La fin d’une époque

Une page est en train de se tourner. C’est le constat que partagent les quinze auteurs réunis dans ce recueil d’essais. Elle s’était ouverte en 1990 avec la fin de l’Union sovié­tique et le triomphe – que certains annonçaient définitif – de la démocratie libérale. La mondialisation semblait alors une affaire entendue, une évidence indéboulonnable résumée par l’acronyme Tina (« There is no alternative »). La crise de 2008, suivie de celle de l’euro et de celle des migrants, la montée des popu­lismes, le Brexit, l’élection de Donald Trump ont tout remis en cause : nous sommes entrés dans une ère nouvelle, plus instable, celle qui donne son titre à l’ouvrage : L’Âge de la régression. « Comment en sommes-nous arrivés à pareille situation ? En qu’en sera-t-il dans cinq, dix ou vingt ans ? Comment mettre un terme à cette régression globale, et comment enclencher un mouvement inverse ? » se demande dans la préface Heinrich Geiselberger, éditeur chez Suhrkamp et initiateur du projet (l’idée lui en serait venue après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris).

Suhrkamp n’est pas n’importe quelle maison : c’est le Gallimard allemand, une vénérable institution. L’éditeur français du livre (qui paraît simultanément dans treize pays) est, lui, un nouveau venu : Premier Paral­lèle. Il faut dire que le monde germanophone est surreprésenté avec presque un tiers des contributeurs (notamment le très bon Wolfgang Streeck, qui voit dans la période actuelle un « inter­règne », avant l’émergence d’un monde véritablement nouveau, aux traits encore flous). La France, elle, doit se contenter de Bruno Latour.

C’est la loi de ce genre de ­recueils : les textes en sont très inégaux et les noms les plus connus ne signent pas nécessairement les textes les plus convaincants. Émergent quelques perles lumineuses comme la contribution de la philosophe américaine ­Nancy Fraser : elle met brillamment aujour les mécanismes qui ont conduit à l’élection de Donald Trump.

Selon elle, les trois dernières décennies ont vu le dévelop­pement, aux États-Unis, d’une alliance inédite et particulièrement perverse entre le néolibéralisme et le progressisme sociétal, ce qu’elle appelle le « néolibéralisme progressiste ». Les partisans de la financiarisation et de la mondialisation (« Wall Street, Silicon Valley et Hollywood ») ont associé leurs intérêts à ceux des partisans de l’émancipation (des femmes, des Noirs, des ­homosexuels…). « Tandis que les régions industrielles étaient, tout au long de ces années, littéralement ravagées, l’Amérique bruissait de délicieux babils au sujet de la “diversité’’, de l’“auto­nomisation des femmes’’ et de la “lutte contre les discriminations’’. Identifiant le progrès à la méritocratie – et opposant celle-ci à l’égalité –, les tenants de cette vision du monde considérèrent que l’émergence de femmes “talentueuses’’, de membres de minorités au sein des hiérarchies du monde de l’entreprise était ­synonyme d’émancipation – alors que l’émancipation véritable aurait consisté en l’abolition de ces hiérarchies. Ces conceptions libérales-individualistes du progrès remplacèrent progressivement celles de l’émancipation qui avaient prospéré tout au long des décennies 1960 et 1970 et qui avaient été plus ambitieuses, plus sensibles aux antagonistes de classe, antihiérarchiques, égalitaires et anticapitalistes. »

Cette alliance s’est avérée perverse parce qu’elle a eu pour conséquence l’association, dans l’esprit des victimes de la désindustrialisation, des méfaits du néolibéralisme aux politiques tout à fait louables en faveur des minorités sexuelles ou ethniques. C’est tout cela qui a été rejeté en bloc avec l’élection, en novembre dernier, à la Maison-Blanche, d’un défenseur (raisonnable) du protectionnisme, doublé d’un (moins fréquentable) misogyne raciste. En fait, les électeurs, affirme Fraser, furent sommés d’effectuer un choix qui « ne pouvait qu’être un faux choix » : entre le néolibéralisme progressiste incarné par Hillary Clinton et le populisme réactionnaire de Donald Trump.

Selon Fraser, Bernie Sanders était le seul à proposer une alter­native véritable. Il a élaboré un discours de gauche intelligent, gardant les idéaux d’émancipation, mais les articulant à une critique implacable de la financiarisation. Un positionnement qui a trouvé un large écho dans la population américaine puisqu’il a fallu tout le poids d’un parti entièrement soumis à sa rivale pour lui barrer la route.

Les poisons du KGB

L’assassinat était une composante clé de la politique étrangère de Staline. Le ­dirigeant soviétique avait personnellement ordonné l’envoi d’une mission secrète pour éliminer Léon Trotski au Mexique, où celui-ci vivait en exil. Et, même pendant la Seconde Guerre mondiale, la collecte de renseignements sur Adolf Hitler passait après la liquidation du grand hérétique. L’assassin de Trotski, Ramón Mercader, qui était resté un fervent stalinien durant ses vingt ans de détention au Mexique, fut fait ­« héros de l’Union soviétique » à sa libération.

Dans les premières années de la Guerre froide, Staline attacha presque autant d’importance à l’assassinat du maréchal Tito, qui avait succédé à Trotski dans le rôle d’hérétique ­numéro un du ­communisme international. L’assassin de Tito ­devait être Iossif Grigoulevitch, un agent ­soviétique « illégal », précédemment impliqué dans l’assassinat de Trotski. Grigoulevitch avait réussi l’exploit de se faire ­passer pour un diplomate costaricain sous le nom de Teodoro Castro. En tant qu’ambassadeur du Costa Rica à Rome et ­ambassadeur non-résident à Belgrade, il avait un accès direct à Tito.

Staline mort, le projet de liquidation de Tito fut abandonné, et Grigou­le­vitch fut rappelé à Moscou, où il ­entama sous son vrai nom une brillante carrière d’universitaire spécialiste de l’Amérique latine. Le successeur de Staline, Nikita Khrouchtchev, pratiqua une politique d’assassinats à l’étranger plus restrictive, dirigée essentiellement contre les leaders nationalistes ukrainiens réfugiés en Allemagne de l’Ouest.

En 1963, Khrouchtchev de­manda à Fidel Castro de faire davantage d’efforts pour tenter d’infiltrer les groupes d’émigrés cubains. « Dans certaines circonstances, lui dit-il, les services de sécurité doivent ­éliminer ­physiquement les chefs contre-révolutionnaires en exil. » Mais, à partir de 1963, Khrouchtchev dut cesser de suivre son propre avis en raison de l’énorme scandale provoqué par la défection de trois exécuteurs du KGB en Allemagne.

