Un mariage nigérian

L’amour ne suffit pas pour faire de l’union d’un homme et d’une femme un mariage heureux. Pas dans le Nigeria des années 1980 en tout cas. Yejide et Akin, les héros de Stay with Me, le premier roman de la jeune écrivaine Ayobami Adebayo, composent avec la pression de leurs familles. Un couple doit avoir des enfants, et vite. « Les femmes font les enfants, et si tu ne peux pas tu n’es pas une femme », assène la mère du jeune homme. Stay with Me est la chronique de leur couple à travers les décennies, « le portrait réellement contemporain et profondément émouvant d’un mariage », écrit Michiko Kakutani dans The New York Times. Et ce récit est d’autant plus subtil qu’il s’attache aux points de vue de la femme comme du mari. « Adebayo explore la vulnérabilité masculine avec aplomb, dans une description touchante d’Akin qui est amoureux de sa femme », souligne Molara Wood dans le quotidien nigérian The Guardian, précisant au passage que le roman est l’un des rares à s’aventurer chez les Ijeshas, un sous-groupe du peuple yoruba, dont sont issus les deux protagonistes. Les tragédies personnelles du couple se reflètent d’ailleurs dans les tourments politiques du Nigeria des années 1980 et 1990. Le roman peut ainsi se situer, pour Kaku­tani, « dans la lignée des grandes œuvres de Chinua Achebe ou de Chimamanda Ngozi Adichie qui explorent l’écartèlement du Nigeria entre tradition et modernité, vieilles conceptions de la masculinité et de la féminité et nouveaux impératifs identitaires ». Stay with Me figurait dans la shortlist du prestigieux Women’s Prize for Fiction 2017, décerné au Royaume-Uni.

1867, une grande année !

Il y a cent cinquante ans tout juste, en 1867, le monde a connu une année exceptionnelle qui, pourtant, n’est pas restée dans les mémoires : les Noirs américains votaient pour la première fois tandis que les Britanniques doublaient, par le Reform Act, leur corps électoral et que, dans le même temps, avaient lieu les premières élections législatives dans la Confédération de l’Allemagne du Nord. Dans Moderne Wahlen, l’historienne allemande Hedwig Richter retrace le grand mouvement de démocratisation qu’a connu l’Occident au XIXe siècle et en montre les diverses étapes. « Au début du XIXe siècle, seulement 4 % de la population américaine avait le droit de prendre part à l’élection présidentielle et, pour les élections des magistrats prussiens, c’était 2 % », rappelle-t-elle dans Die Zeit. Un grand pas a été franchi à la fin des années 1840, à la suite du Printemps des peuples. La seconde étape décisive a été précisément cette année 1867 et, plus largement, la fin des années 1860, puisque en 1870 était instaurée en France la IIIe République. Les modalités d’élection qui nous semblent si naturelles aujourd’hui ont été peu à peu introduites : les urnes, les bulletins, les isoloirs.

Le livre de Richter entend notam­ment réhabiliter la tradition démo­­cratique allemande, décrédibilisée par le nazisme. Il montre que, dès la fin des années 1860, le Bundestag n’avait rien d’un Parlement fantoche, contrairement à ce que beaucoup ont voulu croire : « Il possédait la maîtrise du budget, promulguait des lois et, par les débats qui y avaient lieu, devint le forum de l’Allemagne », écrit l’auteure. Les Allemandes ont obtenu, par ailleurs, le droit de vote dès la fin de la Première Guerre mondiale, une génération avant les Françaises et les Britanniques. Richter compare l’action des Américains en Allemagne après 1945 à leur inter­vention en Irak de 2003. Pourquoi, dans le premier cas, ont-ils réussi à installer une démocratie pérenne et pas dans l’autre ? « Parce qu’en Allemagne, écrit-elle, ils ont pu s’appuyer sur une longue histoire démocratique. »

Fascinante archiduchesse

En 1717 naissait l’une des femmes les plus puissantes de l’histoire européenne : Marie-Thérèse d’Autriche. L’archiduchesse fait l’objet d’une nouvelle biographie monumentale qui a raflé le prix du meilleur essai à la dernière foire de Leipzig et a eu droit aux éloges de l’ancien ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble, dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung.

Il faut dire que le personnage a de quoi fasciner : Marie-Thérèse est désignée par son père, l’empereur Charles VI, pour lui succéder – il n’a pas d’héritier mâle. Mais, dès qu’elle accède au trône, ses droits sont contestés par les autres puissances européennes et notamment par la Prusse, qui, avec l’aide de la France, lui enlève la Silésie. Marie-Thérèse ne s’en maintient pas moins quarante ans au pouvoir, régnant sur l’Autriche, la Hongrie, la Bohême et la Croatie. Elle met au monde cinq garçons et onze filles (dont Marie-Antoinette) et, à sa mort, laisse un État solide. Mère despotique, épouse conciliante (son mari, François de Lorraine, la trompait sans cesse), elle passe pour avoir été d’une grande beauté avant de prendre beaucoup de poids avec l’âge, au point de ­devoir être portée ou traînée pour se déplacer. Elle aurait aussi été très proche de son peuple.

La biographie de Stollberg-­Rilinger montre que cette image relève pour une bonne part du mythe. D’une façon générale, ce livre « n’entend pas établir qui était vraiment Marie-Thérèse mais rendre compte de la spécificité de son temps », note Ulinka Rublack dans Die Zeit.

Maternelle, Marie-Thérèse ne le fut jamais au point d’oublier que ses enfants existaient avant tout pour servir les intérêts de la dynastie des Habsbourg. Elle n’hésitait pas à les humilier et à les manipuler, les dressant volontiers les uns contre les autres. Sa relation à son fils aîné et successeur, Joseph II, fut particulièrement compliquée : même quand il devint corégent, elle continua de gouverner seule. Par ailleurs, celle en qui on a voulu voir une protoféministe progressiste détes­tait les Lumières, fit régner un ordre moral sévère et persécuta juifs et protestants. Au bout du compte, l’un de ceux qui l’ont le mieux comprise fut son plus fidèle ­ennemi, Frédéric II de Prusse, qui l’admirait et remarqua un jour : « Pour une fois que les Habsbourg ont un homme, c’est une femme ! »

Au centre du débat : le big data

Selon un article récent du Washington Post, Facebook collecte 98 sortes de données sur chacun de ses plus de 2 milliards d’utilisateurs. Parmi ces données figurent l’appar­tenance ethnique, le revenu, la ­valeur du patrimoine, la valeur de la rési­dence principale, si vous êtes maman, si vous avez des enfants d’âge scolaire, si vous êtes marié, le nombre d’emprunts que vous avez contractés, si vous faites le ramadan, la date à laquelle vous avez acheté votre voiture, et ainsi de suite.

Comment et où Facebook se procure-t-il tous ces renseignements sur notre vie privée et notre identité ? Tout d’abord à partir des informations que nous avons nous-mêmes fournies, comme notre ­situation de famille, notre âge et l’université que nous avons fréquentée. Ils viennent aussi des photos de vacances, d’enfants et de cérémonies de remise de diplôme publiées sur le réseau social. Des photos que nous n’avons pas forcément publiées nous-mêmes. L’outil de reconnaissance faciale de Facebook peut nous repérer dans une foule. Facebook suit aussi notre activité sur Internet, même si nous avons coché la case « Ne pas me pister ». Facebook sait chaque fois qu’un usager visite un site qui dispose du bouton « J’aime », ce qui est le cas de la plupart des sites.

L’entreprise se fournit aussi auprès des 10 millions de banques de données ­publiques et des 5 000 courtiers en données qui existent dans le monde et collectent des informations à partir des cartes de fidélité des magasins, des contrats de garantie, des dossiers pharmaceutiques ou des bulletins de salaire. Les municipalités aussi vendent des données : listes électorales, fichiers des cartes grises, avis de décès, déclarations de saisie, immatriculations d’entreprises, etc. En ­théorie, Facebook collecte toutes ces données pour mieux cibler les publicités qui nous sont destinées, mais en réalité il les vend aux annonceurs pour la simple et bonne raison que cela lui rapporte de l’argent.

