Markus Wolf, la médiocrité d’une légende

En 1991, j’ai entendu « le plus grand maître-espion du XXe siècle » – comme le dit la jaquette de l’autobiographie de Markus Wolf – témoigner au procès d’un de ses anciens subordonnés devant un tribunal de Munich (1). Le juge commença par demander au « témoin Wolf » de décliner son nom, son adresse, son âge, puis sa profession. « Je suis auteur », répondit Wolf. Des gloussements parcoururent la salle d’audience et même le juge ne put s’empêcher de sourire.

De fait, depuis qu’il a pris sa retraite en 1986, après trente-trois années à la tête des services de renseignement extérieur est-allemands, Markus « Mischa » Wolf est un auteur aussi prolifique que couronné de succès. Il a aussi fourni une matière fort lucrative à d’autres écrivains. Dans son premier livre, « La Troïka », paru en 1989, il évoquait son enfance dans le Moscou stalinien des années 1930, aux côtés de son frère, le cinéaste Konrad Wolf, et de deux amis (2). En 1990 parut « Markus Wolf : “Je ne suis pas un espion” » (3), un titre qui mérite indubitablement le prix Kurt Waldheim du déni (4). C’était un entretien-fleuve avec deux intervieweurs est-allemands complaisants. En 1991, Wolf publia son deuxième livre, « Sur mes ordres », une version éditée de ses notes et de son journal de 1989, l’année des merveilles, complétée par quelques réflexions autobiographiques (5). Et, en 1995, il a publié un livre de cuisine avec ses recettes russes favorites, intitulé de façon prévisible « Secrets de la cuisine russe » (6). Dans le même temps, outre une multitude d’interviews dans la presse et d’apparitions à la télévision, l’espion-auteur a fait l’objet de plusieurs ouvrages, notamment un en anglais, dû à Leslie Colitt, correspondant du Financial Times à Berlin, et intitulé « Maître-espion. La vraie vie de Karla, ses taupes et les services de renseignement est-allemand » (7).

 

Au départ, les Mémoires de Wolf devaient être publiés chez Bertelsmann, mais le géant de l’édition ouest-allemand a fait marche arrière, pris d’un soudain accès de moralité. Plus intrépide, Random House s’est engouffré dans la brèche, et l’éditeur américain s’est retrouvé à orchestrer ­simultanément dans le monde entier la publication de cette version autorisée de la vie de Wolf, à grand renfort de publicité – avec pour seul obstacle le fait que les États-Unis ont jusqu’à présent refusé à l’auteur un visa au motif qu’il a été impliqué dans le soutien bien connu qu’a apporté la Stasi au terrorisme ­international.

Nous devons donc nous préparer à une nouvelle flopée de clichés journalistiques : « chef espion légendaire », « venu du froid », « le vrai Karla ». Peu importe que John le Carré ait formellement nié s’être inspiré de Wolf, non seulement pour son Karla russe, mais aussi pour un personnage qu’on serait tenté d’associer de façon bien plus plausible à Wolf : l’officier de renseignement est-allemand Fielder, intellectuel juif tyrannisé par son supérieur grossier et antisémite Mundt dans L’Espion qui ­venait du froid. Le fait que Fielder se soit effectivement appelé « Wolf » dans une version antérieure du roman serait une pure coïncidence, affirme John le Carré : il aurait emprunté le nom à la marque de sa tondeuse à gazon. Pourtant, quand j’ai parlé au vrai Wolf en 1996 à Berlin, il m’a dit avoir lu le roman de John le Carré peu après sa publication en 1963 et avoir été stupéfié par les échos troublants qu’il avait trouvés entre le conflit Field-Mundt et sa propre relation orageuse avec son supérieur, Erich Mielke, le ministre de la Sécurité d’État. Il s’étonnait que le renseignement britannique soit si bon.Peut-on, même aujourd’hui, débrouiller les faits de la fiction, l’auteur de l’espion, Wolf de « Wolf » ?

L’Homme sans visage est présenté comme une « autobiographie ». Mais il ne l’est qu’en partie. Un morceau de bravoure, en ouverture, décrit diverses tentatives des services ouest-allemands, américains et même, semble-t-il, ­israéliens pour obtenir sa collaboration, dans les mois qui s’écoulent entre l’effondrement du régime communiste est-allemand, à l’automne 1989, et la réunification officielle d’octobre 1990. On trouve un récit hilarant de la visite de deux messieurs de la CIA à sa datcha des environs de Berlin-Est, apportant des fleurs et une boîte de chocolats pour sa femme et lui offrant une nouvelle vie en Californie. Il comprendra par la suite que M. Gardner Hathaway [qui dirigeait alors l’unité de contre-espionnage de la CIA] était en réalité à la recherche de l’identité de la taupe soviétique officiant à la CIA. Mais, si Wolf avait entendu des allusions de camarades soviétiques à ce sujet, il ne connaissait pas à l’époque le nom d’Aldrich Ames (8).

 

Le livre revient ensuite de façon assez superficielle sur l’enfance allemande de Wolf et ce que cela signifiait d’être le fils de Friedrich Wolf, un dramaturge talentueux, coureur de jupons, naturiste et très à gauche. Puis il est question de sa jeunesse heureuse dans le Moscou des années 1930 (un lieu qui, pour beaucoup d’autres, ne fut pas aussi heureux, comme il a l’honnêteté de le remarquer), de sa carrière rêvée d’ingénieur aéronautique à laquelle il renonça pour ­intégrer l’école des cadres du Komintern, où il se vit attribuer le premier de ses ­innombrables faux noms, « Mischa ». De retour en Allemagne dans la zone occupée par les Soviétiques, à 23 ans, il devint journaliste (couvrant notamment les procès de Nuremberg) et diplomate avant d’intégrer, à 28 ans, les nouveaux services de renseignement extérieur, connus au départ sous le nom d’Institut de recherche économique et scientifique et, plus tard, sous celui de Direction centrale du renseignement (Hauptverwaltung Aufklärung, HVA).

L’histoire du service est racontée plus ou moins chronologiquement jusqu’à la construction du mur de Berlin en 1961, mais elle s’interrompt ensuite, pendant la plus grande partie de l’ouvrage, au profit d’une ­série de chapitres thématiques sur divers aspects de son travail et de celui des services secrets : ceux qu’on a appelés les « espions Roméo » (envoyés pour séduire les secrétaires), les traîtres, les agents doubles et triples, la désinformation, le terrorisme, Cuba. C’est en bonne partie le résultat des questions (pour ne pas dire de l’interrogatoire) de sa coauteure, Anne McElvoy – à qui l’on doit un ­excellent livre sur la RDA –, et de ses éditeurs américains (9).

Le produit final est à n’en pas douter l’ouvrage le plus substantiel de Wolf à ce jour. S’il reste fidèle au premier commandement des officiers du renseignement, « Tu ne trahiras pas tes agents », tant d’entre eux ont déjà été démasqués qu’il peut malgré tout ­raconter leur histoire. Il ajoute quelques détails intéressants à celle de Günter Guillaume, son homme dans la chancellerie de Willy Brandt, qui, lorsqu’il fut confondu, provoqua la démission de ce dernier. Il dit, par exemple, que les copies des documents confidentiels faites dans la maison de vacances de Brandt en Norvège, que Guillaume affirme avoir transmis à l’Est, ne lui sont en réalité jamais parvenues – parce que le messager a pris peur et les a jetées. À propos de la fameuse affaire Otto John – le premier chef de la sécurité intérieure ouest-allemande, l’Office fédéral de protection de la Constitution, qui se retrouva un beau jour de 1954 à Berlin-Est –, il prétend que John n’a pas sciemment fait défection. Il aurait plutôt été amené à passer la frontière par un homme en qui il avait confiance (qui était en fait un agent ­soviétique) à un moment où il était déprimé par la réhabilitation d’anciens nazis à l’Ouest – et pas tout à fait sobre.

Tout en minimisant sa propre implication, Wolf montre les nombreux liens de la Stasi avec le terrorisme. Ses hommes ont hébergé et apporté un soutien logistique à des membres d’ETA, de l’IRA, de la Fraction armée rouge – qu’ils ont formés au maniement d’explosifs – et l’épouvantable Carlos, qui traînait au bar du Palast Hostel de Berlin-Est, où, par chance, « toutes les prostituées faisaient leur rapport à la Stasi ». Il décrit comment la Stasi et le KGB ont contribué à financer et à soutenir en partie le mouvement pacifiste ouest-allemand (10). Il est cinglant à propos de la CIA, dont les agents étaient, selon lui, si mauvais dans les années 1980 que les Allemands de l’Est commençaient à s’inquiéter : les Américains ne les prenaient-ils donc plus au sérieux ? Quant au service de renseignement extérieur de la RFA, le BND, il était truffé de taupes.