 

Le 18 février 1954, à Francfort, un tueur chevronné du KGB, ­Nikolaï Khokhlov, frappa à la porte de l’appartement de Guéorgui Okolovitch, l’un des principaux leaders en exil de la Nouvelle Alliance des soli­daristes russes (NTS, organisation anti­communiste de la diaspora), et lui ­annonça de but en blanc : « Guéorgui Sergueïe­vitch, le Comité central du Parti communiste de l’Union ­soviétique a ordonné ton assassinat. » Mais Khokhlov poursuivit en disant à un Okolovitch paniqué qu’il avait finalement décidé de ne pas exécuter les instructions du Comité central. Il fit au contraire défection et se rendit à la CIA. Le 20 avril, lors d’une spec­taculaire conférence de presse destinée aux médias du monde entier, il dévoila l’arme du crime : un pistolet électrique dissimulé dans un paquet de ­cigarettes qui tirait des balles enrobées de cyanure.

L’année suivante, le KGB recruta un tueur à gages ouest-allemand, Wolfgang Wildprett, pour tuer le président du NTS en exil, Vladimir Poremsky. Comme Khokhlov, Wildprett tourna casaque et fit défection. En 1957, la tentative du KGB d’empoisonner Khokhlov avec du thallium radioactif (censé se dégrader dans le cadavre et être indétectable à l’autopsie) échoua elle aussi.

Serhii Plokhy consacre une biographie à Bogdan Stachinsky, le plus performant des exécuteurs du KGB en ce qui concerne les dirigeants nationalistes ukrainiens en exil. Il n’avait que 25 ans quand il tua en 1957 Lev Rebet, rescapé des camps de concentration nazis et principal idéologue de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN). Deux ans plus tard, il assassina Stepan Bandera, le chef en exil de l’OUN, dont le portrait figure aujourd’hui sur les timbres-poste ukrainiens.

Pour accomplir ses forfaits, Stachinsky utilisait un pistolet-vaporisateur propulsant un jet de gaz toxique à partir d’une ampoule de cyanure écrasée, ce qui provoquait la mort par arrêt cardiaque. Le laboratoire des armes du KGB estimait à juste titre qu’un médecin légiste peu méfiant attribuerait la mort à un infarctus.

Après avoir liquidé Bandera, Stachinsky fut convoqué dans le ­bureau du patron du KGB de l’époque, Alexandre Chélépine, qui le décora de l’ordre du Drapeau rouge, devant d’autres officiers supérieurs du KGB au garde-à-vous, « pour avoir exécuté une importante mission officielle dans des circonstances extrêmement difficiles ».

 

Comme Khokhlov et Wildprett, Stachinsky commença toutefois à avoir des regrets sur sa carrière d’assas­sin, encouragé en cela par sa petite amie est-allemande Inge Pohl, qu’il épousa en 1960 contre l’avis du KGB. En août 1961, un jour avant que le mur de Berlin ne lui barre la route, le couple passa à l’Ouest. Stachinsky avoua les meurtres de Rebet et de ­Bandera, fut jugé à Karlsruhe en 1962 et fut condamné à huit ans de prison. Le juge déclara que le principal coupable était l’État soviétique, qui avait institutionnalisé l’assassinat politique. Au KGB, les têtes tombaient facilement.

Quatre mois après le procès, un transfuge du KGB révéla que pas moins de dix-sept officiers du KGB avaient été congédiés ou rétrogradés. Par peur de s’attirer encore plus de publicité internationale, le Politburo renonça aux assassinats à l’extérieur du bloc soviétique, quoique en y recourant dans de rares occasions, la principale étant l’assassinat du président afghan Hafizullah Amin dans son palais de Kaboul lors de l’invasion soviétique, en 1979. L’année précédente, le KGB avait aussi prêté assistance aux services ­secrets bulgares, bien plus portés sur l’homicide, pour l’assassinat de Guéorgui Markov à Londres.

 

parapluie bulgare

 

Grâce aux éléments détaillés produits lors de son procès, la carrière de Stachinsky n’a plus guère de secrets. Mais la connaissance que possède Plokhy de l’histoire ukrainienne, ainsi que les recherches qu’il a effectuées dans les archives déclassifiées de la CIA et auprès de sources russes, lui permettent de dresser de Stachinsky le premier portrait exhaustif, même si une comparaison plus poussée avec les défections de Khokhlov et de Wildprett aurait été intéressante.

Stachinsky demeure un personnage difficile à cerner. À sa libération anticipée en 1967 – sa femme avait auparavant demandé le divorce –, il semble qu’il se soit réfugié sous un faux nom en Afrique du Sud, où il serait entré en contact avec le chef des services spéciaux, aurait eu recours à la chirurgie esthétique et se serait remarié. On ne sait quasiment rien de sa vie après 1967. Plokhy est à juste titre sceptique à l’égard du récit bizarre que, en 2011, un septuagénaire prétendant être Stachinsky livra à un journaliste ukrainien, affirmant qu’une équipe du KGB l’avait rapatrié à Moscou en 1970. Il est possible que le véritable Stachinsky soit toujours en vie. Si c’est le cas, il aura remarquablement réussi à disparaître dans la nature, comme il avait appris à le faire du temps où il était un assassin du KGB.

Plokhy établit un rapprochement troublant entre l’époque de Khrouchtchev et celle de Poutine. Ce dernier, officier de carrière du KGB et ancien patron du service de renseignement postsoviétique, le FSB, semble avoir moins de réticences à l’égard d’assassinats ponctuels à l’étranger que tous les ­dirigeants russes depuis Khrouchtchev. Le rapport Owen de début 2016 sur l’assassinat par empoi­sonnement, à Londres, du transfuge russe Alexandre Litvinenko en 2006 conclut que celui-ci a été exécuté sur ordre du FSB. « L’opération du FSB pour tuer Litvinenko a probablement été approuvée par ­Nikolaï Patrouchev, alors patron du FSB, ainsi que par le président Poutine. »

 

— Cet article est paru en décembre 2016 dans Literary Review. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Et, en plus, ils étaient corrompus…

Après l’arrivée au pouvoir des nazis, en 1933, les Allemands ne tardèrent pas à attribuer au sigle du Parti national-socialiste (le NSDAP) une signification nouvelle : « Na, suchst Du auch ein Pöstchen ? » (« Alors comme ça, toi aussi tu cherches un poste ? ») C’est que, une fois Hitler installé à la chancellerie, « à peu près 100 000 cama­rades de son ­parti se retrouvèrent pourvus de postes au service de l’État », rapporte Ingo Bach dans Der Tagesspiegel. À en croire l’historien Frank Bajohr, ce fut tout simplement la plus grosse opération de favo­ritisme de l’histoire contemporaine. Dans son dernier ouvrage, il détaille la corruption qui caractérisa le régime nazi, une corruption qui atteignit des proportions gigan­tesques. « Ce n’est pas juste qu’elle était très répandue dans l’État nazi, elle était une caractéristique essentielle de ce système de domination », poursuit Bach.