J’ai fouillé dans les entrailles de Facebook afin de voir quelles informations l’entreprise exploite pour personnaliser les publicités qu’elle me montre. Les préférences et l’algorithme ne sont pas les mêmes que ceux qu’elle utilise pour déter­miner les publications s’affichant sur mon « fil d’actualité », un assortiment variable de photos et de publications de mes amis Facebook et de sites que j’ai « aimés ». Ces préférences publicitaires sont le sésame de la rentabilité de Facebook : l’entreprise a affiché un résultat net de 10,2 milliards de dollars en 2016, soit une hausse de 177 % par rapport à 2015.

 

Le moteur prédictif a conclu que j’étais probablement un homme homosexuel et célibataire

Et voilà ce que j’ai découvert sur moi-même selon Facebook : je m’intéresse aux catégories « agriculture, argent, Parti républicain, bonheur, bonbons ­géli­fiés, personnel navigant », d’après ce que Facebook dit que je fais sur Facebook. D’après les pubs que Facebook pense que j’ai regardé quelque part en naviguant sur Internet, je m’intéresse aussi à l’imagerie par résonance magnétique, au documentaire La Grotte des rêves perdus [sur la grotte Chauvet] et aux thrillers. Facebook pense aussi que j’ai aimé des pages Facebook consacrées à Tyrannosaurus rex, au groupe japonais Puffy AmiYumi, à la pâte à biscuit et à un ­catcheur nommé Edge.

Or je n’ai « aimé » aucune de ces pages, comme le montrerait un rapide passage en revue des pages que j’ai likées. Avant de faire cette recherche, je n’avais ­jamais entendu parler d’Edge ni de Puffy Ami­Yumi, et, comme je suis ­atteinte de la maladie cœliaque, mon état de santé ne me permet pas d’aimer la pâte à biscuit. En revanche, j’ai « aimé » la page de la boxeuse ­Claressa Shields, qui est surnommée T-Rex. C’est le seul point d’accord avec ce que Facebook prétend que J’aime.

C’est plutôt étrange, car s’il y a bien une chose que Facebook sait de moi de façon certaine, ce sont les pages Facebook que j’ai effectivement « aimées ». Mais peut-être ai-je plus de valeur pour Facebook si je suis présentée comme quelqu’un qui aime Puffy AmiYumi, avec ses dizaines de milliers de fans, plutôt qu’un groupe local nommé ­Dugway, qui en a moins de 1 000. Je ne le saurai jamais, car les algorithmes de Facebook, comme ceux de Google, sont un secret soigneusement gardé.

Si Facebook se fait des idées fausses sur moi et gagne de l’argent avec, ce n’est pas la seule entreprise à utiliser des données brutes pour arriver à des conclusions étranges et totalement erro­nées. Des chercheurs du Centre de psychométrie de l’université de Cambridge ont mis au point ce qu’ils appellent un « moteur prédictif », alimenté par des algorithmes exploitant un jeu partiel de « J’aime » d’un utilisateur de Facebook et capable de « prévoir une série de variables parmi lesquelles le bien-être, l’intelligence et l’orientation politique, et de générer un profil de personnalité fondé sur cinq traits, les big five ». Ces cinq traits sont l’ouverture, la conscience, l’extraversion, l’agréabilité et le névrosisme.

Acronyme : Ocean. Les big five servent couramment à évaluer les candidats à un emploi. « Nous nous projetons toujours au-delà des simples clics ou “J’aime” d’un individu pour prendre en compte les caractéristiques qui dictent réellement son comportement », affirment ces chercheurs. Ils vendent leurs services à des entreprises, avec la promesse de leur fournir « une analyse psychologique instantanée de vos usagers fondée sur leur comportement en ligne, pour vous permettre d’offrir un retour et des recommandations en temps réel et valoriser pleinement votre marque ».

Et voilà ce que leur moteur prédictif a conclu sur moi : je suis probablement un homme, bien que le fait d’« aimer » la page de The New York Review of Books me donne une touche de « féminité » ; je suis plutôt de droite que de gauche – et ce malgré l’affection pour Bernie Sanders que j’affiche sur Facebook ; je suis du genre contemplatif plutôt qu’impliquée dans la vie publique – et ce alors que j’ai « aimé » nombre de groupes poli­tiques et de militants ; et je suis plus relax que 62 % de la population (j’en doute).

 

Et voici encore ce que j’ai trouvé sur moi. Non seulement je suis un homme, mais « six hommes sur dix qui partagent les mêmes “J’aime” sont gays », ce qui me donne une « probabilité moyenne » d’être non seulement un homme, mais un homme homosexuel. Les « J’aime » qui me font sembler « moins gay » sont le magazine de défense des consommateurs Consumer Reports, le blog d’actualité technologique Gizmodo et un site appelé Lifehacker. Les « J’aime » qui me font apparaître « plus gay » sont The New York Times et le groupe écologiste 350.org. En même temps, les « J’aime » qui me font « appa­raître peu intéressée par la politique » sont ces mêmes New York Times et 350.org. Il y a mieux. Selon l’algorithme du Centre de psychométrie, « vos “J’aime” indiquent que vous êtes célibataire ». Pourquoi ? Parce que j’ai aimé la page de 350.org, une association fondée par l’homme dont je partage la vie depuis trente ans !

Cela a beau être amusant, cela montre aussi à quel point il est facile de se méprendre sur les données et de mal les interpréter. Nous vivons à une époque où des très puissants calculateurs peuvent analyser et trier d’énormes jeux de données disparates. Cela peut aider à repérer des tendances qu’on n’aurait pas pu voir auparavant, ce qui s’est révélé utile dans la recherche pharmaceutique par exemple et, apparemment, pour savoir où des engins explosifs improvisés avaient le plus de chances d’être placés en Afghanistan. Mais cela peut aussi nous amener à croire que l’analyse des données va nous livrer une vérité dénuée de biais et de scories.

En réalité, la « datafication » de toute chose a un effet réducteur. Pour commencer, elle laisse de côté tout ce qui ne peut être quantifié. Comme le souligne Cathy O’Neil dans son livre pénétrant et dérangeant, la datafication repose souvent sur des indicateurs indirects quantifiables qui ont peu ou pas de rapport avec les réalités qu’ils sont censés appréhender : la cote de solvabilité (1) pour la probabilité d’être un bon salarié, par exemple, ou les tests de personnalité fondés sur les big five qu’utilise le Centre de psychométrie de Cambridge alors même, comme le rapporte O’Neil, que « la recherche scientifique montre que les tests de personnalité sont de piètres prédicteurs de la performance au travail ».

On a tendance à penser que les données sont neutres, qu’elles ne reflètent pas de biais intrinsèques. La plupart des gens pensent par exemple que Facebook n’intervient pas dans ce qui s’affiche sur leur « fil d’actualité », alors que c’est exactement ce que fait son algorithme propriétaire. Une personne ou un groupe de personnes décident quel type d’informations doit être inclus dans l’algorithme, et comment le pondérer, de même qu’une personne ou un groupe de personnes décident de ce qu’il faut inclure dans un ensemble de données, ou quel ensemble de données doit être intégré à une analyse. Cette personne ou ce groupe de personnes abordent leur tâche avec tous les biais et les a priori culturels qui font de nous ce que nous sommes. Quelqu’un au Centre de psychométrie de Cambridge a décidé que les lecteurs de The New York Review of Books sont des femmes et que ceux des blogs de technologie sont des hommes. Ce n’est pas de la science, c’est de la présomption. Et c’est gravé dans l’algorithme.

Il nous faut admettre que la faillibi­lité de l’être humain est inscrite dans les algorithmes que les humains écrivent. Cela paraît évident quand on regarde le résultat des analyses du Centre de psychométrie de Cambridge, mais ça l’est moins quand il s’agit d’algorithmes qui « prédisent » qui va commettre un crime dans l’avenir, par exemple – algo­rithmes qui sont désormais utilisés par certains tribunaux pour prendre les décisions de condamnation ou de libération conditionnelle. Ou des algorithmes qui jugent un candidat à l’embauche un peu trop curieux et donc moins susceptible d’être un salarié loyal. Ou des algorithmes qui évaluent la cote de solvabilité, laquelle, on l’a vu, sert à bien plus qu’à déterminer la solvabi­lité. Facebook développe d’ailleurs son propre algorithme de notation, fondé sur le profil des amis que nous avons sur le réseau. Cela peut favoriser des personnes pauvres dont les « amis » travaillent dans la finance et pénaliser ceux dont les amis sont désargentés.

