Roman-photo

La romancière et journaliste Helena Janeczek a passé cinq ans dans les photographies, lettres et autres archives pour redonner vie à la photographe Gerda Taro, compagne du légendaire photoreporter Robert Capa. Le résultat ? « Très beau », admire Roberto Saviano dans l’hebdomadaire L’Espresso. L’histoire ? Née Pohorylle, dans une famille de la bourgeoisie juive polo­naise d’Allemagne, Gerda s’exile à Paris après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, en 1933. Là, à 23 ans, elle rencontre un réfugié hongrois qui s’appelle encore Endre Friedmann. Elle devient son agent, lui invente un pseudonyme, Robert Capa, et une identité de photographe américain connu outre-Atlantique pour mieux convaincre les rédactions. Elle aussi change de nom ; ensemble, ils partent couvrir la guerre civile espagnole, inventant la photo­graphie de guerre moderne. La célèbre image « Mort d’un milicien », attribuée à Capa, serait ainsi de Taro, qui mourut à 27 ans, fauchée par un char russe sous les bombardements franquistes. Cette femme libre, « qui pour Hemingway était une “putain”, était pour Louis Aragon et Pablo Neruda – qui écrivirent ensemble un éloge à sa mémoire – une “héroïne” », écrit Laura Zangarini dans le quotidien Corriere della Sera.

Dompter le bureau

Avez-vous déjà entendu parler du Blue Monday ? C’est le jour censé être le plus déprimant de l’année. Il a été fixé au troisième lundi de janvier. Le livre de Caroline Webb est paru outre-Manche au début de 2016 et plusieurs journaux n’ont pas manqué de se demander s’il n’était pas la solution pour rendre cette journée maudite heureuse malgré tout.

Passer une bonne journée au ­bureau, c’est possible : force est de constater que le titre du livre de Webb est trompeur. Il aide certainement à réaliser ce qu’il annonce, mais il fait beaucoup plus. Ce n’est pas un simple manuel de développement personnel ; c’est une mine pour comprendre comment nous fonctionnons au quotidien. Webb s’appuie sur les études les plus sérieuses en psychologie et en neurosciences (les travaux de Daniel Kahneman, notamment), mais aussi sur son expérience de consultante et de coach en entreprise. « C’est l’un des livres les plus documentés que j’aie lus depuis longtemps », estime Nancy Collamer dans le magazine Forbes.

Passer une bonne journée au ­bureau donne des conseils de bon sens : ne pas se laisser distraire sans cesse par ses courriels, faire du sport et bien dormir, par exemple (car, contrairement à ce que prétendent certains, sacrifier son sommeil n’a jamais aidé à mieux travailler, c’est comme être ivre en permanence). Elle invite ­aussi à dresser une liste d’objectifs. Celle-ci doit être le plus longue et le plus détaillée possible (quitte à diviser un gros objectif en plusieurs petits), car barrer chaque tâche une fois qu’elle est accomplie procure une satisfaction immédiate et encourage à poursuivre son effort.

Les pauses sont indispensables. Webb suggère de ne jamais rester plus de quatre-vingt-dix minutes sans s’aérer l’esprit ni bouger. Pourquoi quatre-vingt-dix ­minutes ? Parce que c’est la durée au-delà de laquelle l’atten­tion faiblit nécessairement. Elle invite à toujours faire une seule chose à la fois sous peine de perdre en effi­cacité. Selon elle, les gens qui ­affirment être « multi­tâches » sont des menteurs : « Ironiquement, les résultats des recherches indiquent que ceux qui ont le plus confiance dans leur capacité à faire plusieurs choses à la fois sont en réalité les pires dans ce domaine. »

Ce qui est fascinant avec cet ouvrage, c’est qu’il aide à comprendre comment fonctionne le cerveau pour mieux s’en servir ensuite. On y découvre que le bonheur peut se construire grâce à certaines techniques (chanter une chanson qu’on aime, par exemple). De la pensée positive, mais pas béate. Comme le note Webb, si les pessimistes ne sont guère efficaces, les optimistes aveugles risquent eux aussi de craquer en constatant que leurs convictions ne se réalisent pas immédiatement. La clé, c’est « l’idéalisme réaliste ».

Montaigne, le bourgeois gentilhomme

Les Britanniques sont, on le sait bien, dotés d’une hyperacuité en matière de classifications sociales. Voici que la traduction en anglais d’une épaisse biographie de Montaigne par Philippe Desan leur donne l’occasion d’exercer leurs talents au détriment de notre malheureux Gascon. Le résultat est sans ambiguïté : à leurs yeux, Montaigne était un arriviste bon teint doublé d’un snob !

