Ça alors, quelle coïncidence !

Vers la fin de mon année de cinquième, je suis allée avec l’orchestre de mon collège au parc d’attractions de Cedar Point, dans l’Ohio. Il y avait dans un bâtiment un grand-huit ­appelé Disaster Transport (Transport du ­Désastre). Alors que nous faisions la queue, mes camarades et moi, pour y accéder, gravissant des marches en ­ciment faiblement éclairées, nous sommes tombés sur une grosse liasse de billets. Nous l’avons prise et fait le compte : il y avait là une belle somme. Je ne me souviens pas exactement combien, mais pour la suite de l’histoire ­disons qu’il y avait 134 dollars. C’était à peu près ça.

À peine avions-nous eu le temps de ­revenir de notre émerveillement et de nous demander, un peu honteux, à qui ­remettre cet argent qu’un groupe de jeunes un peu plus âgés qui étaient ­devant nous nous l’ont arraché des mains. Ils ­assuraient qu’il était à eux, mais ce n’était pas vrai. Ils l’ont compté devant nous et ont ­échangé exclamations et tapes dans les mains. Nous étions une bande de collégiens dégingandés et malchanceux, ils étaient sûrs que nous ne ferions rien et ils avaient raison. Fin de l’histoire.

Sauf que, l’année suivante, je suis allée à un camp d’été à l’université du ­Michigan, un camp pour grosses têtes où l’on suit des cours de génétique pour s’amuser. Un soir, alors que nous nous bavardions et faisions nos devoirs dans le foyer, j’entendis un garçon raconter à ses copains qu’il avait perdu un ­paquet d’argent l’année précédente à Cedar Point. Je l’assaillis de questions. Était-ce au mois de mai ? Oui. Dans la queue pour le Transport du Désastre ? Oui. Et combien d’argent ? 134 dollars ­exactement.

« Ça alors ! », s’exclame-t-on généralement quand il arrive une coïncidence. Mais une coïncidence n’est pas seulement un événement qui a peu de chances de se produire. Si l’on range dans cette ­catégorie quantité de situations, il n’y a pas que leur rareté qui nous incite à les regrouper. Il y a aussi leur texture, le sentiment que le tissu de l’existence se met en quelque sorte à onduler. D’où procède ce sentiment ? Pourquoi remarquons-nous dans certains cas que les fils de la trame de notre vie se rencontrent et pas dans d’autres ?

Certains diront que c’est parce que nous ne comprenons pas la ­notion de probabilité. Dans leur article ­­« Méthodes pour étudier les coïncidences » (1989), les mathématiciens ­Persi ­Diaconis et ­Frederick Mosteller ­envisagent d’abord de définir une coïn­cidence comme un « événement rare », puis se ravisent : « Cela englobe trop de choses pour permettre une étude approfondie. » Ils optent pour cette ­définition : « Une coïncidence est un surprenant concours de circonstances, que l’on juge porteur de sens mais qui est dépourvu de lien de causalité évident. »

 

D’un point de vue purement statis­tique, ces événements sont aléatoires, ne présentent pas de lien de causalité et ne devraient pas tant nous surprendre, car ils se produisent tout le temps. « Les événements extrêmement improbables sont monnaie courante », écrit le statisticien David Hand dans son livre The Improbability Principle. Mais les humains ne sont en général pas très doués pour raisonner avec objec­tivité sur la probabilité dans leur vie de tous les jours.

Tout d’abord, nous avons tendance à qualifier de coïncidences des choses qui n’en sont pas. Si je rencontre quelqu’un qui est né le même jour que moi, je trouve que c’est une coïncidence amusante, mais j’aurais pensé la même chose si j’avais rencontré une personne qui est née le même jour que ma mère ou ma meilleure amie.

 

Nos coïncidences sont plus surprenantes que celles qui arrivent aux autres

Et puis nous sommes nombreux sur cette planète – plus de 7 milliards. En vertu de la loi des très grands nombres, « avec un échantillon suffisamment vaste, n’importe quoi d’incroyable peut arriver », écrivent Diaconis et Mosteller. Si un nombre suffisant de personnes achètent des billets de loterie, il y aura un gagnant. Pour la personne qui gagne, c’est surprenant et miraculeux, mais le fait que quelqu’un ait gagné ne surprend pas les autres.

Même dans l’échantillon restreint de notre existence, les occa­sions que des coïncidences se ­produisent ne manquent pas. Étant donné toutes les personnes que nous connaissons, tous les lieux où nous ­allons et tous ceux où nos connaissances se rendent, il y a des chances que nous tombions sur quelqu’un que nous connaissons quelque part à un moment donné. Mais cela nous sem­blera toujours une coïncidence. Quand survient quelque chose de surprenant, nous ne pensons pas à toutes les fois où cela aurait pu se produire.

Pour démontrer la banalité des événements improbables, les mathématiciens aiment invoquer ce qu’ils appellent le problème de la naissance. La question est : combien faut-il de personnes dans une salle pour qu’il y ait 50 % de chances que deux d’entre eux soient nés le même jour ? La réponse ? 23.

« Ah, ces gens, qu’est-ce qu’ils m’aga­cent avec leurs anniversaires ! s’emporte le psychiatre Bernard Beitman, professeur invité à l’université de Virginie et auteur de Connecting with Coincidence (“Comprendre les coïncidences”), paru en 2016. Quand quelqu’un s’exclame : “Ça alors, quelle coïncidence !”, il y a des chances qu’il veuille dire non pas : “C’est incroyable qu’une coïncidence de ce type se soit produite entre deux personnes dans la salle”, mais : “C’est ­incroyable que cette chose m’arrive à moi, ici et maintenant !” » Et, dès qu’il s’agit de quelque chose d’un peu plus compliqué qu’une concordance de dates de naissance, cela devient presque impos­sible à calculer.

Les coïncidences titillent l’égocentrisme. Comme l’a confirmé expé­rimentalement la psychologue israélienne Ruma Falk, nous jugeons les coïncidences qui nous arrivent plus surprenantes que celles qui arrivent aux autres. C’est comme les rêves : les miens sont plus intéressants que les tiens. « La coïncidence est dans l’œil de celui qui la perçoit », estime David Spiegelhalter, professeur à l’université de Cambridge et spécialiste de la compréhension ­collective des risques. Si un événement rare se ­produit dans une forêt et que personne ne le remarque, ce n’est pas une coïncidence.

J’ai raconté à Spiegelhalter mon histoire de Cedar Point – je n’ai pas pu m’en empêcher. Il collectionne les anecdotes de ce genre – au point que, dans un thriller intitulé Le Génie des coïncidences, il y a un personnage de professeur inspiré de lui (1). Il dit avoir recueilli sur son site 4 000 à 5 000 cas de coïncidences depuis 2011. Hélas, son équipe et lui n’ont pas fait grand-chose de ce trésor ; il faut dire qu’il n’est pas aisé de tirer des mesures chiffrées d’un tel amas de données. Ils sont à la recherche de quelqu’un pour effectuer une analyse séman­tique. Tout ce qu’ils ont pu faire, c’est calculer le nombre de coïncidences entrant dans chacune des catégories qu’ils ont définies. Mon histoire, dit-il, relève de la catégorie la plus courante, « trouver un lien avec quelqu’un que vous rencontrez ». « J’adore cette histoire, ajoute-t-il. Quand vous vous êtes retrouvée avec lui un an après, vous auriez pu ne pas entendre ce qu’il disait, il aurait suffi que vous soyez 2 mètres plus loin. Et c’est seulement parce que vous l’avez entendu que la coïncidence s’est produite. Ce qu’il y a d’étonnant, ce n’est pas que ces choses arrivent, c’est qu’on les remarque. »

« Voilà ma grande théorie sur les ­coïncidences, poursuit-il : c’est d’expliquer pourquoi elles arrivent à un certain genre de personnes. » Beitman et son équipe ont montré que les personnes possédant certains traits de personnalité sont plus à même de vivre des coïncidences. Il s’agit des personnes qui se disent croyantes ou éprises de spiritualité, de celles qui ont tendance à ramener tout à elles et de celles qui sont intensément en quête de sens. Les gens ont aussi tendance à trouver des coïncidences quand ils sont particulièrement tristes, en colère ou ­inquiets.

« Il ne m’arrive jamais de coïncidences, raconte Spiegelhalter, parce que je ne ­remarque rien. Je ne parle jamais à personne dans le train. Si je suis avec un inconnu, je ne cherche pas à lier connaissance. » Mais, en même temps, il admet : « Ma vie regorge de coïncidences. » Il me raconte avoir perdu son chien quand il avait 8 ou 9 ans. Il est allé au poste de police pour savoir s’ils l’avaient vu. Non. Et puis, « pleurant à chaudes larmes, je me suis trompé de chemin pour rentrer à la maison, et suis tombé sur le chien ». Pour Beitman, les probabilités ne suffisent pas à expliquer les coïncidences. Les statistiques peuvent décrire ce qui se passe, pas l’expliquer. « Quelque chose de plus est à l’œuvre. Le hasard n’est pas une explication suffisante. »

Le hasard n’était pas non plus seul en cause pour le psychiatre suisse Carl Jung. Il élabora une autre explication : les coïncidences sont des événements liés par le sens qui ne peuvent pas seulement s’expliquer par des relations de cause à effet ; une autre force intervient, au-­delà de la causalité. Dans un livre paru en 1952, il la nomme « synchronicité », un « principe de relations acausales » (2). Les coïncidences signifiantes sont produites par la force de la synchronicité ; elles peuvent être considérées comme des ouvertures vers une autre théorie de Jung, unus ­mun­dus (le monde un). Celle-ci postule que la réalité possède un ordre, une structure sous-jacente, un réseau qui relie toutes choses et chacun de nous. Pour Jung, la synchronicité n’explique pas seulement les coïncidences, mais aussi la perception extrasensorielle, la télépathie et les fantômes. De fait, des études montrent que les personnes à qui il arrive le plus de coïncidences sont aussi les plus enclines à croire en l’occulte.

Beitman classe les coïncidences en trois grandes catégories : les interactions ­environnement-environnement, ­esprit-environnement et esprit-esprit. Celles de la première catégorie sont les plus évidentes et les plus faciles à comprendre. Ce sont les coïncidences objectivement observables, car elles surviennent dans le monde physique. Je suis dans un bar au Maroc et voilà que surgit un ex perdu de vue depuis longtemps. Je trouve de l’argent et l’année suivante je tombe sur la personne qui l’a perdu.

 

Violet Jessop était hôtesse sur les paquebots transatlantiques de la White Star Line. Elle a survécu à trois naufrages. Elle était sur l’Olympic quand celui-ci heurta le Hawke en 1911. En 1912, elle était sur le Titanic. Quatre ans plus tard, le Britannic, version censément améliorée du Titanic, sombrait à son tour et elle était à bord. On pourrait parler ici d’interaction environnement-environnement-environnement.

