Mystifiera bien qui mystifiera le dernier

Le 30 avril 1943, un pêcheur ­découvre au large de Huelva, sur la côte sud-ouest de l’Espagne, un corps qui flotte. Le cadavre, en état de décomposition avancée, est celui d’un d’homme vêtu d’un trench-coat, d’un uniforme et de godillots militaires. Une mallette est attachée à sa taille par une chaîne. D’après les docu­ments contenus dans son portefeuille, il s’agit du major William ­Martin, de la Marine royale britannique. Les autorités espagnoles appellent le vice-consul de Sa Majesté, Francis Haselden, et ouvrent en sa présence la serviette, qui se révèle contenir une enveloppe militaire d’apparence officielle. Les Espagnols proposent à Haselden de lui remettre la mallette et son contenu. Mais celui-ci refuse, ­demandant que la restitution s’opère via les canaux officiels – une curieuse décision avec le recul, puisque les jours suivants les autorités britanniques enverront en Espagne une série de messages de plus en plus pressants pour savoir où se trouve la mallette du major Martin.

Il ne faudra pas longtemps pour que la nouvelle de l’officier mort parvienne aux oreilles des agents du renseignement allemand dans la région. L’Espagne est à l’époque un pays neutre, mais une bonne partie de l’armée soutient l’Axe, et les nazis ont trouvé un officier d’état-major prêt à les aider. Celui-ci insère une fine tige de métal dans l’enveloppe, puis il enroule la lettre tout autour pour l’extirper sans briser les sceaux de l’enveloppe. Le contenu se révèle proprement stupéfiant. Le major Martin était un émissaire qui transportait une lettre personnelle du lieutenant-général Archibald Nye, numéro deux de l’état-major impérial, à Londres, adressée au général Harold Alexander, le principal officier britannique sous les ordres d’Eisenhower en Tunisie. Dans sa lettre, Nye détaille les plans des Alliés en Europe du Sud : les forces américaines et britanniques projettent de traverser la Méditerranée depuis leurs positions nord-africaines et d’attaquer la Grèce sous occupation allemande ainsi que la Sardaigne.

Hitler déplace une Panzerdivision de France vers le Péloponnèse, et le commandement militaire allemand envoie un message urgent au chef de ses forces armées dans la région : « Priorité absolue doit être donnée aux mesures à prendre en Sardaigne et dans le Péloponnèse. » Les Allemands réaliseront trop tard que William Martin était un leurre. Celui qu’ils ont pris pour un émissaire de haut niveau est un clochard décédé après avoir ingéré de la mort-aux-rats ; son cadavre a été extrait d’une morgue londonienne et revêtu d’un uniforme d’officier. La lettre est un faux, et les messages frénétiques entre Londres et Madrid font partie d’une chorégraphie élaborée. Quand 160 000 soldats alliés envahissent la ­Sicile le 10 juillet 1943, il devient clair que les Allemands sont tombés dans le piège d’une des plus ­remarquables mystifications de l’histoire militaire moderne.

 

L’histoire du major William Martin est le sujet d’Opération Mincemeat, le livre remarquable, et follement amusant, du journaliste britannique Ben Mac­intyre. L’opération Mincemeat [littéralement « chair à pâté »], met en scène une extraordinaire galerie de personnages, et Macintyre prend plaisir à relater leurs faits d’armes. Le chef de bande est Ewen Montagu, fils d’un riche banquier juif et frère d’Ivor Montagu, pionnier du tennis de table en Grande-Bretage et… espion soviétique. Ewen Montagu est membre du « Comité XX » du renseignement britannique ; tous les matins, en allant au bureau, il trimballe sur son vélo une serviette remplie de documents ultraconfidentiels. Son partenaire dans l’affaire est un géant dégingandé du nom de Charles Cholmondeley ; les deux hommes sont en liaison avec Dudley Clarke, le responsable des opérations de désinformation en Méditerranée, que Macintyre décrit comme « célibataire, noctambule et allergique aux enfants  ». En 1941, les autorités britanniques avaient dû verser une caution pour faire sortir Clarke d’une prison espagnole, « en hauts talons, portant du rouge à lèvres, des perles, un chapeau chic et de longs gants ­d’opéra ». Pour fabriquer le coffre où garder le ­cadavre en bon état avant de le larguer au large, les organisateurs de Mincemeat font appel à Charles Fraser-Smith, dont on pense que Ian Fleming s’est inspiré pour le personnage de Q dans les James Bond. Fraser-Smith avait inventé, entre autres, le chocolat parfumé à l’ail destiné à donner une haleine « authentique » aux espions parachutés en France. Le transport du coffre jusqu’au sous-marin qui l’acheminera en Espagne est confié à l’un des grands pilotes de course britannique, St. John (Jock) Horsfall, lequel, note Macintyre « est myope et astigmate mais refuse de porter des lunettes ». Si bien que, pendant le trajet, Horsfall manque de percuter un arrêt de tram, puis « [voit] trop tard un rond-point et travers[e] le terre-plein herbeux par son centre ».

Chaque étape de l’opération de désinformation est mise au point à l’avance. Les effets personnels du major Martin doivent être sufisamment complets pour laisser penser qu’il s’agit d’une vraie personne ; mais sans en faire trop non plus. Cholmondeley et Montagu lui remplissent les poches d’un fatras d’objets, parmi lesquelles des lettres furieuses de ses créanciers et une facture de tailleur. « Heure après heure, au sous-sol du bâtiment de l’Amirauté, ils discutent et façonnent ce personnage fictif, ses goûts et ses dégoûts, ses habitudes et ses passe-temps, ses talents et ses faiblesses, écrit Macintyre. Le soir, ils vont au Gargoyle, un club chic de Soho dont Montagu est membre, pour poursuivre l’exercice consistant à créer un homme de toutes pièces. »

 

En Espagne, le vice-consul Francis Haselden doit quant à lui donner l’impression qu’il veut à tout prix récu­pérer cette mallette. Mais sans trop ­insister, car il faut que les Allemands aient pu y jeter un œil au préalable. « On en arrivait ainsi à une autre considération cruciale, poursuit Macintyre. Il fallait que les Allemands pensent avoir eu accès aux documents en toute impu­nité ; il fallait leur faire croire que les Anglais pensaient que les Espagnols leur avaient rendu les documents sans qu’ils n’aient été ouverts ni lus. L’opération Mincemeat ne pouvait marcher que si on pouvait berner les Allemands en leur faisant croire que les Anglais avaient été bernés. » C’est un plan effroyablement complexe, qui dépend de toute sorte d’inconnues et d’imprévus. Et si la personne qui découvrirait le cadavre n’alertait pas les autorités espagnoles ? Et si celles-ci géraient si bien l’affaire que les Allemands n’en avaient même pas vent ? Et si ces derniers ne se laissaient pas berner ?

À la mi-mai 1943, quand Churchill est à Washington pour la conférence Trident, il reçoit un télégramme des offi­ciers du chiffre britanniques, qui surveillent les transmissions militaires allemandes : « Mincemeat a avalé la canne, la ligne et le plomb », autrement dit les ­Allemands ont mordu à l’hameçon. Le livre de Macintyre s’insère dans une longue série d’ouvrages vantant l’ingéniosité des espions britanniques ­durant la Seconde Guerre mondiale. Mais il est tout aussi instructif d’envisager Mincemeat du point de vue des espions allemands qui découvrent les documents et les transmettent à leurs ­supérieurs. ­L’intervention des espions peut contribuer à faire ­gagner des batailles qui ­auraient été perdues ­autrement. Mais elle peut aussi faire perdre des batailles qui auraient pu être gagnées.

Début 1943, bien avant que le corps du major Martin émerge des flots, la Wehrmacht a commencé à s’interroger sérieusement sur les intentions des ­Alliés en Europe du Sud. Les Alliés leur ont arraché l’Afrique du Nord, et ils ont clairement l’intention de traverser la ­Méditerranée ; mais où vont-ils attaquer ? Une école de pensée penche pour la Sardaigne. L’île est faiblement défendue et difficile à renforcer. Les ­Alliés peuvent en organiser l’invasion assez rapidement. Ce serait une base idéale pour bombarder le sud de l’Allemagne et le cœur industriel de l’Italie dans la vallée du Pô. Mais la Sardaigne n’offre pas assez de ports et de plages pour un grand débarquement, contrairement à la Sicile, qui est de surcroît suffisamment proche de l’Afrique du Nord pour être à portée des avions de chasse alliés à court rayon d’action ; et une invasion réussie de la Sicile pourrait éliminer l’Italie de la guerre.

 

Mussolini en tient pour la Sicile, tout comme le maréchal Kessel­ring, qui commande les forces allemandes en Méditerranée. En revanche, au ­Comando Supremo italien, presque tous misent sur la Sardaigne, de même que bon nombre d’officiers de la marine et de l’aviation allemandes. Hitler et l’Oberkommando de la Wehrmacht – le haut commandement des forces armées allemandes – envisagent une troisième option. Ils pensent que les Alliés frapperont plutôt en Grèce et dans les Balkans, compte tenu du rôle crucial de la région dans l’approvisionnement allemand en matières premières (pétrole, bauxite et cuivre). Et la Grèce est bien plus vulnérable que l’Italie.

Toutes ces hypothèses reposent sur des déductions stratégiques fondées sur l’analyse d’éléments avérés. Mais ce type d’analyse ne permet pas d’identifier une cible précise – juste de déterminer un faisceau de probabilités. Le renseignement issu des documents du major ­Martin relève d’une catégorie différente. Il est d’une précision parfaite. Il dit : la Grèce et la Sardaigne. Mais, parce que cette information a échoué sur une plage, il est difficile de savoir si elle est vraie. Comme le fait valoir le politologue ­Richard Betts, en matière d’analyse du renseignement, la fiabilité de l’information est inversement proportionnelle à son intérêt – et c’est exactement le ­dilemme que pose Mincemeat.

Comme le fait remarquer Macintyre, le circuit de transmission de l’information de Huelva à Berlin est entaché de plusieurs défauts. Le premier à s’enthousiasmer au vu des documents est ­Karl-Erich Kühlenthal, le chef de l’Abwehr, le service de renseignement de l’état-major ­allemand à Madrid. Il se charge lui-même de les expédier par avion à Berlin, accompagnés d’un rapport soulignant leur importance. Mais, écrit Macintyre, Kühlenthal est « une catastrophe ambu­lante en matière d’espionnage ». Un de ses meilleurs espions est un Espagnol du nom de Juan Pujol García, qui est en fait un agent double. Quand les officiers du chiffre britanniques se penchent sur les messages de Kühlenthal à Berlin, ils ­découvrent qu’il enjolive systématiquement ses rapports et les agrémente d’inventions. Selon Macintyre, Kühlenthal, « qui faisait tout pour se faire bien voir, était prêt à faire remonter tout ce qui pouvait consolider sa réputation », entre autres parce qu’il avait des ancêtres juifs et qu’il voulait à à tout prix éviter d’être affecté en Allemagne.

 

Quand les documents parviennent à Berlin, ils sont remis à l’un des principaux analystes du renseignement d’Hitler, le baron Alexis von Roenne. Celui-ci atteste à son tour leur véra­cité. Mais, à certains égards, Roenne est encore moins fiable que Kühlenthal. Il déteste Hitler et semble avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour saboter ­l’effort de guerre nazi. Juste avant le débar­quement, écrit Macintyre, « Roenne transmit fidè­lement toutes les ruses de désinformation dont il avait eu connaissance, il valida l’existence de toutes les unités fantômes et porta les 44 divisions stationnées en Grande-­Bretagne à 89 ». Il est tout à fait possible, estime Macintyre, que Roenne n’ait pas ­prêté foi un seul instant à la ­supercherie ­Mincemeat.
Voilà deux exemples qui illustrent parfaitement pourquoi l’information fournie par les espions est beaucoup plus hasardeuse que celle qui provient de l’analyse rationnelle. Une déduction ­rationnelle peut faire l’objet d’un débat public. Kühlenthal défend les documents du major Martin parce qu’il a besoin qu’ils soient authentiques ; Roenne les défend parce qu’il soupçonne qu’il s’agit de faux. Dans les deux cas, les destinataires de leurs affirmations n’ont pas la moindre idée de leurs motivations personnelles. Comme l’écrivait le sociologue Harold Wilensky dans son ouvrage de référence de 1967 sur le renseignement, « plus les choses sont secrètes, moins de personnes en sont informées, moins la diffusion et l’indexation des documents est systématique, plus les auteurs sont anonymes, et moins on tolère les opinions ­divergentes » (1).

Wilensky avait en tête le fiasco du ­débarquement dans la baie des ­Cochons, qui visait à renverser le régime castriste en 1961. Mais cela s’applique parfaitement à beaucoup de situations plus récentes, comme les circuits privés de « renseignement » utilisés par les membres de l’administration Bush pour se convaincre que Saddam Hussein détenait des armes de destruction massive.

Ce sont aussi les contraintes liées au secret qui empêchent les Allemands ­d’effectuer les vérifications adéquates dans l’affaire Mincemeat. Ils doivent laisser croire qu’ils ne connaissent pas l’existence des documents. Ils sont donc pieds et poings liés. La date des papiers retrouvés dans les poches du major Martin indique que ce dernier n’a séjourné que cinq jours dans l’eau. Si les Allemands avaient pu voir le cadavre, ils auraient compris que le décès remontait à bien plus longtemps. Et, s’ils avaient parlé au médecin légiste espagnol qui avait examiné le corps, ils auraient su que celui-ci avait remarqué plusieurs incohérences. Il avait déjà vu quantité de cadavres de pêcheurs noyés, et tous portaient des traces de morsures de poissons et de crabes. Or chez Martin, rien. Les cheveux deviennent ternes et cassants quand ils ont passé une semaine dans l’eau. Ceux de Martin ne l’étaient pas. Et ses vêtements ne paraissaient pas non plus avoir séjourné dans l’eau bien longtemps. Mais les Allemands ne pouvaient pas parler au médecin légiste sans compromettre leur couverture. Ici, le secret s’oppose à la rigueur.

Supposons que Kühlenthal n’ait pas tant souhaité complaire à Berlin, que Roenne n’ait pas détesté Hitler et que les Allemands aient scrupuleusement débriefé le légiste et découvert toutes les incohérences de l’histoire ­Mincemeat. Auraient-ils pour autant ­détecté la super­cherie britannique ? ­Peut-être. Ou peut-être auraient-ils trouvé les incohérences de Mincemeat un peu trop évidentes et en auraient-ils conclu que les Britanniques essayaient de leur faire gober qu’ils essayaient de faire gober aux Allemands que la Sardaigne et la Grèce étaient leurs cibles – pour ­camoufler le fait que leurs véritables cibles étaient ­effectivement la Sardaigne et la Grèce.

C’est là le second problème, autrement plus grave, que pose l’information obtenue par espionnage. Il est difficile non seulement de vérifier l’exactitude d’un secret, mais aussi de l’interpréter. Chaque partie prenante d’une opération de renseignement est piégée dans ce que le sociologue Erving Goffman appelle un « jeu d’expression  » [expression game]. J’essaie de te duper. Tu comprends que j’essaie de te duper – et moi, le sachant, j’essaie de te faire croire que je n’ai pas compris que tu avais compris que j’essayais de te duper. Goffman postule que, à chaque tour, chacun des joueurs cherche à obtenir de plus en plus de ­signaux précis et fiables sur les intentions de l’autre. Mais cette quête de précision et de fiabilité ne fait qu’aggraver le problème. Comme l’écrit ­Goffman dans son livre Les Rites d’interaction, publié en 1969 : « L’observateur devrait comprendre que plus il se repose sur la production de ­signaux infaillibles, plus ­dépendant il devient de l’exploitation de ses trouvailles. Car après tout, le comportement d’un sujet sous observation le plus apte à inspirer confiance est celui qu’il a le plus d’intérêt à feindre pour embobiner l’observateur. L’observateur qui fait d’un indice spécifique le test incontestable d’une non-falsification devrait pour cette raison même se défier de cet indice ; car l’indice à ses yeux le plus puissant est précisément celui que le sujet observé a intérêt à falsifier. » (2)

 

Pour Macintyre, une des raisons pour lesquelles les Allemands tombent si facilement dans le piège Mincemeat, c’est qu’ils ont beaucoup de mal à accéder aux documents. Ils essaient en vain de trouver un complice espagnol quand la mallette est encore à Huelva. Une ­semaine passe, et ils deviennent de plus en plus impatients. Le porte-documents est ensuite transféré à l’Amirauté espagnole à Madrid et, là, les Allemands ­redoublent d’efforts. D’après Macintyre, ils font l’hypothèse que, si Martin était un appât, les Britanniques leur faciliteraient davantage la tâche. Mais Goffman nous rappelle que le contraire est tout aussi plausible. Sachant que d’avoir à se battre pour une information prouve son authenticité, les Allemands auraient également pu attendre des Britanniques qu’ils les obligent à se démener pour cette information.

À peu près à l’époque où Montaigu et Cholmondeley concoctent l’opération Mincemeat, le valet de chambre personnel de l’ambassadeur de Grande-­Bretagne à Ankara vient proposer à l’ambassade allemande ce qu’il dit être des photographies de documents confidentiels de son patron. Le valet de chambre s’appelle Elyesa Bazna, mais les Allemands le surnomment Cicéron et procèdent cette fois aux vérifications qui s’imposent. Les renseignements ­obtenus par la bande étant toujours jugés moins fiables que ceux collectés par les moyens classiques, Berlin exige de ses agents à Ankara plus de détails. Qui est Bazna ? Quel est son parcours ? Quelle est sa motivation ?

«Étant donné la facilité extraordinaire avec laquelle sont obtenus ces ­documents apparemment fort précieux, beaucoup soupçonnent une opération de désinformation de l’ennemi », écrit ­Richard Wires dans « L’Affaire Cicéron » (3). Par exemple, Bazna se sert d’un appareil photo avec une habileté qui dénote une formation professionnelle ou une aide extérieure. ­Bazna affirme ne pas avoir utilisé de trépied, mais avoir placé chaque document d’une main sous la lampe et appuyé sur l’obturateur de l’autre. Alors comment les photos sont-elles si nettes ? Berlin ­dépêche un expert de la photographie pour enquêter. Les Allemands cherchent aussi à évaluer son niveau d’anglais – pour savoir s’il était capable de lire les documents qu’il photographiait ou si on les lui a juste fournis. Au bout du compte, beaucoup de responsables de l’Abwehr concluent à l’authenticité de la source. Mais Joachim von Ribbentrop, le ­ministre des Affaires étrangères, continue à se ­méfier – et ses doutes, conjugués à la guerre entre services, font que très peu des renseignements fournis par ­Cicéron seront exploités.

In fine, Cicéron disait vrai. Ou du moins nous pensons qu’il disait vrai. Les Américains avaient une espionne à l’ambassade d’Allemagne à Ankara qui avait appris qu’ils avaient une taupe à l’ambassade britannique. Elle en informa ses supérieurs qui en informèrent les Britan­niques. « Évidemment, Cicéron était sous notre contrôle », confiera Stewart Menzies, le chef du renseignement britannique pendant la guerre, juste avant sa mort. Il voulait dire par là que, dès qu’ils ont su pour Cicéron, ils ont commencé à lui fournir des faux documents. Il faut dire que Menzies avait passé l’essentiel de sa vie professionnelle à faire de la dés­in­formation et, quand on a été à la tête du MI6 pendant la guerre et qu’on donne une interview peu avant de mourir, il est logique de dire que Cicéron était de votre côté. À moins que, dans une interview donnée juste avant de mourir, on soit enfin libre de dire la vérité. Qui sait ?

Dans le cas de l’opération Mincemeat, les espions allemands disent à leurs supérieurs que quelque chose de faux est vrai (même si au fond certains d’entre eux ne sont pas dupes), et l’Allemagne agit en conséquence. Dans le cas de Cicéron, les espions allemands disent à leurs supérieurs que quelque chose de vrai est peut-être vrai ou peut-être pas, ou peut-être vrai un temps avant de cesser de l’être, si l’on donne crédit à quelqu’un qui s’exprime deux décennies après la fin de la guerre. Et, dans l’affaire Cicéron, les Allemands n’ont pas vraiment utilisé leurs informations. Au vu de ce bilan, on est en droit de se demander si les Allemands ne s’en seraient pas mieux sortis sans espions du tout.

L’idée de l’opération Mincemeat, ­raconte Macintyre, provient d’un roman policier de Basil Thompson, un ancien patron de Scotland Yard. Thompson en avait écrit une dizaine, et celui de 1937, « L’énigme du chapeau du mercier », débute avec le corps d’un homme décédé sur lequel on trouve une liasse de documents qui se révèlent être des faux. Ian Fleming, qui travaillait pour le renseignement de la Marine, avait lu le livre. Fleming contribua à un texte, le « Mémo de la truite », qui énumérait une série de propositions pour tromper les Allemands, dont cette idée d’un ­cadavre transportant de faux documents (4). Le mémo fut communiqué à John Masterman, le chef du Comité XX, auquel appartenaient Montagu et Cholmondeley. Masterman, qui écrivait lui aussi des romans policiers à ses moments perdus, s’enthousiasma pour l’idée. Mincemeat, écrit Macintyre, « commença comme une fiction, une intrigue imbriquée dans un roman oublié depuis longtemps, puis reprise par un autre romancier et approu­vée par un comité présidé par un troisième romancier ».

Les maîtres-espions britanniques se prenaient pour les auteurs d’un roman policier, parce que cela les confortaient dans l’idée qu’ils maîtrisaient parfaitement les récits qu’ils imaginaient. Ils ne maîtrisaient rien, bien sûr. Ils auront juste la chance que Roenne et Kühlenthal aient des intentions cachées qui coïncidaient avec les intérêts des Alliés. Comme l’écrit l’historien du renseignement Ralph Bennett, l’un des principes de base de l’excentrique maître-­espion Dudley Clarke (celui qui aimait les travestissements) était que « la désin­formation ne peut réussir que si elle tire parti de craintes et d’espoirs qui existant déjà » (5). C’est pourquoi les Britanniques choisissent de convaincre Hitler que les Alliés s’intéressent à la Grèce et aux Balkans – ils savent qu’Hitler pense ­effectivement que les Alliés s’intéressent à la Grèce et aux Balkans.

 

On est à ce stade dans une boucle ­logique : Mincemeat conforte Hitler dans ses convictions, et ses instigateurs jugent que l’opération a marché parce qu’Hitler continuera de croire ce qu’il croyait déjà. Comment savoir si les Allemands n’auraient pas de toute ­façon déplacé cette Panzerdivision dans le Péloponnèse ? Bennett est plus honnête : « Même s’il n’y avait pas eu cette désinformation, les Allemands auraient pris leurs précautions dans les Balkans. » Bennett fait aussi valoir que ce que ­redoutent avant tout les Allemands à l’été 1943, c’est que les Italiens abandonnent l’Axe. Un débarquement de soldats n’est pas grand-chose au regard de la stratégie globale en Méditerranée méri­dionale. Mincemeat ou pas, écrit Bennett, les Allemands « auraient probablement refusé d’engager plus de troupes en Sicile pour appuyer la VIe armée italienne, par peur de les perdre suite à une éventuelle défection italienne ». Peut-être le véritable talent des maîtres-espions ne réside-t-il pas tant dans les histoires qu’ils font avaler à leurs ennemis pendant la guerre que dans celles qu’ils racontent ­ensuite dans leurs Mémoires.