À l’automne 2016, un groupe de programmeurs a organisé un concours de beauté mondial en ligne, jugé par un système d’intelligence artificielle. L’idée était que l’ordinateur serait ­capable d’analyser les photos envoyées par des milliers de participantes du monde entier et d’identifier selon des critères objectifs les femmes représentant la beauté idéale. Est-ce surprenant que, à une personne près, le robot n’ait choisi que des reines de beauté blanches ? Les chercheurs avaient « entraîné » la machine à partir d’une base d’images principalement constituée de photos de femmes à la peau claire. « Bien que l’équipe n’ait pas construit l’algorithme pour qu’il traite la peau blanche comme un signe de beauté, écrit Sam Levin dans The Guardian, les paramètres ont amené les robots-juges à tirer cette conclusion. »

 

Quand Latanya Sweeney, professeure à l’université Harvard, a tapé son nom dans Google, elle a vu apparaître une publicité formulée en ces termes : « Latanya Sweeney, casier judiciaire ?
1) Entrer le nom et l’État ; 2) Accéder au casier judiciaire. Vérification instantanée sur www.instantcheckmate.com. » Elle a payé ce que l’annonceur demandait et constaté… que son casier était vierge. Or Latanya est plutôt un prénom de femme noire. Elle a testé l’algorithme en entrant sur deux sites différents (dont celui du quotidien The Chicago Tribune) 2 184 prénoms évoquant différentes couleurs de peau. Cette pub apparaissait à une fréquence 25 % plus grande pour les prénoms à connotation noire.

Il y a aussi l’exemple de la frater­nité afro-américaine Omega Psi Phi, qui avait créé un site Internet pour célébrer son centième anniversaire. Comme le relatent Ariel Ezrachi et Maurice Stucke dans un livre : « Parmi les pubs générées par algorithme sur le site figuraient des annonces pour des cartes de crédit délivrées par des établissements financiers douteux et d’autres ­invitant tel ou tel membre de la fraternité à vérifier son casier judiciaire » (2).

Des pubs surgissent sur notre navigateur, notre page Facebook ou notre compte Gmail, et nous avons tendance à penser qu’elles sont là parce qu’une ­entreprise cherche à nous vendre un produit dont elle pense que nous pourrions avoir envie au vu de notre historique de navigation, de ce que nous avons pu écrire dans un courriel ou rechercher sur Google. Nous ne pensons probablement pas qu’elles sont là parce que nous habitons dans tel quartier, que nous fréquentons tel type de personnes ou que nous avons été repérés par des voies obscures grâce à une représentation pointilliste de notre vie. Et nous n’imaginons certainement pas que nous voyons ces pubs parce qu’un algorithme a établi que nous sommes un loser, une proie facile ou que nous appartenons à tel ou tel groupe ethnique.

 

Facebook dispose de 98 types de données sur nous, mais le courtier Acxoim en possède 1500

Comme le souligne O’Neil, préférences, habitudes, code postal et publications sont aussi exploités pour générer des annonces prédatrices, « des publicités qui repèrent des personnes vulnérables et leur vendent des promesses fausses ou hors de prix ». Des personnes peu solvables se voient proposer des prêts sur salaire ; des personnes ayant un emploi sans avenir se voient proposer des formations onéreuses dans des universités privées. L’idée, écrit O’Neil, est de repérer les gens les plus vulnérables et puis d’exploiter leurs données privées à leur détriment. L’objectif est d’identifier ce qui les tourmente le plus, ce qu’on appelle « le point de douleur ».

Nous savons depuis longtemps que des sites marchands comme Amazon et des agences de voyages en ligne comme Orbitz ou Expedia modulent leurs prix en fonction de ce qu’ils pensent savoir de nous – notre lieu de résidence, nos revenus, nos achats précédents. Et souvent, paradoxalement, les riches paient moins. Ou bien ils paient plus, comme les ­lycéens d’origine asiatique qui s’inscrivent aux cours de préparation aux examens d’entrée à l’université de l’entreprise Princeton Review ou les clients d’Orbitz qui se connectent à partir d’un Mac. Cette tarification dynamique devient de plus en plus complexe et opaque. Une enseigne britannique, par exemple, teste des étiquettes de prix électroniques qui changent selon le client, client qu’elle identifie grâce à son téléphone portable et dont elle connaît les habitudes de consommation. Facebook dispose peut-être de 98 types de données sur chaque utilisateur, mais le courtier Acxiom en possède 1 500 et elles sont toutes à vendre pour être agrégées et intégrées au petit bonheur la chance dans des formules qui nous échappent [lire « Caveat emptor»].

Nous cédons nos données. Nous les cédons par petits bouts, sans penser que des courtiers vont les collecter et les vendre, encore moins qu’elles pourront être utilisées contre nous. Il existe aujourd’hui des banques de données d’ADN privées et non réglementées, constituées entre autres à partir d’échantillons d’ADN que les gens fournissent à des sites généalogiques pour connaître leurs ancêtres. Ces échantillons disponibles en ligne peuvent être comparés à de l’ADN prélevé sur les scènes de crime sans qu’une décision de justice l’ait autorisé. La police constitue aussi ses propres bases de données d’ADN en faisant des prélèvements buccaux lors de contrôles de routine. Selon l’Electronic Frontier Foundation (EFF), une ONG de protection des libertés sur Internet, cela ­accroît le risque de voir des personnes mises en cause pour des crimes ou des délits qu’elles n’ont pas commis.

Et voyez les données de coachs électroniques comme Fitbit. Comme on peut le lire dans un article du site The Intercept, « en 2013, lors d’un débat d’experts sur la santé et le fitness connectés, Scott Peppet, professeur de droit à l’université du Colorado, assurait : “Je peux brosser un portrait de vous incroyablement riche et détaillé à partir de vos données sur Fitbit.” Et il ajoutait : “Ces données sont de si bonne qualité que je pourrais fixer le prix de primes d’assurance ou évaluer avec précision votre cote de solvabilité.” »

Pensez aussi que, si vous faites l’un des tests de personnalité qui apparaissent régulièrement sur Facebook (« Ce que votre écriture manuscrite dit de vous », par exemple), il y a de bonnes chances que les résultats soient exploités par une société nommée Cambridge Analytica pour avoir accès non seulement à votre profil Ocean (les big five), mais aussi à votre profil Facebook, avec votre nom. Selon The New York Times, Cambridge Analytica a conseillé Donald Trump pendant sa campagne [lire « Le triomphe de la science du comportement »].

Et puis, chaque fois que vous commandez un Uber ou utilisez Google Maps, pour ne citer que deux applications mobiles, vous révélez votre localisation et laissez une trace à exploiter par d’autres – la police, bien sûr, mais aussi peut-être des hackers et d’autres délinquants, et naturellement des entreprises commerciales. Récemment, alors que je me trouvais dans un restaurant à New York, j’ai reçu un message me félicitant d’avoir choisi cet endroit et m’indiquant les plats du jour. Je n’avais pourtant pas utilisé Google Maps pour m’y rendre, mais le simple fait d’avoir activé la ­localisation sur mon téléphone me transformait en cible facile.

