel et sollicita une deuxième banque. À nouveau sans succès. Mais Kelber avait compris désormais qu’il lui fallait présenter son projet différemment. À la troisième tentative, le jeune homme de 21 ans réussit à acheter son premier bien immobilier pour l’équivalent de 250 000 marks.

« La façon dont les très riches gèrent les revers est la deuxième différence essen­tielle avec la plupart des autres gens », dit Zitelmann. Beaucoup lui ont confié être restés calmes et détendus pendant les crises graves. « Ils ne se considèrent pas comme des victimes », explique le chercheur. Quand quelque chose va de travers, ils n’en cherchent pas d’emblée la raison dans les circonstances ou chez les autres, mais en eux-mêmes.

Dans le test dit des big five, qui cherche à déterminer cinq grands traits de personnalité, les riches s’estiment extravertis, orgueilleux, disciplinés, optimistes et endurants. Ils se définissent comme des personnes dotées de force psychologique, assez peu sujettes au doute.
En théorie, l’une des caractéristiques essentielles des entrepreneurs qui ont réussi est d’avoir plutôt du mal à s’intégrer, de s’adapter difficilement, d’être peu sociables. « À l’issue de mon enquête, je ne peux le confirmer qu’en partie », juge Zitelmann. À peu près la moitié des personnes interrogées, selon lui, seraient peu sociables. La plus mauvaise note en la matière, c’est lui qui l’a obtenue quand il a passé le test. Neuf points. La meilleure note en sociabilité a été obtenue par l’unique femme de l’enquête.

Ce qui est sûr, c’est que, pour toutes les personnes interrogées, nager à contre-courant est le moindre de leurs problèmes. Tandis que les uns cherchent carrément le conflit, les autres se contentent d’afficher leur indifférence vis-à-vis de l’opinion majoritaire. Tout cela ne les empêche pas d’être de bons ­vendeurs, non seulement de leurs ­produits, mais aussi de leurs idées et d’eux-mêmes. Ils sont tous déter­minés et concentrés, portés par une vo­lonté ­puissante. Alors que le quidam se contente en général de mettre ses objec­tifs par écrit, eux examinent régulièrement leurs progrès.

Comme la plupart des riches, Jürgen Schmidt veut garder l’anonymat. C’est pourquoi, dans la vraie vie, il s’appelle autre­ment. Son argent, il le gagne dans le secteur des biens de consommation ; il estime que cette information suffit. Il ne souhaite même pas que soit nommée la ville dans laquelle l’entretien a lieu.

C’est lui qui dit que la richesse est avant tout une question de volonté. Il veut s’imposer et il est prêt à se battre. « J’aime l’affrontement. J’y vois une sorte de sport. Je me frotte à tout le monde, au sens positif du terme », dit-il. Car des conflits naissent les solutions.

« Quand on n’a pas de but, il ne faut pas t’étonner de finir n’importe où », explique Schmidt. À un moment ­donné, il s’est mis à mettre ses objectifs par écrit. Au fil des années, c’est devenu un catalogue regroupant 200 entrées. Elles n’ont pas uniquement trait à son activité professionnelle, mais aussi à la santé, à la famille ou aux amis. Des choses sur lesquelles il veut se concentrer. Plusieurs fois par an, Schmidt fait le point. Il se pose des questions, compare ce qui devrait être à ce qui est.

Si on demande à Schmidt s’il existe un monde des riches, on obtient la même réponse qu’avec Müller et Kelber : « C’est possible qu’il existe, mais je n’ai rien à voir avec lui. Il me répugne. » Il n’aime pas la frime, le bling-bling, se faire remarquer. Il veut passer pour quelqu’un de normal, quelqu’un de normal avec de l’argent.

Si tant de gens se passionnent pour la question de savoir pourquoi Untel est devenu riche et par un autre, c’est parce que beaucoup pressentent comment la richesse fonctionne. Elle ne rend pas nécessairement plus heureux, mais elle ouvre davantage de possibilités. Son principal avantage ne consiste pas à réa­liser effectivement tous ses désirs, mais à pouvoir le faire au besoin.

Le père de Rainer Zitelmann, Arnulf, n’est pas seulement théologien, c’est aussi un écrivain de renom qui a reçu plusieurs récompenses, notamment le prix Gustav-Heinemann pour la paix. À 80 ans passés, il a écrit une imposante biographie du savant Johannes Kepler. Les maisons d’édition étaient intéressées, mais une œuvre de 1 200 pages leur semblait un suicide économique. Le fils a donc versé une contribution de plusieurs dizaines de milliers d’euros pour que le livre de son père puisse être publié. Et de conclure : « Je pense que lui aussi voit désormais les choses ainsi : l’argent peut certes être du papier toilette, mais il peut aussi être fort utile. »

 

— Cet article est paru dans Der Spiegel le 10 février 2017. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Derviches conteurs