 

Il n’est pas inutile de comparer la conception des opérations de désinformation des maîtres-espions britanniques avec celle de leur confrère américain d’après-guerre, James Jesus Angleton. Angleton est à Londres pendant les années 1940, et il y fait son apprentissage auprès de ceux qui ont imaginé des stratagèmes comme Mincemeat. Il retourne ensuite à Washington et parvient à se hisser à la tête de la section du contre-espionnage de la CIA durant la Guerre froide.

Angleton n’a pas écrit de romans ­policiers. On le surnomme « le Poète ». Il correspond avec des écrivains comme Ezra Pound, T. S. Eliot et William Carlos Williams, et ne jure que par l’essai de William Empson « Sept types d’ambiguïté » (6). Il a cofondé à l’université Yale une revue littéraire intitulée Furioso. Sa contribution à l’espionnage sera d’y appliquer le modèle intellectuel de La Nouvelle Critique, laquelle, selon l’un des contributeurs de la revue, « repose sur le constat qu’il est possible et légitime pour un poète de signifier deux choses différentes voire contradictoires en même temps ». Là où les autres voyaient une ligne droite, James Angleton ne voyait que tours et détours. À ses yeux, l’espionnage n’était pas un récit qui progressait vers une conclusion prédéterminée, mais plutôt, d’après une formule d’Eliot qu’il adorait citer, « une jungle de miroirs ».

Angleton n’a pas tort. Les mystifications du monde du renseignement ne sont pas de classiques récits à suspense qui se déploient à la discrétion du narrateur. Ce sont plutôt des poèmes susceptibles d’interprétations multiples. Kühlenthal et Roenne, à qui Mincemeat était destiné, contribueront tout autant au succès du stratagème que ses concepteurs. Un corps rejeté sur le rivage est soit cela, soit un leurre. L’histoire racontée par le valet de chambre de l’ambassadeur est soit véridique, soit trop belle pour être vraie. Mincemeat semble une preuve éclatante de l’ingéniosité des espions britanniques, mais n’oublions pas que, à peine quelques années plus tard, le Secret Intelligence Service [SIS, ancêtre du MI6] découvrira avec stupéfaction que Kim Philby, l’un de ses principaux responsables, espionnait depuis des années pour le compte des Soviétiques. Les mystificateurs se retrouveront mystifiés.

Mais si l’on ne peut pas démêler le vrai du faux, comment diable gère-t-on un service de renseignement ? Dans les années 1960, Angleton met la CIA sens dessus dessous pour démasquer des taupes du KGB, dont l’existence ne fait pour lui aucun doute. Conséquence de cette chasse à la taupe, la CIA se retrouve paralysée au plus fort de la Guerre froide. Des officiers du renseignement parfaitement innocents feront l’objet d’accusations infondées et d’enquêtes. À terme, Angleton lui-même sera soupçonné d’être une taupe soviétique, au motif que les dégâts infligés à la CIA par sa chasse aux taupes imaginaires sont exactement le type de dégâts qu’une véritable taupe aurait cherché à infliger à la CIA dans l’intérêt des ­Soviétiques.

« En 1954, Angleton suggère ce palliatif : que la CIA suive ce qui correspond en fait à deux approches intellectuelles différentes », écrit le journaliste américain Edward Jay Epstein dans « Mystification : la guerre invisible entre le KGB et la CIA » (7). « Les agents du contre-espionnage lui procurent une vision différente des choses. Là où la division soviétique [de la CIA] envisagerait un diplomate soviétique comme candidat éventuel au rôle de taupe de la CIA, le contre-espionnage verrait en lui un agent de désinformation potentiel. Ce que les officiers traitants considèrent généralement comme de l’information valable fournie par des sources soviétiques qui collaborent au ­péril de leur vie, le contre-espionnage y voit de la désinformation émanant de sources contrôlées par le KGB. » Selon Angleton, c’est une « dualité nécessaire ». Traduction : la véritable fonction des ­espions est de rappeler à ceux qui les utilisent que l’information venant d’espions n’est pas fiable. Si cela paraît trop compliqué, il existe une solution plus simple : la prochaine fois qu’une mallette échoue sur une plage, ne l’ouvrez pas.

 

— Cet article est paru dans The New Yorker le 10 mai 2010. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

« Les espions Romains ? Des amateurs à côté d’Hannibal »

 

Le colonel Rose Mary Sheldon est la grande spécialiste mondiale de l’espionnage et des activités de renseignement dans l’Antiquité. Elle enseigne à l’Institut militaire de Virginie, aux États-Unis.

 

Peut-on appliquer le concept ­moderne d’espionnage à la ­réalité de la Rome antique ?

Oui, je pense. Les espions ont toujours existé, ils sont aussi vieux que l’humanité : nous sommes curieux par nature, nous voulons savoir ce que fait le voisin. Ce comportement éminemment humain a été transposé à l’échelle des États dès que des États se sont formés. Les peuples antiques n’employaient pas exactement le terme d’« espionnage » et ne disposaient évidemment pas des technologies modernes. Ils avaient néanmoins besoin de savoir ce que l’ennemi pensait et préparait. Leur survie en ­dépendait.

 

Mais, parmi les peuples antiques, les ­Romains n’étaient-ils pas une exception ? N’avaient-ils pas la réputation de ­dédaigner la ruse, les stratagèmes et donc ­l’espionnage ?

C’est l’image qu’ils ont voulu donner d’eux-mêmes. L’historien Tite-Live, notre principale source pour une grande partie de l’histoire de la République ­romaine, a tout fait pour imposer cette idée de Romains s’abstenant de tout ce qui n’était pas « loyal ». Mais c’est de la pure propagande !

 

Les Romains pratiquaient donc l’espionnage comme les autres ?

Oui, et ils l’ont fait très tôt. La Répu­blique primitive des Ve et IVe siècles avant notre ère était exposée à tellement de menaces – les Gaulois, les Èques, les Volsques et les Étrusques – qu’elle a été obligée de développer des stratégies ­défensives fondées sur la ruse. En dépit de leurs dénégations, les Romains collectaient du renseignement et s’en servaient. Bien sûr, les sources restent très discrètes sur le sujet, ce qui tient à la nature même de ces activités. Les espions romains n’écrivaient pas leurs Mémoires ! Mais on trouve quelques exemples, comme Fabius Caeson – que son frère, le consul ­Quintus Fabius Maximus, envoie espionner les Étrusques déguisé en simple ouvrier agricole. Et même Tite-Live mentionne l’emploi d’éclaireurs, notamment dans les guerres contre les Samnites, au IVe siècle (1).

 

Justement, vous montrez dans votre livre que ces guerres contre les Samnites ont ­entraîné la première révolution de l’espion­nage romain.

Elles ont entraîné une révolution ­militaire, qui a eu effectivement des conséquences sur les activités de renseignement. Jusque-là, les Romains avaient adopté comme formation de combat la phalange hoplitique, qu’ils avaient emprun­tée aux Grecs via les Étrusques. Or, dans ce type de formation très lourde et très rigide, le renseignement opérationnel n’a qu’une importance secondaire, car ni la surprise, ni la rapidité, ni même une reconnaissance précise ne confèrent un avantage décisif. Ce sont des combats très ritualisés, une armée monolithique contre une autre, en plaine. Quand les Romains ont voulu étendre leur domination dans le sud de l’Italie, ils se sont heurtés à des montagnes défendues par un ennemi, les Samnites, qui ne jouait pas le jeu de la guerre hoplitique : il se déplaçait rapidement, en petites unités, et utilisait des armes légères. L’inadaptation des méthodes romaines à cet adversaire nouveau a débouché sur le désastre des fourches Caudines en 321 avant notre ère : l’armée romaine, tombée dans une embuscade au fond d’une vallée encaissée, a été contrainte de se rendre. Tite-Live attribue cette victoire des Samnites à leur perfidie plutôt qu’à leur bravoure (ou à de meilleurs renseignements), mais il ne s’agit là que d’un pitoyable masque rhétorique destiné à faire oublier l’incapacité des Romains à bien reconnaître le terrain.

 

Comment les Romains ont-ils réagi après cette humiliation ?

Ils ont créé la légion romaine telle que nous la connaissons : une structure bien plus souple que la formation hoplitique et mieux adaptée à la collecte du renseignement. Ils ont compris l’importance des missions de reconnaissance pour prévenir les embuscades.

 

Cela ne les a pas empêchés, quelques décen­nies plus tard, d’être complètement pris au dépourvu par le Carthaginois Hannibal.

À leur décharge, Hannibal est sans doute l’un des plus grands maîtres ­espions de l’Antiquité. Hannibal a hérité du vieux savoir-faire carthaginois. N’oublions pas que c’est à son père, Hamilcar Barca, qu’on attribue l’invention d’une des premières formes de correspondance secrète. On rapporte qu’il écrivait des messages sur une tablette en bois que l’on recouvrait de cire fraîche afin de la faire passer pour une tablette vierge (d’habitude, le message était inscrit dans la cire). Mais Hannibal a porté cet art à son sommet. Grâce aux espions qu’il avait à Rome, à un réseau de communications efficace et à une reconnaissance du terrain minutieuse, il en savait toujours beaucoup plus sur les Romains que les Romains n’en savaient sur lui.

 

Et il en a tiré profit ?

Et comment ! Toutes ses grandes et ­retentissantes victoires du début de la deuxième guerre punique, il les a obte­nues grâce à la supériorité de ses services de renseignement. Le simple fait de porter la guerre en Italie résulte de sa connaissance des plans romains : il sait qu’une partie des légions se dirige vers l’Espagne carthaginoise tandis qu’une autre partie a été envoyée au sud, en ­Sicile, pour ­attaquer directement ­Carthage. En franchissant les Pyrénées, puis les Alpes, avant que les Romains se soient rendu compte de quoi que ce soit, il les prend complètement au dépourvu et les oblige à se replier en urgence. Dans toutes les batailles qui suivent sur le sol italien, il est en situation d’infériorité numérique, parfois à un contre dix. S’il parvient à les remporter brillamment, c’est parce que, à chaque fois – et comme aucun autre général de l’Antiquité –, il sait jouer de l’effet de surprise. Avec lui, l’organisation d’une embuscade comme celle du lac Trasimène a l’air si simple que l’on a tendance à oublier à quel point elle est unique par son ampleur : 15 000 Romains y trouvent la mort et autant sont faits prisonniers. Cette réussite repose sur la collecte d’informations. Grâce à ses éclaireurs et peut-être également à des paysans étrusques qui connaissaient la région, grâce aussi à ce qu’il a réussi à apprendre de l’état d’esprit des généraux romains, Hannibal s’est fait une image précise du terrain et a pu attirer les légions dans un piège fatal.

 

Comment expliquer les défaillances du ­renseignement romain ?

Comparés à Hannibal, les Romains font figure d’amateurs ! Un exemple : en – 208, alors que la guerre fait rage depuis plus d’une décennie déjà, les deux consuls décident de mener eux-mêmes une mission de reconnaissance avec une petite escorte. C’est complètement irresponsable, comme le prouve d’ailleurs la suite : ils tombent sur des ennemis et sont tués dans l’escarmouche. D’une manière générale, les Romains font souvent preuve d’une grande naïveté. Ils se reposent largement sur leurs alliés et leurs colonies pour obtenir des informations. Alors quand ces alliés trahissent… Plus tard, ils s’appuieront aussi sur leurs ­négociants établis sur tout le pourtour méditerranéen. Mais ils ne disposent d’aucun système véritablement organisé de ­renseignement.

 

Est-ce dû à leur système politique ?

La forme républicaine de gouvernement était incontestablement une faiblesse pour développer des services ­secrets efficaces. La République ­romaine était dirigée par de grandes et riches ­familles qui occupaient les plus hauts postes à tour de rôle. Leur rivalité était intense. Dans un tel système, l’idée même d’un service de renseignement centralisé ne pouvait qu’être odieuse. Aucune famille n’aurait toléré que le contrôle d’un tel organisme soit confié à un clan rival. Le renseignement est donc resté une affaire privée et très décentralisée. Chaque famille, chaque clan avait son propre réseau, ses propres informateurs, qui n’étaient pas des professionnels mais des proches, des associés en affaires, des esclaves, des protégés de toute sorte.

 

La fin de la république, au Ier siècle avant notre ère, et la mise en place d’un régime autocratique par Auguste ont dû changer beaucoup de choses…

Oui. Avec Auguste, l’Empire romain rattrape une partie de son retard en ­matière de renseignement. Avant lui, par exemple, il n’existait aucun service postal. En comparaison, cinq cents ans plus tôt, les Perses disposaient déjà d’un tel ­réseau, dont Hérodote saluait l’effica­cité ! Auguste a donc créé le cursus ­publicus, un système de relais de messagers pour transmettre les informations de cité à cité. Il a aussi étoffé et centralisé la surveillance intérieure, avec notamment la garde prétorienne : 9 000 hommes dont le but était de protéger l’empereur. Ce ne fut pas nécessairement une réussite, puisque 75 % des empereurs romains sont morts assassinés. C’est le pourcentage le plus élevé de tous les régimes monarchiques, partout dans le monde, à n’importe quelle période de l’histoire…

 

Les successeurs d’Auguste n’ont-ils pas ­essayé de renforcer les services secrets ?

Domitien a eu l’idée de transformer la section d’approvisionnement de ­l’armée romaine, les frumentarii, en service d’information. Les frumentarii ont fait office à la fois d’espions et d’assassins. Ils étaient à peu près 3 000 dans tout l’empire, et leur réputation était tellement épouvantable qu’il a fallu les supprimer. C’est Dioclétien qui s’en est chargé, à la fin du IIIe siècle, quand il a réorganisé l’empire. Mais il a bien pris soin de les ressusciter aussitôt sous un autre nom : les agentes in rebus, les « agents généraux », un titre flou pour dissimuler la réalité d’un régime policier.

 

Tous ces changements concernent la sécu­rité intérieure. Pourquoi cette négligence de la sécurité extérieure ?

Quand vous y réfléchissez, l’empire, une fois qu’il a atteint son extension maximale, n’était plus entouré par des civilisations très sophistiquées. À l’ouest vous avez l’océan Atlantique, au nord la mer du Nord ou les steppes russes, au sud le désert du Sahara. Qui les Romains auraient-ils surveillé dans ces endroits ? Il n’y avait qu’à l’est qu’on trouvait les Perses, qui possédaient une bonne ­armée et une civilisation avancée. Donc, si ­l’empire se préoccupe avant tout de sécurité intérieure, c’est parce qu’il a absorbé tout le monde ou presque, et que ceux qu’il doit ­surveiller sont en son sein.

 

Y avait-il néanmoins des activités de renseignement extérieur ?

Oui, bien sûr. Les Romains envoyaient de temps en temps des espions. Mais, en général, ils attendaient que des commerçants ou des frontaliers venus de Perse les informent. La vérité, c’est qu’ils n’en parlaient pas beaucoup et qu’on ne sait pas vraiment comment ils obtenaient des renseignements. Il faut garder à l’esprit que les Romains ne disposaient pas de photographies aériennes ou de cartes vues du ciel ; leurs notions de géographie restaient très rudimentaires. En gros, ils savaient que les Perses étaient quelque part à l’est. Je ne crois pas qu’ils possédaient le sens de la stratégie moderne que certains historiens contemporains leur prêtent. Ils avaient une vue très limitée des peuples qui les entouraient. Ce qu’ils savaient, c’est qu’ils voulaient les conquérir pour s’emparer de leurs richesses.

 

En fin de compte, comment évalueriez-vous les services de renseignement romains ? Étaient-ils plutôt bons ou mauvais ?

Dans mon livre, je mets beaucoup ­l’accent sur leurs défaillances. Et il est vrai qu’à peu près tous les désastres militaires peuvent leur être attribués.  Prenez le cas de Varus, ce général dont l’armée a été anéantie en Germanie en l’an 9. Il ne lui aurait pas été difficile de découvrir que les Germains qui faisaient partie de son armée allaient le trahir. Il avait reçu des avertissements en ce sens. Il faisait confiance à ses éclaireurs, qui lui assuraient qu’il n’y avait pas d’embuscade. Mais ces éclaireurs étaient germains ! Ce n’est pas très malin d’utiliser ses ennemis comme espions… Cela dit, si vous prenez du recul et que vous regardez qui a gagné les guerres, qui contrôlait tout – le commerce, le territoire, les lois, la langue –, qui a créé un immense empire, ce sont les Romains. Donc, par définition, leurs services de renseignement doivent avoir été suffisants. Tous les États commettent des erreurs en matière de renseignement. Les Américains en ont commis ; songez à Pearl Harbor. Aujourd’hui, avec la technologie dont nous disposons, nous sommes encore susceptibles d’en commettre. Ce n’est pas que les services secrets sont mauvais. Même un grand empire peut se faire piéger.

 

— Propos recueillis par Baptiste Touverey.

L’âge d’or des espions russes

L’homme d’affaires suisse Charles Émile Martin et son associé américain Cy Oggins ont dû sembler un duo bien énigmatique à ceux qui les ont croisés en 1935, dans le Mandchoukouo occupé par les Japonais. Oggins est un homme distingué au visage taillé à la serpe, avec des costumes de bonne coupe et un penchant pour les cannes à pommeau d’argent. Il semble s’y connaître en antiquités asiatiques et se présente parfois comme marchand d’art. Martin est plus discret ; il préfère les cravates ordinaires et les gabardines, même si sa femme Elsa a un faible pour les sacs à main de luxe et les fourrures. Les deux hommes sont polyglottes et possèdent un réseau de contacts étendu quoique flou en Europe. Travaillant en lien avec un homme d’affaires milanais, ils sont venus en Mandchourie pour vendre des avions et des automobiles Fiat aux ­Japonais. À l’époque, Mussolini courtise le régime nippon – il vient d’envoyer en Mandchourie une mission fasciste italienne de bons offices –, et l’affaire semble en bonne voie. Fin 1937, le gouvernement impérial japonais achète 72 avions italiens, et l’attaché militaire japonais à Rome se félicite du contrat. « C’est là l’équivalent, déclare-t-il avec satisfaction, de trois escadres de bombardiers lourds. » En tant que représentants de Fiat au Mandchoukouo, ­Martin et Oggins peuvent certainement être crédités d’une part de ce succès. Mais, le temps que l’affaire soit conclue, ils ne sont déjà plus là.

Le contrat était bien réel ; mais les vendeurs n’étaient pas exactement ceux qu’ils prétendaient être. Charles Émile Martin, alias George Wilmer, Lorenz, Laurenz ou Dubois, s’appelle en réalité Max Steinberg. Bien qu’il parle couramment l’allemand et le français (avec l’accent marseillais), il est né non pas en Suisse mais à Belgorod-Dnestrovsky, un port ukrainien de la mer Noire. Il a obtenu un authentique passeport suisse en utilisant de faux papiers d’identité. Le nom d’Oggins est authentique, de même que son passeport américain, mais pas son personnage. Avant de vivre en Mandchourie, il a passé quelque temps à Berlin puis à Paris, où il était comme par hasard le proche voisin de l’un des derniers représentants de la dynas­tie des Romanov – l’emplacement idéal pour surveiller de près la diaspora russe blanche. Ceux qui l’ont connu en tant qu’Isaiah Oggins, fils d’un boutiquier juif de Willimantic, une ville de filatures du Connecticut, seraient surpris par ses manières aristocratiques. Ceux qui l’ont connu en tant qu’étudiant de Columbia fricotant avec l’extrême gauche le ­seraient encore plus.

La grande époque des espions russes était déjà révolue au moment de la Guerre Froide

Steinberg et Oggins ont l’allure et le comportement de riches hommes d’affaires, mais ce sont en réalité des espions soviétiques agissant non pas comme diplomates mais comme « illé­gaux », avec des identités d’emprunt et une couverture solide (1). « Charles Martin & Co. » n’est peut-être pas une entreprise fictive, mais – comme l’a découvert Andrew Meier en écrivant « L’espion perdu » (2), une biographie ­d’Oggins méti­culeusement documentée – elle fournit aussi à ses « propriétaires » une bonne raison pour se trouver au Mandchoukouo en 1935. Depuis ce poste privilégié, ils peuvent observer non seulement la politique de l’Axe mais une fois encore l’importante communauté russe blanche émigrée à Harbin après la révolution russe. Ils n’abandonneront leur mission qu’à cause de l’intensification de la guerre entre la Chine et le ­Japon. Ils n’ont vraisemblablement ­jamais été démasqués.

Leur performance n’a rien d’inhabituel à l’époque. Aujourd’hui, nous avons tendance à placer les espions dans le contexte de la Guerre froide : l’Ouest contre l’Est, les manigances autour du mur de Berlin, la Vienne de Graham Greene et le Londres de George Smiley. Mais les premiers espions ­soviétiques, ceux qui ont remporté les plus beaux succès, datent de bien avant. Comme le fait remarquer Robert Service dans « Espions et commissaires » (3), son récit haut en couleur du début des relations entre les bolcheviks et l’Ouest, les premières actions d’espionnage soviétique n’étaient pas très professionnelles : « Sur ces questions comme sur d’autres d’ordre pratique, Marx et Engels n’avaient pas laissé de manuel d’instructions. » L’essentiel de ce que les bolcheviks savaient en matière de renseignement et de contre-espionnage provenait de leur expérience avec l’Okhrana, la police secrète tsariste – laquelle avait très souvent eu recours à des agents doubles pour infiltrer les mouvements révolutionnaires en ­Russie. Un jeune protégé de Lénine était du nombre, comme le découvriront les bolcheviks quand ils auront accès aux dossiers de l’Okhrana, et certains ont toujours pensé que Staline lui-même l’a peut-être été aussi.

Mais les nouveaux espions appren­nent vite – tellement vite que les ­années 1930 sont pour l’espionnage soviétique une période d’incroyable créativité en matière de mystification. C’est à cette époque que les services ­soviétiques ­recrutent Guy Burgess, Kim ­Philby, ­Donald Maclean, Anthony Blunt et (sans doute) John Cairncross, les ­célèbres Cinq de Cambridge. Aux États-Unis, ils recrutent Whittaker Chambers et Alger Hiss. Au même moment, le NKVD [l’ancêtre du KGB] forme un groupe d’hommes qui seront connus comme les « grands agents illégaux », des espions russes qui étaient ou se faisaient passer pour des ressortissants étrangers et vivaient sous couverture. Ils portent les techniques d’espionnage à un niveau tel qu’à une époque on fera étudier leurs exploits aux agents de la CIA en formation. « Avant guerre, les Soviétiques nous dominaient complètement, avoue un officier retraité de la CIA à Andrew Meier. Les années 1920 et 1930, c’était leur âge d’or. »

 

Richard Sorge appartient à cette généra­tion d’agents illégaux. Cet ­espion soviétique qui parlait couramment l’allemand depuis l’enfance – sa mère était russe, son père allemand – s’introduira dans l’ambassade allemande à Tokyo en se faisant passer pour un journaliste nazi. Il préviendra notam­ment Staline de l’imminence de l’invasion de l’Union soviétique en 1941, mais Staline n’en fera pas cas. Ignace Poret­sky, alias Ignace Reiss, est une autre grande figure de l’époque. Longtemps basé à Paris, bien connu des communistes partout en Europe, il sera assassiné par des agents du NKVD en Suisse en 1937 pour avoir contesté la poli­tique de Staline et tenté de faire défec­tion. Sa mort déclenchera toute une série d’événements et convaincra Whittaker Chambers de mettre un terme à sa carrière d’agent soviétique.

