Vertige de l’inceste

Un auteur anonyme, l’inceste comme thème central, une publication initiale par Farrar, Straus & Giroux, éditeur de T. S. Eliot et de Jonathan Franzen, et une traduction dans de nombreuses langues : Jours d’inceste rassemble tous les ingrédients de l’événement littéraire.

Mais face à l’autobiographie de cette Américaine violée par son père de ses 3 ans à ses 21 ans, la presse anglophone, première à la découvrir cet été, est divisée. Certains critiques ont d’ailleurs préféré botter en touche. Le quotidien canadien The Globe and Mail, par la voix de Zosia Bielski, se concentre sur l’inceste en tant que phénomène de société. Au Royaume-Uni, Sarah Young, dans The Independent, s’attarde sur l’anonymat de l’auteure. Son témoignage (véridique ou non) dérange. Et il ne peut en être autrement.

La « prose solide » de Jours d’inceste, selon Lisa Schwarzbaum du magazine Newsweek, le différencie de la plupart des chroniques d’enfants violés. Ses descriptions graphiques d’abus sexuels et de tortures aussi. « Mais l’utilisation d’un langage pornographique dans les scènes de viol, y compris les scènes de viol d’enfant, est légèrement moins choquante que le fait que personne n’ait jamais tiré l’auteure de cette situation », rappelle Rich Smith dans l’hebdomadaire américain The Stranger. Au fil des pages, le lecteur n’attend qu’une chose : qu’un adulte ouvre les yeux et sauve cette fillette.

Mais il est aussi troublé par les émotions ambivalentes qu’elle révèle à l’âge adulte. « Je voulais qu’il me trouve sexy. Et je voulais sauvagement mutiler son corps et le jeter aux chiens », écrit-elle à propos de son père et violeur. L’auteure décrit la « pure douleur » provoquée par leurs rapports, la honte aussi. Elle explique aussi avoir parfois délibérément séduit son bourreau. « Elle en vient à considérer le sexe comme un superpouvoir, le seul moyen de se protéger de ceux qui voudraient lui faire du mal », souligne Dwight Garner dans The New York Times. « Je n’avais pas peur des pirates de l’air comme ma mère, écrit-elle, parce que, dans ma tête, je n’aurais qu’à coucher avec eux et ils arrêteraient de détourner l’avion. »

L’expérience du plaisir semble être devenue pour elle une ­façon de survivre, si bien qu’elle avoue aussi être excitée par l’écriture des scènes de sexe avec son père et par son dernier petit ami qui recrée les tortures de son enfance. Garner remarque d’ailleurs qu’elle « donne l’impression de chercher à émoustiller le lecteur ». Ce dernier se retrouve témoin et voyeur. Mais, contrairement à la fillette dont il découvre l’histoire, n’était-il pas consentant en ouvrant ce livre ?

Sois cool, résiste !

Le mot « cool » est si cool qu’il transcende les géné­rations. Présent ­depuis des décennies dans le vocabulaire des Français, il qualifie aussi bien la dernière paire de lunettes vintage que les Beatles. Depuis les années 1980, il désigne tout ce qui est populaire et à la mode, et ce des deux côtés de l’Atlantique. C’est pourtant un tout autre sens qu’il avait à l’origine aux États-Unis.

Dans The Origins of Cool in Postwar America, Joel Diner­stein, professeur de civilisation américaine à l’université de Tulane, aborde ce concept sous l’angle « de la théorie, de l’histoire et de la culture populaire », précise Megan Volpert dans le magazine en ligne Popmatters. Il montre que le cool n’est pas juste un style, mais une « philosophie incarnée », ancrée dans un contexte générationnel bien particulier, note David Brooks dans The New York Times. « Le cool était avant tout une forme de résistance et de rébellion, un rejet de l’innocence et de l’optimisme de l’après-guerre. Le concept est né au sein de la culture noire, chez des gens qui devaient endurer les humiliations du racisme sans perdre leur calme et qui ne voyaient pas comment leur situation pouvait s’améliorer. »

« Dans son dictionnaire de l’argot publié en 2009, le musi­cien de rock et écrivain Max ­Décharné fait remonter l’origine du mot au morceau de jazz How You Gonna Keep Kool ? enregistré par un groupe obscur appelé les Georgia Melodians en 1924 », rappelle John Harris dans Prospect. Pour Dinerstein, le premier à incarner le cool est cependant le saxophoniste Lester Young vingt ans plus tard. Ce jazzman que Billie Holiday avait baptisé « Prez » (pour « président »), était un personnage. Il parlait un argot étrange duquel surgissait son expression favorite : « Je suis cool. » Il demeurait surtout imperturbable en toute circonstance. Lors d’un festival, face à plus de 25 000 spectateurs déchaînés, Young joue sans broncher derrière ses lunettes de soleil, raconte Dinerstein. Cet accessoire, porté la nuit de préférence, est rapidement devenu un élément essentiel du cool.

Dans cette période de tensions raciales, les Afro-Américains ont trouvé dans ce masque impassible une alternative à la posture du « bon Noir » toujours souriant de La Case de l’oncle Tom. Cette attitude est un héritage direct, assure Diner­stein, de la culture d’Afrique de l’Ouest et du concept yoruba d’itutu, ou flegme mystique.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux musiciens et écrivains noirs américains viennent chercher à Paris l’égalité qu’on leur refuse dans leur pays. Ils côtoient Sartre, Camus, Beauvoir – une génération d’intellectuels avec qui ils trouvent matière à échanger. Pendant l’Occupation, les existentialistes avaient aussi essayé d’adopter une sorte de « cool », de dignité face à l’oppression, assure Dinerstein.

De l’autre côté de l’Atlantique, le cool conquiert rapidement des Blancs sensibles au jazz comme Jack Kerouac, Norman Mailer et Leonard Bernstein. « Le vrai sujet du livre de Diner­stein, souligne ainsi l’écrivain Benjamin Markovits dans The Times Literary Supplement, est la dette que la culture américaine a ­envers l’art et le style noirs et la façon dont l’Amérique blanche y a ­répondu. » Entre 1943 et 1963, le mot « cool » finit par désigner toutes les attitudes rebelles. Au cinéma, Humphrey Bogart, qui lui prête ses traits, cède la place à Marlon Brando et à James Dean. Avec la prospé­rité économique, se dresser contre la société ­devient une affaire de jeunes têtes brûlées et non de vieux réalistes au cuir tanné. La rébellion n’est plus la même. Mais cette première révolte à l’échelle individuelle, assure Dinerstein, a été décisive pour l’apparition des mouvements collectifs des ­années 1960.

Sofiane Hadjadj : « En Algérie, la fiction permet de braver les interdits »

 

Sofiane Hadjadj est un écrivain et éditeur algérien né en 1970. Avec sa compagne, Selma Hellal, il dirige depuis 2000 les éditions Barzakh. Réputés pour leur exigence intellectuelle, ils comptent parmi leurs auteurs Kamel Daoud, qui a reçu en France le Goncourt du premier roman pour Meursault, contre-enquête.

