Cachez cette virginité

Qu’est ce que la virginité, que signifie-t-elle et comment la perdons-nous ? Dans l’ouvrage collectif Virgin Envy, les universitaires canadiens Jonathan Allan, Cristina Santos et Adriana Spahr rappellent que la rupture de l’hymen a souvent lieu naturellement, avant la première pénétration. Mais ils s’emploient surtout à démontrer que l’importance accordée à cette membrane ­témoigne d’une conception de la virginité limitée aux femmes hétérosexuelles. « Virgin Envy se propose d’examiner la signification sociale et politique de la virginité au-delà des conventions établies », note Diana Fitzgerald Bryden dans la ­Literary Review of Canada. Qu’est-ce qui indique en effet qu’un garçon n’est plus vierge ? En qu’en est-il des bisexuels ?

L’ouvrage explore le sujet à travers huit articles qui donnent la sensation d’avoir été assemblés au hasard tant leurs angles sont différents. Mais ces études des romans de vampires, des films de Bollywood, du personnage de saint Sébastien chez le cinéaste Derek Jarman, des romans d’auteurs maghrébins gays ou de la figure de la femme-soldat en Amérique latine contribuent toutes à montrer que la virginité reste un marqueur extrêmement signifiant dans la plupart des cultures.

« En ne faisant plus de la virginité le réceptacle de tout ce qui se passe avant la connaissance charnelle, le but des auteurs est d’ébranler les traditionnelles définitions et étapes de la vie sexuelle », écrit Kathryn Hughes dans The Times Literary Supplement. Ils soulignent d’ailleurs, en citant la pionnière de la théorie queer Eve Kosofsky Sedgwick, que, pour beaucoup de gens, les actes sexuels qu’ils ne pratiquent pas et qu’ils n’ont pas envie de pratiquer sont ceux qui ont le plus d’impact émotionnel.

La Chine à la reconquête du monde

Deux avions de chasse chinois interceptent un patrouilleur américain, des F-15 japonais poursuivent un drone chinois, la présence d’un navire militaire des États-Unis provoque un vif échange entre Pékin et Washington. Tous ces incidents ont eu lieu en mer de Chine et en l’espace de quinze jours en mai dernier. Pékin considère cette vaste zone maritime comme ses eaux territoriales. Et il investit pour la défendre. Taïwan, le Vietnam, la Malaisie, Brunei et l’Indonésie font de même. Celui qui contrôlera la mer de Chine méri­dionale deviendra le maître de quelques cailloux inhabités, d’une importante route commerciale et pourra exploiter ses quelques gisements d’hydrocarbures.

Mais, pour Pékin, l’enjeu est autrement plus important. La Chine ne se considère pas comme un pays parmi d’autres. C’est un empire. Cette conception est profondément ancrée dans la psyché chinoise, explique le journaliste Howard French dans Everything Under the Heavens.
En associant recherche historique et investigation, cet ancien correspondant du New York Times, longtemps en poste en Asie, met en évidence « l’ampleur des ambitions de la Chine du XXIe siècle et sa détermination à ne pas se laisser simplement absorber dans l’ordre libéral occidental », note Jonathan Chatwin dans l’Asian Review of Books.

Car ces deux derniers siècles en retrait de la scène inter­nationale sont une anomalie dans la destinée de la Chine. Depuis le règne des Tang (618-907), rappelle French, elle était un empire. Elle était au centre du monde. L’empire du Milieu séparait le reste de l’humanité en deux. D’un côté les civilisés, qui reconnaissaient son hégémonie ; de l’autre les barbares. La politique chinoise était alors guidée par la croyance en sa domi­nation naturelle sur « tout ce qui est sous le ciel ».

L’étude de ce concept – tianxia en chinois – et de ses manifestations à travers l’histoire forment « la partie la plus intéressante du livre de Howard French, estime Ian Johnson dans The New York ­Review of Books. French n’est pas un déterministe historique, mais il voit dans l’avancée chinoise vers l’Asie du Sud-Est une “marche vers les tropiques” qui a commencé il y a des millénaires, au moment où la civilisation chinoise a quitté son berceau du nord de la Chine centrale pour s’étendre vers le fleuve Yangzi Jiang, puis vers le sud, en direction de l’actuel Hongkong et du Yunnan ».

La dernière fois que la Chine était partie vers le sud, c’était sous la dynastie Ming, au XVe siècle, avec les expéditions maritimes de l’amiral Zheng He. Celui-ci avait soumis les populations de Java, de Malaisie, du Vietnam et du Sri Lanka. Cet expansionnisme a pris fin quand des querelles internes ont mis en danger le pouvoir impérial ; mais l’idée que la Chine est vouée à être un empire maritime a ­survécu.

Zheng He était tombé dans ­l’oubli en Chine jusqu’à ce que les Occidentaux découvrent ses exploits et voient en lui un Christophe Colomb ou un ­Magellan. Les nationalistes chinois du XXe siècle se sont emparés de cette image d’explorateur pacifique. Cette vision de l’histoire est toujours en vigueur à Pékin, et elle rend légitime sa volonté d’expansion vers le sud.

Et si le président Xi Jinping se montre aujourd’hui si pressé, c’est qu’il sait la démographie et l’économie de la Chine sur le déclin. Selon French, il profite de cette dernière occasion pour rétablir le centre de gravité de la puissance chinoise. L’État ne doit pas devenir un fournisseur de services et de droits aux ­citoyens. Il doit être le garant des valeurs nationales et de la place de la Chine dans le monde, de son règne sur « tout ce qui est sous le ciel ».

Érotique de l’open space

Le terme « bureaucratie » est venu au monde au milieu du XVIIIe siècle par le biais de la littérature française. L’éco­nomiste Vincent de Gournay forgea ce néologisme comme un mot plaisant pour désigner l’éventualité – qu’il ­jugeait ridicule – d’un « gouvernement du ­bureau ». Gournay avait calqué son mot sur d’autres termes plus sérieux désignant différentes formes de régime politique, comme l’aristocratie (le gouvernement des meilleurs) et la démocratie (le gouvernement du peuple). La bureaucratie ne tarda pourtant pas à quitter le terrain de la satire pour mener sa propre vie quand la Révolution française se mit en branle. La Terreur, comme on le sait, fut notoirement bureaucratique, les dénonciations, des condamnations et les exécutions s’accompagnant de la constitution de dossiers.

Le 2 juillet 1789, dit la légende, les passants entendent une voix hurler de l’intérieur de la Bastille : « Ici on assassine les prisonniers ! » Deux semaines plus tard, des citoyens prennent la forteresse d’assaut, inaugurant la séquence d’événements longue et complexe qui deviendra la Révolution française. L’auteur présumé du cri, un certain Donatien Alphonse François de Sade, avait été transféré dans l’asile de fous de Charenton dix jours avant le siège. Il avait ainsi miraculeusement galvanisé ses sauveurs ou meurtriers potentiels avant de leur fausser compagnie. Sade pouvait en effet s’estimer sacrément chanceux de ne pas avoir été présent à la Bastille au moment de l’assaut : les sans-culottes déferlant dans la cellule luxueusement aménagée du marquis auraient sans doute eu du mal à distinguer le prisonnier de ses oppresseurs, qui étaient aussi les leurs.

Comme le laisse entendre cette ­série d’épisodes apocryphes, le marquis de Sade occupe une place à part dans les lettres françaises. Il est à la fois la quintessence de l’esthète, le summum du matérialisme et de la prodiga­lité, un aristocrate résolu à organiser sa vie autour d’orgies aux chorégraphies complexes (et de lieux luxueusement meublés nécessaires à ces séances) et un iconoclaste, à défaut d’être un révolutionnaire. Au cours de ses années de jeunesse, au moins trois plaintes sont déposées contre lui pour flagellation, agression à l’arme blanche, empoisonnement et d’autres formes insolites d’agression physique ou psychologique (ces plaintes sont le fait de prostituées et d’autres femmes mal protégées par la loi). En dépit de cela, Sade est présenté comme un modèle de libération sexuelle à une époque plongée dans les ténèbres du refoulement et de l’hypocrisie chrétiens. Susan Sontag et Julia Kristeva ont fait l’éloge de sa liberté de style et de pensée. Comme le montre la légende de son appel à l’émeute lancé depuis la Bastille, les lecteurs de Sade se l’imaginent volontiers, en dépit de son titre de marquis, comme un anarchiste bien décidé à renverser l’ordre féodal de son temps.

 

Pourtant, même s’il s’adonne à ses étranges lubies d’aristocrate et se ruine en martinets et en prostituées, il est aussi l’un des premiers grands ­auteurs de ce que l’on pourrait appeler la littérature bureaucratique moderne. Ses écrits témoignent d’un intérêt peu commun, lubrique, pour des actes qui ne peuvent être accomplis que par plusieurs personnes travaillant en groupe et suivant de façon disciplinée des règles arbitraires. Non seulement ces contraintes profanes défient le sens commun, mais elles vont à l’encontre de notre conception du respect fondamental dû aux sen­timents et à la vie des autres. D’où un autre néologisme, « sadisme ». Les écrits du marquis de Sade décrivent des rela­tions sexuelles de groupe dépourvues de passion. En ce sens, ils annoncent l’univers social du bureau contemporain.

Comme « bureaucratie », ­le terme « sadisme » a fini par mener sa propre vie. Aujourd’hui, d’après le dictionnaire, il désigne le « plaisir pris à faire souffrir », la « jouissance tirée du malheur des autres ». Et pourtant, l’idée de relations sexuelles dépassionnées de Sade est très particulière. Son sadisme consiste moins à prendre plaisir à la souffrance d’autrui qu’à s’y montrer ­indifférent. Bien qu’un nombre important de textes du marquis mettent en scène des personnages se ­livrant à des actes sexuels cruels et meurtriers, peu d’entre eux, voire ­aucun, paraissent se réjouir de la douleur d’autrui, quand bien même l’accomplissement de ces actes nécessite d’infliger des mutilations à la chair. Les acteurs de l’économie sadienne, ses collègues pas toujours consentants, travaillent à produire l’orgasme – ce qui n’est en ­réalité qu’une autre manière d’atteindre l’apathie. Après l’orgasme, les liber­tins de Sade sont brièvement délivrés de la confusion que procure la sensation de ­besoin. Le libertin pose un regard dépassionné sur le corps flagellé dans lequel il est parvenu à éjaculer et a enfin l’esprit clair. Le corps ne peut raisonnablement être l’objet d’affects ou d’émotions. Il ne peut susciter ni générosité ni dépendance chez le personnage sadien qui vient d’en user. Un corps, même doté de vie, ne peut inspirer au libertin autre chose que de l’apathie. Et l’apathie est précisément la manière de sentir qui, pour Sade, ­correspond aux meilleures façons d’agir puisqu’elle prouve que le libertin s’est affranchi de la compassion chrétienne et de l’hypocrisie qui l’accompagne. Son plaisir absolument libéré et absolument impersonnel ­témoigne de son rejet des liens sociaux insincères. « La vertu subit le châtiment du crime alors même que le crime jouit impunément des plaisirs qui devraient récompenser la vertu », écrivait en 1771 Simon-Nicolas-­Henri Linguet. Le sexe, chez Sade, c’est en quelque sorte la baise du tableur, pour employer un terme ­actuel. Toutes les marques d’identité et de sentimentalité sont comme l’immense godemiché sur lequel l’héroïne éponyme d’Histoire de Juliette empale une fillette de 9 ans : ­déplaçables, « itérables » et triables. Tout le monde peut être libertin, à condition de faire preuve d’esprit de système.

