18 faits & idées à glaner dans ce numéro

85 % des conducteurs se croient meilleurs que le conducteur moyen.

En moyenne, un petit Allemand sur deux apprend à jouer d’un instrument.

Aucun vainqueur ne croit au hasard.

Même les spécialistes peuvent céder à la théorie du complot.

Les économistes échouent régulièrement à anticiper les récessions.

La prédiction clinique ne vaut pas la prédiction actuarielle.

Donald Trump s’est proclamé « le Hemingway des 140 caractères ».

« En Antarctique, le temps n’existe pas. »

« La première victime d’une guerre, c’est la vérité. »

Les personnages de Sade ne paraissent pas se réjouir de la douleur d’autrui.

Les migrants représentent 80 % de la population des pays du Golfe.

Toutes les trente secondes se vend un flacon de Chanel No 5.

Si Xi Jinping se montre si pressé, c’est qu’il sait la démographie et l’économie de la Chine sur le déclin.

L’occultisme a joué un rôle dans l’avènement de l’art abstrait.

L’homme est le seul animal à pouvoir faire semblant.

L’œuvre de Nezâmi est contemporaine de Chartres à plus d’un titre, du splendide à l’énigmatique.

Un officiel chinois a demandé à un consul britannique pourquoi il ne payait pas quelqu’un pour jouer au tennis à sa place.

La « science » n’est souvent qu’un cache-sexe destiné à me conforter dans mes raisons de penser ce que je pense.

Coco Chanel, portrait d’une femme hors norme

Ce n’est pas Chanel qui a débarrassé les femmes du corset (Paul Poiret, Madeleine Vionnet et Mariano Fortuny s’en étaient chargés), et elle n’est pas la seule à avoir songé à employer dans la confection féminine le jersey, un tissu tricoté à la machine, léger et bon ­marché, utilisé jusque-là pour les sous-vêtements masculins. Sa « petite robe noire » emblématique des années 1920 existait sous différentes formes avant qu’elle la popularise. Le parfum Chanel N° 5 n’a pas été le premier ni à être commercialisé par un couturier, ni à contenir des molé­cules de synthèse, ni à être distribué dans un flacon sobre de forme géométrique. Au moment où, en 1913, elle a commencé à vendre des chapeaux, des magazines destinés aux femmes ­actives qui jouaient au tennis et au golf promouvaient déjà une « silhouette nouvelle, mince, aux lignes fluides dans des tissus doux », écrit l’Américaine Linda Simon. Et s’il s’est développé sous son impulsion, le style « garçonne » qui s’imposa dans les Années folles était avant tout l’expression d’un changement culturel profond.

Toutes ces innovations, c’est pourtant Gabrielle Chanel qui en est le plus souvent créditée. Pour quelle raison ? Comment est-elle devenue la créatrice de mode la plus connue du XXe siècle, celle sur laquelle on a le plus écrit (près d’une centaine de livres, dont beaucoup en anglais), et sans doute la plus importante ? La réponse tient à la nature de son talent et à une particularité qui la distingue des autres grands couturiers, parfois plus habiles qu’elle : le lien très fort qui existait entre sa personne, sa vie et son œuvre, et la façon dont elle l’a exploité avec un sens aigu de l’esprit de son temps.

Chanel a commencé par créer des vête­ments pour elle-même, et, en un sens, n’a jamais cessé de le faire : ­« Devant une robe, disait-elle souvent, je me demande toujours si je la porterais. Si la réponse est non, je ne la fais pas. » C’est ce qui lui a permis, à toutes les étapes de son existence, de fonctionner comme un modèle d’identification pour les femmes. Le meilleur instrument de promotion de ses vêtements, c’était elle-même, sur qui ils allaient si bien. « Contrairement à tous les autres couturiers ou presque, fait observer Rhonda Garelick, Coco a créé un personnage inextricablement lié à ses tenues, insufflant dans ses vêtements le récit palpitant de sa vie. Porter du ­Chanel a toujours représenté la promesse d’acquérir un peu du charisme de Coco elle-même. »

Chanel a constamment menti sur son enfance et sa jeunesse, multipliant les versions contradictoires d’un récit fantaisiste auquel elle a sans doute fini par croire. Tour à tour sollicités pour l’aider à rédiger ses Mémoires, André Fraigneau, Gaston Bonheur, Louise de Vilmorin, Michel Déon et Georges Kessel renoncèrent ou, à sa demande, remisèrent des textes trop peu crédibles pour être publiés. Depuis la parution de sa biographie par Edmonde Charles-Roux (1), on sait qu’elle était la fille d’un marchand itinérant d’origine cévenole qui, à la mort de sa mère, l’avait placée dans un orphelinat tenu par des religieuses à l’abbaye d’Aubazine, en ­Corrèze (2). À l’âge de 20 ans, elle se produisait dans un café-concert de Moulins. Elle y inter­prétait la chanson qui lui valut le surnom de « Coco ». Elle fut repérée par un officier de cavalerie en garnison dans la ville nommé Étienne Balsan, amateur de chevaux et de femmes, qui en fit l’une de ses maîtresses.

 

Au château de Royallieu, où il rési­dait, Chanel croisa des célébrités du demi-monde comme Liane de Pougy, Émilienne d’Alençon ou l’actrice Gabrielle Dorziat. Ne pouvant prétendre rivaliser avec elles parce qu’elle avait ni leur genre de beauté, ni les moyens de se payer les robes somptueuses et les bijoux dont elles se paraient, elle fit de néces­sité vertu. Adaptant certains éléments de l’habillement de Balsan, puis de ­celui de son ami l’industriel anglais Boy Capel, vite devenu son amant (« le seul homme que j’ai aimé »), elle se fabriqua des tenues inédites, dans l’esprit de ce qui allait devenir son style : des vêtements simples, fonctionnels, commodes, élégants, exploitant avec inventivité des composantes de la garde-robe masculine, de port agréable, souples, épousant les lignes du corps et mettant discrètement celui-ci en valeur, au lieu de le dissimuler ou d’en accentuer les reliefs jusqu’à la caricature. Ces ­tenues convenaient à son physique : Coco avait un corps mince d’adolescent, aux formes peu marquées, le type de corps androgyne, jeune et sportif qui allait précisément s’imposer comme l’étalon de beauté.

Avec l’aide financière de Balsan et de Boy Capel, Chanel ouvre une boutique de mode à Deauville et une autre à Paris, rue Cambon. Elle y vendra des tuniques, des jupes droites, des blazers, qui ne tarderont pas à rencontrer un énorme succès. Une de leurs qualités était leur caractère pratique, un aspect sur lequel elle ne cessa jamais d’insister. « Le fait que ces vêtements avaient l’air pratique, dit très bien l’historienne Valerie Steele, était au moins aussi important que leur commodité réelle ». Il permettait aux riches de se donner l’air jeune et décontracté. Aux femmes modernes qui se voulaient libérées, résume la journaliste de mode Margit J. Mayer, Chanel offrait bien plus que des vêtements : « une nouvelle façon d’aborder l’existence. »

Peu après avoir épousé une aristocrate anglaise, Boy Capel mourut dans un acci­dent de voiture. Ébranlée, Coco, qui était demeurée sa maîtresse, poursuivit une vie amoureuse riche et variée mais dans l’ensemble malheureuse, puisqu’aucun des hommes avec qui elle vécut par la suite ne consentit à en faire sa femme. À Boy Capel, elle avait emprunté ses tenues de sport et ses pull-overs. Puis elle eut sa « période russe », marquée par l’apparition de robes inspirées de celles des paysannes slaves et de broderies orientales. Ce furent les années durant lesquelles elle vécut avec le grand-duc Dimitri de Russie, qui s’était fixé à ­Paris après avoir participé à la conspiration ayant conduit à l’assassinat de Raspou­tine. Grâce au richissime duc de Westminster, la plus grosse fortune du Royaume-Uni, avec lequel elle eut une liaison longue et chaotique, Chanel découvrit les ressources du tweed et du chic anglais. Elle se familiarisa également avec les plaisirs de la chasse, de la pêche en rivière et du yachting, et noua avec Winston Churchill une amitié durable.

Avec les années 1920, Coco fit son entrée dans le milieu artistique parisien, se liant avec Cocteau, Dalí, Picasso, Diaghilev et le danseur Serge Lifar. Elle lança la « petite robe noire », aussitôt baptisée par le magazine Vogue « la Ford de Chanel » et, au titre de complément indispensable à l’arsenal de séduction de la femme pour quelqu’un d’aussi sensible aux odeurs qu’elle, le fameux Chanel N° 5, version modifiée par le parfumeur Ernest Beaux d’un parfum existant (3). Chanel en confia la commercialisation aux deux frères Wertheimer, hommes d’affaires juifs avec lesquels elle passera successivement deux accords, le premier lui assurant 10 % des profits, le second, en supplément, 2 % du total des ventes dans le monde, avant que le frère survivant ne rachète l’entreprise ­Chanel dans son intégralité, en s’engageant à payer à Coco une substantielle rente à vie.

 

Coco Chanel et le fameux tailleur en tweed

Elle n’avait rien d’une socialiste. Lors de l’arrivée au pouvoir du Front ­populaire, elle réagit très mal à une grève déclenchée par ses ouvrières, qui récla­maient de meilleures conditions de travail et des augmentations de ­salaire. Dans le milieu qu’elle fréquentait, l’anti­républicanisme et l’antisémitisme étaient courants. L’illustrateur Paul Iribe, avec qui elle eut une liaison brutalement interrompue par son décès – d’une crise cardiaque sous ses yeux – était un natio­naliste virulent. Lorsque la guerre ­éclata, elle décida de fermer son entreprise, pour des raisons sur lesquelles on s’interroge encore. Depuis la publication du livre d’Edmonde Charles-Roux, on n’ignore plus, en revanche, que ­durant les années d’occupation elle eut une ­intrigue amoureuse avec un officier allemand, le baron von Dincklage. De mère ­anglaise et s’exprimant dans un anglais et un français parfaits, il était doté d’une grande prestance et d’un charme incontestable. Une des raisons pour lesquelles Chanel s’était rapprochée des autorités nazies était son inquiétude pour le sort de son neveu André Palasse, auquel elle était très attachée (il a été suggéré qu’il était son fils) et qui se trouvait en captivité. L’affaire est présentée par les biographes les plus indulgents, par exemple Lisa Chaney et Justine Picardie, comme un exemple classique de « collaboration horizontale ». Grâce, notamment, à l’enquête très fouillée menée par le journaliste américain Hal Vaughan, on sait cependant que non seulement Dincklage était un agent de l’Abwehr, le service de renseignement de l’armée allemande, mais qu’il fit recruter Chanel comme espionne. À ce titre, elle ne fut toutefois impliquée que dans une curieuse opération ratée montée par de hauts responsables allemands désireux de négocier, derrière le dos d’Hitler, une paix séparée avec la Grande-Bretagne. Pour ce faire, ils avaient songé à exploiter les bonnes relations de Chanel avec Churchill, qu’elle était censée rencontrer à Madrid (ce qui ne put avoir lieu).

Hal Vaughan et, à sa suite, Rhonda Garelick donnent de nombreux éléments d’information permettant de prendre la mesure de la proximité de Coco Chanel avec les forces allemandes. Durant toute l’Occupation, elle fut auto­risée à continuer à vivre à l’hôtel Ritz, où elle était installée, au milieu du gratin de l’état-major allemand et de quelques collaborateurs de haut vol. Elle y menait grand train au moment où la plus grande partie de la population française se battait quotidiennement contre les pénuries. Deux épisodes sont particulièrement déplaisants. Sans états d’âme, Chanel a semble-t-il accepté de profiter du pillage des biens juifs. Elle a également cherché à mettre à profit les lois antijuives pour reprendre le contrôle de la société Les Parfums Chanel. Sans succès, parce que les frères Wertheimer avaient pris leurs précautions en utilisant comme prête-nom un homme d’affaires français qui avait travaillé avec Hermann Goering : « Pour le dire simplement, ironise Garelick, les Wertheimer sauvèrent la société des mains des nazis en payant un collaborateur français. »

Arrêtée à la Libération, Coco Chanel fut immédiatement relâchée, sur intervention de Churchill, semble-t-il, agissant par amitié mais aussi pour éviter qu’elle ne révèle ce qu’elle savait des relations du duc et de la duchesse de Windsor avec le régime nazi. Elle s’établit en Suisse, où, dans la compagnie régulière de Dinklage, elle vécut de son capital et des revenus que lui procuraient les ventes du Chanel N° 5.

En 1954, après dix ans d’exil doré et quinze ans d’absence de la scène de la mode, elle décida de reprendre le travail : parce que l’inactivité lui pesait, qu’il fallait relancer les ventes du Chanel N° 5, en baisse, et qu’elle était enragée de voir la mode parisienne dominée par des couturiers masculins comme Dior, ­Cardin et Balmain, adeptes du style chargé et décoratif qu’elle avait combattu toute sa vie. À 71 ans, Chanel commença une nouvelle carrière.

La première collection présentée rue Cambon ne suscita guère d’enthousiasme. Pour l’essentiel, elle consistait en des variations sur ses thèmes les plus classiques. Or la haute couture était revenue à une esthétique ornementale soulignant de manière très marquée les formes du corps féminin. Chez Chanel, « pas de poitrine, pas de taille, pas de hanches », se lamentait le chroniqueur de L’Aurore. Il en fallait ­davantage pour faire renoncer Coco, qui s’obstina, avec raison. Dédaigné par la France, son style emballa le public américain, sensibilisé par les magazines Life, Time, Vogue et Harper’s Bazaar.

Le succès de Chanel aux États-Unis ouvrit une période prestigieuse. Complété par un chapeau assorti, les célèbres sandales beiges à bout noir qui raccourcissent le pied et allongent la jambe, une blouse légère, le sac en cuir matelassé à chaîne dorée et un collier de plusieurs rangs de perles ou de pierres colorées, le fameux tailleur en tweed à jupe droite et jaquette gansée à quatre poches (4) devint l’uniforme de la femme moderne distinguée alliant, dit l’historienne de la mode Anne Hollander, « simplicité, confort et classe avec une touche de luxe sexy et barbare ». Chanel habilla, à l’écran ou à la ville, Delphine Seyrig, Jeanne Moreau, Romy Schneider, Elizabeth Taylor, Grace ­Kelly, Brigitte Bardot, Jacqueline Kennedy, Claude Pompidou et bien d’autres célé­brités. Horst P. Horst et Cecil Beaton vinrent la photographier rue Cambon, où ses collections étaient présentées par un bataillon de jeunes beautés souvent issues de la bonne ­société. Beaucoup ressemblaient physiquement à Coco, et certaines, comme Marie-Hélène ­Arnaud, devinrent des amies suffisamment proches pour raviver les rumeurs persistantes d’un goût de Chanel pour les femmes.

La dernière partie de sa vie personnelle fut moins heureuse. Son caractère naturellement peu amène se durcit encore. L’évolution de la mode l’exaspérait et elle ne tarissait pas de sarcasmes au sujet de la minijupe, à ses yeux l’apothéose du mauvais goût, parce que le genou est une articulation le plus souvent vilaine qu’il ne convient pas d’exhiber. Beaucoup de ses amis et de ses amants ayant disparu, elle se retrouva confrontée à la solitude. Elle se réfugia dans le travail, imposant à ses collaborateurs un rythme épuisant. « À mesure que le monde de ses amis et de ses intimes se rétrécissait, note ­Rhonda Garelick, elle donnait l’impression d’imposer à ceux qui l’entouraient des exigences de plus en plus fortes et de devenir de plus en plus dominatrice. Sans personne pour la contrôler, elle se transforma en une caricature d’elle-même, physiquement et émotionnellement. » Toujours mince et souple pour son âge, elle avait néanmoins les mains déformées par l’arthrose. Pour masquer les ravages du vieillissement sur son visage, elle se maquillait de ­manière de plus en plus outrancière. Encore ­capable de faire tomber sous son charme des hommes bien plus jeunes qu’elle, elle était trop réaliste et avait trop de fierté pour s’illu­sionner : « Un homme vieux ? Quelle horreur ! Un homme jeune ? Quelle honte ! » Elle finit tout de même par nouer une relation d’amitié amoureuse avec son majordome, à qui elle proposa même de l’épouser (il déclina).

