Le temps d’écrire

La lecture est chronophage, on le sait bien. « Proust est trop long et la vie est trop courte », se plaignait déjà Anatole France. Mais que dire de l’écriture, elle qui exige de l’écrivain qu’il plaque « le fond de son pantalon sur le fond de sa chaise » (Kingsley Amis) aussi longtemps que possible ? Soit de l’aube au crépuscule, comme Giono. Ou du crépuscule à l’aube, comme George Sand. Voire du crépuscule au crépuscule, comme Flaubert (« Pendant les huit derniers jours, j’avais dormi en tout dix heures. Je me soutenais avec de l’eau froide et du café. C’était une pioche forcenée… ») ou encore Soljenitsyne (16 heures de travail par jour, 365 jours par an pour produire les 6 000 pages de La Roue rouge). La plupart des écrivains placent heureusement la barre moins haut, à l’instar d’Anthony Trollope : « Je pense que tous ceux qui ont vécu comme des hommes de lettres – travaillant chaque jour comme des travailleurs journaliers – seront d’accord avec moi pour dire que trois heures par jour produiront le maximum de ce que l’on doit écrire quotidiennement. »

Question productivité, on constate là encore de fortes variations. Balzac, par exemple, a un gros rendement : « Dans la fureur de la nécessité, j’écris trois feuillets par heure. » N’a-t-il pas terminé La Messe de l’athée en une nuit ? Stendhal aussi, qui aurait écrit (dicté) La Chartreuse de Parme en 53 jours, soit plus de 10 pages par 24 heures, une véritable prouesse… Pourtant dépassée par Simenon : 80 pages par jour à son apogée, un roman en 10 jours. On trouve bien sûr l’inverse – des gens comme Hemingway (« J’ai souvent passé toute une matinée sur un seul paragraphe… Des journées à 400 ou 600 mots bien faits, ça m’allait très bien »). Ou encore le poète Walt Whitman, probablement le détenteur du record, qui a passé sa (longue) vie sur un seul recueil, Feuilles d’herbe (neuf éditions successives, revues et corrigées tout de même). La productivité moyenne doit cependant tourner entre 500 et 1 500 mots par jour. Impossible de parler de norme, même si Henry Miller propose celle-ci, draconienne : « Je faisais parfois des journées à 5 000, parfois 7 000, parfois 8 000 mots ; et je pense qu’un écrivain digne de ce nom doit faire au moins 5 000 mots par jour. ».

Au minimum, on peut se conformer à cette maxime de l’âge classique : Nulla dies sine linea (« Pas un jour sans une ligne »). Un dicton que Jules Renard a revu à la baisse (il écrivait une ligne par jour, pas plus) ; et Gérard Genette franchement à la hausse : « Nulla dies sine alinea » (sans paragraphe).

Heureusement, l’activité créatrice peut se combiner avec d’autres. Somerset Maugham reste ainsi dans son bain le temps requis pour trouver les deux premières phrases qui lanceront son travail du jour ; Woody Allen, lui, dit réfléchir pendant 45 minutes sous sa douche. Les toilettes peuvent d’ailleurs venir s’ajouter à la toilette. Vladimir Nabokov aurait ainsi écrit La Vraie vie de Sebastian Knight assis sur le bidet. En fait, on peut écrire tout le temps, dans sa tête du moins. Quitte à transférer ensuite sa production sur du papier à cigarette, l’apprendre par cœur, puis avaler le tout, comme Soljenitsyne avait à le faire au Goulag.

Chine année zéro

«Tout comme dans l’histoire européenne il y un avant et un après la naissance d’un Oriental, Jésus, l’histoire de Chine, telle qu’elle a été écrite ces dernières décennies, est divisée en deux par les faits d’armes d’une poignée de marchands et militaires britanniques », écrit T. H. Barrett dans The Independent. Ces faits d’armes, c’est ce qu’on a appelé les guerres de l’Opium. La première a lieu de 1839 à 1842, la seconde de 1856 à 1860. Le prétexte fut avant tout économique. Au milieu du XIXe siècle, la balance commerciale du Royaume-Uni avec la Chine est très défavorable : les Anglais achètent d’énormes quantités de thé (ce n’est que plus tard qu’ils se mettront à le cultiver eux-mêmes en Inde) et n’ont pas grand-chose à proposer aux Chinois en échange, si ce n’est de l’opium. Quand les autorités chinoises décident d’interdire les importations de cette substance jugée débilitante pour la population, la guerre éclate. En Europe, ces conflits ne sont plus guère connus. En Chine, ils sont considérés comme un événement fondateur, le début d’un siècle d’humiliations qui n’aurait pris fin qu’avec la prise de pouvoir de Mao Zedong, en 1949.

Comme le montre Julia Lovell dans le livre qu’elle consacre au premier de ces conflits, il n’en a pas toujours été ainsi. Il a fallu attendre les années 1920 pour que les guerres de l’Opium deviennent un outil de propagande anti-impérialiste. Aujourd’hui encore, elles occupent une
place de choix dans les manuels scolaires chinois. Ce qui prouve que « l’histoire n’est pas écrite uniquement par les vainqueurs », ironise The Economist.

Lovell s’appuie sur des sources aussi bien britanniques que chinoises. Elle a notamment épluché la correspondance officielle entre les empereurs et leurs généraux. Le résultat, à en croire Bernard Porter dans la London Review of Books, est un « excellent récit sensible aux différences culturelles qui ont toujours rendu la Chine si difficile à comprendre pour les Occidentaux et inversement ». À l’époque, déjà, cette incompréhension est la règle. Ainsi, les Chinois restent perplexes devant la passion des Britanniques pour le sport. Lovell raconte qu’un jour un officiel chinois aurait demandé à un consul britannique pourquoi il ne payait pas quelqu’un pour jouer au tennis à sa place.

Sur le papier, l’armée chinoise de l’époque (comme celle d’aujourd’hui) était la plus importante du monde. Mais elle fut laminée par la supériorité technique occidentale. Pour ne rien arranger, elle était très mal commandée et personne n’osait informer l’empereur de la réalité de la situation. La guerre faisait rage depuis deux ans et demi quand celui-ci s’enquit : « À propos, où est l’Angleterre et pourquoi les Anglais nous vendent-ils de l’opium ? »

Sous surveillance

Les jurys du prix Pulitzer de la fiction 2016 ne s’y sont pas trompés. Avec Le Sympathisant, ils tenaient non seulement un bon roman mais une occasion rare de revisiter la fin de la guerre du Vietnam et ses conséquences, non pas de très haut et du point de vue américain, mais à hauteur d’homme, mieux : d’homme vietnamien.