 

Votre auteur vedette, Kamel Daoud, a publié récemment son deuxième roman, Zabor ou les Psaumes. Cet écrivain franco-phone publie simultanément en France chez Actes Sud et en Algérie aux éditions Barzakh. Comment l’avez-vous découvert et accompagné ?

Lors de notre rencontre, en 2007, ­Kamel Daoud était déjà connu en Algé­rie comme un chroniqueur passionné. Il écrivait dans Le Quotidien d’Oran, entre autres. Il avait besoin d’argent et la presse l’absorbait presque complètement, lui laissant peu de temps pour se consacrer à un ouvrage de longue ­haleine. Il vivait sous tension – c’est d’ailleurs sa façon d’être ! Ce qui explique qu’il ait d’abord écrit des nouvelles : la forme brève correspondait parfaitement aux contraintes qui étaient les siennes. Nous avons commencé par publier son recueil, La Préface du nègre, qui porte sur la difficulté d’être algérien aujourd’hui, dans l’ombre écrasante des anciens combattants de l’indépendance. Lauréat du prix Wepler, ce livre a été traduit en allemand et en italien ; en France, les éditions Sabine Wespieser en ont racheté les droits et l’ont publié sous le titre Le Minotaure 504. C’était déjà un beau succès éditorial.

Puis, en février 2010, Kamel Daoud a publié sur le site du Monde et dans Le Quotidien d’Oran un texte sur Meursault, le personnage de L’Étranger de Camus. Intitulé Meursault ou l’Arabe tué deux fois, le texte a suscité beaucoup de commentaires. Je lui ai dit qu’il ­tenait là une idée de roman. Mais, pour l’écrire, il fallait sanctuariser du temps. On lui a improvisé une résidence d’écrivain dans l’Atlas et, en deux semaines, il a écrit ce qui allait devenir Meursault, contre-enquête. On a ensuite travaillé ensemble sur le texte. À cette époque, Kamel Daoud n’était pas encore sûr de pouvoir se lancer dans la littérature. Le journalisme était son gagne-pain, et il a eu du mal à quitter le monde fascinant de la chronique de presse. C’est un genre sans équivalent en France, avec ses stars comme Sid Ahmed Semiane, dit « SAS », ou Chawki Amari. Même après le succès de son premier roman, il n’a pas été facile à Kamel Daoud de s’arracher à ce rythme de l’écriture quotidienne sur l’actualité.

 

La thématique franco-algérienne et la réinvention de Camus n’expliquent-elles pas l’engouement pour Meursault, contre-enquête en France ? En somme, n’a-t-on pas apprécié ce (bon) livre pour de mauvaises raisons ?

Le succès d’un livre est toujours un phénomène très complexe, et, au-delà de 15 000 ou 20 000 exemplaires vendus, il repose souvent sur un malentendu ! Alors on peut considérer en effet que ce premier roman a été pris d’emblée dans le piège franco-algérien, c’est-à-dire dans une dynamique toujours puissante de passions et de ressentiments. Voyez quelle ébullition a provoqué ­Emmanuel Macron lorsque, au cours de la campagne présidentielle, il a qualifié – à tort, à mon avis – l’entreprise coloniale française de « génocide ».

Mais cette mémoire-là n’explique pas l’enthousiasme que le roman a suscité dans des pays comme le Brésil, les États-Unis ou le Vietnam. Traduit en 33 langues, Meursault, contre-enquête a été un véritable succès international. Daoud est un écrivain du monde, ce qui est rare. Parmi les auteurs francophones actuels, seul un Houellebecq exerce un rayonnement comparable. Partout, l’écriture baroque et sensuelle de ­Kamel Daoud happe le lecteur. Pour son deuxième roman, Zabor ou les Psaumes, il se sait attendu au tournant : est-il « seulement » un chroniqueur génial ou bien un écrivain à part entière ? Son succès suscite aussi pas mal de jalousies dans le milieu intellectuel en Algérie. C’est un pays où le succès est suspect, d’une façon générale.

 

Comment en êtes-vous venu à créer les éditions Barzakh ?

Avec ma compagne, Selma Hellal, nous avions chacun quitté Alger au ­début des années 1990 pour aller suivre des études à l’étranger. Elle est allée faire Sciences-Po à Paris, puis, une fois son diplôme en poche, elle a continué à Londres. Moi, pendant ce temps, je suivais des études d’architecture à ­Paris. Nous lisions fiévreusement, et nous étions inquiets de constater à distance la quasi-absence de publications littéraires en Algérie. C’étaient des années noires pour notre pays, marquées par le terrorisme et la répression, la guerre ­civile, le chaos. Au début des années 1990, beaucoup d’écrivains algériens s’étaient exilés à cause de la guerre civile, comme Amin Zaoui, Rachid Mimouni… Je suis rentré en 1998, ma compagne en 2000, et là nous avons créé les éditions Barzakh, mot arabe qui désigne l’espace qui sépare le monde physique du monde spirituel, un peu comme les limbes chrétiens. Le contexte, paradoxalement, s’y prêtait. Il n’y avait pas une seule maison d’édition littéraire en Algérie, on n’y trouvait alors que des éditeurs scolaires et para­scolaires. En même temps, il y avait un foisonnement de désirs et de créativité. Nous en avons profité pour accompagner le mouvement. Dans les premières années de Barzakh, nous éditions une quinzaine d’écrivains, comme Kateb Yacine, Rachid Boudjedra, ­Yasmina Khadra…

Au début, l’édition était pour nous une activité annexe ; nous n’en avions pas besoin pour vivre, ce qui nous a permis de nous montrer exigeants. Nous nous sommes consacrés avec ardeur à la seule littérature, pour donner à entendre la voix de jeunes auteurs algériens francophones et arabophones. Nous voulions leur offrir cette possibilité dans leur propre pays. Nos choix étaient tranchés et assumés, et ils le sont toujours : nous voulons encourager une écriture qui ­explore les territoires de l’intime. Parmi les francophones, nous avons publié Maïssa Bey, Mustapha Benfodil, Mohammed Dib, Kamel Daoud. Parmi les arabophones, mentionnons Abdelwahab Benmansour, Bachir Mefti, Boubekkeur Zemmal. Il y a encore Amin Zaoui, qui écrit en arabe et en français. Au fil des années, l’édition est devenue pour nous un ­métier à plein temps. Nous avons ­appris ses contraintes et ses joies. Quinze ans après nos premiers pas, nous restons une ­petite maison – l’équivalent des Éditions de Minuit en France – avec un catalogue de 150 titres. Ce qui ­importe, c’est que nous avons construit une réputation d’excellence intellectuelle.

 

À présent, vous publiez aussi des sciences humaines, surtout de l’histoire. Pourquoi ?

