D’après la comédienne Scarlett Johansson, le mariage est une belle idée romantique, mais être marié demande, en réalité, beaucoup de travail et de grands efforts. « Je ne pense pas que mener une vie monogame soit naturel », dit-elle. La fidélité ne correspondrait pas à nos instincts. Une affirmation osée et courageuse ? Il y a quelques années peut-être. Aujourd’hui, la monogamie est attaquée de toutes parts. À 32 ans, Johansson en est déjà à son second mariage. Une union qui depuis quelques semaines, à en croire certaines rumeurs, battrait de l’aile (1).
Cela fait longtemps que les cinéastes et les écrivains, les essayistes et les savants cherchent le bonheur hors de la traditionnelle relation à deux. You Me Her [Toi, moi et elle], c’est ainsi que s’intitule une nouvelle série Netflix dans laquelle un couple expérimente l’idée d’un partenaire supplémentaire. En Allemagne, le réalisateur Tom Tykwer a été parmi les premiers à porter le sujet à l’écran. Son film Drei [« Trois »] comporte un happy end dans lequel on voit deux hommes et une femme ensemble dans un lit. Dans les romans des Berlinoises Olga Grjasnowa et Ronja von Rönne, les personnages masculins aussi bien que féminins vivent dans des relations à trois ou quatre comme si cela allait de soi.
Et voici, enfin, trois essais qui abordent ce modèle des relations ouvertes : Sex at Dawn [« Le sexe à l’aube »], un best-seller américain dans lequel le psychologue Christopher Ryan et la psychiatre Cacilda Jethá décrivent la vie amoureuse prétendument hypersexualisée de nos ancêtres (2) ; Wie wir lieben. Vom Ende der Monogamie, du journaliste allemand Friedemann Karig, qui a recueilli des histoires d’amour contemporaines non monogames ; et Future Sex, de la journaliste américaine Emily Witt, enquête où elle se met en scène dans une orgie à San Francisco ou dans l’univers de Google et Facebook, d’Uber et Airbnb. (3)
On serait tenté de penser que l’économie collaborative a atteint la sphère des relations intimes : on partage les voitures, les appartements – et désormais les partenaires. Et, comme pour tout phénomène qui devient populaire, un concept facile à retenir a été trouvé : le polyamour.
Le mot, composé du grec polys et du latin amor, sonne bien, si bien que de plus en plus de gens l’emploient. À Berlin, il est devenu hypertendance de se qualifier de polyamoureux. C’est « déjà presque un mode de vie », estimait récemment le comédien Mark Waschke dans une interview. Et pas seulement à Berlin : dix-sept villes allemandes proposent ce qu’on appelle des réunions pour polyamoureux, au cours desquelles se retrouvent des personnes qui aiment plusieurs autres personnes – non pas en secret, mais ouvertement, avec l’accord de toutes les parties prenantes.
Pourquoi le modèle de l’amour libre fascine-t-il de nouveau, cinquante ans après 1968 ? Cela tient peut-être au fait que la morale chrétienne a encore perdu un peu plus de son influence, qu’un mariage sur trois en Allemagne débouche sur un divorce, que près d’un Allemand de moins de 40 ans sur deux actuellement en couple est déjà allé voir ailleurs. Mais ce qui est sûr, c’est que la monogamie ne peut plus fonctionner. Deux raisons plaidaient depuis des temps immémoriaux pour le modèle de la relation à deux : du point de vue des hommes, une paternité certaine, du point de vue des femmes, l’aide assurée pour élever les enfants. Aujourd’hui, ces deux raisons sont caduques, grâce aux tests de paternité et aux prestations sociales de l’État. Sans même parler du fait que beaucoup de mères pourvoient très bien toutes seules à leurs besoins, parce qu’elles font plus d’études et qu’elles sont plus nombreuses à travailler.