La famille Eyquem avait fait fortune dans le commerce du hareng à Bordeaux. Mais ce n’était pas ­assez ; il lui fallait encore, explique Patrick Murray dans le Times Lite­rary Supplement, « transformer la richesse matérielle en quelque chose de plus substantiel et de plus durable : le pouvoir politique ». L’arrière-grand-père, Grimon, avait gravi la première marche de l’échelle sociale en ­devenant propriétaire de la « terre noble » de Montaigne. Le fils était passé de « noble de papier » à « homme noble ». Le petit-fils, étape décisive, s’était extrait de la « mercadence » au bénéfice des armes et de la magistrature. Pour Michel, l’arrière-petit-fils, l’affaire était quasiment pliée : déjà noble « par prescription » (après cent ans de semi-noblesse, on n’était plus considéré comme roturier), il ne lui restait qu’à le devenir « par réputation » – et les Essais n’y ont pas peu contribué : « L’ouvrage avait pour but de démontrer que son auteur possédait les attributs cultu­rels du rejeton d’une famille noble. D’où la page de titre soigneusement compo­sée pour focaliser l’attention non pas sur le texte, mais sur l’auteur – non pas Michel Eyquem, mais “messire Michel, Seigneur de Montaigne, Chevalier de l’ordre du Roy, et Gentilhomme ordinaire de sa chambre”.

Montaigne s’était débarrassé du nom de famille originel pour pouvoir se présenter comme un membre de la noblesse terrienne. Il était à sa façon un prototype du bourgeois gentilhomme de Molière », écrit l’historien anglais Jonathan Rée dans la Literary Review, avant d’ajouter, touche finale, que Michel avait été jusqu’à ­munir Montaigne « d’une muraille et de tours pour donner à sa maison l’allure d’un château fort ».
La stratégie finit par payer : le 25 octobre 1571, Montaigne ­reçoit une lettre du roi Charles IX l’informant qu’il le recevait dans son ordre de Saint-Michel, distinction réservée à la meilleure noblesse, dont quelques représentants ont tordu le nez en appre­nant cette insolite promotion.

Mais la vanité sociale n’était pas le seul moteur du Gascon. Montaigne, précise Jonathan Rée, « appartenait à cette classe arriviste des négociants méridionaux qui mettaient à contribution leur capital nouvellement acquis pour se doter d’une position de prééminence dans l’administration et dans la société ». Il avait commencé par la magistrature « avec l’espoir que la pratique de la loi l’aiderait à s’insérer dans les rangs de la noblesse. Mais il n’y avait gagné ni réputation ni succès ; quand son père est mort, en 1568, sa carrière était à l’arrêt ».

Ce sont les Essais qui viennent tirer leur auteur de ce mauvais pas. « Le très célèbre “Au Lecteur” (1580) était spécifiquement destiné à Henri III, souligne Adam Gopnik dans The New Yorker : Montaigne s’était débrouillé pour remettre personnellement au roi un exemplaire des Essais. Quand il a su que celui-ci avait apprécié l’ouvrage, il en a conclu aussitôt qu’il avait toutes ses chances d’être nommé ambassadeur ­auprès du Saint-Siège ». Pendant des ­années, Montaigne l’auteur fera la courte échelle à Montaigne l’ambitieux, et son ouvrage évoluera au gré des circonstances et des nécessités politiques. Une stratégie pleinement assumée, juge Theodore Dalrymple dans le magazine First Things : « Montaigne se faisait une conception de lui-même très éloignée de celle que nous avons de lui, c’est-à-dire celle d’un homme qui s’est retiré du monde pour se livrer à une quête désintéressée de la ­vérité. S’il écrivait dans une tour, ce n’était pas une tour d’ivoire, sauf tard dans sa vie. Montaigne était un parlementaire, un administrateur, un soldat, un fonctionnaire, un courtisan avant d’être un philosophe… »

L’objectif n’est cependant atteint qu’en partie. Montaigne a certes navigué avec talent entre Cathe­rine de Médicis, Henri III, Henri de Guise et Henri IV ; il a joué les intermédiaires entre les réformistes et les ligueurs ; il a exercé, fait rarissime, un double mandat comme maire de Bordeaux. Mais il a connu aussi bien des déconvenues. Le poste d’ambassadeur auprès du Saint-Siège, qu’il espérait si fort qu’il était allé faire des salamalecs à Rome, lui échappe au dernier moment au profit d’un seigneur beaucoup plus titré, Paul de Foix. Les ultracatholiques de la Ligue trouvent que Montaigne le négociateur en fait trop pour les protestants et l’embastillent « par représailles » ; après vingt-quatre heures terrifiantes, il est libéré grâce à l’intervention de la reine mère.

Comme maire de Bordeaux, on lui reproche de n’avoir pas fait grand-chose, ou d’avoir penché pour la Réforme, ou d’avoir trop œuvré en faveur des marchands de vin, ou surtout d’avoir fui la ville lors d’une épidémie de peste. D’ailleurs, Adam Gopnik insinue que c’est par dépit et peut-être même par peur qu’il a abandonné la vie publique pour la vie littéraire : « C’était un arriviste plutôt qu’un aristocrate ; il s’est ­retiré dans sa tour autant par crainte que par sagesse, après s’être fait ballotter, et parfois même submerger, par les remous de la politique française. »

En fait, socialement parlant, l’échec le plus pénible pour Montaigne est tout autre. C’est de n’avoir pas engendré d’héritier mâle. Personne pour porter les armoiries péniblement ­acquises et dont il était si fier. Mais, une fois de plus, voilà que les Essais viennent à sa rescousse. À eux de perpétuer leur auteur, « sans qu’il ait à s’en remettre au bon vouloir d’hypothétiques descendants », commente Patrick Murray.

