Cinéma et bande dessinée font-ils bon ménage ? Assurément, si l’on en croit la multiplication des adaptations cinématographiques de comics ou de romans graphiques plus ambitieux au cours des vingt dernières années. Mais l’idée d’une histoire du cinéma en bande dessinée, comme le fait Edward Ross avec son Filmo Graphique, est inédite et lumineuse. Entre les deux arts visuels – les deux petits derniers au panthéon des arts –, un accord immédiat s’établit, qui rend ce roman graphique plus accessible que tous les volumes d’histoire du cinéma.
On retrouve avec joie ces images iconiques du septième art saisies en instantané, du cinéma des Premiers Temps – la célèbre Lune borgne de Méliès – au Hollywood classique – douche de Psychose, robe de Marilyn sur une bouche de métro – et, plus contemporain, le regard hagard du héros défiguré dans La Mouche de David Cronenberg. Les références explicites côtoient des clins d’œil plus allusifs, transformant la lecture en amusant jeu de piste – qui saura reconnaître le fou furieux d’Orange mécanique fixant le spectateur sans ciller ? Et Ross s’autorise à ajouter aux classiques quelques curiosités, majoritairement nord-américaines. Ainsi, l’étrange Dans la peau de John Malkovitch vient appuyer un développement sur les périls de la société du spectacle et du corps virtuel.
Ce choix de cheminer librement dans le temps permet des rapprochements frappants. Une superbe page accole notamment une série de décors plus terrifiants les uns que les autres, du motel de Norman Bates dans Psychose à l’appartement étouffant de Seven en passant par la maison hantée de House, du Japonais Nobuhiko Obayashi. Et cette promenade transversale ne se réduit pas à une stérile accumulation descriptive et linéaire de dates ou de titres : autant qu’un voyage dans l’histoire, c’est un cheminement dans les méandres des grandes théories du cinéma que Ross propose ici.
Les grands concepts irriguent la structure même, organisée transversalement selon de grands axes (le corps, le regard, l’idéologie). Et c’est là que le choix d’un médium comme la bande dessinée devient vraiment intéressant : Ross utilise le dessin pour rendre compréhensible des idées parfois complexes. Ainsi la théorie du male gaze de Laura Mulvey, qui explique que tout le cinéma grand public a été construit autour d’un point de vue toujours identique, le regard « blanc, masculin et hétérosexuel » : une planche frappante montre une série de spectateurs, hommes et femmes, tenir devant leur visage un masque identique de spectateur masculin, réduisant un public varié à une seule catégorie. Défilent d’autres grands concepts, comme la notion d’attraction inventée par Tom Gunning pour définir le pouvoir fascinant du cinéma ou encore la final girl révélée par Carol Clover dans un ouvrage célèbre sur le film d’horreur.
On peut regretter un graphisme un peu simplifié qui ne rend pas toujours justice aux scènes mythiques ainsi immortalisées, et la présence parfois pesante d’un « bonimenteur » qui s’interpose un peu trop systématiquement entre le lecteur et le texte… Mais, après tout, n’est-ce pas ce que faisaient, avant l’arrivée du style invisible hollywoodien, les narrateurs histrioniques des débuts du cinéma ?


