Vous avez bien dit « anglo-saxon » ?

«Aujourd’hui, les acteurs dominants [du Net], anglo-saxons en particulier, ne respectent pas les règles du jeu et utilisent leur position ­dominante pour empêcher d’autres acteurs d’émerger », déclarait Emmanuel Macron fin septembre au sommet européen de Tallin. Le Financial Times a repris la formule en titre : « Macron slams “Anglo-Saxon” tech giants. » En prenant soin de mettre « Anglo-­Saxon » entre guillemets. Car les Britanniques, mais aussi les Américains, les ­Canadiens et les Australiens ne se reconnaissent pas dans ce ­vocable, dont l’usage par les Frenchies les amuse et les irrite. Dans les pays anglophones, en effet, il désigne une période du Moyen Âge et n’est guère utilisé que dans l’acronyme WASP (white anglo-saxon protestant), qui désigne l’élite de la côte Est américaine. Intrigué par ce cliché linguistique, un historien de l’université d’Édimbourg, Émile Chabal, s’est penché sur sa genèse et la signification de son usage dans un brillant article ­publié sur le site Aeon.

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, le terme n’est utilisé en France que pour se référer au Moyen Âge. C’est dans les années 1860 qu’une nouvelle signification appa­raît, dans le sillage de la tentative avortée de Napoléon III d’étendre son empire à l’Amérique latine : la France piloterait un monde ­latin pour faire pièce à un monde anglo-américain mythique – ­mythique car, depuis longtemps déjà, les Anglais ne se reconnaissent pas dans les Américains et réciproquement. Littré intègre le terme dans son dictionnaire en 1877 : « En parlant de la race à laquelle appartiennent les Anglais et les Américains des États-Unis, on dit souvent que ce sont des Anglo-Saxons. » L’en­tité a pris en effet à cette époque une signification « ethno-­raciale », écrit Chabal. Au négatif mais ­aussi au positif, car à ce moment où la France, humiliée par l’Alle­magne, se cherche une nouvelle iden­tité, l’idée se fait jour d’un modèle anglo-saxon dont on pourrait s’inspirer. Témoin l’extra­ordinaire succès d’un pamphlet paru en 1897, À quoi tient la supé­riorité des Anglo-Saxons, dans lequel l’intellectuel ­Edmond ­Demolins soutient avec des argu­ments à l’emporte-pièce que la race anglo-­saxonne est particulièrement adaptée au monde ­moderne. Sa prédilection innée pour le capitalisme provient de la domination exercée jadis sur les Celtes, d’une structure familiale soudée et d’un grand savoir-faire en matière d’enseignement. Les Allemands, les anciens Saxons, sont exclus du tableau. Dans ­l’esprit des Français, la guerre hispano-américaine de 1898 scelle le cliché d’une identité anglo-­américaine.

S’appuyant sur les outils numériques actuels, Chabal montre que l’usage du terme « anglo-saxon » par les Français a continué de croître au cours du XXe siècle, avec deux pics notables après les deux guerres mondiales (voir le graphique). L’admiration teintée de jalousie suscitée par les succès de l’Empire britannique fait place à une inquiétude croissante. Au lendemain de la première guerre, le catholique Charles Maurras met en garde contre une race qui risque de laisser les Latins loin derrière. À l’issue de la seconde, la France, une nouvelle fois ­humiliée, voit le monde se partager entre les « Anglo-Saxons » et l’URSS.

Et puis le terme flambe à nouveau depuis les années 1980. Comment l’expliquer ? Par une nouvelle évolution de son sens, explique Chabal. L’inquiétude des catholiques de droite se transmet à gauche, en association de plus en plus étroite avec les mots « capitalisme », « marché », « libéralisme » puis « néolibéralisme ». Quand Macron dénonce les « trusts anglo-saxons » ­(pendant sa campagne) puis les « acteurs dominants anglo-saxons », il use d’un cliché qu’il sait ­populaire – comme Chirac avant lui. Le « modèle anglo-saxon » est ­aussi incriminé pour dénoncer les ­périls du « communautarisme », autre manifestation d’un « laissez-­faire » auquel il convient d’opposer la vigoureuse intervention de l’État en faveur de l’« intégration ». Au début du XXIe siècle, le terrorisme islamiste d’un côté, la crise financière de l’autre ont contribué à renforcer ces stéréotypes culturels, aussi prégnants à droite qu’à gauche et dans toutes les couches de la société. Pour Chabal, « quand les Français utilisent le terme, c’est en réalité d’eux-mêmes qu’ils parlent. Les Anglo-Saxons sont un miroir de la francité : c’est l’alter ego de la France et souvent son ennemi le plus redouté ».

Défense du farniente

Pour comprendre ce qu’est le vrai temps libre, l’essayiste australien Robert Dessaix suggère, dans The Pleasures of Leisure, de prendre exemple sur les chiens. Même l’animal le plus heureux de rendre service ne fait que jouer à aider. Là est le secret de la détente : ne pas avoir de but, ne pas chercher de gain intellectuel ou matériel. Dessaix met en garde ceux qui parlent de leur travail comme de leur passion. Quand nous nous faisons rémunérer pour notre passion, nous perdons notre âme.

Le loisir dans sa forme la plus pure, selon lui, requiert de prendre le temps de marcher sans but précis, de contempler les choses. Contempler et non regarder, car regarder fixement est source d’anxiété.

« Bien que ce livre m’ait intéressée, amusée et informée, tempère Helen Elliott dans le maga­zine australien The ­Monthly, je ne peux pas oublier que le monde décrit par Dessaix émane d’une estime de soi surdéveloppée. Et peut-être d’une distanciation vis-à-vis des dangereuses émotions de la vie courante. »

Car, pour l’essayiste, la plupart des activités qui passent pour récréatives ne sont que du stress délivré sous une forme différente. « Même quand nous nous détendons, nous nous sentons obligés de nous conformer et de consommer. Dès lors, dans quelle mesure notre temps libre est-il vraiment libre ? » se ­demande Simon Caterson dans The Australian. Difficile de profiter des loisirs à notre guise quand la société valorise le travail à outrance, que l’État considère qu’il faut réguler et ritualiser le temps libre et que les entreprises cherchent à l’exploiter commercialement.

La guerre n’est pas un jeu en ligne

Ils s’appellent Viktor, Jakob, Michael, Andreas, Lasse, Nikolaj, Daniel… Il y a aussi Hannah, la seule femme du groupe, grande et élancée. Ils forment la 3e section du régiment danois des forces de l’Otan en Afghanistan. Leur première permission est dans quatre mois ; dans six, ils seront de retour dans leur Danemark natal, le pays du hygge – cet ensemble de petits bonheurs quotidiens qui place ses habitants parmi les plus heureux de la planète.

La guerre, qui n’a jamais vraiment cessé sous ces latitudes, n’est pour eux qu’un épisode, une parenthèse dans leur vie d’enfants d’Internet, nourris aux jeux vidéo et aux jus multivitaminés. « Au Danemark, ils ont peaufiné leur bronzage tout l’été, et le soleil de la province de Helmand, d’une blancheur douloureuse, ne les gêne pas », écrit l’auteur.

À part cela, ces gamins ne connaissent rien à l’Afghanistan, encore moins aux talibans qu’ils sont censés combattre. Ils les appellent « les enturbannés ». Ou encore « les tali-­bobs ». Ce qui n’empêche pas Hannah et ses camarades d’être persuadés qu’ils mènent une « bonne guerre ». Originaires d’un des pays les plus développés du monde, ils sont pétris de bonne volonté. « Vous êtes ici parce que vous l’avez choisi, personne ne vous a forcés. Ne l’oubliez ­jamais, vous êtes venus librement. Mais souvenez-vous aussi qu’un jour ce choix vous sera compté comme une gloire ou comme une infamie », les avertit néanmoins leur ­commandant.

Car les choses ne se passent pas du tout comme prévu pour la 3e section. Au fil des pages, ses membres entament une lente descente aux enfers : une première patrouille qui tourne mal, une grosse bavure, une trahison et des morts, beaucoup de morts, dans des circonstances souvent atroces… Les Danois de la 3e section passent de l’autre côté du miroir. ­Venus défendre les valeurs de la démocratie, ils se retrouvent eux-mêmes hors la loi, obligés d’endosser les ­habits des talibans pour survivre.

Ancien journaliste, écrivain ­baroudeur, Carsten Jensen réussit un livre haletant et noir sur cette guerre sans fin, dont les quelque 800 pages se lisent d’une seule traite. « Certainement le meilleur livre danois sur la guerre en Afghanistan », estime le quotidien de centre gauche Politiken. Mais La Première Pierre est aussi, de manière plus troublante, un livre sur le Danemark – ou l’Occident en général – et sur la violence sourde qui anime ces jeunes en perte de repères. Et dont certains ont du mal à comprendre que la guerre n’est pas un jeu en ligne.

Cours, saute, vote !

S’il est un domaine où continue d’exister un abîme entre l’Europe et les États-Unis, c’est bien le sport. L’isolationnisme américain n’y a jamais vraiment cessé : les trois sports collectifs les plus populaires outre-Atlantique – le football américain, le basket-ball et le base-ball – sont des inventions locales et, s’ils ont pu connaître quelque succès à l’étranger, leur popularité n’y est jamais arrivée à la cheville de celle dont ils jouissent dans leur patrie d’origine.

Seul le basket, notamment à partir des années 1990, est parvenu bon an mal an à s’exporter. Il le doit largement à un homme qui, plus encore qu’un joueur d’exception, fut un phénomène marketing. Quand Michael Jordan a commencé sa carrière, le basket avait mauvaise réputation et remplissait rarement les salles. Même les matchs les plus importants n’étaient pas diffusés en direct. Lorsqu’il a pris sa ­retraite, deux décennies plus tard, la ligue nationale de basket américain (NBA) était florissante comme jamais. Lui-même était un homme d’affaires prospère dont le magazine Forbes évaluait la valeur commerciale à 43,7 milliards de dollars et dont le ­patrimoine approchait le milliard.