Pas n’importe lequel : l’aide de camp du chef de la police et des services secrets du Vietnam du Sud – « le Général ». En tant que tel, ce narrateur lutte donc jusqu’au dernier instant contre les agents du Viêt-cong (descriptions d’interrogatoires plus que poussés sous l’égide de la CIA). Puis c’est la fuite de Saigon en avril 1975, dans l’un des derniers avions – il fallait se battre comme un lion pour y accéder. Le narrateur accompagne son chef dans son exil californien (le misérable Général est contraint d’ouvrir un magasin de spiritueux, son aristocratique et arrogante épouse devient restauratrice, et leur fille chanteuse pop) ; il participe au tournage aux Philippines d’une sorte d’Apocalypse Now, écœurante réinterprétation américaine de la tragédie vietnamienne et, enfin, à une opération de reconquête de sa patrie qui tournera encore
plus mal que celle de la baie des Cochons à Cuba, le conduisant dans un camp, cette fois comme prisonnier et souffre-douleur du Viêt-cong.

Ce qui pimente significativement ce ragoût déjà très épicé, c’est que le narrateur est en fait un agent double, une taupe du Viêt-cong placée auprès du Général pour le surveiller jusque dans son exil. Et, comme si cela ne suffisait pas, il se trouve que l’officier traitant du narrateur est non seulement son meilleur ami, mais aussi celui qui, comme commissaire du camp où il se retrouve enfermé, devra, pour le sauver, le torturer jusqu’à la folie.

Du coup, ce roman déjà foisonnant se complète d’une réflexion multilatérale sur la duplicité – celle de l’agent double, qui doit torturer et même assassiner ses camarades de combat pour ne pas menacer sa couverture ; celle du sang-mêlé, car le narrateur est par-dessus le marché le bâtard d’un prêtre catholique français ; celle de l’ami, écartelé entre l’idéologie et l’affection ; enfin celle de l’exilé, tiraillé, comme l’auteur lui-même, entre deux cultures imperméables l’une à l’autre. En 500 pages de péripéties ébouriffantes, le jeune auteur démontre qu’il n’existe rien de tel qu’une certitude morale, et que le monde tout entier – et pas seulement l’Asie – n’est que le royaume de l’ambivalence, nombreuses preuves à l’appui.

Une journée particulière

Pablo Martín Sánchez s’est fait remarquer en 2012 avec son premier roman, El anarquista que se llamaba como yo, où il raconte le parcours d’un anarchiste des années 1920 qui portait le même nom que lui. L’écrivain espagnol prend à nouveau sa biographie comme point de départ dans L’Instant décisif. Il situe son roman à Barcelone le 18 mars 1977, jour de sa naissance, et « imagine ce qui a pu passer ce jour-là par la tête de six personnages », résume le quotidien El Mundo. Ni plus tout à fait une dictature ni véritablement encore une démocratie, l’Espagne est alors en pleine transition. Les personnages de Pablo Martín Sánchez aussi : « chacun d’eux affronte une métamorphose, quelque chose qui changera leur vie à jamais », poursuit El Mundo. En bon membre de l’Oulipo, Pablo Martín Sánchez s’est imposé une série de contraintes formelles. « Le jeu consiste à choisir six narrateurs (une préadolescente, un prof de fac activiste, une étudiante, un lévrier, un chef d’entreprise et le portrait de sa mère), à diviser les vingt-quatre heures de ce jour-là en six tranches et à intégrer les six voix dans chaque tranche, mais jamais dans le même ordre », écrit le quotidien El Periódico de Catalunya.

Là-haut sur la montagne

« Le roman de Paolo Cognetti vous fait percevoir et respirer la montagne non pas comme un lieu d’observation de la nature, mais comme une manière d’exister », note Davide Turrini dans Il Fatto quotidiano.

Cognetti est l’un des jeunes auteurs italiens les plus en vue. Son dernier livre, Les Huit Montagnes, a fait l’unanimité lors de sa sortie en Italie l’an dernier. Son personnage principal et narrateur, Pietro, un enfant des villes ombrageux et renfermé, découvre la montagne pendant ses vacances d’été. Une révélation. Il va y faire l’apprentissage de la liberté et de l’amitié. Le voilà qui arpente avec Bruno, un jeune vacher, ce monde nouveau, si différent de la très industrielle Milan où il vit le reste du temps. Les deux garçons, issus pourtant de milieux très éloignés, nouent une relation qui va durer des années. Parallèlement, Pietro apprend à connaître son père, que la montagne métamorphose aussi et qui devient beaucoup moins distant. C’est une découverte réciproque.

Comme le résume Debora Lambruschini dans Critica Letteraria, ce roman initiatique « raconte les rapports qui se nouent parfois entre hommes, des rapports bruts, primaires, qui se passent de mots ».

L’interminable agonie du IIIe Reich

Le grand mystère de la Seconde Guerre mondiale, ce n’est pas la cause de la défaite de l’Allemagne. Dès 1941, au vu du rapport de forces, il était évident qu’elle ne pouvait pas l’emporter. La véritable énigme, c’est le jusqu’au-boutisme délirant de ce pays. Pourquoi l’Allemagne a-t-elle mis si longtemps à accepter l’inévitable ? Comme le rappelle l’historien Nicholas Stargardt dans La Guerre allemande, « les Japonais eux-mêmes n’ont pas combattu jusqu’aux portes du Palais impérial comme l’ont fait les Allemands pour la chancellerie du Reich à Berlin. » Les vrais kamikazes ne furent pas ceux qu’on croit…

L’ouvrage de Stargardt est un essai d’histoire subjective. Il s’appuie sur des lettres et des journaux intimes, certains de personnalités comme Victor Klemperer, d’autres – la plupart – d’anonymes. « Il montre que ce fut l’identification avec les combattants qui a galvanisé la population allemande », note Adam Tooze dans The New York Times. L’appareil répressif nazi joua un rôle, mais pas aussi décisif qu’on a pu le prétendre. Le IIIe Reich n’eut jamais besoin d’une force de police très importante, et la Gestapo put toujours compter sur une large adhésion de la population. Même des Allemands hostiles au nazisme approuvaient la guerre contre le bolchevisme et la considéraient comme défensive avant tout.