Nous avons diversifié notre catalogue. Nous publions des essais, des Mémoires, des ouvrages sur l’histoire algérienne, pendant mais aussi avant la colonisation. Cette démarche n’est pas neutre. L’un des enjeux, c’est d’embrasser une histoire complexe et riche, qui a commencé il y a deux millénaires et a pour acteurs des Berbères, des juifs, des Ottomans, des chrétiens, des Arabes. Car le pouvoir algérien a instrumentalisé l’histoire du pays pour la faire commencer en 1954 (lorsque se constitue le Front de libération nationale, qui lance les attaques de la « Toussaint rouge », le 1er novembre) ou en 1962 (lors de la signature des accords d’Évian). Or il y a eu sur ce territoire d’autres colonisations, beaucoup plus anciennes – de la part des Ottomans, des chrétiens… Les juifs d’Algérie n’étaient pas forcément des pieds-noirs. Certains étaient présents il y a deux mille ans, d’autres sont arrivés à la fin du XVe siècle parce qu’ils fuyaient l’Inquisition espagnole. Nous voulons participer à l’édification d’une histoire qui diffère de l’histoire officielle monocolore, née, au choix, en 1954 ou en 1962.

 

Vous voulez dire que l’histoire algérienne ne se limite pas à la colonisation ?

Oui, et c’est d’ailleurs la difficulté quand on fait ce travail : on peut nous accuser de minimiser la gravité de la ­colonisation française. Or non, il ne s’agit pas d’établir une hiérarchie ni de dresser un palmarès des épisodes coloniaux ! La colonisation française étant la plus récente, elle est intimement présente dans les mémoires et dans les corps des survivants. Actuellement, c’est une mémoire très violente. Il y a des affects, des asso­ciations, des lobbies… Annette Wieviorka disait que le témoin peut constituer un obstacle à l’écriture de l’histoire. Un temps viendra où les anciens appelés français et les anciens combattants algériens auront disparu : il sera possible, alors, d’écrire sereinement l’histoire de cette période. Aujourd’hui, il est difficile d’adopter la distance néces­saire. Ce qui se publie actuellement, ce sont surtout des ouvrages d’anciens combattants, sans réel travail éditorial, sans vérification des faits, sans mise en perspective. Ces types de « Mémoires » sont forcément biaisés, inexacts, mais pas sans valeur, loin de là : il s’agit d’objets essentiels à la compréhension future de l’histoire. C’est un matériau brut, à ­aborder comme tel.

 

Un exemple ?

Dans son récit autobiographique, Services spéciaux. Algérie 1955-1957, le général Aussaresses se vante d’avoir ­défenestré (ou fait défenestrer) Ali Boumendjel, un avocat engagé auprès du FLN. Ali Boumendjel était le frère du grand-père de ma compagne, alors évidemment cela nous a beaucoup touchés, elle et moi. Mais est-ce une information exacte ? Il est tout à fait possible ­qu’Aussaresses soit mythomane, qu’il ait voulu se mettre en avant, si l’on peut dire, lui qui n’était que le sous-fifre de Bigeard et de Massu pendant la bataille d’Alger. Pour vérifier, il faudrait faire un travail d’historien, ouvrir les archives – toujours fermées.
Donc, oui, éditer des livres d’histoire sur l’Algérie, c’est un geste politique. Et quand il s’agit de la guerre d’indé­pendance, il faut louvoyer entre les ­tabous. Il reste impossible aujourd’hui de ­publier des auteurs critiques du FLN, notamment de son recours à la torture. C’est trop tôt. En Algérie, ce serait vu comme une trahison. Aggravée de surcroît par le fait que, de l’autre côté de la Méditerranée, les partisans historiques de l’Algérie française sont toujours là, forts de réseaux influents.

À l’inverse, je ne veux pas glorifier le FLN et éviter ce qui pourrait ternir son image, car ce ne serait pas rendre service à l’écriture de l’histoire. Alors on louvoie, on publie des critiques à demi-mot. On explore aussi des angles nouveaux, comme le rôle des femmes dans la guerre d’Algérie. Le pays a besoin de temps pour faire un travail de mémoire. En France, il a fallu plusieurs décennies pour commencer à écrire lucidement sur la collaboration et la Shoah. L’histoire de la guerre d’Algérie n’est pas encore vraiment écrite, mais c’est passionnant d’œuvrer en ce sens.

 

Les éditions Barzakh publient également des œuvres littéraires autour de la guerre -d’Algérie. La littérature peut-elle contribuer à ce travail de mémoire ?

Oui, nous avons publié des romans qui évoquent la guerre d’Algérie d’une façon neuve et extraordinairement libre. On peut citer d’abord Où j’ai laissé mon âme, de Jérôme Ferrari (en France chez Actes Sud, 2010) : c’était la première fois qu’un écrivain français se glissait dans la peau d’un personnage algérien, Tahar, commandant de l’Armée de libération nationale. Il y a aussi Des hommes, de Laurent Mauvignier (en France aux Éditions de Minuit, 2009). Ou encore Boussole, le roman foisonnant de Mathias Énard (en France chez Actes Sud, 2015). Ferrari, Mauvignier, Énard sont des écrivains français de ma génération. Ils sont nés une dizaine d’années (ou plus) après les accords d’Évian. Ils n’ont pas de lien particulier avec l’Algérie, pas de mémoire douloureuse, pas de revanche à prendre ni de morts à honorer… Eux disposent de la distance nécessaire pour écrire avec justesse. Et Kamel Daoud, né comme moi en 1970, a trouvé une forme romanesque originale et puissante pour aborder ce thème.

 

De quelle liberté disposez-vous comme éditeur en Algérie ?

Théoriquement, on peut publier ce qu’on veut. En réalité, on s’autocensure. Il existe un triangle d’interdits autour de la religion, du sexe et de l’armée : impossible de traiter ces thèmes sans prendre certaines précautions. Moyennant quoi Kamel Daoud écrit assez librement sur la religion, et Amin Zaoui sur le sexe – c’est quasiment un pornographe !

Mais en ce qui concerne l’armée, c’est plus compliqué. Surtout si on veut mentionner des noms. Le chroniqueur Sid Ahmed Semiane a payé le prix fort : il a été passé à tabac par le fils d’un général qu’il avait nommément mis en cause dans l’un de ses textes. Il a dû être hospitalisé, et, deux mois après, il arrêtait ses chroniques. Quant à Kamel Daoud, les polémiques de plus en plus virulentes déclenchées par ses chroniques des deux côtés de la Méditerranée l’ont convaincu d’arrêter et de se consacrer à plein temps à la littérature.

La fiction, c’est son avantage, permet de dire à peu près ce qu’on veut. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait en tant qu’auteur. Dans Un si parfait jardin, j’ai construit un polar autour du célèbre ­Jardin d’essai d’Alger, ouvert par les ­autorités françaises en 1832, deux ans après la capitulation du dey d’Alger et le début de la colonisation. Un jeune architecte paysagiste tente de reconstituer l’histoire du jardin, qui ressemble assez à celle du pays. On s’y bagarre pour des cartons d’archives… La parabole, la digression, les images, très utilisées en Algérie, peuvent permettre de faire passer des idées subversives. La non-fiction reste un genre plus risqué.

 

— Propos recueillis par Ève Charrin.