 

Un empire et une légende

Le tableau de ses dernières années est poignant. Terrifiée à l’idée de se ­retrouver seule dans sa chambre du Ritz, elle retenait ses amis pour d’interminables conversations, les noyant dans un flot ininterrompu de paroles. Pour lutter contre l’insomnie, elle s’administrait depuis de longues années des piqûres d’un hypnotique à base de morphine. En raison des crises de somnambulisme dont elle souffrait de plus en plus fréquemment, elle demanda à être attachée la nuit à son lit. Elle mourut à 87 ans, un dimanche soir, pensant aller travailler le lendemain matin.

La maison Chanel sombra durant plusieurs années dans une confortable torpeur, continuant à engranger d’énormes profits sans que ses produits suscitent beaucoup d’excitation. Pour ­redonner à la marque l’élan de la jeunesse, Pierre Wertheimer engagea en 1983 comme directeur artistique le flamboyant Karl Lagerfeld, qui travaillait alors pour Patou, Fendi et Chloé. La décision surprit : si quelqu’un semblait naturellement taillé pour cette fonction, c’était plutôt Yves Saint-Laurent, que Chanel avait occasionnellement présenté comme son héritier légitime. Mais elle s’avéra la bonne. Depuis des années, Lagerfeld s’intéressait à Chanel et son œuvre lui était familière. En ressuscitant certains aspects de son travail moins connus comme ses robes de soirée des années 1920 et 1930, et combinant de manière inventive, souvent irrévérencieuse il est vrai, la simplicité de ses créations traditionnelles et des éléments d’une modernité agressive, il réussit à ­refaire de chacune des collections ­Chanel un événement.

Lagerfeld dessine en détail tous ses modèles, tandis que Chanel confectionnait ses vêtements directement sur des mannequins vivants, coupant avec férocité, arrachant vigoureusement des emmanchures, fixant les éléments retaillés avec des épingles, sans pitié pour les jeunes femmes qu’elle obligeait à demeurer debout durant de longues heures et à effectuer divers mouvements de la vie courante, pour vérifier que leur tenue tombait de façon impeccable dans toutes les circonstances. Mais, entre les caractères des deux créateurs, il ne manque pas de points communs : une forte propension à travailler de manière frénétique et à vivre dans le présent, l’horreur du laisser-aller et de la maladie, le refus de vieillir et de penser à la mort, la tendance à falsifier le passé et à se construire un personnage, l’habitude de parler sans arrêt et le goût des mots d’esprit méchants.

Chanel, dit très bien la biographe Anka Muhlstein, a créé « un empire et une légende ». Près d’un demi-siècle après sa disparition, l’empire est plus puissant que jamais. Chanel, c’est aujourd’hui une multinationale du luxe exploitant des centaines de boutiques à travers le monde, réalisant un chiffre d’affaires ­annuel avoisinant les 6 milliards d’euros et un résultat net supérieur à 1 milliard d’euros (5). Toutes les trente secondes, dit-on, un flacon de Chanel N° 5 se vend quelque part sur la planète. Quant à la légende, elle est soigneusement entretenue et plus vivante que jamais.

 

Chez Chanel, le culte de la fondatrice est de rigueur. L’histoire de la vie de Coco, à tout le moins une version approuvée de celle-ci, et celle de ses plus célèbres créations sont enseignées au personnel et utilisées à des fins promotionnelles. Aux innombrables biographies sont venus s’ajouter plusieurs films, dont certains publicitaires, racontant différents épisodes de sa vie.

Chanel était une personne compliquée et contradictoire. Une femme qui ne ­savait compter que sur ses doigts et a vendu sans regrets son entreprise, mais qui était dotée d’un instinct redoutable en affaires. Une championne de l’émancipation des femmes qui a fait sa carrière en s’appuyant sur les hommes, recherchait constamment des compagnons en mesure de la protéger et déclarait emphatiquement : « La fonction d’une femme est d’être aimée […] une femme qui n’est pas aimée n’est pas une femme. » Une opportuniste, avide comme peuvent l’être ceux qui voient dans l’enrichissement une forme de revanche sur la pauvreté, capable pourtant d’incroyables gestes de générosité, essentiellement, il est vrai, à l’égard des artistes et de ses amis (6), et de son propre aveu pour s’attacher la recon­naissance de ceux qu’elle obligeait. Une femme séduisante, drôle et fascinante mais égocentrique, péremptoire et tyran­nique, qui se décrivait avec lucidité comme « une personne odieuse ».

Les propos d’elle rapportés par Paul Morand, Marcel Haedrich, Claude ­Delay et Lilou Marquand constituent un curieux mélange de balivernes sur son enfance, de confidences touchantes, de remarques provocatrices, d’observations justes, de jugements pénétrants, de banalités, de brillants paradoxes et de mots cruels. Chanel avait une propension naturelle à dire du mal des gens, notamment à s’en prendre à leur physique, qu’elle avait développée dans la société de son amie et sans doute amante occasionnelle Misia Sert et qui n’épargnait pas ses proches. Sa verve féroce s’exerçait de façon privilégiée aux dépens des autres couturiers. À l’entendre, Poiret « costumait » les femmes, Schiaparelli les « déguisait », Dior les « tapissait ». À l’époque de sa longue liaison tourmentée avec le poète Pierre Reverdy, et avec l’aide de celui-ci, elle avait publié un recueil de maximes. Mais c’est lorsqu’elle renonçait à donner une forme littéraire à ses idées pour s’exprimer de façon naturelle et spontanée qu’elle était le plus éloquente. C’était notamment le cas lorsqu’elle parlait de son métier : « Toute l’articulation du corps est dans le dos ; tous les gestes partent du dos […] un vêtement doit être ajusté quand on est immobile, et trop grand quand on bouge. Il ne faut pas craindre les plis : un pli est toujours beau s’il est utile. »

Bien qu’entourée d’artistes, Coco Chanel a toujours vigoureuse­ment soutenu le caractère arti­sanal de son activité : « La mode n’est pas un art, c’est un métier. » D’un bout à l’autre, son travail est resté gouverné par un principe fondamental, qui explique largement son succès : « Une mode qui ne descend pas dans la rue n’est pas une mode. » Contrairement à beaucoup d’autres couturiers, elle ne détestait pas être copiée, mais voyait au contraire dans l’imitation une forme de reconnaissance et une preuve de réussite. Produit de son époque, grâce à sa capacité à en saisir l’esprit, elle a en retour contribué à donner son visage au monde dans lequel elle vivait. Si tant de livres ont été publiés sur elle, ce n’est pas seulement parce que sa vie a été exceptionnellement romanesque. C’est aussi en raison des liens multiples, complexes et puissants qui unissent sa personnalité, son histoire, son talent, ses créations, l’époque dans laquelle elle a vécu, son image et sa légende.

 

— Cet article a été écrit pour Books par Michel André. Né et vivant en Belgique, ce philosophe de formation a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Il a publié en 2008 Le Cinquantième Parallèle. Petit essai sur les choses de l’esprit (L’Harmattan).

Tous migrants

Salué par The New York Times comme « l’un des écrivains les plus doués de sa génération » après la parution de son best-seller L’Intégriste malgré lui (Livre de poche, 2014), Mohsin Hamid suscite toujours un vif intérêt des lecteurs, notamment dans son pays natal, le Pakistan, où il a été accueilli en vedette au festival littéraire de Lahore. Son nouveau roman, Exit West, traite d’un « sujet brûlant pour les décennies à venir », à savoir les migrations, lit-on dans le quotidien pakistanais anglophone Dawn : Hamid « nous entraîne vers un avenir imaginé avec audace ». Dans un pays non identifié qui sombre dans la guerre civile, « la rumeur se répand que des portes secrètes peuvent apparaître n’importe où et transporter par magie dans divers endroits du monde développé ». Saeed et Nadia, qui viennent de se rencontrer, tentent leur chance. Leur ­périple suscite l’émotion, appré­cie le critique pakistanais, « car, lorsque nous émigrons, nous arrachons de nos vies ceux que nous laissons derrière nous ». Dans cette fiction, commente The New York Times, « les migrations sont devenues la norme », et ce n’est pas forcément une catastrophe. Ironie de l’histoire, les Occidentaux se voient renvoyés au passage à un statut d’« indigènes ».

Machines à sous et tubes à essais

Las Vegas n’est peut-être pas le premier endroit auquel on penserait pour une rencontre de chercheurs. C’est pourtant là que la Fédération des sociétés américaines de biologie expérimentale tient son congrès cette année [1988]. À la ­réflexion, cependant, il me paraît judicieux que des scientifiques se réunissent dans une ville qui symbolise le hasard et la chance qu’il apporte parfois.

La vision de tables de jeu, de roulettes et de bandits manchots m’a rappelé l’auto­biographie du prix Nobel de médecine Salvador E. Luria, A Slot ­Machine, a Broken Test Tube. Luria raconte une soirée dansante organisée à l’université de l’Indiana en 1943. Au country club où se tenait le bal, il ­observa un collègue jouer à une machine à sous. « N’étant pas joueur moi-même, je le taquinais sur les pertes inévitables qu’il allait essuyer, quand soudain il toucha le jackpot, environ 3 dollars en pièces de monnaie. Il me jeta un regard sombre et s’en alla. Je me mis à réfléchir à la numérologie des machines à sous ; ce faisant, il m’apparut qu’il y avait des similitudes entre les machines à sous et les mutations bactériennes ».

L’analogie entre les machines à sous et les mutations bactériennes donna à Luria l’idée d’une expérience simple, qui lui permit de prouver que les bactéries résistantes naissent de mutations spontanées et non d’une réaction à un bactériophage.

Le hasard, et bien sûr un esprit bien préparé et sensible, avait mis Luria sur la piste d’une découverte majeure en génétique. Cette histoire entre en ­résonance avec la rencontre à Las Vegas, mais, en réalité, des centaines de récits de découverte évoquent le rôle important joué par le hasard et la sérendipité. On les trouve habituellement dans les biographies et les autobiographies, où il n’est pas rare de lire des déclarations du genre : « Il se trouve que… Par une heureuse coïncidence… J’ai eu la chance de rencontrer… » La rubrique « Citation Classics » que l’on peut lire chaque semaine dans la revue Current Contents est un forum où les témoignages sur le rôle du hasard dans la découverte sont bienvenus et même encouragés (1). Et, de temps à autre, paraît un livre sur le sujet, comme celui de Gilbert Shapiro, « Un squelette dans la chambre noire : études sur la sérendipité dans la science » (2). Mais, quand il s’agit de publier une découverte dans une revue scientifique, les chercheurs sont dissuadés de mentionner ce que certains scientifiques et éditeurs de revue présentent comme des « anecdotes » ou des « considérations générales ».

 

Un autre Nobel, sir Alan L. Hodgkin, a rendu compte dans un livre des publications, personnes et événements qui ont inspiré ses recherches sur les cellules nerveuses entre 1934 et 1952, et aussi de la part de ses résultats obtenus en programmant son travail et de la part attribuable au hasard. Il explique pourquoi il a jugé nécessaire d’ajouter un appendice à sa collection d’articles scientifiques : « J’ai le sentiment qu’à la lecture des publications scientifiques on a l’impression qu’on est arrivé directement au résultat, ce qui ne correspond pas du tout à la façon dont les choses se passent dans la réalité. Quand ils rédigent leurs articles, les auteurs sont incités à êtres logiques et, même quand ils souhaitent admettre que telle expérience a été menée pour une raison tout à fait farfelue, ils ne sont pas encouragés à ­encombrer la littérature savante avec des souvenirs personnels incongrus. Mais à la longue je me suis senti coupable d’occulter la part que le hasard a joué dans ce qui paraît aujourd’hui une progression logique. » (3) Ce même malaise conduisit un autre prix Nobel de médecine, sir ­Peter Medawar, à se demander si l’article scientifique, qui incarne une méthode inductive relevant de la fiction, n’est pas foncièrement frauduleux (4).

En dépit de ces protestations, la communauté des chercheurs a accepté la recommandation de Louis Pasteur sur la façon de rédiger les découvertes scientifiques : « Faites-les paraître inévitables. » « Les coutumes de la publication scientifique, écrit le sociologue des sciences Robert K. Merton, exigent l’emploi d’une forme passive, qui laisse penser que les idées surviennent sans l’apport du cerveau humain et que les recherches sont menées sans l’apport de la main humaine. » (5)

Mais la science est une activité éminemment humaine. Il y a un coût, sans nul doute incalculable, à gommer systématiquement le facteur humain de la littérature scientifique. Non que le format classique de la publication scientifique soit entièrement inadapté. Sa structure uniforme est bien conçue à plus d’un titre. L’historien des sciences Gerald Holton l’a qualifiée d’« immensément fonctionnelle ». Je dirais plutôt que ce format est un peu trop restrictif. Il devrait laisser un peu de place au contexte qui a donné naissance à une question puis à l’expérimentation conçue pour y répondre. Pour ceux qui s’intéressent à la compréhension du processus de découverte, à ce qui fait la créativité scientifique, voire le génie (un sujet d’intérêt pour les chercheurs en activité autant que pour les historiens et sociologues des sciences), ces exposés impeccables quoique trafiqués sont ­incomplets.

 

Il revient aux chercheurs d’évoquer dans leurs articles – et aux éditeurs de revue de l’accepter le cas échéant – la part de sérendipité que comporte une découverte scientifique. La lecture n’en serait que plus intéressante et stimu­lante. Plus important encore, savoir comment leurs collègues s’y sont pris pour régler conceptuellement leurs problèmes, même par hasard, peut aider les chercheurs à régler les leurs. L’élan créatif peut venir à tout moment, en tout lieu et partir de n’importe quoi… Même d’une machine à sous.

 

— Cet article est paru dans The Scientist en mai 1988. Il a été traduit par Nicole Mantoux.

Une crise, deux populismes

[Prix Books/Sciences Po de l’essai critique]

 

Des deux côtés de l’Atlantique, les populistes ont le vent en poupe depuis que la « Grande Récession », comme on ­appelle dans le monde anglo­phone la crise financière de 2008, a ­ébranlé l’économie mondiale. Ils se placent à la fois à la gauche et à la droite de l’échiquier politique, mais n’incarnent pas une idéologie spécifique. Leur ­logique tend à mobiliser « le peuple » contre une élite jugée figée, corrompue et responsable de l’érosion du lien représentatif avec l’électorat. À l’image de Syriza en Grèce ou du Fidesz de ­Viktor Orbán en Hongrie, certains partis popu­listes ont même réussi à s’installer au pouvoir. La victoire de Donald Trump aux États-Unis renforce la nécessité de comprendre le phénomène.

La crise économique de 2008 est-elle responsable de l’irruption de partis et mouvements populistes sur la scène poli­tique ? C’est la thèse qu’avance le journaliste et essayiste John B. Judis dans un livre au titre pour le moins accrocheur. Selon lui, la crise a considérablement transformé la scène politique en ­Europe et aux États-Unis. Les échecs du néolibéralisme et les « fausses promesses de prospérité de l’Union européenne » ont contribué à radicaliser une partie de l’électorat de plus en plus réceptive à ­l’appel du populisme.

À droite comme à gauche, les populistes se présentent comme les « catalyseurs du changement politique ». Ils formulent les craintes des citoyens ordinaires, défendent contre l’establishment les intérêts de « Henk et Ingrid », comme le dit Geert Wilders, dirigeant du Parti pour la liberté (PVV) néerlandais, ou plus généralement de la gente – c’est-à-dire « les gens », « le peuple », terme utilisé d’abord par Beppe Grillo, leader du Mouvement 5 étoiles en Italie, puis par Pablo Iglesias, fondateur de Podemos en Espagne.

Se félicitant de son usage de Twitter et de sa supposée proximité avec les internautes, Donald Trump s’est autoproclamé le « Hemingway des 140 caractères ». En janvier 2015, Pablo Iglesias et Alexis Tsipras célébraient la victoire de Syriza aux élections législatives en dansant sur une chanson de Leonard Cohen devant une foule en liesse. Tous aspirent donc à créer un lien direct avec « le peuple ».