Dans « L’espion Roméo de ­Staline », Emil Draitser raconte l’histoire d’un autre « grand illégal », Dimitri Bystroletov, l’inventeur du « piège à femmes » moderne (4). Bystroletov, à l’en croire enfant illégitime d’un membre de l’aristocratique famille Tolstoï, est recruté dans les années 1920 par les tout nouveaux services secrets soviétiques alors qu’il vit à l’étranger. Avec les encouragements de ses supérieurs à Moscou, il se procure un faux passeport grec ­auprès d’un consul véreux à Dantzig, crée une société de commerce de tissus en ­Pologne puis s’installe à ­Berlin, où il se lancera dans une carrière de séducteur de secrétaires, de comtesses et d’épouses de diplomates. Il incitera même sa femme à épouser un officier du renseignement français dans l’espoir d’obtenir encore plus d’informations.

 

Comme chez beaucoup d’autres, l’attirance de Bystroletov pour l’espionnage s’explique par sa psychologie. De son propre aveu, note ­Draitser, il adorait cette activité, malgré les dangers. Un nouveau monde qui s’ouvrait à lui. Pour Meier, beaucoup de ces grands illégaux étaient aussi des séduc­teurs ­patentés, qui avaient « le don de s’attirer les bonnes grâces de tout le monde, que ce soit un ambassadeur de passage ou une prostituée de bas étage ». Ceux que l’extrême clandestinité attire doivent avoir la passion des travestissements, des secrets, des stratagèmes et des mensonges. Il faut qu’ils mémorisent de nouvelles identités, de nouvelles biographies, des couvertures élaborées. Dans la pratique, ils doivent aussi y trouver du plaisir.

Et pourtant, à cette époque, beaucoup d’espions voulaient servir l’URSS pour d’autres raisons que l’amour du secret. Il ne fait aucun doute qu’Oggins, Bystroletov, Sorge et Steinberg, mais aussi Reiss et Chambers (avant qu’ils fassent défection), se sont mis au service de Moscou d’abord par une profonde conviction idéologique. La loyauté d’Oggins envers le Parti communiste puise ses racines dans son enfance dans une ville industrielle. La mère de Bystroletov était une progressiste convaincue, une féministe radicale qui l’avait délibérément mis au monde sans être mariée.

Le contexte économique et politique de l’époque incite aussi beaucoup à collaborer avec l’URSS. Whittaker Chambers parlera dans Witness (5), son autobiographie, de l’attrait exercé par le communisme : « La vision inspire ; la crise pousse à agir. » On ne mesure pas aujourd’hui combien d’Européens et d’Américains étaient déçus par les échecs du capitalisme et de la démocratie libérale dans les années 1930, époque de la Grande Dépression et de l’ascen­sion d’Hitler. Beaucoup en étaient ­arrivés à penser qu’il n’y avait le choix qu’entre le fascisme et le marxisme – une vision ­polarisée du monde promue et encouragée de part et d’autre. Chez les gauchistes, il n’y avait aucune honte, comme ce serait le cas plus tard, à accepter « l’or de Moscou ». Les plus dévoués à la cause considéraient que les objectifs du prolétariat international et ceux de la police secrète soviétique étaient tout aussi louables – et parfaitement interchangeables.

Ce sentiment n’était pas toujours réciproque. Dès l’origine, l’URSS a employé des agents étrangers – mais, dès l’origine aussi, les dirigeants sovié­tiques s’en sont méfiés. Quiconque accep­tait de vivre parmi les capitalistes à l’étranger, même dans l’intérêt du ­régime, était à son retour systématiquement considéré comme suspect. Dans son premier avatar, la Tchéka, la police ­secrète ­soviétique (renommée Guépéou, puis NKVD puis KGB) est considérée comme étant au-dessus des lois, et ses agents étrangers aussi. Mais, par voie de conséquence, ceux-ci peuvent à leur tour être surveillés – et éliminés – par des voies extrajudiciaires. Ce sera souvent le cas. Les agents soviétiques doivent aussi s’accommoder de l’ambivalence de Lénine à l’égard des relations internationales. Juste après la révolution, comme l’explique Robert Service, les bolcheviks organisent des complots pour faire tomber des régimes en Europe afin de précipiter la révolution internationale, inéluctable selon eux. Mais, en parallèle, ils aspirent aussi à la reconnaissance diplo­matique et à l’établissement de relations commerciales. Bien que l’enthousiasme révolutionnaire se refroidisse une fois que Staline juge envisageable « le socia­lisme dans un seul pays », les agents sovié­tiques restent ­motivés, en théorie du moins, par l’effondrement à terme du capitalisme et de la démocratie, ainsi que par la promotion des intérêts sovié­tiques. Autrement dit, les espions et diplo­mates soviétiques de cette génération sont censés agir à la fois comme révolutionnaires actifs et comme représentants d’un État souverain, à la poursuite de buts contradictoires.

Leur âge d’or sera bref. À la fin des années 1930, cette génération d’espions par conviction a presque entièrement disparu. Certains ont été victimes de la Grande Terreur. Bystroletov sera arrêté en 1938 et passera seize ans au goulag. Oggins disparaîtra dans les camps en 1939. Le gouvernement américain se penchera sur son cas – alors que le sort de la plupart des Américains arrê­tés en URSS à l’époque l’indiffère –, mais cet intérêt inhabituel a peut-être hâté sa mort. Quand arrivera l’heure de sa libération, en 1947, la police secrète soviétique trouvera trop dangereux de le laisser en liberté. On lui injectera du poison dans une prison moscovite et il mourra sur place.

 

Beaucoup d’autres quittent les services secrets parce qu’ils ont perdu la foi. L’arrestation de leurs camarades, le spectacle des grands procès de ­Moscou et surtout le pacte Hitler-Staline de 1939 les persuadent qu’ils ont fait le mauvais choix. Chambers ne sera qu’un parmi les nombreux agents soviétiques aux États-Unis à faire ­défection – et à révéler ses contacts aux autorités américaines. À partir de 1940, le réseau soviétique aux États-Unis s’est désagrégé et les réseaux européens sont très affaiblis. Ils ne s’en remettront jamais. Contrairement aux idées reçues, la période de la Guerre froide ne sera pas du tout la grande époque de l’espionnage soviétique. Bien que les services soviétiques d’après-guerre soient plus professionnels, plus généreusement dotés et mieux organisés, ils ne compteront plus jamais autant d’amis haut placés.

Faisons un bond de soixante-dix ans : si l’histoire d’Isaiah Oggins peut surprendre ceux qui associent les espions à la Guerre froide et à son imaginaire, celle d’Andreï Bezroukov, alias Donald Howard Heathfield, les surprendra ­encore plus. Le parcours de Bezroukov et de sa femme Elena Vavilova, alias Tracey Lee Ann Foley, est brillamment raconté dans Deception, le livre ­qu’Edward Lucas consacre aux espions russes d’aujourd’hui. Comme ses prédécesseurs du Mandchoukouo, Bezroukov était un illégal, opérant dans la clandestinité. Donald Heathfield est le nom d’un enfant canadien mort dont il utilise le passeport et usurpe l’identité. Mais, comme souvent chez les meilleurs agents clandestins, tout le reste est essen­tiellement véridique. Arrivé au Canada en 1992, Bezroukov a réellement étudié l’économie internationale à l’université York de Toronto, comme le disait son site Internet, et il a réellement obtenu un master en administration publique à Harvard. Il a aussi travaillé comme consultant, vendu un logiciel d’aide à la décision appelé FutureMap et écrit une communication savante pour un colloque à Oxford sur la « prévision stratégique ». Il avait réellement un fils qui étudiait à l’université de Georgetown et une épouse qui travaillait dans l’immobilier ; sur son site Internet, elle vantait sa « capacité à garantir qualité de service, honnêteté et intégrité ».

De même que leur société d’exportation d’avions italiens avait fourni à Oggins et Steinberg un excellent poste d’observation sur le Japon en guerre, la société de conseil de Bezroukov donne à celui-ci un accès privilégié à ce que Lucas appelle « le monde des think tanks, le ventre mou de la communauté américaine de la sécurité et du renseignement, où agents retraités, aspirants ou en congé sabbatique ­côtoient des étrangers ». Après s’être fait accepter à Cambridge (Massachusetts) et à ­Washington, Bezroukov promeut activement son logiciel auprès d’entreprises liées à l’international et la défense, cultivant ses relations avec des gens comme Leon Fuerth, l’ancien conseiller d’Al Gore pour la sécurité nationale. Il tisse aussi des liens professionnels en ­Europe et en Asie, et, même s’il monte en épingle ses succès professionnels, il a bel et bien été engagé comme consultant par au moins une société française.

 

Il aurait pu faire bien mieux – il était en train de persuader plusieurs ­sociétés d’utiliser son logiciel, peut-être afin d’insérer un mouchard dans les systèmes de leurs clients. Mais, en juin 2010, Bezroukov-Heathfield et sa femme sont arrêtés en même temps que huit autres agents russes (6). Certains vivaient aux États-Unis depuis de nombreuses années, profondément enfouis dans la classe moyenne, et exerçaient des métiers très ordinaires, voire insignifiants. À l’époque, on en fait des gorges chaudes, notamment quand l’un des agents clandestins, Anna Chapman (née Anna Kouchtchenko), se révèle être une rousse au physique avantageux qui exerce une activité portant le nom fumeux d’« immobilier ­international ». Lucas explique que c’est délibéré : « Les espions doivent être aussi ennuyeux et discrets que possible pour pouvoir se donner les moyens ­requis par leur vraie mission. » Certains doivent exercer une activité – comme l’immobilier international – leur permettant de rencontrer le maximum de gens sans attirer de soupçons. D’autres, comme Bezroukov, un homme dont la « qualité la plus frappante était sa banalité », se démènent pendant des années pour être reconnus professionnellement dans l’espoir d’accéder aux détenteurs du pouvoir.

Lucas retrace les activités de ces ­espions modernes avec le même soin du détail que Meier quand il met au jour celles d’Oggins. Il découvre qu’Anna Chapman, qui a priori ne semble pas très futée, a été impliquée avec son père, un ancien du KGB, dans un système élaboré de blanchiment d’argent au Zimbabwe, une opération dans ­laquelle interviennent une société enregistrée au Royaume-Uni, un propriétaire fantôme et plusieurs fausses identités. Bezroukov-Heathfield s’est transformé, comme on l’a vu, en consultant crédible. Un autre membre du groupe, Mikhaïl Semenko, met en avant son vrai bagage universitaire – il parle anglais et russe mais connaît aussi le mandarin et l’espagnol – pour se faire recruter par un think tank.

Certains de ces espions ont les mêmes qualités que leurs prédécesseurs des ­années 1930. L’espionnage attire « un certain type de personnes un peu perturbées », prêtes à se départir des « normes sociales qui empêchent le mensonge, la tricherie, la manipulation ». Mais aucun d’entre eux ne semble animé par cette conviction idéologique qui avait conduit Isaiah Hawkins à Paris et à Berlin, et Ignace Reiss à adresser à Staline une lettre dans laquelle il accusait le Politburo d’avoir trahi les ouvriers russes.

Ce qui les motive, ce sont plutôt les possibilités et les biens matériels dont ils peuvent bénéficier en Occident. Leur correspondance avec Moscou a trait non pas aux idéaux de la révolution, mais aux maisons qu’ils estiment devoir acheter ou aux écoles privées dans lesquelles ils ­estiment devoir inscrire leurs enfants – pour assurer leur couverture, évidemment. La vie dans une banlieue résidentielle du New Jersey possède des avantages certains comparée à la vie à Tomsk, la ville d’origine d’un des couples. Anna Chapman aurait pleuré « toutes les larmes de son corps » en apprenant que son passeport britannique lui avait été retiré – elle l’avait obtenu à la faveur d’un mariage de courte durée – et qu’elle ne pourrait plus jamais retourner aux États-Unis ou au Royaume-Uni. Bezroukov paraît très attaché à sa fausse carrière de consultant et a apparemment cherché à rester dans ce secteur à Moscou.

 

que sont ils devenus

 

L’État russe a aussi changé d’attitude de vis-à-vis de ses agents étrangers. En public du moins, les espions ne sont plus l’objet de suspicion. L’actuel président russe, Vladimir Poutine, est lui-même un ancien espion, et c’est un aspect de sa biographie qu’il aime mettre en avant. À leur retour en ­Russie, les « illé­gaux » ­expulsés des États-Unis ont été présentés par les médias comme des héros cruellement chassés par des traîtres malveillants et le ­vilain FBI. Chapman est devenue une icône nationale, elle tient une chronique dans un journal populaire, anime une émission télévisée et a même adhéré à une organisation de jeunesse proche du président russe. Paradoxalement, on fait d’elle un symbole de promotion sociale et de réussite – réussite à Londres et à New York, bien sûr, pas à Moscou. Mais c’est précisément le genre de réussite à laquelle aspirent beaucoup de Russes. À la différence de leurs prédécesseurs soviétiques, les membres de l’élite russe d’aujourd’hui rêvent des biens matériels occidentaux et admirent ceux qui les ­obtiennent.

 

Passer vingt ans dans la banlieue de Tomsk ?

Mais la réciproque n’est pas vraie, raison pour laquelle la Russie aura toujours un avantage sur l’Ouest pour le déploiement d’agents illégaux. Des Russes intelligents et diplômés font des pieds et de mains pour devenir des résidents (tous frais payés) des banlieues américaines ; et, une fois sur place, ils trouvent facile de s’intégrer. Certains des espions des dernières promotions, Chapman y compris, ne se donnent même pas la peine de changer de nom. Mais le contraire est beaucoup plus difficile à imaginer : combien d’Américains accepteraient d’aller passer vingt ans dans la banlieue de Tomsk, avec une bonne couverture (ou même sans !), et combien réussiraient à passer pour russes pendant si longtemps ? Historiquement, les services de renseignement occidentaux n’ont jamais été très bons sur ce point. Lucas consacre un chapitre de son livre à la célèbre tentative anglo-américaine de parachutage d’agents anti­communistes dans les États baltes après la Seconde Guerre mondiale. C’est Kim Philby lui-même qui a révélé au contre-­espionnage soviétique ce plan qui ne pouvait qu’échouer ; les « partisans » qui accueillirent les parachutés à leur arri­vée dans des villages estoniens et litua­niens travaillaient tous pour le KGB.

Si les médias ont relaté avec un certain amusement l’affaire des dix agents russes expulsés des États-Unis, ils ne se sont pas demandé ce que ces espions de nouvelle génération faisaient sur le sol américain, ni dans quelle mesure ils constituaient une menace. « Des ­espions russes trop nuls et trop sexy pour être poursuivis en justice », titrait le magazine New York. Lucas s’élève avec véhémence contre cette « curieuse suffisance » ; il fait valoir que la Russie utilise « ses services de renseignement dans un but malveillant, en vue de pénétrer notre société et de fausser nos processus de décision ». Même si beaucoup contestent cette analyse – après tout, pas un seul des « illégaux », du moins parmi ceux qui ont été démasqués, n’a été en contact avec une personnalité de premier plan –, il est aussi vrai que, replacé dans le contexte global de la Russie, de l’Union soviétique et du KGB, le propos de Lucas prend toute sa pertinence.

La politique étrangère actuelle de la Russie, comme auparavant celle de l’URSS, obéit souvent à des objectifs contradictoires. D’un côté la classe diri­geante, dominée par des anciens du KGB, souhaite véritablement des relations stables et franches avec l’Occident. Les hommes d’affaires russes n’ont pas envie qu’on leur barre l’accès à l’Occident. Mais cette même classe dirigeante aimerait aussi pouvoir infléchir à son profit les institutions occidentales – les banques, les think tanks, les médias, les administrations.

 

Autrement dit, les membres de l’élite russe ne souhaitent plus, comme dans les années 1930, déclencher la révolution communiste internationale. Ils aspirent en revanche à modifier les normes et les comportements occidentaux qui les entravent : ils aimeraient rendre les Américains et les Européens plus coulants sur les droits de l’homme, moins regardants vis-à-vis de la corruption et, peut-être, mieux disposés à l’égard des investissements et des oligarques russes. Dans une certaine mesure, ils peuvent le faire au grand jour. Par exemple en s’attachant contre rémunération les services de dirigeants politiques occidentaux à la retraite – un ancien chancelier allemand, par exemple – et en payant des cabinets de relations publiques et d’avocats. Mais ils doivent parfois aussi recourir à des moyens plus clandestins pour atteindre leurs objectifs. Même si Anna Chapman, Donald Heathfield et les autres ne sont jamais allés très loin dans leur tentative de ­pénétrer les cercles de pouvoir américains, ils étaient en mesure de gérer des fonds secrets, de transmettre des informations et, plus généralement, de faire et dire le genre de choses que les autorités russes préfèrent justement éviter de faire et dire ouvertement. Par ailleurs, on a investi beaucoup de temps dans leur formation et beaucoup d’argent dans leurs frais de subsistance et leurs voyages. On s’est aussi beaucoup préoccupé de leur créer une couverture solide et de l’entretenir – rien que cela prouve qu’ils présentaient un réel intérêt.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 25 octobre 2012. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

L’éternel secret de Bruno Pontecorvo

«Je veux mourir en grand scientifique, pas en tant que votre foutu espion. » C’est ce que Bruno Pontecorvo a répondu en russe, un an avant sa mort en 1993, à un fonctionnaire russe qui tentait d’organiser un rendez-­vous avec un historien souhaitant l’interviewer. ­Jamais Pontecorvo ne fut aussi près d’accréditer la thèse, largement ­répandue, selon ­laquelle il avait ­espionné pour le compte de l’Union ­soviétique lorsqu’il travaillait sur le projet de ­réacteur ­nucléaire canadien dans les années 1940.

« Vash ïebanyi shpion » : cette expression désigne la façon dont Pontecorvo souhaitait ne pas passer à la postérité. Dans Le Mystère Pontecorvo, le physicien des particules Frank Close la traduit par « your fucking spy » (votre foutu espion), ce qui ne rend pas le sens précis du mot ïebanyi (1). Or Pontecorvo connaissait ­certainement le sens précis du mot lorsqu’il l’employa. Il reflète son ressenti face au traitement que lui réservaient aussi bien les Russes que les médias ­occidentaux. Il donne aussi une indication des tourments intérieurs qu’il réussissait si bien à cacher à ses amis et à sa ­famille. Pontecorvo était indéniablement un grand scientifique. Mais était-il un espion ? La question n’est pas tranchée.

Les faits suivants sont incontestables. Dans sa jeunesse, Pontecorvo est un brillant physicien expérimental, qui travaille de 1934 à 1936 aux côtés d’Enrico Fermi à Rome. Avec son aide, Fermi amorce une révolution dans le domaine de la physique nucléaire en se servant des neutrons lents comme ­outil d’expérimentation. Leur utilisation rend pour la première fois possible de déclencher des transformations ­nucléaires avec des atomes de toutes sortes. Parmi les réactions que provoquaient les neutrons lents, il y avait la fission de l’uranium – mais Fermi est passé à côté de cette ­découverte.

 

Les recherches de Bruno Pontecorvo classées secret

En 1936, lorsque Mussolini se met, comme Hitler, à persécuter les juifs, Pontecorvo, qui est issu d’une famille juive non pratiquante, s’exile en France, où il travaille avec Irène Curie et Frédéric Joliot. Le couple Joliot-Curie est connu pour son engagement communiste. Pontecorvo adhère au Parti, et il faut croire qu’il restera un partisan sincère du communisme jusqu’à la fin de sa vie (2). Au moment de l’invasion de la France par Hitler, en 1940, le scientifique part pour les États-Unis, où il trouve un emploi au sein de la compagnie pétrolière texane Well Surveys. C’est ainsi qu’il introduit l’utilisation des neutrons à des fins de prospection pétrolière. Son savoir-faire expérimental est exactement ce qu’il fallait pour ­repérer des roches contenant du pétrole à proximité d’un trou de forage.

En 1943, Pontecorvo est invité à ­rejoindre le projet de réacteur nucléaire canadien de Chalk River, dans l’Ontario. Il travaille sur des réacteurs pendant six ans. Ses recherches n’ont rien à voir avec la bombe, mais, à l’époque, elles sont classées secret. En 1949, Pontecorvo est embauché au Centre de recherche atomique de Harwell, au Royaume-Uni, où il poursuit ses travaux confidentiels sur les réacteurs.

À l’été 1950, Pontecorvo part en ­vacances en Italie avec sa femme, ­Marianne, et leurs trois garçons. Après quelques semaines de randonnées et de baignades apparemment insouciantes, la famille s’envole brusquement pour Helsinki. Sur place, des voitures les ­attendent pour les conduire en Russie. Ils disparaissent de la circulation pendant cinq ans. Les policiers britanniques qui perquisitionnent le domicile des Pontecorvo constatent avec stupéfaction que le manteau de fourrure de Marianne est resté dans la penderie. Elle n’avait à l’évidence pas prévu de passer l’hiver en Russie.

Quand Pontecorvo refait surface, il est un membre actif et estimé de l’Institut unifié de recherches nucléaires de Doubna, que l’Union soviétique vient d’inaugurer. Cette même année 1955, tous les pays dotés de programmes d’énergie nucléaire acceptent de lever la confidentialité sur les réacteurs. Seul le volet militaire de ces programmes ­demeure secret. Pontecorvo a plusieurs fois déclaré n’avoir jamais travaillé à la mise au point de la bombe – ni au Canada, ni en Grande-Bretagne, ni en URSS. Mais il aura interdiction de quitter l’Union soviétique pour se rendre à l’Ouest pendant vingt-huit ans. Après 1978, il sera autorisé à voyager mais ­restera domicilié à Doubna.

 

Frank Close a choisi de raconter cette histoire comme un drame humain, laissant entier le mystère central. Pourquoi Pontecorvo a-t-il tout d’un coup décidé de partir pour la Russie avec sa famille ? Ce déracinement fut une catas­trophe pour Marianne, qui avait fait des dépressions à répétition en France et au Canada. La maladie s’aggrava en URSS, l’amenant à passer une bonne partie de sa vie dans des hôpitaux ­psychiatriques. Jamais Marianne ne parvint à se créer une vie à elle dans son nouveau pays. Les choses se passaient mieux pour ­Bruno. Il prenait soin de sa femme et de ses fils du mieux qu’il pouvait, nouait des liens d’amitié avec ses collègues russes et poursuivait sa carrière de physicien à Doubna. Mais, pour lui aussi, ce ­déménagement s’avéra catastrophique. Il avait besoin d’instruments de pointe pour mener des travaux de niveau inter­national. À plusieurs reprises, il eut des idées ­d’expériences qui auraient pu produire des résultats majeurs si on lui avait donné la possibilité d’utiliser les équipements disponibles en Europe de l’Ouest ou aux États-Unis. Il était parfaitement conscient que son installation en Russie avait compromis ses chances de devenir une sommité mondiale de la physique comme son maître Fermi.