Cette spectaculaire réussite eut une contrepartie moins brillante. Grâce à sa popularité planétaire, Jordan disposait d’un pouvoir énorme. Il aurait pu le mettre au service d’une bonne cause, s’élever, par exemple, contre les pratiques néo-­esclavagistes de son équipementier Nike en Asie du Sud-Est. La marque à la virgule devait tant à sa ­vedette emblématique : grâce à son image, elle était devenue un leader mondial. Elle n’aurait rien pu lui refuser. Mais Jordan préféra ne pas ­s’engager.

À ce titre, il fut l’anti-Muhammad Ali, autre immense sportif qui, lui, n’hésita pas à mettre sa carrière en danger, en s’opposant ouvertement à la guerre du Vietnam. Comme le note le journaliste sportif Dave Zirin dans un ouvrage qui vient d’être traduit en français, « si la citation la plus emblématique de Muhammad Ali est “Je n’ai rien contre les Viet-Congs’’, celle de Jordan est sans doute la réponse qu’il a donnée lorsqu’on lui a demandé, en 1990, pourquoi il ne soutenait pas le démocrate afro-américain Harvey Gantt dans sa campagne électorale contre le républicain Jesse Helms, ouvertement ­raciste : “Les républicains achètent des chaussures de sport, eux aussi.’’ »

En fait, Jordan illustre une conception du sport très répandue et même dominante – celle qui veut que les stades et autres enceintes sportives soient « un espace neutre, apolitique », où les conflits qui embrasent la ­société n’ont pas droit de cité. Une conception que Zirin entend réfuter : « Ce livre, écrit-il à propos de son Histoire populaire du sport aux États-Unis, vise à ressusciter le cœur politique qui bat dans le monde des sports. » Et c’est pour cela que même un lecteur français qui ne comprend rien aux règles étonnamment complexes du football américain, ou qui n’a jamais regardé dix minutes de base-ball sans se demander comment les spectateurs pouvaient ne pas mourir d’ennui devant un jeu si mal rythmé, même lui pourra être passionné par cet ouvrage.

Il retrace une histoire parallèle et méconnue des États-Unis et montre que presque toutes les luttes qui ont agité la société américaine depuis deux siècles ont trouvé dans le sport un écho, parfois même davantage : une illustration plus frappante que nulle part ailleurs. Le poing levé des sprinteurs Tommie Smith et John Carlos, en 1968, sur le podium des jeux Olympiques de Mexico en est bien sûr l’exemple le plus célèbre. Zirin remarque que, si tout le monde se souvient des poings gantés de noir – symboles du Black Power –, on a oublié en général que les deux athlètes s’étaient déchaussés pour rappeler « la pauvreté noire » et qu’ils portaient respectivement un foulard et un collier pour protester « contre les lynchages ». Cet épisode n’apparaît qu’aux deux tiers du livre, car, contrairement à ce qu’ont voulu faire croire les instances olympiques, qui s’empressèrent d’exclure Smith et Carlos, ce n’était pas une première, une anomalie inadmissible. Leur geste était l’aboutissement d’un combat séculaire.

Le titre de l’ouvrage de Zirin est un hommage à Une histoire populaire des États-Unis, de Howard Zinn, dans la filiation duquel il s’inscrit explicitement. Comme pour Zinn, il s’agit pour Zirin de dévoiler tout ce que le récit officiel a voulu taire. Ses héros sont des monstres sacrés comme Jesse Owens ou Muhammad Ali, mais aussi des personnalités oubliées, comme Isaac Murphy, qui, à la fin du XIXe siècle, dominait outrageusement les courses hippiques – et qui, comme l’immense majorité des jockeys de cette époque, était noir.

L’histoire des disciplines sportives proprement dites est abordée. On apprend que le base-ball remonte au début du XIXe siècle et qu’il fut créé « dans le but de dompter les villes ». Il se voulait un espace de savoir-vivre au milieu du chaos urbain. D’ailleurs, au départ, il reste cantonné aux grandes agglomérations du Nord-Est. Sa diffusion à l’échelle du pays, il la doit à la guerre de Sécession : au sein de l’armée de l’Union, les soldats venus de régions éloignées apprirent à y jouer pour tuer l’ennui entre les combats.

Le football américain a mis beaucoup plus longtemps à s’imposer. Il faut dire qu’à ses débuts « on pouvait retrouver dans les matchs toute la poésie et le raffinement d’une bagarre entre ivrognes, et les rencontres étaient souvent fatales », écrit Zirin, qui note qu’« en 1905, 18 joueurs ont perdu la vie suite aux blessures subies sur le terrain » et 33 en 1910. Pour qu’il commence à « ressembler à autre chose qu’à des scènes ratées de Brave­heart », il fallut l’intervention d’un professeur de Yale, Walter Camp, qui introduisit la plupart des règles de jeu actuelles. Le football américain est souvent comparé à « une sorte de jeu de guerre ». Or, si Camp avait un modèle en tête, c’était plutôt celui de l’usine et de son organisation scientifique, telle qu’elle avait été promue par Frederick Taylor.

Le base-ball a gardé sa prééminence dans le cœur des Américains jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Puis il a été supplanté par le football américain. Le facteur décisif d’un tel bouleversement ? La télévision. Le football était « fait sur mesure » pour ce nouveau ­média : il est bien plus dramatique que le base-ball, « la mort subite étant l’invariable destin d’un des antagonistes » (autrement dit, dans la phase finale du championnat, tout se joue sur un seul match et non pas au meilleur d’une série de matchs).

Le livre de Zirin évoque le combat des femmes, d’abord pour obtenir le droit de pratiquer les mêmes sports que les hommes, puis une reconnaissance et une rémunération équivalentes. Parfois, celles qu’on présente comme des êtres faibles et psychologiquement instables réussissent l’improbable. « En 1922, une nageuse de 19 ans du nom de Sybil Bauer a envoyé au tapis les vieux préjugés lorsqu’elle a battu le record mondial (lire : masculin) du 400 mètres dos. En 1926, Gertrude Ederle, une athlète new-yorkaise qui avait à son actif pas moins de dix médailles olympiques, est entrée dans l’histoire lorsque, sixième personne à y parvenir, elle a traversé la Manche à la nage – elle a d’ailleurs accompli cet exploit en deux heures de moins que les cinq hommes qui l’avaient fait avant elle », rapporte Zirin. En 1973 eut lieu à Houston un match de tennis historique et atypique, suivi par des dizaines de millions de téléspectateurs à travers le monde : il opposait un homme à une femme. L’ancien champion Bobby Riggs avait prétendu qu’aucune joueuse, même la meilleure, ne pourrait jamais battre un homme. La ­numéro un mondiale, Billie Jean King, releva le défi et l’écrasa en trois manches sèches. La même année, grâce à elle et à sa menace de grève, l’US Open devint le premier tournoi du Grand Chelem à offrir la même somme d’argent à sa gagnante qu’au vainqueur masculin.

Mais l’histoire de Zirin reste avant tout celle de la lutte des Noirs américains. Un préjugé tenace voulait qu’ils fussent inférieurs aux Blancs aussi bien mentalement que physiquement. La boxe leur offrit l’occasion de prouver l’absurdité de cette idée. En 1908, Jack Johnson devint le premier champion de boxe noir des poids lourds. L’ancien champion Jim Jeffries fut appelé à la rescousse. Sa mission : rétablir l’ordre des choses. Mais « le grand espoir blanc », comme le surnomma l’écrivain Jack London, fut facilement battu par Johnson. Cette victoire déclencha des émeutes dans tout le pays, qui causèrent la mort de 151 personnes. « Cette réaction à un match de boxe était à l’époque le soulèvement le plus massif de l’histoire des États-Unis pour des raisons raciales – et le demeurerait jusqu’à l’assassinat du grand défenseur des droits civiques Martin Luther King », note Zirin.

Le triomphe du coureur Jesse Owens, en 1936, aux jeux Olympiques de Berlin reste, bien entendu, le plus éclatant démenti aux théories de l’inégalité des races. On sait que, ulcéré, Hitler refusa de se laisser photographier aux côtés de l’athlète noir. Mais on ignore souvent que le président américain de l’époque, le grand Franklin D. Roosevelt, n’envoya pas même un télégramme de félicitation à Owens, comme celui-ci s’en plaignit par la suite.

Les victoires d’Owens eurent leur pendant en boxe, avec les combats qui opposèrent le « bombardier noir » Joe Louis à l’Allemand Max Schmeling en 1936 et 1938. « Lors de la première rencontre, Schmeling délivra un KO étonnant. C’était non seulement un grand jour pour Hitler et son ministre de la Propagande Goebbels, mais les journaux du sud des États-Unis jubilaient », raconte Zirin. Ils déchantèrent vite pourtant : lors de la revanche, Louis l’emporta dès le premier round.

Mais la boxe et l’athlétisme restaient des espaces où Blancs et Noirs pouvaient s’affronter. Dans les sports collectifs, cette possibilité n’existait même pas. Les Noirs avaient leurs propres ligues. La ségrégation dans le monde du base-ball, en particulier, a perduré jusqu’en 1947. Les premiers Noirs à rejoindre les ligues professionnelles durent faire face au harcèlement et aux menaces, y compris de leurs propres coéquipiers blancs. Certaines équipes, comme les Red Sox de Boston, s’obstinèrent à refuser de recruter des Noirs – se condamnant ainsi à des résultats médiocres.

Un athlète occupe une place de choix dans le cœur de Zirin : c’est le tennisman Arthur Ashe, premier Noir à remporter un tournoi du Grand Chelem, en 1968, et sportif engagé s’il en fut. Ashe est mort du sida en 1993. Dans l’un de ses derniers discours, il a dit : « vivre avec le sida n’est pas le fardeau le plus lourd que j’ai eu à porter dans ma vie. Le fardeau le plus lourd, c’était d’être noir. »

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

La littérature, ça eut payé

La lecture n’est pas un plaisir bien coûteux. On peut même le pratiquer sans débourser un sou, dans les bibliothèques de ville ou, mieux encore, dans les biblio­thèques en ligne. Avec sa liseuse ­Kindle, on peut, en plus des possibilités de prêt, télécharger quelque 70 000 ouvrages gratuitement, dont 6 400 « classiques », essentiellement en anglais. Même chose sur Google Livres (3 millions d’ouvrages gratuits sur 25 millions de titres numérisés). Fini l’époque où on lisait à haute voix pour faire profiter de l’aubaine toute sa maison, serviteurs compris.
Si le lecteur gagne au change, ce n’est pas le cas de l’auteur. À quelques exceptions près, les écrivains d’aujourd’hui pourraient reprendre le lamento de Jules Renard : « J’ai fait le calcul : la littérature peut nourrir un pinson, un moineau. » Même Karl Marx, avec un humour qu’on ne lui soupçonne pas, se plaint de ce que Le Capital lui rapporte moins que le coût des cigares fumés en l’écrivant.