 

Le monde exotique derrière le Mur

Là où Wolf est le meilleur, c’est quand il évoque l’espionnage entre Allemands et le contexte dans lequel il avait lieu. « L’Allemagne du début des ­années 1950, écrit-il, était un gigantesque réseau de liens officiels et tacites, de hontes secrètes et de loyautés cachées à droite comme à gauche. Rien n’était certain, on ne pouvait se fier entièrement à personne, les apparences étaient trompeuses. » Il souligne les innombrables et subtils degrés de coopération qui existaient avec l’Est, notamment pendant la Détente, période où l’on promouvait toutes sortes de contacts Est-Ouest. Il raconte aussi comment ses services veillaient à tromper en permanence les Occidentaux. Ainsi, pour ses contacts avec un important homme d’affaires ouest-allemand, Christian Steinrücke, Wolf s’inventa toute une vie de famille alternative. Lorsque Steinrücke venait dîner, Wolf le recevait dans une petite villa où une jolie présentatrice de la télévision est-allemande prétendait être sa femme. Des photos de leurs supposés enfants étaient mises en évidence.

Wolf est intéressant quand il évoque les motivations de ceux qui sont ­devenus des informateurs de leur plein gré. Au départ, il y avait les secrétaires esseulées de Bonn, frustrées par la ­pénurie d’hommes de l’après-guerre, puis séduites par les « Roméos » de Wolf – une désignation des journalistes ouest-allemands utilisée dans le livre, bien que Wolf m’ait raconté qu’elle ne l’avait jamais été au ministère à l’époque. Il parle, par exemple, d’une Allemande de l’Ouest prénommée Margarete qui se mit à ressentir une pointe de culpabi­lité, comme l’héroïne homonyme de Faust. Sa conscience fut apaisée par un officier de la Stasi ­déguisé en pasteur danois qui écouta gravement sa confession avant de lui ­assurer que transmettre des secrets n’était pas un péché. Cette histoire inspire à Wolf quelques réflexions acerbes sur la nature humaine : « L’une des choses que mon métier m’a apprises, c’est que les femmes en savent bien plus sur leurs maris que ceux-ci ne l’imaginent. »

Outre le sexe – ou était-ce de l’amour ? –, il y avait aussi ce que Wolf nomme « l’attrait érotique de l’Est ». Beaucoup d’Occidentaux étaient excités par ce monde exotique et dangereux qui se trouvait derrière le Mur. Puis, très important, il y eut la génération protestataire ouest-allemande de 1968, ­révulsée par la République fédérale qui ne s’était pas « confrontée » au passé nazi et aspirant à une « autre république », de gauche. Cette génération fut un riche vivier de recrutements pour ses services. C’est un mélange de toutes ces motivations qui semble avoir été à l’œuvre chez l’une de ses meilleurs agents, Gabriele Gast, analyste en chef du BND, dont les perspicaces rapports sur l’état du bloc soviétique atterrissaient à la fois sur le bureau du chancelier Kohl et sur celui du général Wolf. Il y avait également les frustrations personnelles habi­tuelles – le sentiment de ne pas être pris en considération à son travail, les problèmes d’alcool et d’argent –, qui amenèrent deux figures éminentes des services de sécurité ouest-allemands à collaborer avec l’Est.

 

Même si nous nous en doutions, les moyens consacrés au renseignement ainsi que le degré d’interpénétration entre RFA et RDA se révèlent stupéfiants. Wolf estime que dans les ­années 1950 on comptait pas moins de 80 agences de renseignement en activité à Berlin, et « on avait parfois l’impression que la moitié de Bonn était ­employée à surveiller l’autre moitié ». « À la fin de la Guerre froide, écrit-il, les Russes étaient arrivés à la conclusion qu’il était impossible de savoir avec certitude pour quel camp travaillait un agent allemand. »

Il est assez cocasse que Wolf se serve de ce point pour se justifier après coup. Il se montre sceptique sur ce que les services de renseignement peuvent accomplir. On en apprend souvent davantage, observe-t-il, en lisant attentivement la presse. Mais il affirme que ces services ont bel et bien contribué à maintenir la paix pendant la Guerre froide, précisément parce que chaque camp était bien informé sur l’arsenal militaire, la stratégie et les intentions réelles de l’autre. Cet argument se tient plutôt.

Sa seconde ligne de défense est le classique tu quoque. « Nos péchés et nos erreurs furent ceux de toutes les autres agences de renseignement, écrit-il dès la première page. Des crimes ont été commis de part et d’autre. » Dans les années 1970 et 1980, les méthodes ­employées par l’Est, affirme-t-il, n’étaient que rarement plus brutales que celles de l’Ouest – et elles l’étaient moins que celles de la CIA en Amérique latine, ou celles de bien des services secrets au Moyen-Orient. Certes, ses collègues et lui ont eu recours au sexe, à la corruption et au chantage mais, à l’en croire, pas à la torture ni à ce que son texte nomme de façon un peu leste les « opérations mouillées » (c’est-à-dire les assassinats, dans l’argot du milieu russe). Les ­décès qu’il y a eu, insinue-t-il sans grande conviction, ont résulté la plupart des fois de la dose excessive de sédatifs administrée lors d’un enlèvement à l’Ouest. Lui, comme ses homologues de l’Ouest, estimait que la fin justifiait les moyens. Et il a cru dans le noble objectif qu’il appelle le socialisme jusqu’au bout et même au-delà. Son livre se conclut sur une réaffirmation de sa foi dans le marxisme.

Il se demande cependant – à moins que ce soient sa coauteure et ses éditeurs qui le lui aient demandé – s’il éprouve de la culpabilité ou des ­remords. Il fait une distinction assez bancale entre la « responsabilité », une affaire de conscience, qu’il assume, et la « culpabilité », une affaire de droit, qu’il ­récuse en ce qui le concerne. Ce n’est guère convaincant, même si c’est compréhensible étant donné qu’il a passé toutes ces dernières ­années à comparaître devant les tribunaux. Il a été condamné à six ans de prison pour « trahison » par un tribunal de Düsseldorf en 1993. Faisant remarquer que le terme juri­dique allemand était Landesverrat, littéralement « trahison du pays », il a ­demandé, de ­façon assez raisonnable : « Quel pays suis-je censé avoir trahi ? » Car la ­République fédérale n’est devenue son pays que le 3 octobre 1990. La Cour constitutionnelle a été sensible à la pertinence de cette objection et a cassé la condamnation.

 

Néanmoins, fin mai – pile au ­moment de la publication de son livre –, il a été condamné à deux ans de prison avec sursis pour trois ­affaires ­remontant au début de la Guerre froide : l’enlèvement d’un officier de la Stasi et de sa petite amie, qui avaient fui à l’Ouest, celui d’un secrétaire de l’Otan que la Stasi espérait recruter et la détention prolongée d’un ­Allemand de l’Est qu’ils voulaient impliquer dans un complot visant à faire passer Willy Brandt pour un collaborateur du nazisme. Je pense que cette campagne pour faire condamner Wolf devant des tribunaux ouest-allemands a été mal inspirée : elle a plus affaibli que renforcé la crédibilité de l’État de droit dans le pays nouvellement unifié. Il est difficile de croire que les agents des services secrets occidentaux n’ont rien fait de comparable durant les premières années de la Guerre froide et pourtant il n’est pas question de les poursuivre en justice. Tant pis pour le principe d’égalité devant la loi. Beaucoup, surtout à l’Est, seront confortés l’idée qu’il y a une loi pour ceux de l’Est et une autre pour ceux de l’Ouest.

Le verdict historique et éthique est une autre affaire. Wolf dit clairement qu’il éprouve des remords à propos du sort de certaines personnes, bien que cela contraste quelque peu avec le ton froid et détaché avec lequel il raconte l’histoire de ces gens qui ont fini dans les prisons ouest-allemandes et y sont restées de nombreuses années. Plus largement, il fait son « autocritique », comme on disait dans le mouvement communiste, pour n’avoir pas été assez critique assez tôt envers le stalinisme d’abord et le régime de Honecker ensuite. Sa défense ici consiste à dire qu’il pensait que « le changement ne pouvait venir que d’en haut ». Il estimait que la dissidence telle qu’elle a pu être pratiquée par quelqu’un comme Robert Havemann, un ancien stalinien qui ­devint l’un des critiques les plus virulents du régime de Honecker dans les années 1970, ou les mouvements de contestation venus de la base, ne pouvaient mener à rien. Il reconnaît néanmoins que Solidarność, en Pologne, a fait voler en éclats cette idée reçue.

 

Markus Wolf en rien responsable de la répression intérieure

Cette revendication d’une équivalence morale entre les espions de l’Est et de l’Ouest se heurte à un vrai problème : dans quelle mesure son service de renseignement extérieur était-il intégré au vaste appareil de répression intérieure ? C’est un point sur lequel il revient à plusieurs reprises, en général dans un esprit de déni. « Je ne considérais pas les services de renseignement comme une partie de l’appareil répressif », dit-il. Son travail relevait « d’une sphère d’activité séparée, plus défensive ». Il était « résolument opposé aux actions violentes ou dangereuses ». À propos des départements de la Stasi qui soutenaient directement des terroristes, il écrit : « Ils faisaient leur travail, je faisais le mien. » Il admet malgré tout qu’il y avait la « coopération administrative ordinaire avec le contre-espionnage » et qu’« ils étaient parfaitement au courant de ce qui se passait, ainsi que des ­méthodes souvent musclées du contre-espionnage ».