 

Le pouvoir d’attraction du populisme

John B. Judis ne cherche pas à révolutionner les études théoriques sur le populisme. Il affiche un objectif plus ­modeste, mais non moins essentiel : ­retracer le développement historique du populisme occidental afin de mieux comprendre son pouvoir d’attraction actuel.

Reprenant une thèse classique mais non unanimement partagée, l’auteur considère les États-Unis comme le berceau du populisme : « Le populisme est une création américaine, qui s’est ­ensuite propagée en Amérique latine et en ­Europe. » (1) Il voit la première manifestation du phénomène dans la création du Parti populiste dans les années 1890. Issu d’un mouvement de révolte de paysans, ce dernier entendait corriger les failles du système capitaliste de « laisser-faire » et formulait des demandes aux antipodes de la politique traditionnelle incarnée par le Parti démocrate et le Parti républicain.

Mais, contrairement au multipartisme fréquent en Europe, le système américain a favorisé le bipartisme, ce qui ­diminuait les chances des nouveaux partis. Les deux partis dominants ont penché inéluctablement vers le centre, favorisant un consensus sur le rôle de l’État dans l’économie.

Ce sont les moments de récession économique ou de guerre qui introduisent des phases de réalignement. De nouvelles idées politiques émergent alors dans le débat public et le populisme trouve à ­s’exprimer. Témoin la campagne de réé­lec­tion de Franklin D. Roosevelt en 1936. Soumis à la pression de Huey Long, le gouverneur de la Louisiane, dont les idées progressistes étaient ­saluées par une classe moyenne redoutant de se voir ­déclassée, Roosevelt dut revoir son discours. Il s’ingénia tout au long de sa campagne à défendre les intérêts de « l’homme moyen » (the average man) contre les « royalistes économiques ».

Judis montre que la rhétorique populiste de George Wallace, gouverneur de l’Alabama dans les années 1960, a jeté les bases de ce qui constituerait par la suite la remise en cause par Donald Trump de « l’orthodoxie libérale ». Wallace n’a pas uniquement lutté de façon véhémente contre le mouvement des droits civiques, il a brandi ses prises de position racistes comme une forme de défense de l’Américain moyen contre la « tyrannie des ­bureaucrates de Washington ». En 1967, le sociologue Donald Warren intro­duisait le concept de « middle American ­radicals » et présentait une typologie des sympathisants de Wallace : ce groupe ­politique n’était identifiable ni par le clivage droite-gauche, ni par la distinction entre libéraux et conservateurs, mais plutôt par un profond sentiment d’être négligé par une classe politique favorisant à la fois les plus aisés et les plus pauvres.

Cinquante ans plus tard, les États-Unis allaient connaître la campagne présidentielle la plus marquée de réfé­rences au populisme de leur histoire. Le terme « populiste » a été utilisé de ­manière ­récurrente par les médias à partir de 2014, pour désigner les deux candidats remettant en cause le consensus néo­libéral, l’un à droite et l’autre à gauche : Donald Trump et Bernie Sanders.

En juillet 2015, la rédaction du Huffington Post à Washington communiquait sa décision de traiter la campagne de Donald Trump dans la rubrique divertissement. Des mois plus tard, ce dernier remportait primaire après primaire. Comment en est-on arrivé là ? Selon ­Judis, le mécontentement croissant d’une partie de la population dans le sillage de la « Grande Récession », laquelle s’est ajoutée à quarante ans de stagnation des revenus et à une forte progression des inégalités, explique en grande partie ce succès inattendu.

 

La prospérité d’après-guerre avait créé un terreau propice au triomphe du néolibéralisme. La dérégulation financière, l’adoption de politiques budgétaires régressives, la délocalisation d’un grand nombre d’usines et l’augmentation rapide de l’immigration illégale ont alimenté une frustration populaire que Donald Trump a exploitée. Dans son manifeste de 2011, Time to Get Tough, il accusait notamment les grandes entreprises de tirer profit des différents accords commerciaux pour délocaliser leur production et se disait fermement opposé à l’Alena (Accord de libre-échange nord-américain), jugé responsable la suppression de nombreux emplois aux États-Unis.

Avant l’avènement du phénomène Trump, l’« explosion populiste » s’était déjà manifestée avec l’apparition de mouvements moins institutionnalisés, comme le Tea Party, constitué en réaction aux dépenses publiques effectuées par l’administration Obama. Fédérant des groupes locaux, le Tea Party rejetait tant les mesures visant à sauver le secteur bancaire après la crise financière que celles qui avaient pour objectif d’instaurer un système national d’assurance-maladie. Ce qui conduit Judis à s’interroger sur le rôle de la présidence de Barack Obama dans la montée des mouvements populistes et le « virage à droite de l’électorat ».

Mais la montée d’une forme de populisme à gauche en découlerait également. Le mouvement Occupy Wall Street fut régulièrement qualifié de populiste, car opposant les citoyens ordinaires au « 1 % », à savoir l’élite des Américains les plus riches. « Nous sommes les 99 % », criaient les manifestants.

 

Ils dénonçaient notamment le manque de fermeté d’Obama face aux abus du capitalisme financier et protestaient, comme le Tea Party, contre ses plans de sauvetage des banques. L’auteur soutient que le radicalisme d’Occupy Wall Street est par la suite réapparu sous une forme plus organisée avec la candidature de Bernie Sanders aux primaires démocrates.

 

bernis sanders

 

Les populistes peuvent-ils gouverner de façon effective, une fois le pouvoir conquis ?

Concernant l’Europe, Judis engage une analyse fouillée des conséquences du revirement économique qui a suivi les Trente Glorieuses, période de croissance économique durant laquelle tous les grands partis étaient favorables à l’immigration. Marquées par la stagflation, les années 1970 voient la montée du populisme euro­péen, qui s’accompagne d’une remise en cause à la fois de l’État-­providence et de l’immigration. C’est le début d’une nouvelle ère. Les restrictions salariales introduites par le Premier ­ministre travailliste James Callaghan en septembre 1978 au Royaume-Uni et le « tournant de la rigueur » de François Mitterrand en mars 1983 sonnent le glas du consensus keynésien. C’est à cette époque que les partis populistes prennent leur essor, souvent issus de mouvements plus ­anciens mais hostiles notamment à l’impôt sur le revenu, comme le Parti du progrès au Danemark, créé en 1972.

L’influence de ces partis est restée limitée jusqu’au début des années 1990 puis a été dopée par la progression des taux d’immigration, le ralentissement durable de l’économie, le déclin des partis communistes (accéléré par l’effondrement du bloc soviétique), l’élargissement de l’Europe et l’extension de ses pouvoirs bureaucratiques. Après quoi, à la fin des années 2000, la conjonction des attaques terroristes, de la récession et de la crise financière a porté le mouvement à son paroxysme. Le Danemark, l’Autriche, les Pays-Bas, la France et le Royaume-Uni, pour ne citer que les pays abordés de ­façon exhaustive par l’auteur, ont vu leur paysage politique se transformer avec la percée de partis populistes se présentant comme la solution face à la supposée défer­lante de l’immigration. Tous se mobilisent contre l’élite dirigeante : ­aucune de ses composantes n’est ménagée, des partis traditionnels domestiques à la technocratie bruxelloise.

Certains, à l’instar du UKIP au Royaume-Uni (fondé en 1993), ont en outre tiré parti de facteurs domestiques : les tensions au sein du Parti conservateur entre une minorité profondément eurosceptique et le Premier ministre David Cameron ont conduit ce dernier à convoquer un référendum sur le maintien du pays au sein de l’Union européenne.

Les pays directement touchés par la crise de la dette souveraine ont pour leur part connu un essor du populisme de gauche. Les plans d’aide aux pays en difficulté mis en place par la Troïka en échange de l’adoption de mesures d’austérité ont eu pour conséquence politique l’irruption de partis populistes contestant la légitimité de ces accords et condamnant le manque de fermeté des élites en place. La rhétorique populiste de ces partis a instauré une dichotomie morale entre leurs peuples respectifs et l’Union européenne.

En Grèce, le parti Syriza, fondé en 2004 sous la forme d’une coalition, ­bascule clairement dans le populisme en 2012. Lors de son fameux discours électoral de juin, son dirigeant, Alexis Tsipras, ne mentionne pas moins de 51 fois « le peuple ». En Espagne, le professeur de sciences politiques Pablo Iglesias annonce la création d’un nouveau parti en janvier 2014. S’inspirant de la « vague rose » en Amérique latine, notamment de l’expérience Chávez (2), mais aussi de la pensée postmarxiste d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe (3), Podemos se présente comme une force politique capable de capturer l’énergie des Indignés, qui avaient manifesté trois ans auparavant contre les mesures d’austérité de José Luis Rodríguez Zapatero.

Dans ces deux pays, la crise de la dette souveraine a pointé des disparités trop souvent ignorées par les États les plus puissants de la zone euro. Longtemps considérée par les dirigeants grecs et espa­gnols comme une « bénédiction abso­lue », la participation à la zone euro se trouva soudain mise en cause en profondeur, ce qui généra une véritable crise existentielle, questionnant la viabilité du projet européen.

Comme d’autres analystes, Judis invite à réfléchir sur la nature du populisme. Employé sans précaution dans le langage courant, le terme résiste aux tentatives de définition. Il ne désigne pas une catégorie aux caractéristiques claires. Présent à gauche et à droite de l’échiquier politique, le populisme relève plus d’une logique politique que d’une idéologie.

Pour tenter de mettre de l’ordre dans cette complexité, l’auteur marque une distinction de nature théorique entre le populisme de gauche et le populisme de droite. Le premier est « dyadique », en ce sens qu’il n’oppose pour l’essentiel que deux catégories, le peuple et l’élite. Le second est « triadique » en ce que l’élite, l’establishment, est de surcroît accusée de défendre un groupe tiers (communément les étrangers, qui ne sont pas « le peuple »).

L’auteur aborde trop brièvement la question du populisme au pouvoir. Les populistes n’étant autorisés à exister poli­tiquement que par leur contestation du pouvoir en place, peuvent-ils gouverner de façon effective, une fois le pouvoir conquis ? L’attrait des populistes semble s’évaporer une fois que leur parti cesse d’être un parti de protestation. Lorsqu’en juillet 2015 Alexis Tsipras se résignait à accepter les conditions de la Troïka, il pouvait sembler réduire Syriza à un ­parti ordinaire ayant approuvé un plan de sauvetage qualifié par l’économiste Paul Krugman de « folie », répétant les actions de ses prédécesseurs du parti conservateur Nouvelle Démocratie puis du parti socialiste Pasok. Quand, le 23 juin 2016, les Britanniques décident de pousser la porte de sortie de l’Union européenne, la raison d’être du Ukip se dissipe : sans une sérieuse redéfinition de ses principes directeurs, le parti de Nigel Farage risquait d’être relégué à un rôle marginal. Mais, dans ses chapitres consacrés à l’Europe, Judis passe sous silence l’expérience populiste en Hongrie. Or, comme l’a fait valoir l’universitaire allemand Jan Werner-Müller dans un ­essai remarquable, l’installation de Viktor Orbán au pouvoir en 2010 a démontré que les populistes peuvent, non seulement atteindre le pouvoir, mais le conserver – et donc surmonter leur crise d’identité (4).

 

À la fin de son livre, le journaliste américain interroge les liens entre populisme et fascisme. Mais ne vous y trompez pas : si le populisme est parfois considéré comme un danger pour la démocratie, il n’est pas pour autant synonyme de fascisme. En dépit de certaines similitudes – le rôle d’un leader charismatique, la désignation de boucs émissaires -, le populisme opère la plupart du temps dans le cadre de la démocratie représentative, et, contrairement au fascisme, exprime plutôt un repli sur soi qu’une ambition hégémonique.

Le populisme a une vertu, soutient ­Judis : il tire la sonnette d’alarme en mettant l’accent sur des problèmes minimisés par les partis traditionnels. Ses prédictions pour l’avenir sont pessimistes : « Les pressions engendrées par les partis populistes de gauche et de droite vont augmenter et pourraient atteindre le point où différents pays, à l’instar du Royaume-Uni, décideraient de se ruer vers la sortie de l’Union euro­péenne. » En même temps, à mesure que s’éloignent le souvenir de la « Grande ­Récession » et celui des réfugiés arrivant en masse en Europe, les pressions propices à l’expansion du populisme pourraient s’atténuer.

 

— Manuela Latchoumaya est étudiante à l’Institut d’études politiques de Paris. Cet article lui a valu de recevoir le prix Books/Sciences Po
de l’essai critique 2017.

Quand Dieu joue aux dés

L’homme sur qui c’est tombé a 47 ans. Je ne saurais dire à quoi il ressemble. Il est allongé sur la table d’opération, un tuyau dans la bouche, le corps et le visage recouverts. Son crâne a été fixé dans une armature de métal ; la peau de ce crâne a été découpée et rabattue vers le haut, formant comme une bouche sanglante. Puis la plaque osseuse a été retirée et le cerveau est maintenant à l’air libre.

Derrière la table d’opération, le neurochirurgien Oliver Heese, médecin-chef à la clinique Helios de Schwerin. Blouse verte, dans les mains des instruments qui ressemblent à des aiguilles, Heese regarde à travers un microscope suspendu au plafond dans le lobe temporal de son patient. Ce jour-là, j’ai le droit de regarder aussi.

Je vois quelque chose de très abstrait qui m’évoque une mine. Une gigantesque cavité éclairée dans la nuit. La structure la plus complexe de l’Univers. Cent milliards de neurones, autant qu’il y a d’étoiles dans la Voie lactée. La surface bat et clignote : ce sont les veines. Cela s’enfonce de façon abrupte dans les profondeurs, centimètre après centimètre. Heese y creuse avec son instrument, car cette masse matérielle nommée cerveau, source des pensées et des sentiments, s’attaque parfois à elle-même. Cela ­s’appelle une tumeur cérébrale.

La tumeur qu’il veut retirer est ­vitreuse et charnue, murmure Heese. Il ne peut suivre que son instinct tant elle est mêlée au cerveau. La tumeur est le cerveau. Il l’a produite comme d’autres cerveaux accouchent de la théorie de la relativité, de La Flûte enchantée ou des plans d’un Boeing 747. Peu importe la quantité de tissus que retranche Heese, à la fin l’ennemi va gagner. Personne ne survit à une tumeur maligne du cerveau.

Tandis que j’observe comment le neurochirurgien creuse, couche après couche, un trou que le cancer va remplir de nouveau, je ne peux m’empêcher de songer à ce qu’il m’a raconté sur ce type de tumeurs. On les appelle glioblastomes, et elles touchent chaque année 5 personnes sur 100 000. Les dispositions génétiques ne jouent aucun rôle, un nombre incalculable d’études n’a pas réussi à mettre au jour un quelconque facteur environnemental. Le glioblastome se moque de la quantité de viande que vous consommez, de la fréquence de vos expositions au soleil, des poisons que vous respirez. Il y a des tumeurs du cerveau parce qu’il y a des cerveaux. À un moment donné ça dérape. Une muta­tion maligne et le cancer est là. « C’est ce que j’aime avec cette tumeur : face à elle, on est tous égaux », confie Oliver Heese. Un multimillionnaire a exactement autant de chances d’en mourir que le clochard ivrogne que j’aperçois le matin en allant au travail.

 

Quand Heese entonne, dans son ­bureau de médecin-chef, le ­fameux «J’ai-une-mauvaise-nouvelle-à-vous-­annoncer », il tient à insister sur le rôle du hasard. Il a même inventé un concept, « le numéro gagnant négatif ». L’espoir de Heese, lorsqu’il explique à ses ­patients qu’ils n’ont tout bonnement pas de chance, est qu’ils ne se torturent pas avec la question du pourquoi. Mais, il le sait, dans l’immense majorité des cas, cet espoir est vain.