Mais en fait, l’idée de gagner de l’argent avec sa plume est jusqu’au XVIIIe siècle une incongruité – pire, une inconvenance – qui indigne ­Boileau :
« Mais je ne puis souffrir ces ­auteurs renommés
Qui, dégoûtés de gloire et d’argent affamés,
Mettent leur Apollon aux gages d’un libraire
Faisant d’un art divin un métier mercenaire. »

Mais alors, comment, de l’Antiquité jusqu’à la Renaissance, a-t-on fait pour alimenter sa plume en carburant ? On trouvait un(e) époux(se) riche ; on mangeait ses revenus en pratiquant l’otium, le loisir distingué ; et surtout on se trouvait un sponsor. Avec l’avènement de l’imprimerie, les écrivains ont commencé à publier leurs livres dans le cadre de petites joint-ventures avec un imprimeur, un papetier, des investisseurs – une sorte de financement participatif avant la lettre. L’écrivain gardait pour lui un petit stock d’exemplaires qu’il munissait de longues et flagorneuses dédicaces grâce auxquelles il pouvait espérer accrocher un mécène (Érasme était un spécialiste). Mais le créateur de l’œuvre ne conservait en général qu’une part infime des recettes. La Fontaine n’a presque rien gagné avec ses chefs-d’œuvre ; ses libraires, Barbin et Thierry, si ; et, grâce à l’invention subséquente du droit d’auteur, ses petites-filles aussi.
Avec le numérique, on assiste donc à un retour à la case départ. Certes, ça ne coûte pas cher de publier sur le Net. Mais ça rapporte encore moins, sauf à ce que l’ouvrage devienne viral – et encore. Car « de toute façon, les chances que quelque chose devienne viral équivalent à celles de gagner à la loterie – sauf que la loterie paie en cash », observe l’écrivaine canado-­américaine Astra Taylor (1). Le modèle économique de l’écriture est toujours aussi peu prometteur, au point que la Commission européenne s’est penchée avec sollicitude sur le problème ; mais elle n’a pu proférer que des vœux pieux (2). Et pourtant, cela ne décourage pas les gens. Comme le dit élégamment l’auteur écossais Irvine Welsh, « il est plus difficile d’interdire aux vrais écrivains d’écrire qu’aux adolescents de se masturber ».

Faites de Books un réseau social !

Fort de ses deux milliards d’utilisateurs régu­liers, Mark Zucker­berg a modifié la formule exprimant la « mission » de Facebook. Jusqu’ici, c’était « rendre le monde plus ouvert et con­necté ». Et maintenant, « donner aux gens le pouvoir de construire une communauté et nous rapprocher les uns des autres » (bring the ­world closer toge­ther). Allons donc ! C’est une plaisanterie. L’objet de Facebook est de faire de l’argent. That’s all ! Tous les grands réseaux sociaux sont conçus dans le même but : permettre aux entreprises de cibler leurs clients de manière de plus en plus en fine et immédiate. Zuckerberg semble penser que sa nouvelle devise est susceptible de séduire ses deux milliards d’amis. Pour conforter son empire, il mise sur notre crédulité.

« Nous ne souffrons que d’une chose : la Bêtise. Mais elle est formidable et universelle », assénait Flaubert. D’accord, la misanthropie mène à la colère, la colère à l’exagération. Et puis la bêtise est comme l’intelligence, protéiforme. Gardons-nous de généraliser. Mais de fait, quel formidable marché !

Ce mot de « marché » doit s’entendre dans le sens le plus large. Cela va bien au-delà des ruses de l’exploitation commerciale, une main invisible qui s’ajoute à l’autre et la pervertit. On l’a vu avec la victoire de Donald Trump, les réseaux sociaux sont désormais l’outil privilégié de l’intoxication politique. Ils véhiculent les fake news avec une efficacité déconcertante. Ils facilitent la tâche des fanatiques. Ils servent les inté­rêts des dictateurs et autres dirigeants à prétentions totalitaires. Dans nos démocraties, ils favorisent la tentation de la surveillance. La chose est maintenant avérée, ils contribuent à renforcer les préjugés, les poncifs et les croyances collectives. Ils accentuent la polarisation des orientations idéologiques et des partis pris. Dans le domaine des biens culturels, ils privilégient la gra­tuité et sapent les revenus des créateurs. Ils déstabilisent l’économie de production d’une information de qualité. Peu avant la victoire de ­Trump, un membre de son équipe ­déclara : « Si The New York Times avait une quelconque importance, nous ­serions à 1 % dans les sondages. » La mauvaise monnaie chasse la bonne.

L’intelligence critique a toujours été mise à mal. Songeons à Socrate, mis à mort par la démocratie athénienne. Les périodes noires ont succédé aux périodes noires. Sans cesse l’hydre de l’obscurantisme voit ses têtes repousser. Mais n’est-il pas malheureux que les brillants progrès de l’humanité en termes de niveau de vie, de savoir et d’instruction aboutissent à une situation aussi lamentable ?

M’en voudrez-vous si je plaide pour ma paroisse ? Books fait partie des quelques refuges de l’indépendance d’esprit, en France et ailleurs. Ces ­refuges valent d’être cultivés. Pour ce qui est de Books, notre seul atout, qui nous a permis jusqu’ici de survivre – bientôt dix ans ! –, c’est la fidélité de nos abonnés. Hélas pas assez nombreux ! C’est bientôt Noël, paraît-il. Une idée simple : faites de Books un réseau social ! Offrez un abonnement à un proche, voire à plusieurs ! C’est un cadeau de bon goût, et de ­pressante actualité. La bonne monnaie peut chasser la mauvaise. ­Démontrons-le ensemble.

Fourchette et bonnes manières

Pour son mariage en 1004 avec le fils du doge de Venise, la princesse byzan­tine Maria Argyropoulina ­apporta un coffret de fourchettes en or à deux dents et s’en servit lors du repas de noces. L’Église s’en émut, car « Dieu, dans sa sagesse, a fourni à l’homme des fourchettes naturelles, ses doigts ». Deux ans plus tard, la princesse mourut de la peste et saint Pierre-Damien y vit le juste châtiment de Dieu, outré par « la vanité de cette femme ».

La fourchette a mis des siècles à faire son entrée dans les manières de table de l’Europe chrétienne. L’histoire et la signification des manières de table, c’est le sujet du livre désormais classique de Margaret Visser, réédité un quart de siècle après sa parution. Fouillant dans les mœurs des sociétés les plus anciennes et les plus reculées, elle voit dans les rituels du repas « un système de tabous conçu pour rendre toute violence impossible ». Même les cannibales respectent des règles. Les manières de table sont « la façon qu’a chaque culture d’organiser le partage des aliments ». Elles sont « essentielles à la création et la survie de toute société humaine sans exception ». De ce point de vue la fourchette nous « a placés dans une relation singulièrement distante vis-à-vis de la nourriture ». Chez un ancien peuple des Fidji, la viande humaine ne pouvait être consommée qu’avec une fourchette spéciale.

« C’est l’un des rôles principaux de l’étiquette : assourdir la violence que la dégustation du ­repas présuppose », précise Visser. Car manger nécessite, si ce n’est de tuer, au moins de découper, ­hacher, moudre ou cuire. Selon Roland Barthes, les Asiatiques font à cet égard mieux que nous : « Par la baguette, la nourriture n’est plus une proie, à quoi l’on fait violence, mais une substance harmonieusement transférée ; maternelle, elle conduit inlassablement le geste de la becquée, laissant à nos mœurs alimentaires, armées de piques et de couteaux, celui de la prédation. »

En Occident, les aliments ont longtemps été portés à la bouche avec les doigts ou la pointe du couteau. Des ustensiles munis de deux ou trois dents sont utilisés depuis l’Antiquité, mais uniquement pour servir ou cuisiner. La fourchette s’installe à table à partir de la fin du Moyen Âge. En français, le mot apparaît en 1302, mais l’habitude est encore loin d’être acquise. « Je pourrais déjeuner sans nappe […] car je m’aide peu de la cuiller et de la fourchette », écrit Montaigne.

La fourchette acquiert sa physionomie actuelle au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Avec quatre dents peu espacées et recourbées, elle permet de piquer les aliments, de les recueillir dans son creux ou de les maintenir d’une main pour couper de l’autre. La très chrétienne « fourchette du père Adam » a bon dos.

Ces jolis écureuils roux bien de chez nous

Par une aube neigeuse de mars, je vais chasser l’écureuil dans le Lake District. Dans les bois silencieux et déserts au-­dessous des chutes d’Aira Force, la seule chose qui bouge est un écureuil roux ­solitaire, en équilibre sur une mangeoire suspendue à un arbre et remplie de fruits secs. Si vous avez grandi, comme moi, entouré d’écureuils gris, en voir un roux fait un choc. Nous sommes habitués au gris, un animal au poil soyeux importé d’Amérique du Nord qui se pavane dans les parcs, avec son arrière-train dodu et ses yeux noirs proéminents, et pille les mangeoires des oiseaux. En comparaison, l’écureuil roux, bien qu’autochtone, paraît exotique : si délicat, si agile, avec ses jolies petites touffes de poils sur les oreilles. Là, dans la neige, ce petit lutin des forêts est animé d’un improbable et gracieux frémissement de ballerine et puis, schuss, il glisse sur le couvercle glacé de la mangeoire et tombe par terre. Sur ses pattes.