Derrière cet euphémisme se cache une réalité qui est désormais familière à tous les lecteurs allemands et qui, même dans le monde anglophone, fait qu’aujourd’hui la Stasi est autant synonyme du mal que la Gestapo. Les méthodes employées par la Stasi contre son propre peuple n’étaient certainement pas aussi brutales que celles des polices politiques d’Amérique latine ou d’Afrique du Sud, même si les contestataires étaient ­battus, interrogés sans ménagement et incarcérés. Dans un État où une personne sur cinquante avait un lien direct avec la police secrète – comme employé à plein temps ou comme collaborateur occasionnel –, ils n’avaient pas besoin de recourir à une telle brutalité. Des plans minutieux et raffinés étaient élaborés pour instiller la peur, la suspicion ou pour retourner l’épouse et les enfants d’un dissident en vue contre lui. L’Alle­magne de l’Est, en 1984, disons, était probablement aussi proche qu’un pays l’a jamais été de l’État de surveillance totale qu’Orwell dépeint dans 1984.

Wolf insiste sans cesse sur le fait qu’il n’est en rien responsable de cette répression intérieure. Se référant à la caractérisation bien connue de la RDA comme une « société de niche », dans laquelle la plupart de la population s’était retirée dans la sphère privée – un bungalow à la campagne, le sport, un emploi non ­politique –, il n’hésite pas à affirmer que la HVA était sa « niche » à lui.À d’autres ! La HVA et l’appareil intérieur de la Stasi n’étaient pas des services distincts, comme la CIA et le FBI aux États-Unis ou le MI6 et le MI5 au Royaume-Uni. La HVA était une des divisions de la Stasi ; ses bureaux se situaient à l’intérieur du complexe principal du ministère. D’autres officiers de la Stasi avec lesquels j’ai pu m’entretenir confirment que la HVA jouissait d’une plus grande autonomie que d’autres départements et avait un code de conduite quelque peu différent et, de l’avis général, meilleur. Mais elle était bien plus intégrée au reste de la Stasi que Wolf ne s’efforce de l’insinuer.

 

cuisine espions

Un homme sans visage

Il est d’autant plus difficile de le prouver que la plupart des documents de la HVA ont été soit détruits, soit, comme on l’a laissé entendre, déménagés à Moscou. Néanmoins, dans les 180 kilomètres de dossiers qui ont survécu au sein du bâtiment principal du ministère, il reste suffisamment de preuves d’une coopération au jour le jour. Dans mon propre dossier, par exemple, on trouve une instruction de routine pour un informateur de la HVA qui doit agir contre moi (11). Wolf lui-même mentionne en passant le fait qu’« un ancien agent de [s]on département, nommé Knut [sic] Wollenberger, avait infiltré le groupe de réformistes de Robert Havemann, afin de le manipuler et de le subvertir ». Certains lecteurs peuvent ignorer que l’affaire Knud Wollenberger fournit l’un des plus illustres exemples de trahison domestique jamais révélés depuis la réunification. Il a espionné sa propre femme dès leur première rencontre. Voilà pour les soi-disant mains propres de la HVA.

Pour ce qui est du brutal, du paranoïaque Mielke, qui continuait à boire à la santé de Staline dans les années 1970, bien que leur relation fût tendue, Wolf était l’un de ses adjoints et ils ont étroitement collaboré pendant plus de trente ans. Dans ce qui est peut-être la plus étrange révélation du livre, nous apprenons que lorsqu’ils se rendirent à Moscou ensemble, Mielke « insista pour partager une chambre avec [Wolf] parce qu’il se sentait seul, à moins que ce ne fût parce que les alentours l’effrayaient un peu. La nuit, il ronflait bruyamment, ce qui n’était pas l’idéal pour une semaine de détente. » Pauvre Mischa, privé de bonnes nuits de sommeil.

Mais qu’en est-il de tous ces gens dont la vie a été ruinée par les sbires de Mielke ? Par exemple la femme et les enfants de Knud Wollenberger ; sans même parler de tous ceux qui se sont suicidés dans les prisons de la Stasi. Wolf s’est-il jamais opposé à Mielke pour autre chose que pour la conduite de son propre service ? Non pas que nous ayons entendu parler d’une action dans un sens ou dans l’autre. Personne n’a jamais rien découvert là-dessus. Nous voilà en fait au cœur du problème : la question du caractère de Wolf. Ce livre est intitulé L’Homme sans visage parce que jusqu’en 1978 les services secrets occidentaux ne savaient même pas à quoi Wolf ressemblait. Mais après l’avoir lu, il demeure un homme sans visage en un sens plus profond : en partie à cause de l’agencement plus thématique que vraiment autobiographique de son ouvrage, en partie parce qu’il est lui-même insaisissable et inconstant.

Qui était le vrai Wolf ? Oui, c’était un maître-espion très efficace, qui a su exploiter méthodiquement et souvent habilement la position particulièrement favorable d’un État étroitement ­contrôlé par la police pour pénétrer la moitié occi­dentale, grande ouverte, rongée par la culpabilité, du même pays. Oui, il est, quand on le rencontre, intelligent, ­cultivé, charmant, spirituel. Mais c’est ce qui pousse à se demander aussitôt : comment a-t-il pu tenir trente-cinq ans dans ce ministère, avec ses gardes-chiourmes, ses brutes ? Sa réponse est – on ne s’en étonnera pas – une rationalisation roman­tique : tout ce qui a été fait l’a été pour le bien de la grande cause. Lorsqu’il a pris sa retraite, nous raconte-t-il, il a cité un poème de son père, intitulé « Pardon d’être humain » :

Et si j’ai trop haï,
Aimé trop fougueusement, trop librement,
Pardonnez-moi d’être humain.
La sainteté n’était pas pour moi.

 

On n’aura pas de mal à être d’accord avec le dernier vers. N’en demeure pas moins que l’ensemble de cette citation témoigne d’une illusion grandiose. Car s’il a eu du succès (et continue peut-être d’en avoir) avec les femmes, sa vie, loin d’avoir été fougueuse et libre, s’est écoulée pour l’essentiel en de longues heures grises dans un bureau de ce qui est sans doute l’organisation la plus psychorigide de l’histoire.

Lui-même reconnaît à un moment donné qu’il a vécu « la vie d’un bureaucrate ». Deux anciens haut gradés de son service ajoutent qu’autant l’auteur Wolf loue la leçon de « courage citoyen » que lui a apprise son père, autant l’officier de renseignement Wolf n’a jamais ­manifesté rien de tel dans son travail. Au contraire, affirment-ils, il était profondément autoritätsgläubig – déférent envers l’autorité – et même enclin à flatter le brutal Mielke 12. Pendant trente-cinq ans, il ne s’est jamais élevé contre l’horrible, la discrète, l’omniprésente ­répression qui était organisée depuis son ministère – et directement soutenue par son département. Était-ce par idéalisme ? Peut-être un peu. Mais c’était surtout par conformisme, par lâcheté et par souci de son petit confort. Car ce bon vivant de Wolf a eu une vie très confortable dans la vieille RDA : une voiture avec chauffeur, des privilèges, une datcha où il pouvait cuisiner ses délicieux pelmeni. Lors de sa retraite, en 1986, il « négoci[a] avec Mielke des indemnités de départ » (une merveilleuse embardée dans la langue de l’entreprise capitaliste). Dans cette enveloppe étaient compris un chauffeur, une secrétaire, un bureau au ministère où il pouvait travailler à « La Troïka » et un bel appartement au cœur de Berlin-Est, donnant sur la Spree, où il habite toujours.

C’est là qu’il est assis, le témoin Wolf, beau parleur, cultivé, raffiné, bien ­habillé, bien logé : si différent de tous les autres anciens officiers de la Stasi, amers, ignares, vulgaires, avec qui j’ai pu m’entretenir, dans leurs sordides petits bungalows. Et cependant si semblable à eux. Si semblable à ces bureaucrates mesquins, exécuteurs du mal, en ce que lui aussi a derrière lui toute une existence de suivisme, de compromission, d’obéissance à l’autorité. Lui aussi a les mains sales. Mais comme eux, il est enferré dans la stratégie éculée du déni : ce n’était pas moi, c’était l’autre département. « Je faisais mon travail, ils faisaient le leur. » Voilà le dernier secret, le mieux gardé du légendaire maître-espion Markus Wolf : c’était un agneau déguisé en loup.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 29 mai 1997. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Les deux visages de l’Amérique

Et si les autorités américaines se comportaient vis-à-vis d’une partie de leur propre population comme une administration coloniale en territoire occupé ? Ce n’est pas le point de départ d’un terrifiant ouvrage de politique-fiction, mais le constat qu’établit très sérieusement le journaliste et essayiste Chris Hayes, présentateur sur la chaîne MSNBC, dans A Colony in a Nation. Consacrée à l’attitude de la puissance publique envers la minorité noire, cette enquête montre que la présidence ­Obama n’a rien changé à un système insi­dieusement discriminatoire. Le sujet fait mouche : le livre s’est hissé dans la liste des 15 meilleures ventes (dans la catégorie non-fiction) établie par The New York Times, et figure parmi les 20 recommandations mensuelles de l’influente Oprah Winfrey.