Avant 1933, les nazis n’avaient cessé de fustiger la déliquescence morale de la république de ­Weimar. Mais dès qu’ils eurent abattu le régime honni, ils n’eurent de cesse que de récompenser les innombrables « anciens combattants » qui avaient permis ce renversement. « Ainsi, des personnes non qualifiées atter­rirent à des postes bien dotés des services publics, et l’argent coula à flots des caisses noires et des fonds spéciaux vers les fonctionnaires du parti et bientôt aussi vers les militaires », explique Tillmann Bendikowski dans Der Spiegel. C’est d’ailleurs là l’une des explications de la si longue fidélité de tant d’officiers de haut rang à un Führer que beaucoup méprisaient.

Il va de soi que les plus grands profiteurs furent les hauts digni­taires nazis. Aucun d’entre eux ne payait d’impôts, ou alors un montant symbolique. Leur situation fiscale était d’ailleurs traitée comme un secret d’État. Inutile de s’attarder sur les prédations bien connues de Goering. Les autres huiles – Goebbels, Speer et tutti quanti – vivaient elles aussi dans un luxe tapageur. Et cette corruption se retrouvait jusqu’aux échelons les plus bas du système. Les biens juifs expropriés jouèrent un rôle important : ils furent redistribués en priorité aux fidèles et un bon moyen d’acheter la complicité de la population (même si, précise Bajohr, cette expropriation ne ­résulta pas au départ de l’appât du gain, mais bien d’une authentique haine anti­sémite).

Et le Führer dans tout ça ? Beaucoup d’Alle­mands pensaient qu’ « il ne savait pas ». La vérité est qu’il laissa faire et parfois un peu plus que cela : il n’hésita pas, par exemple, à réclamer 52 millions de marks à la poste alle­mande pour la diffusion de son portrait sur les timbres…

Israël en mode thriller

En janvier 2006, le premier ministre israélien Ariel Sharon était victime d’une attaque céré­brale ; il a été plongé dans un coma artificiel dont il ne s’est jamais réveillé. À la moitié du roman de Frank Schätzing, on découvre que cet accident n’en était peut-être pas tout à fait un. Schätzing est le grand spécialiste allemand du genre très anglo-saxon du thriller. Ses livres font souvent plus de 1 000 pages et s’écoulent à des millions d’exemplaires. Dans Breaking News, il entend retracer à travers le destin d’une poignée d’individus rien moins que toute l’histoire du conflit israélo-­palestinien. Une ­gageure. D’autant que Schätzing est allemand (toute critique d’Israël est donc censée être tabou) et qu’il fait de Sharon l’un de ses principaux personnages. « C’est là une matière explosive, surtout quand on mêle la fiction à la réalité », juge Burkhard Müller dans Die Zeit. À sa parution outre-Rhin, Breaking News s’est largement fait étriller par la presse : on lui a reproché ses facilités de langue, ses scènes de sexe grotesques. Reste que, malgré tous ces défauts, Schätzing « en remontre à 99 % des auteurs de polar allemands en termes de suspense », estime Gerhard Matzig dans le Süddeutsche Zeitung.

Gloire aux « héros de l’ombre »

En langue russe, le terme « espion » (chpion) a une connotation très négative. Les espions, ce sont toujours les autres : les fourbes, les lâches, les traîtres, américains et parfois britanniques. Leurs homo­logues soviétiques ou russes, eux, ont droit au qualificatif plus noble de razvedtchiki, agents de renseignement. Les mots sont importants, et l’espion, avec sa duplicité et sa nocivité inhérentes, reste l’ennemi.

Une riche littérature et une abondante cinématographie traitent de ces « combattants du front ­silencieux », ces « chevaliers de la Guerre froide » ou ces « héros de l’ombre ». Dans l’ouvrage ­récent qu’il a consacré aux « agents de légende », Nikolaï Dolgopolov, rédacteur en chef adjoint du quotidien officiel Rossiïskaïa Gazeta, les décrit comme des « gens lumi­neux », des serviteurs de la patrie « couverts des étoiles dorées de la gloire anonyme ». Même si, pour leur grande majo­rité, les exploits des « héros » de Dolgopolov appartiennent au siècle passé, le livre se clôt sur le présent : « Notre époque est ­encore propice à l’héroïsme, écrit-il en conclusion. Pour cela, nous avons besoin de gens comme eux : ­courageux, loyaux, prêts au sacrifice. Et, de surcroît, d’une grande ­intelligence. »

Porté par des dizaines d’émissions de télévision et toute une section de la Rossiïskaïa Gazeta consacrée aux exploits des razvedtchiki, le livre de Nikolaï Dolgopolov a été un grand succès de librairie. Sa présentation, le 20 janvier 2016, dans les locaux du journal, a réuni le gratin du renseignement russe, des vétérans du KGB accompagnés de leurs familles jusqu’aux officiers en exercice du Sloujba Vneshneï Razvedki (SVR), l’héritier de la prestigieuse première direction générale du KGB, chargée du renseignement extérieur.

Il s’agit ici d’un exercice très ­encadré, voire contrôlé, et l’auteur ne s’en cache pas : sans l’aide et la coopération du service de presse du SVR, son livre n’aurait jamais vu le jour. Et, même si son ­ouvrage reste un panégyrique, il n’en plaît pas moins au public dans la Russie de Vladimir Poutine, soucieuse de reprendre sa place sur la scène internationale. Un public toujours sensible à la grandeur passée – qu’elle soit ­soviétique ou tsariste.

Trois photos composent la couverture d’« Agents de légende » : celle, très connue, de la pose du drapeau rouge soviétique sur le toit du Reichstag dans le Berlin dévasté par la Seconde Guerre mondiale ; celle de l’écusson du SVR, qui reprend l’aigle bicé­phale des tsars ; et celle, plus rare, du siège ultramoderne du service, situé dans la forêt de Iassenevo (que les habitants de la capitale nomment « le Bois »), dans les environs de Moscou. Pour les razvedtchiki, c’est « le Centre ».