« Caveat emptor »

Quand deux Prix Nobel d’économie allient leurs forces de frappe cérébrales et leurs connaissances pour dénoncer les risques que la « main invisible » du marché fait peser sur la société, il y a de quoi dresser l’oreille. Et de quoi s’insurger, comme le firent The Economist ou Forbes, en soutenant que le livre d’Akerlof et Shiller ne fait guère plus qu’enfoncer des portes ouvertes et que leur propos risque de renforcer les tenants d’une plus grande intervention de l’État. Dans The New York Review of Books, Cass Sunstein, ancien conseiller de Barack Obama et lui-même auteur de nombreux livres sur les biais cognitifs et les moyens de protéger les gens contre eux-mêmes, dit au contraire que ce livre doit être pris au sérieux (lire « Gogologie », Books, mai 2016).

Les auteurs voient dans les techniques développées par Facebook et autres géants du Net le simple prolongement de moyens utilisés par les entreprises traditionnelles, comme les banques, les compagnies d’assurances, les laboratoires pharmaceutiques et les vendeurs d’automobiles, de biens immobiliers ou de produits alimentaires. Ils mettent aussi en cause la psychologie comportementale, non pour la façon dont elle est mise à profit par Facebook ou Google (lire « Le triomphe de la science du comportement »), mais parce qu’elle reste, selon eux, bien en deçà de la réalité.

 

Akerlof et Shiller présentent l’économie moderne comme une immense « pêche aux gogos »

Leur argument de fond est que si les entreprises cherchent systématiquement à abuser de la crédulité des acheteurs, c’est parce que l’économie de marché les y pousse. « Les entreprises qui n’exploitent pas la crédulité seront perdantes par rapport à celles qui le font », écrit Sunstein. Akerlof et Shiller présentent l’économie moderne comme une immense « pêche aux gogos ». Il y a selon eux deux types de gogos, selon le mode d’approche dont ils sont victimes. Les gogos « informationnels » se laissent prendre par des procédés de manipulation de l’information (qui lit ou comprend les pages en petits caractères qui accompagnent les contrats ?). Les gogos « psychologiques » se laissent prendre par des arguments émotionnels ou exploitant délibérément les biais cogni­tifs. Ainsi sommes-nous enclins à survaloriser nos facultés de jugement, à mani­fester un optimisme irréaliste, à mal pondérer les risques, à négliger le long terme au profit de l’immédiat.

Les deux économistes mettent en évidence le caractère systématique des astuces utilisées par les vendeurs de produits financiers, dont l’effet boule de neige est, selon eux, la cause des grandes crises financières. Au chapitre manipulation de l’information, ils rappellent l’exemple paradigmatique des grands fabricants de cigarettes, qui pendant des décennies ont acheté les services de scientifiques pour maquiller les résultats des recherches sur le cancer. Comme Books l’a souligné à maintes reprises, il en va de même des laboratoires pharmaceutiques et des géants de l’alimentation. Mais les techniques d’embobinage sont tout aussi bien le fait de petites entreprises, comme les clubs de fitness qui font payer cher leur abonnement mensuel – avec pour ­résultat que le client, selon la formule de Sunstein, « paie pour ne pas y aller » (puisque le coût final à l’usage est nettement plus élevé que s’il payait chaque fois qu’il y va).

La crédulité des acheteurs est alimentée par la puissance de leurs désirs. Akerlof et Shiller mettent en scène le « petit singe sur l’épaule », sorte de mauvais génie, qui invite sans cesse chacun de nous à consommer dans un sens qui ne correspond pas forcément à notre intérêt à long terme. Les entreprises s’adressent directement à notre mauvais génie, dont elles analysent les penchants avec précision. Et font le lobbying nécessaire pour dissuader le législateur de trop s’y intéresser. L’un de leurs exemples préférés est celui des boissons alcoolisées, qui font autant de mal que le tabac sinon plus mais sont beaucoup moins taxées et sur lesquelles beaucoup moins de recherches ont été financées. Caresser notre mauvais génie dans le sens du poil a aussi pour effet d’inciter les entreprises à chercher à générer de nouvelles tentations, qui deviennent ­autant de besoins.

Pour finir, Akerlof et Shiller analysent les grandes similitudes entre la « pêche aux gogos » en marketing commercial et la pêche aux électeurs par le marketing politique (lire « Les habits neufs du marketing politique »).

 

Sunstein regrette que Shiller et Akerlof n’aient pas suffisamment intégré dans leur analyse la question des gradients de crédulité. Celle-ci varie bien sûr beaucoup selon les gens, le niveau d’instruction, le sexe, l’âge, la profession, les croyances, etc. Le degré de crédu­lité varie aussi selon les types de biens à acheter. Pour reprendre l’exemple de l’alcool, beaucoup d’amateurs savent très bien à quoi s’en tenir sur les effets sanitaires mais choisissent en toute connaissance de cause de continuer à en consommer plus que de raison. D’autre part, l’analyse des gradients de crédulité devrait permettre d’imaginer des contre-feux mieux adaptés que ceux qui existent aujourd’hui.

Mais, sur le fond, Shiller et Akerlof ont raison : il faut en finir avec la croyance naïve de trop d’économistes dans la « souveraineté du consommateur ».

 

— Books

La blague de trop ?

Le jeune et prolifique écrivain ­polonais Jacek Dehnel a tendance à multiplier les références à ses illustres prédécesseurs (du Polonais Bruno Schulz à Balzac). Il les interpelle, imagine des dialogues avec eux. Il leur invente aussi des biographies alternatives ou reprend certains de leurs personnages dans ses propres écrits.
Avec Krivoklat, roman qui lui a valu sa nomination pour le prestigieux prix Nike, Dehnel se met cette fois dans la tête de l’écrivain autrichien Thomas Bernhard. Son pastiche consiste en un long monologue, celui du héros, le misanthrope Krivoklat, enfermé dans un hôpital psychiatrique pour avoir vandalisé des tableaux dans des musées – selon lui, détruire une œuvre est la seule façon d’en prouver son caractère unique. Une « magnifique blague littéraire », juge le quotidien Gazeta Wyborcza.

Farce qui n’en a pas moins suscité la polémique, comme beaucoup des précédents romans de Dehnel. « La plupart des critiques ont vu dans ce livre une nouvelle démonstration de la maîtrise technique de l’auteur, note le site Culture.pl. Mais tous ne sont pas sûrs qu’il soit possible de trouver un vrai sens à ce genre de blague littéraire. » Dans le magazine culturel en ligne Dwutygodnik, par exemple, l’admiration le dispute à l’agacement. « Dehnel prouve là encore son efficacité, son érudition et sa sensibilité esthétique. Il imite si bien l’Autrichien que, si celui-ci était encore en vie et qu’il avait lu Krivoklat, il aurait pu croire en être l’auteur », écrit Bartosz Sadulski. Mais cette tendance à se réfugier derrière la plume de ses prédécesseurs est « un signe de capitulation plutôt que d’émancipation esthétique », tranche-t-il.

Mauvaise foi

Manizales, 450 000 habitants, est une ville du centre de la Colombie qui s’est enrichie grâce à la culture du café. ­Octavio Escobar Giraldo y est né et, comme dans ses deux précédents romans, c’est là qu’il situe l’action d’Après et avant Dieu. Premier de ses livres traduit en français, l’ouvrage lui a valu deux récompenses : le Prix international Ciudad de Barbastro 2014 en Espagne et le Prix national du roman 2016 dans son pays.