« Puisant dans son expérience personnelle de gamin blanc élevé dans le Bronx et ayant fréquenté une école de Harlem, Hayes démontre dans son livre l’existence de “deux régimes distincts” de l’Amérique », explique dans The New York Times l’historien Khalil Gibran Muhammad, professeur à Harvard et auteur de The Condemnation of Blackness (« La condamnation du Noir »). Chris Hayes a couvert pour la télévision les émeutes de Ferguson, banlieue noire de Saint Louis où un jeune Afro-Américain avait été abattu par la police en 2014. Le journaliste-essayiste se pose en témoin d’un pays coupé en deux : « Dans la nation, vous avez des droits ; dans la colonie, vous recevez des ordres. » En d’autres termes, « dans la nation vous êtes innocent jusqu’à preuve du contraire ; dans la colonie, vous êtes présumé coupable dès votre naissance ».

Hayes souligne en effet que la police procède couramment à des fouilles et à des arrestations dans les quartiers noirs – alors même que les homicides de Noirs ne sont élucidés que dans la moitié des cas. « Depuis longtemps, nombre d’historiens observent que les Noirs sont à la fois harcelés et sous-protégés par la police, renchérit le critique : Les Noirs subissent la violence de la police et celle des gangs. » Les Blancs, en ­revanche, se voient reconnaître un droit à l’erreur même quand ils enfreignent la loi. La scène d’ouverture du livre le montre clairement, telle que résumée dans The New York Times : « Alors qu’il se rendait en tant que journaliste à la Convention nationale républicaine, Chris Hayes se souvient qu’il transporte avec lui une petite quantité de marijuana dissimulée dans un étui à lunettes. Au contrôle de sécurité, les policiers s’en aperçoivent aussi, mais le laissent passer. » Un privilège de Blanc (bourgeois de surcroît) spécifique à la « nation », impensable dans la « colonie » peuplée de Noirs et autres minorités ethniques.

Comment les États-Unis en sont-ils là, cinquante ans après la fin officielle de la ségrégation raciale ? L’historien Khalil Gibran Muhammad invoque dans The New York Times « la culture punitive de l’Amérique », thème que développe Chris Hayes dans un long article paru dans Vanity Fair en mars 2017. Rappel historique : en 1968, à l’issue du mouvement des droits civiques, le président Richard Nixon prononce un discours pour promouvoir la loi et l’ordre. Tout en appelant à « construire des ponts » entre les Blancs et les Noirs, Nixon affirme que ces derniers « ne veulent pas de programmes publics qui perpétuent la dépendance » parce qu’« ils ne veulent pas être une colonie dans une nation ». Mais c’est bien ce qu’ils sont devenus, ou plutôt restés, montre Hayes, qui s’appuie sur les travaux de Michelle Alexander. D’après cette juriste, le déman­tèlement des lois dites « Jim Crow » de ­ségrégation ­raciale n’a pas empêché la poursuite des discriminations. Simplement, celles-ci s’appuient désormais sur une politique d’incarcération massive, elle-même fondée sur une tolérance zéro envers la communauté noire. C’est le cas à Ferguson, faubourg noir administré essentiellement par des Blancs, « ce genre d’endroit où la police (blanche) veille à ce que personne ne traîne dehors après le coucher du soleil », résume Chris Hayes dans Vanity Fair. Plus curieusement, cette ségrégation masquée sévit aussi à Baltimore, « une ville où le maire est noir ainsi qu’une bonne partie du conseil municipal, l’attorney général et le représentant au Congrès ». Un jeune Noir, Freddie Gray, y a été mortellement blessé en 2015 par une police qui compte dans ses rangs nombre d’Afro-Américains. En somme, estime l’auteur, « le pouvoir de l’élite noire demeure étonnamment circonscrit » – même quand cette élite s’est retrouvée à la Maison Blanche.

Je t’aime, je te tue

« C’est un livre remarquable », juge Warren Brown dans la Medie­val Review de l’université de l’Indiana. Quand Guerre sainte, martyre et terreur, de Philippe Buc, est paru aux États-Unis, en 2015, la presse universitaire lui a réservé un accueil plutôt chaleureux. « Dire que c’est érudit est un euphémisme », poursuivait Brown, précisant toutefois que les non-spécialistes risquaient d’être quelque peu déroutés.

Buc est un cas intéressant d’universitaire transnational : il est français mais a effectué une bonne partie de ses études outre-Atlantique (il a même ­acquis la nationalité américaine) et enseigné un temps à Stanford. Son ouvrage avait d’abord été rédigé en anglais. Pour autant, Buc se veut l’héritier d’une tradition historique bien française : celle qui s’intéresse avant tout à la longue durée.

Le voilà donc qui retrace rien de moins que l’évolution du concept de violence à travers les siècles. Son objectif : montrer l’influence centrale qu’a exercée le christianisme dans ce processus. Selon lui, notre rapport actuel à la violence, alors même que nous croyons vivre dans un monde complètement sécularisé, reste imprégné par le christianisme. « Il conteste vigoureusement l’idée que la violence occidentale moderne a été désacralisée », note l’universitaire Helen J. Nicholson sur le site Medievally Speaking.

L’attitude chrétienne vis-à-vis de la violence se caractérise par son ambiguïté. Elle est prise entre des pôles contradictoires : la coercition et la liberté, la guerre et la paix, la cruauté et la miséricorde, l’Ancien et le Nouveau Testament, la lettre et l’esprit, l’élection et l’universalisme… Elle rejette radicalement la violence tout en justifiant massacres et actes de cruauté.

Cette tension traverserait toute l’histoire de l’Occident, depuis les premiers martyrs jusqu’à la bande à Baader et à George W. Bush en passant par la première croisade, les guerres de Religion ou encore la Révolution française. Oui, vous avez bien lu : même la bande à Baader ne serait compréhensible que sous cet angle ! À en croire Buc, son idéologie athée est un leurre : sa façon de défendre une cause présentée comme universaliste tout en revendiquant l’élection de ses membres est typiquement chrétienne.

Les révolutionnaires français aussi, partisans de la Terreur, furent bien plus chrétiens qu’ils ne l’imaginaient. Pour eux, il s’agissait d’« être inhumain par amour de l’humanité ». Cette idée d’une purge salvatrice se retrouvera dans l’URSS de Staline. Comme le rapporte Brown, « le bolchevique Nicolas Boukharine avant son exécution, en 1938, concevait sa mort comme à la fois un martyre au nom du communisme et comme une purification de ses péchés contre le Parti ». Quinze siècles plus tôt, saint Augustin écrivait : « Là où il y a de la terreur, il y a le salut… Oh, cruauté ­miséricordieuse ! »

Les meilleures ventes en Chine – Nature, mémoire et corruption

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La Chine s’ouvre au monde (aussi) par la lecture. Il est frappant de constater dans ce classement la part des ouvrages « venus d’ailleurs ». Selon un portrait-robot établi par Amazon, le lecteur chinois  – jeune, urbain et connecté – est éclectique. Férue de fantastique et de thrillers (« La librairie de l’île », de la New-Yorkaise Gabrielle Zevin, « Romancière solitaire », du Japonais Ira Ishida), la classe moyenne chinoise manifeste aussi un engouement inattendu pour des classiques occidentaux de la fin du XIXe siècle comme Thoreau, Le Bon et Freud.

Pourquoi donc lire Walden ou la Vie dans les bois (1854) dans la Chine du XXIe siècle ? Face aux ravages de la pollution, l’intérêt pour cette aventure sylvestre du poète naturaliste américain Thoreau signale à coup sûr les aspirations contrariées des Chinois à un autre mode de vie. Quant au succès du célèbre ouvrage de Gustave Le Bon Psychologie des foules (1895), il n’est pas anodin non plus dans un pays qui a vécu la « puissance invincible » des masses avec la Révolution culturelle. Rappelons que, d’après Le Bon, « l’individu en foule […] n’est plus lui-même, il est devenu un auto­mate ». Dans le même registre, autre succès remarqué : « Nous trois », récit autobiographique de Yang Jiang, femme de lettres de renom, épouse du grand écrivain Qian Zhongshu (1910-1998), déportée avec son mari pendant la Révolution culturelle. Dans ce livre publié en 2003, l’auteure raconte sa vie aux côtés de Qian, donnant à lire les bouleversements du siècle passé.