La lecture de ce genre d’ouvrages sur le renseignement soviétique ne manque jamais d’intérêt. On y lit la fascination du public pour ces « personnages de légende », l’adhésion complète de l’auteur à leurs faits d’armes, mais on y apprend aussi toujours quelque chose de nouveau. L’existence par exemple de ces agents soviétiques d’origine arménienne, Kevork et Goar Vartanian, des « illégaux » basés en Iran, qui auraient, selon l’auteur, évité un attentat contre Staline, Churchill et Roosevelt, réunis en pleine guerre mondiale pour la fameuse conférence de Téhéran en 1943. Dolgopolov a visiblement un faible pour le couple : il lui avait déjà consacré un livre, Vartanian, qui a été traduit en arménien mais aussi en persan. Début 2017, Goar a fêté ses 91 ans ; son époux et compagnon de route est ­décédé l’année précédente. Elle a eu droit à un long article dans la Rossiïskaïa Gazeta : y étaient ­célébrées sa vivacité d’esprit et ses qualités « opérationnelles » qui ont, à plusieurs reprises, « sauvé non seulement la patrie mais le monde entier d’un cataclysme imminent ».

Sans surprise figurent parmi les « agents de légende » de Dolgopolov certains des Cinq de Cambridge, notamment Kim Philby, qui reste pour les Russes une véritable star (il a eu droit à un timbre soviétique à son effigie en 1990, quelques mois avant l’effondrement du pays), mais aussi cet étonnant couple de communistes juifs new-yorkais, Morris et Lona Cohen (alias Helen et Peter Kroger), qui a travaillé toute sa vie pour le compte de l’URSS. Morris est resté dans l’histoire comme l’agent recruteur de son compatriote Julius Rosenberg, exécuté pour espionnage atomique en 1953 ; Lona mourra en 1992 dans un hôpital du KGB, celui-là même où était soigné Bruno Pontecorvo, le ­célèbre physicien italien qui était passé en URSS en 1950. Les époux Cohen apparaissent sur un timbre-poste émis par la Fédération de Russie en 1998.

À lire les chroniques de Dolgopolov, on serait tenté de dire que ces légendes sont immortelles – et pas seulement au sens figuré. Le vétéran de la bande, Alexeï Botiane, surnommé le commandant Tornade, vient de fêter en grande pompe ses 100 ans – il a été chaleureusement félicité pour son « jubilé » par Vladimir Poutine lui-même. « Notre profession nous oblige à faire travailler notre cerveau et nous aide à rester en forme – physique, mentale et psychologique », confie un autre des héros de Dolgopolov, le ­colonel Vladimir Barkovski, ancien « résident » du KGB à Londres, spécialisé dans le renseignement nucléaire. Ce dernier est décédé à l’âge de 90 ans. Selon sa biographie ­officielle, il aura contribué « de manière décisive » à l’acquisition par l’URSS du savoir-faire nécessaire à la fabrication de la bombe atomique.

Mère précaire

« Existe-t-il un moment parfait dans l’histoire des enfants, et de leurs parents ? Existe-t-il un bonheur possible dans des milieux plus défavorisés ? » s’interroge la romancière ­Silvia Avallone dans le quotidien La Repubblica. Son dernier ­roman, Da dove la vita è perfetta a connu en Italie un succès immédiat. Silvia Avallone n’y raconte pas seulement une histoire de mère et d’enfant, elle esquisse aussi une ­réflexion sociologique sur l’Italie mondialisée et précarisée. Déjà auteure du best-seller D’acier (Liana Levi, 2011) la romancière confie au quotidien La Stampa qu’elle-même a toujours considéré la maternité « avec peur et émerveillement à la fois » et que ce regard ambigu sur les mères est aussi celui de la société italienne. Ainsi, la joie de la protagoniste – devenue mère très jeune, dans une grande pauvreté – ne résiste pas à son choix de confier l’enfant à autrui pour lui garantir une vie meilleure, remarque le quotidien milanais Il Foglio. La banlieue imaginée par ­Silvia Avallone (dans les environs de Bologne) est une sorte de « non-lieu » marqué par un ­désespoir existentiel autant que social, dans lequel le critique de La Repubblica a vu « le para­digme de la périphérie ».

20 faits & idées à glaner dans ce numéro

L’interprétation du rêve, de Freud, est un best-seller en Chine.

12 % des Polonais pensent que l’homosexualité n’est « pas un problème ».

Pour les États-Unis, la Suède est un allié plus sûr que la Grande-Bretagne.

Les Norvégiens jugent la surveillance de masse nécessaire dans une société démocratique.

Le renseignement scientifique joue un rôle marginal.

La Stasi a apporté un soutien logistique à l’IRA.

Le snobisme des gens de la CIA et du MI6 a empêché de démasquer Philby.

Le service secret est une sorte de franc-maçonnerie.

Nous mentons tous, nous jouons tous la comédie, nous trahissons tous.

L’information fournie par les espions est bien plus hasardeuse que celle que fournit l’analyse rationnelle.

On doit se demander si l’Allemagne nazie ne s’en serait pas mieux sortie sans espions du tout.

L’espionnage est une jungle de miroirs.

La CIA n’a pas vu venir l’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979.

L’assassinat en temps de paix est désormais accepté dans la pratique.

Le succès de la révolution islamique de 1979 en Iran a pris la CIA au dépourvu.

Pour un transfuge, le temps est comme le tic-tac d’un générateur éternel de remords.

Ben Laden menait une vie paisible dans une ville de garnison pakistanaise sous haute surveillance.

Nixon haïssait tellement la CIA qu’il refusait de recevoir de sa part le moindre briefing.

Le taux d’urbanisation de la Grèce antique était supérieur à celui de la France au XVIIIe siècle.

Hitler a réclamé 52 millions de marks à la poste allemande pour la diffusion de son effigie sur les timbres.

« Ne croyez pas un mot de ce que je vous raconte »

«Il n’est vraiment pas original de dire que John le ­Carré, de son vrai nom David Cornwell, aurait pu être un personnage de ses romans, mais on sait peut-être moins à quel point sa vie et sa personne sont présents dans son œuvre. » On ne peut que souscrire à cette affirmation du romancier John Banville dans The ­Guardian à propos de la biographie ­signée par Adam ­Sisman. John le ­Carré est l’auteur de romans d’espionnage le plus célèbre du monde ; ses livres, ­traduits dans une trentaine de langues, se sont vendus à des millions d’exemplaires. Grâce au long cortège d’entre­tiens, d’articles, de portraits et de préfaces qui n’a jamais cessé d’accom­pagner leur ­parution, on avait compris que dans cette œuvre ­s’exprimait une très forte personna­lité (1). La riche biographie de Sisman le confirme, tout en invitant à prendre avec précaution tout ce que ­l’intéressé a pu raconter à propos de sa vie.