Julie Bailey, une ancienne gymnaste à la chevelure rousse en cascade, est ­venue me prendre avec son 4×4 pour ­aller admirer cet acrobate-né. Aux chutes d’Aira Force, elle descend de voiture et s’avance précautionneusement dans la neige, en s’appuyant sur un bâton. Autrefois, avec son mari, Phil, elle aimait observer les écureuils roux dans son jardin ; on en voyait encore beaucoup dans tout le nord du comté de Cumbria il y a une dizaine d’années. Julie Bailey travaillait dans l’industrie pharmaceutique et donnait des cours de gymnastique à de jeunes garçons, dont son fils. Mais en 2005 elle s’est cassé le dos. Pendant quatre ans, elle n’a pas pu marcher. Après 17 opérations de la ­colonne vertébrale, elle ne peut se ­déplacer aujourd’hui que grâce à un ­neurostimulateur implanté dans l’abdomen. Quand l’appareil ne fonctionne pas bien, elle s’effondre. Elle n’en fait pas toute une histoire, quoiqu’elle souffre vingt-quatre heures sur vingt-quatre et ne supporte pas les anti­douleurs. « Comme j’étais coincée chez moi, j’ai commencé à prêter ­davantage attention à mes écureuils. Ça m’a vraiment donné un but. »
Pendant les fêtes de Noël de 2009, elle a eu la surprise de découvrir un étranger dans son jardin : un écureuil gris. Les trois semaines suivantes, ses écureuils roux sont tombés malades : leur museau se couvrait de plaies horribles, puis ils s’écroulaient, morts. « Une vraie tragédie », raconte Julie Bailey.

 

Elle a rejoint un groupe d’habitants du Cumbria – des comptables, des policiers, des agents d’entretien, des aides-soignants, des ouvriers du bâtiment, des retraités – qui s’emploient, pendant leur temps libre, à tenter d’enrayer l’extinction graduelle des écureuils roux dans leur comté.

La conservation des écureuils roux ne ressemble pas aux autres initiatives en faveur de la faune sauvage. Dans ce cas, il s’agit d’exterminer une espèce rivale : l’écureuil gris. Quelques semaines après la mort de ses écureuils, Julie Bailey a décidé de mener le combat en faveur des roux. Elle a installé de nouvelles mangeoires qu’elle a placées de manière à pouvoir s’approcher discrètement en voiture, baisser la vitre et tirer les écureuils gris avec un fusil à air comprimé. Son mari s’est procuré une arme pour en faire autant. La première fois que j’ai parlé à Julie Bailey au téléphone, je lui ai demandé combien ils en avaient éliminé depuis le début. Elle a marqué une pause. Je pouvais entendre le clic d’une souris parcourant une feuille de calcul. « 469 », a-t-elle répondu.

Quand je me rends chez elle un mois plus tard, je découvre un temple dédié à l’écureuil roux. L’heure est donnée par une horloge en forme d’écureuil roux ; le poêle est orné d’écureuils en fonte ; les murs et la moquette de son bureau sont roux écureuil ; il y a des figurines d’écureuils réalisées par un sculpteur ­local, un puzzle écureuil roux, une coupe écureuil roux, une brosse à chaussures écureuil roux, un presse-papiers écureuil roux, une tirelire écureuil roux. On boit du thé dans des tasses écureuil roux, à côté d’un congélateur gris. Je demandé à Julie ce qu’il contient ; elle ouvre la porte et sort des morceaux proprement découpés d’écureuil gris. « Tous nos gris atterrissent dans ce congélateur, et on les mange. Tout le monde n’aime pas ça, mais nous, si. C’est une viande très saine. Phil adore le curry d’écureuil, de toute façon il adore le curry. Moi je les préfère en ragoût, avec la viande qui se détache de l’os. » Julie Bailey conserve les peaux pour s’en faire un gilet gris.

 

Le Royaume-Uni, l’Irlande et l’Italie sont les seuls pays du monde où l’on trouve à la fois des écureuils roux et des gris. Mais au Royaume-Uni, les gris, introduits d’Amérique du Nord à la fin du XIXe siècle, sont en passe d’exterminer les roux. Les 140 000 écureuils roux locaux ont été repoussés dans les confins – dans les îles, comme celle de Wight, le nord de l’Écosse et certaines parties des comtés du Cumbria et du Northumberland. Quelque 2,5 millions d’écureuils gris ont pris possession du reste du territoire.

La mondialisation des activités humaines bouleverse les espèces comme jamais auparavant. Elle a également fait naître une nouvelle discipline universitaire, la biologie des invasions, qui étudie la façon dont certains animaux et végétaux exotiques (tels que les rats ou la renouée du Japon) perturbent leurs nouveaux habitats en introduisant des maladies ou en supplantant la flore et la faune autochtones. Certains considèrent l’écureuil gris comme un envahisseur étranger qui met en péril l’écureuil roux. Mais massacrer cet animal, n’est-ce pas faire preuve de xénophobie ? Est-il éthique de s’en prendre à une espèce pour en préserver une autre ?

De nombreuses grandes associations de protection de la nature ont décidé, en toute discrétion, que l’abattage représentait une solution acceptable. Des milliers de béné­voles s’emploieront bientôt à ­éliminer l’écureuil gris en Angleterre, au pays de Galles et en Irlande du Nord (l’Écosse a mis en place sa propre campagne, plutôt efficace, d’éradication). Cette armée s’organise sous la bannière du programme Red Squirrels United [« Écureuils roux unis »], soutenu par plus de 30 associations et financé à hauteur de 3 millions de livres par l’Heritage Lottery Fund (1) et le programme Life de l’Union européenne, qui finance des projets visant à préserver l’environnement et la nature.

Red Squirrels United est à ce jour le plus vaste programme d’élimination d’une espèce invasive en Europe. C’est aussi le plus controversé. Plus de 95 000 personnes ont signé une pétition contre cette campagne d’abattage. Leurs commentaires traduisent une aversion pour cette forme de conservation des espèces : « C’est une initiative barbare » ; « Avec mon fils, on adore voir jouer les écureuils gris autour de notre maison » ; « Les humains ne sont pas propriétaires des vies animales » ; « Ces animaux ne sont pas près de disparaître et font désormais partie de nos campagnes. On ne peut pas revenir en arrière ». Comme le montrent ces réactions, le conflit opposant deux espèces très différentes d’écureuils oppose aussi deux sortes très différentes d’êtres humains. De l’issue de cette bataille – roux contre gris, conservationnistes contre militants des droits des animaux, nordistes contre sudistes (2) – dépendra en grande partie le sort d’autres espèces allochtones dans le monde.

Sciurus vulgaris, l’écureuil roux, est un animal commun dans la quasi-­totalité de l’Eurasie. Sciurus carolinensis, ­l’écureuil gris, est l’une des quelque 2 800 espèces étrangères que l’on trouve en Grande-Bretagne. Tout comme l’écrevisse du Pacifique, originaire d’Amérique du Nord, qui a supplanté l’écrevisse à pattes blanches depuis son introduction en 1975, ou le frelon asiatique, qui a colonisé une partie de l’Europe et s’attaque aux abeilles, l’écureuil gris est classé parmi les espèces exotiques envahissantes (EEE). L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) le place même parmi les 100 espèces invasives les plus préoccupantes. Il arrache et ronge l’écorce des arbres, ce qui dégrade et tue parfois les jeunes plants, et nuit à la qualité des billes de bois. On l’accuse aussi de détruire les nids d’oiseaux (quoiqu’on manque encore de preuves scientifiques du déclin d’espèces d’oiseaux provoqué par l’écureuil gris). Mais, surtout, il semble condamner l’écureuil roux à l’extinction.

 

Les écureuils roux succombaient à une maladie virale

En 1876, des propriétaires terriens anglais font venir des écureuils gris d’Amérique du Nord comme animaux d’ornement pour leurs parcs, au même titre que les paons, les muntjacs et autres attributs de prestige venus de contrées lointaines. Quand l’écureuil gris se ­répand, la population réserve d’abord un bon accueil à cet « animal sociable et ­facile à apprivoiser », comme le qualifie en 1912 un article de la rubrique « vie rurale » du Manchester Guardian. En 1916, on peut lire dans le même journal : « Il semble plus spontanément amical que notre écureuil britannique, sans doute parce qu’il n’a pas le souvenir atavique de garnements lui jetant des pierres. »

Comme l’indique cette remarque, l’écureuil autochtone n’a pas toujours été objet d’adoration. Au début du XIXe siècle, il s’en écoule 20 000 chaque année dans les boucheries londoniennes. Plus tard, il fera l’objet d’une campagne de destruction massive de la part des fores­tiers parce qu’il ronge lui aussi l’écorce des nouvelles plantations de conifères. En 1903, l’écureuil roux est immortalisé par Beatrix Potter sous les traits du courageux petit ­Noisette (3), ­« repré­sentant rebelle de la classe ­ouvrière » aux yeux d’un critique, mais c’est aussi l’année où se crée le Highland Squirrel Club. Les membres de ce club élimineront quelque 85 000 écureuils roux au cours des trois décennies suivantes afin de protéger les plantations. Dans les secteurs où l’écureuil roux a complètement disparu, des propriétaires terriens et des conservationnistes font venir de nouveaux individus de ­Scandinavie.

Dans les années 1920, on commence à s’apercevoir que la population des gris croît au détriment de celle des roux. En 1932, les pouvoirs publics interdisent la relâche de l’écureuil gris en Grande-Bretagne. L’interdiction est toujours en vigueur aujourd’hui : si on capture par mégarde un écureuil gris dans sa cabane de jardin, on n’a pas le droit de le remettre en liberté. La première d’une des nombreuses campagnes d’éradication de l’écureuil gris est lancée dans les années 1930, et le ministère de l’Agriculture fournit pendant longtemps des cartouches gratuites aux chasseurs d’écureuils. Dans les années 1970, ­l’Office des forêts empoisonne les écureuils gris avec du coumaphène, un raticide courant.

Depuis huit ans, le prince Charles encourage les campagnes d’extermination des gris en tant que parrain du Red Squirrel Survival Trust, une association pour la survie de l’écureuil roux. ­Enfant, il appréciait les écureuils roux de Sandringham, le domaine de la famille royale dans le Norfolk, et il continue à en nourrir au château de Balmoral, en Écosse. « Mon grand souhait, a-t-il confié un jour, c’est d’en avoir un dans la maison, sur la table du petit déjeuner ou sur mon épaule. »
Si, malgré l’intervention princière, toutes les tentatives d’éradication de l’écureuil gris ont échoué en Grande-Bretagne, c’est parce que la véritable raison du déclin des roux est longtemps restée un mystère. Les écologistes étaient d’accord sur le fait que les écureuils gris, plus costauds, avaient le dessus sur les roux. Les gris étaient aussi plus enclins à chercher leur nourriture au sol, digéraient mieux les glands et consommaient des noisettes encore vertes, tandis que les roux ­devaient attendre qu’elles aient mûri – si bien que les gris faisaient une meilleure utilisation des ressources alimentaires. La théorie n’était pas fausse, mais elle n’expliquait pas pourquoi les roux disparaissaient parfois en masse juste après l’arrivée des gris.