Constamment révisé et augmenté à travers cinq éditions (dont une posthume) s’étalant sur quinze ans, l’ouvrage évolue en même temps que son auteur. S’il a pu servir initialement « à apporter la preuve incontestable de la noblesse de Montaigne », écrit Theodore Dalrymple, il poursuit avec le temps un objectif autrement plus noble : « La mise en lumière de la vision que le philosophe français avait de lui-même ».

Deutsche Chateaubriand

En Allemagne, Chateau­briand n’est guère plus qu’un nom. Et encore : un nom qui prête à confusion. « Pour beaucoup, il évoque plutôt une grosse pièce de bœuf que ce François-­René de Chateaubriand qui, en France, est aussi célèbre que Goethe chez nous », s’amuse le romancier Karl-Heinz Ott dans Die Zeit. Son œuvre n’est que très partiellement traduite et même ses Mémoires d’outre-tombe ne sont disponibles qu’en version abrégée. Est-ce sur le point de changer ? Même pas. Ses ­fameux souvenirs viennent bien d’être réédités outre-Rhin, mais dans une traduction qui remonte à un demi-siècle et ne reprend que la moitié tout au plus du texte original.

Faut-il s’en indigner ? Ott ne le pense pas. Il est vrai que l’écrivain fut le modèle du jeune Victor Hugo (qui, comme on sait, voulait être « Chateau­briand ou rien »), que Gustave Flaubert lui voua une grande admiration, que Marcel Proust n’aurait sans doute pas écrit sa ­Recherche sans le grand précédent des Mémoires. « Même Roland Barthes s’est demandé si, en lisant Chateaubriand, on n’était pas contraint d’oublier tout le XXe siècle », rappelle Ott. Il n’empêche que les Mémoires d’outre-tombe présentent des longueurs, notamment « dans leurs digressions historiques et généalogiques », regrette-t-il.

Mais une autre raison, plus ­décisive encore, explique la rela­tive imperméabilité du public ­allemand à notre grand écrivain : son style. Chateaubriand a une langue superbe, d’une ­clarté toute classique et, en même temps, très poétique, impossible à rendre en allemand. D’ailleurs, note Ott, Chateaubriand avait lui-même bien perçu cette diffi­culté. Il écrit dans ses Mémoires : « Le style n’est pas, comme la pensée, cosmopolite : il a une terre natale, un ciel, un soleil bien à lui. »

À l’heure du polyamour

D’après la comédienne Scarlett ­Johansson, le mariage est une belle idée romantique, mais être marié ­demande, en réalité, beaucoup de travail et de grands efforts. « Je ne pense pas que mener une vie monogame soit naturel », dit-elle. La fidélité ne correspondrait pas à nos instincts. Une affirmation osée et courageuse ? Il y a quelques années peut-être. Aujourd’hui, la monogamie est attaquée de toutes parts. À 32 ans, Johansson en est déjà à son second mariage. Une union qui depuis quelques semaines, à en croire certaines rumeurs, battrait de l’aile (1).

Cela fait longtemps que les cinéastes et les écrivains, les essayistes et les ­savants cherchent le bonheur hors de la traditionnelle relation à deux. You Me Her [Toi, moi et elle], c’est ainsi que s’intitule une nouvelle série Netflix dans laquelle un couple expérimente l’idée d’un partenaire supplémentaire. En ­Allemagne, le réalisateur Tom Tykwer a été parmi les premiers à porter le sujet à l’écran. Son film Drei [« Trois »] comporte un happy end dans lequel on voit deux hommes et une femme ensemble dans un lit. Dans les romans des Berlinoises Olga Grjasnowa et Ronja von Rönne, les personnages masculins aussi bien que ­féminins vivent dans des relations à trois ou quatre comme si cela allait de soi.

Et voici, enfin, trois essais qui abordent ce modèle des relations ouvertes : Sex at Dawn [« Le sexe à l’aube »], un best-seller américain dans lequel le psychologue Christopher Ryan et la psychiatre ­Cacilda Jethá décrivent la vie amoureuse prétendument hypersexualisée de nos ancêtres (2) ; Wie wir lieben. Vom Ende der Monogamie, du journaliste allemand Friedemann Karig, qui a recueilli des histoires d’amour contemporaines non monogames ; et Future Sex, de la journaliste américaine Emily Witt, enquête où elle se met en scène dans une orgie à San Francisco ou dans l’univers de Google et Facebook, d’Uber et Airbnb. (3)

On serait tenté de penser que l’économie collaborative a atteint la sphère des relations intimes : on partage les voitures, les appartements – et désormais les partenaires. Et, comme pour tout phénomène qui devient populaire, un concept facile à retenir a été trouvé : le polyamour.