« Le polyamour a le potentiel de bouleverser l’image traditionnelle des sexes », remarque le sociologue Christian Klesse, qui étudie les mouvements politiques et la politique des sexes. Il occupe une chaire à Manchester et s’intéresse au polyamour depuis la fin des années 1990. Un groupe de polyamoureux peut être constitué de trois, quatre personnes ou davantage, et tous les partenaires n’ont pas nécessairement de relations sexuelles entre eux. Souvent se constituent des constellations à trois avec une femme et deux hommes. « Cela fait voler en éclats les vieilles formes de masculinité, même si les deux hommes ne deviennent pas intimes. »
Plus ou moins consciemment, les polyamoureux fondent leur modèle de vie sur l’idée que les désirs masculins et féminins seraient identiques – et se perçoivent comme des éléments d’un grand mouvement de libération. Le livre La Salope éthique passe pour le manifeste fondateur du mouvement (4). Il a été écrit par deux femmes, Dossie Easton et Janet Hardy. Rien que le titre est tout un programme. Parce qu’il suggère d’emblée l’idée qu’on peut avoir des relations amoureuses avec beaucoup de personnes à la fois, tant qu’on reste honnête avec elles. Et parce qu’il se focalise sur les femmes. Le polyamour est un projet féministe.
Dans son ouvrage Unspeakable Things, la féministe britannique Laurie Penny raconte avoir eu de nombreuses relations non monogames (5) : « Si nous voulons que les femmes soient libres, nous ne pouvons plus nous référer à l’amour romantique. » On discute souvent du fait que notre société transforme les femmes en objets sexuels, écrit Penny, beaucoup plus rarement du fait qu’elle les transforme aussi en objets d’amour. « À peu près toutes les figures féminines d’à peu près toutes les histoires qu’ont écrites ou imaginées les hommes sont des objets d’amour : des créatures créées ad hoc pour jouer un rôle dans l’histoire grandiose de quelqu’un d’autre. »
De nombreuses femmes, d’après Klesse, partagent la conception de Penny, selon laquelle le polyamour, pour les femmes, est une décision politique, « l’affirmation d’une autonomie à l’intérieur d’une société où les relations érotiques sont organisées autour des privilèges masculins ». Au sein des communautés de polyamoureux, hommes et femmes se rencontrent d’égal à égal, et, même vis-à-vis du monde extérieur, les femmes constituent une part visible.
Les discussions sur ce que les partenaires attendent les uns des autres, sur ce qu’ils se permettent et s’interdisent, sur ce qui leur fait plaisir et ce qui les angoisse, sont fondamentales pour les relations polyamoureuses. « Cela nécessite une grande compétence émotionnelle et communicative », estime Klesse. Compétence qui, en général, est plutôt l’apanage des femmes. « Rien qu’en cela, la masculinité hétérosexuelle s’en trouve métamorphosée. »
Celui qui ne peut pas y croire parce que le concept d’amour libre lui évoque des rêves de vieux messieurs, comme Hugh Hefner dans sa Playboy Mansion au milieu de ses bunnies, mais en aucun cas de jeunes femmes d’aujourd’hui, éclairées et sûres d’elles-mêmes, celui-là est victime, selon Penny, de présupposés culturels : « Le champ qui s’étend entre l’amour passionnel, éternel, consumant tout, et la baise décérébrée reste largement inexploré par les médias. » Nos conceptions seraient déformées par les clichés de l’époque post-hippie, « par l’image du macho des années 1960 à la chemise ouverte et aux fleurs dans les cheveux qui attire les femmes dans son lit sans avoir à songer à se lier ». Mais ça, ce n’est pas l’amour libre. « L’amour libre, c’est un amour sans possessivité et sans oppression. »
Ce qui est possible aujourd’hui : l’amour libre comme utopie féminine est le résultat de l’émancipation et aussi de la médecine reproductive. Quand on est autonome financièrement et qu’on n’a même plus besoin d’un partenaire pour avoir des enfants, on peut décider librement de ses relations amoureuses.
La journaliste américaine Emily Witt a constaté, lors de son trentième anniversaire, qu’elle se trouvait dans une situation désastreuse. Elle vivait comme un personnage de la série Sex and the City : jeune célibataire new-yorkaise, elle rencontrait régulièrement des hommes pour des relations sans lendemain, couchait aussi de temps en temps avec de bons amis à elle, mais continuait d’attendre bon an mal an le compagnon idéal. « Je concevais ma situation comme transitoire et destinée à finir quand l’amour ferait son apparition. » Elle a commencé une enquête sur les conceptions modernes de l’amour, comme le raconte son livre Future Sex.