 

L’œuvre la plus célèbre de Sade, Les Cent Vingt Journées de Sodome, est aussi la plus explicite sur la nature du sadiste ou personnage sadien. Ici ­encore, la clé réside dans la libération par l’apathie plutôt que par la cruauté ou le plaisir. Les quatre amis qui se retrouvent au château de Silling pour se livrer à quatre mois de débauche sont moins désireux d’infliger de la souffrance à autrui que d’orchestrer une expérience allant au-delà de tout ce qu’ils ont essayé auparavant. Cette expérience aboutira donc à les libérer complètement de l’ordre moral. Rédigé d’une écriture minuscule sur un rouleau de 12 mètres de long composé de chutes de papier pendant son incarcération à la Bastille, le texte des Cent Vingt Journées est le produit d’un rude labeur où se mêlaient désespoir, passion et révolte personnelle et politique. La composition de l’œuvre s’accompagna, semble-t-il, de rituels de masturbation complexes. Sade n’acheva jamais le manuscrit, et nous ignorons donc ce qu’il advient des protagonistes lors de la cent vingtième journée. Devaient-ils quitter leur forteresse des horreurs en se promettant d’y revenir l’année suivante ? Ou bien le château perdu devait-il s’embraser spontanément et tous ses occupants périr dans les flammes ? Peu importe après tout. (Des notes accompagnant le manuscrit laissent entendre que seize personnes étaient censées réchapper de Silling et retourner à Paris, mais qui sait ce qui aurait pu se passer dans la version définitive ?) Les sentiments ambivalents que nous inspire la fin du livre, ébauchée par Sade dans ses notes comme une succession coordonnée d’incarcérations et d’emprisonnements, n’ont rien d’accidentel. Ils résultent de la façon très habile qu’a Sade de faire naître simul­tanément chez le lecteur un intérêt malsain et une apathie totale. Les quatre amis libertins nous fascinent par leurs statistiques, par leur dégradation ou leur courage, leur capacité à jouir à répétition ou pas du tout, les détails écœurants de leur pilosité ou le galbe de leur postérieur. Mais, au-delà de leurs appétits, de leur aspect physique et de leurs titres de noblesse, nous ne savons pas grand-chose d’eux, si ce n’est ce qu’ils font dans la forteresse. Et, parce que leurs actes sont soumis à un nombre précis de règles fixées dès le début de leur macabre séjour et par les récits d’anciennes mères maquerelles expressément invitées à raconter leurs actes de débauche, nous n’avons qu’une compréhension limitée de la psychologie des quatre amis. Nous savons qu’ils sont immensément riches, très portés sur le sexe, extrêmement bien organisés et profondément dépourvus d’empathie. Nous sommes nettement moins renseignés sur les victimes : nous savons seulement qu’elles sont jeunes, belles et qu’elles ont la peau douce.

Au milieu de ce désert psychologique, l’auteur nous fournit tout de même un élément de contexte familial. Au début du roman, nous apprenons que chacun des amis a violé sa fille et épousé celle d’un des trois autres. Cet arran­gement garantit la transformation du mariage chrétien en entreprise de débauche. En tout cas, ce coup d’œil sur un arrangement antérieur conclu entre les quatre comparses nous aide à décrypter la signification d’autres permutations sexuelles au formalisme implacable que l’on rencontre plus loin dans le roman. Les Cent Vingt Journées de Sodome ne traite pas de l’apathie des institutions ou de la manière dont elles déshumanisent leurs membres et les rendent anonymes. Le livre ne parle pas non plus du mariage, à moins d’interpréter la relation qu’entretiennent les quatre amis comme une sorte de mariage. Il s’agit plutôt d’un roman sur l’apathie du travail collectif : il décrit comment des individus élaborent collectivement des codes de conduite et imaginent les scénarios qu’ils mettront en œuvre dans un espace clos, le bureau, tout en s’assurant du caractère impersonnel de leurs actes. C’est en ce sens que l’on peut consi­dérer Les Cent Vingt Journées de ­Sodome comme un « roman de bureau ». Il s’agit ­aussi, curieusement, d’une comédie ; c’est l’histoire d’un bureau efficace et de son fonctionnement.

 

Si, pour paraphraser Tolstoï, tous les bureaux efficaces se ressemblent, quelles sont les qualités universelles de la SARL Sodome ? Qu’a donc ce bureau efficace que d’autres bureaux ont aussi ?

Une hiérarchie. Les quatre amis forment un comité exécutif, supervisé par les quatre maquerelles, les quatre duègnes et les quatre historiennes, qui sont comme un conseil d’administration dépourvu de pouvoir réel. Au-dessous des quatre amis et de leurs conseillers, il y a huit hommes qui portent le titre de « fouteurs » et dont on imagine aisé­ment les fonctions. Dans les rangs du petit personnel figurent les malheureuses filles-épouses des quatre amis et un groupe de seize enfants qui sont ­essentiellement des victimes sacri­ficielles, c’est-à-dire des stagiaires, ou, suivant une lecture plus perverse, les feuilles de papier A4 multiusage sur lesquelles vient impitoyablement s’imprimer le discours produit par le bureau. Cette hiérarchie n’admet aucune mobi­lité. Trois cuisinières sont dispensées de participer aux orgies pour pouvoir se concentrer sur la préparation des ­repas. Trois autres personnes s’activent à l’office, qui finissent apparemment ­assassinées à la fin du roman, d’après les dernières notes de Sade.

Une comptabilité. Tout au long du manuscrit, Sade ne cesse d’intervenir pour dénom­brer les personnages, en particulier s’il y en a un qui a été tué, ou pour tenir le compte des activités. À la toute fin du manuscrit, il s’enjoint lui-même de tenir un compte précis des passions de ses quatre personnages principaux, comme du libertin « de l’enfer », même si on ne sait pas très bien de qui il s’agit. Il semble que l’auteur ait été séparé de son manuscrit avant de pouvoir satisfaire pleinement cette exigence. Cette froide comptabilité exige visiblement de l’auteur qu’il catalogue les préférences des quatre ­libertins afin que chacun soit scientifiquement différencié des trois autres. Ailleurs dans ses notes, Sade se plaint de sa tendance à la confusion et à la répétition – un défaut qu’il envisageait de corriger en tenant une comptabilité plus rigoureuse encore.

Un espace de bureau fonctionnel. Le château de Silling comporte un grand nombre de pièces affectées à différentes fonctions. Par exemple, chacun est tenu de déféquer dans la chapelle. Il y a des chambres pour dormir, un donjon pour torturer et assassiner, une scène pour relater des actes de débauche. Il n’y a aucune ­issue : elles ont été murées au début du roman, l’accessibilité du lieu de travail des libertins étant davantage un handicap qu’un atout.

Un planning de production. Au château de Silling, les journées se déroulent selon un emploi du temps bien réglé. Tous les hôtes se lèvent à 10 heures du matin, la débauche et les repas se succédant à intervalles réguliers jusqu’à 2 heures du matin. Certains mois sont affectés à certains types d’activités, et il y a aussi des tenues spécialisées. Tous les présents sont informés de leur emploi du temps, mais seuls les libertins ont connaissance des tortures et des massacres qui doivent clore l’exercice.

Un service de restauration. De délicieux repas sont fournis à point nommé par des cuisiniers dédiés.

Des primes. Les hôtes du château ­ingèrent une quantité invraisemblable de merde. Selon certaines lectures psychanalytiques de la coprophilie, les excréments représentent l’argent. Denrée rare dans l’économie sexuelle du tout-venant, la matière fécale est en ­revanche abondante au château de Silling.

Une intimité dénuée de passion. Tous les actes sexuels sont préétablis et régis par un emploi du temps réglementaire. Les victimes des libertins ne sont pas libres d’accepter ou de refuser les rapports sexuels, mais les libertins eux-mêmes n’ont pas le droit de choisir quand, qui et comment ils baiseront. La seule émotion qu’ils manifestent est de l’impatience, quand du retard est pris dans l’activité sexuelle prévue dans l’emploi du temps fixé au début du roman. Ces retards remplissent une fonction spéculative. Ils attisent la passion des liber­tins en leur refusant une satisfaction immédiate, ce qui revient, en quelque sorte, à accroître le rendement du capi­tal qu’est leur passion. Ces retards ne ciblent aucun libertin en particulier. Ils sont impersonnels, généraux et purement pragmatiques.

 

Le travail de bureau crée une tension, dans un espace clos, entre les ambitions individuelles et le destin du groupe. Les employés de bureau se ­côtoient et se retrouvent à la fontaine à eau (ou à la machine à café), les chaises à roulettes se heurtent et s’enchevêtrent, on transpire en disputant des matchs entre collègues. Il se peut que la réussite de l’individu devienne celle du groupe, mais il est plus probable que, pour assurer l’efficacité du bureau, il faille affaiblir les individualités pour qu’elles soient directement au service du collectif. Voilà une explication possible à la mode actuelle de l’open space, où l’on ne jouit d’aucune intimité, si ce n’est pour uriner, déféquer ou se préparer un café. Le travailleur de l’open space ne peut espérer mener à bien la moindre tâche qu’en abandonnant sa conscience aiguë de l’effet qu’exerce sur ses collègues sa présence charnelle, et en tombant dans une sorte d’engourdissement total. Dans de tels espaces de travail, les sensibles passeront sans doute la journée à s’empêcher de gigoter inconsciemment ou de se tripoter le visage ou les cheveux. Ces lieux ont aussi pour effet de brider les personnes exceptionnellement créatives et autonomes et de les réduire à l’état de collaborateurs. Cela convient aux directions. La comptabilité et le crédit peuvent circuler dans les bureaux et même se poser temporairement, mais les auteurs n’y ont pas droit de cité : il n’y a que des postes à occuper. Cela étant, les bureaux ne sont pas des lieux justes. Ils sont plus que de simples lieux et ne sont pas particulièrement égalitaires. Il y a des « intrigues de bureau ». Le ­bureau est animé d’une volonté propre, et pourtant, paradoxalement, celle-ci n’est pas vraiment collective.

En mettant provisoirement de côté les comportements agaçants contre lesquels il faut se blinder si l’on veut survivre au bureau (conversations ineptes, échanges de courriels déroutants, budgets longs de plusieurs pages), nous devons aussi apprendre à moins chérir notre individualité. De manière comique, cette douce injonction au conformisme signifie que nous devons aussi nous blinder contre les personnalités de nos collègues. Nous ne choisissons ni ne désirons jamais vraiment nos collègues, même dans les lieux de travail les mieux pensés et les plus novateurs.

Au bureau, chacun attend de l’autre qu’il s’acquitte de certaines tâches en mobilisant certaines compétences. Nous sommes évidemment moins inté­ressés par l’histoire personnelle de nos collègues, les raisons profondes qui expliquent leur manière d’être et leurs besoins. Nous n’avons que faire non plus de leur corps, avec toutes ses particularités. Nous sommes censés tisser avec eux des liens de dépendance et d’attachement à la fois risibles et inter­changeables, mais pas trop non plus. « Efforcez-vous ­autant que possible de ne pas vous nuire, mais surtout, ne vous aimez pas les uns les autres » : telle est la devise qui devrait figurer sur la porte de la plupart des bureaux. Reconnaître son âme sœur dans son ou sa collègue est encore pire que de l’insulter ou de marcher sur ses plates-bandes. Dans une telle hypothèse, tout travail deviendrait impossible. Comme les libertins de Sade, nous avons besoin d’une certaine dose d’impersonnalité (si ce n’est d’un corpus de règles ou de vieilles chouettes se relayant pour nous conter des histoires) pour interagir de manière efficace avec nos collègues.