 

Le mot, composé du grec polys et du latin amor, sonne bien, si bien que de plus en plus de gens l’emploient. À Berlin, il est devenu hypertendance de se qualifier de polyamoureux. C’est « déjà presque un mode de vie », esti­mait récemment le comédien Mark Waschke dans une interview. Et pas seulement à Berlin : dix-sept villes allemandes proposent ce qu’on appelle des réunions pour polyamoureux, au cours desquelles se retrouvent des personnes qui aiment plusieurs autres personnes – non pas en secret, mais ouvertement, avec l’accord de toutes les parties prenantes.

Pourquoi le modèle de l’amour libre fascine-t-il de nouveau, cinquante ans après 1968 ? Cela tient peut-être au fait que la morale chrétienne a encore perdu un peu plus de son influence, qu’un mariage sur trois en Allemagne débouche sur un divorce, que près d’un Allemand de moins de 40 ans sur deux actuellement en couple est déjà allé voir ailleurs. Mais ce qui est sûr, c’est que la monogamie ne peut plus fonctionner. Deux raisons plaidaient depuis des temps immémoriaux pour le modèle de la relation à deux : du point de vue des hommes, une paternité certaine, du point de vue des femmes, l’aide assurée pour élever les enfants. Aujourd’hui, ces deux raisons sont caduques, grâce aux tests de paternité et aux prestations sociales de l’État. Sans même parler du fait que beaucoup de mères pourvoient très bien toutes seules à leurs besoins, parce qu’elles font plus d’études et qu’elles sont plus nombreuses à travailler.

« Le polyamour a le potentiel de bouleverser l’image traditionnelle des sexes », remarque le sociologue Christian Klesse, qui étudie les mouvements politiques et la politique des sexes. Il occupe une chaire à Manchester et s’intéresse au polyamour depuis la fin des années 1990. Un groupe de poly­amoureux peut être constitué de trois, quatre personnes ou davantage, et tous les partenaires n’ont pas nécessairement de relations sexuelles entre eux. Souvent se constituent des constellations à trois avec une femme et deux hommes. « Cela fait voler en éclats les vieilles formes de masculinité, même si les deux hommes ne deviennent pas intimes. »

Plus ou moins consciemment, les polyamoureux fondent leur modèle de vie sur l’idée que les désirs masculins et féminins seraient identiques – et se perçoivent comme des éléments d’un grand mouvement de libération. Le livre La Salope éthique passe pour le manifeste fondateur du mouvement (4). Il a été écrit par deux femmes, Dossie Easton et ­Janet Hardy. Rien que le titre est tout un programme. Parce qu’il suggère d’emblée l’idée qu’on peut avoir des relations amoureuses avec beaucoup de personnes à la fois, tant qu’on reste honnête avec elles. Et parce qu’il se focalise sur les femmes. Le polyamour est un projet féministe.

Dans son ouvrage Unspeakable Things, la féministe britannique Laurie Penny raconte avoir eu de nombreuses relations non monogames (5) : « Si nous voulons que les femmes soient libres, nous ne pouvons plus nous référer à l’amour romantique. » On discute souvent du fait que notre société transforme les femmes en objets sexuels, écrit Penny, beaucoup plus rarement du fait qu’elle les transforme aussi en objets d’amour. « À peu près toutes les figures féminines d’à peu près toutes les histoires qu’ont écrites ou imaginées les hommes sont des objets d’amour : des créatures créées ad hoc pour jouer un rôle dans l’histoire grandiose de quelqu’un d’autre. »

 

De nombreuses femmes, d’après Klesse, partagent la conception de Penny, selon laquelle le polyamour, pour les femmes, est une décision ­politique, « l’affir­mation d’une autonomie à l’intérieur d’une société où les relations érotiques sont organisées autour des privilèges masculins ». Au sein des ­communautés de polyamoureux, hommes et femmes se rencontrent d’égal à égal, et, même vis-à-vis du monde ­extérieur, les femmes constituent une part visible.

Les discussions sur ce que les partenaires attendent les uns des autres, sur ce qu’ils se permettent et s’interdisent, sur ce qui leur fait plaisir et ce qui les ­angoisse, sont fondamentales pour les relations polyamoureuses. « Cela nécessite une grande compétence émotionnelle et communicative », estime Klesse. Compétence qui, en général, est ­plutôt l’apanage des femmes. « Rien qu’en cela, la masculinité hétéro­sexuelle s’en trouve métamorphosée. »

Celui qui ne peut pas y croire parce que le concept d’amour libre lui évoque des rêves de vieux messieurs, comme Hugh Hefner dans sa Playboy Mansion au milieu de ses bunnies, mais en aucun cas de jeunes femmes d’aujourd’hui, éclairées et sûres d’elles-mêmes, celui-là est victime, selon Penny, de présupposés culturels : « Le champ qui s’étend entre l’amour passionnel, éternel, consumant tout, et la baise décérébrée reste largement inexploré par les médias. » Nos conceptions seraient déformées par les clichés de l’époque post-hippie, « par l’image du macho des années 1960 à la chemise ouverte et aux fleurs dans les cheveux qui attire les femmes dans son lit sans avoir à songer à se lier ». Mais ça, ce n’est pas l’amour libre. « L’amour libre, c’est un amour sans possessivité et sans oppression. »

Ce qui est possible aujourd’hui : l’amour libre comme utopie féminine est le résultat de l’émancipation et aussi de la médecine reproductive. Quand on est autonome financièrement et qu’on n’a même plus besoin d’un partenaire pour avoir des enfants, on peut décider librement de ses relations amoureuses.