La Guerre allemande confirme ce qu’on savait depuis un bon moment déjà : la Shoah fut un secret de polichinelle. La population allemande était au courant. En août 1941, un policier envoyé au front écrit à sa femme restée à Brême que les juifs sont en train d’être « complètement exterminés », avant d’ajouter qu’elle ne doit pas y penser, qu’il doit en être ainsi. C’est d’ailleurs parce qu’ils avaient parfaitement conscience du sort qu’ils infligeaient aux juifs que beaucoup d’Allemands s’imaginaient que les bombardements que subissaient leurs villes résultaient d’une vengeance contre ces crimes. Avant l’entrée en guerre des États-Unis, beaucoup prêtent foi à une rumeur selon laquelle tous les Allemands en Amérique étaient obligés de porter un svastika sur leur poitrine gauche à cause du sort qui était réservé aux juifs dans leur pays. « Même au moment où les Américains et les Britanniques traversent le Rhin et où les Russes franchissent l’Oder, les journaux et les lettres continuent de se lamenter sur la menace existentielle posée par la juiverie internationale », rappelle John Kampfner dans The Observer.

En août 1947, alors que soutenir publiquement le nazisme est devenu un crime passible de la peine de mort, une enquête menée dans l’Allemagne occupée révèle que 55 % des Allemands jugent que le nazisme fut « une bonne idée mal mise en œuvre ».

Layla et Majnûn: l’amour, le vrai

Il y a quelques semaines, les éditions Fayard ont publié Layla et Majnûn, du grand poète perse Nezâmi. Personne ou presque n’en a parlé. Difficile de savoir ce qui est le plus triste : qu’un tel chef-d’œuvre passe inaperçu ou bien qu’il ait mis si longtemps à être disponible en français. Car il ne s’agit ni d’une réédition, ni d’une nouvelle traduction. Avant 2017, Layla et Majnûn, de Nezâmi, était inédit dans notre pays. Sachant qu’il a été écrit en 1188, cela fait tout de même un peu plus de huit siècles d’attente.

Layla et Majnûn, aussi célèbres que Roméo et Juliette en Occident

Qualifier ce livre de chef-d’œuvre n’est pas une façon de dire qu’on a affaire à un très bon ouvrage, qui se démarque un peu de la médiocrité des autres. Layla et Majnûn est peut-être l’une des dix ou quinze œuvres majeures de la littérature mondiale, et rares sont celles qui ont exercé une influence plus grande et plus durable. Pour trouver un équivalent en Occident, il faudrait aller chercher du côté de L’Énéide ou de La Divine Comédie.

Les héros éponymes de cette histoire forment un couple d’amoureux aussi célèbres au Moyen-Orient que Tristan et Iseult ou Roméo et Juliette dans les pays occidentaux. Il n’est pas exclu qu’ils aient réellement vécu. Au VIIe siècle de notre ère, dans la péninsule Arabique, un jeune homme nommé Qais s’éprend de la belle Layla. Une passion réciproque mais contrariée par le père de Layla, qui la donne à un autre. Qais perd la tête – d’où son surnom de Majnûn, « le fou » – et erre dans le désert en déclamant des vers à la gloire de son amante perdue. Ces vers, qu’ils aient été composés ou non par le véritable Majnûn, constituent l’un des sommets de la poésie arabe (1). Ils ont été recueillis, sans doute en bonne partie inventés ou enrichis, en tout cas abondamment commentés, par les érudits arabes. Mais Nezâmi fut le premier à tirer de ces fragments épars un ensemble cohérent, une épopée romanesque. Et il ne le fit pas en arabe, mais en persan. Une singulière revanche de l’histoire.

On ne dira jamais assez, en effet, combien la conquête arabe de la Perse, au VIIe siècle, avait été violente et traumatisante – bien plus que celle des provinces orientales de l’Empire byzantin. Ce ne fut pas l’aimable promenade de santé qu’ont décrite certains : les cavaliers du désert ne furent pas accueillis à bras ouverts par une population immédiatement convertie à leur foi nouvelle. Certes, l’Empire sassanide, qui avait gouverné la Perse plus de quatre siècles, s’effondra en quelques batailles, mais la population résista longtemps aux envahisseurs musulmans. Humiliée, elle s’estimait – pas tout à fait à tort – l’héritière d’une civilisation millénaire bien plus brillante que celle de ses conquérants.

Pendant le siècle qui suivit, la culture perse connut une éclipse, et l’arabe s’imposa comme la seule langue de culture du Moyen-Orient musulman. Les choses ne commencèrent à changer qu’avec la chute de la dynastie omeyyade et la prise de pouvoir, en 749, des Abbassides. Beaucoup ont voulu voir là – bien que cette dynastie restât arabe – « un Empire sassanide ressuscité », pour reprendre l’expression du grand spécialiste de l’Asie centrale Michael Barry (2). De fait, le centre de gravité du monde musulman bascula, la capitale du califat passant de Damas, en Syrie, à Bagdad, ville nouvelle édifiée le long du Tigre, tout près de l’ancienne capitale sassanide Ctésiphon. Par ailleurs, comme le rappelle Barry, les premiers Abbassides « abolirent la discrimination entre musulmans arabes et non arabes ». Peu à peu, les Perses – désormais islamisés – purent reprendre l’ascendant qu’ils avaient longtemps exercé sur le Moyen-Orient, et des dynasties purement iraniennes – les Buyides en particulier – ne tardèrent pas à s’affranchir de la tutelle abbasside, jusqu’à réduire les califes au rang de simples
figurants.

Cette lente résurgence aurait pu tourner court avec l’irruption d’un troisième élément qui vint perturber le face-à-face arabo-perse : au Xe siècle, les nomades turcs s’implantent en Asie centrale, puis au Moyen-Orient et, en 1055, les plus audacieux d’entre eux, les Seldjoukides, entrent dans Bagdad, s’imposant comme les maîtres réels de l’Empire abbasside. Mais, loin de perturber la renaissance de la culture perse, ils vont l’encourager et c’est même sous leur direction que, aux XIe et XIIe siècles, elle va connaître son plein épanouissement.