Nous concluons nos courriels par un laconique « Cordialement », mais qu’est-ce que cela signifie réellement ? Comment pouvons-nous prétendre nous montrer cordiaux à l’égard de personnes dont nous choisissons d’ignorer à peu près tout ? Et pourtant, il n’y a pas de manière plus appropriée et polyvalente de prendre congé. L’apathie polie et effi­cace implicitement contenue dans ce « cordialement » est la meilleure fourniture de bureau du monde ; on devrait la mettre en bouteille et la vendre dans les magasins Office Depot. En un sens, c’est déjà le cas.

Sade avait-il conscience d’écrire sur la vie de bureau ? Avait-il pressenti que le retour néoclassique des formes de gouvernement républicaines en Occident apporterait de nouvelles cultures administratives, de nouvelles manières de disséminer la capacité d’action au sein des groupes, de nouveaux niveaux de médiation et d’organisation administrative des corps que l’Église elle-même n’avait pas imaginés ?

 

Chez Sade, la notion d’« être avec » n’est pas aussi dangereuse qu’on a bien voulu la présenter de façon réduc­trice. Son projet érotique, comme le projet éthique de Kant, est un bon moyen d’expurger les interactions sociales de toute hypocrisie ou de tout imprévu – ou peut-être s’agit-il d’éliminer l’hypocrisie en éliminant les aléas. (Jacques Lacan, en tout cas, était tellement impressionné par la logique infaillible du marquis qu’il fit dialoguer les textes de Sade avec ceux de Kant sur la raison et l’éthique pour retracer le cheminement de la modernité vers Freud.) Sade semble rêver d’une forme de relation sexuelle d’où sont exclus le choix, le hasard, la dépendance personnelle et l’existence d’un partenaire consentant. Le sexe comporte trop d’aléas et de complexité à son goût. Pour lui, le sexe n’est jamais trop ordonné ni trop public. C’est ce tropisme de sa pensée qui semble s’appliquer à la perfection au bureau moderne, sinon à la vie ­sociale tout entière.

Nous continuons de souffrir d’un excès d’aléas dans nos relations à autrui. Le champ du possible est trop large, en particulier compte tenu de la « mort » du dieu ­catholique contre lequel Sade se déchaînait. Dans les grandes métropoles (où pullule la vie de bureau), tout est permis, et nous avons à portée de main un trop grand nombre de corps.

Le théoricien allemand des systèmes Niklas Luhmann a rédigé, durant l’été 1969, une leçon sur l’amour dans laquelle il soutient qu’il est une forme importante de médiation, une solution au trop-plein d’aléas de la vie sociale. Selon Luhmann, l’amour nous permet de simplifier notre vie sociale d’une manière non réductionniste – ce qui est contre-intuitif, étant donné que le fonctionnement de l’amour repose sur notre individualité. Luhmann défend le caractère exceptionnel de l’amour, soutenant que « les autres moyens de communication ne peuvent se substituer à l’amour que d’une manière très limitée, de même que l’amour ne peut prendre la place de la vérité, du pouvoir ou de l’argent sans limitations ». Comparons maintenant la solution de Luhmann à celle de Sade : quand ce dernier se ­débarrasse de l’amour, le premier en fait une nécessité logique. Voilà peut-être pourquoi les descriptions que fait Sade des interactions humaines semblent s’appliquer tellement mieux au travail de bureau qu’à la vie personnelle. Alors que la culture contemporaine reste soumise à cette dimension personnelle, ceux d’entre nous qui chérissent leur individualité et leur intimité ont du mal à prendre Sade tout à fait au sérieux. Nous devrions même le redouter un peu.

Il est essentiel de rappeler que Les Cent Vingt Journées de Sodome, malgré ses torrents de violence et ses ébats sophis­tiqués, compte parmi les romans les plus ennuyeux de tous les temps, surtout si on le lit du début à la fin. À un certain stade de la lecture, on peut préférer se mettre à lire un reçu de distributeur automatique ou les conditions générales d’utilisation d’un produit quelconque. Les plaisirs apathiques exprimées dans ce livre évoquent moins l’esthétique du snuff movie (un genre où, si l’on met de côté les vidéos de l’organisation État islamique, la violence est presque toujours feinte) que l’horreur du zèle mesquin de l’administration, des échanges de mails agressifs et des interminables formulaires des compagnies d’assurances. Le vague plaisir de la vie de bureau est celui qu’éprouve tout employé au moment où il consulte ses mails avant d’aller à sa prochaine réunion. Qualifier ainsi une telle expérience peut paraître pervers, mais regardez-y de plus près : c’est ici que réside votre plaisir. Car, de nos jours, nous sommes tous des libertins.

 

— Cet article est paru dans la revue trimestrielle Lapham’s Quarterly à l’automne 2016. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Iles fantômes et terres fictives

En novembre 2012, le monde a perdu une île. Depuis plus de cent ans, l’île de Sable figurait sur les cartes, dans la mer de Corail, à mi-chemin entre l’Australie et la Nouvelle-Calédonie. Mais, lorsqu’une équipe d’océanographes effectuant une étude sur la tectonique des plaques est arrivée sur les lieux, elle n’a trouvé que de l’eau, à perte de vue et sur 1 300 mètres de profondeur.

Cette île, qui apparaît dans les bases de données maritimes et sur Google Maps, semble devoir son existence fantomatique au fait que les cartes numériques modernes sont établies à partir de données satellitaires et de vieilles cartes nautiques de l’Amirauté britannique. En 1774, le capitaine James Cook aperçut une île de sable à quelque 260 milles marins à l’est de sa localisation actuelle. En 1876, un baleinier repéra une île plus proche de ses coordonnées. En 1895, des îlots de sable furent inventoriés sur une carte de l’Amirauté britannique et un peu plus tard dans un annuaire maritime australien.

À partir de 1979, toutefois, les Français se mettent à retirer cette île inexistante de leurs cartes nautiques. L’expédition de 2012 ne l’a pourtant pas complètement rayée de la carte : tapez « Sandy Island » sur Google Maps, et son ancien « emplacement » apparaît bien dans la vaste étendue du Pacifique Sud, mais assorti d’une note expliquant qu’il s’agit d’une « île inexistante répertoriée sur les cartes depuis plus d’un siècle ». Inexistante et toujours sur la carte (1).

Le livre fascinant d’Edward Brooke-Hitching, qui se définit comme un « cartophile incorrigible », montre que des lieux qui n’existent pas peuvent perdurer, parfois des siècles, à partir du moment où un cartographe les a consignés noir sur blanc. « Il s’agit d’un atlas du monde non pas tel qu’il a existé mais tel qu’on se le figurait. »

Souvent, certains aimeraient bien que ces endroits existent vraiment. En 1997, alors que les États-Unis et le Mexique s’apprêtaient à se partager les eaux internationales riches en pétrole du golfe du Mexique, le Mexique envoya un bâtiment de la Marine à la recherche de l’île Bermeja (« vermeille »), qui avait été placée au large de la ­péninsule du Yutacán sur les cartes mari­times entre le XVIe et le XIXe siècle. La Marine ne ­trouva rien. Une expédition organisée par une université mexicaine en 2009 fit également chou blanc. Circulèrent alors des théories du complot affirmant que l’île avait été détruite par la CIA, et des responsables politiques mexicains réclamèrent une enquête, car seule une bombe H aurait pu faire disparaître l’île.

Il n’y a pas que dans les lieux les plus reculés des grands océans que des sites cartographiés peuvent être aussi pérennes qu’insaisissables. La mention de « ruines » sur la carte de l’expédition de l’explorateur William Leonard Hunt dans le désert du Kalahari en 1885 a donné lieu de nombreux voyages en quête de la « cité perdue du Kalahari ». La plus récente, en 2010, qui utilisa des ULM pour les observations aériennes, ne sera certainement pas la dernière.

Parfois, aussi, les cartes sont fausses parce qu’elles sont fondées sur un mythe. Thulé, terre inconnue que l’on pensait être située à proximité du cercle ­polaire, apparaît dans les écrits des Grecs anciens puis chez Virgile et Pline. Dans la ­Carta marina, établie au XVIe siècle par le Suédois Olaus Magnus, elle est située au nord-ouest des Orcades et gardée par de redoutables monstres marins.

Nombre de cartes également sont inexactes à cause d’erreurs de bonne foi, dues à de mauvais instruments de mesure ou à l’interprétation erronée d’un mirage ou encore de formations nuageuses à basse altitude.

Et puis il a des cartes qui sont des fictions parce que leur auteur était un affabulateur. Le charlatan le plus effronté évoqué dans le livre est l’Écossais Gregor MacGregor – un mercenaire qui se trouve être l’arrière-petit-­neveu du hors-la-loi Rob Roy (2), lequel débarqua à Londres en 1822 en affirmant que le roi de la côte des Moustiques lui avait accordé un royaume situé dans ce qui est le Honduras actuel : le territoire de Poyais.

Poyais, affirmait ainsi Gregor MacGregor, était une terre merveilleusement fertile, regorgeant d’or, et il avait juste besoin de financement pour l’exploiter. À l’aide d’un guide promotionnel intitulé Aperçu de la côte des Moustiques, incluant le territoire de Poyais, il réussit à soutirer une petite fortune à des investisseurs. Deux navires de colons se mirent en route pour le Honduras. Mais de Poyais, point, et les colons se retrouvèrent coincés au beau milieu de marais impaludés.

Autre exemple, une carte de l’Arctique datant de 1913 fait figurer le territoire de Bradley et le territoire de Crocker. ­Aucun des deux n’existe, mais ils témoignent de la concurrence ­féroce que se ­livraient les explorateurs américains Frederik Cook et Robert Peary pour atteindre le pôle Nord en premier. Tous les deux s’attribuent la conquête du pôle Nord, et tous deux jettent un doute sur leurs exploits en affirmant avoir aperçu une terre dans le haut Arctique.

Le territoire de Bradley est baptisé ainsi en l’honneur du sponsor de Cook, et celui de Crocker porte le nom de famille de l’un des bailleurs de fonds de Peary. Il s’avère que ce dernier avait ­ajouté a posteriori dans son journal de bord avoir aperçu le territoire de Crocker, là où il avait écrit ­précédemment : « Aucune terre en vue ­aujourd’hui. »

Il y a dans cet ouvrage abondamment illustré de savoureuses histoires, comme celle de Mayda, une île de l’Atlantique Nord qui n’a cessé de changer d’emplacement et de forme au cours des siècles sans que quiconque ait jamais foulé son sol. Et qui, après tout, n’est peut-être pas une île fantôme : en 1948, un navire scientifique a identifié, grâce à son sonar, une pointe de terre émergée de 45 kilomètres de diamètre au sud du Groenland. « Lors d’un événement géologique violent survenu il y a plusieurs siècles, on peut supposer que l’île de Mayda a disparu sous les flots, écrit Edward Brooke-Hitching. Quelques traits de plume sur de vieilles cartes sont la seule trace d’une île entière qui s’élevait fièrement jadis dans l’Atlantique à cet ­endroit. »

Mais, même si ce livre traite surtout de lieux qui n’ont jamais existé ou qui n’existent plus, il laisse aussi entendre que, même à l’ère du satellite, il y a encore des sites qui n’apparaissent sur aucun relevé. Une fois que l’île de Sable a été officiellement ­effacée en 2012, Danny Dorling, président honoraire de la Société des cartographes britannique, a estimé qu’elle existait peut-être bel et bien. « Il est peu probable que quelqu’un ait inventé cette île de toutes pièces, jugeait-il. Ce qui est plus probable, c’est qu’on l’ait découverte et placée au mauvais endroit. Je ne serais pas surpris que l’île de Sable existe vraiment quelque part dans le coin. »

 

— Cet article est paru dans The Times le 19 novembre 2016. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Gaudiopolis, la république des enfants

En cette journée pluvieuse d’octobre 1945, le train s’éloigne de la gare de Cherbourg-­Octeville en direction de l’est. Sur le toit de l’un des wagons, László Keveházi se cramponne à un crochet métallique. Il s’est assuré une place au milieu d’autres jeunes gens et d’hommes qui ne peuvent se payer un billet normal. Devant lui, un long voyage, jusqu’en Hongrie, sa patrie. Derrière lui, des ­semaines d’angoisse. László a 17 ans et, dans les derniers mois de la guerre, alors que les fascistes hongrois voulaient l’envoyer sur le front de l’Est, sa mère l’a exfiltré vers le nord de la France. Pourquoi il a atterri, en compagnie de certaines de ses connaissances, à Cherbourg-­Octeville, László l’ignore. L’essentiel était de se tenir loin de la guerre à l’est.