On avait remarqué depuis des années que les roux succombaient à une maladie virale très agressive qui provoquait l’apparition d’ulcères sur leur museau. Ces lésions empêchaient l’animal de se nourrir et provoquaient sa mort en une semaine. Mais les écureuils gris n’étaient pas touchés. Les chercheurs ont fini par trouver l’explication au début des années 1990, lorsqu’une nouvelle technique d’analyse sanguine a mis en évidence que cette espèce jouait le rôle de réservoir d’un virus appelé parapoxvirus, ou variole de l’écureuil. Les analyses ont révélé que 60 à 70 % des écureuils gris étaient des porteurs sains du virus. Au Royaume-Uni, aucun écureuil gris n’y a succombé. En revanche, tous les roux qui avaient contracté la maladie en sont morts. C’est un schéma que l’on retrouve partout dans le monde dès qu’une espèce allochtone introduit de nouvelles maladies dans des populations « naïves ».

Les gris sont bien adaptés au para­poxvirus, expliquent les chercheurs, parce que l’animal et le virus ont évolué de concert pendant des siècles en Amérique du Nord. Une étude a mis en évidence la présence d’anticorps du parapoxvirus chez les écureuils gris d’Amérique – preuve qu’ils ont été infec­tés mais qu’ils ont vaincu le virus. En Grande-Bretagne, cette maladie ­favorise les gris résistants au détriment des roux sans défense. Les modèles scientifiques prédisent que, là où le virus est présent, le remplacement des roux par les gris est 25 fois plus rapide que là où il ne l’est pas. Le professeur Julian Chantrey, pathologiste vétérinaire à l’université de Liverpool, a étudié une population isolée d’écureuils roux de Formby, dans le comté de Merseyside, qui avait été infectée par le parapoxvirus apporté par les écureuils gris. Il juge que l’extinction des roux est inévitable si les gris ne sont pas tenus à l’écart. « On en voit le résultat dans le sud de l’Angleterre. Partout où les gris n’ont pas été exclus, les envahisseurs gris répandent le virus dans les populations de roux en voie de reconstitution qui s’effondrent à nouveau. Leur niveau tombe de plus en plus bas, et puis ils disparaissent pour de bon. »

 

Il y a vingt ans, on prédisait que les roux auraient aujourd’hui disparu du Cumbria, ce qui n’est pas le cas. Les écureuils roux sont peut-être sans ­défense face au parapoxvirus, mais ils ont ­trouvé un allié dévoué en l’être ­humain, qui les trouve mignons. « Je ne crois pas qu’il resterait des écureuils roux dans le Cumbria sans Julie Bailey », estime Andrew Hodgkinson, un conserva­tionniste fervent qui a travaillé deux ans dans le comté comme garde forestier pour la protection de l’écureuil roux, à surveiller les populations de roux et à tuer les gris.

Julie Bailey a commencé à s’engager comme bénévole pour le Penrith & District Red Squirrel Group après son accident. Comme ses douleurs dans le dos la maintenaient éveillée une bonne partie de la nuit, elle travaillait non-stop et est vite devenue gérante, trésorière et administratrice de l’association. Elle apportait aussi de l’aide à quelques-uns des innombrables groupes de protection de l’écureuil roux du nord de l’Angleterre. « Sans cet accident, ­raconte-t-elle, je n’aurais pas pu accomplir tout ce que je crois avoir accompli au bénéfice des écureuils roux ; donc il a eu au moins un effet positif. »

La protection de l’écureuil roux suscite la création de beaucoup d’associations locales (comme celle de Julie Bailey), lesquelles soutiennent une multitude de campagnes nationales, comme je l’ai découvert lors d’un Salon qui s’est tenu dans un grand hôtel de Belfast en mars dernier. Red Squirrels United est un projet sur trois ans, soutenu par des associations comme le Red Squirrel Survival Trust du prince Charles, la European Squirrel Initiative et le UK Squirrel Accord. Ce dernier ­fédère une mosaïque d’organismes ­publics et d’associations travaillant sur le développement d’un contraceptif oral pour les écureuils gris.

Sous une banderole proclamant : « Raide dingue des roux ! », des chercheurs et des conservationnistes ­expli­quent leurs projets pour enrayer la progression des écureuils gris à l’aide de présentations PowerPoint comportant des cartes de type militaire repré­sentant l’avancée de points gris et ponctuées de métaphores guerrières (défendre les « bastions » roux). Le ­public est constitué de bénévoles enthou­siastes, de travailleurs ­associatifs en veste polaire et de représentants en tweed de grands propriétaires terriens, lesquels détestent l’écureuil gris à cause des dégâts qu’il inflige à leurs précieuses plantations. « C’est vraiment formidable d’être ici pour parler de lutte contre les gris. Il y a quinze ans, c’était quasiment tabou », annonce Andrew Kendal, de la European Squirrel Initiative, une structure financée par des propriétaires terriens qui fait du lobbying auprès de l’Union européenne. J’apprends que les actions de propagande en faveur de roux se multiplient – l’Ulster Wildlife Trust est en train de préparer un livre pour enfants intitulé The Greedy Grey (« L’insatiable gris ») – et je découvre des méthodes d’élimination innovantes, comme ce piège qui tue automatiquement l’écureuil gris capturé.

 

Espèce autochtone et espèce invasive ?

Les pièges classiques capturent l’écureuil gris vivant, et il faut ensuite que quelqu’un se dévoue pour le tuer d’un coup de fusil ou d’un coup sur le crâne. Les opposants qualifient cette méthode de « matraquage à mort » là où les associations de défense des roux préfèrent parler d’« euthanasie par choc crânien ». La méthode reconnue par la loi consiste en un vigoureux coup de ­bâton sur le crâne. Des grandes asso­ciations de protection de la nature comme les Wildlife Trusts et le National Trust restent évasives sur leur rôle dans l’éradication des gris. Elles perdent des membres quand elles plaident en faveur de l’élimination de l’espèce exotique. Mais, dans les zones où subsistent ­encore des roux, elles facilitent souvent l’abattage des gris. Dès lors que les protecteurs des écureuils roux ont le soutien des propriétaires terriens, la clé, selon Julie Bailey, c’est d’« envoyer les troupes au sol » : des béné­voles et des professionnels prêts à se consacrer à tuer des écureuils gris.

Les propriétaires privés n’aiment pas trop permettre l’accès de leurs terres à des bénévoles, surtout s’ils sont armés de pièges ou de fusils de chasse. Ils préfèrent les professionnels, si bien que l’association de Julie Bailey, le Penrith & District Red Squirrel Group, doit trouver 100 000 livres chaque année pour rémunérer trois gardes forestiers à plein temps et deux à mi-temps. « Pour dire la vérité, on rame, dit-elle. On ne reçoit pas un sou de l’État – nos dirigeants sont bénévoles et nous nous autofinançons. » Mais le groupe de Julie Bailey couvre un quart du comté de Cumbria, et son bilan est impressionnant. En 2014, son association a comptabilisé 2 702 observations de roux et tué 2 224 gris. Pour 2016, elle fait état de 3 306 observations de roux et de 1 806 gris tués. Des chiffres qui prouvent que les éradicateurs sont en train de gagner la partie.

Les nouvelles technologies y sont pour beaucoup. En 2016, 69 % des gris tués dans la région de Penrith ont été abattus ; les autres ont été piégés. L’utilisation des caméras thermiques a révolutionné l’élimination des gris au fusil. Ces appareils coûteux, qui détectent dans les zones boisées la chaleur émise par le corps des animaux vivants, permettent aux tireurs de localiser leur cible plus rapidement. En janvier 2017, 74 des 143 gris tués par les gardes forestiers de Penrith l’ont été grâce à ces caméras. Julie Bailey préfère le tir au piégeage. « Je ne pratique pas l’euthanasie par choc crânien ; l’animal est trop près pour moi. » Ce n’est pas que tuer au fusil soit chose aisée. « C’est franchement affreux. Et comme je tire des écureuils gris, les gens me prennent pour une sale bonne femme sans cœur. Ça fait mal de tuer, mais je suis prête à le faire pour garder mes écureuils roux. »

« Quand je regarde un gris, je vois un rongeur », poursuit-elle. Quand je regarde un roux, non. Pourtant, c’est la même chose. C’est le facteur mignon. Les touffes sur les oreilles et le fait que les uns soient d’ici et les autres pas me font chaque fois cet effet – ce sont les roux qui devraient être là et pas les gris. Je n’ai rien contre les gris en Amérique du Nord. Je ne suis pas pour qu’on les tue chez eux. Mais ici, on ne peut pas avoir les deux espèces côte à côte. On doit faire un choix, et défaire ce qu’ont fait les gens de l’époque victorienne. »

Pendant les deux jours que j’ai passés avec Julie sur le territoire de l’écureuil roux dans le Cumbria, je n’ai pas rencontré une seule personne qui défende les gris. Plus au sud, où le seul écureuil sauvage que les moins de 50 ans connaissent est le gris, les gens sont beaucoup plus hostiles à l’idée de les tuer.
Il n’y a plus un seul écureuil roux dans le voisinage du siège de l’ONG Animal Aid, à Tonbridge, dans le Kent, depuis la fin des années 1960. C’est là que j’ai rencontré John Bryant, un homme courtois aux cheveux blancs qui est un pionnier de la lutte non violente contre les nuisibles. Ancien mécanicien d’hélicoptère, il est consultant auprès de cette association qui milite contre l’élimination des écureuils gris et voit dans l’hostilité envers un animal allochtone un effet de la xénophobie ambiante.