Également désireux de comprendre l’actualité de leur pays, les lecteurs plébiscitent l’enquête de Zhou Meisen, « Au nom du peuple ». Véritable page turner publié en 2012 et adapté depuis au petit écran, ce roman explore les arcanes de la corruption en Chine. Ce qui en fait un livre aussi populaire que politiquement opportun, alors que la campagne anti-ripoux lancée par le président chinois Xi Jinping bat son plein. Cette croisade qui vise les caciques corrompus du Parti communiste chinois a déjà touché des dizaines de milliers de responsables. Roman-document, « Au nom du peuple » s’appuie sur des cas réels. « J’ai seulement essayé d’écrire la ­vérité », confiait son auteur début avril à China Daily. Selon ce quotidien très proche du pouvoir, « le hashtag #au nom du peuple a été lu 17,56 millions de fois » en un mois.

 

La face cachée de Graham Greene

Contrairement à ce que son titre laisse présager, l’essentiel de l’album de Miles Hyman et Jean-Luc Fromental se passe à Vienne. Nous sommes à l’hiver 1948 et l’ancienne capitale des Habsbourg, très abîmée par les bombardements alliés, est comme figée dans la glace et le blizzard. La Vienne de 1948 augure ce que sera Berlin quelques années plus tard, lorsque le rideau de fer sera tombé : une ville ­divisée, administrée par les vainqueurs et infestée d’espions ou d’escrocs en tout genre. Cette partition de fait ne prendra fin qu’en 1955.

C’est pour cela que, le jour où Graham Greene débarque lors de cet hiver glacial, personne ne le croit vraiment quand il ­explique qu’il est là pour achever le scénario d’un film. D’autant plus qu’il a pour cicérone dans la capitale autri­chienne la jeune Elizabeth Montagu, actrice, éprise de littérature et agent de liaison de ­l’Office of Strategic Services (OSS), ­l’ancêtre de la CIA. « Appelez-moi ­Graham, ­enseigne Montagu », lui lance le célèbre écrivain, qui a pris soin de s’informer du ­passé mili­taire de la jeune femme. Cela la flatte, et la glace est définitivement brisée lorsque Greene lui révèle avec beaucoup d’autodérision ses propres états de service au MI6, qu’il décrit comme un « club de vieux jeunes portés sur la boisson et jouant à la guerre ». Son supérieur hiérarchique était un certain Kim Philby.

Un étrange ballet de personnages se met alors en place dans le sillage de ce couple improbable et souvent imbibé d’alcool. Un ancien baron autrichien ayant fricoté avec les nazis, une danseuse de cabaret tchèque porteuse de documents explosifs, un tueur russe au bec de lièvre, un correspondant du magazine Time qui émarge au KGB… Les anciens camarades de jeu de « Lizzy » à la CIA sont aussi dans le coup en la personne de Bud Boots, un Américain franc et direct qui est l’amant occasionnel de la jeune femme.

On n’en dévoilera pas davantage sur une intrigue complexe et extrêmement bien documentée qui finira par conduire tout ce beau monde à Prague, où se joue le ­dernier acte de cette histoire. Avec, en toile de fond, le coup d’État qui por­te au pouvoir un régime prosoviétique. C’est le début de la Guerre froide. L’année ­suivante sortira sur les écrans Le Troisième Homme, l’un des « plus grands thrillers européens de l’après-guerre », estime Jean-Luc Fromental.

L’épisode viennois aura certainement fourni au scénariste Green ce pour quoi il était venu : une ­intrigue haletante et un décor de rêve. Mais, comme souvent avec l’espionnage, il s’agit peut-être d’une histoire à double fond, suggèrent les auteurs. Une histoire que l’écrivain se gardera bien d’écrire, ou en tout cas jamais de façon directe : celle de la trahison de son ami Philby, qui commença sa carrière d’espion soviétique dans cette même Vienne au cours des années 1930. Et qui lui rappelle tant sa propre « trahison » – sentimentale mais tout aussi indicible.

Il faudra attendre 1968 et la parution des Mémoires de Philby, Ma guerre silencieuse, pour que Graham Greene donne un premier ­indice des vraies raisons de sa présence à Vienne. « Il a trahi son pays – oui, peut-être ­est-ce le cas, mais lequel d’entre nous n’a ­jamais commis de trahison à l’encontre de quelque chose ou de quelqu’un de plus important qu’un pays ? » écrit-il dans la préface de l’édition britannique du livre.

 

— Books

 

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Le goût des vers

On se souvient de la phrase assassine qu’écrivit Voltaire à son meilleur ennemi Rousseau, après la parution du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes : « Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. » On pourrait l’adresser, mais sans malice, cette fois, en hommage sincère, à Charles Foster. Dans un ouvrage ­aussi étonnant que réjouissant, ce vétérinaire et universitaire britannique décrit son immersion dans le monde animal. Une immersion qui n’a rien de théorique : Foster a vécu, le plus concrètement qu’il lui a été possible, comme un blaireau, une loutre, un cerf, un renard et un martinet. Cette expérience s’est étalée sur plusieurs années, même s’il la synthétise pour les besoins de son livre. Avec l’un de ses fils (de 8 ans !) il a ­creusé un terrier. Ils n’en sortaient que la nuit pour manger des vers (essentiels dans le régime alimentaire du blaireau). Il a uriné pour marquer son territoire, demandé à ses enfants de déféquer dans une rivière et tenté ensuite de deviner à qui appartenait quoi… Dans cette même rivière, aux eaux glaciales, il a tenté (en vain) d’attraper des poissons comme une loutre. Il a connu la terreur du cerf pris en chasse en se laissant traquer par des bandes de chiens. Enfin, il a rôdé, comme un renard, dans les rues de Londres, récupérant dans les poubelles des restes de pizza qu’il « désinfectait » avec des épices.

Cette expérience radicale a ravi la presse anglo-saxonne : « Un livre terriblement vivant et d’une étrangeté intense », juge, par exemple, Dwight Garner dans The New York Times. Il faut dire que Foster fait preuve non seulement d’un humour ravageur (il se qualifie de « pervers masochiste »), mais d’une érudition sans faille. Il restitue au plus près les sensations de tous ces animaux tout en ayant parfaitement conscience des ­limites d’une telle transposition. S’il y a une leçon à en tirer, c’est, ­selon lui, que nous sommes trop dépen­dants d’un seul de nos sens : la vue. En nous appuyant davantage sur les autres, nous aurions une vie bien plus ­intense.

Foster a aimé être un blaireau : il nous apprend que les vers n’ont pas le même goût selon leur « terroir ». Il pourrait ­désormais distinguer un ver du pays de Galles d’un ver bourguignon les yeux fermés. Il ­estime que le renard est une bête intelligente et admire sa capacité à s’adapter à un envi­ronnement changeant. La loutre, en revanche, ne lui plaît guère : « Elle passe dix-huit heures par jour à dormir et le reste du temps à tuer frénétiquement », résume Damian Whitworth dans The Times. La faute à un métabolisme qui, s’il était le nôtre, nous contraindrait à engloutir 85 Big Mac par jour.

La fin des espions ?

Juin 1944. Les Allemands ont un super-espion en Angleterre. « Garbo » leur fournit l’information la plus précieuse qui soit : le vrai débarquement allié aura lieu dans le Pas-de-Calais et non en Normandie. De son vrai nom Juan Pujol, Garbo est sous le contrôle du Secret Intelligence Service britannique (1). L’année précédente, en usant d’un stratagème sophistiqué – un faux noyé en Espagne muni d’une mallette pleine de documents –, les Britanniques étaient parvenus à faire croire aux Allemands que le débarquement allié en Méditerranée aurait lieu en Grèce et non en Sicile. Parmi les grands succès de l’espionnage, on peut encore citer le cas de Leopold Trepper, le communiste juif dont le réseau, l’Orchestre rouge, permit à Staline d’anticiper l’attaque allemande, ou celui d’Eli Cohen, l’Israélien qui parvint à devenir le conseiller du ministre syrien de la Défense et facilita l’écrasante victoire de son pays dans la guerre des Six-Jours.

À l’inverse, un livre récent sur la CIA présente la fameuse agence, numéro un de l’espionnage mondial, comme une spécialiste de l’échec, parfois ridicule. Son action en Irak est un cas d’école : après avoir contribué à mettre en selle le futur tyran Saddam Hussein en 1963, elle n’a pas vu venir l’invasion du Koweït en 1990, puis a nourri le mythe de la possession par Saddam d’armes de destruction massive, principal argument de la désastreuse invasion américaine de l’Irak en 2003.

À son siège de Langley, la CIA a son mur des martyrs. Il y est inscrit : « Et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. » Cet hymne à une naïveté très américaine prend d’étranges résonances à l’ère d’Internet et de la cybersurveillance. Les espions d’hier cèdent la place aux programmes informatiques et aux drones. Comme naguère le cheval, l’espion est remplacé par la machine. Dommage pour la littérature.

Pourquoi la débâcle ?