Les coïncidences esprit-environnement relèvent de la prémonition. On est en train de penser à une amie et voilà qu’elle vous appelle. Mais, à moins d’avoir consigné par écrit, avant l’appel, qu’on pensait à elle, c’est difficilement objectivable. « Nous avons exclu les prémonitions sur notre site, précise Spiegelhalter, parce qu’où est la preuve ? N’importe qui peut dire n’importe quoi. »

Une autre sorte de coïncidence esprit-­environnement survient quand on apprend un nouveau mot et que soudain on voit ce mot partout. Ou qu’une chanson nous trotte dans la tête et qu’on l’entend partout où l’on va ; ou qu’on se pose une question et qu’on tombe sur un article qui en parle. Comme si ce que nous avons à l’esprit se mettait à déteindre sur la réalité.

Arnold Zwicky, professeur de linguistique à l’université Stanford, appelle cet effet « l’illusion de la fréquence » ; à ne pas confondre avec la prémonition. C’est simplement qu’une fois qu’on a remarqué quelque chose, notre cerveau est préparé à le remar­quer à nouveau.

 

La simulpathie, ou le fait de ressentir à distance

La dernière catégorie, esprit-esprit, est carrément mystique. Un exemple est la « simulpathie », mot que Breitman a forgé pour désigner le fait de ressentir à distance la douleur ou l’émotion de quelqu’un d’autre. L’intérêt qu’il éprouve pour ce type de coïncidence est très personnel. « C’était à San Francisco, en 1973, le 26 février. Je suis devant le lavabo et je m’étrangle de manière incontrôlée. Je n’ai pourtant rien dans la gorge. Il est environ 23 heures. Le lendemain, je reçois un appel de mon frère. Mon père était mort à 2 heures du matin à Wilmington, dans le Delaware, ce qui correspondait à 23 heures à San Francisco. Il s’était étouffé avec du sang qu’il avait dans la gorge. Ce fut une expérience terrible, et j’ai cherché à savoir si d’autres gens avaient eu pareille expérience. Et oui, il y en a beaucoup ».

On quitte là le domaine de la science pour entrer dans celui de la croyance. Les coïncidences ont ceci de remarquable qu’elles enjambent les deux mondes. Ne voir dans les coïncidences rien d’autre qu’une curiosité peut satisfaire un esprit rationnel, mais il est injuste de qualifier d’irrationnels les gens qui en extraient une signification. Le processus qui fait que nous remarquons les coïncidences « fait partie d’une architecture cognitive générale destinée à donner du sens au monde », explique Magda Osman, maîtresse de conférences en psychologie à l’université Queen Mary, à Londres. C’est le même processus rationnel que nous utilisons pour lier causes et effets. Voilà donc un moyen d’expliquer scientifiquement pourquoi les coïncidences se produisent : ce sont des sous-produits du système cérébral de fabrication de sens.
Nous aimons les motifs réguliers. Nous les recherchons partout autour de nous ; ils nous servent à comprendre le monde et, dans une certaine mesure, à le contrôler. Si chaque fois qu’on appuie sur un interrupteur une lampe s’allume dans la pièce, on comprend que l’interrupteur commande la lampe.

Quand quelqu’un voit un motif de ce genre dans une coïncidence, « il n’y a pas moyen de dire : “Oui, c’est clairement un événement dû au hasard” ou : “Il y a derrière un processus causal”, parce qu’il me faudrait pour cela connaître le monde parfaitement », dit Osman. Ce que nous faisons, à la place, c’est de voir s’il est plus probable que l’événement soit dû au simple hasard ou à quelque chose d’autre. Si le hasard sort gagnant, nous l’écartons. Sinon, nous tenons une nouvelle hypothèse sur la façon dont fonctionne le monde.

Prenons le cas de jumeaux, adoptés à l’âge de 4 semaines par des familles différentes. S’étant retrouvés à l’âge adulte, ils constatent d’étonnantes similarités dans leurs vies. Ils ont tous deux été prénommés James par leurs parents adoptifs, sont tous deux mariés à une Betty après avoir divorcé d’une Linda. Le fils aîné d’un des jumeaux s’appelle James Alan, celui de l’autre James Allan. Tous deux ont un frère adoptif prénommé Larry et un chien nommé Toy. Ils ont tous deux souffert de céphalées de tension et ont passé des vacances en Floride à trois rues de distance. De cette histoire on peut ­tirer l’hypothèse que le pouvoir des gènes est si fort que, même quand des jumeaux sont séparés, leurs vies se déroulent de la même façon. De fait, ces frères faisaient partie d’une grande étude de l’université du Minnesota sur des ­jumeaux séparés peu après la naissance, qui s’intéressait précisément à cette question – sans ­aller jusqu’à suggérer qu’un gène puisse conduire à être attiré par une Betty ou à appeler son chien Toy.

Tirer des conclusions de motifs réguliers de ce genre est intéressant, même si le motif n’est pas régulier à 100 %. Prenons l’apprentissage d’une langue : il n’y a pas de chien ou d’image de chien chaque fois qu’un enfant entend le mot « chien ». Cela n’empêche pas l’enfant d’apprendre le mot, s’il est répété suffisamment souvent dans son entourage.

« On comprend que les jeunes enfants cèdent à la théorie du complot, écrivent les cogniticiens Thomas Griffiths et ­Joshua Tenenbaum dans un ­article de 2006 sur les coïncidences. Car leur monde est gouverné par une organisation mystérieuse et toute-puissante, un monde d’adultes régi par un système de règles que les enfants apprennent à maîtriser à mesure qu’ils grandissent. » Or nous gardons cette faculté. Elle reste potentiellement très utile, notamment pour les chercheurs qui travaillent sur des questions non résolues ; mais, pour la plupart des adultes dans leur vie quotidienne, les inférences nées d’une coïncidence ont des chances d’être illusoires. Si l’on s’en rend compte, on l’écarte en se disant : « C’est une simple coïncidence. »

De l’autre côté, pour une personne qui croit à la perception extrasensorielle, penser à une amie juste avant qu’elle appelle est moins une coïncidence qu’une preuve qui vient renforcer sa croyance. De même, pour quelqu’un qui croit en l’intervention divine, tomber par ­hasard sur un ex perdu de vue n’est pas une coïncidence mais un signe de Dieu.

 

Entre les deux, il y a ce que Thomas Griffith, professeur de psychologie et de sciences cognitives à l’université de Californie à Berkeley, appelle les « coïncidences troublantes ». « Pour moi, ce qui fait qu’on peut parler de coïncidence, c’est quand on ne peut être certain ni qu’une chose soit fausse ni qu’elle soit vraie. » Si un certain nombre de coïncidences troublantes s’accumulent, la personne peut passer du scepticisme à la croyance.

Dans The Improbability Principle, David Hand cite la conclusion d’un rapport de l’Académie américaine des sciences de 1988 : « Cent trente ans de recherches ne fournissent aucune justification scientifique à l’existence des phénomènes para­normaux ». « Cent trente ans ! » s’exclame Hand. Que l’on ait pendant tout ce temps continué à chercher des preuves du para­normal est « un exemple éclatant du pouvoir qu’exerce l’espoir sur le vécu ».

Il serait plus juste de dire que le vécu alimente la croyance dans le paranormal ou une force sous-jacente qui structure la réalité. Même s’il ne s’agit pas de ­recherche scientifique, nous cherchons des explications à ce que nous vivons. Et la structure est une explication beaucoup plus séduisante que le hasard. Des études montrent que, si la plupart des gens ont du mal à produire une série aléatoire de nombres, ceux qui croient au paranormal y parviennent encore moins. Les croyants plus encore que les sceptiques tendent à penser que des répétitions dans une ­séquence ne sont pas dues au hasard, qu’une série de lancers de pièce qui donnerait « face, face, face, face, pile » a moins de chances d’être aléatoire que « face, pile, face, pile, face », alors que la probabilité est la même.

La psychologie est donc là pour nous expliquer pourquoi nous remarquons des coïncidences et pourquoi nous cherchons à en tirer une ; et la science des probabilités pourquoi les coïncidences semblent se produire si souvent. Mais expliquer une coïncidence en particulier fait intervenir un écheveau de fils, de décisions, de circonstances, de chaînes d’événements qui, même si on parvenait à le démêler, ne dirait rien sur toute autre coïncidence.

Cela embarrassait visiblement Jung : « Pour appréhender ces événements uniques ou rares, écrit-il, il semble que nous soyons réduits à des descriptions également “uniques”, cas par cas. » Il en résulte une collection chaotique de curiosités, rappelant celles des vieux cabinets d’histoire naturelle où l’on trouve, à côté de fossiles et des monstres anatomiques en bocal, une corne de licorne, une racine de mandragore à forme humaine et une sirène desséchée . C’est bien ce que sont les coïncidences : une « collection chaotique de curiosités ».

 

— Cet article est paru dans The Atlantic en février 2016. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

Deux ou trois leçons de la psychologie sur le hasard

Notre cerveau a évolué de telle sorte qu’il est sans cesse à la recherche de motifs réguliers. Nous sommes en quête de liens, d’explications et de sens dans tout ce qui arrive autour de nous. C’est à l’évidence une caractéristique très ­favorable à l’adaptation. Elle nous permet de prédire ce qui va se passer et peut-être finalement de fournir des ­explications plus convaincantes de l’existence de certaines de ces régularités. Cette recherche de structures n’est clairement pas propre aux scientifiques. Elle se manifeste dans ce que nous faisons au quotidien et a été étudiée par les psychologues. Elle carac­térise l’intel­ligence humaine et rend compte de certains des plus étonnantes prouesses du traitement de l’information et de l’acquisition de connaissances.

Néanmoins, cet aspect de l’esprit ­humain, pour favorable à l’adaptation qu’il soit, se retourne parfois contre nous. La quête d’une compréhension conceptuelle est une entrave à l’adaptation quand elle se produit dans un environnement où il n’y a rien à conceptualiser. Qu’est-ce qui détraque l’un des traits les plus remarquables de l’entendement humain ? Qu’est-ce qui dérègle notre quête de structure et obscurcit la compréhension ? Le hasard et la probabilité aléatoire.

Ces phénomènes font partie intégrante de notre environnement. Les mécanismes de l’évolution biologique et la recombinaison génétique sont ­gouvernés par les lois du hasard et de la probabilité aléatoire. La physique nous a appris à expliquer la structure fondamentale de la matière en faisant appel aux lois statistiques du hasard. Bien des événements naturels sont le résultat complexe de facteurs systémiques, explicables, et du hasard.