Tout cela fait un peu froid dans le dos, mais, au fond, est-ce bien important ? C’est la question que nous devons nous poser. Demandez aux personnes qui utilisent Facebook ou les produits Google, se déplacent en Uber ou publient des selfies sur Twitter si cela les dérange que leurs données personnelles soient vendues comme la marchandise qu’elles sont : la plupart vous diront que c’est un bien petit prix à payer, vu l’avantage qu’il y a à se faire guider gratuitement le long d’un itinéraire, à communiquer par e-mail ou à rester en contact avec de vieux amis.
S’il est vrai, comme l’a dit le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, que la vie privée n’est plus une norme sociale, à quel moment cesse-t-elle aussi d’être une norme politique ? À partir de quel stade l’individu ou les libertés indi­viduelles cessent-ils de primer sur la raison d’État ? Car il serait naïf de croire que l’État ne s’intéresse pas à nos habitudes de consommation, à l’endroit où nous étions hier à 16 heures ou à l’identité de nos amis. Les agences de rensei­gnement et la police achètent elles aussi des données aux courtiers. Elles le font en contournant les lois qui encadrent la collecte des données personnelles. Elles le font parce que c’est bon marché. Et parce que les bases de données commerciales sont diversifiées, puissantes et robustes.

De plus, l’énorme masse de données que nous laissons dans notre sillage quand nous utilisons Gmail, publions des photos sur Internet, stockons des documents sur Google Drive et faisons appel à Uber a valeur de témoignage pour la police et la justice. Et parfois ce sont les entreprises de l’Internet elles-mêmes qui transmettent ces informations privées sans broncher, comme en témoigne le cas de Yahoo qui, comme on l’a appris en 2016, surveillait tout son flux d’e-mails entrants pour le compte des autorités américaines. Il y a aussi cette application nommée Geofeedia qui permettait à la police de trianguler les données personnelles collectées sur une dizaine de réseaux sociaux afin d’espionner des militants et d’empêcher des manifestations (3).

 

Il y a aussi Palantir, une très discrète entreprise d’analyse de données de la Silicon Valley, financée par la CIA et utilisée par la NSA, la CIA, le FBI, de nombreuses forces de police, American Express et des centaines d’autres entreprises, services de renseignement et institutions financières. Ses algorithmes permettent l’analyse rapide d’énormes volumes de données issues d’un large éventail de sources comme les caméras de surveillance routière, les achats en ligne, les publications sur les réseaux sociaux, les amitiés et les échanges de courriels – activités quotidiennes de citoyens innocents – pour permettre à des agents de police, par exemple, d’évaluer si un conducteur interpellé pour un phare cassé est peut-être un délinquant. Ou pourrait l’être un jour.

Il serait naïf de croire que la surveillance commerciale et la surveillance d’État sont séparées par une cloison étanche. Cette cloison n’existe pas. Beaucoup d’entre nous s’inquiètent de l’excès de pouvoir numérique de nos États, surtout depuis les révélations d’Edward Snowden. Mais la dynamique consumériste qui nous pousse à divulguer des informations personnelles sans discernement menace autant nos droits individuels que notre bien-être collectif. Elle le menace peut-être davantage, si l’on songe que nous troquons bêtement 98 degrés de liberté contre un ensemble de choses dont nous avons été amenés, comme par hypnose, à croire qu’elles ne nous coûtent rien.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 22 décembre 2016. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Gracq et Jünger

De Julien Gracq, on a pu dire que ses phrases, souvent longues, très construites, évoquaient la syntaxe germanique. De fait, c’est un ­auteur fort apprécié outre-Rhin. À peu près tous ses livres y sont disponibles, y compris le tout dernier, Les Terres du couchant, paru de manière ­posthume en 2014 en France (chez José Corti) et qui vient d’être traduit en allemand. L’hebdomadaire Der Spiegel lui a consacré pas moins de quatre pages. Le journaliste Romain Leick y rappelle notam­ment les liens intellectuels et personnels qui unissaient l’écrivain français à son « jumeau » allemand, Ernst Jünger.

Gracq n’a jamais caché l’immense influence que ce dernier avait exercée sur lui. Sans doute n’aurait-il jamais écrit Le Rivage des Syrtes, son roman le plus célèbre, celui qui lui valut, en 1951, un Goncourt (refusé), s’il n’était pas tombé, en décembre 1943, sur la traduction française de Sur les falaises de marbre.

Comme le rappelle Romain Leick, « les auteurs allemands n’étaient pas vraiment popu­laires à ce ­moment-là en France ». Gracq lut l’ouvrage d’une traite sur un quai de gare et en conclut que toute la littérature de son époque n’arrivait pas à la cheville d’un livre de Jünger.

Les deux hommes se rencontrent en 1952. Une amitié naît qui ne va jamais vraiment cesser : « Pour le 70e anniversaire de Jünger, en 1965, Gracq écrivit un article inti­tulé “L’œuvre d’Ernst Jünger en France”. Pour son 85e anniversaire, en mars 1980, il participa à la cérémonie orga­nisée en son honneur à Stuttgart », rapporte le journaliste allemand. Nos deux ­auteurs étaient liés par une même « vision pessimiste de l’histoire, une esthétique de la décadence frappant une culture trop mûre qui n’a rien à opposer à l’irruption de la barbarie, sinon des ruses dila­toires ou la trahison ». C’est là une conception opposée à celle des Lumières : pas de progrès, une lutte perpétuelle contre le chaos toujours menaçant.

Rien d’étonnant, selon Romain Leick, à ce que l’un comme l’autre aient été plébiscités par les lecteurs « de droite ». « Gracq et Jünger sont des auteurs pour initiés, ­enfermés dans leur admi­ration et leur goût aristocratique comme dans une citadelle qui ne se rendra jamais. Ils ne s’adressent pas aux masses mais promeuvent un pessimisme et une résistance de droite. Quand tout s’effondre, il ne reste que l’art », juge le ­critique du Spiegel.

Une différence cependant entre ces « deux Dioscures de l’Apocalypse » : Jünger aimait les honneurs, Gracq les fuyait. Le premier reçut volontiers Kohl et Mitterrand chez lui. Gracq éconduisit ­plusieurs fois le ­président ­français.

18 faits & idées à glaner dans ce numéro

À certains endroits d’Espagne, la densité de population est plus faible que dans le nord de la Finlande.

Le témoin peut constituer un obstacle à l’écriture de l’histoire.

Les tests de personnalité sont de piètres prédicteurs de la performance au travail.

La vie privée n’est plus une norme sociale.

Les entreprises qui n’exploitent pas la crédulité sont perdantes.

Les erreurs en série dans les prises de décision ne sont pas simplement le fait du hasard.

Tromper efficacement repose sur l’exploitation des biais inconscients de la cible.

L’intuition est nécessaire à la délibération.

La Chine tolère mieux le protestantisme que le catholicisme, subordonné à un pouvoir central étranger, le Vatican.

Dans certaines circonstances, tous les enfants ou presque peuvent devenir des meurtriers.

La prison peut transformer quasiment n’importe qui en bon épistolier.

La majorité des enfants-soldats s’engagent de leur plein gré.

À la fin du XIXe siècle, les États-Unis et la Russie étaient des amis proches évoluant dans des sphères séparées.

Le prince Charles encourage l’extermination des écureuils gris.

Quand nous nous faisons rémunérer pour notre passion, nous perdons notre âme.

À New York, Wall Street génère moins de revenus que les touristes.

Quand les Français utilisent le terme « anglo-saxon », c’est en réalité d’eux-mêmes qu’ils parlent.

Sous Vichy, des enseignants sont allés jusqu’à dénoncer des profs qui avaient omis de se signaler comme juifs.

Aristote mériterait un prix Nobel posthume pour avoir pressenti l’ADN.

En 1910, 33 joueurs de football américain ont perdu la vie des suites de leurs blessures.

Il est plus difficile d’interdire aux vrais écrivains d’écrire qu’aux adolescents de se masturber.

L’esprit guide le cheminement de l’histoire.

La génétique, cette force invisible en nous

Comment, de génération en génération, se transmet-on du « semblable », yeux bleus, cheveux blonds, nez crochu ? Cette question, qu’Aristote et Pythagore avaient déjà examinée, touche l’oncologue Siddharta Mukherjee directement : dans sa famille bengalie sévissent des maladies mentales intergénérationnelles, « tapies comme un déchet toxique » dans son patrimoine génétique. Il propose à son tour une description actualisée et « panoptique » du sujet, relatant « une histoire déjà racontée, mais jamais avec autant d’ampleur ni de grandeur », s’enthousiasme James Gleick dans The New York Times.