Mauvais coup pour le french bashing : en juin 1940, démontre l’historien américain Philip Nord, la France n’aurait pas démérité – mais les élites militaires, si. En 230 pages énergiques, il pulvérise un essaim d’idées reçues. La France n’était pas « impréparée » à la guerre, comme Pétain l’avait dit (« Trop peu d’enfants, trop peu d’armes, trop peu d’alliés – voilà les causes de notre défaite »). Elle avait des alliés, notamment l’Angleterre ; hélas, celle-ci était irrésolue, et entraîna la France dans deux erreurs : la non-résistance initiale à Hitler et l’opposition au rapprochement avec les Soviétiques. Elle avait les troupes : 146 divisions sur le terrain en juin 1940, ­divisions ­alliées comprises, contre 145 pour l’Alle­magne. Et, pour ce qui est des armes, elle avait multiplié par 10 entre 1933 et 1935 la part du revenu national consacrée à l’armement (un armement qui plus est de très bonne qualité : le chasseur Dewoitine D.520 était supérieur au Messerschmitt, et le char Somua S-35 était considéré à l’époque comme « le meilleur du monde »). Quant au peuple français, il n’était pas aussi aveugle qu’on le croit. « Ah, les cons ! » avait dit Daladier à son retour de Munich ; mais, à l’été 1939, 70 % de la population déclarait lors d’un sondage qu’il fallait « arrêter l’Allemagne, au besoin par la force ». Même la stratégie française initiale était à la hauteur : la ligne Maginot « n’était pas absurde » ; elle reflétait juste « le compréhensible désir des Français de voir la guerre se dérouler en dehors de leur territoire » ; et le plan de bataille franco-belge, lui non plus, n’était « pas si mal conçu ». Alors ?

Alors, « le drame [de la défaite éclair des Français] tient à ce que la ligne défensive ne parvint pas à tenir ». Grand coupable : le ­général Gamelin, qui avait ­dégarni les Ardennes (où l’on savait pourtant que se produirait l’offensive, grâce à la saisie de plans allemands en Belgique) au profit d’attaques sur la frontière belgo-néerlandaise. Sur la Meuse, les 45 divisions germaniques enfon­cèrent les 18 françaises. Mais l’affaire avait été chaude. Ce sont l’intelligence tactique de Rommel et l’insubordination de ­Guderian qui sauvèrent Hitler. La contre-attaque française à Flavigny faillit réussir, de l’aveu même d’un général allemand ; mais elle ne fut pas assez soutenue. Les chars français firent merveille, mais des problèmes de communication les freinèrent.

La France perdit 90 000 hommes et sa liberté, mais pas son honneur : « Ce qui scella sa défaite, ce ne fut pas tant le manque d’énergie ou la faiblesse de carac­tère de la nation, mais la piètre qualité des décisions prises par l’élite ­militaire. » Pire encore, cette même élite, « qui n’avait pas ­encore fait sa mue républicaine… et qui ­détestait la gauche presque autant que la République », profitera de « cette défaite somme toute hono­rable » pour promouvoir une politique qui, elle, ne l’était plus du tout.

Sourd d’une oreille

Sauf preuve du contraire, aucune langue n’a de mot pour « sourd d’une oreille ».

« Pas de mot pour désigner celui qui n’a perdu qu’une oreille ? Pas de demi-sourd ? Un trou dans la langue, donc. Parmi d’autres : un manchot est un manchot, qu’il ait perdu un bras ou deux ; l’aveugle n’est pas un double borgne et mon grand-oncle n’a laissé qu’une seule couille sur l’ossuaire de Douaumont, ce qui n’en faisait ni un eunuque ni un castrat. Mais quoi, alors ? “Un monorchite”, me souffle-t-on. Or je ne trouve ce mot dans aucun dictionnaire quand mon grand-oncle, lui, exista bel et bien. Il eut seize ­enfants. »
D. P.

 

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Kim Philby, l’ami infidèle

Peut-on encore trouver quelque chose à dire sur Kim Philby, sans doute l’espion le plus brillant de sa génération, sinon de tous les temps ? Des dizaines de livres lui ont été consacrés, ainsi qu’à ses comparses, ces espions britanniques au service de l’Union soviétique qui, avant et après la Seconde Guerre mondiale, ont cherché à exporter le communisme en Europe et aux États-Unis. à présent que les idéaux de tous ces jeunes hommes et femmes étudiant à Cambridge et à Oxford dans les années 1930 ont pris un sérieux coup de vieux, quel est l’intérêt de revenir sur la saga Philby ?

Ben Macintyre réussit pourtant à lui insuffler une nouvelle vie, en mettant l’accent non plus sur l’espionnage ou l’idéologie mais sur la psychologie, l’amitié et la conscience de classe. « J’ai voulu décrire un type particulier d’amitié qui a joué un rôle important dans l’histoire, écrit-il, un mode de relation très britannique sur lequel personne ne s’était jamais penché. » De l’avis de Macintyre, le don qu’avait Philby pour l’amitié contribue à expliquer qu’il ait pendant si longtemps pu duper ses collègues britanniques ainsi que son partenaire américain. Macintyre est un merveilleux conteur qui tisse les fils usés de ce récit avec plus de panache et d’esprit que quiconque. Reste à savoir s’il est parvenu à déchiffrer l’énigmatique monde intérieur de Philby – pensait-il vraiment qu’il œuvrait pour le bien de l’humanité ? Le mystère restera peut-être entier à jamais.

Le grand ami de Philby était Nicholas Elliott, qui avait intégré les services de renseignement britanniques, le MI6, en juillet 1939, trois mois avant le début de la guerre et environ un an avant que Philby se retrouve affecté à la même section que lui. Philby travaillait aussi pour le renseignement soviétique depuis l’été 1934. Macintyre retrace leur amitié le long de chemins parallèles mais qui se recroisent souvent, Elliott défendant avec ferveur l’innocence de Philby, qui pendant douze ans fera l’objet de soupçons constants avant de passer à Moscou en 1963. Et c’est Elliott qui, après que Philby a passé cinq sinistres années de placard à cause de la défection de ses collègues espions soviétiques ­Donald Maclean et Guy Burgess en 1951, se débrouille pour le faire réintégrer comme agent britannique (et bien sûr soviétique aussi) à Beyrouth en 1956. Cette amitié prendra fin en janvier 1963 sur un spectaculaire dénouement, brillamment raconté : Elliott, enfin convaincu de la trahison de son ami, fait un triste voyage de Londres à Beyrouth pour lui arracher une confession. Pendant l’interrogatoire, qui s’étale sur plusieurs jours avec proposition d’immu­nité contre reconnaissance complète de sa culpabilité, Philby, déchiré d’hésitations, s’échappera une nuit pour s’embarquer sur un cargo russe, vers un exil (ou plutôt, comme il le dira ensuite, un retour au pays) qui durera jusqu’à sa mort à Moscou, vingt-cinq ans plus tard.

 

La trahison de Kim Philby

En racontant cette histoire à travers le prisme de sa relation avec Elliott, Macintyre cherche à expliquer comment Philby a réussi à ne pas se faire démasquer. Ou plutôt comment il a réussi à désamorcer les preuves, certes indirectes, qui s’accumulaient pour faire de lui ce « troisième homme » longtemps soupçonné d’avoir alerté Maclean et ­Burgess et de leur avoir permis de passer à ­Moscou douze ans avant lui.

La base de l’explication de McIntyre, c’est que la trahison de Philby repose largement sur une question de classe, dans un pays toujours sous l’emprise ­implacable d’un establishment qui juge ne pouvoir confier les leviers et les ­secrets de l’État qu’aux siens. Elliott et Philby viennent de milieux coloniaux, et tous les deux ont des ancêtres administrateurs de l’Inde britannique. Leurs pères sont amis. Né en Inde, Claude Aurelius Elliott, le père de Nicholas, a été directeur puis doyen du collège d’Eton, ce qui lui a valu d’être fait chevalier. Harry Saint John Philby, le père de Kim, est un arabisant de renom, ex- officier du renseignement et ami proche d’Ibn Saoud, le fondateur du royaume saoudien. Kim – il doit son surnom au héros du célèbre roman d’espionnage de Rudyard Kipling – est né en Inde.
Les deux futurs espions suivent les traces de leurs pères en fréquentant les écoles privées de l’élite – Elliott à Eton, Philby à Westminster –, puis tous deux font leurs études universitaires à Cambridge. Comme le raconte ­Mac­intyre, la désinvolture des enquêtes de sécurité qui président au recrutement des deux hommes dans les services ­secrets, mais aussi tout le long de leur carrière, relève du comique. Elliott est brièvement inter­rogé sur le champ de courses d’Ascot par un ami de son père qui se trouve être le principal conseiller diplo­matique du gouvernement du moment. En se basant sur les Mémoires d’Elliott, With my Little Eye (1), ­Macintyre donne une savoureuse description de ces procédures de contrôle dans une scène, située à la fin de la guerre, entre l’agent et son officier supérieur :
L’officier de sécurité : « Asseyez-vous, j’aimerais avoir une franche discussion avec vous. »
Nicholas Elliott : « À vos ordres, mon ­colonel. »
L’officier : « Votre femme sait-elle ce que vous faites ? »
Elliott : « Oui. »
L’officier : « Comment cela se fait-il ? »
Elliott : « Elle a été ma secrétaire pendant deux ans ; je pense qu’elle a dû découvrir le pot aux roses. »
L’officier : « Admettons. Et qu’en est-il de votre mère ? »
Elliott : « Elle croit que je suis dans quelque chose qui s’appelle le SIS, elle pense que ça veut dire “Secret Intelligence Service”. »
L’officier : « Dieu du ciel ! Comment se fait-il qu›elle sache ça ? »
Elliott : « Quelqu’un du cabinet de guerre le lui a dit lors d’un cocktail. »
L’officier : « Et votre père ? »
Elliot : « Il pense que je suis un ­espion. »
L’officier : « Qu’est-ce qui lui a fait croire ça ? »
Elliott : « Le patron du SIS le lui a dit au bar du White’s [le plus chic des clubs londoniens].