Son point de départ, explique l’auteur dans la revue culturelle Arcadia, « ce sont deux faits divers survenus à Manizales. Le premier est l’histoire d’une femme de la bonne société qui a assassiné sa mère puis veillé le corps pendant plusieurs jours parce qu’elle était très croyante. Le second a trait à un prêtre lié à la haute bourgeoisie qui a monté une arnaque pyramidale sous prétexte de faire la charité et a fini par escroquer plusieurs familles, lesquelles n’ont pas osé le dénoncer par peur du ridicule ».

À partir de là, Octavio Escobar bâtit une intrigue haletante, qui emprunte à la fois aux codes du roman noir et à ceux du road movie, note le site Panorama Cultural. Et brosse le portrait volontairement cari­catural d’une société pieuse et hypocrite, très attachée aux traditions.

La cité de verre

Ray Loriga a fait une entrée fracassante dans le paysage littéraire espagnol en 1992, alors qu’il avait 25 ans. Puis il a été, tout au long des années 1990, la coqueluche des médias et l’auteur fétiche d’une génération d’Espagnols avides de sexe, de drogues et de rock’n’roll, rappelle le quotidien en ligne El Confidencial. Depuis, ce romancier, scénariste et réalisateur avait un peu disparu des radars. Jusqu’à ce qu’il remporte en avril dernier le prix Alfaguara du ­roman avec Rendición. Le jury y a vu « une histoire kafkaïenne et orwellienne qui traite de l’autorité et de la manipulation collective, une parabole de nos sociétés exposées au regard et au jugement de tous. Sans tomber dans le moralisme, l’auteur construit une fable lumi­neuse sur l’exil, la perte, la pater­nité et les ­affects », ­relate le quotidien El País. Une guerre oblige à évacuer toute une ­région. Parmi les déplacés, un couple et l’enfant orphelin et mutique qu’ils ont recueilli. Ils sont dirigés vers la ville transparente, une cité fortifiée où tous les murs sont en verre, où il n’y a ni secrets ni vie privée, ni odeurs ni mauvaises pensées, et où l’on se doit d’être heureux. « Mais n’ayez crainte, rassure le critique Carlos ­Pardo dans El País. Il ne s’agit pas d’une resucée du Meilleur des mondes ­d’Aldous Huxley ni du énième roman postapoca­lyptique », un genre très en vogue ­actuellement. « L’origi­nalité du livre, et son ­humour, poursuit Pardo, tient pour beaucoup à la construction d’un narrateur dans la ligne des subalternes de Kafka ou de Walser, des seconds un peu idiots, des ratés volontaires qui ont pour seule arme un bon sens qui s’est totalement perdu. »

Le touriste est roi

Dans Il selfie del mondo, le journaliste Marco d’Eramo qualifie notre époque d’« ère du tourisme ». « Il nous invite à le faire de la même manière qu’on parle de l’ère de la machine à vapeur, de l’acier ou de l’impérialisme », écrit Marco Dotti dans la revue Alfabeta2. Loin d’être une variable superficielle, un simple trait culturel, le tourisme est au cœur de notre système industriel et économique. Las Vegas ou Venise en vivent, comme on dirait de Turin qu’elle vit de Fiat. À New York, Wall Street génère moins de revenus que les touristes. Et que deviendrait l’industrie, aéronautique pour n’en citer qu’une, sans le tourisme ? Nerf de la guerre, le tourisme est le produit d’une postmodernité qui n’est pourtant rien sans acier, voitures, avions, bateaux, hôtels : cette matérialité qui l’ancre dans la lourdeur industrielle. Un tourisme paradoxal dont les villes vivent et meurent à la fois. Car s’il fournit à l’Italie 10 % de son PIB, il fait de Venise ou de Florence des caricatures d’elles-mêmes, des villes-musées où l’authenti­cité recherchée par les touristes est inauthentique par excellence, les lieux et leurs traditions devenant précisément « touristiques ». Le label Unesco, destiné à protéger des sites tout en en faisant des hauts lieux de visite, exprime bien cette contradiction. Mais « l’ère du tourisme […] ne toucherait-elle pas à sa fin puisque tant d’expériences peuvent désormais être vécues sans se déplacer ? » s’interroge Giuliano Milani dans l’hebdomadaire Internazionale.

Les ambivalences de l’Occupation

Début 1941, Micheline, une petite Parisienne de 18 ans, se fait draguer par Walter, un beau soldat allemand, qui l’emmène au cinéma. Elle confie son trouble à son journal : peut-on détester les Allemands en général mais être amoureuse de l’un d’eux en particulier ?

L’anecdote est typique de la démarche de l’universitaire américain David Drake, dans son étude des Parisiens sous l’Occupation : il se fonde sur les témoignages vécus de gens de toute condition, témoignages qui ne révèlent bien souvent qu’un immense désarroi. « Vieux ou jeunes, hommes ou femmes, qu’ils soient juifs ou aryens, tous ont vécu cette époque comme une période de confusion, de privations, de frustrations et de peur, mais aussi de profonde ambivalence », écrit Victoria Harris dans Times Higher Education. Une ambivalence protéi­forme, qui se manifeste aussi bien à l’égard de Pétain (vieillard gâteux à la solde des Allemands pour les uns, rempart ultime de la nation pour les autres) que vis-à-vis des attentats « communistes » (lesquels entraînent de terribles représailles) ou des bombardements alliés (on plaint les 600 morts de Boulogne-­Billancourt, mais on accuse les Allemands d’avoir volontairement fait taire les sirènes).

L’ambivalence, c’est aussi ce qui ­caractérise l’attitude des Parisiens face au sort réservé aux juifs. Lorsque, en décembre 1940, les enseignants juifs sont licenciés, leurs collègues, à la différence des étudiants, ne manifestent guère de solidarité. On enregistre une seule démission de protestation, celle de l’inspecteur d’académie Gérard Monod. Jean-Paul Sartre occupe tranquillement le poste d’un professeur licencié. Certains vont jusqu’à dénoncer les profs qui ont oublié de « se signaler comme juifs ». Un peu plus tard, l’hebdomadaire antisémite Au pilori organise un concours auprès de ses lectrices (premier prix : trois paires de bas de soie) pour recueillir leurs idées sur la ­façon de traiter les juifs ; les réponses font froid le dos. Enfin, le 14 mai 1941, la toute première rafle, conduite avec un zèle indéniable par la police, ne suscite que l’apathie (mais on a prétendu qu’elle visait les opérateurs du marché noir).

Pourtant, quand, le 7 juin 1942, tous les juifs de plus de 6 ans se retrouvent contraints de porter une étoile jaune en tissu, la population parisienne s’indigne. Beaucoup de gens arborent de fausses étoiles marquées « Auvergnat », « Zoulou », voire « Juif » (pour « Jeunesse universitaire intellectuelle de France »). Pourtant, les autres mesures antijuives (interdiction d’exercer une profession ou d’accéder aux lieux publics et aux wagons de première dans le métro) ne suscitent guère de réaction. La rafle du Vél’d’Hiv’ du 16 juillet 1942 non plus. Les Parisiens sont cependant au ­courant des conditions terribles qui règnent dans le vélodrome, ainsi qu’au camp de Drancy.