Frank Becker. L’homme dont j’ai ­observé l’intérieur du crâne a un nom et il a un visage, très sympathique et intel­ligent. Il est ingénieur mécanicien. À la force du poignet, il a réussi à devenir planificateur en chef dans une entreprise de roues dentées du ­Brandebourg. Il y a cinq ans, il a fait la connaissance de sa Heike. Début 2015, ils ont commencé à se construire une maison, un nid pour leur amour, avec du marbre, un plancher chauffant. La date du déménagement était déjà prévue : vers Noël. Mais, par un après-­midi ­ensoleillé de juillet, la première ­migraine l’a ­assailli et maintenant ­Becker se trouve dans une chambre d’hôpital, il se déplace en fauteuil roulant, porte un jogging, et le carrousel des hypothèses tourne dans sa tête en refusant de le laisser tranquille. Il n’a jamais fumé, jamais beaucoup bu, il a toujours été en bonne santé. Y ­aurait-il de mauvais gènes dans sa famille ? Qu’en est-il des addi­tifs alimentaires ? Des pesticides ? Des ampoules au ­mercure ? Où se trouve la ­centrale nucléaire la plus proche ?

« Pour moi, c’est lié à l’environnement », estime Heike. « On se fait chacun son idée, juge pour sa part Frank Becker. Les ondes du portable. J’ai trop utilisé mon vieux télé­phone portable au travail. Je pourrais accepter le téléphone portable. Mais le simple hasard, ce serait plus difficile. »

Frank et Heike sont des personnes intelligentes, ils ne refoulent rien, ils ont conscience du trou noir qui s’ouvre ­devant eux. Ils ont soif d’explications, ils veulent comprendre pourquoi la vie leur a réservé cette horreur. Certes, Oliver Heese leur propose une explication : le hasard. Le pur et simple hasard. Qui, d’une façon ou d’une autre, leur semble une offense. Qui sonne faux.

Dans le foyer de la clinique de Schwerin, il y a un tableau où quelqu’un a consigné les naissances du jour : Anastasia 4 h 05, Chlara 4 h 36… Le ­célèbre psychologue Daniel Kahnemann s’est peut-être retrouvé un jour devant ce genre de tableau. Dans son ouvrage ­Système 1, système 2, une sorte de bible de la psychologie sociale, Kahneman s’appuie sur l’exemple des nouveau-nés pour montrer à quel point l’être humain a du mal à comprendre le hasard (1).

 

Cela ne peut pas être un hasard !

Prenons six nourrissons qui viennent au monde les uns après les autres, explique Kahneman. Ne considérons que leur sexe, G pour les garçons, F pour les filles. Chaque bébé est bien entendu indépendant du suivant et c’est donc le hasard qui détermine leur succession. Voici deux ordres possibles :
F-F-F-F-F-F
G-F-G-G-F-G

Ces deux ordres sont-ils aussi vraisemblables l’un que l’autre ? La plupart des gens répondent à cette question par la négative. Ils voient dans la succession de six filles quelque chose de particulier. Et, pourtant, la probabilité que la première succession se produise n’est pas moindre que la succession numéro deux. Elle est strictement identique.

L’ être humain souffre d’un préjugé. Il croit savoir à quoi devrait ressembler le hasard et a du mal à comprendre que des processus nés du hasard puissent aussi produire des structures qui contredisent ses attentes. Steve Jobs, le cofondateur d’Apple, a raconté un jour une histoire à ce propos. À sa sortie, l’iPod intégrait la fonction « shuffle » qui permettait d’enchaîner des chansons au hasard. Avec ce slogan : Life is random, la vie est aléatoire. Les clients ne tardèrent pas à se plaindre d’avoir entendu deux fois la même chanson à la suite ou des morceaux du même artiste. Ça ne pouvait pas être dû au hasard !

Et pourtant ça l’était. Simplement ça n’en avait pas l’air. Apple repro­gramma donc la fonction pour qu’elle soit « moins déterminée par le hasard tout en donnant l’impression de l’être davantage », comme Steve Jobs l’avoua par la suite.

Inconsciemment, je suis à la recherche de relations de cause à effet. Je me jette sur tout ce que je crois pouvoir élucider. J’imagine des structures au sein de processus chaotiques. Je vois à la télévision une équipe de football perdre trois fois consécutives par pur manque de chance et je crois les journalistes sportifs quand ils remettent l’entraîneur en question. Je traite mon rhume avec des cachets de vitamine C, et, dès que je vais mieux, je sais à quoi c’est dû. Je crois donc péné­trer le sens des choses. Je vois des chaînes causales – si A, alors B, alors C – ou bien une instance qui provoque ceci ou cela. Six filles de suite, ça doit cacher quelque chose !

Alexander Horn est constamment tenu d’essayer de comprendre pourquoi une personne a agi de telle façon plutôt que de telle autre. J’ai eu une idée de l’effort que cela coûte de ne pas reléguer le hasard au rôle de simple bruit de fond lorsque je lui ai rendu visite dans son bureau de Munich. À 43 ans, Horn, un homme au dos très droit et aux yeux clairs, dirige depuis bientôt deux décennies la section dédiée au profilage criminel de la police bavaroise. Il a conseillé les enquêteurs dans le cadre de centaines de meurtres. C’est quelqu’un de très ­lucide, une obligation pour lui.

Un monde régi par le hasard ? « Impensable », affirme le personnage de Sherlock Holmes dans la nouvelle La Boîte en carton. « Il faut toujours tenir compte du hasard », réplique Alexander Horn dans son bureau. Il y a quelques années, à Hambourg, un enfant de 5 ans est mort dans une cage d’esca­lier après avoir reçu des coups de pied à la tête. L’appartement où ­habitait la victime se trouvait juste au-dessus du lieu du crime. La police en était sûre : le père, un alcoolique colérique, avait tué le petit garçon. Mais ce n’était pas le cas. Le coupable était un déséquilibré qui s’était aven­turé dans la cage d’escalier et avait aperçu un enfant qui dévalait les marches en courant, droit sur lui. L’homme avait fait une crise de ­démence. Le hasard, rien que le hasard.

Horn travaille avec quatre autres ­spécialistes qui, comme lui, ­remettent sans cesse en question leurs hypothèses. S’appuyer sur ces piliers que sont la méthodologie, l’expertise et la vraisemblance, tout en gardant en tête que tout pourrait aussi être autre que ce qu’on imagine, voilà comment il ­décrit le travail de la plus ancienne équipe de profilage allemande.

Même pour l’affaire qui l’a occupé plus longtemps qu’aucune autre, il était confronté à cette question : hasard ou pas ? Qu’est-ce que je vois – des événements qui sont aussi peu liés les uns aux autres que les naissances de bébés dans un hôpital ? Ou quelque chose qui renvoie à une cause commune ?

 

Dans le nord de l’Allemagne, en l’espace de neuf ans, trois jeunes garçons avaient disparu, l’un d’un inter­nat, l’autre d’un terrain de camping, le troisième d’un centre d’accueil pour classes vertes. Les cadavres des deux premiers furent découverts enterrés dans des dunes, celui du troisième dans des buissons. Les enquêteurs de Basse-Saxe demandèrent de l’aide à Horn et, à l’issue d’un débat qui dura de 8 heures du matin à minuit, le groupe qu’il dirigeait arriva à la conclusion qu’il fallait rechercher un tueur en série. L’enquête dura dix ans, et elle n’aurait peut-être jamais abouti si, à un moment donné, un employé d’usine qui travaillait de nuit n’avait pas allumé la télévision pendant sa pause, précisément au moment où l’émission « Meurtres non résolus » était rediffusée. Il vit une photo de l’une des victimes et crut se souvenir : c’était le jeune garçon que, neuf ans plus tôt, il avait aperçu avec un inconnu dans une Opel Omega.

La police identifia 7 000 propriétaires d’Opel Omega, mais pouvait-elle ­enquêter sur chacun d’entre eux ? Horn décida de s’adresser à nouveau au ­public. Le soir de la conférence de presse, à 22 h 28, arriva le mail d’un autre ­témoin – pour l’Opel il ne pouvait pas dire, mais il se souvenait tout d’un coup d’un animateur un peu bizarre lors d’une excursion, seize ans plus tôt… Ce courriel mit les enquêteurs sur la piste du meurtrier, le tristement célèbre « homme au masque ».

C’était effectivement un tueur en ­s­érie. Simplement, l’« homme au masque » n’avait jamais conduit d’Opel Omega. C’est par pur hasard que les enquêteurs se sont retrouvés sur la bonne piste. Un faux souvenir a mis en branle une chaîne d’événements qui les a menés au but.

Hasard et structure : ce fut un eurêka dans l’histoire de la pensée quand on comprit qu’ils étaient liés l’un à l’autre. Cela se produisit au xviiie siècle. C’est à cette époque que des savants commencèrent à observer des personnes jouer à des jeux de hasard. Ce qui frappait nos savants, c’est ce qui se passait lorsqu’une pièce de monnaie était lancée plusieurs fois de suite : la fréquence à laquelle elle retombait sur pile ou face n’était plus ­arbitraire. Plus on lançait la pièce, plus on se rapprochait d’une proportion parfaite 50/50 entre pile et face.

Des événements, fortuits quand on les considère séparément, obéissent, pris dans un ensemble, à des règles. J’ai lu que cette découverte rendait possible tout ce qui a aujourd’hui à voir d’une façon ou d’une autre avec les statistiques. Mais, honnêtement, je dois avouer que j’ai du mal à bien le comprendre. Il serait plus simple que le hasard n’ait que l’apparence du hasard et que les structures ne doivent rien à la contingence. Que l’un soit lié à l’autre, une tête froide comme celle d’Alexander Horn peut sans doute s’en accommoder. La mienne moins.

 

Si, par extraordinaire, 83 garçons viennent au monde à la suite dans une clinique, ne peut-on tout de même être à peu près certain que le 84e bébé sera une fille ? Non. Chaque résultat particulier n’est pas lié au précédent et demeure fortuit. Simplement, à chaque répétition, la chance augmente qu’à la fin l’ensemble présente une répartition de 50/50. Je ne semble pas être le seul à devoir faire des efforts pour saisir cela. Il y a des joueurs de roulette qui croient devoir tout miser sur le rouge si le noir est tombé dix fois de suite. Ils devraient garder à l’esprit que la découverte de nos savants porte le nom de « loi des grands nombres » (2). Ce n ’est pas pour rien : il ne suffit pas de lancer une pièce quelques dizaines de fois, il faut le faire des milliers de fois pour se rapprocher des 50/50.

Au XVIIIe siècle, époque optimiste s’il en fut, lorsque les savants arrachèrent cette loi au hasard, tout sembla soudain possible. Il suffisait d’étudier suffisamment le monde, d’appréhender jusque dans les moindres détails « les mouvements des grands corps célestes et du plus infime atome » et on aurait réglé son compte au hasard. Car, pour ces savants, celui-ci n’existe pas. Ce n’est qu’un mot pour désigner ce que personne n’a encore compris. C’est, pour reprendre une image formulée avant eux par le philosophe Spinoza, l’« asile de l’ignorance ».

asile spinoza

 

Cette histoire de message radio, c’est Jörg Kujack qui me l’a racontée. Il est commandant de bord à la Lufthansa. Il a 59 ans, une voix d’animateur radio et cette sérénité des pilotes d’avion qui vous apaise immédiatement. Il transporte les gens autour du monde, au Cap, à Hongkong, à Vancouver. Je l’ai rencontré dans sa ville natale de Baden-Baden. Nous avons parlé de crashs toute une soirée. Kujack parle volontiers de catastrophes aériennes, et il est volubile. Cela a pris du temps, mais au bout d’un moment, cela m’a apaisé.

 

« Par accident »

Le point de départ : « Tu voles par une nuit d’encre, sans visibilité, à 1 000 km/h. Il fait – 60° C à l’extérieur et tu es assis sur 100 000 litres de kérosène. Dans ces conditions, tu n’as vraiment pas envie que le hasard croise ta route. » Ce n’est pas pour rien qu’en français on dit « par accident » quand survient quelque chose d’imprévu.

La Lufthansa veut naturellement éviter l’accident et elle se trouve confrontée à deux problèmes. Tout d’abord, sa flotte effectue environ 1 800 vols par jour. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, elle défie le hasard et, à un moment donné, elle le sait pertinemment, le hasard va la surprendre. L’incident, sans parler de ce qu’on appelle la « perte totale », reste ­extrêmement rare, ce qui crée des difficultés méthodologiques. L’un des collègues de Kujack l’exprime ainsi : « Tant que nous ne nous écrasons pas, nous ne pouvons pas évaluer notre niveau de sécurité. » La compagnie étudie chaque toussotement de réacteur, compte chaque impact d’oiseau, étudie les crashs des autres compagnies.

Kujack me raconte l’accident le plus effrayant de toute l’histoire de l’aviation civile, celui du 27 mars 1977 à Tenerife. Deux Boeing 747, l’un de la compagnie néerlandaise KLM, l’autre de la PanAmerican, attendent l’un derrière l’autre au bout de la piste de décollage. Tous deux ont été détournés ici à cause d’une alerte à la bombe à l’aéroport de Las Palmas, sur l’île de la Grande Cana­rie. Brouillard épais, beaucoup de trafic, tous veulent vite partir. La tour de contrôle fait rouler l’avion néerlandais jusqu’à l’autre extrémité de la piste, et, là, le 747 fait demi-tour, prêt au décollage. Les Américains roulent eux aussi sur la piste, on leur a dit de prendre la bretelle 3, mais, à cause du brouillard, ils ne trouvent pas la sortie et continuent à rouler en direction du Boeing de KLM. La tour de contrôle explique aux pilotes néerlandais le cap qu’ils doivent prendre après le décollage, et le mot take-off est prononcé. Le ­pilote l’entend, pense qu’il peut s’envoler et accélère. Le 747 gagne de la vitesse, il fonce pile sur l’autre 747. À ce moment là encore, la chaîne d’événements aurait peut-être pu être interrompue, tous les protagonistes, le pilote néerlandais, le pilote américain et l’homme de la tour de contrôle désirent se parler. Mais ils parlent tous en même temps, à 17 heures, 6 minutes, 19 secondes et 39 centièmes, les messages radio se bloquent les uns les autres, les pilotes n’entendent plus qu’un bourdonnement et l’accident suit son cours : 583 morts.

Aujourd’hui, le terme take-off ne peut plus être prononcé que lorsqu’il s’agit vraiment d’une autorisation de décollage. Lorsque Kujack roule sur la piste, la tour de contrôle ne lui demande donc pas : « Are you ready for take-off ? », mais : « Are you ready for departure ?» Parce que take-off évoque l’idée que la voie est libre. Il arrive cependant que, dans les systèmes complexes, une mesure contre un risque en génère de nouveaux. Après le 11-Septembre, les compagnies aériennes ont blindé la porte de la cabine de pilotage. Or, sans cette mesure, le copilote de Germanwings Andreas Lubitz n’aurait jamais pu s’enfermer, empêchant ainsi le pilote de regagner son poste (3). D’où une nouvelle consigne : lorsqu’un pilote doit s’absenter du cockpit, une hôtesse y entre. On suit cette règle, mais on ne l’aime guère. Une hôtesse folle peut tout aussi bien commettre l’irréparable.

Jörg Kujack me raconte encore une histoire qui me remue. Un de ses amis, pilote comme lui, qui l’avait convaincu il y a de nombreuses années de s’inscrire dans une école de pilotage, est mort dans un crash en Turquie. À l’enterrement, la veuve a remis à Kujack l’étiquette que le défunt accrochait à son bagage. Aujour­d’hui, cette étiquette voyage avec Jörg Kujack, dans son propre bagage, au Cap, à Hongkong, à Vancouver. C’est un porte-bonheur. Une protection contre l’imprévisible.