Le recrutement de Philby est plus délicat, mais tout aussi scandaleux d’amateurisme et de négligence. Après avoir acquis la conviction, à Cambridge, à l’âge de 21 ans, que le communisme est une cause juste et en passe de triompher, il part pour Vienne, bien décidé à contribuer à la résistance antifasciste. Là-bas, il tombe amoureux d’une divorcée, agente du Komintern, qu’il l’épouse, et descend dans la rue pour défendre la cause lors de la répression d’un soulèvement ouvrier en 1934. Il est recruté peu après à Londres par un agent soviétique et met fin à tous ses liens ostensibles avec le communisme. Il passe ensuite cinq ans à se fabriquer un personnage d’homme de droite, défendant le camp franquiste en tant que correspondant de guerre en Espagne pour The Times, ainsi qu’en France au début de la guerre contre l’Allemagne.

Quand le direc­teur adjoint du MI6 s’inquié­tera des anciennes acti­vités communistes de Philby à Cambridge avant de le recruter, son père balaiera facilement ses préventions au cours d’un déjeuner : « Ah ! ça, c’étaient des erreurs de jeunesse. Il est totalement rangé des voitures, maintenant. » Son mariage avec une agente du Komintern, dont il s’est ensuite séparé – peut-être dans le souci de renforcer sa nouvelle couverture –, sera allègrement ignoré.

La solidarité de classe a donc clairement joué en faveur des deux jeunes gens. En 1940, quand la guerre contre Hitler s’intensifie, ils se retrouvent tous deux affectés au service de contre-­espionnage du MI6, la section V, et deviennent immé­diatement amis. Mais leur amitié va bien au-delà d’une simple connivence sociale. Chacune de leurs ­familles cache en effet derrière une façade conventionnelle une dose d’excentricité et d’indépendance d’esprit. Elliott possède aussi « un mépris congénital pour l’autorité » ainsi qu’un « sacré sens de l’humour ».

Le côté rebelle et provocateur est plus prononcé chez Philby. Son père est un anticonformiste doublé d’un intrigant invétéré qui s’est converti à l’islam quand Kim était encore adolescent. Après avoir été candidat d’un parti d’extrême droite aux législatives, il a été brièvement ­incarcéré par les autorités britanniques en 1939 pour avoir pris position contre la guerre. Le jeune Philby, écrit ­Macintyre, est « le chouchou et la créature de son père », qu’il « adorait et détestait à la fois ». Dans son autobiographie My ­Silent War (2), publiée avec l’aval des ­Soviétiques en 1968, Philby écrit que, si son père avait su que son fils était un espion soviétique, il aurait été « estomaqué mais n’aurait en aucun cas désapprouvé ».

 

Les deux jeunes espions aiment rire ensemble du côté guindé du monde officiel et des manières pompeuses de certains de leurs chefs. Très vite, le duo passe de longues heures à boire des verres après le travail. Elliott, de quatre ans plus jeune que Philby, admire l’intel­ligence de celui-ci, son efficacité, la clarté apparente de ses objectifs et son sens de l’auto­dérision. Ils sont après tout unis dans la guerre contre le fascisme. ­Macintyre écrit qu’Elliott « adulait Philby, mais l’aimait aussi d’une puissante adoration masculine, non exprimée, non partagée et asexuelle ».

Sans surprise, c’est quand les services de renseignement britanniques et américains déplacent leur attention de ­l’Allemagne nazie vers la Russie soviétique que les choses changent du tout au tout pour Philby. La loyauté de vieux amis comme Elliott devient alors cruciale pour lui, car une série de transfuges russes révèle la présence d’espions soviétiques au sein des services secrets britanniques. Les deux amis continuent à travailler dans la section du contre-espionnage et béné­ficient de rapi­des promotions, Philby ayant toujours une petite longueur d’avance sur son ami. Fin 1944, il devient le patron du contre-­espionnage, poste qu’il conservera jusqu’en 1947.

Au moment où le conflit contre l’Allemagne prend fin et que la Guerre froide bat son plein, c’est un agent sovié­tique qui ­dirige les opérations britanniques destinées à lutter contre les ­menées des services de renseignement soviétiques. Kim Philby tient même la corde pour devenir « C », comme on appelle le grand patron du MI6. Pour les Russes, c’est un triomphe remarquable. La rapidité avec laquelle Philby parvient à un tel niveau de pouvoir et d’influence inspire même à certains de ses patrons à Moscou la crainte qu’il s’agisse d’un agent double.

Après un passage à Istanbul comme responsable d’un réseau d’agents (que, selon Macintyre, il a probablement ­trahi), dans une région d’intérêt vital pour l’Occi­dent, on lui offre en 1949 un poste encore plus important : responsable de la liaison entre les services britanniques et américains à Washington – position où il se trouve informé d’à peu près tous les plans visant à affai­blir les ­Soviétiques mais aussi des opérations destinées à ­déjouer leurs entreprises contre les États-Unis. Dans ce rôle, il ­bénéficie de l’aide cruciale de James Angle­ton, ­futur patron du contre-­espionnage de la CIA, dont il était ­devenu l’ami proche à Londres pendant la guerre. Quand le nuage de soupçon s’épaissira autour de Philby après la trahison de Maclean et Burgess, Angleton le défendra avec la même ­vigueur qu’Elliott.

 

Tandis que Philby s’installe à Washington, Maclean ­devient le patron du département États-Unis du Foreign Office à Londres, après avoir occupé un poste important à l’ambassade britannique à Washington entre 1944 et 1948, où il informe, entre autres, les Russes des progrès américains dans le développement de l’arme nucléaire. Inci­demment, Maclean, converti lui aussi au communisme à Cambridge et recruté par les Russes en 1937, était le fils d’un ancien ministre, sir Donald Maclean – encore une bonne raison, apparemment, pour ne pas soumettre le jeune diplomate à une enquête de sécurité en bonne et due forme.

Macintyre décrit les multiples activités de Philby en tant qu’agent soviétique et enchaîne les descriptions haletantes de démasquages évités de justesse, provoqués par l’apparition çà et là de transfuges confirmant l’existence de taupes britanniques – mais seulement par leur nom de code. Ce faisant, il ­redit ce que d’autres ont raconté avant lui. Ce que Philby a réalisé pour le compte des Soviétiques appartient en gros à deux catégories. Il a pu communiquer aux Russes les objectifs détaillés des intentions britanniques et américaines, sur la base d’informations recueillies aux échelons les plus élevés du pouvoir. Et il a aussi pu, à un ­niveau plus opérationnel, faire en sorte que les ­réseaux d’espions antisoviétiques ainsi que les tentatives d’infiltration d’agents après la guerre dans les pays Baltes, en Ukraine, en Géorgie et en Albanie soient d’emblée condamnés à un sanglant fiasco. Beaucoup de ces plans auraient peut-être capoté de toute façon ; mais avec Philby leur échec était assuré.

Le pire des coups infligés par Philby à l’Occident est sans doute la liste qu’il a remise aux Russes, comportant les noms de plusieurs milliers d’agents antinazis en Allemagne, essentiellement catholiques, qui avaient survécu à la guerre mais ont été arrêtés et sans doute ­fusillés par les Russes après la mainmise sur ce qui allait devenir l’Allemagne de l’Est. Il est probable, selon Macintyre, que ­Philby porte ainsi la responsabilité de la torture et de la mort de centaines d’autres agents en l’Europe.

Ce qui est certain, c’est que Philby a semé « une vénéneuse discorde », selon l’expression de Macintyre, à l’intérieur des services secrets américains et britanniques, et entre eux. Le tenace FBI et son équivalent britannique, le MI5, ont toujours été convaincus que Philby était un traître ; mais ils n’ont pas ­réussi à le coincer à cause du snobisme des gens de la CIA et du MI6, qui méprisaient le renseignement intérieur. Encore ­essentiellement une affaire de classe, selon Macintyre.

À bien des égards, l’histoire de Philby demeure incomplète et le restera vraisemblablement. Le passage le plus passionnant du récit de McIntyre a trait à la fuite ultime de Philby, s’échappant de Beyrouth et des mains de son ­ancien ami Elliott. S’agit-il d’ailleurs d’une fuite, ou les Britanniques ont-ils souhaité son ­départ ? Dans la première hypothèse, les Britanniques se sont montrés, comme dit Macintyre, d’une stupidité monumentale. Mais peut-être ont-ils été ­« excep­tionnellement malins » en le laissant filer ?