Selon Pythagore, nous dit Mukherjee, c’est le sperme qui « véhicule l’information présidant à la création du fœtus » ; la mère, elle, ne lui procure que le gîte et le couvert. Aristote postule au contraire que ce qui se transmet dans l’accouplement, ce n’est pas tant une matière qu’un message : « Le sperme n’est qu’un outil. » (Pour le biologiste Max Delbruck, Aristote mériterait le prix Nobel à titre posthume pour avoir pressenti l’ADN). Au XVIIe siècle, on présume que les spermatozoïdes tout juste décou­verts grâce à l’apparition du microscope sont de minuscules fœtus, des homoncules « préformés ». Pourtant, l’embryologiste berlinois Caspar Wolff soupçonne déjà qu’une vis essentialis corporis, une « main invisible », est à la manœuvre. Quant à Darwin, « il est douloureusement conscient que la théorie entière de l’évolution repose sur une fondation invisible », ajoute James Gleick. Si Darwin avait lu la communication du moine Gregor Mendel dans les Comptes rendus de la société de sciences ­naturelles de Brno en 1865, il aurait compris que le vecteur de l’évolution était « ce fantôme dissimulé dans la machine biologique » – comme dit Mukherjee – que le moine ­morave a débusqué en croisant inlassablement des varié­tés de petits pois. Une décou­verte immense mais aussitôt oubliée, jusqu’à ce que, au début du XXe siècle, le « fantôme » gagne un nom : le gène. Auparavant, il a fallu que l’Allemand August Weismann torde le cou à la théorie de la transmission héréditaire des caractères acquis en coupant la queue à 901 souris (sur cinq générations, pas une seule souris ne naîtra sans queue).

La nouvelle science de la génétique progresse ensuite à toute vitesse. En un siècle, on comprend que les gènes (23 000 pour l’espèce humaine) « s’enfilent comme des perles » le long de nos 23 paires de chromosomes et sont essentiellement constitués d’une molécule, l’ADN, dont la structure est décrite en 1953. De la génétique, on passe ensuite à la génomique (l’assemblage des gènes au sein du génome), et on comprend peu à peu ce qui se transmet de génération en génération : les attributs physiques, mais aussi des traits de caractère – l’identité sexuelle et, pour partie, la préférence sexuelle ; la couleur des yeux, mais peut-être ­aussi le goût de la musique ou celui du risque ; l’organisation de notre cerveau, mais aussi ses capacités.

On comprend également peu à peu que nous ne sommes pas (que) nos gènes. D’autres facteurs, environnementaux, viennent se superposer aux gènes, leur conférant une « mémoire génétique » (l’épigénétique), faisant de chaque individu quelqu’un de totalement à part. « Le génome est une palette, pas un tableau », résume The Guardian.

Mais la science ne saurait s’arrêter en si bon chemin. Elle ambi­tionne, dit l’auteur, « non seulement de nous lire nous-mêmes, mais de nous écrire ». Le généticien britannique William Bateson l’avait prédit dès 1905 : « Sitôt que l’on comprendra les mécanismes de l’héré­dité, l’huma­nité voudra s’en emparer, comme chaque fois qu’elle ­découvre un nouveau pouvoir. Et la science de l’hérédité procu­rera bientôt du pouvoir dans une mesure stupéfiante. » La génétique-­génomique est une arme à double tranchant : elle peut servir à améliorer notre santé – et à nous améliorer tout court. Elle peut donc concourir à des projets beaucoup plus inquiétants, tels les fantasmes de Staline et Lyssenko sur la possibilité de « rééduquer génétiquement » le blé ou la déviance idéologique. Comme le rappelle Steven Shapin dans The Guardian : « La science génétique rigoureuse, et son extension douteuse dans le domaine sociopolitique, ont toujours marché d’un même pas – souvent le pas de l’oie. »

Max Weber entre démons et passions

Figure totémique des sciences sociales, révéré comme un des fondateurs de la socio­logie, Max Weber est, de loin, ­l’auteur de cette discipline le plus étudié et commenté. Des centaines de livres et des milliers d’articles lui ont été consacrés. Beaucoup de concepts et d’expressions issus de son œuvre sont entrés dans le vocabulaire savant, le discours politique, voire le langage courant : la distinction entre « éthique de conviction » (fondée sur l’adhésion aux ­principes) et « éthique de responsabilité » (qui tient compte des conséquences des actions), la définition de l’État comme « détenteur du monopole de la violence physique légitime », l’image de la « cage d’acier du capitalisme », la ­notion ­théorique d’« idéal-type » et celle de « chef charismatique », la caractérisation de la modernité par le « désenchantement du monde » et le processus de ­« rationalisation ».

Souvent, ces idées sont présentées de façon désincarnée. Dans ce qui demeure une des plus lumineuses introductions en français à la pensée de Weber, ­Raymond Aron ne fait référence à sa personnalité que sur un point particulier, lorsqu’il souligne qu’il fait partie de ces socio­logues « frustrés de la politique », qui sont « nostalgiques de l’action politique [et] auraient voulu prendre part à la bataille politique et exercer le pouvoir ». Avec lucidité, Aron relève que, contrairement à une idée ­assez répandue, Weber n’avait rien d’un démocrate internationaliste. Fervent nationaliste, il ne défendait le parlementarisme que comme le moyen de lutter contre la ­bureaucratie et de ­sélectionner les élites dirigeantes.

Aux yeux de ses contemporains, ­Weber n’avait rien d’un pur esprit. Ceux qu’il tenait subjugués sous un torrent de paroles dans le salon de sa maison de Heidelberg sentaient bien, chez lui, cette « combinaison d’intense passion et de discipline de fer » dont parle à son propos l’historien britannique Perry ­Anderson. En vérité, fait justement observer le sociologue et historien alle­mand Wolf Lepenies dans Les Trois Cultures, « sa vie et son œuvre sont si intimement mêlées que, tant dans ses analyses historiques que dans ses travaux sur la théorie des sciences et la méthodologie, [on voit] transparaître des traits autobiographiques » (1). « Que devons-nous savoir exactement des tourments et des joies des grands penseurs pour comprendre leurs théories, leurs concepts et leurs méthodes ? » Dans un article écrit en 2010, le politologue Jos Raadschelders pose justement cette question à propos de Max Weber, en évoquant sa biographie par Joachim Radkau (2).

 

D’éclairants aperçus sur le caractère de Max Weber

Lorsque ce livre est paru en Alle­magne, en 2005, il a suscité un grand émoi. Exploitant des extraits de la correspondance du sociologue et de son épouse, Marianne, Radkau y livrait en effet des informations de nature très intime, en grande partie tirées des lettres de la femme de Weber à sa mère, avec laquelle elle avait établi un rapport très étroit et qu’elle tenait minutieusement informée des difficultés de son fils sur ce plan. Accusé de se concentrer sur la vie de l’homme au détriment de ses idées et de son œuvre, et de se livrer à une reconstruction de son histoire personnelle fondée sur un schéma psycho-­philosophique fantaisiste, Radkau s’est fait d’autant plus violemment attaquer qu’il n’est ni spécialiste de Weber, ni même sociologue.

S’il a été sévèrement critiqué, le livre a aussi été loué pour la qualité de son écriture et sa richesse. Sous la forme de petites vignettes de quelques pages, il contient en effet de très éclairants aperçus sur le caractère de Weber, le milieu intellectuel dans lequel il baignait et l’époque à laquelle il a vécu. Certains éléments figuraient déjà dans la biographie de Weber rédigée par sa femme, « biographie intellectuelle » canonique de grande qualité littéraire qui se voulait un monument à sa gloire, mais dans laquelle elle ne dissimulait pas la profonde dépression dans laquelle son mari est resté plongé de 1898 à 1903, prostré, incapable d’écrire, de lire ou de donner un cours. Les relations compliquées de Weber avec les membres de sa famille avaient déjà été évoquées par Arthur Mitzman dans son essai de psychobiographie The Iron Cage (1971) et sa vie sentimentale par Martin Green dans son portrait des sœurs von Richthofen, dont l’une, Frieda, épousa l’écrivain D. H. Lawrence et l’autre, Else, comme on le verra, fut le grand amour de Weber (3).