On ne sait pas grand-chose de Nezâmi. Il serait né en 1140 ou 1141 et mort en 1204, 1209 (le plus probable) ou 1213. Il n’aurait jamais quitté sa ville de Gandjeh (aujourd’hui Gandja, en Azerbaïdjan). On ignore s’il était turc ou perse. Au début de Layla et Majnûn, il nous apprend simplement que sa mère était kurde, ce qui en fait, pour Barry, « l’un des deux plus illustres Kurdes de l’histoire, avec son contemporain exact le sultan Saladin ». Ce qui est sûr, c’est qu’il écrivait en persan et qu’avec lui la poésie dans cette langue atteignit son parfait point d’équilibre. Mais l’essentiel de sa vaste œuvre lyrique est perdu ; seules ont survécu ses cinq épopées, connues sous le nom persan de Pandj Gandj, les
« Cinq Trésors ».

Nezâmi n’est bien entendu pas le premier grand poète persan. Il avait notamment eu pour prédécesseur, un siècle plus tôt, Ferdowsi, qui composa le fameux Shah Nameh ou « livre des rois », grande épopée du peuple perse, depuis la création du monde jusqu’à la conquête arabe. Nezâmi a souvent exprimé sa dette envers cette œuvre fondatrice. Mais il s’en est aussi largement affranchi. Dans son Anthologie persane, Henri Massé note : « de même que Ferdowsi est le maître de l’épopée héroïque, Nezâmi est le maître de l’épopée romanesque – autrement dit, du roman versifié. C’est le Chrétien de Troyes de la littérature persane. » Il est vrai que l’auteur du Chevalier à la charrette et de Perceval le Gallois fut son contemporain et que les deux poètes partagent, à en croire Barry, « un même esprit courtois ». Mais le vrai point de comparaison, ce n’est sans doute pas Chrétien de Troyes. Ce serait plutôt Virgile. Nezâmi est à Ferdowsi ce que Virgile fut à Homère : un imitateur qui a poli, embelli et dans une large mesure dépassé le maître. Le Shah Nameh est une œuvre rude et encore mal dégrossie. Les « Cinq Trésors » de Nezâmi semblent, à côté, des merveilles de complexité et de raffinement. Le Shah Nameh est, en outre, ouvertement « national ». Ferdowsi n’y cache pas sa nostalgie de la Perse préislamique et il tente de purger sa langue des emprunts faits à l’arabe. Rien de tel chez Nezâmi, dont Barry nous apprend que le vocabulaire est « plus qu’à moitié arabe » et qui tente, lui, au contraire, d’unir les deux cultures.

La reprise de l’histoire arabe de Layla et Majnûn s’inscrit tout naturellement dans cet effort de synthèse. Ce sujet, Nezâmi ne l’a néanmoins pas choisi lui-même. C’est un roitelet de sa région – le Shirvân à qui est dédié le livre – qui lui en a passé commande. Le poète reconnaît l’embarras dans lequel il s’est d’abord trouvé. Son précédent ouvrage, Chosroès et Shîrîn, décrivait les amours d’un des derniers souverains sassanides et de la reine d’Arménie. C’était là une matière riche avec des personnages grandioses : le monarque le plus puissant de son époque, une reine sage (sans doute le plus beau personnage féminin de la poésie perse) qui lui apprend non seulement à aimer mais à gouverner, un artiste de génie, Farhâd, lui aussi épris de Shîrîn et qui se jette du haut des gigantesques falaises qu’il a sculptées quand il apprend la fausse mort de sa bien-aimée…

Avec la geste bédouine de Layla et Majnûn, Nezâmi en a bien conscience, le décor change du tout au tout :

« Pas de jardin, pas de royal banquet ;
Pas de fleuve, pas de vin, pas de réjouissances. »

Quant à l’intrigue, elle semble aussi aride que le désert où elle est censée se dérouler.

Le tour de force du poète a consisté à transfigurer cette matière plutôt ingrate. Il l’a fait en dynamitant le cadre étriqué de son modèle arabe et en lui conférant un sens complètement nouveau. Une histoire d’amour charmante mais anecdotique est devenue, sous sa plume, la manifestation de l’amour le plus absolu. D’une certaine façon, il a su, avec son sens consommé du symbole, transformer les handicaps de départ en atouts : le désert, en particulier, en image d’une passion qui, de destructrice, s’élève à une dimension mystique.

 

Des phrases à double ou triples sens

Il ne faut pas se mentir : même si Layla et Majnûn (du fait même de sa grande simplicité) constitue la plus accessible des épopées romanesques de Nezâmi, elle reste d’une lecture difficile. Comme l’écrit Barry, « les contes de Nezâmi réfléchissent un univers aujourd’hui éteint. Son œuvre est contemporaine de Chartres à plus d’un titre, du splendide à l’énigmatique. Elle est aussi complexe qu’une baie gothique […] Sans la lueur de ses symboles, [elle] chatoie d’un éblouissement incompréhensible. »

Même pour un Iranien d’aujourd’hui,les phrases à double, à triple, à quadruple sens de Nezâmi sont devenues largement opaques (alors même que la langue de Nezâmi est beaucoup plus proche du persan moderne que celle de Chrétien de Troyes de la nôtre). Aucune traduction ne saurait restituer une telle polysémie. Mais c’est précisément ce qui est fascinant avec ce genre de chef-d’œuvre. Il est évident que le lecteur français ne perçoit qu’une infime partie de ses beautés, peut-être 20 %. Mais ces 20 % suffisent à vous éblouir.