Beaucoup d’événements ne sont pas explicables en termes de facteurs ­systémiques. Il nous faut invoquer une multitude de facteurs liés au hasard. Or la plupart des gens ne trouvent pas cette réponse satisfaisante. Cette hésitation est bienvenue quand elle aiguillonne la recherche, mais devient un handicap quand elle nous trompe et nous conduit à accepter préma­turément une expli­cation fausse, non fondée sur des ­données empiriques.Alors même qu’aucune ­explication systémique d’un phénomène n’est disponible, notre ­mécanique conceptuelle continue souvent de trouver du grain à moudre, ­imposant des théories dénuées de sens sur des ­données intrinsèquement ­aléatoires.

 

Les psychologues ont mené des ­expériences sur ce phénomène. Par exemple, les sujets regardent une série de stimuli de dimensions variées. On leur dit que certains stimuli appartiennent à une catégorie et d’autres à une autre. Il leur faut deviner à quelle catégorie appartient telle succession de stimuli. Mais, alors que le chercheur a assigné les stimuli à une catégorie au hasard, qu’il n’y a donc pas de règle ­sinon aléatoire, les sujets font rarement l’hypothèse du hasard. Ils concoctent des théories parfois très élaborées et compliquées pour expliquer comment les stimuli se retrouvent dans telle ou telle catégorie.

De même, les « théories du complot », sous diverses formes, requièrent des couches et des couches d’élaborations compliquées pour expliquer la ­séquence d’événements fortuits que leurs partisans cherchent désespérément à comprendre. Le phénomène est même fréquent chez les spécialistes qui travaillent dans leur domaine d’expertise. La façon de ­penser de beaucoup d’analystes financiers ­illustre cette illusion. Ils concoctent à foison des explications compliquées pour les moindres fluctuations des cours de Bourse. Or une bonne partie de cette variabilité est simplement le fait de fluctuations aléatoires. Les analystes des marchés n’en continuent pas moins à faire croire à leurs clients – peut-être le croient-ils eux-mêmes – qu’ils peuvent « battre le marché », alors qu’il y a ­abondance de preuves que la majorité d’entre eux ne le peuvent pas.

Si vous aviez acheté en 1970 des titres des 500 valeurs de l’indice Standard & Poor’s et que vous les aviez gardés ­durant toute la décennie (une stratégie que l’on pourrait qualifier de bébête), vous auriez battu les deux tiers des gestionnaires de ­portefeuilles de Wall Street. Comme cela a été démontré, vous auriez aussi fait mieux que 80 % des recommandations des newsletters que les abonnés paient à prix d’or.

Mais qu’en est-il des gestionnaires qui font mieux que la stratégie bébête ? Vous pourriez vous demander si cela signe une faculté spéciale. Il est possible de répondre à la question en considérant l’expérience de pensée suivante. On donne à 100 singes 10 fléchettes chacun, qu’ils envoient sur un mur où sont inscrits les noms des 500 valeurs du Standard & Poor’s. L’endroit où arrivent les fléchettes détermine les titres choisis par les singes pour l’année. Quel sera le résultat un an après ? Combien vont battre l’indice Standard & Poor’s ? Vous l’avez deviné. Environ la moitié d’entre eux. Seriez-vous partant pour payer une commission aux 50 % des singes qui ont battu l’indice afin qu’ils fassent vos choix pour l’année prochaine ?

Imaginons maintenant qu’arrive par courrier une lettre vous informant de l’existence d’une newsletter qui prédit les cours de la Bourse. La newsletter ne demande pas de l’argent mais vous suggère seulement de la tester. Elle vous dit que les cours de l’action IBM vont monter le mois prochain. Vous jetez la lettre, mais vous constatez qu’en effet le mois suivant le cours de l’action IBM a monté. Vous vous dites que les ­auteurs de la lettre ont de la chance. Après quoi vous recevez une autre lettre de la même société de conseil vous disant que le cours d’IBM va baisser le mois suivant. Le cours baisse en effet. Votre curiosité est éveillée. Quand la troisième lettre arrive et prédit que le cours d’IBM va de nouveau baisser le mois suivant, vous suivez le cours attentivement, et pour la troisième fois la newsletter a vu juste. Quand la quatrième lettre arrive et vous dit que le cours va monter le mois suivant, ce qui se produit effectivement, il devient difficile d’échapper au sentiment que la newsletter est du solide et que vous devriez peut-être payer le prix de l’abonnement annuel qui vous est proposé.

 

Un désir profond de maîtriser les événements

Difficile d’y échapper, à moins que vous puissiez vous représenter le petit bureau au rez-de-chaussée où quelqu’un prépare le paquet de 1 600 lettres qui doivent être envoyées la semaine suivante à 1 600 adresses : 800 des courriers prédisent que l’action IBM va monter le mois suivant, 800 que l’action va baisser. Quand le titre monte, le bureau envoie la lettre uniquement aux 800 destinataires qui ont reçu la bonne prédiction le mois précédent : 400 prédisant qu’il va monter, 400 qu’il va descendre. Après quoi vous pouvez imaginer le bureau ­envoyant les prévisions du troisième mois seulement aux 400 qui ont reçu la bonne prédiction la deuxième ­semaine. Et, oui, vous êtes l’un des 100 (très impressionnés) à qui l’on demande de payer un bon prix pour recevoir la newsletter pendant un an.

Imaginons à présent que les singes sont des gérants de portefeuilles qui choisissent des valeurs année après année. Par définition, 5 % d’entre eux vont battre leurs congénères la première année. La moitié de ceux-ci vont à nouveau – par l’effet du hasard – battre leurs congénères la deuxième année. Ils seront donc 25 % à faire mieux que les autres deux années de suite. La moitié de ces derniers vont à nouveau battre leurs congénères la troisième année. Ils seront donc 12,5 % à faire mieux que les autres trois années de suite. Et, finalement, la moitié de ceux-ci, soit 6,25 %, vont à nouveau battre leurs congénères la quatrième année. Donc environ 6 % des 100 singes auront, comme le disent les journaux spécialisés, « constamment battu les autres gérants quatre années de suite ». Ces 6 singes, qui auront donc battu la plupart des vrais gérants de portefeuilles de Wall Street, ne ­méritent-ils pas de passer à la télévision ?

 

La tentation d’expliquer les événements aléatoires est illustrée par un phénomène que les psychologues étudient, appelé les corrélations illusoires. Des études contrôlées l’ont démontré, quand des personnes sont persuadées a priori que deux variables sont connectées, elles ont tendance à percevoir un lien même quand les deux variables ne sont nullement connectées. Ce fait ­affecte des situations du monde réel et a des effets négatifs sur la vie des gens. Ainsi, beaucoup de psychologues cliniciens continuent de croire à l’efficacité du test de Rorschach, dans lequel le sujet réagit à des taches d’encre sur une feuille blanche. Comme les taches n’ont pas de structure, la théorie veut que les sujets s’expriment dans le style qu’ils adopteraient pour commenter une situation ambiguë, et révèlent ­ainsi des traits psychologiques « cachés ». Le test est appelé projectif car les sujets sont supposés projeter des pensées et des sentiments ­inconscients dans leurs commentaires sur les taches d’encre. Comme le montrent de nombreuses études, le problème est qu’il n’y a pas de preuve que le test de Rorschach apporte une quelconque utilité diagnostique quand il est utilisé comme test projectif. La croyance dans le test de Rorschach naît du phénomène de l’illusion de corrélation. Les cliniciens voient des relations dans les formes de réponse parce qu’ils croient qu’il y en a, non parce que ces relations sont effectivement présentes dans les ­réponses observées. On voit une structure même quand il n’y en a pas.

Beaucoup de rencontres personnelles dans notre vie comportent une grande part de hasard. Le rendez-vous avec une inconnue qui conduit au mariage, le rendez-­vous annulé qui entraîne la perte d’un emploi, le bus raté qui ­débouche sur des retrouvailles avec un ami de lycée. C’est une erreur de penser que chaque événement de notre vie lié au hasard requiert une explication élaborée. Mais, quand des événements principalement dus au hasard entraînent des conséquences importantes, il est difficile d’éviter d’élaborer des théories compliquées pour les expliquer.

 

Notre tendance à chercher à expliquer le hasard découle probablement d’un profond désir de croire que nous pouvons maîtriser de tels événements. La psychologue Ellen Langer a étudié ce qu’on appelle « l’illusion de contrôle », c’est-à-dire la tendance à croire qu’une faculté personnelle peut influer sur les événements dictés par le hasard. Dans une étude, deux salariés de deux entreprises différentes ont vendu des billets de loterie à leurs collègues. Certains ont simplement reçu un billet, tandis que d’autres avaient le droit de choisir leur numéro. Le lendemain, les deux salariés qui avaient vendu les billets sont revenus vers les acheteurs et leur ont proposé de leur racheter leurs billets. Ceux qui avaient choisi leur numéro ont demandé quatre fois plus d’argent que ceux qui les avaient simplement reçus !

Dans plusieurs autres expériences, Langer vérifie que ce résultat provient de notre incapacité à accepter que les facteurs liés à nos facultés ne puissent influer sur les événements dus au ­hasard. La preuve de cette illusion vient de ­l’expérience acquise dans les États américains dans lesquels des loteries ont été créées. Ces États sont inondés de livres fallacieux donnant des recettes pour « battre » la loterie. Ces livres se vendent parce que les gens ne comprennent pas les implications de l’aléatoire. Et, de fait, l’explosion de popularité des loteries d’État s’est produite au milieu des années 1970, quand le New Jersey a intro­duit des jeux participatifs dans lequel les joueurs pouvaient gratter des cases ou choisir leurs numéros. Ces jeux participatifs exploitent l’illusion de contrôle explorée par Langer : la croyance que le comportement influe sur les événements aléatoires.

jeux numeriques

 

D’autres psychologues ont étudié un phénomène voisin, intitulé « la croyance en un monde juste ». Les gens tendent à minimiser la malchance des victimes de hasards malheureux. La tendance à chercher des explications aux événements dus au hasard y contribue. Les gens trouvent apparemment très difficile de croire qu’une personne parfaitement innocente ou vertueuse puisse endurer des déboires en raison de la seule malchance. Nous aspirons à croire que les événements heureux arrivent aux gens bien et que les événements malheureux arrivent aux méchants. Il s’ensuit de nombreuses croyances populaires infondées. Comme celle que les aveugles sont dotés de facultés d’audition exceptionnelles, un mythe sans doute entretenu par le désir de trouver une corrélation qui équilibre les choses.