Les Mille et Une Nuits forment un ensemble de contes aussi célèbre que mal défini. Selon les éditions, certaines histoires apparaissent, d’autres ne s’y trouvent plus. Cette malléabilité ne gêne pas le lecteur. Et pour cause : il est plongé dans un monde lui-même étrangement malléable, où les époques et les contrées se mêlent et se chevauchent. Les Aventures des quatre derviches appartiennent à la même tradition : le héros du récit-cadre est un sultan turc, et les histoires que les quatre derviches du titre et lui vont se raconter (en une seule nuit) se situent aussi bien à Bassora, Bagdad et Damas qu’à Constantinople. Mais « les personnages, leurs coutumes, leurs cérémonies, leurs habitudes alimentaires, tout cela est bien indien », note Mushirul ­Hasan dans India Today. Le livre ­aurait été composé à ­Delhi au XIVe siècle par le grand poète Amir Khusro. En persan, car c’était la langue de culture du nord de l’Inde à l’époque. Au tout début du XIXe siècle, un employé indien de l’East India Company à Calcutta, Mir Amman, l’a remanié en ourdou. « Bien que ces contes baignent dans une atmosphère islamique, ils atteignent à l’universel par leur structure et leurs sujets empreints d’humanité et de tolérance », estime Hasan.

Poutine et moi

De l’avis de ses étudiants, le politologue Sergueï Medvedev est un des meilleurs professeurs de l’École supérieure d’économie de Moscou. Cela n’a pas empêché Vladimir Poutine de le qualifier de « petit con » (pridurok) un jour de 2013. Sergueï Medvedev avait eu le malheur de suggérer que l’Arctique devrait être administré par un organisme international afin d’éviter une catastrophe écologique. « Cette région fait partie intégrante de la Fédération de Russie depuis des siècles et cela ne va pas changer », a martelé le président russe.

Depuis, Medvedev n’a pas eu d’autres échanges avec le maître du Kremlin, mais ce dernier est omniprésent dans l’ouvrage qu’il vient de publier et qui a pour sous-titre « Chroniques du troisième mandat ». À la fois « académiques et ironiques », elles ont toutes été écrites après l’annexion de la Crimée, précise l’éditeur. Et ce n’est pas une réponse à l’insulte de 2013, encore moins un règlement de comptes, souligne le magazine culturel en ligne Colta.ru, mais une « tentative d’explication du poutinisme par Foucault et Bourdieu ». « Les prises de position de Medvedev ne sont jamais moralisantes. Et il ne ment pas au lecteur, comme les propagandistes des théories normatives », poursuit le magazine.

Funky Tchécoslovaquie

«Généralement, quand la littérature tchèque actuelle s’attaque au thème du socialisme, c’est pour rivaliser de noirceur et de fatalisme, lit-on sur Novinky.cz. Il est de bon ton de montrer combien vous vous distancez d’un régime qui a pourtant déjà tiré sa révérence il y a plus d’un quart de siècle. »

Or le premier roman du journaliste musical Karel Veselý, Bomba Funk, n’obéit nullement à ces critères : au contraire, il s’agit d’une farce. L’auteur raconte l’histoire d’un groupe de musique fictif composé de personnages réels. À la guitare, ­Antonín Panenka, ­héros national depuis le penal­ty qui fit de la Tchécoslovaquie la championne d’Europe de football en 1976 ; à la basse, l’acteur populaire Josef Dvořák ; à la trompette, le jazzman et figure de cabaret Ladislav Gerendáš ; et, au chant, Lubomír Štrougal, inoxydable Premier ministre de la République socialiste, archétype de l’apparatchik grisâtre, métamorphosé en James Brown irrésistible avec son uniforme de l’armée soviétique, sa chapka et ses lunettes à épaisse monture noire. Un leader ­aussi pop que rouge, au déhanché ultra­moderne et aux valeurs ultra­désuètes. Nous sommes à la fin des années 1980 et le groupe Funky Leninz vient de naître. Constitué en sous-main par le président de la République socia­liste tchécoslovaque, Gustáv Husák, avec la crème de la crème des personnalités de l’époque, il a un objectif bien précis : mettre en branle une nouvelle révolution musicale pour redonner foi et envie en un régime qui bat de l’aile.

Absurde ? Toujours est-il que cette farce est devenue un best-seller dès sa parution. Et la critique y a vu bien plus qu’une histoire amusante (si réussie soit-elle), bien plus qu’une réé­criture grotesque de l’histoire. Sans retenue ni tabous, Bomba Funk bouscule, innove, ferait même preuve de maturité derrière ses digressions délirantes. « Le plus dingue consiste à rapprocher quelque chose d’aussi vivant et sexuellement libéré que le funk de quelque chose d’aussi mort et stérile que l’est la phase terminale du socialisme en Tchécoslovaquie, ­estime ­Novinky.cz. Introduire la musique afro-américaine dans un pays qui n’aime rien tant que la fanfare ? »

ČT24, le site de la télévision ­publique, ne cache ni sa surprise ni son admiration : « Cela montre le talent de Veselý, qui ­arrive à transposer une culture dans une autre. Et, en effet, pourquoi la musique funk n’aurait-elle pas pu aider les penseurs du socia­lisme, alors qu’elle est parvenue à attiser le désir d’émancipation des Afro-Américains ? Pourquoi, en Tchécoslovaquie, la musique n’a-t-elle pas pu être un moyen d’échange et de libération ? » Ou comment une blague parvient à interroger un pays sur son rapport à son passé, et à montrer comment il est possible de commencer à s’en affranchir.