La traduction que propose Isabelle de Gastines entend, comme elle l’explique dans une note liminaire, « aller vers le persan, en restant au plus près du texte pour éviter tout délayage » et tente « de rendre en français la notation pittoresque des faits et des détails, la description de la nature et des saisons ». Le résultat est un texte en vers libres dont l’étrangeté se fait immédiatement sentir, qui parfois malmène un peu la syntaxe française, mais qui réserve aussi de vrais moments de grâce. Nezâmi est un grand maître des métaphores. Et Gastines a su admirablement restituer leur enchaînement parfois torrentiel, la façon dont peu à peu elles prennent leur autonomie par rapport à leur signifié. Voici, par exemple, un (minuscule) aperçu de la manière dont le poète décrit Layla :

« Sa fossette, ce puits béant ouvert, plus de cent cœurs en vain, dedans étaient tombés.
De ses boucles elle avait fait une corde
Afin, quiconque y tombât, l’en faire remonter. »

Ce parti pris d’une traduction au plus près du texte original est l’exact opposé de celui d’un Rudolf Gelpke dont la traduction en allemand de Layla et Majnûn remonte à 1963 et fut pendant longtemps la seule disponible dans une langue occidentale. Gelpke avait choisi la clarté, quitte à paraphraser plutôt que de traduire, et il faut reconnaître que son texte est d’une lecture bien plus plaisante et accessible que celui de Gastines. D’ailleurs, il a servi de base à la première traduction anglaise de Layla et Majnûn. Dans une postface, Gelpke donnait d’intéressantes clés de lecture. Il mettait notamment en garde contre la tentation de voir dans Layla et Majnûn une histoire tragique : « La souffrance des deux amants n’est pas à proprement parler tragique – et ne doit pas être abordée à l’aune déformante de notre ‘’morale bourgeoise’’ (les poètes mystiques perses n’ont jamais été des puritains !). Elle doit plutôt être envisagée comme le moyen nécessaire pour dépasser les frontières de la nature humaine et s’affranchir du “moi’’, se délivrer des apparences transitoires. »

Un peu plus haut, nous avons comparé Layla et Majnûn à Roméo et Juliette et à Tristan et Iseult. C’était céder à la facilité et évacuer toute la singularité de leur histoire, dont le sens est très différent. Outre le fait que – contrairement à leurs faux équivalents occidentaux – ils ne consommeront jamais leur amour, dans la version arabe originale, ils sont cousins : loin d’être impossible, leur union devrait donc être favorisée selon les règles endogames prévalant parmi les tribus bédouines. Dans la version de Nezâmi, ils appartiennent à des tribus différentes, mais rien ne s’oppose a priori à leur mariage. Leurs tribus respectives ne sont pas ennemies, elles jouissent d’un statut équivalent.

Le seul obstacle, c’est l’amour lui-même. C’est parce qu’il est excessif que le père de Layla va refuser la main de sa fille à Majnûn. Cela peut sembler étrange. Mais c’est tout l’intérêt, toute la beauté de la chose : cet amour est rendu impossible par l’amour même. Dès le moment où il commence à s’exprimer, du simple fait qu’il s’exprime trop fort, qu’il dépasse les bornes, que Majnûn n’est pas assez discret, il choque. Mais le surgissement de ces obstacles extérieurs (l’inflexibilité du père de Layla) est un leurre : il est de la nature même de cet amour de ne pouvoir s’accomplir sur terre, d’être contraint de se transcender.

Vers la fin du roman, un certain Salâm de Bagdad rencontre Majnûn et lui affirme que lui aussi a connu une grande, une douloureuse passion et qu’il s’en remettra, quand les ardeurs de la jeunesse lui seront passées. Majnûn lui répond :

« Crois-tu donc que je sois ivre ;
Ou que, égaré, je sois entraîné par la passion ?
Je suis, de majesté, Roi des rois au royaume de l’Amour :
Point n’ai de honte de ma propre condition.
De l’appétit charnel des tentations terrestres
Je suis préservé par l’ablution de pureté.
Des souillures de l’âme je suis délivré ;
Au commerce du désir capricieux j’ai cassé le cours.
Amour est la quintessence de mon être ;
Amour s’est changé en feu : je suis le bois d’aloès.
Amour vint et consacra la demeure :
Moi je n’eus plus qu’à me retirer.
De mon être ce qui est seul en compte, – moi je n’y suis plus –, tout ce qui est, c’est l’Amie. »

Un peu plus tard, l’époux de Layla décède. (Notons qu’ils n’avaient pas consommé leur mariage – une innovation de Nezâmi qui, bien entendu, contribue à conférer un sens inédit à son histoire par rapport au modèle arabe.) Layla, donc, se retrouve veuve. Or elle passe les derniers moments qui lui restent à vivre seule, et Majnûn ne la retrouvera que morte. Comme le remarque Gelpke, on ne pouvait mieux signifier l’inconsistance fondamentale des obstacles extérieurs.

L’ouvrage s’achève par une scène des plus pathétiques : Majnûn meurt à son tour en enlaçant la tombe de son amante. Les animaux qu’il avait rassemblés autour de lui pendant son long séjour dans le désert veillent sur son cadavre, dont bientôt ne restent plus que les os blanchis. L’amour a enfin fini de le consumer.

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

Alcool et éjaculation précoce

C’est devenu un rendez-vous attendu. Tous les dix-huit ou vingt-quatre mois paraît aux éditions Denoël un nouveau volume de l’autobiographie de Karl Ove Knausgaard. Est-il encore nécessaire de présenter cette œuvre monumentale, intitulée Mon combat – le plus
grand best-seller norvégien de tous les temps, qu’on a pu comparer à rien moins que la Recherche du temps perdu ? Knausgaard en a rédigé les 3 600 pages en un temps record, se relisant à peine, tentant de coller au plus près de la réalité, quitte à se lancer dans d’interminables descriptions d’activités sans intérêt apparent (comme le ménage).

Le premier tome était consacré à la figure du père, alcoolique et violent. Le deuxième, considéré comme le plus réussi, aux amours de l’auteur avec sa compagne, la romancière suédoise Linda Boström, et à ses frustrations de père au foyer. Le troisième revenait sur son enfance. Celui qui paraît à présent en France fait un bond de quelques années. On y retrouve Knausgaard à l’orée de l’âge adulte, jeune professeur dans un village perdu au nord du cercle arctique. « C’est le volume le plus léger et le plus drôle de tous ceux qui ont été traduits jusqu’ici », estime dans The New York Times le romancier Jeffrey Eugenides, qui a beaucoup contribué au succès de l’auteur norvégien dans les pays anglophones.