Le plus vieux souvenir de John Bryant, c’est d’avoir essayé d’approcher un corbeau près de l’ensemble de HLM où il est né. « Le corbeau s’est envolé, tout naturellement, parce que mon espèce est l’ennemie de la sienne. » Il a adhéré à la Société royale pour la protection des animaux pour militer contre la chasse au renard. Puis il a découvert les abattoirs et les laboratoires de vivisection ; plus tard, il a géré un refuge pour animaux et est devenu vegan. Son expérience de la lutte non violente contre les nuisibles lui a appris qu’il ne servait à rien de tuer les individus d’une espèce pour en limiter le nombre. Si l’on abat un renard des villes, un autre vient aussitôt occuper son territoire. Le raticide est un aliment qui attire encore plus de rats. Plutôt que de piéger les écureuils gris, John Bryant les éloigne en plaçant un tissu imprégné d’odeur de chat dans leur nid. La mère emporte alors ses petits plus loin.

Cette nouvelle offensive contre les écureuils gris est rétrograde, estime John Bryant. « Cela se résume à “Tuez-les tous”. Toujours la même histoire. Ça ne marchera pas », prédit-il. Il trouve ­aussi que l’éradication des gris s’entoure de pas mal d’hypocrisie. Au niveau mondial, dit-il, l’écureuil roux n’est pas une espèce ­menacée – elle est répandue en Europe du Nord et en Sibérie ; la distinction entre ­espèce ­autochtone et espèce invasive est ­absurde puisque l’écureuil roux que l’on a réintroduit vient de Scandinavie. Mais le pire, pour John Bryant, c’est que l’on apprend aux béné­voles à tuer les gris à coups de bâton. « C’est vraiment une façon atroce de mourir », dit-il. Et puis, d’habitude, on épargne le gibier durant sa ­période de ­reproduction ; en revanche, de même que les rats, on peut tuer des écureuils gris toute l’année, si bien que les ­femelles ­allaitantes périssent et leurs petits meurent de faim.

Le consensus scientifique selon lequel l’écureuil roux disparaîtra en Grande-­Bretagne si on ne lutte pas contre les gris laisse John Bryant de marbre. « Je n’y crois pas. Et même si c’était le cas, ce n’est qu’un écureuil après tout, rétorque-t-il. Roux ou gris, c’est le même animal. Les seuls dégâts qu’ils font – minimes par rapport à ceux que nous faisons, nous – c’est d’écorcer les arbres et de prélever des œufs. C’est ce que font les écureuils, quelle que soit leur couleur. Le vrai problème, c’est cette étiquette d’espèce invasive, qui pousse ceux que j’appelle les ayatollahs de la biodiversité à décréter que tout doit être ­autochtone. Je ne suis pas du tout d’accord. »

John Bryant cite deux environnementalistes qui combattent l’idée ­répandue selon laquelle il faut tuer les écureuils gris pour sauver les roux. ­Stephen ­Harris, un professeur de sciences de l’environnement de l’université de Bristol aujourd’hui à la retraite, a écrit il y a dix ans qu’il fallait se résigner à ce que les écureuils gris soient là pour de bon, et que les petites îles étaient l’habitat idéal pour les écureuils roux (4). Plus récemment, Fred Pearce, un journaliste spécialiste de l’environnement, a fait valoir que les écosystèmes sont en évolution constante et que les ­espèces ­envahissantes devraient être, au contraire, ­accueillies avec enthousiasme. La grande majorité de la flore et de la faune britanniques est arrivée au cours des dix mille dernières années. Rien n’est « autochtone », tout est de passage. Pour Pearce, les prétendus dégâts causés par la plupart des espèces « invasives », comme la renouée du Japon, sont largement exagérés par des fonctionnaires en quête de subventions et des médias sensationnalistes. Le gouvernement ­affirme que la renouée du Japon coûte à l’économie britannique 170 millions de livres par an ; selon Pearce, c’est bien moins. L’Agence britannique de l’environnement qualifie la renouée de « plante envahissante sans conteste la plus agressive et destructrice du Royaume-Uni » mais ne consacre que 2 millions par an à son éradication. Pearce rappelle aussi que, en 2009, le très raciste British National Party (BNP) avait qualifié l’écrevisse du Pacifique de « Mike Tyson des écrevisses […], un ­immigré clandestin colonisateur, malade, psychotique et nocif qui dévaste complètement l’environnement auto­chtone ».

Pourquoi les amis de la nature et les scientifiques tuent-ils des écureuils gris ? J’ai posé la question à John Bryant. « C’est cette affaire d’immigration. On a l’impression que l’Europe tout ­entière est en train de se barricader. “On veut bien des gens à condition ce qu’ils soient de chez nous. On n’aime pas ces écureuils étrangers qui débarquent et prennent possession du territoire.” C’est de l’intolérance, et c’est illogique. »

Ceux qui s’opposent à l’éradication de l’écureuil gris sont convaincus qu’il doit y avoir moyen de préserver les roux sans tuer les gris. Trois solutions techniques existent, mais il est peu probable qu’elles aient des effets suffisamment ­rapides pour dissuader les bénévoles de chercher à éradiquer l’écureuil gris. La première est un vaccin qui immunise les écureuils roux contre le parapoxvirus. Colin McInnes, chercheur à la Fondation Moredun, en Écosse, a mis au point un prototype. « Nous avions bon espoir d’aboutir, mais, malheureusement, en ce moment nous n’avons plus de financement », me confie-t-il. La recherche sur les vaccins n’est pas bon marché. Avec de nouveaux financements, les chercheurs devraient encore mettre au point une méthode d’inoculation – sous forme par exemple d’appât comestible –, tester le vaccin et le faire autoriser. Mais McInnes ne croit pas que l’on disposera un jour d’un vaccin assez bon marché pour sauver tous les écureuils roux de Grande-Bretagne. « Nous avons pensé dès le départ que ce vaccin serait destiné à protéger certaines populations d’écureuils roux menacées, que l’on pourrait attraper et immuniser. »

 

Deuxième solution : un contraceptif pour écureuils gris, dont la recherche est ­financée par des fonds publics. Mais il faudra encore au moins une décennie pour mettre au point une formule efficace. Un contraceptif n’éliminera jamais complètement les populations d’écureuils gris et ne pourra pas être utilisé dans les aires peuplées de roux et de gris, comme le Cumbria, sous peine de stériliser ­accidentellement les roux.

La troisième solution – le contrôle « biologique » – suscite davantage d’enthousiasme. La martre des pins est un prédateur membre de la famille des ­belettes, et une espèce elle aussi ­autochtone. Les recherches conduites par Emma Sheely en Irlande ont mis au jour une étonnante corrélation entre l’effondrement de la population d’écureuils gris et la résurgence de la martre. Les écologistes pensent que cet animal pourrait créer un « espace de peur » pour les gris. Ils estiment également que, comme les roux (qui ont évolué parallèlement à la martre pendant des décennies) sont moins lourds que les gris, ils peuvent plus facilement courir se mettre à l’abri à l’extrémité des branches, où ils sont hors d’atteinte. Sheely étudie actuellement l’impact des martres sur les écureuils gris et roux en Écosse ; mais elle avertit que rien ne garantit que ­l’effet observé en Irlande se reproduise en Écosse, dans la mesure où la martre dispose là d’autres proies, comme le campagnol. Pense-t-elle dès lors qu’il est exagéré de dire que les martres pourraient mettre un terme à la guerre de l’écureuil en Grande-­Bretagne ? Oui, ­dit-elle. Les martres pourraient bien, en ­théorie, ­contribuer à la préservation de l’écureuil roux ; mais les recherches sont toujours en cours. » Il faut dire aussi que la plupart des propriétaires de ­domaines de chasse ne tolé­reront pas que les martres dévorent les faisandeaux et les œufs dans leurs bois.

Certains militants de la cause animale jugent aussi que l’on devrait laisser les gris en paix, car les écureuils roux vont à la longue acquérir une immunité contre le parapoxvirus. Ils invoquent le précédent de la myxomatose, introduite dans les années 1950 pour réduire la population britannique de ­lapins. Cette maladie a tué plus de 99 % des lapins, mais durant les cinquante dernières ­années leur population est ­revenue à son niveau antérieur. Si un virus élimine son hôte, il se condamne lui-même ; donc, pour survivre, il doit devenir moins virulent au fil du temps. L’hôte, le ­lapin, développe à son tour une immunité que les survivants transmettent à leur descendance. Mais le parapoxvirus fonctionne autre­ment, comme me l’explique le professeur Julian Chantrey. Le virus possédant déjà un hôte parfait – l’écureuil gris – du point de vue de l’évolution, il n’a aucune raison de devenir moins mortel pour les roux. « Les roux vont bien acqué­rir une certaine immunité, mais ça prendra très longtemps, avec plusieurs épidémies successives qui stimuleront leur résistance », dit-il.

 

J’ai voulu vérifier par moi-même si l’« euthanasie par choc crânien » était une méthode cruelle. Je suis allé passer une journée dans le nord du pays de Galles avec Craig Shuttleworth, un écologiste crédité de la plus grande performance d’éradicateur : un combat de dix-huit ans pour débarrasser l’île d’Anglesey de ses écureuils gris, qui s’est achevé en 2015. Depuis, la population des roux est ­remontée de près de zéro à 700. Nous sommes partis à 7 heures dans la Land Rover déglinguée de Craig. À l’arrière, il y avait un grand sac en plastique rempli de grains de maïs jaune et de graines de tournesol, ainsi qu’un ­bâton à bout carré de 60 centimètres de long. Shuttleworth est un esprit indépendant qui a refusé les honneurs d’une carrière universitaire classique. Il s’emploie à présent à éliminer les écureuils gris dans un petit coin du nord-ouest du pays de Galles. Lui et deux autres contractuels sont rémunérés par Red Squirrels United. Mais Shuttleworth s’offusque de ce que le site Internet des Wildlife Trusts présente l’élimination des gris comme une « solu­tion de dernier ­recours ». Pour lui, c’est la seule : « On n’a pas le choix. Donc il faut les tuer, les tuer, les tuer. »

Il élimine environ 1 000 gris par an et préfère le « choc crânien » à l’arme de chasse. « Des chercheurs de l’hémisphère Sud nous disent : “Vous faites du piégeage, ce qui prend énormément de temps. Autant pisser dans un violon. Pourquoi n’utilisez-vous pas du poison ? » Mais il ne s’agit pas d’éliminer des rats sur une île isolée ; on parle d’un territoire où vivent 60 millions de personnes avec leurs animaux domestiques. »

Rapide mais zen, comme un facteur en tournée, Shuttleworth visite ses pièges en sautant par-dessus des murets de pierres plates et en se faufilant à travers des cimetières envahis par les mauvaises herbes, des espaces verts jonchés de ­détritus et de magnifiques bois de chênes moussus. C’est une petite cage grillagée contenant du maïs et des graines de tournesol qui fait office de piège. Si un écureuil marche sur la plaque de métal à l’intérieur, la porte se referme. Le piège est recouvert d’une bâche en plastique pour éviter que l’animal ne prenne froid lorsqu’il est pris dedans.