Après trois tentatives avortées avec d’autres biographes, David Cornwell a ouvert ses archives et sa correspondance à Sisman et lui a accordé cinquante heures d’entretiens. « Posez toutes les questions que vous voulez, lui a-t-il dit malicieusement, mais ne croyez pas un mot de ce que je vous répondrai. » Une remarque qui n’étonne pas dans la bouche d’un homme avouant sans ­ambages : « Je suis un menteur. Né dans le mensonge, éduqué au mensonge, ­formé au mensonge par un service dont c’est la raison d’être [le service secret], rompu au mensonge par mon métier d’écrivain. »

Peu après la parution de l’ouvrage de Sisman, dans l’objectif affiché de se « réap­proprier » son histoire et de racon­ter sa vie « avec [sa] propre voix », John le Carré a publié une collection de souvenirs sous le titre Le Tunnel aux ­pigeons (2). À côté de pages de réflexion sur son histoire, on y trouve des portraits de personnes qu’il a rencontrées : les ­acteurs Richard Burton et Alec Guinness, qui ont joué dans deux des adaptations à l’écran de ses romans qu’il trouve les plus réussies (3), des célébrités politiques comme Yasser Arafat et ­Margaret ­Thatcher, Bernard Pivot, qui l’a accueilli sur le plateau d’« Apostrophes » – à l’en croire, un de ses meilleurs souvenirs d’interview –, un chef de la mafia russe, sosie de l’acteur Telly Savalas, dont il a utilisé le nom et l’apparence pour son personnage de Dima dans Un traître à notre goût ou la militante des causes humanitaires Yvette Pierpaoli, dont on retrouve des traits chez l’activiste Tessa de La Constance du jardinier, en lutte contre les pratiques des sociétés pharmaceutiques en Afrique.

Dans l’introduction, John le Carré met un point d’honneur à préciser : « Je n’ai nulle part sciemment falsifié un fait ou une anecdote. Retouché si nécessaire, oui ; falsifié, jamais. » La comparaison entre son livre et celui de Sisman fait apparaître des nuances parfois significatives entre les versions qu’ils donnent de certains événements. Elle met aussi en lumière le caractère très sélectif du florilège de souvenirs de l’écrivain, qui passe complètement sous silence certains événements mentionnés par Sisman, notamment ce qui touche à sa vie sentimentale (4).

 

Comme Somerset Maugham et Graham Greene, John le Carré a été espion. Un fait qu’il ne s’est ­résolu à avouer qu’à partir du moment où il lui est devenu impossible de le nier. Aujourd’hui encore, il se montre extrê­mement discret sur la nature de ses activités pour, successivement, le MI5 (service de contre-espionnage intérieur britannique) et le MI6 (service de renseignement extérieur). Il semble qu’elles n’aient jamais impliqué de missions dangereuses et consistaient essentiellement en opérations de surveillance et d’infiltration. Il ne s’y est de surcroît ­livré que durant quelques années. « Je ne suis pas un espion qui est devenu écrivain, souligne-t-il souvent, je suis un écrivain qui fut, brièvement, espion. » De fait, la durée cumulée de ses années de service au MI5 puis au MI6 (qui l’a envoyé sous couverture diplomatique à Bonn et à Hambourg) n’est que de cinq ans. Avant d’entamer sa carrière dans le renseignement, à l’époque où il étudiait à Berne puis à Oxford, il avait toutefois servi d’informateur au MI5, avec pour mission de renseigner les auto­rités sur les agissements des étudiants ­com­munistes.

Courte, cette expérience de l’espionnage a cependant été déterminante dans l’élaboration de sa vision du monde. En rejoignant les services de renseignement, il avait le sentiment de réaliser sa vocation profonde : « Ce n’est pas l’espionnage qui m’a initié au secret. La tromperie et l’esquive avaient été les armes indispensables de mon enfance. À l’adolescence, nous sommes tous plus ou moins des espions, mais moi j’étais surentraîné. Quand le monde du secret est venu me chercher, j’ai eu l’impression de revenir chez moi. » Bien des aspects de son enfance et de sa jeunesse l’avaient de fait préparé à une vie placée sous le signe de la dissimulation.

 

Issu d’un milieu modeste, son père, Ronnie Cornwell, en proie à des rêves de grandeur pour lui-même et ses ­enfants, était un aventurier et un escroc, cordial et chaleureux, mais ­irresponsable et sans scrupules. Follement généreux avec l’argent qu’il ne possédait pas, fréquentant les palaces sans régler la facture, un jour au champ de courses parmi la compagnie la plus huppée, le lendemain en prison pour avoir émis des chèques sans provision, il obligeait ses enfants à mener une vie chaotique, imprévisible, marquée par l’insécu­rité : « Quand on ne l’espionnait pas lui, on espionnait pour lui. »

Les années passées par le jeune David Cornwell à la très rude boarding school (pension) de Sherborne, puis, une fois diplômé d’Oxford, comme professeur au prestigieux collège d’Eton, renforcèrent son sentiment que le secret était appelé à commander son existence, en le mettant en contact avec des représentants d’une classe à laquelle il n’appartenait pas, dans des établissements qu’il décrit comme des incubateurs du préjugé social et des écoles d’hypocrisie : « Rétrospectivement, constate Sisman, il éprouvera l’impression d’avoir été éduqué pour devenir un espion, ­apprenant le langage de l’ennemi, ­habillé comme lui, singeant ses opinions et prétendant partager ses préjugés. »

Les années d’espionnage de John le Carré lui ont aussi offert l’occasion d’observer de très près une institution qu’il considérera toujours et s’emploiera à présenter comme un ­miroir fidèle de la société anglaise, notam­ment dans ce qui la définit le mieux, son carac­tère très stratifié : au sein des services secrets britanniques, les agents du MI5, technocrates issus des classes moyennes inférieures, considéraient avec envie et animosité les agents du MI6, brillants amateurs provenant souvent des classes moyennes supérieures ou de l’aristocratie, qui les regardaient en retour avec condescendance.

Plusieurs thèmes récurrents de ses livres plongent dans sa vie émotionnelle. Longtemps, David Cornwell s’est débattu dans l’ombre de l’homme fantasque, flamboyant et pitoyable qu’était son père, qui ne cessa jamais de le placer dans des situations atrocement embarrassantes, envoyant à ses connaissances des exemplaires de ses livres signés « de la part du père de l’auteur » ou l’attaquant en justice pour diffamation parce qu’il estimait que, dans un documentaire télévisé, il avait omis de préciser qu’il lui devait tout. Il n’exorcisera cette présence encombrante qu’en rédigeant Un pur espion, son roman le plus auto­biographique, qui met en scène les rapports difficiles d’un espion et de son père, dépeint d’une manière qui fait irrésistiblement penser à Ronnie Cornwell.