Close compare la situation de Ponte­corvo en 1950 avec celles de deux physiciens espions, Alan Nunn May et Theodore Hall. Si Ponte­corvo ne s’était pas envolé pour la Russie, on aurait pu imaginer trois scénarios. Dans la pire et la moins probable des hypothèses, s’il avait été un espion et qu’il était passé aux aveux, il aurait purgé, comme Nunn May, sept ans de prison en Grande-Bretagne. Marianne et les garçons seraient partis vivre dans sa famille à elle en Suède, et, à sa sortie de prison, il aurait pu reprendre sa vie professionnelle avec au moins autant de succès que Nunn May.

 

L’Union Soviétique n’avait pas besoin de Bruno Pontecorvo pour se doter de l’arme atomique

Dans l’hypothèse la plus probable, s’il avait été un espion mais que les autorités n’avaient disposé d’aucune preuve contre lui, il aurait pu nier les ­accusations. Il aurait été en butte aux soupçons pour le restant de ses jours, mais jamais poursuivi en justice, comme Ted Hall. Dans la troisième hypothèse, s’il n’avait jamais été un espion, Pontecorvo aurait vécu en homme libre sans rien avoir à craindre. Les trois cas de figure étaient à bien des égards préférables à sa vie d’exil sans retour en Russie.

Le seul problème sérieux qu’eut Ponte­corvo avec les autorités britanniques en 1950 tenait au fait qu’il ­représentait un risque pour la sécurité en raison de son passé communiste. John Cockcroft, le directeur de Harwell, s’en était déjà entretenu avec l’intéressé. Il s’était ­arrangé pour qu’il soit nommé à un poste de professeur à l’université de ­Liverpool, où il n’aurait pas accès à des informations confidentielles. Ponte­corvo avait donné son accord ; Liverpool, avec son nouvel accélérateur de particules en construction, était parfait pour un physicien expérimental.

Close a sa propre hypothèse concernant le mystérieux départ précipité de Pontecorvo. Supposons que celui-ci ait réellement été un espion mais que, en 1950, il ait informé son contact soviétique qu’il quittait Harwell pour Liver­pool et ne serait plus en mesure de fournir des informations confidentielles. Moscou a pu considérer cela comme un acte de trahison nécessitant une lourde sanction. Durant son été en Italie, un agent russe a peut-être ­placé Pontecorvo devant une alternative : soit il partait pour la Russie, soit les Russes s’assureraient que les autorités britanniques reçoivent des preuves de son activité criminelle.

Cette théorie selon laquelle Pontecorvo se serait envolé pour Moscou en raison d’un chantage exercé par ses contacts russes expliquerait ­aussi que le pouvoir soviétique l’ait tenu au secret pendant cinq ans après son arrivée et ne lui ait jamais vraiment fait confiance. Close note pour conclure que, si cette hypothèse était avérée, l’URSS a plus sévèrement puni la trahison de Bruno Pontecorvo que ne l’a fait le Royaume-Uni avec Alan Nunn May. Ce dernier a passé sept ans en prison, Pontecorvo ­quarante-trois (3).

J’ai rencontré Pontecorvo lors d’un congrès international de physique à Doubna, en 1956. Pour la plupart des étrangers présents, c’était la première occasion de se rendre en URSS et de s’informer sur ses projets nucléaires restés secrets jusqu’en 1955. Ponte­corvo portait un élégant pantalon blanc et un pull assorti. On aurait dit qu’il faisait juste une halte avant d’aller jouer au tennis. Il n’a pas dit un mot de son travail. C’était comme si son apparition avait été chorégraphiée pour nous donner une impression de bien-être et de détente, sans aucune possibilité de communiquer vraiment avec lui. Les laboratoires de Doubna étaient encore en construction. Par les fenêtres, nous apercevions des groupes de prisonniers du goulag qui travaillaient au chantier. Il était tout aussi impossible de communiquer avec eux qu’avec Pontecorvo.

Dans la biographie de Close, chaque fait, chaque hypothèse est minutieusement documenté. Le livre tire ses infor­mations de deux sources principales. Close s’est d’abord entretenu avec de nombreux amis et parents de Ponte­corvo, en particulier avec son fils aîné, Gil, qui a toujours été proche de son père et vit encore aujourd’hui à Doubna. Close a aussi épluché les volumineux rapports consacrés à Ponte­corvo, désormais accessibles dans les archives des services de renseignement britanniques, canadiens, américains et russes. Les ­documents d’archives n’apportent jamais la preuve formelle que Pontecorvo était un espion. En revanche, ils démontrent amplement qu’il représentait un sujet d’inquiétude pour les quatre pays. Pontecorvo n’était peut-être pas un espion, mais il était sans aucun doute espionné.

Quels enseignements tirer d’une histoire comme celle-ci ? Admettons que Pontecorvo ait effectivement été un agent secret. Ses activités ont dans ce cas eu pour principal effet d’accélérer de quelques années la construction d’un réacteur nucléaire en Union soviétique. Il se peut que le réacteur canadien ait fourni des informations utiles aux concepteurs soviétiques de la bombe, mais, au total, les informations apportées par Pontecorvo ne sauraient avoir été cruciales sur le plan militaire. Avec ou sans lui, l’Union soviétique comptait suffisamment de scientifiques compétents pour mettre au point toutes les bombes qu’elle voulait. Klaus Fuchs et Ted Hall, deux physiciens espions, travaillaient à l’intérieur même [du site nucléaire américain] de Los Alamos. Ils tenaient leurs contacts soviétiques au courant de l’état d’avancement de l’arme nucléaire. Mais leurs informations n’étaient pas plus susceptibles d’avoir une influence majeure sur l’histoire de la fabrication des armes soviétiques. Peut-être les espions ont-ils accéléré de deux ou trois ans le programme d’armes nucléaires en URSS ; mais, vite frappées d’obsolescence, celles-ci furent bientôt supplantées par de nouveaux modèles mis au point sans leur aide.

Le renseignement scientifique n’avait pas une grande importance parce que l’Union soviétique disposait de nombreux excellents chercheurs en physique nucléaire. En 1939, juste après la ­découverte de la fission, le premier article décrivant en ­détail le fonctionnement des réacteurs nucléaires paraît en Union ­soviétique sous la signature de Iakov Zeldovitch et de Iouli Khariton. Quinze ans plus tard, Khariton dirigeait le centre de recherches sur les armes nucléaires de Sarov, et Zeldovitch faisait partie de son équipe de brillants théoriciens et travaillait avec Andreï Sakharov à la fabrication de la bombe à hydrogène.

 

espionnage tech

Un pays qui possède ce genre de talents n’a pas besoin d’espions pour progresser. Et un pays qui n’en possède pas ne peut se contenter de ces espions. Dans tous les cas, le renseignement scientifique joue un rôle marginal. La science est une entreprise collective qui a besoin, pour tout projet d’envergure, d’une communauté de participants actifs.

Le grand public surestime grandement l’importance d’agents tels que Klaus Fuchs, parce qu’on emploie indif­féremment le mot « espion » pour le renseignement scientifique et le renseignement tactique. L’archétype de l’espion tactique est Judas Iscariote, l’ennemi secret qui trahit son maître et provoque directement sa mort. Depuis deux mille ans, l’histoire de Judas est attachée à l’image de l’espion dans les cultures européennes. Autre espion tactique, quoique moins célèbre que Judas, Kim Philby était un officier du renseignement britannique qui occupait des postes importants dans la diplomatie. L’homme a fourni à ses contacts soviétiques des listes d’agents secrets opérant dans différents pays, ce qui a permis leur élimination rapide. L’opinion publique, de même que les lois traditionnelles de la guerre, condamnent à bon droit ceux qui espionnent à des fins tactiques, car leur activité a des conséquences immédiates sur la vie de leurs compatriotes. Ce sont des cibles légitimes pour tout soldat. Il en va autrement des espions scientifiques. Ceux-là s’intéressent aux choses, pas aux personnes.

Pourquoi, alors, l’opinion américaine considère-t-elle tous les espions comme des démons ? Pourquoi ne fait-elle pas de distinction entre un espion technologique comme Julius Rosenberg, qui subtilisa un savoir utile, et un ­espion tactique comme Kim Philby, qui ­détruisit des vies ? Peut-être parce que les Américains sont induits en erreur par leur système de classement secret – un monstre administratif qui classe de vastes quantités d’informations, rendant impossible pour un citoyen ordinaire de faire la différence entre les secrets importants et ceux qui ne le sont pas.

J’ai pu observer le système de classement de l’intérieur durant de nombreuses années et j’en respecte les règles. Mais j’estime qu’il est nocif pour la sécurité nationale et pour l’éthique ­publique de notre pays. Il est régulièrement fait un usage abusif du secret pour protéger des armes dépourvues d’efficacité et soustraire des erreurs tactiques à l’attention du public. Le secret sert aussi à couvrir des agissements illégaux et anticonstitutionnels, tels que les mauvais traitements sur des prisonniers ou l’espionnage de la vie privée des citoyens.

Sur les millions de documents officiels estampillés « secret défense » tous les ans, peut-être 1 à 2 % seulement contiennent de vrais secrets. Un vrai secret est un secret qui entraînerait un danger avéré si des ennemis s’en emparaient. Pour le reste, il s’agit essentiellement de mesures de prudence administrative. Le système récompense la prudence parce qu’on est lourdement sanctionné si l’on révèle un secret, alors qu’on ne risque rien si l’on appose la mention « secret » sur d’inoffensifs morceaux de papier. Or, parmi ces millions d’inoffensifs morceaux de papier, beaucoup sont tamponnés pour la simple raison qu’ils contiennent des informations politiquement embarrassantes pour les autorités.

 

Le système de classement secret ­aurait dû être réformé depuis longtemps. Les vrais secrets devraient continuer d’être rigoureusement protégés, comme ils le sont actuellement. Le reste devrait en revanche être déclassifié, en acceptant le risque que certains puissent être dangereux. Mais les avantages de la transparence l’emportent sur le risque de révéler des secrets sans importance. Moins il y aura de secrets, moins il y aura d’habilitations à accorder et moins il y aura d’espions à l’intérieur des enceintes sécurisées.

Une société plus transparente signifie un public mieux informé et une participation accrue des citoyens aux décisions relatives à la guerre et à la paix. Il y a le même enseignement à tirer de nos histoires d’espions que des erreurs stratégiques commises au Vietnam, en Afghanistan et en Irak. Le plus nocif, ce sont les grandes décisions prises en ­secret ; à côté, les espions sont inoffensifs. Les espions peuvent nous faire perdre une bataille, mais le secret qui entoure les décisions politiques peut nous faire perdre une guerre.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 5 mars 2015. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Le problème avec les transfuges

«Est-ce que tu sais pourquoi tu es là, mère ? » demande l’homme, en ouvrant les bras pour l’étreindre. Il est assis dans une petite pièce d’une caserne de Téhéran, entouré par des agents des services de renseignement. Sa mère, qui a été auto­risée à lui rendre visite, espère qu’il va être gracié et confié à la garde de sa ­famille. « Je suis venue te voir, mon fils. » L’homme secoue la tête. « Tu es venue me dire adieu. » Le lendemain ou le surlendemain, son corps était remis à ses ­parents. Autour du cou, on pouvait voir les traces de la corde qui avait ­servi à son exécution. Le 7 août 2016, la justice iranienne annonçait officiellement son décès : « Shahram Amiri a été pendu pour avoir révélé à l’ennemi des informations classées secret défense. »

Ce physicien de 38 ans s’était re­trouvé mêlé au pire différend nucléaire de notre époque. Depuis des décennies, les États-Unis accusent Téhéran de vouloir se doter de l’arme nucléaire, ce que le régime iranien a toujours démenti. Les Américains n’ont fourni que des preuves indirectes, issues parfois de sources douteuses, tandis que les Iraniens n’ont jamais été en mesure de démontrer leur innocence de manière satisfaisante pour les Occidentaux. Même l’accord conclu en juillet 2015, qui stipule que l’Iran doit limiter son programme d’enrichissement d’uranium et se plier à un régime renforcé d’inspections, n’a pas mis fin aux spéculations quant aux véritables ambitions nucléaires de Téhéran.

Depuis que les espions américains scrutent ce qui se passe dans la République islamique, les États-Unis n’ont jamais obtenu d’informations suffisamment fiables sur l’Iran. Un ancien responsable des services secrets américains en parle comme de « la cible la plus difficile pour le renseignement ». Le succès de la révolution islamique en 1979 prend la CIA complètement au dépourvu, et l’agence ne dispose pas des ressources nécessaires sur place pour recruter de nouveaux informateurs. Au cours de la décennie suivante, l’agence reconstitue à l’intérieur du pays un modeste réseau qui, faute d’une gestion rigoureuse, sera démasqué par les autorités. Une trentaine d’informateurs iraniens sont arrêtés et exécutés.

 

À la fin des années 1990, la CIA commence à inciter des Iraniens travaillant dans la recherche nucléaire à faire défection. Pas moins de cinq d’entre eux se laissent tenter, mais aucun ne se révèle vraiment utile. C’est néanmoins dans le cadre de ce programme que Shahram Amiri se retrouve dans la ligne de mire de la CIA. Il est approché une première fois lors d’un voyage à Francfort en 2007, puis à Vienne, en 2009. Selon les affirmations de l’agence, pendant cette période, Amiri fournit des renseignements sur le programme nucléaire iranien, notamment à propos des activités du site secret d’enrichissement à la périphérie de Qom, où il lui est arrivé de travailler. Ce sont, au moins en partie, les révélations d’Amiri qui ont conduit la CIA à conclure dans un rapport de 2010 que Téhéran avait abandonné en 2003 son programme de fabrication d’armes nucléaires.

Officiellement, Amiri a fait défection en 2009, probablement pour éviter de se faire arrêter pour espionnage dans son pays. Il a été longuement débriefé par la CIA, et les informations qu’il a fournies ont permis à Barack Obama d’attirer l’attention de la communauté internationale sur les activités du site de Qom pendant le sommet du G20 en septembre de la même année. Amiri avait tout du parfait transfuge : c’était un homme cultivé, qui s’exprimait bien et possédait de solides connaissances sur le programme à propos duquel la CIA cherchait à se renseigner depuis des décennies.

Un an plus tard, l’idylle prend subitement fin. Amiri est repassé en Iran, où il raconte aux médias qu’il a en fait été enlevé par les Américains. La CIA, qui l’avait traité comme un transfuge en bonne et due forme, allant jusqu’à lui verser une prime de 5 millions de dollars, se demande si sa source principale sur l’Iran n’était pas un agent double. En fait, la CIA avait un tel besoin des informations que pouvait fournir Amiri qu’elle n’a pas pris les précautions d’usage. Si Amiri travaillait pour Téhéran, alors les services de renseignement de la République islamique étaient au courant de tout, y compris de l’évaluation par la CIA des capacités nucléaires iraniennes et de ses relations troubles avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Cela ferait du cas Amiri l’un des plus importants fiascos du renseignement américain moderne.

C’est en juillet 2010 qu’Amiri rentre en Iran, où il est d’abord accueilli en héros. Mais il se retrouve vite dans de sales draps. Au bout de quelques mois, il est arrêté et accusé de trahison. Les médias parlent de lui comme d’un agent double, mais ses interrogateurs parviennent rapidement à une autre conclusion : Amiri a collaboré de son plein gré avec la CIA. Le cas Amiri, observe Paul Pillar, un ancien de la CIA, semble sortir tout droit de la section « jungle de miroirs » (1).

Plus de cinq années passent avant qu’Amiri soit exécuté. Même si on ne sait pas comment a évolué sa loyauté pendant ces années, les officiers du renseignement américain sont obligés de partir du principe que la stratégie et les connaissances de la CIA sur l’Iran sont compromises. Le fait que la famille d’Amiri soit toujours en vie laisse penser que ce dernier a vraisemblablement conclu un accord avec les autorités. Le problème avec les transfuges, c’est que, lorsqu’ils semblent trop beaux pour être vrais, c’est qu’ils le sont vraiment.

 

J’ai découvert la réalité complexe de la défection il y a longtemps de cela. À l’automne 1985, j’ai assisté en tant qu’officier de renseignement du corps des Marines à la conférence sur les capacités militaires soviétiques organisée au siège de l’Agence de renseignement de la Défense (DIA) à Washington (2). La DIA publiait ­depuis 1981 un rapport annuel sur le sujet. L’édition de 1985, avec son inquiétante couverture rouge, avait été distribuée à tous les participants à cette conférence, où les responsables de la DIA prêchaient aux jeunes agents la bonne parole contre l’empire du Mal.

Le point culminant de l’événement fut le moment où, en entrant dans un auditorium, nous vîmes sur la scène un homme affublé d’une perruque, d’une fausse moustache et d’une barbe, et maquillé de sorte que l’on ne puisse pas reconnaître ses traits. Nous savions pas si cet accoutrement était destiné à le protéger ou à renforcer la dramaturgie si typique des années Reagan. L’homme nous fut présenté comme étant Iouri Nossenko, un transfuge du KGB. Il nous régala ensuite d’histoires sur la méchante et belliqueuse URSS, des anecdotes qui avaient la particularité d’illustrer la plupart les points soulevés par le dernier rapport de la DIA. C’était passionnant. Pendant une semaine ou presque, nous avions eu droit aux exposés lénifiants des responsables de la DIA. À présent, nous avions devant nous un véritable acolyte du mal, qui ne se contentait pas de fustiger la hiérarchie militaire soviétique mais aussi la population. Nous buvions ses paroles.

 

Faisons à présent un saut de trois ans. En 1988, je fus affecté en tant qu’inspecteur en désarmement dans une usine soviétique de fabrication de missiles à Votkinsk, une ville située sur les contreforts de l’Oural. Je m’attendais à trouver un pays d’automates communistes. Mais, même dans cette ville militaire, fermée à tout contact extérieur, les Soviétiques ne montraient aucun signe de xénophobie ; ils étaient normaux, amicaux et désireux de vivre en paix, comme les Américains. On pouvait en dire autant du personnel et des directeurs de l’usine, tous membres du Parti communiste de l’Union soviétique.

Autrement dit, Nossenko avait tout faux. Avec le recul, je me dis que j’aurais dû me méfier. Il avait fait défection en 1964, soit vingt et un ans avant sa présence à la conférence. Il avait vécu sous Staline et Khrouchtchev et ne connaissait rien des années Brejnev, ni de la cohorte de dirigeants soviétiques qui lui ont succédé, notamment Mikhaïl Gorbatchev avec sa glasnost et sa perestroïka. Comment Nossenko pouvait-il apporter un regard pertinent sur la réalité actuelle de l’Union soviétique ?

J’aurais dû être plus sceptique encore quant aux raisons pour lesquelles les autorités de mon pays exhibaient Nos­senko. Comme je l’ai appris plus tard, sa défection n’a jamais dissipé les doutes qu’il soit lui-même un agent double, envoyé par le KGB pour discréditer un autre transfuge, Anatoli Golitsyne. Mais la CIA avait fini par le prendre au sérieux et l’avait même embauché pour des prestations de ce genre, comme cette conférence devant les cadres de la DIA. Son agent traitant, Tennent « Pete » ­Bagley, n’a jamais pu s’enlever de l’idée qu’il était une taupe soviétique.

Heureusement pour Nossenko, cela n’avait finalement que peu d’importance. Le message qu’il s’employait à propager était particulièrement en vogue au milieu des années 1980. Il pouvait être utilisé comme un pion dans une campagne de propagande ou ­présenté comme digne de foi à un public naïf – même si ses informations étaient depuis longtemps obsolètes. Mais le contrôle qualité laissait, et laisse encore, à désirer. Le problème avec les transfuges, c’est que, malgré leurs ­défauts évidents, ils sont souvent les seuls joueurs disponibles pour faire avancer la partie.

Faire défection, cela veut dire être déloyal à son pays et divulguer de secrets d’État – ce qui peut avoir des conséquences mortelles. En principe, on peut qualifier de transfuge quiconque est coupable d’une telle trahison. C’est pourquoi on parle souvent de « transfuges de l’intérieur » dans le cas de ceux qui transmettent des informations à un service de renseignement étranger depuis leur pays.

Dans la plupart des cas, les transfuges ne fournissent qu’un seul élément possédant une véritable valeur opérationnelle. Ainsi, ce sont deux transfuges qui ont fourni les informations ayant servi en septembre 1991 aux inspecteurs des Nations unies à découvrir des preuves de l’existence d’un programme secret de nucléaire militaire. Mais, une fois leur information exploitée, les transfuges ont cessé d’avoir une quelconque utilité. Les transfuges peuvent parfois servir à des fins de propagande, comme c’était le cas avec Nossenko. Mais, la plupart du temps, ils sont vite munis d’une nouvelle identité et recasés plutôt modestement – comme vendeurs dans une supérette au fin fond de l’Arizona, par exemple. Une nouvelle vie pas vraiment glamour.

 

Tout cela ne peut que décevoir les transfuges qui, souvent, rêvent de récompenses bien plus généreuses en échange de leur défection. Prenons le cas de Hussein Kamel, le gendre de Saddam Hussein. Pendant la décennie précédant sa défection en Jordanie en 1995, Kamel avait supervisé bon nombre de programmes d’armes de destruction massives (ADM) en Irak. Lors de ses débriefings, conduits par la CIA, le renseignement britannique et la Commission spéciale des ­Nations unies (Unscom), il a révélé que la plupart des programmes d’armements interdits avaient été soit démantelés par les inspecteurs internationaux, soit détruits par les officiers de Saddam. Kamel avait aussi fourni des informations sur les démarches – en cours, selon lui – de l’Irak pour dissimuler ses capacités en matière d’ADM. En échange de ses confidences, Kamel s’attendait à être traité par les services étrangers comme le successeur logique de Saddam Hussein : il se voyait rentrer d’exil pour nettoyer le pays de la corruption et faire de l’Irak un pays moderne. Mais lorsque la communauté internationale, quelque peu refroidie par sa réputation sulfureuse d’homme de confiance de Saddam, refusa de souscrire à son projet grandiose, le moral de Kamel en prit un coup. Son beau-père l’ayant assuré de son pardon, il rentra en Irak où il fut contraint de divorcer de la fille de Saddam, accusé de trahison et passé par les armes. Toute autre information en sa possession sur le régime a disparu avec lui.

Si les transfuges ont des motivations douteuses et une utilité limitée, pourquoi les professionnels du renseignement continuent-ils de les utiliser ? La réponse est simple : par facilité. Collecter des renseignements n’est pas une tâche facile. C’est particulièrement vrai dans les domaines de la non-prolifération et du désarmement, là où même les accords officiels ne peuvent être pris pour argent comptant. « Faites confiance mais vérifiez », la fameuse phrase de Ronald Reagan, est devenue la devise des inspecteurs en désarmement 3. Mais la vérification requiert l’acquisition de sources indépendantes et d’une grande qualité.
Pas étonnant dès lors que les analystes cherchent à varier les sources : interception de communications (écoutes), images aériennes, renseignement ­humain (espions). Les transfuges sont généralement des pis-allers : on fait ­appel à eux quand les dirigeants politiques et les analystes qui les renseignent opèrent dans un vide informationnel. C’est là que le rôle des transfuges peut être déterminant, même si leurs révélations sont sans lendemain.