Dans Aux confins du monde, Knausgaard boit beaucoup et lorgne avec concupiscence certaines de ses élèves, à peine moins âgées que lui. Il a 18 ans et il est encore vierge. Il avoue même ne s’être encore jamais masturbé. Les occasions de passer à l’acte ne manquent pourtant pas. Il est beau garçon, les femmes lui tombent dans les bras. Simplement, il a un petit problème dont la récurrence devient l’un des grands motifs comiques du livre. « Ce nouvel opus aurait pu s’intituler “Mon combat… avec l’alcool et l’éjaculation précoce” », résume Rodney Welch dans The Washington Post.

Knausgaard tente aussi de devenir écrivain. Il rédige quelques nouvelles et il lit beaucoup – Joyce, Tolkien, Kundera, García Márquez, Hamsun. Il idolâtre Hemingway. Ce qui ne manque pas de sel quand on compare le style direct et elliptique de son modèle et le sien. « Lui ne suit pas la théorie de l’iceberg chère à Hemingway, selon laquelle les neuf dixièmes d’une histoire doivent se trouver sous la surface, mais la théorie de la toundra, dans laquelle une plaine immense et froide de détails s’étend sous vos yeux », remarque Jon Day dans le Financial Times. Une plaine dont la monotonie même fascine.

La miraculée tartare

Elle est née en 1977 à Kazan, la capitale du Tatarstan, et son prénom veut dire « jolie » en turc. Mais c’est de Moscou, où elle travaille dans la pub et publie des récits dans des revues littéraires confidentielles, que la jeune Gouzel Iakhina se lance à l’assaut du monde : son premier
roman, Zouleikha ouvre les yeux, récompensé par de nombreux prix locaux depuis sa parution en russe en 2015, est en cours de traduction dans 18 pays et sera bientôt porté à l’écran.

Le destin de son héroïne, une jeune Tatare mariée à l’âge de 15 ans et déportée en Sibérie pendant la violente campagne de dékoulakisation (répression contre les petits propriétaires terriens) menée par Staline, passionne déjà les médias étrangers. « Zouleikha est devenue la chouchoute de la presse germanophone », lit-on sur le site en langue russe de la radio Deutsche Welle. Peut-être parce que, tout en décrivant les temps sombres des déportations de masse et du Goulag, elle porte un message d’espoir, poursuit la radio.

« Je continue de me demander comment une jeune auteure a pu créer une œuvre aussi puissante, qui chante l’amour et la tendresse en plein enfer », renchérit la romancière russe Ludmila Oulitskaïa dans la préface de l’édition française.

Le tigre au fond du jardin

Dans son ouvrage Le Bébé philosophe, paru en France en 2012, Alison Gopnik exposait une thèse provocatrice : selon elle, l’esprit des bébés était plus souple, plus ouvert et, dans une certaine mesure, plus performant que celui des adultes. Dans son nouveau livre, elle met ces idées au service d’une démolition en règle du parenting.

Cette conception anglo-saxonne de l’éducation est apparue dans les années 1970. Elle repose sur la conviction qu’il existerait un ensemble de méthodes qu’il suffirait d’appliquer pour obtenir des ­résultats optimaux avec ses enfants : leur consacrer un certain nombre d’heures le soir pour les aider à faire leurs devoirs, restreindre le temps qu’ils passent à jouer ou à regarder la télévision, etc. Une méthode miracle en somme qui leur ouvrirait à terme les portes des meilleures universités et leur assurerait une existence réussie.

Ce que montre Alison Gopnik, c’est que le parenting propose une vision bien trop simplificatrice et rigide de l’enfance. Elle s’est penchée de près sur la réa­lité de nos années d’apprentissage. Son verdict : cette période de notre vie est par essence chaotique. Et c’est ce qui fait sa richesse, son intérêt. Vouloir absolument la contrôler est une absurdité. Pour tous les parents angoissés, obsédés par ce qu’ils doivent faire et surtout ne pas faire avec leurs rejetons, cet ­Anti-manuel d’éducation constituera donc un formidable antidote – et un ­immense soulagement. Gopnik y réhabilite le ­désordre. L’enfance, explique-t-elle, est la période par excellence de l’expérimentation (par opposition à l’âge adulte où s’agit moins d’« explorer » que d’« exploi­ter »). Vouloir tout contrôler revient au bout du compte à priver l’enfant de ce qui va précisément lui permettre d’être un adulte accompli.

L’extrait que nous vous proposons est tiré du chapitre 6. Gopnik y défend l’importance du jeu. Loin d’être une ­activité gratuite, il permet de développer des ­facultés d’adaptation et de sociabilité ­essentielles. Il n’est pas une spécifi­cité humaine : les rats aussi jouent. En ­revanche, l’homme pousse le jeu à un point de raffinement unique et fascinant. Il est le seul animal à pouvoir faire semblant. Voici pourquoi.


 

Les rats, les renards et les enfants chahutent ; les corneilles, les dauphins et les enfants jouent avec des objets. Mais les enfants de l’espèce humaine jouent aussi de façon plus inhabituelle, d’une façon très probablement unique au sein du règne animal : ils font semblant.
Les enfants commencent à faire semblant quand ils atteignent l’âge de 1 an, et jouer à faire semblant atteint son paroxysme vers l’âge de 3 ou 4 ans. Depuis que [mon petit-fils] Augie a commencé à visiter mon jardin, celui-ci abrite un tigre, qui vit dans l’avocatier, un gentil monstre, du genre des Monstres et Compagnie, qui se cache dans les cactus, et trois fées, qui habitent dans les lanternes à énergie solaire et qui dansent dans les carillons éoliens. On peut s’y aventurer le soir pour les observer, du moment que l’on tient bien fort la main de Grand-mère.
Le contenu de ces jeux pour faire semblant varie selon les cultures, et va des fantaisies les plus folles aux jeux les plus pratiques du papa et de la maman et de la chasse. Dans certaines communautés, y compris aux États-Unis, les parents découragent activement les enfants de faire semblant. Mais, dans toutes les cultures, les enfants font semblant quoi qu’il arrive, du moins de temps en temps. Il semblerait qu’ils l’ont toujours fait. Les archéologues ont retrouvé dans les lieux dédiés aux enfants des poupées et des ustensiles de cuisine miniatures datant d’il y a quatre mille ans, qui remontent à l’âge de bronze.
Mais pourquoi faire semblant ? Les avantages possibles du chahut ou du jeu d’exploration sont évidents. Cela donne aux jeunes animaux la chance d’exercer des capacités dont ils auront besoin quand ils seront adultes, ou de découvrir de nouvelles choses sur les bâtons ou sur les machines à bliquets (1). Mais pourquoi s’entraîner à penser à des choses qui non seulement ne sont pas vraies mais qui ne pourront jamais l’être ?
Autrefois, les psychologues comme Piaget pensaient que les enfants faisaient semblant parce qu’ils ne savaient pas distinguer l’imaginaire de la réalité. Mais, comme nous l’avons vu, même les tout-petits sont très doués pour les distinguer. Jusqu’à un certain point, ils savent que même les amis imaginaires qu’ils aiment le plus et les ennemis imaginaires qu’ils craignent par-dessus tout ne sont pas réels.
Si les enfants ne font donc pas semblant parce qu’ils sont désorientés, pourquoi le font-ils ? Faire semblant est en réalité intimement lié à une autre capacité spécifiquement humaine, la pensée hypothétique ou contrefactuelle, c’est-à-dire la capacité à imaginer d’autres manières dont le monde pourrait être. Et cette aptitude est cruciale pour la puissance de nos capacités d’apprentissage.