Né en 1864 dans une famille d’industriels et de commerçants, mort en 1920 à 56 ans d’une pneumonie mal soignée, Weber a enseigné dans sa jeunesse à Fribourg-en-Brisgau et à Heidelberg puis, à la fin de sa vie, très brièvement, à Munich et à Vienne. Si sa carrière ne s’est déroulée que très partiellement à l’université, son œuvre porte fortement l’empreinte du style intellectuel des universitaires allemands, dont il partageait l’attrait pour les questions méthodologiques, les définitions, les classements et la conceptualisation : en ouvrant son ouvrage posthume Économie et société, le lecteur se trouve immédiatement pris dans un maquis touffu de ces concepts juridico-économiques que la langue alle­mande permet de forger aisément (4).

Juriste de formation, historien par inclination, professeur d’économie de métier, lecteur vorace d’ouvrages de philosophie et de littérature, Weber a constamment navigué entre les disciplines. Fortement influencée, de son propre aveu, par la pensée de Nietzsche et celle de Marx, sa réflexion s’est presque toujours développée au contact de celle d’autrui, notamment les autres pionniers de la sociologie en Allemagne Georg Simmel, Ferdinand Tönnies et Werner Sombart. La plupart des concepts dont la paternité lui est attribuée sont d’ailleurs le produit d’emprunts. L’idée de la compréhension comme méthode spécifique aux sciences sociales en contraste avec l’explication dans les sciences naturelles lui est venue des philosophes Wilhelm Dilthey et Karl Jaspers ; la notion d’idéal-type est héritée du juriste Georg Jellinek, et son intérêt pour l’étude de la bureaucratie s’est éveillé grâce aux travaux de son jeune frère Alfred, qui était historien.

 

Le sociologue Wilhelm Hennis et l’historien Peter Ghosh ont déployé beaucoup d’énergie pour mettre en lumière ce qui constitue à leurs yeux l’unité profonde de l’œuvre. Le premier la trouve dans la question du destin spirituel de l’homme dans un monde rationnel caractérisé par le « polythéisme des valeurs », le second dans la problématique de son ouvrage les plus célèbre, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, auquel, affirme Ghosh, conduit tout ce qui précède et dont ­découle tout ce qui suit.

À y bien regarder, l’unité du travail de Weber est de nature plus psychologique que thématique. Ce qui l’emportait de sujet en sujet était moins la poursuite d’une idée qu’un appétit féroce de connaissances. Sa tendance à l’encyclopédisme le conduisait parfois à des raccourcis et des généralisations de nature à laisser perplexes les spécialistes, comme dans ce développement sur l’histoire des religions : « Dans le confucianisme, c’est le bureaucrate qui organise le monde, dans l’hindouisme le magicien qui ordonne le monde, dans le bouddhisme le moine mendiant qui erre à travers le monde, dans l’islam le guerrier qui soumet le monde, dans le judaïsme le marchand ambulant, dans le christianisme le compagnon artisan itinérant. » Le musicologue James Wierzbicki a de même montré à quel point la première partie de son célèbre texte sur la sociologie de la musique, en réalité des notes de travail qui n’étaient pas destinées à être publiées en l’état, ne consistait qu’en une régurgitation de connaissances hâtivement assimilées, les vues les plus originales de Weber dans ce domaine résidant plutôt dans ses considérations sur l’histoire sociale des instruments et la psychologie de ceux qui en jouent.

Professeur inégal mais conférencier ­remarquable, polémiste redoutable et brillant causeur dans des cercles restreints, Weber n’a publié durant sa vie que deux livres : sa thèse de doctorat sur un point d’histoire commerciale dans l’Italie du Moyen Âge et sa thèse d’habilitation sur les impli­cations juridiques de l’histoire agraire ­romaine. Tout le reste de son œuvre consiste en des compilations posthumes, notamment par les soins de sa veuve, de textes de circonstance ou d’articles parus dans différentes revues, dont celle qu’il avait créée et dirigeait avec Werner Sombart et Edgar Jaffé, le mari d’Else von Richthofen.

Weber était désorganisé à l’extrême. S’il voyait le processus de rationalisation partout à l’œuvre dans l’histoire, ironise Radkau, ses propres méthodes de travail, elles, n’en montraient pas la trace. Marianne se plaignait du désordre chaotique de son bureau. Tout en l’expliquant par le flot d’idées qui envahissaient sa tête à chaque instant, elle relevait aussi le dédain ab­solu de Weber pour la forme, qui le conduisait à écrire dans une langue manquant terriblement de légèreté et d’élégance. « Tout ce que l’on peut avancer pour justifier les longues phrases et les nuances savantes, note le sociologue Reinhard Bendix, ne suffit pas à expliquer le style caractéristique [de ses] écrits sociologiques, qui tend à enterrer les points essentiels de l’argumentation dans une jungle d’affirmations qui nécessiteraient d’être précisées, ou dans de longues analyses sur des sujets particuliers qui ne sont clairement pas liés à ce qui précède ou ce qui suit. »

 

Des thèmes liés à son histoire familiale

Tout en se fatiguant très vite des fastidiosités du traitement statistique des données, Weber avait le goût des vastes enquêtes empiriques, comme celle qu’il a réalisée sur les ouvriers agricoles d’origine polonaise en Prusse orientale. À l’instar du Marx du 18 Brumaire, il était un formidable analyste politique, ainsi que l’attestent ses réflexions sur la situation politique en Allemagne à la fin de la Première Guerre mondiale ou sur la révolution russe de 1905, pour l’étude de laquelle il avait appris la langue russe. C’était aussi un observateur perspicace, capable, lorsqu’il le voulait, de décrire avec un vrai talent d’écrivain, comme le montre cette évocation de Chicago tirée de ses récits de voyage : « Tout est brume et fumée, le lac est entièrement couvert d’un énorme brouillard violet […] Aussi loin que porte le regard […] rien que des troupeaux de bétail, mugissements, bêlements, saleté sans fin. […] À deux pas de notre hôtel […] c’est un pêle-mêle insensé de peuples : à tous les coins de rue les Grecs cirent les bottes des Yankees, pour 5 cents. Les Allemands leur servent à boire, les Irlandais se chargent pour eux de politique, et les Italiens des plus sales travaux de terrassement. »

Les grands sujets auxquels Weber s’est intéressé, fait observer le sociologue espagnol Ignacio Sotelo, peuvent être rattachés à son histoire familiale : « Le thème du capitalisme est lié à son grand-père, celui de la religion à sa mère, la politique à son père », écrit-il dans un article publié en 2006. Peu d’hommes donnent autant l’impression de ne s’être jamais arrachés à l’univers familial. « Weber, souligne Martin Green, ne s’est jamais ouvert émotionnellement à d’autres personnes que des membres de sa famille et n’eut jamais des relations d’une certaine profondeur en dehors de celles-ci. Emmy Baumgarten, son premier amour, et ­Marianne, sa femme, étaient toutes deux ses cousines. [… ] Jamais il ne se lia d’amitié avec un homme plus âgé ou plus puissant que lui. »

Le père de Weber était un parlementaire sans grandes convictions religieuses, docile à l’égard des puissants mais très autoritaire dans la vie domestique ; sa mère était une femme pieuse, d’éducation puritaine, qui élevait ses enfants avec dévouement et abnégation. Toute sa vie, Weber est resté très proche d’elle, perturbé par la manière dont la traitait son père. Le conflit intérieur engendré par les divergences de valeurs de ses ­parents et leurs relations difficiles a sans doute contribué à installer chez lui cette tension permanente qui ne le quittera jamais et se déchargeait régulièrement de façon violente et spectaculaire. Un des mots le plus souvent employés pour décrire son caractère est « volcanique ». Weber, résume l’un de ses biographes, Jürgen Kaube, était un homme « nerveux, impatient, impulsif, brutal, extrêmement irritable […] tantôt enfoncé dans la monotonie, tantôt écœuré par elle, se réfugiant à corps perdu dans le travail sans relâche ». S’employant à contenir son bouillonnement intérieur par une discipline de fer et des excès de toute nature, il « bourrait littéralement sa vie de réunions, de lectures, de commandes, de travaux, de nourriture et de bière » .