Un pilote, parangon de l’action ration­nelle, qui s’autorise un dernier reste de pensée magique. Un homme atteint d’une tumeur qui a besoin d’un coupable, d’un adversaire donc, même s’il ne s’agit que d’un téléphone portable… De telles histoires ne sont pas pour surprendre le sociologue Hartmut Rosa. À l’université d’Iéna, où il enseigne, il a fait venir des gens tout ce qu’il y a de plus normal et leur a demandé de raconter leur vie. Bien souvent s’exprimait un ­besoin profond : que ce qui leur est arrivé ne soit pas le fait du hasard. Plus cruelle encore que l’expérience de regarder les rouages du hasard, il y a apparemment la crainte de ne pas comprendre son existence, explique Rosa : « On perd une jambe dans un accident et on se dit : “Il devait en être ainsi. C’était bien pour moi.” Ce motif revient sans cesse : “Le destin veut me dire quelque chose. Il pense à moi.” »

 

Et Rosa de citer une expression du philosophe Karl Jaspers, « le sens de l’englobant » [der Sinn für das Umgreifendes]. Jaspers entend par là la manière fondamentale dont l’homme entre en relation avec le monde qui l’entoure : avec des fragments qui se dérobent à toute maîtrise et à toute utilisation. Peut-être s’agissait-il déjà de combattre le hasard lorsque l’homme érigea les premières huttes pour se protéger des impon­dérables de ce monde. L’ être ­humain a construit des bateaux, des ­immeubles, des avions et il a recou­vert le monde de circuits financiers. Il planifie son avenir et souhaite tout contrôler. Dans les études des psychologues, les ­sujets croient qu’ils auraient plus de chances de gagner à la loterie s’ils étaient autorisés à effectuer le tirage eux-mêmes. L’ être humain est décidément un drôle d’animal. Dans la vie, on ne peut effectuer tous les tirages au sort soi-même. C’est pourquoi, estime Hartmut Rosa, s’agite en nous « ce besoin de lancer un appel au monde – et d’obtenir une ­réponse ». Ne serait-ce que sous la forme d’un en-cas ou d’un parapluie rouge.

Un dimanche matin, il y a quelques ­semaines, l’une de mes connaissances, Eva, 27 ans, prend le train à Rome. Elle ne va pas bien. « J’ai franchement eu une année de merde », me ­confiera-t-elle plus tard. Eva est allemande, elle prépare une thèse de philosophie politique en Italie. Au printemps 2016, elle a vécu une rupture difficile et elle est rentrée chez elle, en Allemagne. La voilà de retour à Rome pour une conférence. Ce matin-là, elle a décidé d’aller visiter un monastère qui se trouve sur une montagne en dehors de la ville. L’occasion de faire une belle randonnée, pense-t-elle.

Eva vient d’une famille ouverte sur le monde et tolérante, dans laquelle la foi joue un grand rôle. Elle-même se décrit comme athée, mais une athée en quête de quelque chose.

Mince, se dit Eva dans le train. Elle a oublié son argent chez elle. Elle a faim et, la veille, elle a forcé sur la boisson. Elle décide de faire demi-tour. Elle descend, se rend sur le quai d’en face parce que le train en sens inverse arrive – et là, sur un banc, il y a un sachet avec un sandwich à l’intérieur. Qui a bien pu l’oublier ici ? Elle change de nouveau de quai et continue son trajet initial tout en mangeant le sandwich.

Tandis qu’elle approche de la montagne, il se met à pleuvoir des cordes. Eva regarde par la fenêtre, le monde est noyé sous les eaux, le monastère se cache derrière les nuages. Pas l’idéal pour une randonnée, se dit Eva – quand elle aperçoit un parapluie rouge, abandonné dans le compartiment vide. Une instance mystérieuse veut qu’elle fasse l’ascension de cette montagne. Le train s’arrête. Eva s’empare du parapluie et marche.

 

Et si un autre spermatozoïde avait atteint son but ?

Au cours de cette matinée bien peu ­radieuse, elle passe beaucoup de temps dans le monastère. Quelque chose se dénoue en elle, elle se sent prise dans l’« englobant ». Pour la première fois depuis dix ans, elle prie. Allume trois cierges. Et, à la fin, elle rentre de cette escapade avec le souvenir de ce sentiment de sérénité, un véritable cadeau du destin, qui ne la quitte plus depuis. Eva l’appelle « un soupçon de paix au milieu de cette guerre qui fait rage en moi ».

Le physicien quantique Anton Zeilinger rappelle l’existence du « hasard objectif », le fait que, dans le monde de l’« infiniment petit », certains événements sont tout bonnement imprévisibles. « Je dis toujours aux théologiens : même le bon Dieu n’en connaît pas les causes, il ne peut pas les connaître. »

Franz Neyer, professeur de psychologie, indique qu’on ne saurait expliquer la personnalité d’un adulte à partir d’influences stables, comme le comportement des parents auquel un individu a été exposé dans son enfance. Des modifications ­dynamiques intervenues au cours de la vie seraient tout aussi déterminantes pour la formation de la personnalité : une maladie à un mauvais moment, l’amour au premier regard. À peu près la moitié des couples possibles, explique Neyer, sont condamnés d’emblée, pour cause d’incompatibilité sociale ou de personnalité. La personne à qui, parmi les 50  % restants, on va donner son cœur reste imprédictible. Du pur hasard donc. Du point de vue des spécialistes, la phrase « Nous étions faits l’un pour l’autre » n’est rien d’autre qu’une invocation illusoire du destin. (Mais une invocation très saine pour la pérennité du couple.)

L’historien et ancien journaliste de Die Zeit Volker Ullrich, auteur d’une biographie d’Hitler, nous donne lui ­aussi à réfléchir quand il écrit : « Le hasard a joué un grand rôle dans la vie ­d’Hitler. (4)» Munich, 9 novembre 1923 : Hitler tente un putsch. Vers midi, les ­nazis se dirigent, bras dessus, bras dessous, vers l’Odeonsplatz. Là, des coups de feu reten­tissent dans la rue. La personne qui défile à côté d’Hitler, à moins de 50 centimètres de lui, s’effondre sur le sol, morte. Hitler est indemne.

Le soir du 8 novembre 1939, l’homme qui a précipité l’Europe dans la guerre prononce, comme chaque année, un discours pour commémorer ce putsch manqué. Cette fois, il est censé mourir. Le menuisier et grand résistant allemand Georg Elser s’est introduit des dizaines de fois dans la Bürgerbraukeller [la brasserie d’où le putsch de 1923 est parti et où Hitler tient chaque année son discours], il a évidé un pilier et y a placé une bombe. Elser sait qu’Hitler parle chaque année de 20 h 30 à 22 heures, il programme donc la détonation pour 21 h 20. Mais, ce jour-là, un brouillard épais recouvre la ville. Contrairement à son habitude, Hitler ne rentre pas à Berlin en avion, il prend un train qui part à 21 h 31. Lorsque explose la bombe qui, selon toute probabilité, l’aurait tué, il est déjà sur le chemin de la gare. Joseph Goebbels écrit dans son journal : « Il est sous la protection du Tout-Puissant. Il ne mourra pas avant d’avoir accompli sa mission. » Comme plus tard, après l’attentat manqué du 20 juillet 1944, les nazis voient la « Providence » à l’œuvre. Non, aucun hasard là-dessous. Tout sauf ça. Il ne pouvait en être autrement.

Cette réaction traduit l’aspiration profonde de l’être humain à donner après coup un sens aux événements. Le hasard exige de penser au conditionnel : que se serait-il passé si… Or nous préférons penser de façon plus confortable. Nous regardons en arrière, voyons une série de points le long de la route que nous avons prise, ou que l’histoire a prise, et nous élaborons à partir de là un récit relativement cohérent.

cygnes noirs

La plus grande histoire que je puisse me raconter consiste à me dire que tout a eu lieu pour que je puisse être précisément qui je suis. Malheureusement, cette histoire ne correspond pas à la réalité. Je ne veux pas admettre qu’il puisse y avoir un monde dans lequel je n’existe pas. Pourtant un tel monde n’est pas difficile à concevoir. Il suffit d’examiner les méandres de son histoire familiale. Si Georg Elser avait éliminé Hitler, peut-être que les Allemands n’auraient pas attaqué la France, le 9 juin 1940. Le premier mari de ma grand-mère ne serait pas tombé en Champagne et elle n’aurait pas épousé mon grand-père. La chaîne de dominos au bout de laquelle je me trouve aurait été interrompue. Tant de minuscules tournants, tant d’infléchissements du destin. De génération en génération, ils s’accumulent au point de donner le vertige.

Et puis il y a le moment de la conception. Un ovule, 400 millions de spermatozoïdes. Je me suis toujours dit que tous ces spermatozoïdes étaient identiques, mais c’est faux. Les informations génétiques divergent d’un spermatozoïde à l’autre. Quatre cents millions de possibilités. Si, pendant ce centième de seconde décisif, un autre spermatozoïde avait atteint son but, je serais une personne différente. Le hasard n’est pas une chose qui m’assaille de l’extérieur, comme un accident ou un parapluie oublié dans un coin. Il est au fondement de mon existence.

La nuit est froide et claire, paisible ­aussi. Un homme court dans la forêt, une petite lampe de poche éclaire son chemin bordé d’arbres noirs. L’homme s’immobilise, indique sans un mot un point devant lui. Les contours d’un ­bâtiment arrondi. Un grondement brise le silence, le toit du bâtiment s’ouvre, une fente de lumière apparaît et je ­reconnais un gigantesque télescope. Il regarde vers le ciel. Je reste immobile et dirige moi aussi mon regard vers le haut. Les Thuringiens savaient ce qu’ils faisaient lorsqu’ils ont bâti leur observatoire astronomique au sommet d’une colline isolée, au-dessus de la Saale. La nuit y scintille en toute quiétude.

Avant qu’Eike Guenther et moi nous mettions en route, j’ai passé l‘après-­midi chez lui et son collègue astronome. Il n’y a quasiment que des hommes qui ­occupent les bâtiments fonctionnels non loin de la coupole. Ils portent des pull-overs rayés et des sandales, et ils passent la tête dans le bureau du voisin pour ­sortir des phrases comme : « Demain, tu t’occupes de ma jeune étoile géante ? » Peut-être est-ce le calme qui règne sur cette montagne magique ou l’immensité des espaces qu’on parcourt ici quotidiennement. En tout cas, les conversations vont tout de suite à l’essentiel.

 

Ici comme dans d’autres observatoires du monde entier, les scientifiques évoluent à la frontière du mesurable, ils recherchent des planètes semblables à la Terre. Si semblables que la vie pourrait y exister. Hartmut Rosa, le sociologue qui enseigne à Iéna, dans la vallée non loin, dirait : ils lancent un appel à l’Univers et attendent une réponse.

Eike Guenther ouvre la porte de l’observatoire. Il pénètre dans une pièce ­située sous la coupole meublée de tables en bois qui remontent à l’époque de la RDA et d’une machine à café qui est là pour aider à lutter contre le sommeil. Et, évidemment, des écrans d’ordinateur. Un collègue plus âgé est de service cette nuit-là, déjà assis à son poste. De nouveau, un grondement, au-dessus de nous le télescope se braque vers un minuscule segment du ciel, et alors une image ­apparaît sur l’écran devant nous. Des points. Des petits points partout. Je ne pourrais en distinguer aucun à l’œil nu, ni depuis la forêt en bas ni a fortiori dans une ville. Mais les points sont pourtant là. Certaines personnes regardent le ciel et y voient un lion ou une balance. Moi, ce que je contemple, c’est quelque chose qui me rappelle la structure à l’intérieur de la tête de Frank Becker, le patient atteint d’une tumeur au cerveau. Des cellules dans un cerveau. Liées entre elles. Produisant les choses les plus étranges.

Les astronomes le reconnaissent, il a fallu qu’un nombre incalculable d’éléments soient réunis à l’origine sur la Terre pour qu’un processus puisse s’y enclencher qui a abouti à l’apparition de la vie. La vie. Un astronome a dit un jour : la chance qu’elle apparaisse était aussi grande que celle qu’un typhon s’abatte sur un tas de ferraille et que les morceaux virevoltants finissent par former un Boeing 747. Peut-être est-ce arrivé une seconde fois quelque part dans les profondeurs cachées derrière les points sur l’écran. Récemment, lors d’un congrès, les chercheurs de planètes ont voté : les quatre cinquièmes sont d’avis que la vie peut exister ailleurs. Mais sans doute uniquement sous la forme d’orga­nismes unicellulaires. Qu’à partir de tels produits élémentaires de la vie se développe automatiquement quelque chose qui ressemble à l’homme, aucun des chercheurs qui s’occupent de ces questions n’y croit.

 

Jadis, à l’école, nos manuels de biologie proposaient cette représentation de l’évolution : d’abord un singe, qui ensuite se redresse, dont la tête devient moins anguleuse. Puis la créature perd son épais pelage, se redresse encore et, à la fin, on y arrive : un homme comme vous et moi. Cette représentation des choses suggère qu’on peut comparer Homo sapiens à un iPhone. A l’iPhone 4 a succédé l’iPhone 5, aux fonctions améliorées, puis l’iPhone 6, encore amélioré, et enfin l’iPhone 7…

Une visite au biologiste Johannes ­Vogel, directeur du Musée d’histoire naturelle de Berlin, m’a convaincu que ce n’est pas si simple. Vogel, qui a épousé – pur hasard – une arrière-­arrière-petite-fille de Charles Darwin, m’a beaucoup parlé des voies tortueuses de l’évolution, qui n’ont pu être que contingentes. Puis il m’a conduit dans une salle gigantesque, a allumé la lumière et je me suis retrouvé devant un tyrannosaure. Je me suis senti tout petit. Vogel pointait l’énorme squelette du doigt : « Si un astéroïde n’avait pas frappé la Terre et ne l’avait pas ­exterminé, c’est lui qui régnerait sans doute encore aujourd’hui. Et non pas nous, les mammifères. »

Aucun vainqueur ne croit au hasard, écrit Nietzsche. Est-ce nécessairement toujours vrai ? À l’issue de mes recherches, je me représente notre Terre, la vie qui s’y est développée et nous-mêmes, ce battement de paupière dans l’éternité, comme le résultat d’une chance incroyable à la loterie. Partout dans l’Univers, on jette des dés, des milliards d’années durant, en des milliards de lieux, sans cesse. Une fois au moins, l’improbable a eu lieu. J’ai lu que les gens qui expliquent leur réussite sociale – carrière, argent, ce genre de choses – par le hasard plutôt que par leur propre mérite sont plus heureux et dépensent davantage pour les bonnes œuvres. Cela aussi m’a encouragé à considérer en fin de compte le rôle englobant du hasard comme une bénédiction.

Et ceci enfin : même Frank Becker, l’homme à la tumeur du cerveau, n’a pas été uniquement un perdant à la loterie de la vie. Le meilleur ordinateur du monde n’aurait pu prédire ce qui s’est produit dans la petite ville de Pritzwalk, dans le Brandebourg, il y a six ans, lors du réveillon du Nouvel An.

Heike Fuchs et une amie voulaient au départ rester chez elles, mais elles sont finalement allées à la brasserie Alte ­Mälzerei. Elles y ont dansé. Frank ­Becker avait réservé une table avec un ami. Aujourd’hui, il prétend que ce fut un coup de foudre. A l’époque, il se ­disait : pour le Nouvel An, on peut être ­audacieux. « Tu danses ? » Ils ont ­dansé toute la soirée, et la nouvelle ­année était déjà bien entamée lorsqu’il lui a ­demandé s’il pouvait la raccompagner chez elle. Elle a pris peur et elle est ­repartie seule.