Considérons le cas étrange du transfuge nord-coréen Kang Myung-do. À l’automne 1993, la Corée du Nord ­décide de suspendre sa coopération avec les inspecteurs en désarmement de l’ONU, ce qui nourrit des inquiétudes sur un éventuel transfert de technologie nucléaire du secteur civil vers le militaire. Les spéculations vont bon train : en janvier 1994, le directeur de la CIA estime que la Corée du Nord a déjà fabriqué « une ou deux » armes. Personne ne sait vraiment ce qui se trame à Pyongyang, mais il est désormais question d’une guerre, et les États-Unis ­déploient des forces supplémentaires dans la péninsule coréenne. Effrayés par la perspective d’un nouveau conflit, les diplomates américains et nord-coréens décident d’entamer des pourparlers, et, au début de l’été, un compromis semble à portée de main, qui permettrait le ­retour des inspecteurs de l’ONU.

Le 27 juillet, au moment où un nouveau cycle de négociations va commencer, les services de renseignement sud-coréens tiennent une conférence de presse. C’est ce moment que les responsables de Séoul choisissent pour présenter au public Kang, 35 ans, gendre du Premier ministre nord-coréen. Kang annonce que la Corée du Nord s’est déjà dotée de cinq têtes nucléaires et compte en fabriquer cinq autres. Si Kang dit vrai, écrit The New York Times, il est susceptible d’être « le transfuge le plus préjudiciable qu’ait jamais connu régime de Pyongyang ».

Les affirmations de Kang sur l’arsenal nucléaire de son pays sont immédiatement minimisées par des experts américains pour qui les cinq bombes évoquées par Kang dépassent de loin les capacités techniques réelles de Pyongyang. L’intéressé n’hésite pas à admettre qu’il n’a pas d’accès direct aux informations concernant le programme nucléaire, mais qu’il connaît des proches ou des amis de ceux qui y ont accès. Finalement, aucune de ses révélations ne se révélera exacte, ce qui n’empêchera pas les Sud-Coréens de continuer à l’exhiber devant les caméras de télévision.

 

Aujourd’hui, Kang exerce comme professeur d’université et son enseignement porte sur la Corée du Nord ; il complète ses revenus par des interventions rémunérées à la télévision où il commente librement l’actualité de son pays natal, même s’il n’y a pas mis les pieds depuis une vingtaine d’années. Il est toutefois très méfiant à l’égard des autres transfuges qui étalent leur vie passée dans les médias. « Il y a trop de gens à la télé qui se présentent comme “le médecin de Kim Il-sung”. Cela ne peut pas être vrai », confie-t-il à un correspondant de l’agence Reuters en 2015. Même un Nossenko aurait des choses à apprendre de Kang…

Tous les transfuges qui font des ­révélations fracassantes ne sont pas des impos­teurs, et parfois l’information dont ils sont porteurs se révèle extrêmement précieuse. Prenons Izzadin Hassan al-Majid. La mort de Hussein Kamel a placé les inspecteurs de l’Unscom devant un dilemme. Avant d’être éliminé par son beau-père, ­Kamel avait affirmé que les Irakiens dissimulaient des armes non autorisées – et que leur protection incombait aux membres de la garde personnelle de Saddam Hussein, les plus difficiles à infiltrer. Par chance, un autre transfuge affirmait avoir des informations de première main sur ces activités : Izzadin, un ancien commandant de la Garde répu­blicaine et cousin de Kamel, avec qui il avait fui le pays en 1995.

J’ai rencontré Izzadin pour la première fois en avril 1996, au QG du renseignement jordanien à Amman. Notre premier entretien s’étant révélé prometteur, j’ai demandé quelques mois plus tard aux Jordaniens à le rencontrer de nouveau. Ils m’ont répondu qu’Izzadin était désormais pris en charge par la CIA. Un an plus tard, je poussais la porte de la suite d’un grand hôtel, en Virginie, pendant que les officiers traitants d’Izzadine le préparaient pour notre entretien dans la chambre à coucher attenante. Plusieurs bouteilles de whisky vides, quelques verres en cristal et des glaçons trônaient sur un chariot du service de chambre. Izzadine avait fui l’Irak en compagnie de son épouse (qui était la sœur de Kamel) et de leurs enfants. Quand Kamel eut l’idée ­funeste de rentrer à Bagdad, il entraîna avec lui la famille d’Izzadine. Ils furent tous ­exécutés. Je ne pouvais imaginer la douleur et les remords qu’Izzadine a dû éprouver, et je comprenais à présent qu’il avait dû chercher du réconfort ­auprès de la CIA.

Lorsque Izzadin est entré, il avait les yeux rougis et les cheveux en bataille. En quelques heures, j’ai obtenu de lui des informations cruciales qui ont permis la découverte de composants de missile et de matériel de production enterrés dans une villa qui lui appartenait dans la banlieue de Bagdad. Des renseignements recueillis auprès d’autres sources cet été-là ont, par la suite, obligé le gouvernement irakien à reconnaître sa stratégie de dissimulation d’armements interdits au début des années 1990 – ce que les Irakiens n’avaient cessé de démentir jusque-là.

Ces révélations avaient fait tellement de tort aux Irakiens que le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Tarek Aziz, s’était même plaint à Richard Butler, le président exécutif de ­l’Unscom. « M. Scott Ritter est fortement tributaire pour ces informations d’un certain Izzadin Hassan », lui dit-il en ce mois de décembre 1997. Le ­ministre reconnut néanmoins qu’en sa qualité d’ex-officier de l’armée Izzadin devait certainement savoir des choses. Mais que, selon lui, on ne pouvait plus s’attendre à ce qu’il fasse d’autres ­révélations. « Je pense que cette source d’information en particulier ne devrait plus être utilisée, car elle s’est désormais tarie. »

 

La suggestion d’Aziz était intéressée, mais elle n’était pas fausse : en tant que source, Izzadin n’avait effectivement plus rien à nous apprendre. Il nous fallait trouver d’autres Izzadin. Mais le problème avec les transfuges, c’est que ceux qui ont des informations utiles sont rarement là lorsqu’on a le plus besoin d’eux, ce qui fait qu’on est obligé de se raccrocher à quiconque présente ne serait-ce qu’un peu de ­crédibilité.

Parfois, on a beau prendre toutes les précautions pour se protéger des transfuges peu fiables, des erreurs arrivent quand même. En octobre 1996, j’ai été invité par le contre-espionnage néerlandais à visiter son QG à La Haye. J’y ai pris connaissance de renseignements fournis par un transfuge irakien, qui ­répondait au nom de code de Fulcrum [« point d’appui »]. Les informations qu’il avait livrées avaient permis de localiser un certain nombre de sites d’ADM ainsi que des détails sur leur fonctionnement sur le territoire irakien. Des inspections ultérieures ont confirmé ses dires. Fulcrum était clairement une bonne source. Lorsque, l’année suivante j’ai dû rédiger un rapport pour l’Unscom sur les activités nucléaires secrètes de l’Irak, j’y ai volontiers intégré les informations de Fulcrum. « On estime, écrivais-je, que l’Irak a con­servé des composants essentiels liés à la fabrication d’armes nucléaires, et qui n’ont à ce jour pas été remis à l’AIEA. Parmi ces composants figurent peut-être plusieurs armes déjà assemblées auxquelles il ne manque plus que l’adjonction d’uranium enrichi. »

J’ai aussi fait référence à cette information lorsque j’ai témoigné devant le Sénat américain, en septembre 1998, provoquant de folles conjectures sur la possession par l’Irak de trois armes ­nucléaires non déclarées.

À peu près une semaine après mon témoignage, j’ai reçu un coup de fil d’un ancien responsable de l’AIEA. Nous avions travaillé ensemble pendant de nombreuses années et étions restés amis. Il m’a invité à déjeuner dans un petit restaurant italien de Manhattan. « Il faut qu’on parle, m’a-t-il dit. Cette histoire de bombes nucléaires dans la nature devient incontrôlable. » « Tu n’as pas compris, Scott, a-t-il poursuivi alors que nous mangions nos pâtes. Le programme nucléaire irakien a été détruit. Il n’y a jamais eu ne serait-ce qu’une seule bombe nucléaire et toi tu parles de deux ou trois en train d’être transbahutées sur la remorque d’un camion quelque part en Irak. »

 

«C’est toi qui n’as pas compris, ai-je répondu. Je n’ai jamais dit qu’il y avait une arme nucléaire. J’ai dit qu’il y avait des renseignements sur l’existence de bombes assemblées, à l’exception de la matière fissile, que ces renseignements provenaient d’une source sûre et que par la suite on m’a empêché d’enquêter sur cette information. Tout ce que j’ai dit était vrai. » « Ce qui est vrai n’est pas forcément exact », a-t-il répliqué.

Il n’avait pas tort. L’Irak ne possédait aucune arme nucléaire non déclarée. Et je n’ai pas agi par malveillance ou mauvaise foi en faisant état des renseignements fournis par Fulcrum. Mais c’était problématique de devoir se fier à un seul transfuge, aussi solide fût-il. Le problème avec les transfuges, c’est que, même s’ils ont eu raison par le passé, ils peuvent avoir tort aujourd’hui.

L’espion vit dans un monde d’action, un monde où la moindre erreur peut être fatale. Dans ce monde-là, il n’y a pas beaucoup de temps pour la réflexion – sauf ces quelques minutes qui précèdent l’exécution lorsqu’on est pris la main dans le sac. Pour un transfuge, en revanche, le temps est omniprésent, et son écoulement s’apparente au tic-tac d’un géné­rateur éternel de remords. Ceux qui renient leur loyauté originelle ne seront jamais par la suite jugés vraiment dignes de confiance. Iouri Nossenko le savait : après sa défection, la CIA, pétrie de doutes à son égard, l’a maintenu en détention pendant plus de mille jours, lui faisant subir un interrogatoire musclé. Je ne peux qu’imaginer la honte qu’il devait ressentir lorsqu’il a pris la parole devant nous, à cette conférence de la DIA, pour renier sa patrie et ses origines. Mais c’est lors d’un autre voyage aux Pays-Bas que j’ai compris le mieux le tourment qui accompagne l’acte de défection.

Le 10 avril 1997, je me suis retrouvé tout seul dans une station balnéaire néerlandaise. L’endroit, vide en cette saison de l’année, avait été choisi par les autorités pour mettre à l’abri et débriefer un nouveau transfuge. « La source A », comme on l’avait surnommé, était un ingénieur qui avait travaillé pour le programme de missiles irakien.

Tôt ce matin-là, un officier néerlandais était venu me prendre à mon hôtel en voiture et m’avait conduit jusqu’à la station en empruntant un itinéraire tortueux afin d’éviter que nous soyons pris en filature. (Il m’a expliqué que des agents irakiens à la recherche de déserteurs étaient très actifs à ce moment-là aux Pays-Bas.) Au cours de ma conversation avec la source A, ce dernier m’a révélé que les Irakiens travaillaient sur un missile qui avait une portée entre 650 à 800 kilomètres, bien au-delà des 150 kilomètres autorisés par les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU. Mais cette infor­mation est venue avec une mise en garde de sa part. « Les inspecteurs auront beaucoup de mal à trouver les composants de ces missiles-là, m’a-t-il précisé. À moins qu’ils ne soient en cours de fabrication ou d’assemblage, leurs composants sont gardés au domicile même de l’ingénieur qui en est responsable. » J’avais déjà ­entendu parler de cette pratique, mais jamais de façon aussi détaillée. « L’officier de sécurité est chargé de dresser une liste de tous les composants conservés de cette manière, a-t-il poursuivi. Une copie est confiée au directeur de l’usine, une autre à l’ingénieur. Si, à n’importe quel moment, un des composants manque ou n’a pas été répertorié, le responsable est puni de mort. »

 

Ensuite, la source A a identifié nommément un ingénieur de l’atelier spécialisé dans le guidage et le contrôle qui, selon lui, gardait chez lui 30 à 40 gyroscopes importés de Russie ; puis un autre qui travaillait dans l’atelier d’assemblage et qui avait caché chez lui des pièces venues du Royaume-Uni ; et enfin un troisième, de l’atelier des moteurs de propulsion, qui abritait à son domicile des éléments de Roumanie et d’Ukraine. Stimulé par ces informations, j’ai sorti une carte satellite de haute résolution de Bagdad. « Est-ce que vous savez où ces gens-là habitent ? Vous pouvez me montrer ? »

Il a froncé des sourcils en se concentrant sur la carte, puis son doigt a ­suivi le tracé des rues, avant de s’arrêter devant le domicile d’un de ces ingénieurs. « Voici son jardin, et là on voit même sa voiture. » Trois maisons plus loin, il m’a aussi montré l’adresse d’un autre ingénieur. Je notais tout ce que la source A me disait, traçant un croquis sommaire du quartier et de ses accès sur un bout de papier. Subitement, il a été pris d’inquiétude. « Vous ne songez tout de même pas à aller chez eux, n’est-ce pas ? » « Bien sûr que si », ai-je répondu. Il s’est effondré sur sa chaise. « Mais vous ne comprenez pas. Ces gens-là sont mes collègues et mes amis. Je ne suis pas d’accord avec ce qu’ils font, mais ce ne sont pas de mauvais bougres. » J’étais déconcerté. « Je ne comprends pas votre problème. C’est bien comme ça qu’on attrape les méchants. ». « Mais ils ne le sont pas ! » a-t-il vivement rétorqué. « Ces gens ont une famille ! a-t-il poursuivi en se levant et en pointant la carte du doigt. Si vous inspectez ces maisons, vous condamnez à mort ces personnes et leurs familles. Ils sont responsables de ces composants tant qu’ils sont chez eux. Les hommes de Saddam vont les arrêter, les torturer et les tuer, femmes et enfants compris. » J’étais moi aussi debout avec dans la main cette carte qui, il y a quelques instants à peine, était pleine de promesses. J’ai examiné par la suite les adresses que la source A m’avait communiquées. Les inspecteurs des Nations unies finiraient par renoncer à fouiller ces maisons, en raison des risques encourus par leurs occupants. Mais dans cette chambre, face à ma source, je me sentais au fond du trou. Il a dû le comprendre, parce que son ton s’est adouci. « Vous voyez, a-t-il dit, ce n’est pas aussi simple. Rien n’est simple en Irak. » Le problème avec les transfuges, c’est que rien ne l’est vraiment.

 

— Cet article est paru dans le mensuel Harper’s en janvier 2017. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Pour l’amour de Staline

Le 12 juin 1940, un ingénieur canadien du nom de Frank Jacson se dirige vers la maison de l’avenue Viena, dans le quartier de Coyoacán, à Mexico, où Léon Trotski vit en exil. Le révo­lutionnaire soviétique ne s’est pas ­encore entièrement remis de la grande frayeur qu’il a eue trois semaines plus tôt : le 24 mai, une vingtaine d’hommes armés ont fait irruption en pleine nuit et tiré pas moins de 200 coups de feu sur lui, son épouse, son petit-fils et les gardes qui étaient censés les pro­téger. Toute la maisonnée en est sortie miraculeusement indemne : Sieva, le petit-fils, a tout juste été égratigné au pied gauche par le frôlement d’une balle. Ce 12 juin, Jacson vient annoncer aux gardes de la maison qu’il part le jour même en voyage d’affaires à New York et qu’il laisse sa voiture à leur disposition pendant son absence – même s’il sait que les deux automobiles de la maison, dont les assaillants s’étaient emparés pour prendre la fuite, ont été retrouvées en bon état.

« J’espère que la police arrêtera vite les agresseurs et que la classe ouvrière du monde entier fera payer cher ses crimes à Staline », aurait confié Jacson à la personne qui le conduisait à l’aéro­port. À l’époque, en effet, beaucoup imputent au dirigeant soviétique et à ses services secrets l’attentat qui a failli coûter la vie à Trotski. Ancien camarade de Staline à la direction du Parti communiste de l’Union soviétique, le fondateur de l’Armée rouge était le seul qui pouvait lui faire de l’ombre et lui ravir sa place de dirigeant du premier – et, à l’époque, le seul – État socialiste du monde. Staline craignait Trotski et, après l’avoir fait destituer de ses fonctions politiques, exclure du parti puis expulser d’Union soviétique, il avait donné l’ordre de le liquider à son bras droit, Lavrenti Beria – le chef du NKVD, la police politique soviétique – et au responsable des opérations spéciales, Pavel Soudoplatov.

Frank Jacson n’est pas celui qu’il prétend être. Il s’agit en fait de Ramón Mercader, un communiste espagnol né à Barcelone et infiltré dans les cercles trotskistes depuis juillet 1938. Le grand-père de Ramón, Narcís ­Mercader i Sacanella, était un industriel du textile prospère. À sa mort, son fils aîné, Joan, hérite de l’entreprise et y emploie son frère Pau, le père de Ramón. Pau a épousé la fille de l’un des derniers gouverneurs espagnols de Santiago de Cuba, l’énergique et ­rebelle Caridad del Río, qui lui a ­donné cinq enfants.

 

La mission de Ramón Mercader

Mais l’affaire familiale fait faillite, Joan s’enfuit à Buenos Aires, et Pau se retrouve sans un sou. La ­famille quitte son appartement bourgeois et s’installe dans un quartier plus ­modeste, où Caridad se met à fréquenter la bohème barcelonaise. Ses liens avec les cercles anarchistes et sa consommation de stupéfiants détériorent les relations conjugales, et Caridad s’enfuit en France avec ses ­enfants. Elle rejoint d’abord les rangs de la SFIO, le ­parti socialiste de l’époque, puis ceux du parti communiste. Ramón se sent lui aussi attiré par cette idéologie, et, à son retour à Barcelone, en 1930, il adhère au Parti communiste de Catalogne et commence un parcours de militant de la cause stalinienne, dont il ne déviera plus jamais.

À l’automne 1937, en pleine guerre civile, alors que Ramón combat sur le front de Madrid, il se fait recruter comme agent des services secrets ­soviétiques par sa mère, elle-même recru­tée par Leonid Eitingon, le chef du NKVD dans l’Espagne républicaine. Quelques mois plus tard, Mercader réapparaît à Paris sous l’identité de Jacques Mornard, un Belge de bonne famille, fils d’ambassadeur et journaliste sportif à ses heures. Il rencontre et parvient à ­séduire Sylvia Ageloff, une jeune psychologue new-yorkaise de parents russes qui se trouve dans la capitale française pour représenter le Socialist Workers Party américain au congrès fondateur de la IVe Internationale, d’obédience trotskiste, opposée à la IIIe, contrôlée par Staline. Sylvia Ageloff succombe au charme de ce bel homme galant et raffiné qui l’invite au spectacle et au restaurant. Le couple vit une idylle de plusieurs mois. Mais le NKVD a d’autres projets pour ­Mercader.

Au départ, la mission de Mercader consistait uniquement à rendre compte des activités de Sylvia et de son cercle d’amis trotskistes à Paris. Mais, en ­février 1939, quand la jeune femme doit regagner les États-Unis pour y reprendre son travail, il reçoit l’ordre de poursuivre sa relation avec elle et d’aller la rejoindre. Le 1er septembre 1939, jour où la Seconde Guerre mondiale éclate en Europe, Mercader-Mornard embarque pour New York à bord du paquebot Île-de-France, avec un passeport canadien au nom de Frank Jacson. Il va travailler, dit-il, pour un certain Peter Lübeck (alias Leonid Eitingon), patron d’une société d’import-export, mission qui le conduira à Mexico à partir d’octobre 1939. Mercader espère que Sylvia viendra le retrouver dans la capitale mexicaine et l’introduira dans le cercle des intimes de Trotski.

 

L’opération Outka (« Canard »), ­visant à liquider Trotski, se met en place. Trois équipes sont chargées de la mener à bien. La première, constituée de Mercader (alias Raymond), de sa mère (alias la Mère) et de leur supérieur, Leonid Eitingon (alias Kotov ou Tom), reçoit l’ordre d’infiltrer l’entourage de Trotski et de recueillir des informations.

L’équipe principale est dirigée par le célèbre peintre muraliste mexicain David Alfaro Siqueiros, qui, comme nous l’avons vu, rate inexplicablement sa mission, pour laquelle il disposait pourtant d’un groupe d’hommes lourdement armés et de bombes incendiaires. Une mauvaise organisation, l’inexpérience de certains des assaillants et, sans aucun doute, l’excès d’alcool ont fait échouer l’attentat et mis en péril tout le réseau d’informateurs et d’agents soviétiques au Mexique. De fait, nombre d’entre eux seront arrêtés quelques mois plus tard par la police mexicaine.

À Moscou, la direction du NKVD se met à réfléchir à un plan B et arrive à la conclusion qu’il faut une action plus simple, menée peut-être par un seul agent. Staline approuve la tactique et se montre prêt à faire un dernier effort pour se débarrasser de Trotski. Il donne carte blanche à ses subordonnés pour qu’ils emploient tous les moyens qu’ils jugent bons afin de s’acquitter de leur mission.

Une fois les instructions de Soudoplatov reçues, Eitingon convoque à New York, à la mi-juin, Ramón et sa mère Caridad, qui n’ont pas participé à l’attentat manqué et n’ont pas été démasqués. C’est la raison du voyage évoqué au début du récit. Il se peut que Mercader ait alors compris que c’était à lui d’entrer en action.

 

Dans ses Mémoires (1), écrits en 1990 en collaboration avec le journaliste Germán Sánchez, Luis Mercader met ces mots dans la bouche de son frère Ramón : « Naturellement, cela fut un énorme scandale. Kotov [Eitingon] était désespéré. Staline lui avait donné l’ordre de liquider Trotski et il ne pouvait pas ne pas l’exécuter. Après le fiasco de Siqueiros, il était allé jusqu’à négocier avec un aviateur américain pour qu’il bombarde la maison ; cela ne s’est pas fait, c’était compliqué. […] À la fin, je le sentais tellement désespéré que je lui ai dit : «Ne t’inquiète pas, je m’en charge.» Et c’est ainsi que, devant sa mère, devant son supérieur et ami, Mercader décide de devenir le bourreau de Trotski, avec tout ce que cela implique.

Mercader considère qu’il est de son devoir de le faire, que c’est sa contribution à la cause et à la révolution mondiale, mais cette décision pèse assurément lourd sur ses épaules. Tant et si bien que, entre le moment de son retour à Mexico, fin juin, et la mi-août, sa santé physique et mentale se détériore. Il perd du poids, il est d’une nervosité extrême, il passe une grande partie de son temps au lit, il fume cigarette sur cigarette, on le sent tendu et anxieux. Même Natalia Sedova, l’épouse de Trotski, s’en rend compte : il a maigri et elle lui trouve mauvaise mine. Son caractère change : jusque-là affable et poli, Mercader ­devient irascible et taciturne.