En 1898, une violente dispute avec son père ayant apparemment joué le rôle de déclencheur, Weber sombre dans la longue dépression qui va couper sa vie en deux. Une maladie que le psychiatre Emil Kraepelin diagnostique comme un cas de « neurasthénie », affection très répandue dans le milieu que fréquente Weber. Lui-même la voyait plutôt comme le produit et le signe d’une sexualité réprimée et insatisfaite. De fait, il est longtemps ­resté entravé par de puissantes inhibitions. Quoique solide, son mariage, dont on a toutes les raisons de penser qu’il n’a jamais été consommé, relevait essentiellement de la complicité affective et de la camaraderie intellectuelle. On en saurait davantage si Marianne n’avait pas détruit, des années après sa mort, l’essai d’autoanalyse qu’il avait rédigé à l’attention de Jaspers, dans le souci d’éviter que son contenu ne soit utilisé par le régime nazi pour ternir son image (5).

En conformité avec les vues de la ­médecine de son temps, Weber, qui souffrait d’horribles insomnies et avait dû abandonner ses charges universitaires, se vit infliger, selon Jürgen Kaube, une incroyable variété de traitements : « eau froide, bains tièdes, cataplasmes, air frais, repos, diète, hypnose, stimulation musculaire électrique, stimulation du métabolisme, encouragement aux rapports sexuels conjugaux, cachets pour calmer les érections, séances de modelage, privation d’alcool, gymnastique, relaxation, brome, trional, véronal, ­héroïne et “baume d’opium” ». Aucun ne fut efficace, et les derniers cités ne firent qu’aggraver ses symptômes.

Il finit tout de même par reprendre le dessus, pour se mettre à produire à un rythme torrentiel les travaux qui l’ont fait connaître : des écrits méthodologiques très techniques, dont Radkau fait fine­ment remarquer qu’ils répondaient sans doute en partie à son besoin de se convaincre qu’il n’avait rien perdu de ses capacités mentales, les trois articles qui composeront par la suite L’Éthique protestante, une bonne partie de ceux qui seront rassemblés sous le titre Économie et société et ses nombreux écrits sur la religion.

 

La fin de la dépression de Weber coïncide aussi avec le début de sa relation amoureuse avec Else von Richthofen. Avant son mariage avec Edgar Jaffé, cette brillante jeune femme avait été l’étudiante de Weber. Peu liée à son mari, elle faisait partie d’un petit cercle d’intellectuels libertaires, bohèmes et très libéraux en matière de mœurs qui avait élu domicile dans le quartier de Munich appelé Schwabing et dont les membres se retrouvaient en Suisse, à Ascona, un lieu de villégiature sur la rive nord du lac Majeur. L’âme de ce groupe était le psychanalyste dissident Otto Gross, théoricien et promoteur, vingt ans avant Wilhelm Reich, de la révolution sexuelle. Else et sa sœur Frieda furent toutes les deux les maîtresses de Gross, dont elles eurent l’une et l’autre un enfant.

Les premières retrouvailles de Weber avec Else furent sans suite. À sa grande déception, c’est avec son frère Alfred, bien plus à l’aise que lui dans ce domaine, qu’elle engagea une liaison. Weber ne l’oublia toutefois jamais et, quelques années plus tard, alors qu’ils s’étaient à nouveau rapprochés, à l’occasion du déplacement qu’il effectuait à Munich pour prononcer les deux fameuses conférences réunies sous le titre Le Savant et le Politique, il entama avec elle une brève et intense idylle. Entre-temps, il avait eu avec une jeune pianiste nommée Mina Tobler une aventure amoureuse moins ardente et passionnée, mais qui semble lui avoir apporté des satisfactions sensuelles qu’il n’avait jamais éprouvées.

Les deux renaissances, intellectuelles et sentimentales, sont-elles liées ? La découverte d’un domaine qui lui était jusque-là inconnu eut en tout cas pour effet d’élargir le champ déjà vaste des intérêts du sociologue : dans l’essai intitulé « Considération intermédiaire », rédigé à la fin de sa vie, figurent notamment une série de réflexions sur l’érotisme dans ses rapports avec la religion et la beauté. Quelques mois après avoir renoué avec Else, Weber décédait, Marianne et Else toutes deux à son chevet (6).

Max Weber n’a pas défini des problèmes de recherche radicalement nouveaux, il ne nous a pas laissé de système de pensée complètement élaboré, et son œuvre foisonnante n’est pas exempte d’imprécisions et de contradictions. Mais elle est une véritable mine intellectuelle. Pour employer une image fréquemment utilisée, une « carrière dont on extrait des blocs pour construire ou décorer » (Hinnerk Bruhns).

 

Une pensée ouverte à toutes sortes de possibilités d’interprétation

Par la diversité des thèmes qu’il a abordés, qui vont des techniques d’arpentage dans la Rome ancienne au fonctionnement de la Bourse en passant par le système des castes en Inde, la discipline monastique, la croyance à la magie ou la pénétration du piano dans les intérieurs bourgeois, Weber est l’un des plus grands pourvoyeurs de sujets pour les sociologues. La difficulté qu’on éprouve à déterminer la signification globale de son œuvre fait qu’il est possible de le considérer à la fois comme le premier des sociologues de l’action, le père de l’individualisme méthodologique, un analyste des institutions socio-économiques à la manière de Marx (« le Marx bourgeois »), voire « l’exécuteur testamentaire de Nietzsche ». Sa pensée est ouverte à toutes sortes de possibilités d’interprétation, qui ont été saisies par presque tous les grands sociologues du XXe siècle.

La thèse pour laquelle il est le plus connu, celle d’une « affinité élective » entre le calvinisme et le capitalisme et du rôle du premier dans l’essor du ­second, a été contestée sur pratiquement tous les points. Werner Sombart a défendu l’idée d’une influence déterminante du judaïsme dans le développement du capi­talisme ; pour l’historien français Fernand Braudel, c’est dans les cités-États italiennes qu’est né ce régime économique, dès la fin du Moyen Âge ; aux yeux de l’historien britannique Hugh Trevor-Roper, le retard économique des pays catholiques s’explique plutôt par le peu de sympathie de la Contre-Réforme pour l’activité économique et les mouvements migratoires qu’elle a entraînés.

Mais L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme « a survécu à toutes ses réfutations » (Kaube) et demeure un classique de la sociologie : parce qu’on a appris à le lire sans caricaturer les idées de Weber, qui ne voyait dans la mentalité puritaine qu’un des éléments ayant favorisé le capitalisme et non la seule explication de son développement, mais aussi en raison du caractère stimulant d’un livre au moins aussi intéressant par les questions qu’il soulève que par les vues qu’il défend.

La femme de Weber, son neveu Eduard Baumgarten et le philosophe Karl Jaspers lui ont érigé une statue après sa mort. La popularisation de ses idées a été assurée par des hommes comme Talcott Parsons dans le monde anglo-saxon et Raymond Aron en France. Mais si Weber continue à être lu et étudié, ce n’est pas seulement pour ces raisons. En dépit de leur style souvent rébarbatif, ses écrits se distinguent de ceux de nombreux autres ­savants aux vues aussi justes et parfois plus convaincantes que les siennes par un trait spécial. Du moindre de ses textes émane une impression de grande intensité, reflet des multiples tensions qui affectaient sa vie intellectuelle et affec­tive et le rendaient particulièrement réceptif à celles qui travaillent le monde et la société. « Ce qui est caractéristique de Weber, observe Joachim Radkau, ce n’est pas seulement sa passion pour la science, mais aussi sa sensibilité particulière à la présence de la passion dans toutes les choses humaines […]. Se percevant comme un homme passionné […], Weber se voyait comme naturellement capable de capter les forces qui gouvernent l’existence. »

Weber était un homme en proie à de puissants démons et dévoré par de furieuses passions. La découverte de la passion amoureuse, à la fin de sa vie, lui a-t-elle permis de dompter les démons que la passion du devoir, de la connaissance et de la politique avait été impuissante à contenir ? Une des dernières phrases qu’il ait prononcées sur son lit de mort dans le délire de la fièvre était « Ultra posse nemo obligatur » (« À l’impossible nul n’est tenu »). C’est une formule de droit romain signifiant que les contrats qui exigent l’impossible ne sont pas valides mais que Weber, dans une lettre de jeunesse à sa mère, traduisait de façon incorrecte mais révélatrice de la sorte : « On n’a le droit de s’arrêter que lorsqu’on ne peut plus continuer. »

 

— Cet article a été écrit pour Books par Michel André. Né et vivant en Belgique, ce philosophe de formation a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Il a publié en 2008 Le Cinquantième Parallèle. Petit essai sur les choses de l’esprit (L’Harmattan).