En psychologie, la tendance à tenter de tout expliquer, à avoir nos petites théories sur chaque élément de variation au lieu d’intégrer les inévitables hasards malheureux qui forgent nos comportements, rend compte de l’existence de nombreuses théories psychologiques ­infalsifiables, y compris de théories qui se prétendent scientifiques. Les praticiens de la « psycho histoire » commettent souvent cette erreur. Le moindre tournant dans la vie d’un personnage célèbre est expliqué par des psychohistoires, souvent au nom de principes psychanalytiques. Le problème avec la plupart des psychohistoires n’est pas qu’elles expliquent trop peu, c’est qu’elles expliquent trop. Elles ne tiennent que rarement compte des multiples hasards qui déterminent le cours d’une vie.

La tendance à chercher une explication pour des événements dus pour ­l’essentiel au hasard conduit aussi à beaucoup d’incompréhension concernant la nature des coïncidences. Beaucoup de gens croient que les coïncidences ­requièrent une explication spéciale. Ils ne comprennent pas que les coïncidences se produisent même si rien d’autre n’opère que le hasard. Les coïncidences ne requièrent aucune expli­cation spéciale. La réticence à admettre le rôle du hasard en tentant à expliquer ce qui se produit peut bel et bien conduire à diminuer notre faculté de ­prédire ce qui va se produire. Reconnaître le rôle du hasard dans la ­détermination de ce qui survient, dans un domaine ­donné, signifie que nous devons accepter le fait que nos prédictions ne seront jamais exactes à 100 %, que nous ferons toujours des erreurs de prévision. Mais, chose intéressante, le ­reconnaître peut nous aider à améliorer la précision de nos prédictions. Cela peut sembler ­paradoxal, mais c’est un fait qu’il nous faut accepter l’erreur si nous voulons réduire la part d’erreur.

 

Des événements probabilistes

Accepter l’erreur pour faire moins d’erreurs est cependant une tâche difficile, comme le montrent quarante ans de recherches sur les avantages comparés de la prédiction actuarielle et de la prédiction clinique en psychologie. L’expression « prédiction actuarielle » désigne le pronostic fait pour des ensembles d’individus, fondé sur les probabilités dérivées des données statistiques. Une prédiction actuarielle simple annonce le même résultat pour tous les individus partageant une certaine caractéristique. ­Ainsi, prévoir une durée de vie de 77,5 ans pour des non-fumeurs et de 64,5 ans pour des ­fumeurs serait un exemple de prédiction actuarielle. On peut faire des prédictions plus précises en considérant plus d’une carac­téristique des personnes composant le groupe. Ainsi, prédire une durée de vie de 58,2 ans pour des fumeurs en surpoids et qui ne font pas d’exercice serait une prédiction actuarielle basée sur un ensemble de variables, et de telles prédictions sont presque toujours plus fiables que celles qu’on fait à partir d’une seule variable. Des prédictions actuarielles de ce genre sont courantes en économie, en ressources humaines, en criminologie, en business et marketing et dans les sciences médicales.

Et pourtant, de nombreux psychologues cliniciens assurent être capables de faire mieux que les prédictions de groupe pour prédire le devenir d’individus en particulier. Comme l’écrit le psychologue Robyn Dawes, « les psychologues professionnels affirment être en mesure de faire des prédictions individuelles qui transcendent les prédictions sur “les gens en général” ou diverses catégories de gens […]. Ils disent appréhender l’individu comme un être unique plutôt que comme partie d’un groupe sur lequel des généralisations statistiques sont possibles. Ils affirment être capables d’analyser “ce qui a causé quoi dans la vie d’un individu plutôt que d’énoncer ce qui est vrai en général”. » Le pronostic clinique semble constituer un ajout très utile à la prédiction actuarielle. Il n’y a qu’un petit problème. C’est que la prédiction clinique ne marche pas.
Pour que celle-ci soit utile, l’expérience du clinicien avec le patient, les informations qu’il détient sur lui doivent aboutir à formuler de meilleures prévisions que si l’on se contente de coder l’information disponible et de la soumettre à une ­méthode de régression multiple – une technique complexe de corrélation destinée à optimiser la combinaison de ­données quantitatives pour en induire des prédictions. En un mot, il est avancé que l’expérience des psychologues cliniciens leur permet d’aller au-delà du total des relations que la recherche a mis en évidence. Or l’affirmation que la prédiction clinique est efficace est aisément testable. Malheureusement elle a été testée, et elle se révèle fausse.

La recherche sur les mérites comparés de la prédiction clinique et actuarielle a donné des résultats étonnamment cohé­rents. Depuis la publication du livre classique de Paul Meehl en 1954, Clinical versus Statistical Prediction (« Prédiction clinique contre prédiction statistique »), quatre décennies de recherche comportant plus d’une centaine d’études ont montré que, dans quasiment tous les domaines où la prédiction clinique a été examinée (résultat d’une psychothérapie, comportement après mise en liberté conditionnelle, obtention d’un diplôme universitaire, résultat d’une thérapie par électrochocs, récidive, durée de l’hospitalisation psychiatrique, et bien d’autres), la prédiction actuarielle s’est retrouvée supérieure à la prédiction clinique.

Dans toute une série de domaines, quand un clinicien reçoit des informations sur un patient et que la même information est quantifiée et traitée par une équation de régression multiple développée à partir des relations actuarielles mises en lumière par la recherche, invariablement la prédiction fournie par l’équation l’emporte sur celle du praticien. La prédiction actuarielle est plus exacte qu’une prédiction faite par un clinicien. En réalité, même quand le clinicien a plus d’informations que celles qu’utilise la méthode actuarielle, celle-ci reste supé­rieure. Même si le clinicien dispose d’informations additionnelles venues de son contact personnel et de ses entretiens avec le patient, le pronostic clinique ne vaut pas la prédiction actuarielle.

Un test final consiste à donner au clinicien les prédictions faites par l’équation actuarielle et à lui demander d’ajuster ces prédictions en fonction de son expérience personnelle du patient. Or, quand le clinicien procède à ces ajustements, ceux-ci ont pour effet d’affaiblir l’exactitude de la prédiction (1). Dans ces études, les cliniciens se montrent persuadés que leur expérience leur donne une « intuition clinique » qui leur permet de faire de meilleurs pronostics que ceux qui se fondent sur les informations quantifiées contenues dans le dossier du patient. En fait, leur « intuition » est illusoire et les conduit à faire des pronostics moins exacts que ceux qu’ils feraient s’ils en restaient à l’information actuarielle. Il faut noter, cependant, que la supériorité de la prédiction actuarielle n’est pas confinée à la psychologie ; elle vaut pour de nombreuses autres sciences cliniques, par exemple la lecture d’un électrocardiogramme.

Évoquant les recherches qui montrent la supériorité de la prédiction actuarielle, Paul Meehl écrivait en 1986 : « Aucune controverse en sciences sociales ne montre un tel corpus d’études qualitatives allant uniformément dans la même direction. » Or, de façon plutôt embarrassante, le champ de la psychologie ne se conforme pas à ce savoir. On continue par exemple d’exploiter les entretiens individuels pour l’accès à l’université et aux organismes de formation en santé mentale, alors qu’une volumineuse littérature spécialisée montre que ces entretiens n’ont pratiquement aucune validité. Au contraire, les praticiens continuent d’employer des arguments spécieux pour justifier leur confiance dans « l’intuition clinique ».

« Un argument habituel contre les prévisions actuarielles, un préjugé, écrit Dawes, est que les statistiques de groupe ne sont pas applicables à des individus ou événements particuliers. L’argument ­insulte les principes de base de la probabilité […]. Un défenseur de cette ­position aurait à soutenir, pour en sauvegarder la logique, que si quelqu’un était forcé de jouer à la roulette russe une seule fois et avait le droit de choisir entre un revolver avec une balle dans le barillet et un avec cinq balles, le caractère unique de l’événement rendrait le choix arbitraire. »
La discipline a peu à perdre en prestige à admettre la supériorité du jugement actuariel sur le jugement clinique dans un domaine tel que le pronostic en matière de psychothérapie, parce qu’il en va de même pour les professionnels dans des disciplines aussi variées que la médecine, les affaires, la criminologie, la comptabilité ou encore l’évaluation de la qualité d’un animal de ferme.

 

Certes, même si la discipline elle-même aurait peu à perdre, les praticiens engagés comme « experts » (auprès des tribunaux, par exemple), qui assurent avoir une connaissance clinique personnelle de cas individuels, auraient bien évidemment à perdre en prestige et peut-être en revenus. Mais, comme l’écrivent deux spécialistes sur la valeur de l’évaluation clinique, « les événements que nous ­tentons d’évaluer et de prédire sont foncièrement probabilistes. Cela ­signifie que nous ne pouvons attendre de la ­nature qu’elle soit si bien formatée qu’elle nous permette de prédire des événements singuliers avec certitude. Le mieux que nous puissions espérer est d’identifier un éventail d’issues possibles et d’estimer leur probabilité relative. Suivant cette perspective probabiliste, ­l’objectif idéalisé d’une évaluation ­classique prédisant avec précision des événements uniques éloignés dans le temps est fantaisiste. Il reflète notre naïveté et/ou notre ­arrogance. » (2)

 

— Ce texte est un extrait de son ouvrage How to Think Straight in Psychology. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

L’Empire contre-attaque

Quel est le vrai bilan de l’Empire britannique en Inde ? Pour Shashi Tharoor, diplomate et essayiste indien de renom, « la subordination de l’Asie n’était pas seulement économique, politique et militaire, mais aussi intellectuelle, ­morale et spirituelle », résume le quotidien The Indian Express. « L’an dernier, rappelle Mint, un autre quotidien indien, Tharoor a gagné haut la main un ­débat de l’Oxford Union sur la colo­nisation. L’Inde, disait-il, ne demandait ni compensation ni réparation, mais était en droit d’exiger des excuses. Relayé par les réseaux sociaux, ce discours a eu un effet électrique, touchant les Indiens de tout bord. » Le livre appro­fondit l’argumentation et remporte ainsi un franc succès. Tharoor y réfute la « croyance nostalgique, bien ancrée au Royaume-Uni » que les Britanniques auraient dispensé les bienfaits de la civilisation. Churchill, accuse-t-il, a causé la famine qui a sévi au Bengale dans les années 1940. Quant à la Compagnie des Indes orientales, loin d’être une pionnière du libre-échange, elle a détruit toute concurrence locale et ­pillé le sous-continent.