 

Les relations fils-père continueront cependant à constituer un motif ­fréquent de ses histoires, tout comme celui de l’abandon : lorsque David Cornwell avait 5 ans, sa mère, excédée par le comportement de son mari, quitta le foyer du jour au lendemain. Il ne la revit qu’à l’âge de 23 ans. Combinée avec son éducation dans un environnement rigoureusement masculin, l’enfance sans mère de John le Carré semble l’avoir empêché de bien comprendre le monde des femmes. Ses personnages ­féminins, on l’a souvent relevé, sont moins nombreux et moins fouillés que leurs équivalents masculins. Au moment où son premier mariage commençait à se fissurer, il s’est engagé dans un bizarre ménage à trois avec son ami le romancier James Kennaway et la femme de celui-ci, ­Susan, dont il devint l’amant. Le thème du triangle amoureux est présent dans plusieurs de ses livres, sous une forme ou une autre.

Sa vie lui a fourni des matériaux pour créer beaucoup de ses personnages, ­notamment les agents de cette organisation fictive baptisée « le Cirque », d’après l’emplacement supposé de son siège à l’endroit de Londres nommé Cambridge Circus. On s’est souvent ­interrogé sur l’origine de sa plus puissante et inoubliable création, le maître-espion George Smiley, infatigable analyste, extrêmement perspicace, malheureux dans sa vie conjugale (sa femme le trompe avec zèle) et d’appa­rence médiocre, décrit comme « petit, bedonnant, et à tout le mieux entre deux âges […], en apparence un de ces humbles à Londres à qui le royaume des cieux n’appartient pas ». Contrairement à ce qu’il a souvent été affirmé, Maurice Oldfield, directeur du Secret Intelligence Service (SIS) britannique durant les années 1970, n’est pas le ­modèle de ce personnage, élaboré en réalité à partir de trois sources : Vivian Green, professeur particulier de John le Carré à Oxford, avec lequel il entretiendra toute sa vie une correspondance soutenue, John Bingham, un de ses anciens collègues du MI5, auteur de policiers et de romans d’espionnage, à qui Smiley empruntera son habitude de nettoyer ses lunettes à l’aide de l’extrémité de sa cravate, et John le Carré lui-même, qui a prêté à son héros certains traits de sa propre personnalité, dont son amour pour la poésie allemande.

La taupe (Bill Haydon), agent de l’ennemi infiltré au Cirque, est également une figure composite. Dans une large mesure, le personnage a été inspiré à John le Carré par le fameux espion Kim Philby, agent britannique qui travaillait pour l’Union soviétique. Un homme qui, de son propre aveu, l’obnubilait, dont il pense qu’il a trahi moins par conviction idéologique que par une foncière tendance à la duplicité. Son aversion envers Philby, à qui il ne pardonnait pas d’avoir envoyé de nombreuses personnes à la mort, entraî­nera l’écrivain dans une âpre ­polémique publique avec Graham Greene et l’historien Hugh Trevor-Roper, tous deux amis de ­l’espion et très indulgents à son égard. Certains traits de Haydon font cependant penser à d’autres membres du fameux groupe des Cinq de Cambridge, Anthony Blunt (ses connaissances et ses intérêts en matière artistique), Guy ­Burgess (sa sexualité aventureuse) et Donald Maclean.

L’œuvre de John le Carré refète également ses idées politiques. L’auteur de ­L’Espion qui venait du froid et de la « trilogie de Karla » – surnom du mystérieux et ­insaisissable chef de l’espionnage soviétique que traque Smiley et qu’il finira par ­piéger –, ainsi que, de manière générale, tous les ­récits qui se situent pendant la Guerre froide, était un romantique désabusé : un idéaliste convaincu de la nécessité de lutter contre le communisme, mais terriblement conscient des faiblesses humaines de ceux qui, dans le monde secret, ­défendaient le « monde libre », conscient des dilemmes moraux auxquels ils étaient confrontés et des ambi­guïtés d’une situation dans laquelle pouvaient s’opposer, pour reprendre la jolie expression de Timothy Garton Ash, « des méchants au service d’une bonne cause et des gentils au service d’une mauvaise ».

 

Avec la chute du mur de Berlin et la fin de la Guerre froide, l’univers des histoires de John le Carré a changé. Il s’est peuplé de trafiquants de drogue, de marchands d’armes, de terroristes, de rebelles nationalistes et de mercenaires au service des militaires ou d’intérêts financiers. Limité auparavant à la Grande-Bretagne et à l’Allemagne, il s’est étendu à d’autres régions du monde : la Russie, le Proche-Orient, l’Asie du Sud-Est, les Caraïbes, l’Amérique du Sud. À côté d’espions professionnels mâles et européens d’âge moyen, on a vu apparaître de plus en plus de gens ordinaires impliqués malgré eux dans des activités secrètes, des jeunes, des femmes, des citoyens de la Terre entière.

Parallèlement, les vues politiques de John le Carré se sont radicalisées dans le sens d’une sensibilité de plus en plus forte aux injustices et d’une hostilité de plus en plus ouverte à l’égard de la politique étrangère des États-Unis, en laquelle il tend à voir l’héritière de cet impérialisme britannique qui l’a toujours mis profondément mal à l’aise. Le Carré s’est de fait violemment opposé à l’intervention militaire américaine en Irak et, plus encore, à la participation britannique à cette opération, à l’initiative d’un homme, Tony Blair, en qui il avait au début mis beaucoup d’espoirs, mais dont la politique l’a rapidement déçu : « S’il l’avait pu, dira-t-il de lui, il aurait privatisé l’air. »

Plusieurs de ses livres récents, en premier lieu Une amitié absolue, portent ainsi la trace de ce qui a pu être qualifié d’antiaméricanisme excessif. Dans l’ensemble, on a souvent reproché aux romans de la seconde partie de sa carrière une certaine propension à tomber dans le prêche et ce manichéisme dont ses histoires de la Guerre froide étaient exemptes. Ce n’est pas le seul trait qui les distingue. Fondés non plus sur son expérience personnelle mais sur un ­(remarquable) travail de recherche et de documentation, mettant en scène des personnages d’un type qu’il connaît moins intimement, les derniers romans de John le Carré sont, comme les précédents, de brillants thrillers faisant appel à l’intelligence des lecteurs, racon­tant – sous la forme d’une savante marqueterie de récits – des intrigues complexes construites avec une extraordinaire habi­leté. Mais on n’y retrouve qu’à de rares moments l’atmosphère très prenante qui rendait les premiers si saisissants.