À mesure que le jour de l’assassinat approche, son état empire. Comme l’un des secrétaires particuliers de Trotski, Joseph Hansen, l’écrira plus tard, « Jacson donnait l’impression d’un individu nerveux, plus vieux que son âge, le teint foncé comme si quelque poison faisait son chemin sous sa peau. Ses traits se contractaient brusquement. Il parlait très vite, mais trouvait difficilement ses mots. Il portait des lunettes cerclées de corne, était toujours tiré à quatre épingles, et il mettait rarement un chapeau sur ses cheveux noirs. Il était impossible d’avoir une discussion politique suivie avec lui : il s’écartait toujours du sujet » (2).

Ces dernières semaines, toutefois, Mercader n’est plus aussi soigné, il s’est mis à s’intéresser à la politique, et se présente plusieurs fois au domicile des Trotski avec un chapeau, ce qui étonne les occupants de la maison. Il cherche l’occasion, la façon de s’approcher le plus possible du Vieux. Il la trouve le 10 août 1940. Ce jour-là, Mercader et Ageloff sont invités par le couple Trotski à prendre le thé, et, au cours de la conversation, ils évoquent la polémique qui fait rage au sein du mouvement trotskiste à propos de la participation de l’Union ­soviétique à la Seconde Guerre mondiale avec, en toile de fond, les désaccords sur la nature de l’URSS – peut-on encore considérer l’État stalinien comme un État ouvrier ou faut-il y voir un État impérialiste doté d’une composante ouvrière résiduelle ?

À la grande surprise de l’assistance, Mercader-Jacson propose alors à Trotski d’écrire un article sur cette problématique. Ne pouvant s’y opposer, le théoricien et homme d’action accepte de relire le texte que Mercader s’est mis en tête de rédiger. Le 17 août, Mercader vient montrer au Vieux un premier jet manuscrit de son article. Trotski l’invite à passer dans son bureau et lui suggère quelques corrections. Comme il le confie ensuite à sa femme Natalia, le texte lui a paru confus et sans grand intérêt. Le révolutionnaire a aussi trouvé le comportement de Jacson un peu étrange : il s’est assis sur sa table de travail, il a gardé son chapeau sur la tête et son imperméable sur le bras, et il n’avait pas l’air dans son assiette. Le couple en conçoit une certaine méfiance mais accepte de le recevoir à nouveau trois jours plus tard. La visite du 17 août était la répétition générale de ce qui allait suivre.

Les jours suivants, Mercader a l’air plus souffrant que jamais. Sylvia raconte qu’il est pris de tremblements, qu’il est épuisé et a les yeux dans le vague. Il lui répond par monosyllabes et ne se lève de son lit que pour manger un peu. Le 20 août, il quitte à la hâte l’hôtel où il loge avec Sylvia et revient à midi, de très mauvaise humeur. Après le déjeuner, il repart, prétextant un rendez-vous de travail. Mais il se dirige vers l’avenue Viena, où il arrive à 17 h 20.

 

Un coup sec dans le crâne de Trotski

On connaît la suite : tandis que Trotski relit une nouvelle fois son article, Mercader empoigne le piolet au manche scié qu’il dissimule sous son imperméable et le plante d’un coup sec dans le crâne du révolutionnaire. Mais Trotski est vigoureux et parvient à repousser son agresseur ; il décédera le lendemain à l’hôpital. Mercader est condamné à vingt ans de prison. À des milliers de kilomètres de là, Staline peut s’estimer satisfait : l’opération Outka a réussi.

Il faudra attendre 1950 pour que la véritable identité de Jacques Mornard soit établie. À sa sortie de prison, en 1960, Ramón Mercader est pris en charge par l’URSS et commence une nouvelle vie à Moscou sous le nom de Ramón Ivanovitch López. Mais la vie en Russie lui pèse et il sollicite auprès du régime castriste l’autorisation de s’établir à Cuba. À la fin de l’année 1974, c’est un Mercader très malade qui s’installe à La Havane. En 1977, malgré sa santé chancelante, il retourne à Moscou pour les commémorations du 60e anniversaire de la révolution russe. Il y rencontre Santiago Carrillo, le secrétaire général du Parti communiste espagnol (PCE), qui vient d’être légalisé. L’Espagne est alors en pleine transition démocratique ; se sachant condamné, Mercader demande à Carrillo d’intercéder en sa faveur pour qu’il puisse retourner à Barcelone et y ­finir ses jours. Cherchant à donner du PCE une image plus moderne et à se démarquer de l’Union soviétique et de la ligne stalinienne, celui-ci accepte, à la condition que Mercader écrive ses Mémoires en racontant ce qu’il a fait et pour le compte de qui. Mais, fidèle à ses idéaux, convaincu du bien-fondé de son acte et par loyauté envers les siens, Mercader refuse. Il décède en 1978 à La Havane sans avoir revu sa Catalogne natale. Ses cendres seront transférées au cimetière de Kountsevo, à Moscou, dans le carré réservé aux héros de l’Union ­soviétique.

 

— Cet article, paru dans le quotidien El Mundo le 19 juillet 2015, est un extrait remanié de son livre Ramón Mercader, l’home del piolet. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

 

 

mystere montre

Du danger de se mettre les espions à dos

Le 13 décembre 2003, John Nixon est conduit à l’aéroport international de Bagdad. Il fait nuit. Il arrive accompagné d’un petit groupe. Ils longent plusieurs bâtiments annexes avant d’atteindre leur point d’arrivée, situé un peu à l’écart du bâtiment principal. Nixon descend du ­véhicule. « Nous étions là, à attendre, se souvient-il. Puis un militaire est venu à notre rencontre en nous a dit : “OK, c’est à vous.” C’est alors que nous sommes ­entrés. »

Après avoir traversé un grand hall, il s’arrête devant une porte. Quelqu’un ouvre. « C’est alors que je l’ai vu, assis là, poursuit Nixon. Je me rappelle que je n’arrivais pas à croire que c’était bien lui. Je m’attendais à le voir, mais c’était tout de même un sacré coup. Dans un coin de mon esprit, je me disais : “On n’arrivera jamais à le choper.” »

L’homme assis sur la chaise est Saddam Hussein. Les forces spéciales l’ont capturé plus tôt dans la nuit près de Tikrit, ville située à quelque 150 kilomètres au nord-ouest de Bagdad. La traque de l’ancien dictateur avait pris un tour frénétique. La guerre tournait mal et le gouvernement américain, affolé, s’en était remis à son instance a priori la plus fiable : la CIA. Après cinq années passées à l’agence à travailler sur l’Irak, John Nixon était devenu l’homme qui connaissait le mieux Saddam – il a été ainsi le premier officier du renseignement à l’interroger. Le chef de l’État irakien était toutefois connu pour avoir recours à des sosies. Avant de le soumettre à tout interrogatoire, Nixon devait donc s’assurer que la personne assise en face de lui était bien Saddam.

« J’étais à la recherche de certains signes particuliers, m’a-t-il expliqué. Des tatouages tribaux et la cicatrice laissée par une blessure par balle reçue bien des années auparavant. Mais, pour être honnête, à l’instant même où je l’ai vu, il n’y avait plus aucun doute dans mon esprit. J’avais visionné des centaines d’heures de séquences vidéo où apparaissait le gars. J’avais eu en permanence des photos de lui sous les yeux. Et maintenant, il était assis là, à moins d’un mètre de moi. »
Quand on écoute John Nixon aujour­d’hui, dans les États-Unis de Donald ­Trump, on se demande qui pourrait désor­mais procéder à une identification aussi cruciale, alors que le pouvoir politique a cessé de faire confiance à ses agents secrets. En 2003, tout n’était pourtant pas rose. La situation en Irak était épouvantable. Au milieu du bain de sang des luttes interconfessionnelles, de l’horreur des destructions et des attaques visant les troupes de la coalition, on compta une autre victime : la réputation des agences de renseignement occidentales. En guise de justification (officielle) pour sa guerre, la coalition avait prétendu que Saddam était en possession d’un immense arsenal d’armes chimiques et biologiques, et que celui-ci représentait une menace immédiate. Vivement encouragées par les dirigeants politiques, des agences de renseignement, parmi lesquelles la CIA, avaient défendu cette thèse. À tort. Saddam ne possédait pas de telles armes, et, à mesure que ce fait devenait de plus en plus clair, les arguments en faveur de l’invasion de l’Irak ne tenaient plus.

 

D’où venait donc ce cafouillage et qui en portait la responsabilité ? Robin Butler, qui a dirigé l’enquête britannique officielle sur ce fiasco, a conclu que l’inter­prétation des informations ­disponibles avait été « poussée à l’extrême limite ». On avait accordé un poids ­excessif aux données fournies par les espions. Un ­résumé plutôt juste, mais qui n’empêche pas politiques et espions de continuer à se renvoyer la balle.

Si la capture de Saddam représentait une certaine victoire, elle était loin de compenser le loupé initial du renseignement. Le contrecoup fut rude, et les ­effets se font encore sentir aujourd’hui. Les ­espions et les politiques ne se faisaient plus confiance, les uns s’abritant derrière les ratages des autres afin de rejeter toute responsabilité pour les affirmations ayant conduit au déclenchement de la guerre. Cette tension est dangereuse : les espions n’apprécient peut-être pas les politiques, mais ils ne peuvent rien faire sans eux ; les politiques peuvent bien se méfier des ­espions, mais les informations fournies par ces derniers constituent souvent la seule base permettant de justifier une ­politique rationnelle. Et puis, avant même qu’ils aient eu le temps de se réconcilier, voici qu’arrive le président Trump.

Ce dernier a une profonde aversion des agences de renseignement et porte un jugement ambi­valent sur leur travail. Comme il l’a expliqué sur la chaîne Fox News en décembre 2016, il n’a pas l’intention de se faire briefer au quotidien par les services de renseignement, comme c’est l’usage pour les présidents des États-Unis : « Je suis quelqu’un d’intelligent, quoi. Je n’ai pas besoin qu’on me dise les mêmes choses, avec les mêmes mots, tous les jours. »

Fin janvier 2017, les forces spéciales américaines ont mené un raid contre un camp djihadiste au Yémen. C’était la première opération spéciale de ce genre sous la présidence de Trump, et 30 personnes, parmi lesquelles des femmes, des enfants et un soldat américain, y ont laissé la vie. Des responsables de l’armée américaine ont confié à l’agence Reuters que le commando des Navy Seals avait pris d’assaut un camp retranché d’Al-Qaïda « protégé par des mines, des snipers et un bataillon plus important qu’escompté de djihadistes lourdement armés ». Trump avait donné son feu vert au déclenchement de l’opération « alors qu’il ne disposait pas de renseignements suffisants, et que manquaient un soutien terrestre et des renforts adéquats ».

Si Trump renâcle à exploiter pleinement les renseignements dont il dispose, sa capacité à prendre de bonnes décisions en sera diminuée. Il faut alors s’attendre à des bavures comparables à celle du ­Yémen. Il est donc vital que le président rétablisse des relations normales avec ses agences. S’il s’y refuse, cela aura des conséquences non seulement pour les États-Unis, mais aussi pour ses alliés (le Royaume-Uni notamment) et, éventuellement, pour la sécurité mondiale.

 

Les rapports entre le pouvoir et ses espions ont toujours été complexes. En 1986, Michael Howard, fondateur du département d’études militaires au King’s College de Londres, écrivait ceci : « On a toujours regardé les activités des services de renseignement et de sécurité du même œil que les relations sexuelles entre conjoints. Tout le monde sait que cela existe et tout le monde s’en félicite, mais y faire allusion oralement, par écrit, ou poser des questions à ce propos est jugé inconvenant. » Derrière la plaisanterie se cache une réalité sérieuse : le travail de renseignement implique que le gouvernement, sans fermer les yeux totalement, sache du moins battre des paupières quand il le faut.

« Ce qu’il faut savoir à propos du renseignement, c’est qu’il s’agit d’informations confidentielles que certaines personnes ne veulent surtout pas que vous possédiez et feront presque tout pour vous empêcher de les obtenir, explique David Omand, l’ancien directeur du Government Communications Headquarters (GCHQ), le service en charge des écoutes et interceptions électroniques au Royaume-Uni. Or, pour mettre la main sur ces informations et bénéficier du temps d’avance qu’elles vous donnent, vous devez généralement les voler. » Depuis l’époque des Tudors, en Grande-Bretagne et ailleurs, les ­monarchies et les gouvernements ont mis en place des organisations ayant pour mission de rassembler ces informations. « Cela a entraîné deux conséquences inévitables, explique Omand. Tout d’abord, cela a fait naître un risque politique, car cette activité vous contraint d’employer des méthodes que vous ne voulez pas voir se répandre dans la société civile et chez les gens ordinaires. Deuxièmement, vous devez garder ces méthodes secrètes. »

Voici l’origine de la tension omniprésente entre les dirigeants politiques et leurs agences de sécurité. Une tension qui peut, dans certains cas, se muer en hostilité ouverte. John Edgar Hoover, le redoutable premier directeur du FBI, ne cachait pas sa détestation de John Ken­nedy. Quant à Richard Nixon, il haïssait tellement la CIA qu’il refusa de recevoir de sa part le moindre briefing et délégua à ses conseillers le soin de rencontrer les agents du renseignement. L’ancien Premier ministre britannique Harold Wilson ne faisait guère confiance au MI5 et au MI6, qu’il soupçonnait, sans doute à juste titre, d’œuvrer en coulisse pour saper son autorité. Le fait que les relations entre les espions et le pouvoir soient empreintes de suspicion n’est donc pas nouveau.

Après le 11-Septembre, les intérêts de l’exécutif et ceux des agences de renseignement ont brièvement coïncidé. La « guerre contre le terrorisme » était largement tributaire du renseignement sur les réseaux terroristes et l’idéologie djihadiste. Le gouvernement et les espions se battaient désormais côte à côte. Une promiscuité qui devint bientôt excessive.

George Tenet dirigeait la CIA au ­moment des attentats du 11-Septembre. « Il a fait plein de bonnes choses à l’agence, raconte John Nixon à propos de son ­ancien patron. Mais une de ses erreurs a été de créer une culture consistant à ­“satisfaire le client”. » Les parents de Tenet étaient des immigrés grecs qui tenaient un diner à New York. Jeune homme, Tenet avait travaillé dans le restaurant familial. « Je pense que George a dirigé l’agence comme son père gérait son diner, explique Nixon. Il fallait faire en sorte que le client soit toujours content. Faire en sorte qu’il vous apprécie et qu’il en redemande. C’est exactement comme cela que George a mené l’agence. C’est ainsi, selon moi, qu’a commencé à se développer cette culture consistant à laisser le président choisir ce qu’il voulait savoir et à lui en donner des tonnes. Malheureusement, en faisant ça, nous avons cessé de lui donner ce qu’il avait besoin de savoir. »

Les gouvernements américain et britannique avaient besoin de preuves de l’existence d’armes de destruction massive en Irak, et les agents les leur ont donc fournies. Alors que les conflits religieux s’intensifiaient en Irak, George W. Bush a exigé la tenue de réunions quotidiennes avec des responsables du renseignement. En particulier durant la période précédant le renforcement des effectifs au sol, en 2007, quand cinq contingents supplémentaires, représentant un total de 20 000 hommes, furent envoyés à Bagdad et dans la province d’Anbar pour étouffer l’insurrection qui y faisait rage. Cette stratégie contribua à apaiser un peu la violence, mais les relations entre l’exécutif et les espions en avaient pris un coup. « Je plaçais de grands espoirs en Bush, ­raconte Nixon. J’avais voté pour lui en me disant que ce serait bon pour l’agence, que nous ferions de grandes choses. Et, comme vous le savez, ça a été une catastrophe absolue. »

 

Le fiasco des armes de destruction massive est un cas de prise de risque politique poussé à la limite. Les Américains et les Britanniques ont tout misé sur les armes de destruction massive et ont perdu. Le contrecoup fut dévastateur pour les responsables. « Pendant des années, nous avons été une sorte de ­punching-ball sur lequel les hommes poli­tiques n’arrêtaient pas de cogner, dit Nixon. Nous devions rester sagement ­assis à encaisser les coups. Les ­années Bush et Obama ont été très dures. »

À son arrivée à la Maison-Blanche, Obama accrut la part prise par les forces spéciales américaines et les drones dans le repérage et l’élimination des cibles. En 2011, la liquidation d’Oussama Ben ­Laden fut un moment de quasi-­catharsis pour les agences de renseignement. Mais le souvenir des déboires irakiens continuait de polluer les relations entre l’exécutif et les espions. Sur le dossier syrien, le défi pour la CIA ne tenait pas simplement à la complexité de la situation, mais au flou qui régnait du côté du pouvoir politique. Hillary Clinton, alors secrétaire d’État, était d’avis qu’il fallait identifier puis soutenir un groupe d’insurgés afin de lutter contre Bachar al-Assad – une opération qu’on aurait confiée à la CIA. Mais le monde du renseignement était divisé. Certains voulaient en être, tandis que d’autres, se souvenant de l’Irak, étaient plus réticents. Du coup, c’était la paralysie. Obama n’est pas intervenu, et c’est la Russie qui a pris les rênes de la guerre en Syrie.

« Je sais que plein de gens à l’agence sont vraiment écœurées par Obama et la manière dont il a traité [la CIA], confie Nixon. Ce n’était pas aussi pénible qu’avec les néoconservateurs, mais c’était une sorte de négligence malveillante » ­révélant « à quel point l’agence avait ­perdu en influence ».

Obama a toutefois fait preuve de détermination dans sa volonté de fermer les centres de détention très controversés que la CIA avait mis en place du temps de George W. Bush, les fameuses prisons secrètes. Les prisonniers y étaient détenus sans procès, la Croix-Rouge n’avait pas accès à eux et ils n’étaient pas traités conformément à la convention de ­Genève ; on les torturait.

Barack Obama a fermé ces centres trois jours après sa prise de fonctions – mais Donald Trump a annoncé durant sa campagne qu’il entendait les rouvrir et rétablir l’usage du water­boarding, une technique de torture simulant la noyade. Il a aussi annoncé qu’il entendait permettre qu’on soumette les prisonniers à des traitements « bien pires ».

La question de la torture suscite depuis longtemps un vif émoi. En 2004, les images de détenus de la prison irakienne d’Abou Ghraïb la tête encagoulée, debout sur des caisses et des fils électriques attachés à l’extrémité des doigts (ce centre de détention était cogéré par l’armée américaine et la CIA) suscitèrent l’indignation du monde entier face à ce qui ne tarda pas à devenir l’emblème de la « guerre contre la terreur » et du degré d’atrocité qu’elle avait atteint. La torture faisait aussi débat au sein du monde du renseignement. Que ce soit pour des raisons morales ou pratiques, nombre d’agents étaient opposés aux prisons secrè­tes et aux actes qui y étaient ­perpétrés.

Mike Scheueur était du nombre ; cet ancien agent de la CIA, qui avait dirigé l’unité consacrée à Ben Laden avant le 11-Septembre, en était par la suite ­devenu le conseiller spécial. Dernièrement, son opinion sur le sujet a évolué. Selon lui, les opérations impliquant drones et forces spéciales qui ont montré leur efficacité contre Al-Qaïda en Afghanistan, et dans les zones tribales frontalières du Pakistan, « ont nettement augmenté le besoin de renseignements permettant un ciblage précis ». Par conséquent, m’a-t-il expliqué, « les arrestations et les interrogatoires sont indispensables. Depuis qu’on a mis fin à ce programme de captures et d’interrogatoires, l’acquisition de ce type d’informations ciblées et détaillées est devenue rare ».

 

Quelle sera la prochaine étape ? C’est l’une des plus graves incertitudes qui pèsent sur la sécurité nationale américaine. Certains des responsables désignés par Trump sont aussi désinvoltes que le président lui-même. Quand la Commission du renseignement du ­Sénat américain rendit public en 2014 son rapport accablant sur l’utilisation de la torture pendant les guerres d’Afghanistan et d’Irak, Mike Pompeo, l’homme choisi par Trump pour diriger la CIA, qualifia ce document de « petit jeu de la gauche ». En revanche, le ministre de la Défense, James Mattis, est opposé à l’emploi de la torture. Depuis, Trump a laissé entendre qu’il pourrait se ranger à son avis.

En dépit de cette mince concession, le passé récent pourrait bientôt passer pour un âge d’or comparé à l’ère Trump qui débute. Loin de s’abriter derrière les espions, le président leur cherche noise. La semaine précédant son investiture, la rumeur courait que des agents russes étaient en possession d’informations compromettantes sur le président élu. Au lieu de s’en prendre aux Russes, ­Trump a réagi en taclant son propre camp. Il a ­accusé les agences de renseignement d’avoir laissé fuiter des documents nuisibles à sa réputation pour le discréditer. « On vit dans l’Allemagne nazie, ou quoi ? » s’est-il interrogé sur Twitter. À l’heure actuelle, plusieurs instances de la police et du renseignement continuent d’enquêter sur les liens entre Trump et la Russie (1).

Quelques semaines auparavant, le 6 janvier, le bureau du directeur du renseignement national publiait un rapport sur les opérations russes de piratage infor­matique pendant l’élection présidentielle. On pouvait y lire ceci : « Poutine et le gouvernement russe espéraient accroître autant que possible les chances du président élu Trump d’accéder au pouvoir en discréditant Hillary Clinton et en dégradant publiquement son image par rapport à celle de son adversaire. » Dans sa riposte, Trump a frappé fort en visant le point faible du renseignement : « Ce sont aussi eux qui disaient que Saddam Hussein avait des armes de destruction massive. »

Le Conseil national américain du renseignement a été fondé en 1979 pour servir d’intermédiaire entre les agences de renseignement et les responsables politiques. Depuis 2014 et jusqu’au 20 janvier dernier, son président était Gregory Treverton. « Il est difficile de trouver la situation actuelle satisfaisante du fait de la grande incertitude qui règne, explique-t-il. Il y a beaucoup de grands professionnels dans la communauté du renseignement, et ils sont prêts à tout faire pour un président, du moment que c’est légal. Alors se mettre à les agresser, à les débiner, je trouve ça d’une stupidité affligeante. »

 

Treverton ne songeait pas ici seulement aux remarques de Trump sur les armes de destruction massive et l’Allemagne nazie, mais aussi au discours prononcé par le président au siège de la CIA à Langley, en Virginie, le lendemain de son entrée en fonction. Trump a pris la parole devant le mur mémorial où sont gravées des étoiles représentant chacun des agents de la CIA tués en mission. Sur le mur opposé, vers lequel il était tourné durant son allocution, sont gravés ces mots : « Et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. » (2) Trump a saisi l’occasion pour disserter sur l’ampleur de la foule venue assister à son ­investiture. Ce discours est très mal passé. John Brennan, le directeur de la CIA sur le départ, a fait savoir par communiqué qu’il était « très attristé et en colère face au déplorable numéro d’auto­promotion de Donald Trump devant le mémorial des héros de l’Agence ».

Cela va faire des dégâts, m’a assuré Treverton. En plus, le peu d’estime du président pour nos missions ne peut qu’avoir un effet négatif sur le recrutement. » La baisse du moral des troupes au sein du renseignement américain serait à coup sûr accueillie comme une bonne nouvelle par ses adversaires, notamment Vladimir Poutine.