Andrej Babiš, le « baron jaune » de Prague

Silvio Berlusconi fut le premier de la déferlante, selon le quotidien tchèque Dnes. Puis il y a eu Andrej Kiska en Slovaquie, Petro Porochenko en Ukraine, Bidzina Ivanishvili en Géorgie. Et, enfin, Donald Trump aux États-Unis. Le Tchèque d’origine slovaque Andrej Babiš ne fait pas ­encore partie de la liste, mais cela ne saurait tarder. À l’issue des législatives d’octobre prochain en République tchèque, et la victoire promise à son mouvement populiste ANO (acronyme signifiant « Action des citoyens mécontents » ainsi que « oui » en tchèque), il devrait officiellement intégrer le club de plus en plus large des hommes d’affaires parvenus au sommet de l’État.

C’est pour éviter ce scénario que Jakub Patočka et Zuzana ­Vlasatá ont publié Žlutý baron. Les deux journalistes ne s’en cachent pas : « Ces élections sont les plus importantes depuis 1992 [date de la fin de la Tchécoslovaquie] », s’alarme l’un d’eux dans Denik Referendum. Il est donc nécessaire de faire toute la lumière sur cet ancien membre du Parti communiste devenu milliardaire (sa fortune est estimée à 2,7 milliards de dollars, selon le dernier classement Forbes). À la tête de plusieurs grands médias et de l’empire agroalimentaire Agrofert, le quinquagénaire a été ­ministre des Finances avant d’être démis de ses fonctions en mai dernier pour cause de conflit d’in­térêts.

Socle de la puissance de Babiš, le conglomérat Agrofert détient 0,7 % du territoire tchèque ; il est le premier employeur du pays et contrôle 30 % du marché de la boulangerie. Les deux auteurs dénoncent l’enrichissement douteux du « baron jaune » grâce aux subventions publiques (160 millions d’euros entre 2004 et 2013), et un savant mélange des genres entre action publique et intérêts privés.

Les Tchèques se sont arraché ce livre, mais cela n’a pas eu d’incidence sur la cote de popularité de Babiš (64 % d’opinions favorables). Les électeurs retiennent que, sous son ministère, le pays a enregistré le taux de chômage le plus bas d’Europe, que la dette a sensiblement diminué, la croissance augmenté et les salaires avec. « Il faut gérer l’État comme une entreprise dont les citoyens seraient les actionnaires. Nous avons ici 10 millions d’actionnaires ! » s’est félicité Babis dans l’hebdomadaire Tyden, réaffirmant son mépris pour les politiciens de carrière qui, « dépourvus de [s]es talents de businessman, n’auront jamais rien appris ». Une expérience qui le rapproche, répète-t-il souvent, d’Emmanuel Macron.

« Babiš a adoré le voir étriller les partis traditionnels », note le quotidien Lidové Noviny. Le président français « a travaillé comme banquier, donc ce n’est pas un politicien traditionnel qui n’aurait vécu que de la poli­t­ique. Et puis, En Marche ! est comme nous un mouvement centriste, soutenu par des grands patrons », confirme Babiš dans les colonnes du quotidien. Seules ses positions pro-européennes ­déplaisent au « baron jaune » : pas assez anti­système à son goût.

Tzvetan Todorov, spectateur engagé

Mesdames et Messieurs,

 

Vous connaissez sans doute cet adage concernant la construction d’un texte dit « profond » : si l’on veut épater son auditoire, il faut lui offrir un tiers de la présentation qui soit connu, un tiers qui soit nouveau et un tiers qui soit totalement incompréhensible. Mais cela ne correspondrait ni à la personnalité de Tzvetan Todorov ni à l’esprit des Lumières qu’il a incarné.

J’ai donc décidé d’essayer de vous donner un aperçu plus direct et plus personnel de Tzvetan Todorov en tant que penseur (sans pour autant céder au réductionnisme, du moins c’est ce que j’espère). Je ne parle pas de ses contributions spécifiques à la théorie littéraire et à l’étude de l’histoire de la philosophie, même si elles sont nombreuses et majeures, mais plutôt de son approche intellectuelle. Quel type de penseur était Tzvetan Todorov ?

Il était d’abord un intellectuel européen ; je dirais même, l’intellectuel européen par excellence. Il parlait couramment plusieurs langues ; il disposait d’une culture générale hors du commun ; et il avait une vraie ouverture sur le monde. Le magazine allemand Der Spiegel l’a bien exprimé en introduisant la nécrologie de Todorov comme suit : « Si l’on voulait expliquer à un martien ce qu’est un intellectuel européen, il faudrait lui parler de Tzvetan Todorov. »[1] Pourtant, cette nécrologie montre, nolens volens, autre chose aussi, à savoir que ce critique littéraire, historien et théoricien n’a jamais obtenu le statut d’une superstar de la pensée : l’hommage du Spiegel se borne à une seule colonne de 100 mots. Tzvetan Todorov était un penseur du plus haut niveau. Mais il était beaucoup moins lu, et beaucoup moins connu au grand public, que les vedettes de l’intelligentsia (je n’ai pas besoin de citer les noms) dont on trouve les publications jusque dans les librairies des gares et des aéroports. Il l’était, paradoxalement, parce qu’il a incarné les idéals de la tolérance, de la mesure et de la liberté – les valeurs mêmes de la démocratie libérale. Développement étrange et quelque peu déconcertant : l’auto-conscience de l’homme moderne se constitue à travers la Révolution française, c’est-à-dire en critique radicale de la société existante, et une fois ce regard soupçonneux établi il rend toute action et toute institution suspectes, de telle manière que mêmes les réussites sociales les plus défendables, les plus admirables se révèlent insuffisantes, donc à supprimer en faveur des alternatives sans faille.[2] D’un coup, les garanties de la liberté deviennent des entraves sociales, les fondements de l’État libéral sont traités comme des instruments de la répression. Et les représentants auto-proclamés de cette conscience critique font en sorte que rien n’échappe à ce règne du soupçon.

Or, Tzvetan Todorov ne s’est pas rangé du côté de ces chiens de garde (de droite ou de gauche) qui passent tout le temps à la télévision pour surveiller le discours intellectuel et pour punir ceux qui s’écartent du droit chemin. Il n’était pas non plus de ces alarmistes – aimés, eux aussi, par les médias – qui à intervalles rapprochés annoncent la défaite de la pensée, le suicide français, le déclin de l’Occident ou la fin du monde. Et il n’a certainement pas fait partie de ces sauveurs de l’humanité qui seuls savent comment éviter une telle catastrophe – si seulement le monde suivait leurs conseils.

Quand Karine Zbinden et moi l’avons interviewé en mars 2015, c’était la première fois que nous nous sommes entretenus plus longuement. J’ai été frappé par trois choses. D’abord, par l’absence totale de vanité. « Vous savez », il nous a dit, « je ne m’assume pas comme philosophe. Je me considère plutôt comme un historien, historien des idées certainement, avec des opinions, défendant certains partis pris, mais ne dialoguant pas avec les grands philosophes du passé. »[3]  La deuxième chose qui m’a frappé était sa lucidité, sa présence d’esprit. Je me souviens d’avoir posé trois questions précises sur le livre récent de Sudhir Hazareesingh, Ce Pays qui aime les idées.[4] Todorov a donné une longue réponse à la première question, une réponse aussi détaillée à la deuxième question, après quoi il a abordé le troisième point – que moi-même j’avais déjà oublié !

Enfin, ce qui m’a frappé étaient sa rhétorique calme et son équité intellectuelle. Il a détesté le pathos, et il a toujours essayé de voir les deux côtés de la médaille. Quel que fût le sujet de nos questions – le nationalisme haineux de l’extrême droite, la médiatisation croissante de la société, ou la « robotisation » de l’homme – ses réponses étaient sans exception bien pesées. C’est cela qui m’a le plus impressionné : la volonté de ne céder ni à la panique ni à l’exaltation, la volonté de préserver sa capacité de jugement. Ce principe philosophique (car il s’agit bien d’un principe, d’un credo, et non simplement d’une disposition psychologique) ne l’a pas empêché de prendre des positions cohérentes et non équivoques. De plus, ce principe n’avait rien à voir avec un scientisme détaché. Pour Todorov, la tâche de la pensée était de voir les choses comme elles sont et de les comprendre comme telles – précisément parce que nous sommes toujours impliqués dans l’objet que nous analysons, impliqués avec nos convictions et nos croyances. Ainsi ce qui importe c’est que l’objet nous parle, mais également que c’est l’objet qui nous parle. Comme Raymond Aron, Tzvetan Todorov était un spectateur engagé.[5]

Pendant notre entretien Todorov était plutôt réticent quand nous avons évoqué Aron ; il a préféré souligner les différences (« Raymond Aron était beaucoup plus connecté à la réalité que moi ») ou parler d’autres penseurs – tels que Mikhaïl Bakhtine, Louis Dumont et Germaine Tillion – qui l’avaient influencé. Mais il s’agit là peut-être de ce que Freud a appelé une formation réactionnelle, car les réponses étaient presque trop évasives. En effet, sa préface aux Mémoires d’Aron se lit comme un auto-portrait (l’écriture est parfois plus révélatrice que l’oral).[6] Je voudrais terminer mon discours en examinant ce texte sous cet angle.

On remarque d’abord dans la préface une critique forte, avancée sans équivoque par Todorov comme par Aron, de toute forme de totalitarisme. Or, cela n’a rien de surprenant : au début des années trente, à Cologne et à Berlin, Aron a assisté à la montée du national-socialisme ; dans sa jeunesse Todorov a vécu en Bulgarie communiste. La critique des horreurs qui crèvent les yeux semble évidente. (Je m’empresse d’ajouter que, malheureusement et en dépit de cela, cette critique n’était pas partagée par le monde intellectuel entier : il y avait pas mal de penseurs qui arrivaient à fermer les yeux sur la réalité du « real-existierender Sozialismus »). En tout cas, ce qui est beaucoup plus difficile c’est de résister à la tentation totalitaire. Parce qu’il existe aussi des penseurs – en France peut-être plus qu’ailleurs – qui, tout en reconnaissant les horreurs comme étant des horreurs – s’acharnent à justifier la terreur au nom d’un humanisme à venir. Par contre, Todorov et Aron n’ont « jamais justifié l’injustifiable pour raison dialectique. »[7] Et ils n’ont pas cédé non plus à cette autre forme de la tentation totalitaire, forme beaucoup plus pernicieuse, qui fait miroiter à nos yeux une voie sûre par laquelle nous entrerons saufs et sains, sans crimes ni catastrophes, dans le paradis terrestre. Contrairement à ce rêve de la perfection, Todorov et Aron nous rappellent cette vérité pascalienne que nous oublions, ou refoulons, continuellement : que « l’homme n’est ni ange ni bête, et [que] le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. »[8] Le paradis est derrière nous ; nous ne vivons plus dans le jardin d’Éden, mais dans un jardin imparfait, et nous n’y échappons que par le chemin de l’enfer.