 

La journaliste américaine Emily Witt a constaté, lors de son trentième anniversaire, qu’elle se trouvait dans une situation désastreuse. Elle ­vivait comme un personnage de la ­série Sex and the City : jeune célibataire new-yorkaise, elle rencontrait régulièrement des hommes pour des relations sans lendemain, couchait aussi de temps en temps avec de bons amis à elle, mais continuait d’attendre bon an mal an le compagnon idéal. « Je concevais ma ­situation comme transitoire et destinée à finir quand l’amour ferait son apparition. » Elle a commencé une enquête sur les conceptions modernes de l’amour, comme le raconte son livre Future Sex.

Au départ, elle lit des livres ou des maga­zines et s’aperçoit que beaucoup de femmes ont le même problème qu’elle, que beaucoup sont seules sans l’avoir désiré, que, pour beaucoup, l’idéal du partenariat monogame passionné est inatteignable. « Ce qui rendait folles les femmes de mon entourage, c’était surtout l’idée, présentée comme évidente, que la relation solide constitue le nec plus ultra en matière de sécurité et de respect », écrit Witt.

Il y a quelques années, dans Pourquoi l’amour fait mal, qui a été abondamment commenté, la sociologue israélienne Eva Illouz proposait une explication (6) : la ­liberté sexuelle engendrerait des inégalités comparables à celles du capitalisme. Jadis, le statut social d’un homme se mesurait aussi à sa ­famille, aujourd’hui d’autres critères ont pris cette place – le sexe, par exemple. Les hommes peuvent encore fonder une famille à 50 ans, les femmes, elles, ne bénéficient pas d’autant de temps. Elles repoussent malgré tout le moment de fonder une famille pour faire des études et construire une carrière ; ensuite, il ne leur reste souvent plus que quelques années. Cela mène à une « domination émotionnelle » des hommes, car ils peuvent se laisser du temps et trouvent, de plus, sur Internet, une offre abondante de partenaires sexuelles potentielles. « Les femmes hétérosexuelles de la classe moyenne se retrouvent donc dans cette situation historique remarquable de pouvoir disposer de leur corps et de leurs sentiments plus souverainement que jamais auparavant et pourtant d’être de nouveau et d’une façon inédite dominées par les hommes », écrit Illouz.

Une analyse brillante. Pour autant, ­Illouz ne se résout pas à en tirer la conclusion qui s’impose : si l’idéal de la relation amoureuse à deux rend les femmes si malheureuses, peut-être ­devraient-elles y renoncer. Dans le livre de Witt, c’est exactement ce que fait l’une des amies de l’auteure : elle renverse les rôles entre les sexes, abandonne l’idée d’un petit ami stable et se contente de sexe sans lendemain.

Ce qui fait mal, ce n’est pas l’amour, écrit Friedemann Karig, ce qui fait mal, c’est notre idéal de l’amour. L’ouvrage de Karig est issu d’un article qu’il avait publié dans les pages magazine du Süddeutsche Zeitung, où il plongeait ses lecteurs dans la relation ouverte d’un jeune couple, Jelena et Paul. Sur la page Facebook du quotidien, comme s’en souvient Karig, son texte avait suscité une tempête de protestations. Beaucoup avaient qualifié les protagonistes de « cas pathologiques », de « débiles » ou encore de « répugnants ». Les poly­amoureux sont-ils, dans notre société, victimes de discrimination au même titre que les homosexuels ? « Il existe pour les personnes polyamoureuses un coming out, exactement comme pour les homosexuels », écrit Karig.

Il raconte dans son livre l’histoire d’un homme nommé Viktor qui se bat pour les droits des poly­amoureux. Pour que, par exemple, « la polygamie volontaire et sérieuse soit légalisée comme une forme de mariage ». Si le mariage homosexuel est légal, pourquoi pas le mariage à plusieurs ?

Les polyamoureux gravitent autour de la communauté LGBT (lesbienne, gay, bisexuelle et transgenre). Cela tient peut-être au fait que les homos ont été les pionniers du comportement poly­amoureux, au fait aussi que la bisexua­lité joue un grand rôle dans les relations polyamoureuses. Cela fait longtemps que les représentants des gender studies ne s’en prennent plus seulement à l’« hétéronormativité », au statut donc de l’hétérosexualité comme norme ­sociale, religieuse et juridique, mais également à la « mononormativité ». À travers l’histoire de la monogamie, écrit la sociologue Gesa Mayer dans un essai, se déploie « une double morale patriarcale et sexiste, qui pousse bien davantage les hommes que les femmes à ne pas être monogames ».