Deux jours durant, le train traverse, avec sur le toit ses passagers frigorifiés, des champs français incendiés puis des villes allemandes bombardées. Enfin, il atteint la Hongrie, passe dans des villages dont les habitants lui adressent des signes désespérés.

László voit la dévastation, la détresse qu’a laissées la guerre. Son propre monde est lui aussi en ruines. Il sait que son père, un enseignant, croupit dans une prison soviétique et que sa mère, à ­Budapest, ne peut pas s’occuper de lui. Elle a déjà du mal à garder la tête hors de l’eau. En 1945, beaucoup de mères dont les époux sont morts, disparus ou en captivité essaient de caser leurs enfants quelque part, parce qu’elles ne savent pas comment s’en sortir.

Malgré tout, sur le toit du train, László se réjouit d’avance. Il est ­curieux et ­animé par une lueur d’espoir. Il a ­entendu parler d’un lieu incroyable. Un lieu où les enfants et les adolescents comme lui sont les bienvenus, où ils peuvent faire ce qu’ils veulent, où ils peuvent même jouer et être enfin de nouveau des ­enfants. Gaudiopolis, la ville de la joie, tel est le nom de cet ­endroit – c’est le but de László, son unique chance.

Il trouve Gaudiopolis au pied d’une colline verdoyante de Buda. Ce n’est pas une ville mais une bâtisse majestueuse. Les rues alentour sont bordées de jardins abandonnés avec d’innombrables arbres fruitiers. Tout en haut de la colline se dresse une tour blanche – une tour de guet qui offre une vue exceptionnelle sur Budapest. En bas, le Danube sépare Gaudiopolis du monde que les adultes ont détruit. La ville de la joie se situe dans les quartiers paisibles de Buda, une zone qui a été moins ­durement bombardée que Pest, de l’autre côté du fleuve, où les fascistes hongrois avaient pris leurs quartiers.

Lorsque László Keveházi pénètre dans le jardin de la maison, de jeunes enfants accourent à sa rencontre et ­l’entourent ; des adolescents viennent lui serrer la main. Il a du mal à retenir tous ces visages, tous ces noms : Péter, Tamás, Mátyás…

 

László cogne à la grande porte en bois, elle s’ouvre, et il se retrouve face à un pasteur en cravate, chemise blanche et bretelles, aux cheveux pommadés et ramenés vers l’arrière. Il invite László à entrer. Plus tard, il lui expli­quera Gaudiopolis : les enfants y ont bel et bien droit à la parole. Néanmoins, il ne s’agit pas uniquement de s’amuser et de jouer. Les enfants doivent se gouverner de façon autonome et positive – former leur propre république, une république des enfants.

Cela fait maintenant soixante et onze ans que László Keveházi a été citoyen de Gaudiopolis. Comme les autres jeunes gens d’autrefois, il est devenu vieux. Andor, Béla, Péter, Tamás, tous se sont donné rendez-vous dans le cimetière central de Buda. Il pleut ce jour-là. La villa de Gaudiopolis héberge désormais une école élémentaire juive et un foyer pour enfants handicapés.

Au milieu du cimetière labyrinthique, les vieux messieurs s’immobilisent ­devant une tombe grise. Keveházi, qui a 89 ans, inspire profondément ; on ne voit plus ses yeux derrière les verres ­embués de ses lunettes. Ils plient leurs parapluies et s’inclinent devant leur héros : le pasteur Gábor Sztehlo. Cet homme qui, avant les troubles de l’après-guerre, les a sauvés de la faim et de la solitude. László Keveházi dépose une couronne de fleurs sur laquelle est inscrit en lettres d’or : « Nous n’oublierons jamais. »

Chaque année, les anciens citoyens de Gaudiopolis se retrouvent pour évoquer l’époque qu’ils ont vécue ensemble. Chaque année, ils sont moins nombreux. « Peut-être est-ce aujourd’hui la dernière rencontre des enfants de Gaudiopolis », confie Keveházi. Peut-être a-t-il raison. Peut-être est-ce la dernière occasion de se souvenir ensemble de l’incroyable histoire de la république des enfants, et de la raconter.

C’est une histoire qui, hors de la Hongrie, est parfaitement inconnue. Elle commence avec Gábor Sztehlo. Le pasteur luthérien avait, pendant la domi­nation des nazis en Hongrie, ­sauvé la vie à plus de 2 000 juifs – dont la moitié au moins étaient des enfants. Lorsque la machine d’anéantissement nazie ­réclama ses victimes en Europe de l’Est, il cacha les enfants de familles juives hongroises chez des personnes de bonne volonté, dans des églises, des greniers, des caves. Avec la progression des Soviétiques, Sztehlo se détourna défi­nitivement de ses devoirs de pasteur. Il était trop profondément horrifié par l’inhu­manité de son Église et son silence sur les crimes des Hongrois qui avaient collaboré avec les nazis. Dans les dernières semaines de la guerre, il eut une idée qui devait redonner un sens à sa vie : il voulut procurer à tous les enfants inno­cents de Hongrie et d’Europe, orphelins ou abandonnés par leurs parents, une nouvelle patrie. Cette nouvelle se répandit vite parmi les veuves et les ­familles disloquées. Beaucoup envoyèrent leurs enfants à Sztehlo dans l’espoir de leur offrir une existence meilleure.

 

Gaudiopolis, une Constitution et des citoyens

Dans ses Mémoires, le pasteur, qui est décédé en 1974, écrit à propos de son projet : « Les enfants doivent ­dépasser les frontières sociales, ils doivent devenir des citoyens autonomes et capables d’autocritique. » Après cette grande césure dans l’histoire humaine que fut la Seconde Guerre mondiale, le pasteur espérait que la nouvelle génération trouverait le moyen de bâtir une société pacifique.

Début novembre 1945, László Keve­házi et les autres enfants se sont un peu remis de leur voyage et de la séparation – souvent définitive – d’avec leur ­famille. Parce que de plus en plus d’enfants viennent frapper à la porte en bois, les places dans la villa sont devenues chères.Ils sont désormais plus de 200 à y habiter, dont des enfants de 4 ans, mais aussi des jeunes gens presque adultes qui s’occupent des plus petits. Ils prennent peu à peu possession d’autres maisons de la colline, que les riches propriétaires ont abandonnées à l’arrivée de l’Armée rouge.

Le territoire de Gaudiopolis s’étend, et le pasteur Sztehlo, qui habite juste à côté avec sa famille, s’aperçoit qu’il lui faut impulser un dernier élan aux enfants. Un après-midi, il les convoque dans la grande pièce de récep­tion de la villa principale. Puis il leur déclare : « Créez maintenant une république ! » – c’est tout – avant de quitter la pièce en refermant la porte derrière lui. László, Andor, Béla, Péter, Mátyás, Tamás et les autres enfants se retrouvent entre eux. Il faut attendre un moment avant qu’une voix se fasse entendre et demande s’ils ne devraient pas se doter de quelque chose comme une Constitution. Voilà ce dont se souviennent ceux qui vivent encore.

Une Constitution, donc. Mais dans quel monde, dans quel genre de république veulent-ils vivre ? Leur Constitution – ils tombent vite d’accord là-dessus – doit garantir à tous les enfants le droit à une bonne éducation. Interdire la guerre. Rendre possible pour tout le monde une bonne vie. Les enfants se donnent, lors de cette première assemblée, qui dure des heures, une loi fondamentale qui édicte des droits et des devoirs clairs : du bon temps pour tout le monde, une authentique fraternité, un ravitaillement suffisant en nourriture. Il règne une atmos­phère de renouveau dans la salle de réception lambrissée.

Parmi ces jeunes surexcités se tient Andor Andrási, qui a 11 ans. Derrière lui, des années terribles. Son père juif a perdu, à cause de la folie raciste des nazis, sa licence de pharmacien à Buda­pest. Il a tenté, en élevant des lapins dans son jardin, de sauver de la famine sa femme, ­atteinte de sclérose en plaques, et ses trois enfants. Avant que la guerre s’achève, des fascistes hongrois l’ont ­envoyé s’éreinter dans un camp de travail. Il n’en est jamais revenu.

Andor ne souhaite rien d’autre qu’un câlin, des mots affectueux, la chaleur d’une famille. Lorsque, au milieu du brouhaha, sa voix s’élève pour dire que tout ce qu’il désire, c’est de l’amour, les autres lui rient au nez. Andor y est habi­tué. Parce qu’il est tout maigre et qu’il porte des lunettes, on se moque souvent de lui. Péter, le voyou de la République avec qui Andor doit partager un lit super­posé et qui le dépasse d’une tête, lui administre une claque dans le dos. Et pourtant, Andor n’a fait qu’exprimer ce à quoi tous aspirent dans la pièce.

Mais une république peut-elle ne tenir qu’avec des valeurs ? Une voix pédante réclame aussi des juges, des policiers, un budget et une administration pour Gaudiopolis. Le tumulte dure longtemps dans la salle de réception. Plus de 200 enfants débattent de la démocratie et de l’État de droit. Puis quelqu’un s’écrie que Gaudiopolis a besoin d’un Premier ministre. Une seconde voix hurle : « Keveházi ! » Et personne n’oppose de veto. À Gaudiopolis, il ne s’écoule que quelques secondes entre l’annonce du résultat des élections et le moment où le nouvel élu prête serment : László Keve­házi accepte le verdict des urnes. « De pauvre hère à Premier ministre », songe-t-il tandis que les autres le portent sur leurs épaules hors de la salle. Le pasteur Gábor Sztehlo est unanimement désigné président d’honneur. Mais, à partir de maintenant, c’est László Keveházi le premier personnage de la république des enfants.

 

Sans avoir jamais lu un livre sur l’art de gouverner, le Premier ministre se lance dans sa nouvelle tâche. Quand il était encore élève officier, il lui fallait porter les cheveux ras. À présent, ses longues boucles oscillent doucement lorsqu’il parade dans le jardin de sa répu­blique. Il a composé son cabinet des adolescents les plus âgés. Les ­ministres se réunissent régulièrement autour d’une table ronde. Ils introduisent à Gaudiopolis le Gapo-Dollar, bricolé à partir de papier de couleur, et indexent leur nouvelle monnaie à l’évolution du prix du ticket de tram. Gapo-Matyi, le premier journal de la république, rend compte de façon critique de l’action du gouvernement. Chaque enfant le sait : sans une presse indépendante, pas de démocratie digne de ce nom.

Suit un marathon électoral : l’élection des juges de la Cour suprême, chargée de trancher les petits et des grands différends. L’élection d’un chef de la police, qui doit assurer la sécurité des enfants et surveiller les arbres fruitiers, si impor­tants. Chaque dortoir, à Gaudio­polis, accueille entre 10 et 15 enfants, qui élisent et envoient au Parlement un maire de chambrée. C’est dans ce Parlement que les intérêts de chaque maison et de chaque classe d’âge sont censés être représentés. Car le gouvernement Keve­házi a changé la répartition des chambres au sein des différentes villas : les plus belles, celles de la bâtisse principale, les aînés se les sont tout naturellement réser­vées. Et ils ont rebaptisé cette maison la villa des Loups.