Quand arrive midi, nous avons visité plusieurs dizaines de pièges. Tous vides. Mais Shuttleworth garde son calme. Il est tout aussi placide envers ses détracteurs. « En tant que scientifique, je me dois d’être honnête, et c’est ça qui est compliqué. Le message [des militants des droits des animaux] est simple. Ils disent : “Vous mentez. Vous êtes des assoiffés de sang. C’est de la cruauté, vous les frappez sur le crâne. Vous êtes des nazis.” Toutes ces inepties… » L’association Animal Aid redoute que des psychopathes ne se portent volontaires pour tuer des écureuils et veut que l’on épluche les anté­cédents des conservationnistes amateurs, comme on le fait pour les gens qui travaillent au contact des ­enfants. Shuttle­worth trouve ces craintes exagérées.

 

Des relents xénophobes

Les bénévoles travaillent en ­binôme, m’explique-t-il. « On sait où ils sont, ce qu’ils font. Est-ce qu’on peut être sûr que quelqu’un ne va pas prendre une aiguille à tricoter et la passer une centaine de fois à travers l’écureuil dans le sac ? On ne peut pas en être sûr, mais c’est très improbable. Pourquoi vouloir s’engager comme bénévole auprès d’une association quand on peut acheter un piège dans n’importe quel magasin de bricolage et capturer légalement autant d’écureuils gris qu’on veut ? »

Pour ceux qui s’y opposent, la destruction des gris, en plus d’être cruelle, a des relents xénophobes. L’historien américain de la biologie Philip J. Pauly, aujourd’hui décédé, était convaincu qu’il y avait une concordance entre la lutte contre les espèces invasives et les restrictions à l’immigration dans son pays : la Californie vote en 1881 une loi sur la quarantaine des plantes ; l’année suivante entre en vigueur la loi d’exclusion des Chinois, qui interdit l’entrée de travailleurs chinois aux États-Unis. Ces deux dernières ­décennies, les craintes accrues sur l’avenir des espèces autochtones dans le monde déve­loppé ont coïncidé avec la montée du sentiment natio­naliste et de l’hostilité ­envers les migrants.

Les spécialistes de la biologie des invasions rétorquent qu’on ne peut pas comparer la xénophobie à l’égard des migrants au sein de l’espèce Homo ­sapiens à l’action menée contre des espèces enva­hissantes qui menacent d’extinction des espèces entières. Mais ces universitaires font de plus en plus ­attention au choix des mots. À des termes comme « envahisseurs étrangers » ils préfèrent désormais des expressions telles que « mcdonal­disation des éco­systèmes » pour décrire les dégâts provoqués par certaines espèces allochtones. Ce faisant, écrit Peter Coates, professeur d’histoire de l’environnement à l’université de Bristol, ils se font les défenseurs d’une sorte de diversité locale « goûteuse », un peu comme ceux qui défendent les fromages d’appellation contrôlée ou certaines ­variétés de pommes contre les produits insipides de l’agroalimentaire mondialisé (5). Shuttleworth a recours à une analogie du même type. « Si on ne régule pas les espèces envahissantes ­exotiques, dit-il, on va se retrouver avec un monde homogénéisé où il n’y aura plus que des mouettes, des pies, des corbeaux, des fougères, des rhododendrons et des écureuils gris. Un peu comme les grand-rues des centres-villes – elles sont toutes pareilles. »

Les efforts des militants des droits des animaux pour présenter les ­espèces envahissantes sous un jour plus positif surfent sur l’idée, communément ­admise aujourd’hui par les écologistes, qu’il n’existe pas d’équilibre dans la ­nature et que les écosystèmes ne sont jamais stables. Mais, selon Shuttleworth, on aurait tort d’en conclure qu’il faut se mettre à aimer les espèces invasives destructrices. De fait, dit-il, elles freinent le dynamisme dans les zones dominées par les humains. Par exemple, comme le changement climatique menace la survie d’une partie de la flore autochtone, les forestiers britanniques vont devoir importer des essences d’arbres mieux adaptées à notre futur climat. Mais on ne peut pas continuer à importer en Grande-Bretagne des feuillus européens résistant à la sécheresse parce qu’on ne sait pas s’ils pourront survivre à l’écorçage des écureuils gris.

Finalement, après avoir traversé un bosquet broussailleux, Shuttleworth et moi trouvons un écureuil gris dans un piège. À notre approche, il se met à courir d’un bout à l’autre de la cage. Shuttle­worth sort son bâton, s’agenouille et, en à peine dix secondes, fait passer l’écureuil de la cage dans un sac en plastique transparent. Encore trois secondes et il a enroulé le sac et plaqué l’animal au sol sur le flanc. L’écureuil nous examine brièvement de son brillant petit œil noir à travers le sac. Tchac-tchac-tchac. Trois coups. Shuttleworth sort l’écureuil du sac. Les longues pattes arrière se contractent, mais l’animal est mort. Shuttleworth touche son œil. « Plus de réflexe oculaire. »

 

Pourquoi lui avoir asséné plusieurs coups ? « On ne veut pas que les écureuils reviennent à eux. On ne veut pas d’incertitude. » Il est certain que tous les écureuils qu’il a tués sont morts au premier coup. La mise à mort la plus difficile qu’il ait connue a eu lieu au début de son premier programme de destruction : un jeune écureuil qui ne témoignait d’aucune frayeur dans le piège et lui tournait le dos pour cacher ce qu’il était en train de manger. Tous ces écureuils morts hantent-ils les rêves de Shuttleworth ? « Bien au contraire. Ils deviennent de plus en plus anonymes, ce que j’ai du mal à accepter. Je me rends compte que je deviens de plus en plus insensible. Est-ce que ça a changé ma relation aux autres animaux ? Non. Je n’ai pas envie de tuer quoi que ce soit d’autre. »

Se débarrasser définitivement des écureuils gris pour sauver les roux n’est pas chose facile à faire passer, reconnaissent aussi bien Craig Shuttleworth que ­Julie Bailey. « C’est un peu comme pour les déchets nucléaires. Il faut ­savoir ce que “définitivement” veut dire », conclut Shuttleworth. Sur l’île d’Anglesey, il a démontré que l’éradication pouvait marcher et que dans un « bastion » sans écureuils gris les populations de roux se reconstituaient bel et bien ; mais il craint que son projet actuel de destruction dans le nord-ouest du pays de Galles ne parvienne pas au but avant le terme du ­financement de trois ans. Pourtant, dit-il, cela devrait donner des résultats à long terme ; et les bailleurs de fonds ­européens de Red Squirrels United veulent savoir si de semblables projets d’éradication pourraient s’appliquer à d’autres mammifères exotiques problématiques. Aux amis des animaux horrifiés à l’idée de voir se multiplier les éliminations d’espèces exotiques, Shuttle­worth offre un argument plus philosophique. Sur l’île d’Anglesey, plaide-t-il, la destruction complète a, au bout du compte, ­sauvé plus de vies qu’elle n’en a coûté : il naîtra dans les années qui viennent des écureuils roux en nombre supérieur aux 6 000 gris qui ont été éliminés.

Cinq semaines après avoir rendu visite à Julie Bailey, je l’appelle pour prendre des nouvelles. Elle a fait une « petite chute » qui a entraîné quelques passages à l’hôpital, mais a néanmoins réussi à tirer cinq gris. Un de ses gardes forestiers est un peu démoralisé parce qu’il y a eu un nouvel épisode de parapoxvirus et qu’il a fallu tuer un écureuil roux. Dans ce combat sans fin, est-ce qu’il lui arrive de connaître moments de découragement ? « Jamais, au grand jamais, m’assure-t-elle. On garde la foi. On sait que, si on ne faisait pas ce qu’on fait, on n’aurait plus d’écureuils roux. C’est aussi simple que ça. »

 

— Cet article est paru dans The Guardian le 2 juin 2017. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Bonnes à tout faire

Les bonnes indiennes sortent des arrière-­cuisines. À plusieurs reprises ces derniers mois, elles sont même descendues dans la rue pour dénoncer des madam et des sahib abusifs. La journaliste indienne Tripti Lahiri, dans son premier livre Maid in India, entre, elle, dans les quartiers qui leur sont réservés. Elle pousse aussi la porte des agences de recrutement spécialisées, voyage jusque dans les villages du nord du pays, d’où sont originaires la plupart des employées de maison, et s’invite dans les beaux ­salons des employeurs. « Il n’y a pas de meilleur moment pour ­publier ce livre, et surtout pour qu’il soit lu et compris par les acteurs de cette lutte des classes », note Anshika Ravi dans The Sunday Guardian.

Toute la classe moyenne urbaine emploie en effet des domestiques sans se poser de questions. Elle se donne bonne conscience en se considérant comme créatrice d’emplois mais laisse souvent de côté le sujet des conditions de travail et du salaire minimum légal. Shougat Dasgupta rappelle donc dans India Today : « Même si vous ne maltraitez pas votre bonne, même si vous ne la battez pas, que vous n’abusez pas d’elle sexuellement et ne l’enfermez pas dans un placard, c’est un scandale de sous-payer des personnes désespérées. »

Lahiri rencontre également des employeurs progressistes. Ils aident les enfants de leurs bonnes, paient leurs frais de scolarité ou acceptent que celles-ci vivent avec leurs proches sous leur toit. « Mais la question demeure. Est-ce que cette bienveillance a un prix ? demande Patralekha Chatterjee dans Deccan Chronicle. Les employeurs les plus généreux paient-ils un salaire juste ? Ou est-il malhonnête de comparer les rémunérations et les conditions de travail dans le monde développé, où les bonnes sont rares et se paient au prix fort, et la situation en Inde ? »

Maid in India ne s’en tient cependant pas à l’aspect économique de la question, ce qui permet à Manjula ­Narayan dans Hindustan Times de le comparer aux « meilleurs ­essais féministes ». Selon Tripti Lahiri, cette lutte des classes est en effet directement liée à l’arrivée massive des femmes de la classe moyenne ­urbaine sur le marché du travail. Pour jouir de la même liberté que les hommes, ces femmes ­s’appuient sur d’autres femmes. Elles ont ainsi fait entrer dans la sphère économique un travail traditionnellement considéré comme gratuit, voire comme un dû par toute une partie de la ­population.