Au départ, elle lit des livres ou des magazines et s’aperçoit que beaucoup de femmes ont le même problème qu’elle, que beaucoup sont seules sans l’avoir désiré, que, pour beaucoup, l’idéal du partenariat monogame passionné est inatteignable. « Ce qui rendait folles les femmes de mon entourage, c’était surtout l’idée, présentée comme évidente, que la relation solide constitue le nec plus ultra en matière de sécurité et de respect », écrit Witt.
Il y a quelques années, dans Pourquoi l’amour fait mal, qui a été abondamment commenté, la sociologue israélienne Eva Illouz proposait une explication (6) : la liberté sexuelle engendrerait des inégalités comparables à celles du capitalisme. Jadis, le statut social d’un homme se mesurait aussi à sa famille, aujourd’hui d’autres critères ont pris cette place – le sexe, par exemple. Les hommes peuvent encore fonder une famille à 50 ans, les femmes, elles, ne bénéficient pas d’autant de temps. Elles repoussent malgré tout le moment de fonder une famille pour faire des études et construire une carrière ; ensuite, il ne leur reste souvent plus que quelques années. Cela mène à une « domination émotionnelle » des hommes, car ils peuvent se laisser du temps et trouvent, de plus, sur Internet, une offre abondante de partenaires sexuelles potentielles. « Les femmes hétérosexuelles de la classe moyenne se retrouvent donc dans cette situation historique remarquable de pouvoir disposer de leur corps et de leurs sentiments plus souverainement que jamais auparavant et pourtant d’être de nouveau et d’une façon inédite dominées par les hommes », écrit Illouz.
Une analyse brillante. Pour autant, Illouz ne se résout pas à en tirer la conclusion qui s’impose : si l’idéal de la relation amoureuse à deux rend les femmes si malheureuses, peut-être devraient-elles y renoncer. Dans le livre de Witt, c’est exactement ce que fait l’une des amies de l’auteure : elle renverse les rôles entre les sexes, abandonne l’idée d’un petit ami stable et se contente de sexe sans lendemain.
Ce qui fait mal, ce n’est pas l’amour, écrit Friedemann Karig, ce qui fait mal, c’est notre idéal de l’amour. L’ouvrage de Karig est issu d’un article qu’il avait publié dans les pages magazine du Süddeutsche Zeitung, où il plongeait ses lecteurs dans la relation ouverte d’un jeune couple, Jelena et Paul. Sur la page Facebook du quotidien, comme s’en souvient Karig, son texte avait suscité une tempête de protestations. Beaucoup avaient qualifié les protagonistes de « cas pathologiques », de « débiles » ou encore de « répugnants ». Les polyamoureux sont-ils, dans notre société, victimes de discrimination au même titre que les homosexuels ? « Il existe pour les personnes polyamoureuses un coming out, exactement comme pour les homosexuels », écrit Karig.
Il raconte dans son livre l’histoire d’un homme nommé Viktor qui se bat pour les droits des polyamoureux. Pour que, par exemple, « la polygamie volontaire et sérieuse soit légalisée comme une forme de mariage ». Si le mariage homosexuel est légal, pourquoi pas le mariage à plusieurs ?
Les polyamoureux gravitent autour de la communauté LGBT (lesbienne, gay, bisexuelle et transgenre). Cela tient peut-être au fait que les homos ont été les pionniers du comportement polyamoureux, au fait aussi que la bisexualité joue un grand rôle dans les relations polyamoureuses. Cela fait longtemps que les représentants des gender studies ne s’en prennent plus seulement à l’« hétéronormativité », au statut donc de l’hétérosexualité comme norme sociale, religieuse et juridique, mais également à la « mononormativité ». À travers l’histoire de la monogamie, écrit la sociologue Gesa Mayer dans un essai, se déploie « une double morale patriarcale et sexiste, qui pousse bien davantage les hommes que les femmes à ne pas être monogames ».