Tous les enfants âgés de 12 à 16 ans et tous les moins de 12 ans forment deux groupes répartis dans quatre autres maisons du voisinage : dans la villa des Hirondelles (parce que des oiseaux ont élu domicile sur le toit), dans la villa de l’Arc-en-ciel (parce qu’un jour on y a vu un arc-en-ciel) et dans la villa des Écureuils (parce que des écureuils s’y baladent sur le rebord des fenêtres). Il y a aussi bien entendu des filles à Gaudio­polis. Elles se sont vu attribuer le château des Filles, qui est à l’écart. Car la république des enfants est progressiste, mais jusqu’à un certain point : les filles n’y disposent pas de droits politiques, elles ne peuvent se porter candidates aux diverses fonctions. Mais au moins fréquentent-elles la même école que les garçons, une école que le pasteur Szthelo a fondée avec des pédagogues idéalistes. Et elles jouent et mangent avec les garçons – quand il y a à manger.

Le Premier ministre Keveházi doit faire face à la réalité : Gaudiopolis est à sec. Un après-midi de 1945, dans la grande salle de réception de la villa des Loups, les enfants se creusent la cervelle : comment se procurer de la nourriture ? Budapest est affamé. Les celliers sont vides, les derniers animaux ont été abattus depuis longtemps, on ne trouve plus rien sur les marchés – et, même s’il y avait quelque chose à acheter, la ­modeste épargne des enfants est épuisée. Le pasteur Sztehlo cherche partout, en vain, de l’argent pour eux. Jusqu’ici, ils avaient toujours trouvé des solutions pour leurs problèmes lors de leurs assemblées géné­rales. Mais les discours enflammés ne suffisent plus à remplir les estomacs.

Béla Jancsó, qui a 12 ans, estime que c’est terrible d’être en vie. Dans ses cauchemars, il revoit sans cesse le bombardement aérien qui, un samedi, a pulvé­risé son existence. Il voit encore et encore le trou gigantesque dans la façade éventrée de sa maison familiale. Lorsque son père, pendant le siège de Budapest, a disparu en essayant de trouver de quoi manger, Béla a passé ses nuits au ­milieu d’étrangers dans une cave. Il tuait le temps avec des jeux d’imagination, tenait des monologues silencieux dans sa tête et s’accrochait à l’espoir de revoir bientôt la lumière du jour.

 

« Révolution ! Révolution ! »

C’était une période difficile, mais à présent, lorsque Béla va au lit, à Gaudiopolis, et que la faim lui tord l’estomac, il rêve d’y retourner. Au moins avaient-ils chaque jour la viande des chevaux morts à se mettre sous la dent. La faim tenaille son corps frêle. Il en va de même pour les autres. Combien de temps vont-ils encore tenir ainsi ?

À l’unanimité, les enfants ajoutent à leur Constitution un principe important : en cas de nécessité, il est permis de chaparder. Les voilà donc à la ­recherche de restes de repas, de légumes en conserve et de viande séchée dans les ruines qui bordent les deux rives du Danube. Il leur ­arrive aussi de voler discrètement dans les rares magasins ouverts. À Noël, Béla Jancsó trouve un grand sac de lentilles dans des ­décombres. La fête peut avoir lieu.

Si les enfants survivent des semaines durant, ce n’est que parce que, conformément à leur Constitution, ils partagent fraternellement leur butin. Lorsqu’il n’y a plus rien à dénicher dans les ruines et que les propriétaires des magasins se mettent à recourir aux services de gardiens, Béla constitue une équipe de mendiants avec une fille nommée Eva. Ensemble, ils chantent dans les rues et demandent aux soldats russes un peu de khleb (pain). Ça marche parfois : on leur en jette un morceau.

Mais faire la manche ne suffit pas à nourrir Gaudiopolis. Et László Keveházi a vite compris que son avenir de Premier ministre dépendait de sa capacité à résoudre ce problème. Après avoir pris conseil auprès du président d’honneur Sztehlo, il prend une décision radicale : il se rend au siège du gouvernement des adultes, à Pest, sur l’autre rive du ­Danube. Il a formé une délégation composée des enfants les plus adorables de son peuple. La jolie Eva en fait partie, tout comme le petit Béla et Andor, le garçon à lunettes. Dans les premiers mois de l’après-guerre, le gouvernement change souvent en Hongrie. Les Soviétiques étendent de plus en plus leur mainmise sur le pays. C’est l’un de ces nombreux ministres éphémères qui reçoit la délégation de Gaudiopolis dans son bureau, lequel donne directement sur la verte colline de l’autre rive. Le ­ministre écoute les doléances des enfants. « Nous avons faim, nous voulons vivre », lui dit László Keveházi. Au bout de cinq minutes, le ministre adulte tend au chef de la république des enfants une liasse de billets de banque. « C’est donc aussi simple que ça, la politique », s’étonne Keveházi. Les ­enfants célèbrent leur succès diplomatique. Dans l’affaire, leur république n’a-t-elle pas été aussi, d’une certaine façon, reconnue officiellement ?

Ils ignorent que le pasteur Sztehlo a rencontré le ministre au préalable et lui a demandé une aide d’urgence. Cela fait des semaines que Sztehlo essaie de mettre sur pied un financement solide pour Gaudiopolis. Il a peur que l’un de ses protégés ne meure de faim. Il ne transmet pas au Premier ministre Keve­házi une offre de l’Église catholique – parce que l’évêque exige en contrepartie que seuls les enfants baptisés aient le droit d’habiter à Gaudiopolis. Sztehlo refuse aussi l’offre d’une organisation juive américaine – parce que seuls les enfants juifs seraient censés profiter des livraisons de nourriture. Tous les enfants sont égaux, c’est écrit dans la Constitution de Gaudiopolis. N’y a-t-il vraiment aucune organisation au monde prête à soutenir ce principe ? Au printemps 1946, alors que les billets du gouvernement hongrois ont presque tous été utilisés, une lettre parvient au Premier ministre Keveházi. La Croix-Rouge veut apporter sa contribution. Peu de temps après arrivent à Gaudiopolis les premiers colis de lait concentré, de substitut de café et de viande en conserve.

Afin de pouvoir aussi se procurer d’autres choses, du chocolat ou des fruits frais notamment, les enfants ­décident de travailler. Après l’école, Andor Andrási fait de la coordonnerie, Béla Jancsó façonne des cendriers. Les enfants ouvrent une menuiserie, une métallurgie et un atelier de couture. Ils apprennent les uns des autres, et le commerce avec les adultes se passe assez bien. Au printemps, ils aplanissent sur le flanc de la colline un grand espace qu’ils transforment en terrain de football. Les adolescents y organisent pour eux-mêmes une coupe de Gaudioplis, mais ils louent aussi le terrain à d’autres équipes de Budapest. C’est une source de revenus supplémentaires. Normalement, la paix devrait désormais régner – normalement. Mais, en mai 1946, le gouvernement Keveházi reçoit une note de protestation : « Nous trouvons que vous ne nous représentez pas vraiment », peut-on y lire. Ce sont les 12-16 ans qui mènent l’insurrection.

Leurs maires de chambrée se plaignent de ce que le Parlement n’est qu’une mascarade et de ce qu’ils ne prennent pas part aux décisions. De façon unanime, les plus jeunes se prononcent en faveur d’une grève. Ils réclament un droit de veto et plus de postes au sein du gouvernement. Béla souhaite devenir « secrétaire d’État de quelque chose, le bien du peuple ou un truc dans le genre ». Il occupe depuis longtemps le poste de bouffon de la République. Par son charisme, il galvanise les autres enfants en colère. Plusieurs adolescents se sont revêtus de leurs draps et marchent entre les villas au cri de « Révolution ! Révolution ! ».

 

Lorsque Jancsó propose d’imposer un blocus à la villa des Loups et que les putschistes menacent de l’assiéger, le Premier ministre Keveházi en est ­réduit à faire la seule chose raisonnable : il ­démissionne. Aujourd’hui encore, mieux vaut ne pas parler à l’ancien chef du gouvernement de cet épisode.

La minute de silence devant la tombe du pasteur Sztehlo prend fin. Quelques personnes présentes ont lu des hommages écrits sur de petits bouts de papier blanc. D’autres disent des prières à voix basse. Béla Jancsó et ­Andor Andrási se murmurent entre eux que l’ex-premier ministre Keveházi ne s’est jamais vraiment remis de sa défaite d’autrefois, et ils ricanent lorsque László Keveházi, sa mallette à la main, se met à marcher ostensiblement dix pas devant tout le monde, tournant le dos aux révolutionnaires de jadis. Les deux hommes respectent ce que Keveházi a accompli, mais ils le considèrent comme un grand frère qu’il faut un peu remettre à sa place. C’est toujours l’impression qu’on a quand on les entend parler de cette époque : l’impression qu’ils évoquent une grande famille qui leur a appris à se montrer solidaires. « Nous avons ­besoin, dans la Hongrie d’aujourd’hui, de plus d’entraide, de plus d’amour et de la force qui en naît. À Gaudiopolis, ça a fonctionné », remarque Andor Andrási.

 

En 2016, une majorité de Hongrois définissaient la force comme de la dureté et du mépris vis-à-vis des faibles – sans-abri, Roms et réfugiés. C’est une chose que beaucoup des anciens citoyens de Gaudiopolis ne comprennent pas. Ils ont appris que le propre d’une démocratie, c’est de veiller les uns sur les autres. Un grand nombre d’entre eux ont écrit des livres sur cet esprit, et aujourd’hui encore ils donnent des conférences dans les écoles.

Le premier vrai combat électoral de Gaudiopolis, qui suit la démission de Keveházi, est un bon exemple de ce qui caractérise cette communauté. On s’oppose, puis on surmonte ses différences. Au printemps 1946, les candidats rivalisent de promesses pour obtenir des postes ministériels : un meilleur approvisionnement, un droit de parole accru pendant les cours, une nouvelle répartition de l’espace. La dictature des plus âgés doit à partir de maintenant appar­tenir au passé. Et, de fait, le putsch ­débouche sur des élections ordonnées et un nouveau gouvernement où tous les groupes d’âge sont représentés.

Les enfants peuvent enfin se concentrer sur l’école et leur travail dans les ateliers. Et ils ont aussi le temps de jouer. Sur des photographies en noir et blanc de l’époque, que conserve dans un carton le vieil Andor Andrási, celui dont le père avait disparu, on peut voir des ­enfants qui dansent, regardent des films ou écoutent un conférencier. Car les enfants envoyaient régulièrement des invitations officielles à des personnalités de toute la Hongrie : des écrivains, des metteurs en scène, des médecins. Les enfants veulent apprendre des réussites et des échecs des adultes. Les habitants de Gaudiopolis se sont vite rendu compte que le grand problème de l’humanité, c’est ­l’ennui. Il engendre des pensées stupides, mène aux conflits et même à la guerre. C’est pourquoi, dans la république des ­enfants – ainsi en a-t-il été décidé un jour lors d’une assemblée générale –, il y a plein de façons d’occuper son temps. Cela permet aussi aux enfants de moins rumi­ner leurs souffrances et le souvenir de leurs familles disparues. Peu à peu, ils reprennent confiance dans le monde. Parfois, Andor Andrási a des ­remords parce que son père ne lui manque plus aussi fort. Et les cauchemars de Béla Jancsó reviennent moins souvent.