Pendant quatre longues années, les gens ne font que tenter de survivre, dans des conditions toujours plus difficiles. Le charbon est très difficile à obtenir, et la production électrique en réduction constante. On souffre affreu­sement du froid pendant les terribles hivers 1941 et 1942, où le thermomètre stagne à -10 °C. Tandis que la jeune ­Benoîte Groult fait du ski à Chaville, Paul Léautaud doit rassembler dans sa chambre toute sa ménagerie, singe compris, pour qu’homme et animaux se réchauffent mutuellement. La France voit toutes ses ressources économiques et minières accaparées par Berlin, y compris sa force de travail envoyée en Allemagne, d’abord volontairement, contre rapatriement de prisonniers de guerre, puis dans le cadre du STO (Service du travail obligatoire) à partir de début 1943. Même les statues sont mises à contribution : 80 sont arrachées aux jardins parisiens et fondues. Les queues pour obtenir d’abord les cartes de rationnement (un cahier de 4 pages) puis les rations elles-mêmes deviennent infernales, de même que les trajets en métro, dans des rames de moins en moins nombreuses.

Mais tous ne sont pas égaux devant la faim. Avec le marché noir, ou gris (approvisionnement direct à la campagne), on peut vivre tout à fait convenablement, à condition d’y mettre le prix – ce qui provoque quand même une inflation de 65 % entre 1939 et 1942. Des restaurants comme Le Catalan, rue des Grands-­Augustins, fréquenté par Picasso, continuent à proposer des menus conséquents, et le One-Two-Two, un bordel haut de gamme sis 122, rue de Provence, bénéficie d’une allocation de champagne plus que généreuse.

Car, ultime paradoxe, malgré les dangers et les pénuries, la vie ­intellectuelle reste pleine d’effervescence et la vie nocturne assez joyeuse, du moins pour certains. Les zazous se fabriquent une mode à eux, inspirés des vêtements anglais ou américains, à base de fripes et de chaussures à semelles de bois. Et l’on contourne l’interdiction de danser grâce aux soirées privées (chez Boris Vian à Ville-d’Avray, par exemple) ou aux prétendus « cours de danse », comme celui, rue Boissière, qui lancera la très longue carrière d’Eddie Barclay.

David Drake retrace efficacement l’évolution des comportements au gré des événements. Au tout début, les Parisiens sont massivement anti-Allemands et très impertinents – au point qu’on ferme les cinémas où le public sabote la projection des films de propagande par ses éternuements, voire ses bêlements. Si très peu de gens ont entendu l’appel du 18-Juin, et beaucoup croient que « de Gaulle » est un nom de guerre, voire une pure invention, les premières organisations résistantes se mettent en place. Les étudiants manifestent, ce qui conduit à la fermeture de l’université. On grave des « V » partout, on sifflote les premières mesures de la Cinquième Symphonie de Beethoven (ti ti ti taaa, soit « V » en morse), les quais du métro sont jonchés de tickets déchirés en « V ».

Puis, avec les premiers attentats, à l’automne 1940, la répression se durcit et les sentiments à l’égard de l’occupant se polarisent. Les divergences se raidissent au gré des principaux événements : invasion par ­Hitler de la Russie (« Nous avons désormais 180 millions d’amis supplémentaires », se réjouit Jean Guéhenno), entrée en guerre des Américains, débarquement allié en Afrique du Nord (« Pas encore le commencement de la fin, mais la fin du commencement », dira Churchill), échec de l’offensive allemande à Stalingrad début 1943. D’un côté, la résistance s’organise et les attentats s’intensifient (comme celui, très symbolique, en novembre 1941, contre la librairie Rive gauche de Maurice Bardèche, fréquentée par toute l’intelligentsia collabo). De l’autre, Doriot, Déat et ceux qui jugent Pétain trop mou développent leurs propres initiatives de soutien à l’occupant : les Brigades spéciales de la police, la Légion des volontaires français (LVF), la Milice enfin.

Pour les Parisiens pris dans l’entre-deux, la situation pendant le second versant de l’Occupation se détériore encore. La France est intégrée à « l’effort de guerre allemand », et les rations alimentaires y deviennent (en partie par punition) les plus basses de toute l’Europe occu­pée : 50 g de fromage par ­semaine, 500 g de sucre et seulement 120 g de viande par mois en 1944 ; 275 g de pain par jour et 25 cl de lait pour les enfants. Le café national ne comporte plus que 10 % de café. Le Pari­sien ne peut même plus noyer ses tourments dans l’alcool : il n’a droit en effet qu’à 4 litres de vin par mois, et le pastis, interdit, est remplacé par l’« Assommoir 43 », une décoction aussi clandestine que suspecte.

L’ambivalence de cette période se retrouve chez David Drake lui-même, constate Michael Malgras dans The Star Tribune. Loin de vouloir porter un jugement, il se tient à équidistance du “Paris s’est libéré lui-même” de la légende gaulliste, et du “Tous collabos” du révisionnisme en vogue. »