Ce choix contre le totalitarisme est en même temps un choix pour la démocratie libérale, qui est un compromis entre la liberté et l’égalité, entre l’individu et la société, entre l’espoir et la résignation – un compromis qui est « simplement […] moins mauvais que les autres. »[9] C’est dans ce monde que Todorov et Aron ont décidé de vivre et de faire leur travail de penseur, de spectateur engagé. Et dans ce monde résolument non manichéen « ce n’est jamais la lutte du Bien contre le Mal », comme le dit Todorov en citant Aron, « c’est le préférable contre le détestable. »[10] C’est pour cela que nos jugements ne peuvent jamais être sans appel ; que les incertitudes existeront toujours; que l’abandon du doute – du doute cartésien, systématique – serait catastrophique ; et que le travail de connaissance se poursuit et se poursuivra perpétuellement : comme « un travail de Sisyphe. »[11] De plus, Todorov et Aron n’ont « pas d’illusions sur l’efficacité de la parole raisonnable. »[12] Ils sont très conscients du fait que savoir et pouvoir sont deux, et que savoir et vouloir le sont aussi : trop souvent un fossé sépare nos arguments et nos actions.

C’est sur ce fond qu’on comprend que l’éloge suivant qu’a fait Todorov d’Aron est un reflet de ce qu’il a désiré être lui-même :

il a choisi d’être un serviteur et un éclaireur du public, un porteur de lumière. Il s’est acquitté de sa tâche en renonçant à jouer au marchand de rêves, en incitant chacun à connaître le monde qui l’entoure et à le juger en équité. […]  Plutôt que d’enflammer les cœurs, il a voulu éclairer les esprits ; et encore, la lumière qu’il apporte ressemble, non à celle de l’éclair, mais à la flamme vacillante de la bougie qu’on rallume sans cesse. »[13]

 

Dans ce hors-série

Retrouvez dans ce hors-série une compilation des meilleurs articles de Books sur le cerveau et ses mystères.

 

 

Tous les cerveaux sont dans la nature

Insectes, méduses, plantes… La neurobiologie contemporaine le confirme, la vie mentale n’est pas propre aux vertébrés. Darwin, déjà, décelait chez les vers de terre « une certaine forme d’esprit ».

 

Intelligentsia animale, la sélection par l’émotion

Les éléphants pleurent leurs morts, certains loups élèvent les petits de leurs rivaux et les orques observent des tabous alimentaires. Loin d’être une exception, l’homme n’est que le membre le plus brillant d’un club restreint de mammifères très intelligents.

 

La science bute sur la conscience

Passant au peigne fin la tentative du neurophysiologiste Antontio Damasio d’expliquer la conscience, le philosophe John Searle y voit un nouvel échec de la biologie.

 

Un organe comme les autres

Les lésions du cerveau en révèlent le fonctionnement. Mais peut-on cartographier tout ce qui fait de nous des hommes, du langage au sens esthétique, en étudiant sa morphologie ?

 

La limace qui a tout changé

Il fallait le faire : pour explorer les méandres de la mémoire humaine, décortiquer les neurones d’une limace de mer. L’exploitation systématique de cette idée géniale valut à son auteur, Eric Kandel, le prix Nobel en l’an 2000.

 

Bruno Dubois et Bernard Croisile : « Un souvenir vit sa vie »

Un souvenir est toujours une reconstruction dont la qualité s’altère à chaque fois que nous nous le remémorons. Les explications de deux éminents neurologues français.

 

Les athlètes de la mémoire

Des techniques dont l’invention remonte à l’Antiquité permettent d’apprendre à stocker d’énormes quantités d’informations.

 

L’origine pas si fantasmatique du rêve

Peu de scientifiques s’aventurent à tenter de percer les mécanismes du rêve. Est-ce, comme le suggérait le fruit de la baisse de la vigilance du surmoi comme le suggérait Freud ou, au contraire, une tentative presque mécanique à donner du sens à des stimuli produits au hasard pendant le sommeil ?

 

L’évolution mise tout sur la jeunesse

Les gènes ayant des effets positifs relativement tôt dans la vie et des effets délétères plus tard sont favorisés.

 

Neurosexisme (s)

Les exagérations sont légion dans l’étude des différences cérébrales entre les hommes et les femmes. Chez ceux qui les utilisent pour justifier des affirmations sexistes comme chez ceux qui les nient. Sans verser dans l’essentialisme, force est de reconnaître qu’il existe des disparités significatives entre les cerveaux masculin et féminin.

 

Différents et égaux

Il existe bien des différences essentielles entre cerveau masculin et cerveau féminin que l’environnement social peut influencer mais pas abolir. Sous peine de confondre science et politique.

 

Jacques Balthazart : « L’homosexualité a une composante biologique »

Les théories qui présentent l’homosexualité comme résultant d’un complexe d’œdipe non résolu, d’une enfance contrarié ou d’un choix, le font souvent au détriment de la science.

 

Créateur de saveurs

Le cerveau exploite les informations issues du millier de capteurs se trouvant dans le nez et les combine avec celles qui viennent de la langue et ses cinq types de récepteurs. Il y associe aussi les autres sens, la mémoire et la pensée.

 

Le QI gravé dans l’ADN

Certains de nos traits, comme le QI, sont majoritairement héritables. Quel rôle peuvent alors jouer les parents ou l’école ? L’intelligence dépend aussi d’autres variables, répondent les chercheur, pour qui ce n’est pas en niant ce fait qu’on aide les plus défavorisés.

 

Un défi pour les chercheurs

Autisme de haut niveau ou syndrome d’Asperger ? Le diagnostic change la vie des malades. Mal posé, il peut aussi la détruire. Trop concentrés sur les données techniques, les chercheurs ne se soucient pas assez de la diversité des patients et passent à côté de la complexité du phénomène.

 

Le mensonge des labos

Les médicaments du type Prozac n’ont guère plus d’efficacité que les placebos, les effets secondaires en plus. Telle est, en substance, la thèse à charge d’un éminent psychologue. Une entreprise de démystification irresponsable, pour certains scientifiques. Et un marché de plusieurs dizaines de milliards de dollars.

 

Les faux miracles de la Ritaline

Ce médicament a un effet à court terme sur la faculté de concentration. Mais aucune étude n’a mis en évidence un effet positif à long terme sur les résultats scolaires. Et les effets négatifs sont réels.

 

Le témoignage d’Elyn Saks

Plus ou moins sortie d’affaire mais toujours sous antipsychotiques et en analyse, Elyn Saks poursuit aujourd’hui une belle carrière universitaire. Elle raconte son expérience de la maladie en observatrice distanciée.

 

Comment Sally a basculé

Aujourd’hui baptisée « trouble bipolaire », la psychose maniaco-dépressive touche, comme la schizophrénie, 1% de la population. Plusieurs récits décrivent la maladie de l’intérieur.

 

La « singularité » Kurzweil

C’est le moment, tout proche, où les machines deviendront nettement supérieures aux humains, selon Ray Kurzweil. Pour ses détracteurs, cette théorie ne tient pas compte de la complexité du cerveau humain.

 

Chaque époque joue sa partition

Même si le plaisir de l’écoute dépend de la façon dont notre cerveau se synchronise avec les rythmes des chansons qu’il entend, c’est à l’adolescence que sont déterminés nos goûts musicaux pour la vie.

 

La musique au diapason de l’esprit

Vieillard léthargique soudain capable de danses, amnésique qui n’a rien oublié du piano… La musique possède un mystérieux pouvoir sur les comportements. Depuis toujours, elle fascine les scientifiques.

 

Le cerveau, cet inconnu

Le titre choisi pour ce numéro hors-série de Books n’est pas destiné à minimiser les extraordinaires progrès faits par les biologistes depuis l’époque de Darwin. Celui-ci n’était pas un spécialiste du cerveau, mais, dans son étude du ver de terre, publiée à la fin de sa vie, il évoquait chez ce modeste animal « la présence d’une certaine forme d’esprit » et en venait à soutenir qu’il « mérite d’être dit intelligent, car il agit presque comme le ferait un homme placé dans des circonstances analogues ». Deux ans plus tard, son ami George Romanes montrait qu’une méduse est pourvue d’un système nerveux la rendant capable d’actions coordonnées par un « cerveau circulaire, situé sur le pourtour de l’ombrelle ». Il publia un livre remarquable intitulé L’Évolution mentale chez les animaux, dans lequel il écrit : « À travers l’ensemble du règne animal, les tissus nerveux sont invariablement présents dans toutes les espèces supérieures aux Hydrozoa […]. Dans les organismes plus complexes […], la structure fondamentale de ces tissus est partout très semblable : que l’animal considéré soit une méduse, une huître, un insecte, un oiseau ou un être humain, nous n’avons aucun mal à reconnaître les cellules qui les composent, plus ou moins identiques chaque fois ». Au même moment, à Vienne, Sigmund Freud démontrait que les cellules nerveuses des écrevisses sont très semblables à celles des lamproies ou des êtres humains.

L’évolution des espèces conserve en effet les structures de base du vivant. Les neurones, propres au monde animal, en font partie. Les différences concernent leur nombre et leur mode d’organisation.  Au début du xxe siècle furent découverts les principes de modulation des impulsions nerveuses, par l’entremise des synapses, qui transmettent les signaux entre neurones. Beaucoup plus tard, dans les années 1960, Eric Kandel choisit un animal très simple, la limace de mer, pour analyser les bases de l’apprentissage et de la mémoire, puis pour étudier les canaux d’ions et les neurotransmetteurs impliqués dans les fonctions synaptiques.

En parallèle, également du temps de Darwin, les travaux de Paul Broca en France et de Carl Wernicke en Allemagne inaugurèrent la longue série de découvertes rendues possibles par des atteintes spécifiques de certaines régions du cerveau humain. Cela permit d’identifier les aires responsables ou indispensables au bon fonctionnement de fonctions sophistiquées, comme le langage, la conscience, le rêve ou la mémoire. Nous savons par exemple aujourd’hui que les souvenirs conscients sont stockés dans le cortex préfrontal et convertis en mémoire à long terme par l’hippocampe. Quant à la mémoire inconsciente, celle qui nous permet de continuer à faire du vélo une fois que nous l’avons appris, elle est stockée dans un système complexe impliquant le cervelet, le striatum et l’amygdale.

Les progrès de la génétique, de leur côté, ont permis d’illustrer le rôle fondamental de l’« inné » dans les comportements les plus complexes. Mais on entre là dans un domaine plus controversé, où science et idéologies se retrouvent, hélas, étroitement mêlées.