Au-dessus du cimetière central de Buda, la bruine s’est transformée en tempête. Les personnes âgées ont pu rejoindre à temps l’église voisine, sur la colline, où du café et des gâteaux maison leur sont servis. Andor Andrási est assis à côté de son ancien camarade de chambre et tortionnaire Péter Biro. Ils sont devenus bons amis. « Je porte toujours des lunettes, c’est vrai, mais je me ratatine moins vite que toi ! » lance Andrási. « Ne sois pas si rancunier, je ne me rappelle même pas m’être jamais moqué de toi », lui répond Péter Biro. En outre, cet après-midi-là, il ne veut se concentrer que sur le « beau ».

Lorsque Etelka Aczél, l’une des filles de Gaudiopolis, apparaît, les vieux messieurs redeviennent les jeunes adorateurs de jadis. Elle mérite toujours le surnom de « la Belle » qu’ils lui avaient donné – là-dessus, une fois n’est pas coutume, Péter et Andor sont d’accord. Etelka ­Aczél porte une robe à fleurs, ses cheveux coupés court seraient très bien passés dans les années 1920. « Les hommes n’ont d’yeux que pour l’apparence », confie la vieille dame. Sur la carte de visite qu’elle sort de son sac à main, on lit « Dr Etelka Aczél ». Beaucoup des enfants de Sztehlo sont devenus des scientifiques, des auteurs, des médecins, des avocats, des pasteurs ou des chefs d’entreprise couronnés de succès. On compte même parmi eux un prix Nobel : le chimiste George Oláh.

N’était-ce pas difficile pour les filles de ne pas pouvoir vraiment participer ? Etelka Aczél secoue la tête. « Gaudiopolis était un grand jeu », chuchote-t-elle. Les autres ne doivent pas entendre ce qu’elle pense réellement. « Gouverner, c’était un truc de garçons, à l’époque ça m’allait. De toute façon, je n’avais pas le temps », ajoute-t-elle sur un ton ironique.

 

Un projet on ne peut plus sérieux

Mais elle reconnaît que, si Gaudiopolis a pu fonctionner, c’est uniquement parce que c’était, pour László, Béla, Andor et d’autres jeunes, un projet on ne peut plus sérieux. C’est pourquoi le pasteur à la retraite Keveházi, l’écrivain Jancsó, le physicien Andrási et les autres vieux messieurs ne se souviennent pas très bien de la manière dont s’est terminée leur utopie. Ils ont refoulé les derniers jours de la république des enfants.

1951 marque le deuxième anniversaire de la Constitution stalinienne de la Hongrie. Le dictateur Mátyás Rákosi fait arrêter et emprisonner les derniers dissidents. Le parti communiste ne ­tolère aucune pensée critique ou initiative privée. Sur ordre de Rákosi, Gaudio­polis est nationalisée. Aux yeux des appa­ratchiks, son concept pédagogique est trop individualiste. Une fois que la villa des Loups a été récupérée par les autorités, Gábor Sztehlo doit abandonner son projet. Il s’occupe désormais de personnes âgées malades dans une maison de retraite. Lorsque la pression politique devient trop forte, il fuit en Suisse. Les 300 jeunes citoyens se retrouvent ­livrés à eux-mêmes. Beaucoup quittent Buda et tentent leur chance à l’étranger, notamment en Europe de l’Ouest. Une nouvelle fois, les adultes ont détruit leur monde. C’est pourquoi la plupart des ­anciens de Gaudiopolis n’aiment pas parler de ces moments ­pénibles. Des heures durant, cet après-midi-là, lors de leurs retrouvailles annuelles, ils préfèrent évoquer leurs excursions au lac Balaton ou les jeux Olympiques de Gaudiopolis, au cours desquels chaque enfant avait remporté une médaille.

Aujourd’hui âgé de 79 ans, Mátyás Sárközi est l’un des seuls à faire ­entendre un autre son de cloche. Cet auteur conservateur qui travaille pour la radio hongroise, vit à Londres et il a fait le déplacement jusqu’à Budapest pour la réunion annuelle. Après la collation dans l’église, il accepte de discuter, mais à l’extérieur, afin de pouvoir parler libre­ment, sans blesser les sentiments des autres. « Des punaises partout, se souvient Sárközi. La plupart des enfants faisaient pipi au lit. » Les pères et les mères morts, les corps déchiquetés dans les ruines, les bombes assourdissantes, la faim lancinante, tout cela, les enfants ne s’en sont pas débarrassés – aujourd’hui encore, cela hante les adultes qu’ils sont devenus. « Nous nous sommes pour ainsi dire réfugiés dans l’utopie. »

Pour plus d’un enfant, toutefois, Gaudio­polis fut moins une utopie qu’une nécessité pour survivre après guerre. Ils ne voulaient pas être séparés de leur famille et, s’ils ont joué le jeu, c’est uniquement parce qu’ils n’avaient pas le choix. Aussi beaucoup d’anciens citoyens de la république des enfants se tiennent-ils à l’écart des réunions annuelles.

Le vécu des enfants de Gaudiopolis était si différent que c’est le pragmatisme qui constituait le principal fondement de cette république. Il y avait des enfants juifs, des fils d’aristocrates, des réfugiés de Transylvanie, des orphelins de père, de mère ou des deux, et un garçon qui s’était extrait en rampant des ruines de sa maison bombardée et était l’unique survivant de toute sa famille. Tous ces enfants s’aimaient et se haïssaient. Comme une vraie famille.

 

«Dans la petite société de Gaudio­polis, nous ne nous sommes pas contentés de parler de l’amour du prochain, nous l’avons vécu au jour le jour. C’était le fondement de notre existence après la guerre », explique Andor Andrási. « Sans papa Sztehlo et sans les autres enfants, je serais sûrement mort. Gaudiopolis m’a montré que les hommes dans le besoin doivent toujours être secourus », renchérit Béla Jancsó. Et László Keveházi a du mal au début à trouver ses mots pour exprimer ce que la république des enfants lui a appris. Puis il dit : « C’est tout simplement bien triste que notre monde actuel ne soit pas aussi paisible et accueillant que Gaudiopolis. »

Mais, bien qu’ils aient vécu plusieurs années ensemble, les enfants ne se racontaient pas tout ; beaucoup de traumatismes de guerre ou les opinions politiques de la famille d’origine restaient un secret. Ce n’est que des décennies après son départ de Gaudiopolis que Mátyás Sárközi a appris avec qui il avait vraiment partagé son lit superposé. « Je ne peux pas donner son vrai nom parce qu’il vit encore – non loin de chez moi, à Londres. » C’est pourquoi nous appellerons ici cet homme Tamás.

Tamás racontait souvent aux autres enfants que son père avait sauvé la vie à beaucoup de juifs. « En fait, c’était le fils du plus grand nazi du pays. Moi, le fils d’un homme mort à Auschwitz, j’ai dormi pendant des années à quelques centimètres de lui. Son père avait fait en sorte que le mien soit déporté et gazé. Et pourtant, comme camarades de chambre, nous nous sommes toujours bien entendus. » Leur expérience commune à Gaudiopolis, un certain pragmatisme et leur volonté de survivre en ont fait les meilleurs amis du monde – et ils le sont encore aujourd’hui.

 

— Cet article est paru dans Die Zeit le 7 octobre 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Hasard et coïncidences

Nous entretenons un drôle de rapport avec le hasard. Nous savons qu’il existe mais peinons à appréhender sa nature, avons tendance à ne pas y croire quand il se produit ou pensons être en mesure de le contrôler. Un journaliste allemand, qui admet ne pas maîtriser la notion de probabilité, décrit diverses manifestations de résistance au hasard. Un homme atteint d’un cancer ne conçoit pas que son neurochirurgien lui dise qu’il a simplement joué de malchance. Les futurs parents ont du mal à admettre que le sexe de leur enfant sera déterminé par le hasard. Et nous avons tous une forte propension à minimiser son rôle dans notre vie passée, dans nos succès, dans le modelage de notre ­personnalité.

Une journaliste américaine évoque plus spécialement notre propension à interpréter les coïncidences, même lorsqu’il n’y a rien à interpréter. Les amoureux n’aiment-ils pas penser que leur rencontre était prédestinée ? Les coïncidences nourrissent la pensée magique, les théories du complot, la croyance en des forces occultes.

Un professeur de psychologie décortique la façon dont même des experts chevronnés se laissent prendre aux pièges du hasard ou embobinent leurs clients en leur faisant croire à une rationalité illusoire. Et un biologiste regrette que le rôle du hasard dans la découverte scientifique soit systématiquement occulté.

 

Dans ce dossier :

Les meilleures ventes en Allemagne – Besoin d’émerveillement

 

bs allemagne

 

La liste des meilleures ventes de non-fiction reflète en général plus fidèlement l’état d’esprit d’un pays que le palmarès des ventes de romans. On y retrouve davantage d’auteurs du cru et moins de grands best-sellers internationaux. L’Allemagne ne fait pas exception : parmi les dix premiers essais de la liste de l’hebdomadaire Der Spiegel, plus de la moitié sont allemands. Notamment les trois premiers, qui nous permettent d’établir d’emblée l’une des règles du succès outre-Rhin : lorsqu’on écrit, mieux vaut être médecin.

En tête du classement, Andreas Michalsen occupe la chaire de naturopathie de l’hôpital Imma­nuel de Berlin. Dans son livre, il défend des méthodes qui semblent tout droit sorties du Moyen Âge : les sangsues et les saignées, notamment. Ce goût des traitements alternatifs n’est pas propre à l’Allemagne, mais peut-être y est-il un peu plus déve­loppé qu’ailleurs. La démarche d’Eckart von Hirsch­hausen, à la troisième place, n’est pas très différente : il s’interroge sur l’impact des pensées négatives et positives, sur l’effet placebo et, plus généralement, sur ­l’action que l’esprit peut exercer sur le corps.

Coincé entre nos deux docteurs, un forestier que la France a ­découvert récemment. Avec La Vie secrète des arbres, ­Peter Wohlleben a signé le grand long-seller de ces dernières ­années outre-Rhin.

Bien qu’allemande par son père, l’historienne britannique Andrea Wulf a écrit en anglais son livre sur le grand savant et aventurier Alexander von Humboldt. Mais, avec un sujet pareil, pas étonnant que ce soit en Allemagne que l’ouvrage a été accueilli le plus chaleureusement. « Qui nous étions », de Roger Willemsen, est, pour sa part, représentatif d’une grande spécialité allemande : le livre posthume. Décédé en 2016, l’auteur était un écrivain et un homme de télévision connu. Ce petit texte d’une cinquantaine de pages à peine constitue une réflexion sur l’avenir.

Enfin, l’année 2017 marque outre-Rhin le 500e anniversaire du début de la Réforme (Luther a publié ses 95 Thèses de Wittemberg en 1517). D’innombrables livres sont parus sur le sujet. On en trouve une trace à la 10e place de ce ­classement, avec un ouvrage inti­tulé de façon un brin racoleuse « Le moine rebelle, la nonne évadée et le plus grand best-seller de tous les temps. Martin Luther ». Un héros national, ça rassure.

Les travailleurs migrants anonymes du Golfe

En lisant le livre de Deepak Unnikrishnan, Tempo­rary People (« Les Temporaires »), je me suis souvenu de notre voisin, Chandran Mama. C’est cet « oncle Chandran » qui m’a fait entendre pour la première fois l’accent malayali, car je ­vivais à Bangalore, dans l’État du Karna­taka, dans une maisonnée où l’on ne parlait que le kannada (1). Il ne passait jamais chez nous sans m’apporter des friandises : des bonbons Fox, par exemple, dans une boîte métallique couverte de caractères arabes. Enfant, j’étais folle de ces bonbons.