Certains talents dont fait preuve ­David Cornwell dans la vie se manifestent clairement dans son activité littéraire. Excellent imitateur, il est remarquablement doué pour capter et reproduire les tics verbaux et les mille nuances d’accents anglais selon l’origine sociale ou ethnique, et caractériser par ce moyen ses personnages. Sa grande faculté d’observation de l’apparence physique l’aide à capturer en quelques mots l’aspect d’un individu et son état d’esprit. Contraint par Smiley de passer à l’Ouest, Karla s’avance sur le pont séparant les deux parties de Berlin : « Et tout d’un coup, il apparut, comme un homme qui se glisse dans un hall encombré sans qu’on l’ait remarqué. Sa petite main droite pendait plate et nue le long de son corps, sa gauche ­tenait d’un geste timide la cigarette sur sa poitrine. Un petit homme sans chapeau, avec une sacoche […]. Il portait une chemise douteuse et une cravate noire : on aurait dit un pauvre allant à l’enterrement d’un ami. »

 

L’aptitude de John le Carré à mémoriser les détails de l’ameublement, d’un décor et des paysages lui permet de faire sentir en quelques phrases, à la manière de Simenon, l’atmosphère d’un lieu comme celle, désolée, d’un ­petit port abandonné près de Hambourg : « Il passa devant une ferme et pénétra dans la pénombre protectrice des arbres, puis déboucha dans un cadre nu et étincelant de blancheur dont une jetée délabrée et quelques ­roseaux olivâtres constituaient le premier plan, et un ciel énorme le reste. Les bateaux étaient à sa droite, au fond d’une crique. Des caravanes en triste état étaient garées le long du chemin qui y conduisait, du linge douteux ­séchant sur les antennes de télévision. »

Depuis plusieurs dizaines d’années, John le Carré, âgé ­aujourd’hui de 85 ans, vit la plupart du temps dans une maison ­juchée au bord d’une falaise de la côte des Cornouailles, dans le sud-ouest de l’Angleterre. Il y mène une vie très régulière et ordonnée, ­assez recluse, ­résolument organisée autour de son travail (il écrit à la main et jette beaucoup), loin des honneurs (il a toujours refusé d’être anobli), essentiellement agrémentée de promenades. Les ventes phénoménales de ses livres et leurs multiples traductions et adaptations ont fait de lui un homme très riche. C’est un auteur qui prend son métier très au sérieux, exigeant avec ses agents et ses éditeurs, dont il a régulièrement changé. Mais ce qui l’anime reste la passion de l’écriture : « Quand j’écris bien, je me moque de l’argent, et, quand je peine à le faire, l’argent n’est pas une consolation. » Son rythme de production s’est à peine ­ralenti. Un nouveau roman paraîtra au mois de septembre sous le titre A ­Legacy of Spies. Dans un récit à cheval entre le présent et le ­passé, il y fera revenir pour la première fois depuis vingt-cinq ans son héros George Smiley et ses collègues du Cirque, pour ce qui s’annonce comme une réflexion rétrospective sur la Guerre froide à la lumière de ­l’actualité.

 

Au fil de ses romans, plus particulièrement ceux de la première partie de sa carrière, John le Carré a bâti un monde singulier. Pour le faire vivre, il a forgé un langage original. « Taupe » et « légende », au sens de biographie factice, étaient des expressions ­employées par le KGB qu’il a contribué à populariser. D’autres termes comme « lampistes » (coursiers), « baby-­sitters » (gardes du corps), « chasseurs de scalps » (exécuteurs des basses œuvres) ou « piège à miel » (honey trap : utilisation de la ­séduction sexuelle pour obtenir des ­informations) sont de son invention. À son grand amusement et sa grande fierté, ils sont aujourd’hui parfois utilisés par les agents des services secrets. Ses livres contiennent de fréquentes ­références à la littérature ­allemande, qu’il a étudiée et dont il dira plus tard : « Elle a ­nourri mon incu­rable romantisme et mon amour du lyrisme, elle a instillé en moi la conviction que le parcours d’un homme du berceau à la tombe est un ­apprentissage permanent. » Beaucoup de ses histoires baignent dans l’atmosphère typique des romans de Joseph Conrad, l’un de ses auteurs favoris avec Balzac, dont il héri­tera l’idée de personnages récurrents et le projet de mettre au jour la nature de toute une société en explorant ses couches les plus secrètes.

Son œuvre relève-t-elle de la littérature « de genre » ou de la littérature tout court ? La question, souvent ­posée, n’a pas beaucoup de sens. Ses romans ont été salués par de nombreux écrivains ­(Philip Roth, Al Alvarez, Ian McEwan…) et les critiques les plus prestigieux. ­S’appuyant sur une tradition de littérature d’espionnage raffinée inaugurée par certains livres de Joseph Conrad, Somerset Maugham et Graham Greene ou ceux d’Eric Ambler, il a – à l’instar de Raymond Chandler et Georges Simenon pour le roman policier ou de Philip K. Dick pour la science-fiction – enrichi et renouvelé les conventions d’un type particulier de fiction pour les mettre au service d’une ambition authentiquement littéraire. Le genre qu’il a choisi s’y prêtait particulièrement bien. Comme le fait remarquer William Boyd à son propos, « les grands thèmes de l’espionnage – la ­duplicité, la trahison, la dissimulation, la clandesti­nité, le secret, le bluff, le double bluff […] – ne sont rien de plus que des éléments de la vie. […] Nous mentons tous, nous jouons tous la comédie, nous trahissons tous. » Une vérité dont John le Carré était parfaitement conscient : « Ce qui donne à mes œuvres une sorte d’universalité est qu’elles usent du monde secret […] pour décrire les réalités du monde visible. »

Le caractère très personnel de ses ­romans invite à se demander ce qui a pu le conduire à dépenser tant de temps et d’énergie pour les écrire. « Peut-être, suggère Sisman, ses livres sont-ils pour lui une manière de mettre de l’ordre dans une vie intérieurement désordonnée. » À lire ce que sa biographie nous révèle de l’existence de David Cornwell, il est difficile de ne pas le suivre sur ce point. Et on ne peut s’empêcher de penser à Harry Pendel, le héros du Tailleur de Panama, comédie noire présentée par son auteur comme un hommage à Notre agent à La Havane, de Graham Greene, qui, avec plus de dextérité ­encore qu’il façonnait des costumes, inventait des histoires à l’intention des services secrets britanniques parce qu’il en avait pris le goût et l’habitude, mais aussi, plus profondément, pour « fabriquer de l’ordre à partir du chaos ».

 

— Cet article a été écrit pour Books par Michel André. Né et vivant en Belgique, ce philosophe de formation a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Il a publié en 2008 Le Cinquantième Parallèle. Petits essais sur les choses de l’esprit (L’Harmattan).

Un homme amoureux

Au gré des déclarations de responsables politiques et de représentants de l’Église catholique, la Pologne cultive sa réputation de pays homophobe. D’après un sondage datant de 2013, seulement 12 % de la population juge que l’homosexualité n’est « pas un problème ». En 2017, les couples homosexuels n’ont toujours pas de reconnaissance légale. Quelques progrès toutefois : la Pologne a élu son premier maire gay, 2 000 personnes ont osé défiler lors d’une gay pride à Varsovie… Et les lettres d’amour d’un écrivain homosexuel, publiées sous le titre Wszystko jak chcesz (« Tout ce que vous voulez »), figurent actuellement en tête des ventes dans les librairies.