Les meilleures ventes au Japon : Santé, retraite et bêtes étranges

Meilleures ventes japon

Bizarre ? Les deux tomes du « Dictionnaire des animaux en situation difficile » trustent la première et la deuxième place du classement de référence Nippan. Les Japonais se passionnent en effet pour les inventaires pointus d’animaux. Une lubie qui a permis à des livres français du même genre (Les Mondes invisibles des animaux microscopiques, Petites et grandes histoires des animaux disparus…) de trouver un éditeur au Japon, observe Corinne Quentin, du Bureau des copyrights français (BCF) à Tokyo. « Comment fait donc le morse pour avancer avec de si grandes dents ? » est l’une des questions auxquelles répondent ces savants ouvrages. Amateurs dès l’enfance de curiosités déconcertantes, les lecteurs japonais plébiscitent aussi, dans un autre registre, ­Détective Popotin. Cette série d’albums pour la jeunesse narre les enquêtes d’un détective doté d’un visage… en forme de fesses. Ce personnage, très populaire chez les Japonais petits et grands – qui s’amusent souvent des « choses du séant » –, a même trouvé des lecteurs français grâce à l’éditeur Nobi-Nobi.

Autre filon, les ouvrages sur l’apparence. Si les Japonaises sont réputées pour la perfection de leur ligne, celle-ci résulte moins de dispositions naturelles que d’une discipline de marathonien, à en croire les excellentes ventes du « Régime secret des mannequins ». Rester svelte, en bonne santé, ce sont les obsessions d’un pays riche, d’un peuple vieillissant rapidement : les lecteurs s’intéressent notamment à un livre sur la pneumonie et les maux de gorge. Un quart de la population a aujourd’hui plus de 65 ans, et ce ratio ne va cesser d’augmenter. Un phénomène démographique visible en librairie : parmi les meilleures ventes, Teinengo (« Après la ­retraite ») enseigne comment s’occuper une fois qu’on a quitté la vie active. « Sous la garde de Zorori le Magnifique », d’après un dessin animé éponyme, a tout pour plaire à l’armée des seniors : cette bande dessinée ludique offre une forme de gymnastique cérébrale.

Jeunes ou vieux, les lecteurs qui se tournent vers la fiction apprécient particulièrement AX, œuvre fantastique d’un romancier nippon à succès. Ils cherchent aussi à explorer le futur de façon plus réaliste avec « Calendrier de l’avenir », essai de prospective classique. Ouvrage concurrencé, précisons-le, par la traduction d’un livre de Jacques Attali, en photo sur la couverture aux côtés du très vendeur Emmanuel Macron. Un dépaysement comme un autre !

Staline, tout simplement

Quand la biographie qu’Oleg V. Khlevniuk a consacrée à Staline est parue simultanément en russe et en anglais en 2015, la presse anglo-­saxonne a été unanime pour louer sa concision : elle couvre la vie du dictateur et la nature du régime qu’il a mis en place en 600 pages. « Inévitablement, il y a des omissions, note Donald Rayfield dans The Times Lite­rary Supplement. Khlevniuk, par exemple, « ne dit rien de l’Armée rouge arrêtée le long de la Vistule pendant que les Allemands anéantissent l’armée nationale polonaise ou des encouragements au viol et au pillage en Europe de l’Est formulés par Staline ».

Il n’en demeure pas moins que Khlevniuk a réalisé un travail ­sérieux, dénichant des documents souvent inédits. Il a notamment eu accès à de nombreux écrits de Staline, y compris ses discours originaux, qui parfois diffèrent de ceux qui furent publiés par la suite. Notre historien fait également un usage fructueux de la correspondance du dictateur. Au sommet de sa puissance, ­celui-ci répondait personnellement à beaucoup des lettres qui lui étaient envoyés. On le voit ainsi, en 1930, prendre la défense d’un certain Merziakov, persécuté par le régime soviétique pour avoir fait partie de la police tsariste. Pourquoi une telle clémence de la part d’un homme qui, à la même époque, n’hésita pas à faire exécuter toute sa belle-­famille ? Dans les années 1910, ce Merziakov avait été chargé de le surveiller alors qu’il purgeait une peine de quatre ans d’exil en Sibérie. Et il l’avait fait avec un laxisme dont Staline lui restait reconnaissant.

La concision du livre d’Oleg Khlev­niuk s’explique peut-être avant tout par la volonté de l’auteur de ne rapporter que des faits avérés. Il rejette une bonne partie des mythes qui entourent Staline. Pendant pratiquement tout le XXe siècle, l’image de celui-ci a été fortement influencée par le portrait qu’en a fait son ennemi Trotski. Staline aurait été une brute ignorante et triste qui ­aurait conquis le pouvoir grâce à des manœuvres bureaucratiques et à la violence. Khlevniuk montre qu’il fut au contraire un brillant élève, un grand lecteur (il se vantait de lire 400 à 500 pages par jour), un homme de l’écrit (qui restait son mode de communication préféré). Il est vrai, en ­revanche, qu’il fut un bureaucrate. Les tâches même les plus routinières ne le rebutaient jamais. Quant à son intelligence, comment en douter quand il fut précisément le premier à comprendre qu’en contrôlant les rouages du Parti il contrôlerait aussi l’ensemble de l’État soviétique ? « Il possédait l’art de manipuler les individus, savait attendre le moment propice et frapper en mesurant bien la force du coup pour ne pas effrayer et faire fuir de potentiels partisans indécis », écrit Khlevniuk. En aucun cas il ne fut un « dictateur faible ».

Cette thèse d’un Staline qui aurait délégué ses pouvoirs, et à qui on aurait attribué à tort des crimes dont les vrais responsables ­seraient ses subordonnés, a connu un regain de faveur ces dernières années en Russie. « Nous ne connaissons pas une seule décision importante qui n’ait été prise par Staline lui-même », dément Khlevniuk. La terrible répression qui s’abattit sur la paysannerie sovié­tique à la fin des années 1920 et culmina avec la grande famine du début des années 1930 est entièrement de son fait. Il voulut mettre les campagnes russes à genoux et y réussit. En revanche, il n’a sans doute rien à voir avec l’assassinat de son collègue Kirov, en 1934. Mais il sut l’instrumentaliser a posteriori pour lancer ses purges. Sa responsabilité dans les désastres militaires de 1941, ­enfin, est indéniable. Jusqu’au bout, Staline a cru dans le pacte de non-agression germano-­soviétique et dans la bonne foi d’Hitler. Pendant quelques jours, son pouvoir sembla chanceler. Il crut même que ses collègues du Politburo allaient l’arrêter et il accepta des concessions inimaginables dans d’autres circonstances. Un répit qui dura jusqu’à la fin de la guerre. Ensuite, la paranoïa et le sadisme reprirent leurs droits.

Outre le risque d’être éliminé à tout instant, les collaborateurs de Staline devaient subir son mode de vie éreintant : le dictateur vivait principalement la nuit et les conviait dans sa datcha pour d’interminables soirées. Peu avant sa mort, il prévoyait vraisemblablement une nouvelle purge. Ce n’est pourtant pas pour cela que Khrouchtchev et consorts ne lui portèrent pas immédiatement ­secours lorsqu’il fut frappé d’une attaque cérébrale début mars 1953. La vérité, c’est que tout l’entourage de Staline était terrorisé à l’idée de venir le déranger sans avoir été appelé.