Je me souviens aussi qu’il ne passait jamais sans motif, un motif qui lui valait des ennuis avec mon père : utiliser notre téléphone. C’était un téléphone rouge à cadran rond, qui permettait de passer des appels interurbains et internationaux. Les communications internationales, c’était vraiment pour la frime – de cette façon, mon père faisait état de sa prospérité vis-à-vis de voisins qui n’avaient tout bonnement pas le téléphone. Mais ­Chandran Mama l’avait repéré, et, peu après avoir fait notre connaissance, il s’était employé à gagner les bonnes grâces de mon père.

À l’époque, la facture téléphonique mensuelle permettait de suivre les périples de Chandran Mama : si elle était élevée, c’est qu’il avait probablement appelé « le Gueulfe ». Une facture normale signifiait qu’il se trouvait au loin, justement dans le Golfe.

Dans une ville comme Bangalore, les références à ceux qui sont « reve­nus du Gueulfe » font partie de la conversation courante : les mama (oncles) et chechi (grandes sœurs) partis pour le Golfe semblent une réalité partagée par tous nos amis originaires du Kerala.

 

Des travailleurs migrants qui représentent 80% de la population

Mais la lecture de Temporary People m’a secouée et incitée à me poser de nouvelles questions sur ces gens revenus du Golfe. J’ai ­repensé à ces bonnes vieilles ­blagues entendues ici et là. Qu’est-ce que cela signifie de quitter un ­endroit pour partir ailleurs, non pas individuellement mais en masse, génération après génération, en un mouvement historique ? Ce départ, qui s’effectuait par le passé à bord de boutres et se fait aujourd’hui à partir de l’un des quatre aéroports internationaux construits à cet effet, ne devient-il pas une caractéristique essentielle du pays natal autant que de l’économie du pays d’accueil ?

Aadujeevitham (2) était un roman singulier sur ce mouvement migratoire. Avec Temporary People, Unnikrishnan ajoute une voix importante, polyphonique à cette réflexion : il offre l’un des premiers romans anglophones sur ce voyage périlleux qui est un élément constitutif de la vie au Kerala. Le livre traite de ce que c’est que d’être là-bas – avday –, loin de chez soi, et ici – ivday –, un balancement qui prend la forme d’un passeport.

Unnikrishnan lui-même a ­grandi dans les Émirats arabes unis ; il a quitté Abu Dhabi à l’âge de 20 ans. Il a vécu dans quatre villes et exercé de nombreux métiers avant d’écrire Tempo­rary People, en réaction, selon ses propres mots, « au sentiment de n’être ­jamais dans son pays de résidence qu’à titre temporaire », et pour « donner une voix (du moins sur le papier) à ceux qui n’ont souvent pas la possibilité de se fixer dans un pays ou dans une ville, où ne leur permet d’être que de passage ».

Le livre débarrasse le terme de « travailleur invité » de toute poli­tesse administrative. Le travailleur du Golfe se situe quelque part entre le travailleur sous contrainte et l’ingénieur informatique en atten­te de carte de résident. Dans les pays du Golfe, les migrants ne peuvent pas rester ou revendiquer un quelconque enracinement – ils constituent quelque 80 % de la population mais il n’y a pas de deuxième génération.

À la différence des récits post­coloniaux habituels, notamment dans la très riche littérature diasporique d’Asie du Sud, Temporary People donne à entendre la voix de travailleurs non qualifiés. La critique politique d’Unnikrishnan s’investit dans la langue, qui révèle le paysage psychologique de ceux qui ont passé des décennies à construire le paysage physique du Golfe – ce gigantesque « Lego d’État » fait de tours de bureaux, de centres commerciaux et de gratte-ciels. Des jeux vertigineux avec les mots permettent de saisir à la fois le Kerala et le Khaleej (« Golfe » en arabe), ainsi que tous les micro-­milieux intermédiaires.

 

Dialectes et langues en collision

Chaque nom – chaque Tinto, chaque Salman, chaque Vasudevan – évoque des lieux, une histoire. Les « pays zarabes » offrent ainsi un précipité de dialectes et de langues en collision. Comme le Ramlila, partie de l’épopée hindoue du Ramayana réinventée par le poète caribéen Derek Walcott, l’anglais, l’arabe et le malayalam parlés dans les Émirats constituent chacun « une succursale de leur langue d’origine, un ­condensé de chacune ». Deepak Unnikrishnan célèbre ces « possi­bilités linguistiques » par une restitution inspirée des rythmes, des intonations, des nuances, de l’esprit propre à chaque langue.

Le texte est dense, métaphorique et ludique. Il passe de la parodie de prose journalistique à la nouvelle, du reportage de type BBC sur un exode de migrants à des séquences macabres structurées comme des contes moraux. On y trouve des typologies à la fois poétiques et prosaïques sur ce qu’est ou pourrait être un pravasi, un Indien de la diaspora. Certaines histoires ressemblent à un film surréaliste : un homme mange un passeport et devient un passeport. Les cafards qui infestent la maison d’une famille de la classe moyenne inférieure se muent en une armée qui ­apprend le ­patois des Émirats, fait de persan, d’arabe, de tagalog et de malayalam. Les membres fracturés des ouvriers qui tombent des gratte-ciel sont recollés avec de la glu. (« Anna avait fait la preuve de son aptitude à trouver des hommes tombés… Elle trouvait tout, y compris des dents, des lambeaux de peau. ») Une expérience eugé­niste pour produire des Kalass, des « Kéralais assemblés localement et délicatement sous surveillance », tourne au cauchemar. Subtilement liées, ces histoires convergent, s’enrichissent, se contredisent et se corroborent les unes les autres.

Temporary People n’est ni une élégie ni une lamentation. Il rend compte des déchirements et les mutilations que provoquent l’absence de droit du travail et le racisme, et met en lumière la complexité de vies intérieures trop souvent réduites à des plaisanteries ou à des statistiques de flux migratoires.

Pour le dictionnaire et le ­bureau du recen­sement, pravasi ­désigne un migrant, un Indien de la diaspora. Mais, quand on demande à une octogénaire de Thrissur, dans le Kerala, ce que signifie le mot, elle répond avec assurance : c’est l’absence. Unnikrishnan nous propose d’imaginer cette absence, de la sentir sur le bout de notre langue. Le monde qu’il révèle n’a certes rien de très ­glorieux – mais, avec ses mots, il le fait chanter.

 

— Cet article est paru dans le magazine indien en ligne The Wire le 13 mars 2017. Il a été traduit par Ève Charrin.

« Il n’y a pas de hasard »

« Il n’y a pas de hasard dans la vie », lit-on en grosses lettres sur des sites comme penseespositives.net, lesmotspositifs.com, ou encore conscience-et-eveil-spirituel.com. Tous citent une forte pensée attribuée à Paul Éluard : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. » Mais aucun, pas plus que les dictionnaires de citations qui traînent sur Internet, ne donne l’origine de la citation ni donc le contexte dans lequel le poète aurait dit ou écrit cela. Il est vrai qu’après coup, par exemple, la découverte d’un livre admirable donne le sentiment qu’il nous attendait, en quelque sorte, que le rendez-vous se préparait. De même, Paulo Coelho écrit : « Il n’y a pas de hasard dans les rencontres […]. Les rencontres les plus importantes ont été préparées par les âmes bien avant que les corps ne se voient. »

L’être humain cherche à donner du sens à toute chose. L’idée que le hasard, le hasard tout nu et rien d’autre, exerce une influence déter­minante sur sa vie et celle des autres, ne nous plaît guère ; car elle enlève du sens à la vie. Elle reflète pourtant une réalité profonde. Dans son Premier discours sur la condition des grands, écrit sous le règne de Louis XIV, Blaise Pascal écrivait : « Vous ne vous trouvez au monde que par une infinité de hasards. Votre naissance dépend d’un mariage, ou plutôt de tous les mariages de ceux dont vous descendez. Mais ces mariages, d’où dépendent-ils ? D’une visite faite par rencontre, d’un discours en l’air, de mille occasions imprévues. Vous tenez, dites-vous, vos richesses de vos ancêtres ; mais n’est-ce pas par mille hasards que vos ancêtres les ont acquises et qu’ils les ont conservées ? ».

Encore Pascal ignorait-il le rôle ­capital du hasard dans l’évolution des espèces (qui nous fait hommes), dans la rencontre entre un spermatozoïde et un ovule, dans la détermination du sexe, dans l’exposition du fœtus à l’environnement, etc. Si l’on suit le fil de la vie, il est ­constellé de hasards : rencontres, incidents et accidents de toute sorte, maladies imprévues, coups de chance et coups du sort…

C’est aussi à Pascal qu’on attribue les premières intuitions fondant le calcul des probabilités, qui est la maîtrise mathématique du ­hasard. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qui dictent notre attitude ambiguë à l’égard de cet inquiétant golem : sous bien des aspects, il obéit strictement à des lois statistiques. Les compagnies d’assurances l’exploitent à la virgule près. Beaucoup d’entre nous paient leur police sans bien le comprendre. Et 85 % des conducteurs se croient meilleurs conducteurs que le conducteur moyen…

Christine Eichel : « Luther a fait l’Allemagne »

Christine Eichel est une journaliste et écrivaine allemande. Elle a travaillé pour la télévision et dirigé le service culture du magazine politique Cicero puis celui de l’hebdomadaire Focus.

Notre entretien avec elle a été réalisé à la Maison Heinrich Heine, à Paris.

 

Dans votre livre, vous écrivez : « Beaucoup de choses autrefois typiquement protestantes sont ressenties de nos jours comme typiquement allemandes. » Mais qu’est-ce qui vous permet de réduire l’Allemagne à une nation protestante alors que les catholiques y sont très nombreux, notamment dans le Sud ?

Il est vrai que l’Allemagne actuelle n’est que pour un tiers protestante. Un autre tiers est catholique et le dernier tiers est d’une autre religion ou athée. Mais la culture dominante est la culture protestante. C’est elle qui s’est imposée, y compris aux Allemands d’autres confessions.

 

Pourquoi ?

Parce qu’elle proposait un modèle bien mieux adapté aux exigences de la modernité : pas de dogmes, le goût de l’instruction, du travail… Ce plus grand dynamisme s’est manifesté avec force au XIXe siècle : les Allemands protestants réussissaient mieux, s’engageaient davan­tage, exerçaient une plus grande influence sur la société. D’ailleurs, c’est une puissance protestante, la Prusse, qui, à la fin du XIXe siècle, a réalisé l’unité du pays, ce qui a encore plus contribué à diffuser les valeurs luthériennes. Au point que les catholiques eux-mêmes ont fini par les intérioriser et les percevoir non plus comme des valeurs religieuses, mais plutôt comme un style de vie.

 

Ces valeurs, quelles sont-elles ? Vous avez mentionné le goût du travail…

Les Allemands aiment travailler en effet. Le Français Jacques Rivière écrivait en 1918 qu’ils « retombent dans le travail comme d’autres dans le péché ». Ça n’a pas vraiment changé depuis. Pour ce qui est des heures réglementaires, rien ne semble les différencier de leurs voisins européens. Mais, si on regarde les heures supplémentaires, on s’aperçoit qu’ils en font plus que n’importe qui. Plus intéressant encore : une bonne moitié de ces heures supplémentaires ne donnent lieu à aucune compensation financière, elles sont effectuées gratuitement, par pur amour du travail !

 

Quel est le lien avec le protestantisme ?