Christopher Ryan et Cacilda Jethá ­affirment que le polyamour a déjà été très répandu jadis – il y a un bon ­moment, il est vrai. Nos ancêtres du paléolithique et du mésolithique, soulignent-ils dans leur best-seller Sex at Dawn, auraient copulé à tout-va, mais pas de façon complètement indiscriminée : ils auraient pris leur plaisir avec beaucoup de personnes en parallèle, mais des personnes qu’ils connaissaient bien. Parce que, d’après cette thèse, ils auraient vécu en hordes dans lesquelles ils partageaient tout, même le sexe. Ryan et Jethá s’en prennent à ce qu’ils nomment le récit standard de la biologie évolutive : l’idée selon laquelle la ­monogamie est naturelle à l’homme. Selon eux, nous réprimons nos pulsions, nous sommes « en guerre contre nos ­aspirations érotiques ». Car la monogamie ne se serait développée qu’à partir du moment où l’homme serait devenu sédentaire, il y a quelque dix mille ans. Jusque-là, la question de savoir qui avait engendré qui n’avait pas d’importance, la horde se serait occupée collectivement des enfants.

Aujourd’hui, à en croire Ryan et Jethá, l’être humain s’éloignerait de nouveau de plus en plus des structures familiales classiques – pour aller « peut-être vers un type de groupement qui rappelle notre lointain passé ». De fait, dans beaucoup de familles recomposées ­cohabitent demi-frères et demi-sœurs, pères et mères nourriciers.

L’ouvrage de Ryan et Jethá est une lecture à la fois plaisante et dérangeante, qui, une fois achevée, n’est pas sans ­évoquer la chanson du Berlinois Funny van Dannen : « Je ne veux pas devenir un ­bonobo, ce serait trop ­monotone, nous devrions essayer de devenir des hommes, car des singes, nous le sommes déjà. » Aux États-Unis, Sex at Dawn s’est ­vendu à 300 000 exemplaires. Il a été présenté comme la « bible du poly­amour ». C’est un livre « très inspirant », juge le biologiste de l’évolution Thomas Junker, mais, sur le plan scientifique, il y trouve beaucoup de choses très hasardeuses. « Il est plutôt invraisemblable que, pour des raisons biologiques, l’amour libre s’établisse comme nouvelle norme. »

À 59 ans, Junker se souvient de ses propres tentatives de jeunesse pour être avec plusieurs femmes en ­parallèle ; il y a quelques mois, il a publié un livre sur le sujet, « La nature cachée de l’amour » (7). Quel modèle amoureux correspond donc à notre nature ? « Cela dépend », estime Junker. L’humain n’est pas rivé à un modèle unique, les stratégies amoureuses évoluent au cours d’une vie.

« Selon que l’on est jeune ou vieux, beau ou laid, riche ou pauvre, en forme et ­talentueux ou malade et peu doué, les options ne sont pas les mêmes. » L’humain est relativement libre, mais certaines choses lui sont plus faciles que d’autres. « Nous sommes capables de développer de stupéfiantes aptitudes sous l’eau, en apnée, mais si nous voulons nager avec les dauphins nous allons finir par manquer d’oxygène. Il n’en va pas autrement avec le sexe : nous ­pouvons beaucoup, mais jamais nous n’aimerons comme aiment les bonobos. »

 

Quand bien même la société aurait changé au cours des dernières décennies, le désir, lui, n’évolue que très lentement. « Lorsqu’une espèce animale mène un type d’existence assez stable pendant de nombreuses générations, des caractéristiques physiques et des comportements apparaissent pour s’y adapter », explique Junker. Un exemple : « La jalousie, qui, à l’époque des tests de paternité et de l’indépendance économique des femmes, perd une partie de sa raison d’être. » Notre vie sexuelle réelle, d’après lui, aurait toujours du retard : « Le matériel né de l’évolution – notre corps, nos désirs, nos réactions – suit tant bien que mal la réalité de la vie. Il reflète ce qui était bon pour nos arrière-arrière-arrière-grands-parents. »

On pourrait dire que la réalité s’est transformée – et, dans son sillage, notre idéologie, notre volonté rationnelle –, mais que notre corps demeure notre ancien corps. Il exige une relation de confiance à deux – et des aventures ­occasionnelles.
— Cet article est paru dans Der Spiegel le 5 mars 2017. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