Leur auteur, Jarosław Iwaszkiewicz (1894-1980), qualifié dans le quotidien Polska Times de « supergay de la littérature polonaise », est l’un des poètes, dramaturges et romanciers les plus importants du xxe siècle, dans son pays mais aussi à l’étranger, où les adaptations cinématographiques de certains de ses textes, comme Les Demoiselles de Wilko (par Andrzej Wajda), ont contribué à sa renommée. Il a même été pressenti à une époque pour le Nobel de littérature. Mais jusqu’à la parution, cette année, de Wszy­stko jak chcesz, Iwaszkiewicz restait un mystère pour ses compatriotes. Certes, il n’avait jamais cherché à cacher son homosexualité, il l’avait même revendiquée et en avait parlé en détail, dans ses journaux notamment. Mais ses histoires d’amour, nombreuses et rocambolesques, éveillaient la suspicion. « Qui était vraiment Jarosław Iwaszkiewicz ? Un romantique déchiré par la passion ? Ou un cynique avide de pouvoir ? », s’interrogeait ainsi Polska Times en 2013, relayant les critiques de certains contemporains du poète prompts à voir en lui un joueur mégalomane qui collectionnait les jeunes hommes en leur offrant sa protection (il jouissait en Pologne d’une grande influence de par son statut de sommité littéraire et politique, puisqu’il fut trente ans député et vingt ans président de l’Union des écrivains polonais) pour mieux les abandonner ensuite.

Le recueil des lettres d’Iwasz­kiewicz adressées à Jerzy Błeszyński, son jeune amant rencontré en 1953, lève les doutes : cette correspondance dévoile un homme éperdu d’amour et victime de ses sentiments. « L’écrivain doit risquer l’humiliation et se tenir en équilibre entre le bon sens et la folie », commente le magazine Kontakt, tandis que le quotidien Gazeta Wyborcza évoque le sentiment d’authenticité et d’universalité ressenti à la lecture de ces pages : « Ces lettres permettent d’observer de près le mécanisme de l’amour universel, de la naissance de cet amour, de la passion, de la jalousie et jusqu’à la fin tragique. »

La bible est un roman d’espionnage

Moïse envoie douze espions – un par tribu – s’informer de l’état des lieux (Nombres 13, 18-30) : « Comment est le pays où cette population habite : est-il bon ou mauvais ? Comment sont les villes où cette population ­habite : sont-elles des campements ou des forteresses ? Comment est ce pays : sa terre est-elle grasse ou maigre ? Y pousse-t-il ou non des arbres ? Rassemblez vos forces et prenez les fruits du pays. »

Le successeur de Moïse, Josué, enverra à son tour, « discrètement » deux espions, de vrais pros. Ceux-ci iront droit au bordel de Jéricho, s’acoquineront avec la prostituée Rahab, obtiendront d’elle des renseignements de première main qu’ils transmettront tels quels à Josué : « C’est bon, on peut y aller ».

« Rahab est la première espionne au service des Israélites », écrit Rose Mary Sheldon dans un livre consacré aux espions de la Bible. Rahab inaugure une longue liste de redoutables agentes secrètes. Suivront notamment Déborah la rusée, qui, grâce à l’agent double Heber, entraînera le roi de ­Canaan dans une embuscade fatale (Juges 4, 4-23). Puis ­Dalila, dont est épris Samson à la force magique. Les Philistins s’achèteront ses services contre 1 100 pièces d’argent, à charge pour elle d’extorquer le secret de la force de son amant : ses cheveux. La plus remarquable barbouze de la Bible est cependant Judith, une veuve superbe, riche et pieuse, qui de sa propre initiative décide de séduire et de tuer Holopherne, le général de Nabuchodonosor. Sa maestria fera date.

Dans les premiers livres de la Bible, les Israélites sont en ­effet presque toujours victorieux, ­généralement grâce à l’association imparable de deux atouts ­majeurs : d’excellents renseignements et le concours ­divin. Dans la plupart des récits de combat figurent des espions et des stratagèmes. Voyez la prise de Jéricho, grâce à Rahab, et celle des montagnes d’Aï, grâce au courageux Gédéon. Celui-ci se glisse dans le camp des Madianites et surprend leurs plans. Mais le Tout-Puissant lui-même joue un rôle non négligeable, qu’il n’entend pas laisser minimiser.

C’est peut-être le roi David qui offre le meilleur exemple de cette combinaison gagnante. David ­espionne à tout-va, y compris au sein de sa propre famille. Mais sa paranoïa s’explique : il a bien failli ne jamais monter sur le trône, à cause d’un agent double heureusement détecté à temps ; et il manquera d’en descendre, à cause d’un complot mené par son propre fils Absalon. En même temps, David est aussi un adepte des circuits courts, et, dans certains cas, il puise ses renseignements directement chez Yahvé. « David interrogea le Seigneur : “Si je poursuis cette bande de pillards, pourrai-je les atteindre” » Et Il lui dit : “Poursuis ! Sûrement, tu atteindras ! Sûrement, tu délivreras !” » (I Samuel 30, 8). Parfois, Yahvé y va même de ses conseils stratégiques : « “Ne monte pas. Contourne-les par leurs arrières : tu les aborderas devant les micocouliers. Quand tu entendras un bruit de pas à la cime des micocouliers, dépêche-toi : c’est que le Seigneur sera sorti devant toi pour frapper dans le camp des Philistins !” »

À partir des premier et deuxième livres des Maccabées, « les prophéties disparaissent du récit, ainsi que les miracles et toute forme d’intervention surnaturelle directe », note Rose Mary Sheldon. Mais du même coup, le rôle du renseignement s’accroît. Les luttes de Judas Maccabée contre les Séleucides au IIe siècle av. J.-C. constituent l’archétype d’une guérilla victorieuse. Deux millénaires avant Mao, les rebelles juifs exploitent au maximum leur connaissance du terrain en « se fondant dans la population comme un poisson dans l’eau ». Leur victoire contre Antiochos IV Épiphane assure à Israël un bon siècle de tranquillité – le dernier pour longtemps.

Les Juifs sont en effet bien mal lotis sur le plan militaire. Leur minuscule pays se trouve coincé entre des voisins ultrapuissants qui n’hésitent jamais à le traverser pour aller s’entre-tuer, Égyptiens contre Hittites, Mésopotamiens contre Phéniciens… Jérusalem sera le théâtre de pas moins de 118 conflits au cours de son histoire agitée. Mais, même quand Yahvé se fera plus discret et moins interventionniste, ils tenteront toujours de compenser la faiblesse de leurs forces par une utilisation optimale du renseignement, ­notamment contre les Romains.