Le bayesianisme est l’une des descriptions récentes les plus influentes de l’appren­tissage humain. Elle tire son nom du révérend Thomas Bayes, théologien du XVIIIe siècle et pionnier de la théorie des probabilités. Les disciples de Bayes pensent que l’apprentissage ressemble beaucoup au progrès scientifique. On considère un ensemble d’hypothèses et de conceptions différentes sur le fonctionnement possible du monde. Certaines des hypothèses sont peut-être plus probables que d’autres, mais aucune d’entre elles n’est vraie de façon absolument certaine. Quand on dit que l’on croit qu’une hypothèse est vraie, ce que l’on veut vraiment dire c’est que, à cet instant précis, c’est la meilleure option que l’on ait.
Supposons maintenant que nous fassions une nouvelle expérience ou une nouvelle observation. La nouvelle preuve obtenue pourra peut-être nous faire reconsidérer la meilleure option dont on disposait. Il existe peut-être une hypothèse différente qui explique mieux les nouvelles données. Que se passerait-il si cette autre hypothèse était vraie ?
Si la nouvelle hypothèse explique mieux toutes les données que nous avons, les anciennes et les nouvelles, on pourrait décider qu’il y a plus de chances qu’elle soit vraie. Elle remplacerait notre idée précédente et deviendrait notre vérité, toujours provisoire et temporaire.
Les enfants font des expériences et des observations, même si nous appelons ça « mettre son nez partout ». Quand, dans le laboratoire de Schulz, les enfants séparent les perles ou testent l’une puis l’autre sur la machine à bliquets, ils ­récoltent de nouvelles données sur la façon dont la machine fonctionne. Et dans l’expérience de la balance [où une balance a été truquée avec un aimant pour obliger les enfants à revoir leur théorie intuitive sur l’équilibre des masses], ils étaient particulièrement intrigués par les nouvelles données qui viennent contredire ce qu’ils pensent à ce moment-là sur le fonctionnement du monde.
De la même façon, Saul Perlmutter et ses collègues chercheurs en physique ­expérimentale ont passé du temps à jouer avec des radiotélescopes avant de découvrir que l’Univers connaissait une expansion plus rapide que ce que nous pensions jusqu’alors. (Les jouets qu’ils ont utilisés étaient beaucoup plus chers, mais ils leur ont tout de même permis d’obtenir un prix Nobel.)
La première étape pour faire une nouvelle découverte, c’est de découvrir que son hypothèse actuelle est fausse. Mais il y a une autre étape dans ce processus : inventer de nouvelles hypothèses. Suite aux découvertes de Perlmutter, les chercheurs en physique théorique se sont immédiatement mis en quête d’autres explications. Pensez une seconde à ce que cela requiert. Il faut prendre une hypothèse et considérer ce qui se passerait si elle était vraie. À quel modèle de données pourrions-nous nous attendre s’il existait vraiment, par exemple, un multivers ? Ou une constante cosmologique ? Cela ressemblerait-il aux données inattendues de Perlmutter ?
Ces processus ressemblent beaucoup au fait de jouer à faire semblant. On commence avec une hypothèse de départ que l’on considère actuellement fausse. Il n’y a probablement pas de tigres dans les avocatiers des jardins de Berkeley. Mais on se met ensuite à réfléchir quoi qu’il en soit aux conséquences de cette fausse hypothèse. S’il y avait vraiment un tigre, il serait bon de l’approcher avec précaution. Si le tigre était en train de dormir, on ferait mieux, avec Grand-mère, de passer devant lui sur la pointe des pieds plutôt que de prendre le risque de le réveiller.
Il y a bien évidemment une différence entre le tigre d’Augie et les théories de l’énergie noire. Le physicien cherche des théories auxquelles il ne croit pas ­aujourd’hui mais qui pourraient se révéler être vraies ; Augie, lui, n’en a pas grand-chose à faire que le tigre soit vraiment là ou pas. Mais cela ressemble à beaucoup d’autres types de jeux. Selon la définition des biologistes, le jeu, c’est ce qui se passe quand de jeunes animaux exercent des capacités qui pourraient s’avérer utiles même si elles ne produisent pas immédiatement de résultats.
Faire ainsi preuve de pensée contrefactuelle est une capacité extrêmement utile pour les êtres humains adultes. C’est cela que nous voulons dire quand nous parlons du pouvoir de l’imagination et de la créativité. La réflexion contrefactuelle est cruciale pour apprendre des choses sur le monde. Pour apprendre, nous avons en effet besoin de croire que ce que nous pensons aujourd’hui pourrait être faux, et d’imaginer que le monde pourrait être différent.
Mais la réflexion contrefactuelle est également cruciale si nous voulons changer le monde. Pour changer le monde, nous devons imaginer que le monde pourrait être différent, puis nous mettre sur la voie de ce changement. À peu près tout ce qu’il y a dans la pièce dans laquelle je suis assise en ce moment – les étoffes tissées, les chaises de menuisiers, sans parler des lampes électriques et des ordi­nateurs – est incroyablement fictionnel du point de vue d’un chasseur-cueilleur du Pléistocène. Notre monde a d’abord émergé sous la forme d’une vision contrefactuelle imaginaire dans l’esprit d’un de nos ancêtres.
Jouer à faire semblant permet aux enfants d’exercer des compétences intellectuelles supérieures au sein d’un espace sécurisé, tout comme le fait de chahuter permet aux bébés rats de s’entraîner à se battre et à chasser dans un endroit ­sécurisé, et de même que le jeu d’exploration donne aux bébés corneilles un endroit sécurisé où s’entraîner à utiliser des bâtons.