Mais elle ne cessait de penser à lui. Par le plus grand des hasards, la nièce de Heike Fuchs travaillait dans la même entreprise que Frank. Cette nièce lui a laissé le numéro de sa tante sur son ­bureau. Le 8 avril 2011, ils se sont revus. L’un comme l’autre étaient seuls depuis longtemps. Depuis ce soir-là, ils ne le sont plus.
Lui : « Je ne veux pas être une ­personne dont il faut s’occuper sans arrêt. »
Elle : « Mais, mon chéri, tu l’es déjà. »
Elle le soutient quand il souhaite faire quelques pas et il lui caresse le dos quand la nuit elle pleure dans leur lit, angoissée par ce qui va se passer. Début décembre, elle se rendait chaque jour à l’hôpital. Après l’opération au cours de laquelle j’ai regardé à l’intérieur du cerveau de Frank Becker, les infirmières ont ­annoncé à Heike, une fois qu’il s’est réveillé : pas de séquelles neurologiques, tout va bien pour le moment, vous pouvez aller le voir en toute sérénité, une jolie surprise vous attend. Elle a pénétré dans sa chambre. Il y était allongé, il l’a reconnue et lui a dit : « Ma chérie, ­marions-nous. »

 

— Cet article est paru dans Die Zeit le 29 décembre 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Un thriller cosmique

Texte «Le monde n’est pas un ensemble de choses, mais un ensemble d’événements », écrit le physicien Carlo Rovelli dans son dernier ouvrage, L’ordine del tempo. Dans le précédent, Sept brèves leçons de physique, qui a connu un succès international, l’auteur « nous guidait à travers le cosmos, de la relativité à la mécanique quantique », rappelle Luca Fraioli, journaliste scientifique et diplômé d’astro­physique, dans le quotidien La Repubblica. Avec ce nouvel opus, également best-seller (d’après la librairie Feltrinelli de Vérone, notamment), Rovelli se lance cette fois « dans un voyage qui commence en nous et se termine en nous, pour percer le plus grand des mystères : qu’est-ce que le temps ? ». Le chercheur en physique quantique du XXIe siècle rend hommage au penseur présocratique Anaximandre : « Les choses se transforment, l’une devient l’autre, et c’est l’ordre du temps qui en est la cause. » Plus près de nous, il n’oublie pas non plus de citer Une brève histoire du temps, de son collègue Stephen Hawking. Sans doute conscient des difficultés que présente la lecture de Hawking, Carlo Rovelli « évite les formules ­mathématiques », souligne le chroniqueur de La Repubblica. Il ne fait d’exception que pour la deuxième loi de thermodynamique sur l’entro­pie de l’Univers (en ­vertu de laquelle, par exemple, la chaleur passe des corps chauds aux corps froids et non l’inverse) : « C’est la seule équation de la physique fondamentale qui fait la différence entre le passé et l’avenir », explique le physicien. À cette exception près, « la distinction entre le passé, le présent et l’avenir est devenue flottante, indéterminée » depuis Einstein.

Abscons, austère ? Pas de quoi rebuter les lecteurs, visiblement : « Le temps n’existe pas, et c’est le nouveau thriller », ­annonce triomphalement le quotidien ­régional Umbria ­libera. Car ­Rovelli « parle à l’esprit du lecteur sans jamais oublier son cœur », applaudit de son côté le quotidien Corriere della sera. « Le temps n’existe que dans notre esprit, sous forme de ­mémoire et d’anticipation », suggère le scientifique, qui joue sur plusieurs registres : dans son livre, la physique quantique ­côtoie « la philosophie, la poésie, la musique et même l’autobiographie », apprécie le critique d’Il Sole 24 ore. Les succès de librairie du chercheur italien, actuellement en poste au Centre de physique théorique de ­Luminy, à Marseille, témoignent aussi de l’engouement du public transalpin pour la science, et pour la physique quantique en particulier. C’est un domaine d’excellence (méconnu) du pays de Galilée : près de Pise, en Toscane, a été installé un gigantesque détecteur d’ondes gravitationnelles.

La guerre sans fin du Bastar

«La première victime d’une guerre, c’est la vérité », ­aurait dit le sénateur américain Hiram Johnson. Dans tous les conflits, des guerres médiques dans lesquelles s’illustra Leonidas aux batailles mythiques du Mahabharata, de la Première Guerre mondiale aux accrochages frontaliers de l’Inde contemporaine avec ses voisins chinois et pakistanais, les citoyens ordinaires se voient imposer une certaine vérité.

Dans le nouveau livre de l’anthropologue Nandini Sundar, The Burning Forest, plusieurs vérités coexistent. À la page 305, l’auteure propose même une variante de la célèbre maxime de Hiram Johnson : « La vérité, quelle qu’elle soit, est un sujet de guerre. »

Mais que se passe-t-il donc au Bastar, au beau milieu de ce vaste corridor de l’Inde centrale ? Qu’en est-il exactement de ce mouvement maoïste ? Est-ce un soulèvement populaire, une manifestation de colère à l’égard de ­décennies d’injustice, de mauvaise gestion et d’abandon des pouvoirs publics ? Ce soulèvement a-t-il mal tourné ? Est-ce du terrorisme ? Une résistance héroïque contre un État autoritaire qui piétine les droits de la population ? Ou bien une défense héroïque de la République indienne contre des insurgés félons ?

Depuis que je m’intéresse à ce sujet, j’ai entendu toutes ces versions, ces « vérités concurrentes ». Mais, quelle que soit la vérité, une chose est sûre : ce qui se passe au Bastar est une guerre civile dans tous les sens du terme, une guerre civile qui dure depuis au moins trente ans et qui ronge l’Inde de l’intérieur. Les massacres, les haines, les divisions, les mensonges, les revendications concurrentes, les atrocités, les armes, les voyous : tout cela se déroule actuellement au Bastar, au moment même où vous lisez ces lignes. Il convient de le souligner car, pour beaucoup d’entre nous, il est trop facile d’oublier que le conflit fait rage, et ce depuis la moitié de l’histoire de l’Inde indépendante. Il est trop facile aussi de fermer les yeux sur la brutalité de la guerre, la détresse et les effusions de sang qui sont le lot quotidien de dizaines de milliers de nos compatriotes.

The Burning Forest ne nous épargne rien de cette brutalité. On y trouve des témoignages des exactions commises dans l’État du Chhattisgarh par la ­police nationale, par la milice Salwa Judum, de triste réputation, et aussi par les insurgés maoïstes. Nandini Sundar ne s’attache pas uniquement à passer en revue les atrocités, elle en décrit aussi les tenants et les aboutissants. Car la guerre ne se limite pas à la souffrance et à la mort, elle fait également intervenir les modes de fonctionnement complexes des administrations, des forces armées, des mouvements politiques et des sociétés qui en forment l’échafaudage.

 

carte inde

 

Nandini Sundar est parvenue à une connaissance intime du district de Bastar au terme de nombreuses années de recherche anthropologique. En préparant sa thèse, elle a « découvert la complexité de la vie politique rurale ». Comme beaucoup d’autres en ont fait l’expérience avant elle, ce type de recherche amène inévitablement à prendre conscience des manquements des pouvoirs publics et revient de fait à prendre position. Nandini Sundar rend certes compte dans son ouvrage des crimes commis par les maoïstes. Mais, aux yeux de la police et du pouvoir poli­tique, elle est aussi au nombre des requé­rants qui, en 2011, ont obtenu que la Cour suprême prononce la dissolution de la Salwa Judum. (La milice a ensuite été reconstituée sous une autre forme.) Et, pour les esprits manichéens, si l’on est hostile à la Judum au point de saisir la justice pour demander sa dissolution, c’est qu’on est forcément du côté des maoïstes. Tel est le prix que Sundar doit payer pour son travail.

Dès la première page de son livre, l’auteure rappelle que les maoïstes se sont implantés dans le district de Bastar au début des années 1980 en « aidant les villageois à résister à « une admi­nistration tyrannique et mesquine ». Comme elle le souligne, l’histoire de l’insurrection maoïste en Inde doit inclure « le combat désespéré des ­dalits [intouchables] du ­Bihar pour leurs ­salaires et leur ­dignité face aux propriétaires terriens issus des hautes castes » et « le sort tragique du peuple kondh de l’État de l’Odisha [ex-Orissa, dans l’est de l’Inde], dont les manifestations parfaitement ­légales pour faire valoir ses droits sur ses propres terres ont été réprimées par les pouvoirs publics, qui y voyaient de l’agitation maoïste ». On pourrait même faire remon­ter cette histoire à 1967, « année où un petit village du Bengale-­Occidental, Naxalbari, est devenu synonyme d’espoir » – l’espoir qu’un mouvement né à cet endroit d’une révolte paysanne puisse en finir une bonne fois pour toutes avec l’indifférence et l’iniquité de l’État indien. Les maoïstes [aussi appelés « naxalites », en référence au village où est né leur mouvement] étaient porteurs d’une promesse d’égalité et de justice pour tous dans ces régions et, peut-être à terme, dans le pays tout entier.

Mais, en faisant miroiter cette utopie aux habitants du Bastar, les maoïstes se sont inévitablement heurtés à la puissance de l’État. « S’ensuivent des années de combats sporadiques, écrit Sundar, et, en 2005, le gouvernement indien lance des opérations destinées à reprendre le contrôle de la zone. » Cela passe par la création de la Salwa Judum (expression qui, dans la langue du peuple kondh, signifie littéralement « traque purificatrice », explique Nandini Sundar), une milice d’autodéfense composée de jeunes à peine formés, armée et financée par l’État du Chhattisgarh pour combattre les maoïstes. La Salwa Judum, les efforts pour la combattre devant les tribunaux ou sur le terrain et les effets de cet affrontement sur le district de Bastar sont les axes qui structurent le livre de Nandini Sundar et la guerre en cours dans cette région.

 

Prenons par exemple les innombrables récits d’actes de violence perpétrés dans plusieurs villages du canton de Konta, dans le sud du Bastar. Les faits mentionnés sont extraits des témoignages livrés en juin 2007 par des villageois.

À plusieurs reprises, les miliciens de la Salwa Judum ont attaqué ces villages sous prétexte qu’ils soutenaient les maoïstes. Au cours d’un assaut, ils ont « tué à coups de hache » un vieil homme qui tentait de s’enfuir. Ils ont ordonné à un homme de conduire toute la volaille du village à la rivière, où ils l’ont poignardé avant de s’enfuir avec les volatiles. Les hommes de la Judum ont « tué une petite fille de 6 ans et jeté son corps dans l’étang ». Lors d’une attaque, quelques habitants sont parvenus à fuir, mais ceux qui en étaient incapables, « surtout les vieillards et les malades », ont été tués et parfois brûlés vifs. Ailleurs, « la Judum a incendié 24 maisons » ; « une fillette de 3 ans et un bébé de 2 mois ont péri, faute d’avoir pu être évacués » ; de surcroît, les miliciens ont « poussé une femme dans les flammes ».

Ce ne sont là que quelques exemples tirés de ces témoignages. Mais, comme le découvre l’anthropologue, la violence est parfois trop atroce pour pouvoir en témoigner. « Quatre-vingt-trois habitants du village de Maraipalli ont terminé une lettre tragique en ces termes : “Nous voudrions en dire et en écrire beaucoup plus, mais nos stylos n’y parviennent pas. Nous terminons ce compte rendu en vous priant de bien vouloir comprendre nos problèmes.” » Sachant ce qui s’est passé dans un seul canton, essayer de se représenter le conflit à l’échelle du Bastar tout entier devient proprement terrifiant.

 

Raconter l’histoire de cette guerre n’est pas chose facile. Nandini Sundar relate certes les atrocités, mais elle évoque aussi les « manifestations locales dont les participants sont tués ou arrêtés (par exemple, lors de la manifestation de Soliwada, en juin 2009) ». Elle montre également que les policiers accusés, le cas échéant, de meurtres « se vengent sur les familles des victimes, puis imputent ces meurtres aux naxalites ». Tels sont les ressorts du conflit, ses soubassements profonds dont les nombreuses ramifications doivent aussi être portées au grand jour.

L’auteure n’hésite pas non plus à faire état des meurtres perpétrés par les maoïstes. Son ouvrage relate méthodiquement leurs exactions et leur plongée dans le chaos. En septembre 2005, par exemple, les maoïstes ont tué les deux leaders de la communauté villa­geoise de Patnad, « ainsi que deux garçons du Maharashtra membres de la Judum ». En avril 2006, ils ont organisé un jan adalat (tribunal populaire) dans le village de Manikonta, à l’issue duquel « 13 personnes ont été exécutées ». Un jeune garçon, témoin de la scène, a expliqué à l’auteure que les victimes avaient été battues à mort lors de ce simulacre de procès. (Ailleurs, Sundar évoque la brutalité de ces « passages à tabac par les maoïstes » : « Parfois, lui ont expliqué les villageois, le conjoint et les enfants de l’accusé(e) sont contraints de participer au tabassage, ou au moins d’y assister. ») Trois mois après les meurtres de Manikonta, poursuit l’auteure, dans le cadre d’une stratégie visant à « libérer » les camps de la Salwa Judum, « les maoïstes font une descente dans le camp d’Errabor. Mais la libération tourne mal : un incendie se déclare, faisant 32 morts, « dont un enfant en bas âge ».

En avril 2010, les maoïstes tendent une embuscade et tuent 76 agents des forces de sécurité entre les villages de Mukram et de Tadmetla. En mai 2013, sur les contreforts du parc national de Kanger Ghati, les maoïstes tendent un guet-apens à un convoi d’élus ­locaux du parti du Congrès [au pouvoir à l’époque] de retour d’un meeting ; 27 d’entre eux trouvent la mort au cours de l’opération, dont le dirigeant local du Congrès, Mahendra Karma. Ces deux derniers massacres ont été méticuleusement préparés et exécutés.

Les maoïstes commettent aussi nombre d’actes insensés. Ainsi, en 2015, ils « tentent d’interdire le riz distribué par les pouvoirs publics dans le cadre de l’aide alimentaire au motif qu’il ­serait porteur d’étranges maladies ». En 2013, ils tuent un journaliste qui, ironie du sort, a été auparavant « arrêté par la police au motif de ses liens avec les maoïstes ».

Cette énumération sordide montre combien les maoïstes se sont éloignés de leurs idéaux de départ, quand ils incar­naient encore pour beaucoup de gens l’espoir de jours meilleurs. Comme l’écrit Sundar, les maoïstes sont « aveuglés par leurs certitudes ». Un tel aveuglement les mène à commettre et à justifier exactement le même type de crimes que ceux dont ils ont toujours accusé les pouvoirs publics.

 

Sundar n’est pas la première à faire état des exactions des maoïstes. Mais un livre précédent – Hello Bastar, de Rahul Pandita, paru en 2011 – s’embarrassait peu d’explications. « Après le meurtre d’un propriétaire terrien, raconte ainsi Rahul Pandita dans un passage assez ­représentatif de son ouvrage, un grand réservoir d’eau situé dans son domaine est occupé par les troupes maoïstes ­locales. » Vraisemblablement, ce sont les mêmes hommes qui ont tué le propriétaire… Mais pourquoi l’ont-ils tué ? Pandita n’en dit rien, s’attendant apparemment à ce que le lecteur glisse distraitement sur ce meurtre.

Et dans Jangalnama, son implacable récit de voyage au cœur du Bastar, le journaliste pendjabi Satnam (décédé en 2016) exprime purement et simplement son mépris envers la classe moyenne ­urbaine et les élites qui osent critiquer les maoïstes : d’après lui, de telles critiques répandent « la saleté et la boue ». Mais, trop souvent, ce parti pris transforme une enquête journalistique par ailleurs estimable en une diatribe anti-élites, au détriment de sa puissance narrative.

Nandini Sundar, elle, ne compte en aucune façon sur la distraction du lecteur. De surcroît, alors même qu’elle ­assume pleinement son engagement et sa colère face à tout ce qu’elle a pu obser­ver, elle évite les diatribes. Écrit avec minutie et rigueur, son livre n’en est que plus crédible.

 

— Cet article est paru dans le mensuel indien The Caravan en janvier 2017. Il a été traduit par Ève Charrin.

Confessions d’un toqué de montres

Début 2016, j’ai un mauvais pressentiment. Le temps est détraqué. Il y a des semaines qui filent comme des jours, d’autres qui s’étirent comme des mois, et les mois se fondent les uns dans les autres, trois par trois – janfévmars – ou se disloquent comme autant de micro-­États à calendrier grégorien. Fév. Ri. Er. Le monde ne tourne pas rond.

Un jour de février, je prends le ­métro. Cela m’arrive rarement. Depuis que j’ai eu 40 ans, ma claustrophobie s’est aggra­vée. Il y a quelques années, je suis resté coincé pendant une heure dans un ascen­seur avec un type qui pesait 160 kilos et ses deux chariots à provisions pleins à ras bord de sachets de Tostitos et de bouteilles de Canada Dry – une expérience à la fois terrifiante et solitaire. L’ascenseur avait tout bonnement lâché. Et si une rame de métro refusait elle aussi de bouger ? Du coup, je me suis mis à parcourir à pied soixante-dix pâtés de maisons ou à dépenser une fortune en taxis. Mais, ce jour-là, je prends la ligne N.