La rédemption de l’éleveur

Charles Massy a repris l’élevage familial dans la région de Monaro, en Australie, à la mort de son père dans les années 1970. Les affaires marchent bien. Il vend la laine de ses mérinos aux grandes maisons de confection italienne. Mais plusieurs années consécutives de sécheresse, entre 1979 et 1983, l’endettent et le plongent dans la dépression. Massy finit par avoir une révélation : « La terre, les sols, la végétation, les micro-organismes et les autres êtres vivants sont adaptés » à ces conditions climatiques extrêmes, écrit-il dans Call of the Reed Warbler. Il retourne à l’université, où il obtient un doctorat en écologie humaine. Et se convertit à l’écopâturage. Massy passe ensuite huit ans à écrire chaque matin avant de commencer sa journée sur l’exploitation. Call of the Reed Warbler est « le récit d’une rédemption après des générations de péché », écrit Tim Flannery dans l’Australian Book Review. En s’appuyant sur des études de cas et des travaux scientifiques, Massy dresse un portrait des pratiques agricoles actuelles, passées et futures de son pays, rejetant les habitudes de ses ascendants, de ses collègues, de ses amis et surtout les siennes. Il rappelle que les colons, pour faire paître leur bétail, se sont débarrassés des Aborigènes, des forêts, des « vermines », puis ont dû faire plier le sol lui-même. « Si nous ne nous défaisons pas de la mentalité mécanique européenne, nous continuerons à violenter la terre », assure-t-il.

Freud 100 ans après

Le prétexte de ce dossier est la parution aux États-Unis d’une nouvelle biographie de Freud. Son auteur, ­Frederick Crews, est un ancien passionné de ­psychanalyse qui a viré sa cuti. Un peu comme certains anciens communistes, il brûle ce qu’il a adoré. Au fil du temps, il est devenu le chef de file des Freud bashers, contribuant lui-même aux ­recherches qui ont abouti à déboulonner la statue du Commandeur. On ne peut que conseiller la lecture de son ouvrage, Unauthorized Freud, hélas non traduit en français (1). Le premier article que nous publions est signé Louis Menand, un professeur de littérature de Harvard. Il développe une critique mesurée du livre de Crews, donnant au lecteur les clés pour comprendre sereinement la ­signification des Freud wars. Le second est signé de Crews lui-même : c’est une critique ironique d’une biographie de Freud publiée par la psychanalyste française Élisabeth Roudinesco. Nous publions aussi un certain nombre d’encadrés qui permettent au lecteur de se faire une idée plus précise de la pensée et de la pratique de Freud.

 

Dans ce dossier :

Courage, lisons !

L’accablement du lecteur face au déferlement de livres est un phénomène presque aussi vieux que la lecture. Au IIIe siècle av. J.-C., le sombre rédacteur de l’Ecclésiaste gémit déjà : « On n’en finit pas de faire des livres. » Plus tard, le non moins sombre Schopenhauer confirme : « Ce serait une bonne chose d’acheter des livres, si du moins on pouvait acheter en même temps le temps pour les lire. » Les statistiques lui donnent raison : le nombre de grands lecteurs déclarant lire au moins vingt livres par an a été divisé par deux entre 1973 et 2008.

Pourtant, celui que le découragement concerne le plus directement, ce n’est pas le lecteur mais l’auteur. « La Bovary ne va pas raide, en une semaine deux pages !!! Il y a de quoi quelquefois se casser la gueule de découragement », se lamente ainsi le pauvre Flaubert, surpris au beau milieu d’un de ces coups de mou que Maine de Biran, pourtant peu porté sur le doute, éprouvait aussi : « J’ai eu, au sujet de cet écrit, des alternatives singulières de contentement et de dégoût. »

Un découragement omniprésent mais protéiforme. Pour André Gide, « il arrive toujours un moment, et qui précède d’assez près celui de l’exécution, où le sujet semble se dépouiller de tout attrait, de tout charme, de toute atmosphère ; même il se vide de toute signification, au point que, désépris de lui, l’on maudit cette sorte de pacte ­secret par quoi l’on a partie liée, et qui fait que l’on ne peut plus sans reniement s’en dédire. N’importe ! on voudrait lâcher la partie…. » Gide a de la chance de n’éprouver cette sensation qu’une fois, lors du passage à l’acte. D’autres écrivains, Théophile Gautier par exemple, éprouvent plutôt une démotivation chronique : « Je me lève à 7 h 30, ça me mène à 11 heures. Alors je traîne un fauteuil, je mets sur la table le papier, les plumes, l’encre, le chevalet de torture ; et ça m’ennuie. Ça m’a toujours ennuyé d’écrire, et puis c’est si inutile ! »

Et ceux qui ont tout de même pu noircir quelques pages sont aussitôt confrontés à cette nouvelle épreuve décourageante : leur relecture. « Relire c’est se suicider », dit Jules Renard. Difficile pour la plupart des auteurs d’échapper à ce sentiment qu’évoque François Villon : « Ce nonobstant qu’oncques rien ne valus. »

Si, du moins, l’œuvre terminée la torture prenait fin. Mais pas du tout. Les frères Goncourt dissèquent le problème, avec un désespoir qui ferait sangloter Attila : « Ce rude et horrible débat contre l’anonyme, toutes ces stations dans l’indifférence ou l’injure, ce public cherché et vous échappant, cet avenir vers lequel nous marchions résignés, mais souvent désespérés […]. Ah ! cette agonie muette, intérieure, sans autres témoins que l’amour-propre qui saigne et le cœur qui défaille ! »

Le succès, toujours possible, offrirait-il un remède ? Hélas, répondent les Goncourt, ce n’est qu’un mirage : « Après avoir souffert du doute de l’œuvre, on a encore à souffrir du doute de son succès. […] Toutes les amertumes de cette vanité des lettres, où le journal qui ne parle pas de vous vous blesse, et celui qui parle des autres vous ­désespère. » Non, l’antidote principal au découragement de l’auteur, c’est l’espoir que le lecteur ait toujours le ­courage de (le) lire.