Mais existe-t-il un moyen de montrer que c’est vraiment vrai ? Il n’est pas facile d’étudier le jeu dans un laboratoire, précisément à cause du principe de Miss ­Havisham (2) : on ne peut pas dire à des enfants de jouer d’une certaine façon sans mettre en échec le but même de l’exercice. Mon étudiante en troisième cycle Daphna Buchsbaum a cependant trouvé un protocole très malin pour que les enfants jouent spontanément à faire semblant.
Elle présentait d’abord aux enfants un singe en peluche et leur disait que c’était l’anniversaire de Monsieur Singe. Elle avait une machine spéciale qui jouait la chanson Joyeux anniversaire, pour que les enfants puissent la chanter à ­Monsieur Singe. C’était une version déguisée de notre vieil ami le détecteur à bliquets. Certains cubes, appelés « zandos », la faisaient marcher. Les enfants apprirent rapidement comment la machine fonctionnait et devinrent experts en utilisation de zandos. Ils découvrirent, par exemple, que les cubes verts étaient des zandos, mais pas les rouges.
Puis nous leur posions une question hypothétique sur la machine. Que se ­passerait-il si le cube vert n’était pas un zando ? Et si, au contraire, le cube rouge était un zando ? Pour répondre à la question, les enfants, comme les chercheurs en physique théorique, devaient envisager ce qui se passerait si une hypothèse vraie au départ devenait fausse.
Étonnamment, la plupart des enfants de 3 et 4 ans furent capables de le faire. Mais pas tous : environ un tiers des enfants étaient des cartésiens purs et durs. Ils répondirent en racontant ce qui se passerait vraiment, au lieu de dire ce qui pourrait se passer si les choses étaient différentes.
C’est ici que la partie astucieuse de l’expérience commença. Quelqu’un frappa à la porte, et un comparse péremptoire et stressé entra et exigea la machine à anniversaire. Daphna prit un air consterné, bien sûr, mais le comparse insista pour prendre la machine. Découragée, Daphna se tourna vers les enfants, tout aussi consternés, et leur dit: « Oh non, on ne peut plus faire de la musique pour Monsieur Singe. Qu’est-ce qu’on va faire ? » Puis, tout à coup, elle eut une idée brillante : « Je sais, on va faire semblant. » Elle prit une boîte en carton et quelques cubes qui traînaient là. « On va faire semblant que cette boîte est la machine, et que ce cube est un zando. » Les enfants étaient ravis de cette brillante solution au problème. (L’histoire ressemble un peu à celle, improbable, de Comme il vous plaira : Orlando aime Rosalinde, mais quand ils se rencontrent dans la forêt elle est déguisée en garçon. Elle suggère donc à Orlando de faire semblant qu’elle est une fille ; elle lui suggère en fait de faire semblant qu’elle est Rosalinde. Mais les enfants y crurent tout aussi facilement qu’Orlando.)
Ayant résolu le problème de Miss Havisham, Daphna demanda donc aux enfants de faire semblant. Elle leur demanda, plus précisément, de faire semblant que le cube était un zando. Les enfants mirent joyeusement le cube sur la boîte, puis firent semblant que la boîte jouait de la musique. Ils se mirent même à fredonner et à chanter.
Puis elle leur demanda de faire semblant que le cube n’était pas un zando. Si l’on met le cube sur la machine, cela devrait mener à faire semblant qu’il y a du silence. Et c’est bien ce que firent les enfants. (Cette dernière partie est assez extraordinaire, si on y réfléchit bien : les enfants devaient faire semblant que la machine, qui ne faisait pas de musique, ne faisait pas de musique, tout comme Orlando devait faire semblant que Rosalinde, qui était vraiment Rosalinde, était Rosalinde.)
La plupart des enfants ne firent pas uniquement semblant, ils ajoutèrent spontanément des choses à l’hypothèse de départ. Comme Augie dans le jardin, ils étaient ravis d’aller encore plus loin que les adultes. Ils firent semblant que la machine jouait une musique différente, et ils donnèrent à Monsieur Singe des cadeaux imaginaires dans des emballages sophistiqués. Et spontanément, ils se mirent à « expérimenter », en essayant différents cubes pour faire semblant, et en remarquant les prétendus résultats. Là encore, environ un tiers des enfants restèrent sur le plan littéral pur et dur. Ils dirent simplement à l’expérimentateur la vérité : il n’y avait jamais eu aucune musique.
Ce qui est intéressant, c’est que c’étaient les mêmes enfants qui avaient aussi répondu littéralement à la question contrefactuelle sérieuse. Jouer à faire semblant était donc fortement associé à la capacité d’envisager des possibilités.
Mais cela voulait-il dire que les enfants qui faisaient semblant étaient plus intel­ligents que les autres, ou qu’ils résistaient mieux à la tentation de répondre aux questions littéralement ? Lors d’une seconde expérience, nous avons aussi testé les compétences cognitives générales et les fonctions exécutives de chaque enfant. Il n’y avait aucun lien entre ces compétences et la capacité à faire semblant ou à penser de façon contrefactuelle. Mais faire semblant et réfléchir à des possibilités étaient très étroitement liés. Et dans des expériences que nous avons conduites depuis, nous avons trouvé que mener d’abord les enfants à faire semblant les rendait meilleurs ensuite pour faire ces déductions contrefactuelles. Nous ne savons pas pourquoi certains enfants faisaient plus semblant que d’autres, mais nous sommes actuellement en train d’explorer l’hypothèse que cela dépend de la quantité d’autres personnes qu’ils voient faire semblant.

 

— Ce texte est extrait d’Anti-manuel d’éducation, paru aux éditions Le Pommier. Il a été traduit par Mirabelle Ordinaire.