Pendant tout le Moyen Âge, le travail était considéré comme une punition ­divine, la conséquence du péché originel. Luther a complètement renversé cette perspective. Il écrit : « L’homme est né pour travailler comme l’oiseau pour ­voler. » Avec lui, le travail est devenu une œuvre pieuse, un hommage à la Création, la meilleure façon de s’accomplir, d’être pleinement un homme. La langue allemande en garde la trace : le métier (Beruf) a été élevé au rang de vocation (Berufung).

 

Et l’enrichissement, mal vu jusqu’alors, a acquis, par la même occasion, une valeur positive ?

Pas du tout ! Vous confondez calvinisme et luthéranisme. C’est Calvin qui a fait de la richesse un signe d’élection, qui l’a présentée comme un bienfait dis­pensé par Dieu pour ceux qu’Il a décidé de sauver. Voyez Donald Trump. Il a été élu parce que, dans l’Amérique calviniste, il y a encore cette idée que les riches, ceux qui ont réussi, ont été choisis par Dieu. Rien de tel en Allemagne, où Trump n’aurait jamais gagné ! Luther se méfiait de l’argent, il pensait même que la richesse était diabolique. Il a refusé de toucher le moindre centime pour ses écrits. Il aurait pu devenir millionnaire, car sa traduction de la Bible est l’un des plus grands best-sellers de tous les temps. Mais il a dit : « L’argent corrompt le caractère. » C’est devenu un adage en allemand.
Pour le calviniste, le travail est avant tout un moyen de gagner de l’argent. Pas pour le luthérien. Ce qui compte pour lui, c’est le travail en lui-même, le travail pour rien, si l’on peut dire. À ses yeux, tout travail a la même valeur et il importe peu d’être serviteur, artisan ou prince, l’essentiel est de bien faire son ­métier. Un sondage récent demandait aux gens quelles professions ils estimaient le plus. Aux États-Unis, parmi les dix premières, on aurait sûrement trouvé les chefs d’entreprise. En Allemagne, les pompiers occu­pent la première place et les travailleurs sociaux la deuxième, puis viennent les personnes qui s’occupent des personnes âgées. Les éboueurs sont en septième ­position. Cela montre que les Allemands ne s’intéressent pas à la rémunération, mais plutôt à l’utilité sociale de chaque profession.

 

Cette différence entre luthéranisme et calvinisme peut-elle expliquer la différence de modèle social entre l’Allemagne et les États-Unis ?

Absolument. Les pays où l’État social est le plus développé – les pays scandinaves et l’Allemagne – sont tous des pays luthériens. Pour Luther, la communauté est responsable de tous ses membres, elle doit assistance à ses malades, à ses handicapés, aux enfants. Le calviniste considère, lui, que s’il est bien portant il n’a pas à payer pour les malades. Ce qui fait que les Américains ont dû attendre Obama pour avoir un système d’assurance-maladie à peu près comparable à celui qu’avait mis en place Bismarck à la fin du XIXe siècle en Allemagne ! Et Trump est déjà en train de le remettre en cause…

 

Les Américains calvinistes ont au moins le mérite de la cohérence : aucune aide pour qui que ce soit. Les Allemands luthériens ­défendent l’État social, mais vous écrivez dans votre livre qu’ils sont hostiles aux ­chômeurs. N’est-ce pas contradictoire ?

En apparence seulement. Le luthéranisme soupçonne toujours le chômeur de ne pas vouloir travailler, de refuser donc de rendre hommage à Dieu. Pour Luther, tout le monde ne pouvait pas ­revendiquer une aide de la commu­nauté : les malades, les enfants, oui, mais pas ceux qui boivent au lieu de travailler ou qui se sont ­endettés.

 

Existe-t-il d’autres différences entre calvinisme et luthéranisme ?

Le rapport à l’art, par exemple. Beaucoup de gens associent le protestantisme à la destruction d’œuvres d’art. Mais ces destructions ont été le fait des calvinistes, qui accusaient les images d’encourager l’idolâtrie. Pour Luther, dans la mesure où beaucoup de gens ne savaient pas lire, les images restaient importantes. Simplement, il a demandé aux artistes de toujours accompagner leurs tableaux d’une légende explicative. Pour introduire une distance, donner des clés d’interprétation, empêcher justement tout risque de confondre la représentation de la divinité et la divinité elle-même. Le goût des Allemands pour l’explication, la mise en contexte des œuvres d’art vient de là. Mieux : loin d’être un iconoclaste, Luther a eu l’intelligence de se mettre en cheville avec quelques-uns des plus grands artistes de son temps. Il s’est ­laissé représenter 30 à 40 fois par Cranach l’Ancien, par Dürer aussi. Aucun autre personnage de l’histoire alle­mande n’a été autant portraituré. Il a aussi fait peindre ses parents, sa femme, toute sa famille. Ces images, qui étaient le Facebook de l’époque, ont circulé partout en Europe. Il a donc fait un usage abondant et très novateur des images.

 

Mais cette nécessité d’associer toujours un texte à une image montre que, dans le ­luthéranisme, le texte prime ?

Oui. Tout part du texte. Fondamentalement, le luthéranisme est un retour au texte de la Bible avec tout ce que cela implique, qui est immense : en premier lieu, l’alphabétisation des hommes et des femmes – car Luther, malgré son indéniable misogynie, a toujours écrit que « les jeunes filles comme les jeunes garçons » devaient apprendre à lire et écrire. À l’époque, c’était complè­tement révolutionnaire. De là découle, dans un second temps, une certaine conception de l’éducation, très exigeante. Tellement même qu’elle explique, selon moi, le taux de natalité très bas dans ­l’Allemagne actuelle.

 

Que voulez-vous dire ?

Les Allemands ont une conception de la parentalité complètement idéalisée, qui leur vient de Luther. Ils préfèrent faire moins d’enfants dont ils peuvent ainsi très bien s’occuper plutôt que beaucoup qu’ils négligeraient. Les familles nombreuses sont mal vues chez nous, toujours suspectes de mal élever leurs rejetons. Or, selon Luther, quand ­viendra le Jugement dernier, il faudra rendre compte de la ­façon dont on a élevé ses enfants.

 

Pour revenir à l’essence du texte, comment s’accommode-t-elle de la place exceptionnelle qu’occupe la musique en Allemagne ?

L’Allemagne, effectivement, possède la culture musicale la plus riche du monde. Aucun pays ne compte plus d’orchestres par habitant, et une étude de 2012 montre qu’un petit Allemand sur deux en moyenne apprend à jouer d’un instrument. Mais, une nouvelle fois, Luther n’est pas étranger à ce phénomène ! Contrairement à Calvin, qui avait de grandes préventions contre la musique, Luther la considérait comme un don de Dieu. Il souffrait de sévères dépressions – des tentations du diable, selon lui, qu’il fallait combattre. Or la musique l’y ­aidait… Elle a joué un rôle central dans les églises luthériennes. Comme les images, elle fonctionnait en association avec le texte. Luther disait que celui qui chante prie deux fois. Il loue Dieu par le texte mais aussi par la musique. Et, pour que chacun puisse chanter, il a introduit une innovation radicale : des textes en allemand et non plus en latin. Jusqu’ici, seul le prêtre – qui savait le latin – pouvait chanter. Avec Luther, l’accès à la musique s’est démocratisé. A émergé une conception de cet art très particulière : c’est une joie, mais une joie sérieuse. Dans notre monde ­actuel, largement sécularisé, cette conception continue à imprégner le rapport des Allemands à la musique. Ils l’écoutent en silence, de façon recueillie. Je reviens de Sardaigne, où je suis allée à l’Opéra, et là c’est très différent : les gens parlent, rient. C’est impensable chez nous.

 

Selon vous, la culture protestante allemande est devenue la culture allemande tout court, les catholiques allemands reprenant à leur compte les valeurs luthériennes désormais sécularisées. Pourtant, le clivage entre protestants et catholiques n’a pas complètement disparu : au XXe siècle, les protestants n’ont-ils pas beaucoup plus soutenu Hitler que les catholiques ?

C’est l’un des chapitres les plus noirs du protestantisme, mais un chapitre tout à fait caractéristique, hélas. Luther était antisémite, c’est incontestable, et même d’un antisémitisme violent. Au début, il a défendu une position tolérante, parce qu’il avait l’espoir que les juifs se convertiraient. Le catholicisme était si décadent qu’il lui semblait normal que les juifs aient émis des réserves jusqu’alors. Mais, à partir du moment où la religion était réformée, ces réserves devaient disparaître. Or cela n’a pas été le cas, il n’y a pas eu de conversions en masse de juifs, et son attitude a alors changé : il ne s’est plus contenté de dénoncer les erreurs du judaïsme, il a tenu des propos haineux contre les juifs en tant que personnes. De théologique, son antisémitisme est devenu racial. Et, au XIXe siècle, quand l’antisémitisme s’est fortement développé en Allemagne, il a été facile de le justifier grâce aux écrits de Luther.
Autre élément qui explique le plus grand soutien apporté par les protestants allemands au nazisme : Luther, à la différence de Calvin, a toujours prêché l’obéissance aux puissances temporelles. Selon lui, on pouvait les critiquer, mais pas les remettre radicalement en cause, car elles étaient voulues par Dieu. Il a condamné, par exemple, la guerre des Paysans – ce soulèvement contre les abus de l’aristocratie. Pour lui, c’était un blasphème.
Cette tendance du luthé­ranisme à l’obéissance a fait qu’il n’y a pas eu d’équivalent de la Révolution française en Allemagne. Il était impensable de renverser des monarques. La première et seule fois où cela a réussi, c’est en 1989, avec la révolution pacifique en RDA. D’ailleurs, les pasteurs y ont joué un rôle décisif, précisément parce qu’ils avaient tiré les leçons de ce qui s’était passé sous le IIIe Reich. Ils avaient conscience de la responsabilité qui avait été la leur. Ils ne voulaient pas se laisser à nouveau ­corrompre par une dictature.

 

Les élections législatives allemandes ont lieu fin septembre. Quelle est l’influence du luthéranisme sur la politique allemande actuelle ?

Les deux tiers des ministres du gouvernement sortant sont protestants. Et beaucoup d’entre eux agissent de façon typiquement protestante, pas toujours avec des effets très positifs. Prenez le ministre des Finances, ­Wolfgang Schäuble : s’il impose une austérité ­démente à la Grèce, c’est en partie à cause de son rapport luthérien à l’argent. Il croit à l’épargne et a horreur des dettes. Les ­Allemands plébiscitent une telle politique, même si ces dernières années, avec les taux négatifs, les épargnants perdaient de l’argent et que les dettes permettent d’investir dans l’avenir. N’oublions pas que, dans notre langue, « dette » se dit Schuld. C’est le même mot que pour « faute » !

 

Et Angela Merkel ?

C’est elle aussi une figure typiquement protestante. Aucun luxe ostentatoire chez cette fille de pasteur. Elle s’habille de façon modeste et passe les vacances les moins spectaculaires qui soient dans sa maison de campagne. Tout cela participe largement d’une mise en scène, bien entendu, mais significative de ce qu’attendent les Allemands de leurs dirigeants. Au début de mon livre, je raconte que, lorsque j’étais journaliste au magazine politique Cicero, j’avais enquêté sur les repas de la chancelière, qui, loin de l’image de sobriété qu’elle veut donner, fait appel, pour ses dîners en cercle restreint, aux meilleurs chefs de Berlin. J’avais recueilli le témoignage de l’un d’eux. Son patron m’a supplié de ne pas publier l’article : la chancellerie n’aurait plus jamais fait appel à ses services. Voilà qui aurait été impensable en Italie ou en France. Il n’y a qu’en Allemagne que les dirigeants doivent à ce point se garder de montrer qu’ils profitent de la vie !

 

— Propos recueillis par Baptiste Touverey.