Camps nazis, année zéro

Le 4 septembre 1933, Fritz Solmitz, journaliste social-démocrate et élu local originaire de Lübeck, vécut une tragédie. À cette époque, il était l’un des quelque cinq cents détenus en détention préventive dans la prison de Fuhlsbüttel, à Hambourg. C’était le plus grand complexe pénitentiaire allemand et il pouvait renfermer des milliers de prisonniers. Depuis la fin de mars 1933, Fuhlsbüttel comprenait un quartier pour les détenus de la police comme Solmitz. Elle avait initialement été contrôlée par un vieux personnel ­pénitentiaire au comportement mesuré, mais cette période de calme relatif ne dura pas. Au début d’août, Karl Kaufmann, le Gauleiter (chef de district du parti nazi) de Hambourg, s’indigna du traitement indulgent dont jouissaient les prisonniers et jura d’y mettre bon ordre. Un mois plus tard, il dirigeait l’ouverture du premier camp de concentration central de Hambourg dans une autre partie de Fuhlsbüttel. Ce nouveau camp, bientôt connu sous le nom de Kola-Fu (Konzentrationslager Fuhlsbüttel), fut principalement le fief personnel de Kaufmann qui nomma un ­vétéran nazi qui lui était très proche comme commandant. Kaufmann et ses hommes étaient présents quand Solmitz et les autres détenus en préventive furent sortis au pas de marche des anciens quartiers le 4 septembre, au petit matin, et alignés dans la cour. Après un discours menaçant de l’un des responsables, qui annonça que les détenus apprendraient que personne ne pouvait perturber l’Allemagne d’Adolf Hitler, la première vague de violences systématiques se déchaîna, les nouveaux gardes – une trentaine de SS – frappant à coups de pied et de poing les prisonniers.
Dès le début, les gardes de Fuhlsbüttel prirent à part Fritz Solmitz, qui était juif, pour lui faire subir des sévices particuliers. Au bout de neuf jours, le 13 septembre, ils le transférèrent d’une grande cellule commune pour le placer en isolement dans la cave, lieu réservé à la torture des prisonniers supposés récalcitrants. Neuf hommes l’entourèrent immédiatement et le cinglèrent de coups de fouet sans s’interrompre lorsqu’il tomba à demi inconscient sur le sol. Quand ils s’arrêtèrent enfin, ils étaient couverts du sang qui s’écoulait de la tête de leur victime. Une fois ses sens retrouvés, Solmitz consigna son supplice sur des feuilles de papier à cigarettes qu’il cacha dans sa montre. Il écrivit une autre note le soir du 18 septembre, peu après le départ des SS qui l’avaient menacé de nouvelles tortures le lendemain : « Un SS très filiforme m’a écrasé les orteils et hurlé : “Pour moi, tu vas craquer. Hé, dis oui, espèce de porc.” Un autre : “Pourquoi ne te pends-tu pas ? Comme ça, tu ne seras pas fouetté !” Le sérieux de la menace ne fait aucun doute. Mon Dieu, quoi faire ? » Quelques heures plus tard, Solmitz était décédé, très probablement tué par ses tortionnaires. Il fut l’un des dix détenus au moins qui perdirent la vie à Kola-Fu en 1933, les autres étant tous des activistes communistes.
La mort de Fritz Solmitz jette une lumière crue sur le contraste entre différents types de camps nouvellement créés, en particulier entre ceux dominés par des fonctionnaires et ceux dominés par des paramilitaires nazis. Des centaines de premiers camps étaient contrôlés par des SA ou des SS. Certains furent installés pour réduire la surpopulation dans les prisons d’État, en réponse aux appels lancés par les auxiliaires de justice pour que fussent placés en d’autres lieux les prisonniers de la police. Cela convenait aux partisans nazis de la ligne la plus répressive car cela leur assurait un contrôle plus grand sur les détenus. Adolf Wagner, le nouveau commissaire d’État responsable du ministère de l’Intérieur bavarois et confident proche de Hitler, déclara dès le 13 mars 1933 que, lorsque les prisons étaient saturées, les ennemis appréhendés devaient être exposés aux éléments dans des « ruines à l’abandon ». En fait, certaines chemises brunes le faisaient déjà.
Pendant le printemps et l’été de 1933, les premiers camps dirigés par des SA et des SS surgirent dans les lieux les plus improbables. Les militants nazis occupèrent le moindre espace qu’ils trouvaient, y compris des hôtels, châteaux, terrains de sport et auberges de jeunesse désaffectés ou vacants. Des restaurants furent même convertis, comme la Schützenhaus dans la ville d’Annaberg en Saxe ; son propriétaire était le Sturmbannführer SA local qui dirigea le nouveau camp, et son épouse préparait la nourriture des détenus. L’emploi des brasseries dites des SA pour incarcérer une poignée de prisonniers fut plus banal. Pendant des ­années, la vie des SA avait tourné autour de ces brasseries qui servaient de quartiers ­généraux informels où se retrouver, boire et préparer les attaques suivantes. Sous la république de Weimar, la violence contre les ennemis des nazis avait débordé de ces lieux pour envahir les rues. Au printemps la terreur s’inversa et passa des rues aux cafés et brasseries.
« Le nombre d’antres de torture nazis est incalculable, écrivit le communiste Theodor Balk à propos de l’Allemagne au printemps de 1933. Il n’est pas un village ou un quartier dans une ville qui n’ait de tels repaires de torture privés. » Même si l’historien fait la part de l’exagération, les camps dirigés par les chemises brunes couvraient vraiment l’Allemagne. Conçus comme des armes contre le mouvement ouvrier, la plupart d’entre eux étaient établis dans les grandes villes et dans les régions industrielles.
Le point central était « Berlin la Rouge ». En 1933, les SA et SS dirigeaient plus de cent soixante-dix premiers camps à Berlin, rassemblés dans les quartiers connus pour leur opposition au nazisme. Dans les zones ouvrières de Wedding et de Kreuzberg, par exemple, où les deux partis de gauche avaient encore obtenu la majorité absolue aux élections truquées de mars, pas moins de trente-quatre camps furent créés au printemps de 1933 seulement (par contraste, le quartier boisé de Zehlendorf n’en comptait qu’un). La densité du nouveau réseau de terreur était telle qu’il suffisait de quelques minutes aux séides nazis pour traîner leurs victimes dans l’un de ces camps, principalement des brasseries, des appartements privés ou les foyers dits des SA qui avaient servi d’abris aux chemises brunes sans travail ni logis dans les dernières années de la république de Weimar.
Quelques prisonniers passèrent très rapidement de l’un à l’autre de ces premiers camps. James Broh, l’éminent juriste de gauche, par exemple, fut appréhendé par un groupe de SA locaux à son domicile de Wilmersdorf à Berlin, le 11 mars 1933, et interné dans un appartement privé transformé en « camp » de torture. Le lendemain, il fut transféré dans une brasserie SA et, quelques jours plus tard, dans la maison du dirigeant local des SA. Après une semaine interminable de violences extrêmes, Broh douta de ne jamais pouvoir « supporter davantage la torture ». Son supplice ne prit fin qu’après son transfert à la prison de Spandau.
Beaucoup de ces premiers camps dirigés par des paramilitaires nazis apparurent au niveau local sans supervision supérieure ou presque. Mais il serait erroné de les décrire tous comme des « camps sauvages », ainsi que l’ont fait certains historiens. Un grand nombre d’entre eux avaient dès l’origine des liens avec les autorités d’État, ce qui n’est guère étonnant étant donné le chevauchement entre les dirigeants de la police et ceux du parti. Certains camps SA et SS avaient en effet été créés à l’initiative des autorités de police et il n’était pas rare de voir des officiers de police encourager le recours à la violence contre les détenus et user de « confessions » obtenues sous la torture. Si de tels liens n’existaient pas au début, il s’en créa bientôt. Aucun camp SA ne demeura longtemps coupé de la police régionale.
Prenons le camp dans la ville d’Oranienburg, au nord de Berlin, que la violence qui s’y exerçait rendit célèbre. Une unité de la SA locale l’installa le 21 mars 1933 sur le site d’une brasserie désaffectée pour y enfermer quarante de ses prisonniers. Quelques jours plus tard cependant, le camp fut placé officiellement sous l’administration d’État du district. Bientôt les autorités municipales et policières envoyèrent les présumés opposants au nouvel ordre dans ce camp en expansion encore administré par la SA. En août, Oranienburg comptait au nombre des ­premiers camps les plus grands en Prusse avec plus de neuf cents détenus.