Si le cerveau reste un grand inconnu, c’est parce que bon nombre de questions troublantes sont encore sans réponse.  Du point de vue médical, d’abord, car on ignore toujours la cause de la maladie d’Alzheimer, de la schizophrénie ou de l’autisme.  Mais aussi du point de vue plus fondamental d’interrogations aussi vieilles que la philosophie. Où passe la frontière entre l’homme et les animaux les plus intelligents, comme l’éléphant ou le dauphin ? Comment la conscience, en particulier la conscience de soi, émerge-t-elle de ce qu’un de nos auteurs appelle « un vilain assemblage bulbeux de matière spongieuse » ? Le rêve est-il autre chose qu’une réponse cérébrale à certains stimuli ? On connaît les « centres » du langage, mais on ignore à peu près tout des mécanismes innés par lesquels un petit enfant apprend à parler. Si l’intégrité du cerveau et celle des gènes nous déterminent, comment expliquer l’exercice de la liberté ? D’où procèdent nos facultés les plus complexes, comme l’empathie à distance, la recherche de la vérité ou encore la perception et la création esthétiques ?. Comment expliquer le sens moral et le conflit permanent entre le bien et le mal ? Ces questions ne sont d’ailleurs pas si vieilles, car elles remontent seulement à quelques milliers d’années, une goutte d’eau dans l’océan de l’évolution. Mais elles restent, en gros, intactes.

L’irrésistible attrait du secret

Ma première année au Foreign Office, à une époque où le courrier électronique n’existait pas, fut un déluge de feuilles de papier : des notes sur papier fin blanc provenant d’autres ministères et propulsés à travers Whitehall par un réseau pneumatique datant l’époque victorienne ; des lettres de députés exigeant des réponses sur papier gravé ; des documents sur papier rigide bleu pâle annotés d’une écriture illisible par un ministre accep­tant ou rejetant tel discours, telle réunion ou manœuvre diplomatique que nous venions de lui recommander.

Mais le plus spectaculaire, c’étaient les papiers qui arrivaient dans des chemises de couleur sur lesquelles était inscrit « Secret ». Ceux-là avaient droit à un cérémonial particulier : ils étaient transmis de la main à la main, jamais laissés sans surveillance et lus avec le plus grand soin. Il s’agissait de notes des services de renseignement, et c’est par eux que je découvris l’aura qui entoure tout ce qui touche à l’espionnage.

Cette aura tient en partie au fait que que nous adorons mettre au jour des secrets. Depuis le philosophe grec Pyth­agore, qui n’autorisait ses disciples à le rencontrer face à face qu’une fois qu’ils avaient prouvé leur discrétion en restant silencieux pendant cinq ans, jusqu’aux blogueurs d’aujourd’hui qui accusent le groupe Bilderberg de diriger secrètement le monde, les humains ont le sentiment que ce qui est patent est sans intérêt et que ce qui est caché est plus attrayant, intrigant et séduisant. C’est peut-être là un héritage de l’adolescence, période pendant laquelle nous découvrons petit à petit les secrets de l’âge adulte.

 

Je dois dire aussi (avec une pointe d’amertume, car je n’en étais pas un) que les espions comprenaient souvent mieux les cultures étrangères et la ­nature humaine que nous autres ­diplomates. Leur spécialité est de ­déchiffrer les ­personnes tandis que nous sommes plutôt des experts des règles de procédure.

Rien d’étonnant, donc, que ces chemises aux couleurs vives aient ­exercé un attrait particulier sur les ministres. Si nous souhaitions que l’un d’eux prête crédit à quelque chose, nous ­savions qu’il fallait le lui présenter dans un ­dossier estampillé « Secret » plutôt que le lui exposer en des termes moins ­excitants sur notre papier rigide bleu pâle.

Par la suite, les ministres ont ­constaté la même chose : l’opinion publique accep­terait plus volontiers un argument en faveur de la guerre s’il était étayé par un témoignage des services de renseignement. D’où le rapport de 2002 qui argumentait en faveur de la guerre en Irak. D’où également la désillusion qui suivit, quand l’opinion publique cons­tata que le renseignement était lui aussi faillible – il peut être sujet à manipulation, mais il peut surtout être le produit d’une manipulation puisqu’il provient au bout du compte d’agents susceptibles de vouloir influencer autant qu’informer. Même ce qui semble infaillible – les écoutes téléphoniques, par exemple – est souvent ambigu et sujet à interprétation.

L’ouvrage de Brian Stewart, écrit avec Samantha Newbery, est édifiant. La vie et la carrière de Stewart couvrent beaucoup des guerres les plus décisives du XXe siècle : il a passé la Seconde Guerre mondiale au sein de la Black Watch (1), participé à la contre-insurrection malai­sienne et fait du renseignement à Hanoi pendant la guerre du Vietnam avant de devenir un expert reconnu de la Chine. Il a été pressenti à une époque pour prendre la tête du renseignement britannique, mais il est trop discret pour le mentionner dans Why Spy?. J’étais tenté de dire que peu de personnes en vie sont aussi expérimentées dans son domaine, mais j’ai appris son décès alors que j’étais en train de rédiger ce compte rendu.

Dans son livre, Stewart fait une typo­logie du renseignement en énumérant des catégories qui nous sont familières – humint quand les sources sont ­humaines (la catégorie la plus connue des lecteurs de John le Carré et de ­romans d’espionnage en général) ; sigint et ­audint quand il s’agit de communications interceptées – mais aussi d’autres plus pittoresques : hunchint (les intuitions), rumint (les rumeurs), cabint (les tuyaux des chauffeurs de taxi). Tout cela aide à démystifier cet univers.

 

L’ouvrage est écrit dans une langue claire et directe, ce qui est une bonne surprise : on ne se perd pas dans les circonlocutions du jargon administratif. À la fin de sa carrière, Brian Stewart occupé un poste haut placé au Comité conjoint du renseignement (JIC), qui transforme le renseignement brut et les diverses opinions des experts en rapports compréhensibles pour les ­ministres et les hauts fonctionnaires. Précision et concision caractérisent la prose du JIC ; elles caractérisent aussi celle de Stewart. Il est particulièrement limpide quand il aborde le processus qui a mené au rapport de 2002 sur l’Irak, qu’il range parmi les ratés du ren­seignement.

Dans son analyse du rapport, il se penche à juste titre non seulement sur les faux pas des politiques, mais ­aussi sur les structures qui les servent et qui auraient dû, dans ce cas précis, les inciter à la prudence. La première loi de l’espionnage, selon Stewart, est de « comprendre, mais ne pas céder aux préjugés et aux idées toutes faites du client ». L’armée et les services de renseignement, désireux de plaire aux politiques et de prouver leur valeur, ­auraient dû s’en souvenir.

D’une façon générale, la vie que ­dépeint Stewart est plus celle de George Smiley, le personnage de John le Carré, que celle de James Bond ; il y a bien une partie intitulée « Chantage, drogues et sexe », mais elle est hélas très courte. La torture a droit à plus de pages. Stewart ne parvient pas à une conclusion claire, il appelle plutôt à de plus amples ­recherches, mais il semble ­approuver les techniques d’interrogatoires musclées, comme celles qui consistent à couvrir la tête du détenu d’une cagoule ou à le priver d’eau – et qui, de son point de vue, doivent être distinguées des ­méthodes plus violentes.

Sa position ici semble différer de celle de notre génération de fonctionnaires et de juges en Grande-Bretagne, qui tend à juger inacceptables les mauvais traitements infligés aux prisonniers. D’un autre côté, comme Stewart le ­remarque, l’assassinat en temps de paix était perçu par sa géné­ration d’espions comme inadmissible. C’est désormais accepté dans la pratique, comme nous l’a rappelé en août 2015 l’élimination de deux djihadistes britanniques par la Royal Air Force. Nous aimons penser que nous sommes plus moraux que ceux qui nous ont précédés ; peut-être sommes-nous juste plus légalistes.

Il y a un éclairage dans Why Spy? qui m’a paru particulièrement intéressant : c’est ce que Stewart appelle l’« imagerie miroir » – le postulat qu’une personne d’une autre culture ou d’un milieu différent du nôtre va se comporter comme nous pensons que nous le ferions si nous étions à sa place. C’est devenu une erreur de plus en plus fréquente, favorisée en partie par la crainte de faire des généralisations racistes. C’est on ne peut plus évident à propos de la religion : les commentateurs occi­dentaux sécularisés n’arrivent pas à concevoir que la foi religieuse puisse être une puissante motivation. D’où (pour prendre un exemple récent) la difficulté à comprendre l’attrait qu’exerce le groupe État islamique et le désir de présenter cette organisation comme le produit de circonstances socioéconomiques – le genre de choses dont on pourrait imaginer qu’elle nous pousse à embrasser des causes extrémistes. D’où aussi peut-être l’incapacité à prédire les succès du fondamentalisme religieux en Iran, en Irak, en Égypte et ailleurs ­depuis 1979.

Une leçon de lucidité. Un livre inté­ressant et utile, écrit par un homme remarquable.

 

— Cet article est paru dans la Literary Review en novembre 2015. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

L’étonnante reconversion d’Horst Meier

Horst Meier est décédé en 2016, à l’âge de 91 ans. Pendant les dernières années de sa vie, il avait besoin de soins constants parce qu’il avait sombré dans la démence. Il est mort comme il a vécu : ­entouré de mystère.

Personne ne le connaissait, il n’était pas célèbre, mais sa ­famille souhaite à présent que le monde découvre cet espion est-­allemand qui officia à Bruxelles en se faisant passer pour un ­artiste, cet homme qui, sous cette couverture, découvrit sa véritable vocation.

 

Une histoire typiquement allemande

La Guerre froide, la RDA et l’art, voilà le triangle de son histoire. Une histoire typiquement allemande, dont il ne reste guère de traces – services secrets obligent – et qui, comme toutes les histoires de la Guerre froide, commence pendant la Seconde Guerre mondiale. Après une formation d’électricien, Meier est incorporé à la Wehrmacht et, en 1944, à 18 ans, envoyé sur le front de l’Est. Des décennies plus tard, il se souviendra ­encore de l’odeur des cadavres en décomposition. Il reste cinq ans dans un camp de prisonniers de guerre en Ukraine. Plus tard, il passe quelques mois à l’Antifa-­Zentralschule, non loin de Riga, cette école d’« antifascistes » créée par le Komintern pour les prisonniers de guerre et qui a formé bon nombre des futurs hauts fonctionnaires est-­allemands.

De retour dans son pays, à 24 ans, Meier passe son bac, fait des études de journalisme, puis se fait embaucher par le journal Freien Wort à Suhl, une petite ville en bordure de la ­forêt de Thuringe. Entre-temps, il a épousé une ancienne camarade de fac, avec qui il aura quatre enfants.