Christopher Ryan et Cacilda Jethá affirment que le polyamour a déjà été très répandu jadis – il y a un bon moment, il est vrai. Nos ancêtres du paléolithique et du mésolithique, soulignent-ils dans leur best-seller Sex at Dawn, auraient copulé à tout-va, mais pas de façon complètement indiscriminée : ils auraient pris leur plaisir avec beaucoup de personnes en parallèle, mais des personnes qu’ils connaissaient bien. Parce que, d’après cette thèse, ils auraient vécu en hordes dans lesquelles ils partageaient tout, même le sexe. Ryan et Jethá s’en prennent à ce qu’ils nomment le récit standard de la biologie évolutive : l’idée selon laquelle la monogamie est naturelle à l’homme. Selon eux, nous réprimons nos pulsions, nous sommes « en guerre contre nos aspirations érotiques ». Car la monogamie ne se serait développée qu’à partir du moment où l’homme serait devenu sédentaire, il y a quelque dix mille ans. Jusque-là, la question de savoir qui avait engendré qui n’avait pas d’importance, la horde se serait occupée collectivement des enfants.
Aujourd’hui, à en croire Ryan et Jethá, l’être humain s’éloignerait de nouveau de plus en plus des structures familiales classiques – pour aller « peut-être vers un type de groupement qui rappelle notre lointain passé ». De fait, dans beaucoup de familles recomposées cohabitent demi-frères et demi-sœurs, pères et mères nourriciers.
L’ouvrage de Ryan et Jethá est une lecture à la fois plaisante et dérangeante, qui, une fois achevée, n’est pas sans évoquer la chanson du Berlinois Funny van Dannen : « Je ne veux pas devenir un bonobo, ce serait trop monotone, nous devrions essayer de devenir des hommes, car des singes, nous le sommes déjà. » Aux États-Unis, Sex at Dawn s’est vendu à 300 000 exemplaires. Il a été présenté comme la « bible du polyamour ». C’est un livre « très inspirant », juge le biologiste de l’évolution Thomas Junker, mais, sur le plan scientifique, il y trouve beaucoup de choses très hasardeuses. « Il est plutôt invraisemblable que, pour des raisons biologiques, l’amour libre s’établisse comme nouvelle norme. »
À 59 ans, Junker se souvient de ses propres tentatives de jeunesse pour être avec plusieurs femmes en parallèle ; il y a quelques mois, il a publié un livre sur le sujet, « La nature cachée de l’amour » (7). Quel modèle amoureux correspond donc à notre nature ? « Cela dépend », estime Junker. L’humain n’est pas rivé à un modèle unique, les stratégies amoureuses évoluent au cours d’une vie.
« Selon que l’on est jeune ou vieux, beau ou laid, riche ou pauvre, en forme et talentueux ou malade et peu doué, les options ne sont pas les mêmes. » L’humain est relativement libre, mais certaines choses lui sont plus faciles que d’autres. « Nous sommes capables de développer de stupéfiantes aptitudes sous l’eau, en apnée, mais si nous voulons nager avec les dauphins nous allons finir par manquer d’oxygène. Il n’en va pas autrement avec le sexe : nous pouvons beaucoup, mais jamais nous n’aimerons comme aiment les bonobos. »
Quand bien même la société aurait changé au cours des dernières décennies, le désir, lui, n’évolue que très lentement. « Lorsqu’une espèce animale mène un type d’existence assez stable pendant de nombreuses générations, des caractéristiques physiques et des comportements apparaissent pour s’y adapter », explique Junker. Un exemple : « La jalousie, qui, à l’époque des tests de paternité et de l’indépendance économique des femmes, perd une partie de sa raison d’être. » Notre vie sexuelle réelle, d’après lui, aurait toujours du retard : « Le matériel né de l’évolution – notre corps, nos désirs, nos réactions – suit tant bien que mal la réalité de la vie. Il reflète ce qui était bon pour nos arrière-arrière-arrière-grands-parents. »
On pourrait dire que la réalité s’est transformée – et, dans son sillage, notre idéologie, notre volonté rationnelle –, mais que notre corps demeure notre ancien corps. Il exige une relation de confiance à deux – et des aventures occasionnelles.
— Cet article est paru dans Der Spiegel le 5 mars 2017. Il a été traduit par Baptiste Touverey.