Philby, dans ses conversations avec Philippe Knightley à Moscou en 1988, quelques mois avant sa mort, semble regretter que l’on puisse croire qu’il lui a été permis de « disparaître » dans un triste exil moscovite, parce que les Britanniques préféraient le voir mijoter en Russie plutôt que de leur causer l’embarras d’un procès public – surtout s’il ­refusait d’accepter la transaction « immu­nité contre révélation exhaustive de son double passé ». Et pourtant, dans une lettre écrite à Elliott depuis son ­refuge moscovite, Philby se demande si ce n’est pas ce qui s’est produit. Mais ­Elliott, dans ses Mémoires, semble ­récuser l’idée qu’il ait simplement laissé filer son vieil ami. Peut-être est-il obligé de défendre cette fiction. Car, dans le cas contraire, le MI6 et Elliott lui-même ­paraîtraient effectivement d’une « stupidité monumentale ».

Quoi qu’il en soit, Philby, en tant qu’agent soviétique infiltré au cœur de l’establishment britannique et américain, a-t-il changé le cours de l’histoire ? De toute évidence, sur le long terme, non. L’empire qu’il a ­servi pendant un demi-siècle s’est effon­dré dans une pantalonnade grotesque trois ans après sa mort. La ­Russie postsoviétique dispose encore d’un pouvoir de nuisance, et peut désta­biliser des régions fragiles ou conforter des dictateurs assié­gés comme Bachar al-Assad en Syrie. Mais, la Corée du Nord mise à part, plus personne dans les pays émergents d’Asie et d’Afrique – sans parler de l’Europe et de l’Amérique – ne considère le marxisme-léninisme, et surtout pas sa mouture soviétique, comme un modèle d’avenir.

La plus grande énigme demeure : que pensait donc Philby, réellement et au plus profond de lui-même, de tout cela ? Est-ce que ça en valait le coup ? N’a-t-il pas eu des remords d’avoir trahi ses amis les plus proches tels qu’Elliot pour une cause supposément supérieure ? A-t-il vraiment cru, jusqu’à sa mort, que cette cause était juste ?

 

La crainte d’être démasqué

Macintyre dépeint les épisodes de torpeur alcoolique de ­Philby, notam­ment après la défection de Maclean et Burgess, puis à nouveau à Beyrouth quand il est réactivé des deux côtés en 1950, après sa traversée du ­désert, tandis que l’étau se resserre à nouveau et que la menace d’être décou­vert et emprisonné se renforce. En 1961, George Blake, espion soviétique comme lui, est arrêté et condamné à quarante-­deux ans de prison. L’alcoolisme de ­Philby, qui l’amène parfois à perdre toute maîtrise de soi – mais ­jamais au point de se trahir –, s’explique sans doute par cette crainte légitime d’être démasqué. Mais il résulte aussi des troubles d’une personnalité soumise à une double vie exigeant qu’il mente constamment à ses épouses successives, à sa famille, à ses amis les plus proches, et peut-être à lui-même.

Beaucoup des livres fondés sur des conversations avec Philby en Russie tentent de révéler la vérité de l’homme. C’est notamment le cas de la biographie de Phillip Knightley (3), définitive et incontournable, qui livre l’analyse la plus détaillée et la plus professionnelle de la personnalité de Philby, et dans laquelle Macintyre puise volontiers. D’après Knightley, Philby traverse une période de « doutes récurrents » pendant ses premières années en Russie. Sa troisième femme, Eleanor, évoque la santé mentale déclinante de son époux pendant ses deux premières années à Moscou, ce qui la pousse à le quitter. Philby reportera alors son affection sur la femme de Maclean, Melinda – une autre relation qu’il ne saura pas faire durer (4).

Iouri Modine, un agent du KGB qui a raconté dans un livre paru en 1994 (5) la façon dont il a géré les espions de Cambridge, dit lui aussi que Philby a par moments succombé au désespoir durant son exil. Oleg Kalouguine, un général du KGB supposément ­chargé d’arracher Philby à ses ­moments de déprime, évoque également son alcoolisme. Et, dans une interview donnée plusieurs années après sa mort, la veuve de Philby, Rufina, une Russo-­polonaise qui sera sa quatrième et dernière épouse et semblera réussir à lui faire retrouver une forme de bonheur après leur mariage en 1971, dit qu’il a tenté une fois de mettre fin à ses jours (6).

 

Quand Philby est arrivé à Moscou en 1963, c’était la première fois qu’il mettait les pieds en Union soviétique. Le choc a sans doute été brutal, malgré tout ce que ses camarades russes avaient pu lui laisser deviner de la triste réalité de la vie quotidienne, et de la façon dont l’idéal pour lequel il avait risqué sa vie y était piétiné. Quand j’étais correspondant à Moscou dans les années 1980, je ne pouvais que constater la vitesse avec laquelle les communistes occidentaux les plus fervents se laissaient accabler par la terrible vérité après quelques semaines passées à Moscou. Le niveau de vie des gens ordinaires y était très inférieur à celui de la classe ouvrière occidentale, surtout comparé aux privilèges de l’élite du parti. Quiconque envisageait d’exprimer son désaccord en public ou même en privé risquait une sanction – la perte de son statut professionnel ou celle de sa liberté.

Il faut aussi se souvenir que Staline était mort dix ans seulement avant l’arrivée de Philby à Moscou, et que Khrouchtchev n’avait prononcé son grand discours où il dénonçait Staline et donnait le détail de ses crimes atroces que sept ans auparavant. Philby a dû réaliser que la plupart de ses premiers officiers traitants soviétiques n’avaient pas survécu aux purges staliniennes, qui ciblaient avec une dureté toute particulière ceux qui avaient travaillé dans le renseignement extérieur.

Si l’on met bout à bout diverses bribes des propos de Kim Philby, on peut conclure qu’il a cherché, jusqu’au tout dernier moment, à se convaincre lui-même que, conformément au dogme irrécusable de la foi à laquelle il avait adhéré à l’âge de 21 ans, le communisme soviétique triompherait d’une façon ou d’une autre. Comme le dit charita­blement Phillip Knightley, « il a choisi de se cramponner, en espérant que les principes de la révolution survivraient aux crimes des individus, si énormes qu’ils aient été. Il n’était pas certain de vivre assez longtemps pour voir cela, mais il est mort persuadé que tel avait été le cas ».

Je trouve cela difficile à croire. ­Philby était très intelligent. Ses dépêches journalistiques et ses lettres sont des ­modèles de clarté et d’esprit, souvent imprégnées de formules humoristiques à l’ancienne rappelant la posture et le style de P. G. Wodehouse, l’un de ses auteurs ­favoris. Il devait savoir que les « crimes des ­individus » ne pouvaient pas être ­imputés au seul Staline. Il ­devait avoir ses doutes quant à la possibilité qu’un système social et politique bâti sur au moins 10 millions de morts (certains disent 20 millions) puisse se transformer en quelque chose d’à peu près décent. Il se réjouissait de voir la réputation de ­Brejnev mise en lambeaux dans les ­années 1980, et il portait un regard plein d’espoir sur Gorbatchev et la glasnost. Mais il a bien dû réaliser que la cause à laquelle il avait adhéré un demi-siècle auparavant avait complètement échoué. Pas étonnant qu’il ait plongé dans ­l’alcool.

 

L’art de la duplicité

En 1968, l’historien Hugh Trevor-­Roper, un ancien collègue et ami de Philby au MI6, avait accusé ­Philby de « schizophrénie dans sa façon ­d’allier une manifeste vivacité d’esprit et l’adhésion exclusive et mortifère à une croyance stérile ». Philby lui avait répondu : « Je suis à peu près certain que je trouverais un psychiatre pour me ­déclarer schizo­phrène, un autre pour dire que je suis patho­logiquement monomaniaque, et un troisième pour dire les deux à la fois ou ni l’un ni l’autre. » (7)

En tout état de cause, notre homme a sans doute acquis l’art de la duplicité et sa capacité à s’aveugler à un âge très tendre. « Philby a goûté tout jeune à la drogue du mensonge, et il est devenu accro à l’infidélité pour le restant de ses jours », écrit Macintyre. « Qui plus est, ajoute-t-il, comme beaucoup d’enfants de l’establishment des dernières années de l’Empire britannique, Philby avait une confiance innée dans sa capacité et sa légitimité à changer et gouverner le monde. » Il avait cela en commun avec Elliott. La fille aînée de Philby, Josephine, qui l’a aimé jusqu’au bout, reconnaît dans un documentaire très révélateur (8) que la seule question à laquelle son père n’a jamais répondu est : « Pourquoi as-tu fait ça ? » Une question sans réponse. Macintyre donne de lui l’idée la plus précise qu’il soit possible de donner. Mais ce que Philby avait dans la tête restera sans doute à jamais une énigme.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 4 décembre 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.