« Je n’ai pas souvenir d’un président nouvellement élu qui témoigne un tel mépris aux agences de renseignement », confie Karin von Hippel, ancienne directrice de cabinet du général John Allen, l’émissaire spécial du président des États-Unis en charge de la coalition internationale contre l’organisation État islamique. « Les agences de renseignement sont là pour aider les dirigeants politiques », ajoute celle qui est aujourd’hui la direc­trice générale de Rusi, un think tank londonien spécialisé dans les questions de sécurité et de défense. Elle avertit que les rapports pourraient encore se détériorer, surtout « si le moral des agents se dégrade ou s’ils pensent que le président prend des décisions en faisant fi des informations qu’ils lui fournissent ».

Une autre difficulté tient au langage de Trump. En janvier, il répondait à son intervieweur sur la chaîne ABC News : « J’ai parlé il y a vingt-quatre heures à peine avec des gens au plus haut niveau du renseignement, et je leur ai posé la question : “Est-ce que ça marche ? Est-ce que la torture marche ?” Et ils m’ont répondu oui. Un oui catégorique. » En tenant ces propos, Trump plonge ses ­espions dans une véritable jungle juridique. George W. Bush avait autorisé la pratique de la torture dans les prisons secrètes de la CIA mais n’avait jamais employé le mot. Cela avait offert aux agents un semblant de couverture morale et juridique : ils pouvaient soutenir qu’il s’agissait simplement d’« interrogatoires poussés ». En utilisant le terme, Trump évacue toute forme d’ambiguïté juridique. S’il poursuit sa démarche en rouvrant les prisons secrètes et en autorisant le water­boarding, les interrogateurs de la CIA et ceux d’autres agences emploieront des techniques dont le gouvernement américain a admis qu’elles relevaient de la torture. Les espions seront alors juridiquement vulnérables. Ils savent aussi qu’à Trump succédera peut-être une administration d’un tout autre bord. Certaines personnes pourraient être inquiétées et il pourrait y avoir un retour de bâton politique. Les alliés des États-Unis, le Royaume-Uni notamment, pourraient aussi se retrouver dans l’incapacité de participer à des opérations impliquant l’usage de la torture ou d’autres pratiques, pour des raisons aussi bien morales que légales. La Grande-Bretagne ne pourrait pas utiliser les renseignements recueillis par le biais ces opérations et hésiterait à extrader des suspects vers les États-Unis.

Pour les responsables du renseignement britannique, Trump semble faire resurgir ce que la « guerre contre le terrorisme » avait de pire. Pauline Neville-­Jones, ­ancienne secrétaire d’État à la Sécurité et à la Lutte antiterroriste et ­ancienne présidente du Comité conjoint du renseignement (JIC), m’a confié qu’elle jugeait ces propos de ­Trump « incroyablement dévastateurs pour la réputation de ­garant des droits de l’homme et d’autorité ­morale qu’ont les États-Unis ». Depuis le 11-Septembre, les rapports entre les espions et le pouvoir politique ont profondément évolué, mais Trump représente à cet égard un facteur de déstabilisation sans précédent. Alors qu’Obama avait tenté de rompre avec les méthodes brutales de la « guerre contre le terrorisme », Trump semble vouloir les rétablir, tout en refusant d’écouter l’avis des experts. Ses relations avec les services ­secrets ne pouvaient de toute façon qu’être orageuses : les agences de renseignement sont censées dire aux dirigeants des vérités désagréables, et Trump, comme chacun sait, entretient des rapports difficiles avec la vérité. Malgré tout, elles doivent lui dire ce qu’elles savent. Et, même s’il écoute ce qu’elles lui disent, son proverbial manque de discrétion ne fera-t-il pas hésiter les agences à lui révéler des secrets, de peur qu’il ne les révèle ? (3) « Absolument, ­répond Karin von Hippel. C’est très juste, surtout s’il ­révèle des informations top secret. » Et d’ajouter : s« J’ignore s’il s’agit d’un motif suffisant pour destituer un président. Vous devriez demander à un juriste. »

 

— Cet article est paru dans Prospect le 10 février 2017. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

De l’« Homintern » au Komintern

Une des singularités de Guy Burgess, le plus pittoresque de ceux que l’on surnomme « les espions de Cambridge », est que, même complètement dépe­naillé, avec ses costumes froissés couverts de taches de nourriture et son haleine chargée d’ail et d’alcool, il tenait à mettre sa cravate d’ancien d’Eton. Il l’arborait dans les manifestations étudiantes à Cambridge ; lorsqu’il était haut fonctionnaire et directeur des programmes à la BBC, et qu’il écumait pendant son temps libre les bars et les toilettes publiques de Londres en quête d’aventures sexuelles ; et même avec les camarades à Moscou après son exil en 1951. C’est une singularité parce que les anciens élèves du collège privé le plus huppé d’Angleterre ne font normalement pas état de leur statut. La supériorité des Old Etonians va de soi ; on sait qui est qui. En un mot, porter la cravate noire et bleu clair des OE, ça ne se fait pas.

Afficher ainsi sa cravate d’école avait même quelque chose de carrément vulgaire. Et beaucoup de ceux qui détestaient Burgess lui reprochaient de ne pas être un vrai gentleman, bien qu’il eût fré­quenté l’école de Lockers Park et le collège d’Eton, et qu’il fût membre des clubs les plus chics de Londres. En 1940, le journaliste américain Joseph Alsop avait été choqué de constater que Burgess ne portait pas de chaussettes lorsqu’il l’avait rencontré à l’ambassade du Royaume-Uni à Washington. Et, quand le Foreign Office avait décidé – étrangement, vu sa réputation d’antiaméricain opulent, débraillé et imprudent – de l’affecter à l’ambassade à Washington après guerre, un diplomate britannique s’était insurgé : « On ne peut pas avoir ce type-là. Il a des ongles dégoû­tants. » Maurice Brown, le directeur du Wadham College d’Oxford, formulait les choses de façon plus imagée : « De la merde sous les ongles et du fromage de bite derrière les oreilles. » (1)

Et pourtant, la carrière de Burgess, taupe soviétique au sein de l’establishment britannique, est souvent perçue comme un lamentable témoignage des privilèges de classe. Burgess, tout comme ses camarades espions Kim Philby, ­Anthony Blunt et Donald Maclean, n’avait pratiquement pas été évalué avant de se faire recruter à des postes sensibles, malgré de nombreux précédents de comportement atterrant, un passé d’étudiant communiste et plusieurs circonstances où, ivre, il s’était vanté d’être un espion soviétique. Les bonnes relations, un petit mot discret dans la bonne oreille, beaucoup de charme quand nécessaire : voilà qui suffisait à protéger même le très louche Burgess d’une ­enquête un peu plus poussée.

 

On s’est beaucoup demandé pourquoi les espions de Cambridge, tous fils de bonne famille, s’étaient lancés dans ­l’espionnage au profit des Soviétiques. La question a engendré une petite indus­trie littéraire. Quand Burgess habi­tait à ­Moscou, pendant ses dernières années, il disait que ce qui lui manquait le plus c’étaient les ragots de Londres. Tous les récits concernant les espions de Cambridge sont truffés de ragots sur la haute société ou les bas-fonds, d’où la fascination permanente qu’ils exercent en Grande-Bretagne.

Sur Philby, beaucoup de livres ont paru au fil des ans. Sur Donald Maclean, il existe au moins une biographie, et sur Anthony Blunt, une excellente étude (2). Et voici que soudain paraissent, plutôt sur le tard, deux biographies de Guy Burgess, où l’on retrouve les mêmes juteuses anecdotes. Les auteurs de « Guy Burgess, l’espion qui connaissait tout le monde » ont déniché un peu plus de choses dans les archives, mais, pour quiconque n’est pas un obsédé de la question, un seul des ouvrages devrait suffire.

À l’instar d’Andrew Lownie, auteur de « L’Anglais de Staline » (3), je crois moi aussi qu’Eton a sans doute beaucoup pesé dans la décision de Burgess de devenir espion – non que l’école soit un nid de traîtres, mais parce qu’on y instille un sentiment de privilège qui peut gâter le caractère de certains pour le restant de leur vie. Dans son récit pour partie autobiographique, « Ennemis des promesses », Cyril Connolly, qui était à Eton avant Burgess, a parfaitement décrit les différentes hiérarchies en vigueur à l’école. Il formule la théorie suivante : « Les expériences faites par les garçons dans les grandes écoles privées, leurs joies et leurs déceptions sont si intenses qu’elles dominent leur vie entière. Les lauriers obtenus tôt pèsent comme du plomb, et je peux dire de bien des garçons que j’ai connus à Eton que leur vie s’est achevée là » (4).

Le summum de la réussite à Eton était d’être coopté dans un cercle d’élite, le Pop. Ceux qui devenaient membres de cette illustre société pouvaient snober les autres garçons, porter des gilets multicolores et marcher bras dessus bras dessous. Une fois cette altitude vertigineuse atteinte, tout le reste paraissait forcément décevant. Cyril Connolly y fut accepté parce qu’il était plein d’esprit. Guy Burgess aurait désespérément voulu en être, mais sans succès. C’était certes un étudiant intelligent, admiré pour sa conversation brillante agrémentée d’imitations très drôles et qui était déjà imprégné d’idées bolchevistes. Mais un de ses contemporains à Eton se souvient : « Quand il s’est agi de faire entrer Guy au Pop, j’ai décou­vert à ma grande surprise combien il était impopulaire. Les gens ne l’aimaient pas, c’est tout. »

Burgess avait dû en être durement ­affecté. Par la suite, il s’est efforcé de devenir membre de tous les clubs très fermés qu’il rencontrait sur son chemin. Il s’était mis en tête de connaître tous les gens qui comptaient, de Victor Roth­schild à Winston Churchill ; et quand il ne les connaissait pas, il faisait semblant. Lorsqu’il était étudiant au Trinity Col­lege, à Cambridge, il était devenu membre de très distingué Pitt Club et recherchait la société des anciens d’Eton. Mais, là encore, ce n’était pas facile. D’après un autre ancien d’Eton, devenu comme Burgess étudiant à Cambridge, ce dernier était tenu à l’écart par ses pairs qui, pour la plupart, le prenaient pour « un petit merdeux vaniteux sur lequel on ne pouvait jamais compter ».

 

Mais tout le monde ne le voyait pas comme ça. Burgess avait réussi malgré tout à devenir membre d’une société secrète étudiante appelée Les Apôtres. Il avait été coopté par l’historien d’art Anthony Blunt, autre brillant produit des écoles privées aux idées de gauche. Blunt, dont on a dit qu’il avait été l’amant de Burgess, « s’était ­laissé fasciner par la vivacité et la qualité de son esprit et la multiplicité de ses centres d’intérêt ». Parmi les anciens membres des Apôtres, que l’on appelait « anges », figuraient l’écrivain E. M. Forster et l’économiste John Maynard Keynes. Des rituels ésotériques, un jargon particulier, un discours philosophique élaboré, tout cela donnait aux Apôtres le sentiment d’appartenir à une fraternité d’élite planant bien au-dessus du commun. La philosophie qui y prévalait au début des années 1930 était celle du groupe de Bloomsbury : ouverture sexuelle, amitié, goût du beau. L’homosexualité, qui était encore un délit pénal, était non seulement tolérée mais aussi cultivée comme une forme d’amour bien supérieure à la vulgaire reproduction bourgeoise.

 

«Il n’y a sans doute rien d’étonnant à ce que les Apôtres se soient montrés si perméables aux idées communistes », écrit Lownie. Il est vrai que Burgess et Blunt y avaient fait entrer des sympathisants. Et il semble avéré que les services secrets soviétiques privilégiaient le recrutement d’homosexuels en Grande-Bretagne, parce que ceux-ci devaient par nécessité constituer des réseaux très étanches. Mais il est un peu exagéré de dire que l’« Homin­tern » (un terme attribué à Maurice Bowra, directeur du Wadham College d’Oxford de 1938 à 1970) était pour les Britanniques la voie d’accès au Komintern. La plupart des espions n’étaient pas homosexuels. Et Burgess, quant à lui, n’a jamais fait mystère de sa sexualité, bien au contraire.

D’ailleurs, tout cela ne préoccupait pas vraiment les supérieurs britanniques de Burgess, qui avaient souvent fréquenté la même école ou la même université que lui. Brian Urquhart, fonctionnaire de haut rang à l’ONU, s’était plaint une fois que Burgess soit arrivé à une conférence des Nations unies à Paris « soûl, lourdement fardé et poudré pour une nuit de ­débauche », et sir Alexander Cadogan (ancien d’Eton et d’Oxford) avait répli­qué que le Foreign Office avait pour habitude de tolérer « l’excentricité inoffensive ».

L’historien Steve Runciman, qui avait été l’ami de Burgess à Cambridge, trouvait que « le communisme ne lui allait pas, mais que personne ne prenait ça très au sérieux ». Il est en effet tentant de sous-­estimer l’attrait de l’idéologie marxiste pour les hommes de la génération de Burgess. La Grande Dépression et la faible réaction des gouvernements occidentaux à la montée du fascisme avaient sérieusement entamé la confiance dans le capitalisme et la démocratie libérale. La brutalité de Staline et de ses purges ne semblait en revanche pas avoir ému les ­espions de Cambridge. Goronwy Rees, un contemporain de Burgess à l’université, que celui-ci avait essayé de recruter sans succès, dit de lui que « c’était comme si son communisme formait un système intellectuel clos, qui n’avait rien à voir avec ce qui se passait réellement dans la mère patrie socialiste ». Le communisme était considéré comme le seul véritable antidote au fascisme. La culpabilité de classe peut aussi avoir joué son rôle. Comme l’écrivent Purvis et Hulbert, « le communisme paraissait la réponse adéquate à ceux qui étaient perdus et procurait aux jeunes idéalistes de milieu aisé une forme de rémission des péchés économiques de leurs familles ».

Le marxisme alors était dans l’air, surtout à Cambridge. Être d’extrême gauche permettait aussi à des jeunes gens à l’âme noble de se distinguer du lot et de se donner bonne conscience, une souveraine façon d’épater le bourgeois. La génération précédente d’esthètes et de bright young things  (5) avait réagi aux horreurs de la Première Guerre mondiale en affectant des façons délibérément déca­dentes et frivoles. Burgess n’était pas insen­sible à ces plaisirs. Il suffit de le voir en culotte de cuir bavaroise à Salzbourg en 1937, se faisant courser autour de la table par Brian Howard, le plus dissolu des ­esthètes, avec une cravache mauve. Un camarade communiste de Trinity ­College, le magni­fiquement nommé Francis Hovell-­Thurlow-Cumming-Bruce, observe que Burgess « aimait casser les choses ; il était très irresponsable ». Mais il était drôle aussi, « une sorte de bouffon de cour ». Son curieux manque de racines et son absence de principes, ainsi que son énergie physique et intellectuelle débordante faisaient que Burgess avait « besoin de s’investir dans quelque chose ».

 

Son engagement communiste lui a donné un ancrage moral, une raison de vivre, tandis qu’il traquait les gens de la haute sur leur propre terrain, séduisait des camionneurs et des scouts par dizaines et se soûlait régulièrement à mort. ­Celui qui avait recruté Burgess au NKVD – ­l’ancêtre du KGB – dans les années 1930, un agent autrichien du Komintern du nom d’Arnold Deutsch, « Otto » pour ses contacts, comprenait bien ses aspirations. Dans le portrait psychologique qu’il fit de Burgess et que cite Lownie, il écrit : « Burgess est devenu [homosexuel] à Eton, où il a grandi dans un climat de cynisme, d’opulence, d’hypocrisie et de superficialité. Comme il est très intelligent et cultivé, le Parti a été son sauveur. Il lui a surtout donné la possibilité de satisfaire ses exigences intellectuelles. »

Voilà qui sonne juste ; mais on pourrait en dire autant de beaucoup de jeunes gens de bonne famille de l’âge de Burgess, homosexuels ou non. Or très peu d’entre eux sont devenus des agents de Staline. Deutsch, ne se référant cette fois pas qu’au seul Burgess, avance une explication plausible. Il cite trois caractéristiques d’un bon espion : ressentiment de classe, amour du secret et besoin d’appartenance. Burgess semble remplir ces trois critères : c’était un outsider soucieux d’intégration, quelqu’un qui se prévalait de ses origines sociales tout en essayant de jeter à bas l’establishment qui lui procurait son statut. Lownie écrit encore : « On n’a pas envie de trahir quand on sent qu’on est à sa place. Tout est relatif, mais Burgess n’a jamais eu le sentiment d’être à sa place. À Lockers Park, les pères de famille paraissaient plus distingués ; à Eton, son échec à intégrer le Pop l’avait beaucoup affecté ; à Cambridge, les Etoniens le snobaient ; au Foreign Office, on ne le prenait pas au sérieux autant qu’il l’aurait souhaité. Ces offenses mineures se sont muées en une grande rancœur, et la trahison constituait une revanche facile. L’espionnage était une forme de révolte sociale, une autre façon de s’affirmer. »

John le Carré, lui-même un temps ­espion britannique, a ­décrit le service secret comme une sorte de franc-maçonnerie, un club très ­fermé de solitaires (6). On peut considérer le ­réseau d’espions de Cambridge comme le plus fermé et le plus secret de tous les clubs.

D’autres célèbres marginaux britanniques qui s’en prenaient aux classes ­supérieures auxquelles ils rêvaient d’appartenir venaient du même milieu. David Irving, l’historien négationniste, avait un père du même grade que celui de Burgess dans la Royal Navy. La Navy est évidemment une institution très stratifiée au sein d’une société elle-même très stratifiée. Un commandant est un officier, mais pas un officier général. En termes civils, on ­aurait probablement classé la famille dans la « petite grande bourgeoisie », pour reprendre les termes de George Orwell, qui était à Eton avec Cyril Connolly. C’est une strate sociale à laquelle il ne fait pas bon appartenir : ses membres ne sont pas assez distingués pour être acceptés par la haute société et redoutent toujours d’être déclassés. Il peut en découler un snobisme défensif ou un désir de saper la société qui crée cette insécurité en adoptant des idées révolutionnaires. Ou les deux à la fois.

Quoi qu’il en soit, du fait de leur éducation, des excen­triques comme Burgess ou Philby étaient parfaitement bien placés pour infil­trer l’establishment britannique, car ils pouvaient facilement s’en prétendre des membres à part entière. Burgess jouait sur les deux tableaux : déjeuners à Chartwell avec Churchill, verres au White’s ou au Reform, nuits blanches au Gargoyle avec Harold Nicolson et Laurence Olivier, une Rolls à disposition, et tout ça sans jamais cesser d’œuvrer pour la révolution ­communiste.

Après avoir intégré la BBC en 1936, Burgess avait été recruté par un officier du MI6 du nom de David Footman pour surveiller les activités communistes à l’inté­rieur de la BBC et dans les universités. Il avait même été incité à étudier la théorie marxiste afin de crédibiliser ses sympathies communistes. En parallèle, Burgess faisait remonter à ses vrais maîtres à Moscou les informations secrètes qu’il obtenait de Footman. Footman ne s’était jamais rendu compte de quoi que ce soit, à cause de « ses œillères sociales » comme l’expliqua Burgess à ses contacts soviétiques. Les gens comme lui étaient « au-dessus de tout soupçon ».
On considère généralement que des hommes posés comme Philby ou Blunt ont été de meilleurs espions que l’excen­trique Burgess. Mais les biographes de celui-ci ne sont pas de cet avis. En 1938, Burgess avait été le premier des espions de Cambridge à décrocher un emploi à plein temps dans les services secrets britanniques. Après avoir démissionné de la BBC, il était entré à la section D du MI6, responsable des opérations clandestines de propagande antinazie à l’étranger. Et c’est Burgess qui a aidé Philby à intégrer le MI6 peu après. On ne connaît pas le détail des informations que Burgess a communiquées aux Soviétiques. Mais il était au MI6 à un moment ­sensible, quand le Royaume-Uni étudiait les options d’alliance contre l’Alle­magne nazie. Burgess avait fait ­savoir aux Russes que son pays pensait pouvoir vaincre ­Hitler sans l’aide de Staline ; en août 1939, l’URSS signa un pacte de non-agression avec l’Allemagne.
Cette même année, Blunt s’était vu ­exclure d’une formation à l’espionnage en raison de ses sympathies communistes du temps de Cambridge. Mais, à travers ses relations, Burgess avait pu faciliter la réaffectation de son ami au MI5, le service du renseignement intérieur. En 1943, Burgess s’était encore vu proposer une mission très sensible, à la direction de l’information du Foreign Office, où il avait accès aux câbles diplomatiques et à des documents secrets qu’il communiquait à Moscou. Mais, si les espions de Cambridge étaient au-dessus de tout soupçon à Londres, il n’en allait pas de même à Moscou. Ils transmettaient tellement de documents au NKVD que les Russes les avaient d’abord soupçonnés d’être des agents doubles. Ils ne pouvaient se résoudre à croire que les Britanniques soient naïfs au point de laisser tant de sympathisants notoires du communisme s’infiltrer au cœur du renseignement britannique.

 

Selon son officier traitant soviétique d’après-guerre, Burgess était en fait un espion extraordinairement efficace. Burgess, dit Iouri Modine, « était d’une ponctualité exemplaire, prenait toutes les précautions requises et a donné des preuves innombrables de son excellente mémoire ». Côté britannique en revanche, la conduite de Burgess était souvent déplo­rable. Il arrivait fréquemment tard au bureau ou pas du tout. Il trafiquait ses notes de frais. Il se soûlait outrageusement. Il insultait les gens sans raison. Il se vantait dans les bars d’être un espion. Encore une raison des préventions soviétiques : comment diable les Britanniques pouvaient-ils tolérer un tel individu ?

En vérité, ils ne l’ont pas toujours ­toléré. Il a été renvoyé de sa section du Foreign Office juste après la guerre parce que, ­selon un de ses collègues, « il était flemmard, désinvolte, toujours en retard et ­négligé ». Les gens du MI6 ont voulu se débarrasser de lui à cause de ses imprudences. Et on l’a rappelé à Londres alors qu’il était à l’ambassade à Washington parce qu’il s’était livré en état d’ivresse à des diatribes contre les Américains et avait agacé des contacts importants. Mais il a toujours réussi à retomber sur ses pieds, grâce à la bienveillance de quelque protecteur haut placé, et on ne l’a jamais soupçonné d’espionnage.

Les auteurs de « L’espion qui connaissait tout le monde » en ont conclu que Burgess utilisait ces imprudences comme un excellent écran de fumée. Un ivrogne débraillé qui éructait de la propagande soviétique en public ne pouvait évidemment pas être un espion des Russes. En se cachant en pleine lumière, Burgess a peut-être réussi un tour de force. Mais, si c’est exact, pourquoi a-t-il continué à se conduire exactement de la même façon à Moscou ? Ne faut-il pas plutôt croire que son ivrognerie bouffonne et sa sexualité téméraire étaient des manifestations de son ostentatoire et désinvolte sentiment de supériorité ? Pourquoi n’irait-il pas à un cocktail d’ambassade sans chaussettes, ou n’enlèverait-il pas sa chemise en plein dîner, ou ne se ferait-il pas accompagner d’un giton à une réunion de notables ? Qu’ils aillent se faire foutre !