Les meilleures ventes en Russie – Un goût pour les valeurs sûres

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La rentrée littéraire a marqué le retour en grâce de Viktor Pelevine, figure de proue des lettres russes depuis les années 1990. iPhuck 10 « est son meilleur roman des dix dernières années », assure le site Meduza. Dénommé Porphiri Petrovitch (comme l’enquêteur de Crime et châtiment, de Dostoïevski), le personnage principal est un algorithme littéraire et policier. Économe en action, ce roman situé à la fin du XXIe siècle donne lieu à de « vastes essais conceptuels » sur l’intelligence artificielle et son interaction avec l’humain, sur la fin de la sexualité traditionnelle et sur l’art contemporain. Bien qu’« austère et rude », ce roman d’idées est « étrange, profond et émouvant », relève Meduza.

Témoin de l’appétence des Russes pour les romans d’anticipation, 1984, de George Orwell, figure également dans le classement. Pas étonnant dans un pays qui n’a connu qu’une brève parenthèse démocratique après l’effondrement de l’URSS. C’est le signe que les lecteurs russes s’intéressent à la politique, également au cœur de « Juin », de Dmitri Bykov, qui a reçu un accueil très enthousiaste des critiques. Ce roman-triptyque établit un parallèle entre les années 1939-1941 et la Russie d’aujour­d’hui. L’extrême « tension » qui règne dans ce texte donne l’impression de l’« imminence de la catastrophe », souligne le quotidien en ligne Gazeta.ru.

En dépit de ce tropisme sombre, les Russes ne boudent pas les lectures plus divertissantes, comme le montre l’engouement pour le roman en deux volumes d’Alexandra Marinina, « La rançon du succès ». Ex-lieutenant-colonel de police spécialisée en criminologie, Marinina est celle par qui le polar est arrivé en Russie. Depuis un quart de siècle, elle publie un ou deux romans par an. Sa consœur Tatiana Ousti­nova lui emboîte le pas : dans le métro moscovite, « une voyageuse sur deux » lit actuellement son dernier roman noir, « L’Attrac­tion terrestre », repérable à sa couverture violette, rapporte un lecteur sur le site ReadRate.

Les romans à l’eau de rose sont aussi très prisés : le succès en Russie de l’Américaine Sarah Jio ne se dément pas. Dans la même veine, « Quand je reviendrai, sois là », d’Elchin Safarli. Ce trentenaire, né en Azerbaïdjan, a déjà à son actif une dizaine de romans populaires dans tout l’espace postsoviétique. Il fait son entrée dans un palmarès qui se renouvelle peu au fil des ans. À l’image de la vie politique : Vladimir Poutine, qui dirige le pays depuis dix-huit ans et a eu 65 ans en octobre, devrait briguer un nouveau mandat en mars 2018. Aucun changement ne semble se profiler à l’horizon.

Les pacifistes ont-ils gagné ?

En 1928, les 63 pays signataires du pacte Briand-Kellogg s’en­ga­geaient à bannir la guerre, et cette décision s’est révélée, malgré un conflit mondial, très efficace, assurent les professeurs de droit Oona A. Hathaway et Scott J. Shapiro dans The Internationalists. L’historien David Stevenson, dans la Literary Review, est l’un des plus enthousiastes à propos ce livre provocateur, regrettant seulement que « l’exagération affaiblisse le propos ». Stephen M. Walt, professeur de relations internationales, considère, dans Foreign Policy, qu’il est fondé sur une erreur de logique digne d’étudiants de premier cycle. « Hathaway et Shapiro méritent la médaille du courage intellectuel pour avoir osé avancer une thèse qui contredit à ce point ce que pensent presque tous les experts des relations internationales, écrit pour sa part l’historien Max Boot dans The New York Times. Mais, leur thèse, bien qu’étayée par des pages érudites, n’est pas convaincante. »

Selon Hathaway et Shapiro, le pacte Briand-Kellogg aurait ­fourni l’impulsion décisive à la création d’un nouvel ordre mondial ­excluant le recours à la guerre à des fins politiques. Ils concèdent cependant que la mise au point de l’arme nucléaire et la diffusion de la démocratie et du libre-échange ont contribué au changement de comportement des États dans la seconde moitié du XXe siècle. Mais difficile de savoir ce qui a eu le plus d’impact. « Il est possible que le traité de paix “explique” en partie le déclin de la guerre, mais dans quelle proportion ? 60 %, 25 %, 3 % ? » critique Walt.