Les conditions de vie dans les premiers camps dirigés par des paramilitaires nazis étaient presque uniformément épouvantables. La faute en incombait pour beaucoup aux gardes SA et SS, mais il existait également des problèmes matériels. Contrairement aux prisons et aux asiles, pratiquement aucun des sites n’avait été conçu pour recevoir des captifs. Même les commodités de base – sanitaires, cabinets de toilette, chauffage, cuisines – manquaient et les détenus étaient parqués dans des quartiers nus et froids, tels qu’anciens dépôts ou salles des machines, sans compter que certains toits et fenêtres laissaient passer la pluie. À Oranienburg, les prisonniers couchèrent au début sur le sol en béton recouvert de paille de caves longues et étroites qui avaient servi à entreposer les bouteilles de bière. Même pendant les mois d’été il y faisait sombre et humide et les détenus « gelaient comme de jeunes chiots », se souviendra l’ancien député du SPD au Reichstag Gerhart Seger, qui arriva à Oranienburg en juin 1933. Plus tard, les prisonniers dormirent sur de petites couchettes en bois sur trois niveaux qui rappelaient à Seger des « clapiers à lapins ». La nourriture était à la hauteur des quartiers d’internement. Tout comme dans bien d’autres camps SA, les rations à Oranienburg étaient maigres et répugnantes au point que certains prisonniers préféraient rester sur leur faim. Mais le caractère dominant était la brutalité des gardes qui n’était pas moins extrême qu’à Kola-Fu ; sept détenus au moins d’Oranienburg périrent entre mai et septembre 1933.
Si la torture fut l’essence du national-socialisme, ainsi que l’a suggéré Jean Améry, philosophe autrichien et survivant des camps de concentration, alors les camps SA et SS sont au centre du IIIe Reich en ses débuts. Tous les gardes n’étaient certes pas des bourreaux en 1933 ni plus tard. Très tôt des SA et des SS à titre personnel eurent du mal à trouver leurs rôles et certains répugnèrent à user de violence manifeste à l’encontre de détenus sans défense. Pour avoir exceptionnellement protesté contre le tabassage d’un vieillard, un garde SS fut la risée de ses camarades ; pour eux, brutaliser les prisonniers devenait rapidement une seconde nature.
La violence s’exerçait dès l’arrivée au camp. Briser les nouveaux arrivants – les priver de leur dignité et affirmer la domination des autorités – rite commun dans les « institutions totales » en tout lieu, fut poussé à l’extrême dans les premiers camps SA et SS. Dès le début, les gardes usèrent de violence pour faire passer un message simple : les prisonniers ne valaient rien et étaient à leur merci. Des hommes vociférants entouraient les détenus et les couvraient d’insultes. « Descends donc, espèce de porc ! », hurla un garde à Dachau au début de juillet 1933 alors qu’un camion déchargeait un groupe de prisonniers. « Je vais te faire courir ! Nom de Dieu, je vais te trouer la caboche. » Les excès verbaux allaient de pair avec les agressions physiques et les SA et SS frappaient à coups de pied, rossaient et fouettaient leurs victimes. Souvent cela était suivi d’exercices punitifs et d’un bref discours émaillé d’autres menaces proférées par l’officier de service. De nombreux prisonniers ­devaient subir une fouille au corps ; parfois on les photographiait et l’on relevait leurs empreintes digitales – comme s’ils étaient de dangereux criminels et traités comme tels. Toutes ces pratiques établissaient le modèle de référence de « l’accueil » des prisonniers, une routine complexe d’humiliations et de violences qui deviendrait bientôt un caractère permanent du système des camps de concentration SS.
Tout prisonnier – jeune ou vieux, homme ou femme – était une proie facile pour les gardes SA et SS. Ils frappaient les détenus de la main ou du poing et employaient une panoplie d’armes telles que matraques, fouets et gourdins. La peau était lacérée, les mâchoires brisées, les organes éclatés, les os fracturés. Les simulacres d’exécution étaient chose répandue également, ainsi que d’autres pratiques dégradantes. Les tortionnaires rasaient le corps de leurs victimes, leur ordonnaient de se battre entre eux, leur faisaient absorber de force de l’huile de ricin (tourment emprunté aux fascistes italiens), manger des excréments et boire de l’urine. Les sévices sexuels étaient fréquents dans ces premiers camps, en comparaison au moins avec le système ultérieur des camps SS. On frappait les hommes sur leurs organes génitaux dénudés et certains étaient contraints de se masturber l’un l’autre ; à Dachau, un détenu mourut à l’été de 1933 après que les SS lui eurent enfoncé un tuyau dans le rectum et eurent ouvert à forte pression le robinet d’eau. Les femmes incarcérées étaient aussi prises pour cibles. Les gardes les soumirent à divers sévices, frappant leurs victimes sur les cuisses, les fesses et les seins dénudés ; il y eut également des viols.
Pourquoi une telle éruption de violence ? Normalement les autorités ne sélectionnaient pas des hommes particulièrement brutaux pour constituer les équipes des camps SA et SS ; la gestion du personnel était bien trop peu systématique en 1933. La plupart des commandants étaient simplement nommés parce qu’ils étaient à la tête de l’unité paramilitaire locale cantonnée dans le camp. Le recrutement des gardes était encore plus laissé au hasard. […]
La politique informelle de recrutement mise à part, le fait d’être des paramilitaires nazis préparait de nombreux gardes SA et SS à user de violence. En d’autres termes, les autorités n’avaient nul besoin de choisir des gardes particulièrement brutaux parce que les SA et les SS étaient supposés l’être de toute façon. Pour la plupart c’étaient de jeunes hommes d’une vingtaine ou d’une petite trentaine d’années, issus de la classe ouvrière ou de la classe moyenne inférieure. Ils appartenaient à la génération dite « superflue » – trop jeunes pour avoir servi dans la Grande Guerre et frappés le plus lourdement par le bouleversement économique des années de Weimar – qui cherchait souvent le salut dans la politique radicale de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres. Ces SA et ces SS étaient des vétérans de l’extrémisme politique sous Weimar : beaucoup portaient des cicatrices et avaient un casier judiciaire. À leurs yeux, agresser des prisonniers de gauche en 1933 était l’apogée d’une guerre civile qui faisait rage depuis 1918 contre le SPD (principal défenseur de Weimar) et le KPD (agent majeur du bolchevisme). « La SA était prête à combattre pour gagner la révolution », écrivit plus tard le commandant d’Oranienburg, le Sturmbannführer SA Werner Schäfer, à propos du premier jour du camp, « tout comme elle avait lentement, avec obstination, combattu pour remporter les salles [de brasserie], les rues, les villages et les villes. » En bref, la terreur à l’intérieur des premiers camps était le fruit de la culture politique violente de Weimar. […]
Souvent la haine à l’encontre des prisonniers n’était pas abstraite, mais personnelle. Du fait du caractère localisé de la première terreur nazie, geôliers et détenus se connaissaient souvent bien. Ils avaient grandi dans les mêmes rues et partageaient une longue histoire de violences et de vengeances. Le temps était dorénavant venu de solder définitivement les comptes. Le pire qui pouvait arriver à un prisonnier, écrivit un ancien détenu de Dachau en 1933, était d’être reconnu par un garde originaire de sa propre ville. […]
Contrairement à l’image des premiers camps nazis comme lieux d’extermination avancée par des érudits comme Hannah Arendt, la grande majorité des prisonniers survécurent. Il demeure que plusieurs centaines de détenus perdirent la vie en 1933, assassinés par les gardes ou poussés au suicide. Les plus vulnérables de tous étaient les juifs et les éminents prisonniers politiques.

 

— Ce texte est extrait de KL. Une histoire des camps de concentration nazis, à paraître le 2 novembre aux éditions Gallimard. — Il a été traduit par Jean-François Sené.