Quelque part entre la 49e et la 42e rue, il y a une panne de signalisation, et le métro s’arrête net. On reste immobilisés quarante minutes. Un vieux monsieur hurle sur le conducteur en ­anglais et en espagnol. Le temps et l’espace commencent à s’effondrer autour de moi. Les sièges orange se mettent à marcher les uns vers les autres. Ma respiration n’est plus du tout régulière. Ça ne va pas bien se terminer. Rien de tout ça ne va bien se terminer. On ne va jamais partir d’ici. On va rester coincés sous terre. Le reste de ma vie va se passer ici même. Je me dirige vers la cabine argentée du conducteur. Il est en train d’expliquer calmement au passager en furie quelles sont ses attributions en tant qu’agent du métro new-yorkais.

« Monsieur, je lui dis, j’ai l’impression que je vais mourir.
— City Hall, City Hall. On a un passager malade, annonce-t-il dans la radio. Je répète : un passager malade. Pouvez-vous envoyer une rame de ­secours ? »

Une rame de secours ! J’ai passé ma vie à en attendre une. Émoustillés à l’idée que quelqu’un souffre encore plus qu’eux, les autres passagers se sont déplacés vers ma partie du wagon pour me prodiguer des conseils et se précipitent sur moi, ce qui me fait paniquer encore plus. Il y a un homme particulièrement insistant.

« Je suis pompier à la retraite, dit-il. J’ai fait ça pendant vingt ans, les gars. J’ai tout vu. Ce gars fait de l’hyperventi­lation. De l’hyperventilation, je vous dis. Pompier pendant vingt ans, maintenant à la retraite.
— Je vais prendre un Temesta, dis-je en extirpant un comprimé de ma poche de poitrine.
— Surtout pas ! dit le pompier à la retraite. Vous allez hyperventiler encore plus. Croyez-moi. Je sais ce que je fais. »
Une femme entre deux âges s’approche de moi. « Vous n’avez qu’à imaginer, me dit-elle avec un accent polonais, que le métro va finir par repartir. Qu’il va finir par sortir du tunnel. »

 

N’osant pas prendre le Temesta à cause du pompier à la retraite, je jette un coup d’œil à mon poignet. J’ai une nouvelle montre, la première montre mécanique que j’aie jamais possédée. Petit rappel : depuis la fin des ­années 1970, la plupart des montres ont un mouvement à quartz, alimenté par pile et extrêmement précis ; les montres mécaniques, elles, ont un ressort qui se remonte manuellement, ou bien, dans le cas des montres automatiques, par les mouvements du poignet, qui transmettent cette énergie au ressort par l’intermédiaire d’un rotor. Les montres méca­niques sont bien moins précises que les montres à quartz mais coûtent souvent beaucoup plus cher parce que leurs mécanismes sont bien plus complexes. Toutes les Rolex actuelles sont mécaniques. La différence entre le quartz et la mécanique à l’ancienne, c’est que la petite montre Winnie l’Ourson de votre enfant a des chances d’être plus précise qu’une Vacheron Constantin à calendrier perpétuel en or rose à 76 000 dollars. Un moyen facile de les distinguer est de regarder l’aiguille des secondes : sur une montre à quartz, elle avance comme au pas de l’oie, un tic-tac après l’autre ; sur une montre mécanique, l’aiguille avance de façon imparfaite mais harmonieuse autour du cadran et dans le futur.

En regardant le mouvement mécanique régulier et vieillot de l’aiguille des secondes de ma montre, je me sens sinon calme du moins prêt à affronter la suite des événements. Alors que la ­radio du conducteur crache par intermittence les promesses de la station City Hall (ma rame de secours n’est ­jamais venue) et que les passagers autour de moi ­débattent de mon sort, je me pose la question : peut-on éviter que notre monde intérieur se désintègre quand le monde extérieur tombe en miettes ? Voir passer le temps, ­seconde après ­seconde, me semble être une issue de secours, même si mon corps reste coincé dans la coque métal­lique de la rame ­malade de la ligne N. Trois secondes, inspirer ; trois secondes, expirer. La montre est une Jung­hans de fabrication allemande inspirée du design de Max Bill, un archi­tecte, plasticien et ­designer suisse influencé par le Bauhaus. Je l’ai achetée à la boutique du MoMA pour ce qui m’avait paru, aux premiers temps innocents de ma période montres, la somme astronomique de 1 000 dollars. Son ­design sommaire inspiré du principe du fonctionnalisme évoque la courtoisie au sein du chaos, une intelligence tictaquante face un nouvelle inhumanité. La rame se remet lentement en branle. La Polonaise me sourit. On bringuebale jusqu’à la station Times Square : je suis momentanément en sécurité.

 

Tous les mordus de montres ont connu un événement fondateur. Quand j’étais enfant, mon premier ami fut une montre, une Casio H-108 12 Melody Alarm. Comme son nom l’indique, cette montre numérique jouait douze mélodies, dont Santa Lucia, Joyeux anniversaire, La Marche nuptiale, Jingle Bells (que je n’écoutais que dans les toilettes de mon école hébraïque quand il n’y avait aucun autre garçon juif dans les parages), et même une chanson de ma Russie natale, Kalinka (« Petite baie rouge »), que j’écoutais à chaque heure pile pour chasser le mal du pays et la peur. Je parlais très mal l’anglais à l’époque, mais la montre avait sa propre langue, une série de couinements en langage informatique s’échappant d’un minuscule haut-parleur japonais pour former des mélodies à peu près potables. Mes parents m’avaient acheté la montre dans un grand magasin Stern’s de Queens pour 39,99 dollars, ce qui représentait une part conséquente de leur patrimoine à l’époque, et c’était de loin mon bien préféré, jusqu’à ce qu’elle attire l’œil d’une petite brute d’école hébraïque. Ma grand-mère ­déboula dans le bureau du principal et fit le meilleur usage de la centaine de mots de son vocabulaire anglais – « Méchant garçonchik prendre montre ! » – pour exiger qu’elle me soit restituée.

J’ai fini par me faire des amis humains, et ma Casio musicale a disparu pour de bon. À partir de là, mon rapport aux montres a toujours été lié aux femmes de ma vie. Au lycée, ma mère m’a acheté une Seiko à quartz dont le bracelet plaqué or m’arrachait les poils naissants du poignet et qui détonnait un peu à l’université d’Oberlin, mon étape suivante, où l’on n’ encourageait pas les camarades à posséder des objets plaqués or. Après l’université, une petite amie m’a offert une montre Diesel avec au moins six continents dessinés sur le ­cadran, pour montrer combien j’étais « un citoyen du monde », et une ­petite amie ultérieure l’a fait réparer après notre rupture – un geste d’une gentillesse inhabituelle.

Mais, à cette époque, je me considérais déjà comme un écrivain. Et, comme l’argent qu’il gagne lui assure son indé­pendance de créateur, un écrivain en met constamment de côté pour les mauvais jours. J’ai toujours essayé de garder par-devers moi de quoi couvrir au moins deux années de frais au cas où le public cesserait d’être intéressé par mon travail. Le reste, je l’ai placé dans des fonds indiciels bas de gamme. Épargner était sécurisant ; les biens matériels sans intérêt, limite mauvais goût.

Et pourtant, le 12 avril 2016, je ressors de la boutique Tourneau, sur Madison Avenue à l’angle de la 57e rue, avec une facture de 4 137,25 dollars et une ­Nomos Minimatik Champagner neuve au poignet, tandis que les vendeurs me lancent de chaleureux « Félicitations ! » en guise d’au revoir. Quand on sait ce que coûtent les montres de luxe, la somme que je viens de débourser est plutôt modeste (une Rolex d’entrée de gamme coûte environ 6 000 dollars) ; mais au regard de mes critères à moi, je viens de jeter par la fenêtre une petite part de mon indépendance – en gros l’équivalent de 4,3 jours d’écriture. Et pourtant je suis content. Cette montre est le plus bel objet que j’aie jamais vu. Après ma crise de panique dans le ­métro, j’ai éprouvé l’envie irrépressible de m’acheter une nouvelle montre d’inspiration Bauhaus, et j’ai comparé plusieurs marques. Mon choix s’est ­porté sur Nomos, une entreprise horlogère rela­tivement nouvelle qui a son siège à Glashütte, une petite localité de Saxe.

 

Une montre au bracelet en cuir véritable

Ma montre étincelle au premier soleil de printemps tandis que je descends Lexington Avenue. Je prends une photo de la Minimatik à mon poignet comme si je risquais à tout moment de devoir la rendre. Il y a toute une espèce d’aficionados qui se photographient avec leur garde-temps devant des monuments célèbres et diffusent les images sur des forums spécialisés. Vais-je devenir l’un d’entre eux ? Je m’engouffre dans un resto pakistanais pour manger une caille, mais je crains de faire gicler du gras sur mon bracelet en cuir véritable, teinture végétale. Le cadran est couleur champagne, avec un cercle orange fluo surprenant autour du sous-cadran des secondes. (« Des couleurs vives mais à dose homéopathique », lit-on sur une brochure de Nomos). Les anses (les quatre pattes qui dépassent du boîtier et relient la montre au bracelet) de la Minimatik sont contournées et féminines, de même que le verre saphir délicatement bombé – cinglant désaveu de l’esthétique « assiette de table » propre à tant de montres pour hommes. Nomos ne propose pas de lignes différentes pour les hommes et pour les femmes – leurs montres, de taille relativement réduite, conviennent aux deux sexes. Les aiguilles perlées des heures se fondent dans le cadran champagne dont elles empruntent la teinte cuivrée. La montre semble absorber et réfléchir la lumière à sa façon, en la capturant sous son saphir cintré, l’infusant d’or.

J’enlève ma montre et la retourne. Certains des modèles les plus intéressants possèdent un fond transparent qui vous permet d’en observer les rouages. Le calibre Nomos, presque entièrement constitué de centaines de minuscules pièces fabriquées en Allemagne, est une explosion de ­soleils, de vis en acier bleui et d’une petite constellation de rubis. Un minuscule balancier doré oscille d’avant en arrière, régulant le temps (imaginez le mouvement pendulaire du balancier d’une vieille horloge mais à une cadence incroyablement plus vive), et cette opération donne l’impression que la montre est un être vivant. Il n’est pas rare que certains fanas de montres désignent cette partie sous le nom de « cœur » ou même d’« âme ». La Nomos n’est pas une montre à quartz fabriquée par des robots dans une immense usine en Asie. Un Allemand ou une Allemande, ayant de vrais problèmes allemands, a fabriqué cette pièce, vis bleue après vis bleue.

Je suis obsédé. Et j’ai le temps de me livrer à mon obsession. Je suis convaincu qu’un romancier ne doit pas écrire plus de quatre heures par jour, après quoi son rendement décline vraiment ; ce qui laisse évidemment pas mal d’heures pour l’oisiveté et la contemplation. Généralement, avec un tel emploi du temps, on sombre dans l’alcoolisme ; mais parfois un hobby nous vient, notamment quand on a un certain âge. Pour nous autres ISH, ou idiots savants de l’horlogerie, tous les chemins mènent au même site Internet : Hodinkee – une transposition de hodinky, qui veut dire « montre » en tchèque. Je passe désormais des heures chaque jour à rafraîchir les pages du site, examinant des montres sophistiquées encadrées de poignets velus et de manchettes de chemises Brooks Brothers, et à apprendre une langue et un vocabulaire entièrement nouveaux. À ce stade, il est clair que Donald Trump sera investi candidat du Parti républicain. Hodinkee devient un refuge naturel, un endroit où je peux regarder des vidéos d’ISH célèbres commentant leur obsession en des termes qui me font me sentir moins obsédé moi-même. Comme le rappeur Pras, du célèbre groupe The Fugees : « Je pense à mes montres. Genre dès que je me réveille. »

 

La crise de la quarantaine

Hodinkee est l’idée de Ben Clymer, un courtier en montres de 34 ans. Dans le monde extérieur, personne ne me comprend vraiment, ni n’apprécie la valeur de la vis en acier bleui. Ma belle-sœur suggère, pas tout à fait à tort, que je souffre peut-être de la crise de la quarantaine. Mais, dans le monde des montres, vous entrez dans une pièce et tout le monde veut discuter microrotors avec vous. Comme me dit Cara Barrett, l’une des rares femmes de la rédaction de Hodinkee, « les microrotors sont ­mignons tout plein ».

Au siège de Hodinkee, aménagé dans un loft du quartier de Nolita, chaque objet est de bon goût, et on peut en dire autant de la vingtaine de personnes, surtout des jeunes, qui y travaillent. Le site publie les articles sur les montres les plus passionnés du Web (et les commentaires de lecteurs les plus furieux) et propose aussi sa ligne de bracelets et de montres vintage. Les statistiques de fréquentation de Hodinkee témoignent de la ­réa­lité du petit monde des collectionneurs. Le visiteur moyen a un reve­nu annuel de 300 000 dollars, il possède cinq à sept montres et il en achète deux ou trois par an, au prix moyen de 7 000 dollars pièce.
Je discute avec Ben Clymer dans les bureaux de Hodinkee. Je me lance dans un long monologue sur un chronographe Zenith en or laminé, au terme duquel il me dit : « Waouh, je vois que tu es bien atteint ! » Je prends ça pour un énorme compliment, mais c’est aussi le signe que ma vie était en train de partir en sucette.

Hillary Clinton vient de perdre connaissance lors de la cérémonie de commémoration du 11-Septembre, le site [d’analyse politique] ­FiveThirtyEight montre que l’écart entre Trump et Clinton se resserre, et mon psy – un autre fondu de montres – vient de me parler des dégâts que fait l’élection sur ses patients. Oui, je suis très atteint – mais ne le sommes-nous pas tous ? Un bon ami à moi qui vit dans la Russie de Poutine collectionne les accessoires de rasage haut de gamme. Il a passé une fois une bonne partie de son séjour à New York à ­chercher un type particulier de blaireau. Cela m’a rappelé tous ces vieux Russes de l’époque soviétique qui marmonnaient des problèmes mathématiques dans leur tête ou qui jouaient des parties d’échecs de douze heures avec eux-mêmes. Dans une société cruelle et dépourvue ­d’espoir, l’insolite et le micro­scopique sont les seules choses qui restent à peu près fiables.

Clymer, qui est d’un calme prodigieux et arbore une barbe soignée, se décrit comme une « vieille âme » qui marche aussi sûrement qu’un chronomètre estampillé du prestigieux Poinçon de Genève. Son obsession des montres prend sa source chez un grand-père qu’il appelait papa, dont il admirait enfant le raffinement new-yorkais et qui lui avait offert une Omega Speedmaster. Clymer est aussi doté de ce que l’on appelle « le gène du collectionneur ». Il s’est déguisé en Coccinelle Volkswagen le jour de ses 5 ans, et il collectionnait les vieux téléphones en Bakélite à cadran rotatif, qu’il achetait 50 cents pièce. Sa collection de montres est impressionnante – elle comprend notamment une Patek Philippe en or avec la règle d’or gravée sur le cadran, un modèle que Lyndon Johnson offrait à ses amis et à ses subordonnés 1. Clymer a dû amasser une petite fortune en achetant et en revendant des montres au fil des ans, mais il s’est surtout imprégné d’une nostalgie qui sonne vrai.

Hodinkee exerce une influence sur tout le secteur de l’horlogerie. Clymer a aidé [l’humoriste] Jerry Seinfeld et [le rappeur] Jay Z à acheter leur première montre (ce dernier en voulait une « qui fasse le moins rappeur possible »). La diminution de la taille de certaines des plus belles montres pour hommes peut sans doute être attribuée à la croisade menée par le site contre ce que certains dans le monde des montres appellent des « agrandisseurs de pénis » – ces instruments gorgés de testostérone que produisent de nouvelles marques comme Hublot, mais aussi des vieux de la vieille comme Patek et Rolex. Si vous recherchez une montre qui ressemble à un oligarque russe venu s’enrouler autour de votre poignet pour mourir, le dernier modèle de Rolex, la Sky-Dweller, est ce qu’il vous faut.