En tant que rédacteur chargé de la rubrique culture, il écrit ­notamment sur le nouvel art abstrait de l’Ouest, qu’il condamne comme on l’attend de lui. Dans des souvenirs dictés plus tard à sa fille transparaît sa bienveillance à l’égard du régime. Il voyage à plusieurs reprises en Union ­soviétique et dans d’autres pays du bloc de l’Est, et même en ­Allemagne de l’Ouest. En 1960, il divorce.

Une photo le montre, cinq ans plus tard, dans sa nouvelle vie. Un ami – un ancien compagnon de détention qui a lui aussi fréquenté l’Antifa-Zentralschule – l’a introduit auprès de la Haupt­verwaltung Aufklärung (HVA, « Direction centrale du renseignement »). Le service de renseignement extérieur de la Stasi a été dirigé pendant des décennies par le mythique Markus Wolf. Au sein de la HVA, Klaus Rösler – c’est le nom de l’ami – est à la tête du département « Otan et CE ». Sur la photographie, Meier se tient contre la cabine d’un camion. La carrosserie porte l’inscription « Ball of Toronto – Steel Drums » ; le véhicule appartient manifestement à un fabricant de percussions de Toronto, au ­Canada. Cela fait partie de sa nouvelle légende. Le quadragénaire Meier est ­devenu quelqu’un autre. Son nouveau nom : Erwin Miserre. Le vrai Erwin Miserre avait quitté la RFA des années auparavant pour le Canada.

Meier emménage en RFA sous l’identité de Miserre, il reprend son ancien métier d’électricien et se fait muter de Francfort à Sarre­bruck, à la frontière française. Là, il apprend le français parce qu’il est censé aller s’installer à Paris, où se trouve le quartier général de l’Otan. Mais voilà que l’Otan déménage son siège à Bruxelles.

En Belgique, Meier, ou plutôt Miserre, s’initie à la sculpture aux cours du soir et entre en relation avec Olivier Strebelle, l’un des plus célèbres sculpteurs du pays. Aujour­d’hui âgé de 90 ans, ­Strebelle se souvient bien de l’Allemand. Un beau jour, à la fin des années 1960, il était ­apparu et avait demandé à être son assistant. L’artiste vit toujours dans la banlieue de Bruxelles, dans la maison qu’il occupait déjà à l’époque. Ses pièces imposantes sont généralement des bronzes. Certaines ressemblent à des puzzles en trois dimensions ; cela requérait une grande habileté manuelle. Miserre en avait à revendre. Il passa les huit ­années suivantes à travailler pour ­Strebelle.

Le Belge évoque le chapeau démodé qu’aimait porter l’Alle­mand : il faisait presque médiéval. On surnommait souvent ­Miserre « Erwin Mystère », tant il en disait peu sur lui-même. Son français était bon ; il conservait un accent allemand, mais on ignorait qu’il était originaire d’Allemagne de l’Est. D’après Strebelle, l’un de ses amis lui aurait confié à l’époque que quelque chose clochait chez cet Allemand, que c’était certainement un espion.

 

« Pas comme dans un film »

Après la chute du Mur, en 1989, la HVA a détruit tous ses dossiers. Karl Rehbaum, l’ancien ­officier traitant de Meier devenu par la suite son ami, reconnaît qu’on n’a plus que la parole de ceux qui y ont tra­vaillé. Lui y a été employé à partir de 1965. La mission de Meier/Miserre consistait à faire passer des informations entre les agents sur place et Berlin-Est ; il prenait des photos des documents de l’Otan et s’arrangeait pour qu’elles parviennent en RDA ; c’était ce qu’on appelait un « résident ». Pas un informateur proprement dit, mais un intermédiaire, une courroie de transmission vivante. Ce n’était pas sans risque. « Ça ne l’est ­jamais », affirme Rehbaum. Les tâches qu’il accomplissait pour la HVA restaient néanmoins plutôt anodines : « Ce n’était pas comme dans un film. »

Toujours est-il que Meier peut mener à Bruxelles une existence d’artiste occidental. Son poste d’assistant d’un sculpteur ­célèbre lui permet de voyager là où d’autres ne vont jamais. Comme il a aussi besoin d’une couverture vis-à-vis des gens qu’il connaît en RDA, il se rend souvent en Asie du Sud-Est, car, pour tout le monde en ­Allemagne de l’Est, il est le correspondant de son journal en Asie.

Au début des années 1970, Meier fait la connaissance d’une jeune femme belge, interprète de profession. Aujourd’hui, elle dit que pendant longtemps elle n’a rien su de sa véritable identité. Selon Rehbaum, Meier a cessé ses activités en 1976 parce que les services de renseignement de la RFA avaient découvert les ­méthodes par lesquelles beaucoup d’agents de la RDA opéraient à l’étranger – en usurpant l’identité d’Allemands de l’Ouest expatriés. Le risque d’être démasqué devenait trop grand.

Il retourne en RDA avec son amie belge. Ils se marient à Francfort-sur-l’Oder et s’installent à la campagne, dans un village du Brandebourg où ils vivront quarante ans ensemble et auront deux enfants. Meier décide de rester artiste, personne ne s’y oppose. Il construit un atelier derrière la maison. La HVA lui donne même un coup de main en lui fournissant des matériaux. Une usine de produits chimiques lui commande trois grandes sculptures. Une brigade de jeunes doit l’aider à les édifier. Sur le terrain qui leur a été réservé et appartient aujourd’hui à l’entreprise BASF se dresse toujours l’une d’elles, L’Envol. Comme il l’écrira en 1982 dans le journal du combinat, Meier dédie ces œuvres aux brigades de jeunes socialistes, dont il attend une « marche victorieuse vers l’avenir ». De nouveau cette profession de foi socialiste. Il parle comme au temps où il était rédacteur au Freien Wort, à Suhl.

Les sculptures qu’il crée rappellent l’œuvre de Strebelle. Elles sont parfois assez kitsch ou d’un érotisme lourd. D’autres fois, elles semblent étonnamment modernes comparé à ce qui se faisait en Allemagne de l’Est. Il est redevenu Horst Meier mais continue de signer « EM », pour Erwin Miserre.

En 1982, on édita une brochure qui présentait ses œuvres en bronze. À propos du sculpteur, on pouvait lire : « Du début des années 1960 jusqu’à la moitié des années 1970, travail journalistique à l’étranger. 1973 : début de sa carrière d’artiste. » Cette publication était signée d’un certain Günther Rothe qui, d’après ses dires, a dirigé autrefois un orchestre en RDA et une fonderie. Aujourd’hui, il se présente comme peintre et designer et ambitionne de faire redécouvrir l’œuvre de Meier. Il a fait mouler en bronze d’anciens modèles en plâtre, les a sans doute retravaillés, a publié un livre et souhaite exposer les pièces. Il prétend avoir investi plus de 200 000 euros. Il a un contrat avec la famille et nourrit de grands espoirs.

Mais qui était vraiment Horst Meier ? Un artiste dans l’âme ? Un fidèle serviteur de l’État est-allemand, qui a arrangé sa vie selon les désirs de ce dernier ? Il fut avant tout un membre de la clique de la HVA et il l’est ­resté même après la chute du Mur. Selon sa veuve, il se considérait sincèrement comme un antifasciste ; des mots d’ordre comme « Plus jamais la guerre » étaient importants pour lui.

Longtemps après la chute du Mur, il a laissé la fille qu’il a eue de sa seconde épouse prendre quelques notes sur sa vie. À propos de son séjour à Bruxelles, il n’évoque que sa couverture de journaliste à l’étranger. Son vieil ami Klaus Rösler, avec lequel il avait traversé les années de captivité, n’y est nommé que sous son pseudonyme, « Martin ».

C’est Klaus « Martin » Rösler qui, en 1983, commanda à son ami une sculpture pour le chef des services secrets Markus Wolf. Meier ne reprit jamais contact avec son maître belge Strebelle, même après la chute du Mur. Un espion reste un ­espion. Même quand il n’en est plus un.

 

— Cet article est paru dans Der Spiegel le 22 octobre 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Merkel, généreuse malgré elle

L’accueil de plus d’un ­million de réfugiés par l’Allemagne en 2015 a marqué l’histoire récente du pays. « L’Allemagne est deve­nue un pays différent, c’est évident », estime Tobias Rapp dans Der Spiegel. Outre-Rhin, le sujet continue à faire polémique, il pourrait même coûter à ­Angela Merkel sa réélection, et ce n’est pas l’ouvrage du journaliste de Die Welt Robin Alexander, énorme best-seller de ces dernières semaines, qui va arranger les affaires de la chancelière. « Lire Die Getriebenen, c’est un peu comme habiter près d’une autoroute, note Mariam Lau dans Die Zeit. On voit les ­bolides passer à toute vitesse et on sent la vibration au plus profond de son squelette. En l’occur­rence, ce qui vibre, c’est une énorme colère contre la chef du gouvernement. »

Robin Alexander tente de recons­tituer les événements : le 12 septembre 2015, Angela Merkel était sur le point de fermer la frontière avec l’Autriche, explique-t-il. Techniquement tout était prêt, jusque dans le moindre détail. Pourquoi la chancelière a-t-elle finalement décidé de laisser entrer les réfu­giés ? Le journaliste montre que ni elle ni son ministre de l’Inté­rieur, Thomas de ­Maizière, n’étaient prêts à assumer les conséquences d’une telle décision. La police ne pouvait leur garantir que cela n’engendrerait pas des violences. ­Selon Alexander, Merkel a pris peur. Pour lui, « le ministre des ­Affaires étrangères autrichien, ­Sebastian Kurz, a eu le courage de faire ce qu’Angela Merkel n’a pas voulu faire », écrit Mariam Lau qui ne partage visiblement pas ce point de vue. Pour elle, en fermant leurs frontières, les Autrichiens ont fait preuve d’égoïsme et envoyé un message clair à l’Europe : « Après nous le déluge. » Mais Die Getrie­benen n’est pas seulement un livre polémique. Son auteur fait pénétrer le lecteur dans les contingences de la politique. L’effet est assez troublant. À le lire, on découvre qu’Angela Merkel n’a jamais eu l’intention de devenir la « chancelière des réfugiés ». Cette image est une reconstitution a posteriori. Les raisons données par Merkel pour justifier sa ­décision historique n’ont cessé de fluctuer : à l’impératif humanitaire a succédé l’idée qu’il était de toute façon impossible d’arrê­ter le flot des nouveaux arrivants. Puis ce fut le sinistre passé allemand qui fut mis en avant : il s’agissait de se racheter des crimes nazis. Enfin, on a allégué le vieillissement de la population allemande… Alexander « décrit avant tout comment la politique fonctionne. Les convictions, la vanité, le hasard, les calculs, les sondages, le programme, les discussions, la diplomatie internationale et les images de la télévision forment un tourbillon d’où émergent les décisions », conclut Die Zeit.