Les habits neufs du marketing politique

D’après le livre de Sasha Issenberg The Victory Lab, paru en 2012, George W. Bush est le premier, pour sa campagne de réélection en 2004, à avoir exploité les techniques de « micro­ciblage » sur Internet. Pour simplifier, son équipe a analysé le profil de ses électeurs répertoriés (ce qu’ils achètent, ce qu’ils lisent, leur pratique religieuse, etc.) et a recherché des électeurs ayant des caractéristiques similaires. Pour ce faire, ils ont exploité de gros volumes de données fournies par des sociétés privées sur les comportements (consommation, lecture, loisirs, famille…) de presque tous les Américains. Voter Vault, la base de données qu’ils ont ainsi constituée, avait réparti les électeurs en 30 catégories, chacune susceptible de recevoir des messages différents. Ils sont parvenus à identifier ainsi des électeurs potentiels dans des fiefs du Parti démocrate pour les démarcher essentiellement par courrier et par téléphone.

Quatre ans plus tard, en 2008, l’équipe d’Obama a affiné la démarche. Le Parti démocrate a constitué une base de données encore plus fournie, fondée sur le même principe, VoteBuilder. En outre, l’équipe d’Obama s’est appuyée sur des entreprises de collecte de données créées pour l’occasion. L’une d’elles, ­Catalist, dit avoir enregistré 240 millions de personnes en âge de voter, avec sur chacune d’elles des informations ­issues de sources publiques (passé d’électeur, par exemple) et privées (comportements d’achat, enga­gements civiques, etc.). Ces bases de données ont permis à l’équipe ­d’Obama de construire des modèles prédictifs de vote plus sophistiqués que ceux des républicains, à l’aide d’algorithmes fondés sur des centaines de variables personnelles. L’équipe a aussi commencé à réaliser des tests randomisés. Ce sont des expériences de microciblage dans lesquelles on envoie deux types de messages à un public bien circonscrit pour en comparer l’effet (A/B testing). Par exemple, un message déconsidérant l’adversaire et un message simplement comparatif. Les messages sont véhiculés par e-mail, courrier ou publicité.

Une fois Obama élu, son équipe s’est aussitôt mise au travail pour préparer sa réélection et affiner les méthodes. Avec l’appui d’une entreprise acquise au Parti démocrate, l’Analyst Institute, de nouveaux tests randomisés ont été évalués à la lumière d’élections locales, puis mis en pratique pour les élections nationales. Des annonces ciblées ont été placées sur Internet et sur des réseaux régionaux de télévision. Ayant conclu que les foyers avec un adolescent étaient plus susceptibles de voter démocrate, l’équipe d’Obama a inséré des pubs dans leurs jeux vidéo préférés. Dans l’Iowa, elle a identifié les jeunes de 17 ans qui en auraient 18 le jour J et placé des pubs sur les lignes d’autobus qu’ils prenaient.

 

« Il n’y a pas vraiment de différence entre la politique et le marketing classique »

L’équipe de Trump est passée à la vitesse supérieure, en exploitant systématiquement les outils des réseaux sociaux. L’initiative a été prise par le gendre du futur président, un autre multimillionnaire qui a fait fortune dans l’immobilier. Jared Kushner avait une expérience dans le domaine du marketing en ligne grâce à une entreprise immobilière dans laquelle ont investi un milliardaire de la Silicon Valley, Peter Thiel, ainsi que Jack Ma, le patron d’Alibaba, l’énorme entreprise de commerce en ligne qui domine le marché chinois. « J’ai appelé certains de mes amis de la Silicon Valley, parmi les meilleurs spécialistes du marketing numérique dans le monde, et ils m’ont donné leurs sous-traitants », a confié Kushner à Forbes. Eric Schmidt, président de Google, qui a aidé à mettre en place la plateforme technologique d’Hillary Clinton, a déclaré au magazine Forbes : « Jared Kushner est la plus grande surprise de cette élection. C’est lui qui a dirigé la campagne. » Il a monté l’opération à toute vitesse, à partir de juin 2016, quand Trump fut désigné candidat du Parti républicain. Il s’est fait donner un cours accéléré de micromarketing sur Facebook et s’est adjoint les services de sociétés spécialisées comme Cambridge Analytica, qui avait travaillé pour le compte des partisans du Brexit. Son coup de maître est d’avoir fait appel à un homme apparemment sans grand relief, Brad Parscale, un spécialiste du marketing sur Internet qui avait aidé la famille Trump à monter de petits sites Web.

Installé à San Antonio, au Texas, ­entouré d’une centaine de personnes, Brad Parscale s’est immédiatement ­employé à exploiter les outils disponibles sur ­Facebook pour identifier les profils d’électeurs susceptibles d’être mobilisés, surtout dans les États où l’on savait que se jouerait l’élection. Le « projet ­Alamo » était lancé. Jared Kushner en a ­défini ainsi la philosophie : « Nous nous sommes demandé dans quels États on obtiendrait le meilleur retour sur investissement en termes de votes […], et comment faire passer le message de Trump au consommateur visé pour un coût minimal ». Il utilise le terme de « consommateur ». Comme l’explique l’un des responsables du projet Alamo, « il n’y a pas vraiment de différence entre la politique et le marketing classique ».

Cambridge Analytica a fourni de quoi bâtir un modèle qui a permis d’identifier 13,5 millions de personnes susceptibles d’être influencées dans les États clés. L’équipe de Parscale a ­pratiqué des tests randomisés à grande échelle. Pour ­obtenir en un temps ­record les tests les plus efficaces, plusieurs entreprises avaient été installées dans les bureaux mêmes du projet ­Alamo et mises en concurrence. Les moins performantes étaient priées de ­déguerpir. Rendant compte d’une discussion avec Gary Coby, le directeur de la publicité du Comité national républicain, un journaliste de Wired écrit : « Chaque jour, l’équipe diffusait 40 000 à 50 000 variantes de ses pubs, testant leur efficacité dans différents formats, avec ou sans sous-titres, en mode statique ou dynamique, etc. Le jour du troisième débat présidentiel, en octobre, l’équipe diffusa 175 000 variantes. Coby appelle cette approche “de l’A/B testing gonflé aux stéroïdes” ».

Trump a déclaré après l’élection : « Je ne serais pas là sans Twitter ». Mais la plupart de ses messages sur le réseau étaient préparés à l’avance par Parscale, qui les lançait pour son compte au bon moment. Les journalistes Joshua Green et Sasha Issenberg sont allés lui rendre visite dans l’énorme camion qu’il avait installé à Las Vegas lors du débat du 19 octobre avec Hillary Clinton. À 22 h 02, Trump accuse Clinton d’avoir accepté de l’argent de l’étranger. « Feu ! » crie Parscale. Surgit un tweet sur le compte de Trump : « Corrompue La fondation @HillaryClinton est une ENTREPRISE CRIMINELLE. Il est temps d’#assécher le marigot ! ». Deux minutes plus tard, Trump affirme que 6 milliards de dollars ont disparu des comptes du Département d’État du temps où Hillary Clinton le dirigeait (il s’agissait en réalité d’une erreur de comptabilité). Et pan ! Parscale dégaine un tweet du même tonneau. Et ainsi de suite, pendant tout le débat.

 

Toutes les techniques possibles et imaginables offertes par le Net semblent avoir été exploitées

À ce moment-là, tous les sondages donnent Trump perdant. Mais les techniques de sondage ont du plomb dans l’aile, et c’est compter sans la ­redoutable efficacité de la ­machine mise en route, qui fonctionne alors à plein régime. Rassemblant les bases de données de Cambridge Analytica, d’un Voter Vault considérablement ­enrichi depuis le temps de Bush, ainsi que des données récemment collectées en direct par l’équipe de Parscale, le projet Alamo dispose désormais sur chaque électeur de dizaines voire de centaines de données. Dans les jours qui suivent, l’équipe de Parscale vise plus spécialement des franges de l’électorat en principe acquis à la candidate démocrate. Ainsi, une vidéo exploitant une bévue de Hillary Clinton datant de 1996 (elle avait déclaré que certains Noirs sont des « superprédateurs ») est diffusée sur Facebook auprès d’un échantillon d’électeurs noirs par le biais de dark posts, des messages conçus de telle sorte qu’« ils ne sont vus que par les gens dont nous voulons qu’ils les voient », explique Parscale.

Toutes les techniques possibles et imaginables offertes par le Net semblent avoir été exploitées. Grâce à Google Maps, Kushner a ainsi fait mettre au point un outil de géolocalisation distinguant 20 profils d’électeurs. Grâce à la firme Deep Root, son équipe a été en mesure d’identifier les émissions de télévision les plus populaires auprès de divers segments de population, région par région.

 

Les entreprises mises en concurrence pour le microciblage avaient aussi pour objectif de lever des fonds et, de fait, l’équipe de Parscale a réussi à lever en quatre mois près de 275 millions de dollars, principalement auprès de petits donateurs. S’ajoutant aux fonds mis par Kushner et d’autres, cet argent a servi à exploiter des supports plus traditionnels que les réseaux sociaux. Ainsi, dans les derniers jours de la campagne, des spots ont été diffusés sur une série de stations de radio destinées à la communauté noire, afin de dissuader ce public de se déplacer pour aller voter. Le jour du vote, c’est YouTube qui a été mis à contribution, pour diffuser une série de cinq vidéos de trente-cinq secondes, chacune mettant en scène une vedette représentant un segment de l’électorat de Trump : sa fille Ivanka pour les mères et les femmes d’affaires, un shérif noir pour le respect de l’ordre dans la diversité ethnique… Toute personne qui visionnait l’une des vidéos voyait aussitôt s’afficher sur l’écran l’adresse du bureau de vote le plus proche. Des centaines de milliers d’électeurs se sont servis de cet outil (1).

 

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