On trouve pourtant chez Burgess un noyau dur idéologique qui en fait plus qu’un renégat débauché. Son marxisme était peut-être un peu abstrait. Et ses contacts effectifs avec des membres de la classe ouvrière semblaient se limiter à coucher avec eux. Pour autant qu’il ait idéalisé le système soviétique, la Russie, quand il y avait été pour la première fois en 1934, l’avait laissé froid, et lui était deve­nue carrément odieuse lorsqu’il avait été forcé d’y vivre. Mais le marxisme lui convenait, parce que Burgess croyait aux forces imparables de l’histoire et qu’il avait une vision dépassionnée du pouvoir. Ayant grandi au crépuscule de l’Empire britannique, il avait bien conscience que la puissance anglaise déclinait, et, comme tant de compatriotes de sa génération, il abhorrait la domination américaine.

Après la défaite d’Hitler, l’antifascisme cessa d’être une excuse pour soutenir l’Union soviétique, raison pour laquelle Blunt perdit son enthousiasme pour l’espionnage. Mais pas Burgess. Il croyait qu’avec l’essor des nouveaux ­empires d’après-guerre il fallait choisir entre l’Union soviétique et les États-Unis. La possibilité d’une Europe unie, il l’écartait. Et, sans son empire, la Grande-Bretagne n’était plus rien. Il était certainement au courant des purges staliniennes, mais elles ne paraissent pas l’avoir affecté. Il était donc resté attaché à l’Union soviétique comme à « une forme pervertie d’impérialisme », pour reprendre les termes de Lownie. Après avoir vu la mort d’un empire, « il avait décidé de s’attacher à un autre ». Mais il s’était toujours revendiqué « communiste britannique ». En se préparant à accompagner Maclean à Moscou en 1951, Burgess avait mis dans ses ­bagages un costume de tweed, un smoking et les œuvres complètes de Jane Austen.

 

Un mystère plane toujours autour des raisons qui ont conduit Burgess à accompagner Maclean en Russie. Celui qui avait été démasqué, c’était Maclean, pas Burgess. Et, une fois sur place, il lui serait sans doute impossible de revenir – les Soviétiques ne l’auraient ­jamais laissé faire. Quant aux Britanniques, même s’ils n’ont jamais eu de preuves solides contre lui, ils ont eux aussi tout fait pour éviter qu’il revienne à Londres. Assez de scandales comme ça !

Burgess a donc vécu ses douze dernières années dans un relatif confort – bel appartement à Moscou, datcha, soirées au Bolchoï, amant accordéoniste nommé Tolya – mais dans un tourment quasi permanent. Le pays qu’il avait trahi lui manquait désespérément. Snobé par l’ambassade britannique, il se jetait sur les Anglais de passage pour connaître les derniers ragots du pays. Les personnes qui l’ont rencontré à Moscou se souviennent de Burgess comme de quelqu’un de plutôt pathétique, une relique alcoolique des années 1930, se repassant en boucle de vieilles chansons dans un appartement rempli de journaux britanniques et de gravures de chasse à courre, avec un ­tiroir plein de cravates d’anciens d’Eton.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 22 décembre 2016. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Comment la petite Athènes est devenue grande

L’émergence d’Athènes sur la grande scène de l’histoire reste l’un des événements les plus étonnants de l’Antiquité. Voilà une cité qui pendant des siècles était restée une puissance de deuxième, voire de troisième ordre. Dans L’Iliade, elle joue un rôle insignifiant, alors que sa grande rivale, Sparte, avec, à sa tête, le fameux roi cocu Ménélas, y fait déjà figure d’important centre politique. Plus tard, au début du vie siècle avant notre ère, sa lutte contre la cité de Mégare, cinq fois plus petite qu’elle, la met en grande difficulté, tandis que la très modeste Égine mène des raids de piraterie sur ses côtes en toute impunité. Et pourtant, en – 450, cette même Athènes, dont le territoire couvre une superficie équivalente à celle du Luxembourg et compte 250 000 habitants, aura humilié à deux reprises la superpuissance de l’époque, un empire – la Perse achéménide – au moins 200 fois plus peuplé (il rassemblait un tiers de la population mondiale) et 2 400 fois plus vaste. Elle se sera au passage assuré l’hégé­monie sur tout le pourtour de la mer Égée.

Dans son Enquête, Hérodote note : « Tant que les Athéniens restèrent sous la puissance de leurs tyrans, ils ne se distinguèrent pas plus à la guerre que leurs voisins […] au lieu qu’ayant recouvré la liberté chacun s’empressa avec ardeur à travailler pour soi. » Cette phrase est si connue qu’elle en est devenue anodine et presque opaque. Dans L’Énigme grecque, de ­Josiah Ober, elle retrouve soudain son sens profond et une force explicative insoupçonnée. Ober montre que l’extraordinaire réussite d’Athènes (et plus généralement de l’ensemble de la Grèce) est liée à l’adoption, à partir du viiie siècle avant notre ère, d’institutions de plus en plus démocratiques. L’idée peut sembler simpliste, artificielle, anachronique et même orientée (n’est-ce pas une façon pour un chercheur américain de défendre les vertus du système politique de son pays ?). Elle est en fait lumineuse et terriblement convaincante, au point qu’en refer­mant L’Énigme grecque on se dit qu’on vient sans doute de lire l’ouvrage le plus stimulant paru sur l’histoire antique depuis des années.

Ober part d’un constat : la Grèce ancienne a connu un essor économique bien plus important qu’on l’a longtemps cru. Pour beaucoup, en effet, l’affaire était entendue : avant la révolution industrielle, une longue stagnation et, pour l’immensité de la population, des conditions de vie abominables. À la limite, on pouvait considérer qu’à partir du xvie siècle les choses avaient commencé à s’améliorer. Mais avant cela, si croissance il y avait eu, elle avait été à peine perceptible et souvent interrompue par des ­effondrements catastrophiques. Or de nouvelles données invalident complètement cette vision des choses. « Certains traits de l’économie grecque (ou tout au moins d’Athènes) des Ve et VIe siècles av. J.-C. tiennent la comparaison avec ceux des économies européennes prémodernes les plus développées – la Hollande et l’Angleterre du XVe au XVIIIe siècle », écrit Ober. Entre – 1000 et – 300, la population grecque a été multipliée au moins par dix et, au ive siècle avant notre ère, la Grèce atteignit un taux d’urbanisation ahurissant de 32 % (trois fois plus que l’Empire romain, mais aussi que l’Angleterre du XVIIe siècle ou que la France du XVIIIe !) Surtout, le ­niveau de vie de ses habitants était étonnamment élevé : « Une part importante des Grecs […] vivaient confortablement au-dessus du niveau de consommation de quasi-subsis­tance qui a été le destin de la plupart des peuples dans l’histoire humaine. » Ober a cal­culé que, dans les années – 320, à Athènes, un travailleur qualifié gagnait 2,5 drachmes par jour, de quoi se procurer 16 litres de blé, soit plus de quatre fois le ­minimum vital. Il en arrive à cette conclusion stupéfiante : « Il faut attendre le XXe siècle pour que le nombre d’habitants vivant dans le cœur de la Grèce et leurs conditions matérielles retrouvent des niveaux comparables à ceux qui existaient quelque 2 300 ans plus tôt. »

Cette réussite durable, doublée d’un formidable dynamisme militaire et d’un essor culturel sans équivalent dans l’Anti­quité occidentale, reste d’autant plus incompréhensible que la Grèce antique était constituée de 1 035 cités-États de taille réduite et souvent en guerre les unes contre les autres. ­Comment cet agglomérat instable à « l’auto­rité dispersée », « menacé par un grand empire prédateur et bien géré, la Perse des Aché­ménides », a-t-il pu non seulement « survivre », mais « être florissant » ?

En 2012 est paru un ouvrage qui a fait date, Prospérité, puissance et pauvreté. Pourquoi certains pays réussissent mieux que d’autres (1). Ses auteurs, Daron Acemoglu et James A. Robinson, y développaient une idée simple : la prospérité d’un pays dépend avant tout de ses institutions politiques. Plus celles-ci sont inclusives, mieux le pays en question se porte. Voici comment ils définissaient ces institutions inclusives : ce « sont celles qui permettent et favorisent la participation de la plupart des ­citoyens aux activités économiques en tirant le meilleur parti de leurs talents et leurs compétences, et permettent aux individus de faire leurs propres choix. » Elles supposent la « protection de la propriété privée », un « système judiciaire impartial », des « services publics offrant un espace où pratiquer des échanges et établir des contrats ». Selon Acemoglu et Robinson, les premières institutions véritablement inclusives de l’histoire remonteraient à la Glorieuse Révolution anglaise de 1688. Certes, avant cette date, dans certains États comme la République romaine ou celle de Venise, un semblant d’inclusion avait pu s’amorcer, mais toujours éphémère. À aucun moment Acemoglu et Robinson ne mentionnaient la Grèce antique.

Josiah Ober vient combler cette lacune. Il appartient à ce qu’Adriaan Lanni, professeur de droit à Harvard, appelle, dans un article de The New Rambler Review, « l’école de Stanford », un groupe d’historiens de l’Anti­quité, tous enseignants de la prestigieuse université californienne, qui ont pour particularité de recourir aux « méthodes des sciences sociales, notamment l’analyse quantitative, la nouvelle économie institutionnelle [dont Acemoglu et Robinson sont deux ­illustres représentants], la théorie du jeu et l’évaluation d’hypothèses mises à l’épreuve ». Autrement dit, une approche de l’histoire qui se rapproche autant qu’il est possible de la rigueur scientifique.

Ober démontre que la Grèce antique a su développer des institutions exceptionnellement inclusives et que c’est bien grâce à cette spécificité qu’elle a connu son incroyable essor. Mais pourquoi au juste la démocratie favo­riserait-elle la croissance ? Un régime autocratique n’est-il pas plus efficace ? Ne peut-il pas ­obtenir davantage de ceux qu’il gouverne (par la force, la terreur) ? Réplique d’Ober : « Quand je suis certain que ma personne, ma propriété et mon statut sont garantis (en ce sens que j’ai des recours institutionnels si je suis agressé, volé ou mis en cause), j’ai moins peur que les fruits de mes efforts soient arbitrairement expropriés par de plus puissants que moi. J’ai de bonnes raisons de chercher à réussir et à faire des plans en ce sens. » D’où une économie plus performante : plus de spécialisation, plus d’inno­vations. Et, au bout du compte – élément crucial – plus de patriotisme.

Dans cette perspective, la décentralisation de la Grèce participe à une sorte de cercle vertueux : « L’un des résultats de la concurrence endémique entre communautés grecques était […] une tendance à valoriser les innovations institutionnelles en faveur de la coopération et de la coordination. » Car une cité capable de mobiliser davantage de citoyens motivés pour la défendre disposait d’un avantage décisif face à ses rivales.

Exemple le plus frappant : Athènes, bien sûr. Il est souvent de bon ton de dénigrer sa démocratie. Il est vrai qu’elle s’accommodait de l’esclavage et excluait les femmes. Après les réformes de Solon puis de Clisthène, elle constitue néanmoins la première « expérience historique d’un vrai autogouvernement collectif par les citoyens dans une communauté dont la population totale se comptait à six chiffres ». Une vraie classe moyenne se développe (le niveau d’égalité y aurait été comparable à celui des États-Unis dans les années 1950) et, grâce à un système fédéral ­intelligent, les citoyens ordinaires ont réellement voix au chapitre. Chacun d’entre eux a de bonnes chances d’être un jour membre du conseil des Cinq-Cents (qui dirige les affaires publiques au jour le jour).

Ober remarque l’émergence d’une véritable « intelligence collective ». Ainsi, lors de la seconde guerre médique, en – 479, les Athéniens décident d’affronter les Perses sur mer plutôt que sur terre. Une stratégie gagnante puisque leur flotte anéantit la flotte ennemie au large de Salamine et sauve la Grèce. Or les sources traditionnelles d’autorité (les anciens et les experts dans l’interprétation des oracles) mettaient en garde contre les risques d’une bataille navale. C’est grâce aux institutions démocratiques, garantissant l’ « égalité de la ­parole publique » que la décision la plus sage a pu être prise.

La démocratie ne fut pas l’apanage d’Athènes. L’avantage d’aligner intérêts collectifs et individuels fut reconnu par beaucoup d’autres cités : « Le nombre et le ratio des États dont on sait qu’ils ont fait l’expérience de la démocratie ont augmenté de manière importante du début du vie siècle jusqu’à la fin du ive siècle […] on peut considérer que près de la moitié des poleis du monde grec étaient démocratiques en – 300 », note Ober. Une telle affirmation peut surprendre. En – 300, la Grèce n’est-elle pas tombée aux mains des Macédoniens ? L’époque de la liberté n’est-elle pas révolue ? En fait, les cités grecques sous domination macédonienne, si elles avaient perdu une partie de leurs prérogatives d’antan (en matière de politique extérieure, par exemple) restèrent auto­gouvernées.

L’un des principaux apports de L’Énigme grecque est de montrer que, après l’effondrement de son empire égéen, à la fin du Ve siècle avant notre ère, à l’issue de la guerre du Péloponnèse, Athènes s’est redressée étonnamment vite et a continué à être florissante. D’une façon générale, le IVe siècle, que les contemporains (comme Platon ou Xénophon) ont été les premiers à décrier, fut en réalité « le sommet de l’efflorescence de l’époque classique » : la croissance économique augmente et la zone culturelle grecque s’étend tandis que la démocratie s’approfondit, s’affine, tirant les leçons d’erreurs passées. On innove même, avec la création des ligues fédérales. Et si, en – 338, Philippe II de Macédoine met fin à l’indépendance des grandes cités grecques et réussit là où les Perses Darius et Xerxès avaient échoué, c’est parce qu’il a su ­s’approprier l’expertise grecque, en matière militaire et administrative notamment. D’une certaine façon, la Grèce a été victime de son succès. Mais, même soumises, les cités – répétons-le – gardent une forte autonomie, précisément parce que leur système démocratique leur confère une capacité de mobilisation citoyenne que les monarques macédoniens redoutent.

L’histoire qu’expose Josiah Ober remet en cause beaucoup de nos présupposés sur ce qui fait l’efficacité d’un État : la Grèce ultra­décentralisée, composée d’un millier de minuscules cités, s’est révélée bien plus dynamique que l’immense Empire perse, qu’elle a vaincu, et même que l’Empire romain, auquel elle finira par être intégrée. Une leçon à médi­ter peut-être, à l’heure où l’on défend, sans vraiment se soucier du déficit démocratique ainsi engendré, l’abolition des nations, jugées trop petites, au profit ­d’ensembles plus vastes.

 

— Cet article a été écrit pour Books.

La CIA, les yeux grands fermés

Les ennemis et les rivaux des États-Unis surestiment depuis longtemps la Central Intelligence Agency (CIA). Lorsque le secrétaire d’État Henry Kissinger se rend en Chine en 1971, le Premier ­ministre, Zhou Enlai, s’enquiert des opérations subversives de la CIA. Kissinger lui répond qu’il « surestime grandement les capacités de l’agence ». Zhou insiste : « Quoi qu’il arrive dans le monde, on pense toujours à eux. » « C’est vrai. Et ça les flatte. Mais ils ne le méritent pas », rétorque Kissinger.

Quelques années plus tard, en 1979, les révolutionnaires iraniens prennent d’assaut l’ambassade américaine à Téhéran. Ils capturent un officier de la CIA ­nommé William Daugherty, qu’ils accusent de diriger l’ensemble du réseau de l’agence au Moyen-Orient et de vouloir assassiner l’ayatollah Khomeyni. Daugherty, qui est entré à la CIA neuf mois plus tôt, essaie de leur expliquer qu’il ne parle même pas persan. Les Iraniens semblent offusqués à l’idée que les Américains aient envoyé quelqu’un d’aussi inexpérimenté.

La CIA n’a jamais vraiment eu beaucoup de chance avec ses opérations dans la Chine communiste et n’a pas vu venir la révolution iranienne de 1979. « On dormait à poings fermés », estime son ancien directeur Stansfield Turner. L’agence n’a pas su prévoir non plus le premier essai nucléaire soviétique en 1949, l’invasion de la Corée du Sud en 1950, les révoltes populaires en Europe de l’Est dans les années 1950, l’installation de missiles soviétiques à Cuba en 1962, la guerre israélo-arabe de 1973, l’invasion soviétique en Afghanistan en 1979, la chute du mur de Berlin en 1989, l’annexion du Koweït par l’Irak en 1990, l’essai nucléaire de l’Inde en 1998… La liste des ratés est longue et culmine avec la fausse alerte sur les armes de destruction massive (ADM) irakiennes en 2002-2003.

Dans Legacy of Ashes, Tim Weiner offre un récit palpitant et exhaustif de cette ­litanie d’échecs de la CIA, depuis le largage derrière le rideau de fer de centaines d’agents qui seront presque tous soit tués soit retournés jusqu’à des humiliations plus récentes, comme cette phrase tristement célèbre du directeur George Tenet affirmant que les informations de son agence sur la possession d’ADM par l’Irak « ne [faisaient] pas un pli ». Au fil des années, la CIA a jeté pas mal d’argent par les fenêtres et s’est ­comportée avec une certaine arro­gance. « On s’est baladés partout dans le monde et on a fait ce qu’on a voulu. », se souvient Al Ulmer, chef de la division Extrême-Orient de la CIA dans les années 1950.

Mais même les succès de l’agence se sont révélés être des fiascos. En 1963, la CIA soutient un coup d’État visant à installer le parti Baas au pouvoir en Irak. « On est arrivés au pouvoir dans un train de la CIA », se souvient Ali Saleh al-Saadi, futur ministre de l’Intérieur issu de ce parti. L’un des passagers de ce train, rappelle Tim Weiner, était un jeune assassin nommé Saddam Hussein. « À ses débuts, l’agence avait de très mauvais résultats – une grosse répu­tation et un bilan désastreux », affirme Donald Gregg, ancien chef de poste de la CIA en Corée du Sud puis conseiller à la Sécurité nationale de George H. Bush, du temps où était vice-président des États-Unis (1981-1989).

Cela n’a pas empêché le mythe d’une CIA toute-puissante et omnisciente de perdurer, non seulement dans l’esprit des ennemis des États-Unis, mais aussi dans l’imaginaire de nombreux Américains. Parmi toutes ces personnes bernées, du moins au début, on compte les présidents de l’histoire la plus récente des États-Unis. La promesse d’une structure secrète capable non seulement d’espionner les ennemis du pays, mais aussi de tirer – à relativement bon compte – les ficelles des événements à l’étranger est trop alléchante.

Lorsque les présidents finissent par comprendre que la CIA patauge, ils en conçoivent une certaine amertume. « J’ai enduré huit années de revers en la ­matière », confie, en guise de bilan après ses deux mandats à la tête du pays, Dwight Eisenhower au directeur de l’agence Allen Dulles. À son successeur, il laisse « un héritage de cendres ». Grand lecteur des romans de Ian Fleming, John F. Kennedy est choqué lorsque les responsables de la CIA lui présentent leur James Bond maison, à savoir William Harvey, un homme psychologiquement instable, alcoolique et en surpoids, auteur d’une opération bâclée destinée à éliminer ­Fidel Castro avec l’aide de la mafia. ­Ronald Reagan fait sien le ­désir du directeur de la CIA de l’époque, William ­Casey, de retrouver la grandeur légendaire de la maison en lui « lâchant la bride ». Résultat, sa présidence se retrou­vera salement ébranlée par l’affaire de l’Irangate (1).

Selon Weiner, un président qui tente de mettre à profit les compétences de la CIA est comme Charlie Brown ­essayant de taper dans un ballon que Lucy lui ­retire au dernier moment (2). Le rôle de cette dernière est joué par les directeurs calculateurs ou incompétents de l’agence. Dulles, par exemple, était ­assez gratiné : flemmard et vaniteux, c’est un escroc de première qui écoute d’une oreille distraite des rapports confidentiels tout en regardant un match de base-ball à la télévision. Casey, lui, passe son temps à marmonner et à mentir. Même les plus honorables des directeurs de la CIA, comme Richard Helms, ne peuvent résister à la tentation de dire aux présidents ce qu’ils veulent entendre. Pour aller dans le sens de la politique de Richard Nixon en 1969, Helms trafique les estimations de l’agence concernant les capacités nucléaires de l’URSS. Dans la première version du rapport, les analystes de la CIA doutaient de la volonté ou de la capacité des Soviétiques à lancer une frappe nucléaire. Helms supprimera ce passage, pourtant essentiel, et, pendant des années, jusqu’à la fin de la Guerre froide, la CIA surévaluera le degré de modernisation de l’arsenal ­soviétique. Les renseignements bidon de la CIA sur l’Irak en 2002-2003, basés sur des sources douteuses, n’étaient pas une nouveauté. Pour aller dans le sens de l’administration Johnson, qui voulait obtenir l’aval du Congrès pour l’entrée en guerre au Vietnam en 1964, la communauté du renseignement a fabriqué les preuves d’une attaque de destroyers américains par les communistes dans le golfe du Tonkin.

Weiner, qui a longtemps suivi les affaires de renseignement pour The New York Times, a l’œil pour les détails embarrassants. Ceux qui étaient au sommet de la hiérarchie étaient souvent les derniers informés. Quand l’Irak envahit le Koweït, en août 1990, Robert M. Gates, qui est alors conseiller adjoint à la Sécurité nationale du président Bush, est en train de pique-niquer avec sa famille. Une amie de sa femme les rejoint et lui demande : « Mais qu’est-ce que tu fais là, toi ? » À quoi Gates répond : « Mais de quoi tu parles ? » « De l’invasion », rétorque-t-elle. « Mais quelle invasion ? » L’année précédente, lors de la chute du mur de Berlin, Milt Bearden, le patron de la division Union soviétique de la CIA, en était réduit à regarder les événements à la télé en tentant d’ignorer les appels urgents de la Maison-Blanche, qui voulait savoir ce que les espions savaient de la situation. « C’était dur à admettre, mais pas un seul de nos espions en URSS ne valait un clou ; ils ont tous été identifiés et tués, sans que quiconque au sein de la CIA sache pourquoi », écrit Weiner. (Les agents américains à Moscou avaient été trahis par la taupe Aldrich Ames.)

Weiner n’est pas le premier des journalistes à voir dans l’âge d’or de la CIA une illusion. À l’issue d’une série d’auditions [sur le scandale du Watergate] en 1975, la commission Church décrit la CIA comme une « bande de pieds nickelés ». Dans la foulée, de nombreux auteurs commencent à déconstruire le mythe de l’agence, notamment Thomas Powers dans The Man Who Kept the Secrets (3). Mais, en s’appuyant sur des dizaines de milliers de documents déclassifiés et en interrogeant des dizaines de maîtres-­espions déçus, Weiner brosse ce qui est sans doute le tableau le plus perturbant à ce jour des inepties de la CIA.

 

— Cet article est paru dans The New York Times le 22 juillet 2007. Il a été traduit par Alexandre Lévy.