À l’approche de l’élection, je commence à aller aux réunions de la Société horlogère de New York. Dans les rues de Manhattan, je ne sais jamais distinguer les célébrités les unes des autres – pour moi elles ressemblent toutes à Matt Damon –, mais, à la Société horlogère, je peux identifier tous mes nouveaux héros – dont beaucoup arborent une barbe de hipster – tandis qu’ils font la queue pour un café et des biscuits Royal Dansk gratuits dans le grand hall de la bibliothèque de la General Society of Mechanics and Tradesmen. Voici le très élégant Kiran Shekar – oui, le Kiran Shekar, collectionneur de renom, auteur, et propriétaire du courtier en montres Contrapante. Je me précipite sur lui pour me présenter et il me met aussitôt sa montre dans la main. Quelques ­semaines plus tard, il s’arrange pour me faire assister à la très privée Redbar, une réunion de la crème de l’horlogerie, dans un bar de Koreatown. Il faut s’y faire coopter, et l’idée que je puisse être accueilli au sein de ce monde exclusif m’empêche de dormir. Au lit, je répète ce que je pourrais bien dire sur le « perlage », les « platines trois quarts » et le rarissime cadran en lapis-lazuli de certaines Rolex Datejust des années 1970.

 

À la Redbar, il y a un apprenti horloger de Brooklyn venu d’Australie, une Latino-Américaine qui prend des photos d’une Rolex Daytona hors de prix, un type d’Helsinki possédant sa propre marque de grosses montres et un jeune homme avec une Citizen à 150 dollars. Ici, aucune montre n’est ­exclue ; aucune hiérarchie. Comme à la Société horlogère, l’assistance est plutôt jeune, ce qui est surprenant vu l’asservissement supposé des jeunes à tout ce qui est numérique, et de plus en plus féminine (la directrice ­générale de Redbar est la collectionneuse ­Kathleen McGivney). Le reste du bar est dévolu à la drague et à la picole ; une bande de Coréens d’une vingtaine d’années s’éclate en écoutant de la musique à plein tube. Mais, dans la partie réservée aux ISH, on sirote du whisky tout en nous défaisant de nos montres dans notre ­petit coin à nous, tranquille et bien éclairé. Je pose ma Nomos sur une longue table recouverte d’une nappe, et un type avec une barbe exubérante se jette dessus tandis que j’agrippe une Seiko de plongée bon marché mais « robuste », puis une « honnête » Omega Speedmaster. Les montres de luxe suisses sont peut-être fabriquées à l’intention du 1 % le plus riche, mais les vrais aficionados savent que l’hégémonie des Suisses appartient au passé ; certaines des montres les plus intéressantes proviennent désormais de marques alle­mandes comme Nomos ou A. Lange, ou japonaises comme Grand Seiko. Je rate le temps fort de la soirée, le moment où toutes les montres sont empilées pour une photo Instagram avec le hashtag #sexpile ; mais, quand je sors dans la nuit d’automne, ma Nomos tictaque chaudement à mon poignet.

En octobre, mon sentiment d’effroi monte en flèche, si bien que je décide d’acheter une Rolex. Pas une neuve, bien sûr, une vintage – en l’occu­rrence une Air-King des années 1970. J’en ai repéré une sur le site d’un revendeur de Boston. Elle possède un superbe cadran « blue-jean », des aiguilles en très bon état et un bracelet en cuir noir dont je sais qu’il tranchera parfaitement avec le cadran bleu – comme si mon monde n’était que coolitude et décontraction et que tout ­allait bien. Quand je la reçois, je la montre à Eric Wind, l’un des principaux experts en montres de chez Christie’s, qui me dit que le cadran est en effet rare et les aiguilles « extraordinaires » ; mais que, comme je m’en doutais, le boîtier a été trop poli, car les anses sont trop minces et acérées. (De « grosses anses costaudes », voilà l’obsession des collectionneurs, et la plupart préféreront un boîtier « honnête » mais éraflé à quelque chose de poli et de brillant). Wind estime malgré tout ma montre à environ 650 dollars de plus que ce que je l’ai payée – ma première plus-value potentielle d’idiot savant de l’horlogerie.

 

Je me mets à regarder la frénétique ­aiguille des secondes de mon Air-King des heures durant, écoutant son grave tic-tac qui évoque un boxeur revêche avant le premier round. Quand j’étais enfant, dans les années 1980, Rolex était synonyme de yuppie. Pour me consoler de ne pas en être devenu un, je songe à toutes les ­paroles de rap qui mentionnent la marque : « Meuf, t’es bonne, tu brilles comme une grosse Rolex », rappe Biggie Smalls dans Fuck You Tonight. « Ils ont pris mes bagues, ils ont pris ma Rolex, compatit Warren G au sort de Nate Dogg dans Regulate. J’ai regardé le frère, et j’ai dit : “Putain, et maintenant on fait quoi ?” »

Lors d’une conférence de Jack Forster, le rédacteur en chef de Hodinkee, à la Société horlogère, la photo d’une station scientifique isolée dans l’Antarctique est projetée sur l’écran. Forster dit à propos de ceux qui y vivent : « En Antarctique, le temps n’existe pas, sauf celui de la civilisation qui vous a envoyé là-bas. » Il poursuit en parlant de la subjectivité même du temps : « Un mois n’ est pas le même d’un mois sur l’autre. Une année non plus. » Je contemple le bleu profond et rassurant de ma vieille Rolex. Je connais bien sûr le concept d’année bissextile ; mais Forster est en train de dire qu’il n’y a pas un mois, pas une année, pas une minute, pas une heure qui soit parfaitement équivalente à une autre. Comment pouvons-nous espérer régler nos vies si le temps lui-même est une construction fragile et sans doute politique ?

« Les montres ont quelque chose de vraiment lugubre », me dit Forster après la conférence. En rentrant chez moi, je vérifie l’heure de mon Air-King, de ma Nomos et de ma Junghans par rapport à l’horloge atomique du site time.gov. La Nomos a reculé de cinq secondes au cours des dernières vingt-quatre heures, la Junghans de presque dix, et la Rolex a avancé de quinze. Il faut donc en moyenne trois montres pour donner l’heure exacte. Nous nous servons des montres pour calculer notre propre déré­liction, et nous ne le faisons même pas avec précision.

 

Quelques jours plus tard, autour d’un plateau d’huîtres et de Martini sans gluten, je harcèle Forster pour qu’il me dise comment mettre fin à mon nouveau hobby dispendieux. Il hausse les épaules et engloutit un bivalve. Les collec­tionneurs ? « Il y a une poche de pourriture dans le chêne de leur âme qui ne peut être soignée qu’avec des montres », me dit-il.

Quelques jours avant l’investiture de Donald Trump, je m’achète une nouvelle montre. Je sais que je dois arrêter, mais j’ai un bon prétexte : il me faut vraiment une montre étanche pour nager, ma seule activité physique. Dans ma logique minable, la montre sera bonne pour ma santé. Je vais à la boutique Wempe de la Cinquième Avenue, qui est à quelques immeubles de la ­Trump Tower et a l’air d’une méditation sur le calme du bois et la sérénité de la couleur beige.

Il est encore tôt ce matin-là, mais quelques messieurs s’y sont déjà précipités pour caresser des montres. « Dis-moi quelle montre te plaît, et je te dirai combien de temps je dois travailler pour te l’acheter », dit un homme à son fils de 5 ans. Un jeune homme me sert un expresso et un chocolat Lindt puis me présente une Tudor Heritage Black Bay 36, une montre scintillante et étanche à ­cadran noir arborant la fameuse petite aiguille « flocon de neige » de Tudor (une filiale de Rolex). Je l’achète. Une fillette de Veuve Clicquot est débouchée dans la foulée, et, bien que l’emblématique aiguille flocon de neige indique qu’il manque encore deux heures pour midi, je la bois jusqu’à la dernière goutte. Au total, j’ai renoncé, en l’espace de moins d’un an, à 10,1 jours de liberté artistique en échange de quatre montres.

Je reçois une invitation de Hodinkee pour un événement privé dans un lieu tenu secret. Une Lincoln MKT noire passe me prendre et, une demi-heure plus tard, nous arrivons dans un bar chicos de Midtown. Vingt et un des principaux collectionneurs de montres de la planète ont accompli des trajets similaires, quoique plus longs, depuis Londres et Los Angeles. Ils n’ont pas la moindre idée de ce qui les attend. Dans le bar, Clymer dévoile le projet sur lequel Hodinkee travaille depuis plus d’un an. La société a pris une célèbre Vacheron Constantin connue sous le nom de « Cornes de vache » (les anses en ont la forme), remplacé le platine ou l’or rose par du modeste acier, substitué un cadran gris ardoise au blanc ou à l’argenté et changé l’échelle tachymétrique du pourtour, qui mesure la distance ou la vitesse, par une échelle pulsométrique, qui aide à mesurer les battements du cœur humain.

Vacheron Constantin est une illustre maison suisse (Napoléon portait une de ses montres). Tandis que l’assistance pousse des oh et des ah, je me précipite pour être le premier à sentir le métal contre ma chair. Les collectionneurs s’agglutinent pour prendre des photos de la montre à mon poignet. On sent dans l’atmosphère l’étrange allégresse de notre petit monde, le sentiment d’être enfin au bon endroit, quoique peut-être pas au bon moment. La montre coûte 45 000 dollars, et il n’y en a que 36 disponibles à la vente. Je passe brièvement en revue l’état de mes finances. Et si…

Peu de temps après, je rencontre un célèbre collectionneur qui est aussi, sous le nom de plume de William Massena, le rédacteur en chef du site spécialisé TimeZone. C’est un homme un peu ours avec un fort accent d’Europe centrale et des opinions en matière d’horlogerie encore plus tranchées (« J’ai reçu des menaces de mort ! »). Les montres de sa collection sont discrètes mais remarquables. Tandis que Massena me montre le magnifique cadran marron délavé d’une Rolex Submariner, analogue à un modèle distribué aux officiers de Marine britannique, je lui raconte comment je me suis mis aux montres début 2016, moment où notre pays était vulnérable mais encore intact. « Ah ! me dit-il dans un accès de pragmatisme européen, mais vous êtes un petit émigré russe. Vous savez qu’en cas de besoin vous pouvez toujours mettre ces montres dans votre poche et passer en douce la frontière canadienne, du côté de Buffalo. Ça vous permettra de survivre. »

Un souvenir me revient soudain à la mémoire. Nous sommes en 1978, et mes parents et moi sommes à l’aéroport Pul­kovo, à Leningrad, sur le point de devenir des réfugiés soviétiques aux États-Unis. Un douanier sinistre m’a ôté ma chapka en fourrure et a palpé la doublure encore tiède en quête des diamants que mes ­parents auraient pu y cacher. Le gamin de 6 ans que j’étais a été humilié mais en a tiré une leçon. Et si nous avions effectivement planqué des diamants et réussi d’une façon ou une autre à les faire passer du côté de la liberté 2 ? J’ai entendu des collectionneurs racon­ter l’histoire d’un grand-père qui avait réussi à fuir la France occupée parce qu’il avait donné son Omega en or à un chef de gare. C’est donc de ça qu’il s’agit ? C’est donc cela qui explique mon obsession ?

 

Je vais cesser d’acheter des montres. Mais permettez-moi une dernière acquisition. Elle arrive, via eBay, de San Luis Potosí, une ville du centre-nord du Mexique. C’est une Casio H-108 12 Melody Alarm, la même que celle que m’avait chipée la petite brute de l’école hébraïque et que ma grand-mère avait cherché à récupérer. Elle a l’air petite, numérique, innocente. Elle joue comme il se doit tous les airs dont j’ai gardé le souvenir. Le mot HAPPY s’affiche dans une typographie des années 1980 tandis que retentit la chanson d’anniversaire. Et, pour un bref instant, je suis en effet heureux.

 

— Cet article est paru dans The New Yorker le 20 mars 2017. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

La revanche des Blancs déclassés

«J’ai grandi dans la pauvreté, au sein d’une ville métallurgique de l’Ohio qui se vidait de ses emplois et de ses espoirs depuis aussi loin que remontent mes souvenirs », ­raconte J. D. Vance dans ­Hillbilly Elegy. À la fois « récit familial » et analyse d’une « culture en crise », comme l’annonce le sous-titre, le livre, paru en juin 2016, s’arrache aux États-Unis. Un an après, tandis que l’auteur multiplie les ­entretiens à la télévision et dans les grands journaux, le livre cara­cole toujours en tête de la liste des meilleures ventes établie par The New York Times ; il fait en outre l’objet d’une adaptation au cinéma et de diverses traductions. « Si Hillbilly ­Elegy avait été publié un ou deux ans plus tôt, commente Joshua Roth­man dans The New Yorker, le livre aurait de toute façon ­trouvé des lecteurs car c’est le récit circons­tancié et émouvant d’un combat américain », celui de la classe ouvrière blanche frappée par la crise. « Mais, cette année, poursuit le chroniqueur, le livre a vraiment passionné les foules. » Certes, le nom de Donald ­Trump n’y apparaît pas, l’ouvrage ayant été écrit avant sa victoire à la primaire républicaine. Cette plongée dans une Amérique de cols-bleus déclassés éclaire pourtant d’un jour ­nouveau la victoire du ­milliardaire.

« Élégie du plouc » a offert aux Blancs paupérisés « une voix et une présence dans l’espace ­public », se réjouit Rod ­Dreher, éditorialiste au mensuel The American Conservative. Vance lui-même ne cache pas ses opinions conservatrices. Sous le titre « Trump : une tribune pour les Blancs pauvres », l’interview qu’il a donnée à Dreher dans le mensuel a eu un tel succès que son site Internet a été saturé. Les conservateurs se retrouvent en effet dans la vision que déploie « Élégie du plouc », constate The New Yorker : ils « apprécient le portrait empathique des Blancs paupérisés, ils y voient une alternative au discours de gauche selon lequel les électeurs défavorisés de Trump ne seraient jamais que des racistes ».

De fait, l’auteur offre « une analyse sociologique à la fois pertinente et bienveillante du prolétariat blanc, observe The New York Times, car il combine l’enquête rigoureuse et l’expérience personnelle directe ». Car, au ­départ, J.-D. Vance était lui-même un « plouc », et il le revendique. Lorsque les aciéries d’Armco ferment dans sa ville de Middletown, sa famille se retrouve sans ressources, déchirée par la violence domestique. L’auteur a été élevé par ses grands-parents car « sa mère était accro aux drogues ». Lui-même a échappé à son destin social en s’engageant dans les Marines en Irak, ce qui lui a permis de suivre ensuite des études supérieures à l’université de l’Ohio, puis à Yale.

Âgé d’une trentaine d’années, l’enfant des Appalaches vit désor­mais à San Francisco, où il travaille pour un fonds d’investissement. Il porte sur son milieu d’origine un ­regard mêlé de tendresse et de sévérité : c’est « l’amour vache », titre The New York Times. Pour Vance, en effet, le contexte économique lié à la désindustrialisation n’est pas seul en cause : les « ploucs » se complaisent dans la « résignation » et la défiance envers les institutions. Vance déplore là une « disposition à l’irresponsabilité qui contraste avec le paysage économique général de l’Amérique contemporaine ». Les « ploucs » valorisent certes le travail, mais lui-même se souvient d’un voisin qui a démissionné parce qu’il en avait « marre de se lever de bonne heure ».

Contrairement à la gauche américaine, l’auteur critique le welfare (l’État-providence) qui « permet à une large minorité de vivre du chômage ». Tout en dénonçant le snobisme des élites « prétendument progressistes » qu’il a fréquentées à Yale, il s’en prend également à la « culture plouc » qui amène à « rendre l’État et la société responsables de ses problèmes » : « Nous autres, les ploucs, avons besoin de nous secouer », conclut-il. L’exclusion est-elle un problème culturel ou économique ? Pour The New Yorker, Hillbilly Elegy a le mérite de montrer que les deux aspects sont intimement liés et que, « dans une Amérique mondialisée, nous devons inventer une nouvelle façon de penser la pauvreté ».