Les Suédois, rois de la surveillance électronique

Le 24 avril 2013, à peine quelques ­semaines avant ­qu’Edward Snowden ne ­divulgue des documents sur le programme de surveillance de la ­National Security Agency (NSA), le général Keith B. Alexander, alors ­patron de l’agence, accueille un groupe de ­responsables du renseignement ­suédois pour une rencontre secrète de trois jours au QG de la NSA à Fort Meade, dans le Maryland. La délégation est conduite par Ingvar Åkesson, qui ­dirige depuis 2003 l’Institut national de ­défense ­radio (Försvarets Radioanstalt, FRA), un ­service de renseignement très discret. Il s’agit notamment de discuter de ­l’importance croissante de la Suède pour la NSA.

Une loi de 2008 a étendu les pouvoirs du FRA , l’autorisant à intercepter toutes les communications en provenance et à destination de la Suède transitant par les câbles sous-marins en fibre optique – notamment les courriels, les SMS et les appels téléphoniques. Cela présente un grand intérêt pour la NSA, d’autant qu’une bonne partie des communications russes transitent par la Suède. Les Suédois ont commencé en 2011 à partager avec la NSA les données ainsi recueillies. Celles-ci contenaient « un ensemble extraordinaire [de données de communications] concernant des cibles russes prioritaires tels que des dirigeants, des hommes politiques et des responsables du secteur de l’énergie », peut-on lire dans un document de la NSA datant de l’époque de la rencontre.

Appréciant les exceptionnelles ­capacités techniques et la réputation de confidentialité de l’agence d’espionnage suédoise, les responsables de la NSA y ont vu aussi un partenaire idéal pour son programme de piratage et de cyber­guerre Quantum. Dans le cadre de Quantum, une ambitieuse opération baptisée Winterlight [« lumière ­d’hiver »] visait à pirater clandestinement des ordinateurs et des réseaux d’ordinateurs étrangers afin d’accéder non seulement aux communications, mais aussi à toutes les informations stockées sur les disques durs ou les serveurs en question. Les cibles étrangères possibles étaient les administrateurs de réseaux informatiques, des ministères, des grandes entreprises du secteur de l’énergie et de la défense ainsi que des groupes soupçonnés d’activités terroristes et des personnes nommément ­désignées. La méthode Quantum a servi également à infiltrer les ordinateurs du siège de l’Opep à Vienne ainsi que de la compagnie de télécoms belge Belgacom, qui compte parmi ses clients la Commission européenne et le Parlement européen.

 

Des outils de surveillance électronique très avancés

Selon des documents de la NSA révélés par Edward Snowden, Winter­light utilisait une stratégie d’attaque complexe pour installer secrètement un logiciel malveillant sur l’ordinateur ou le réseau ciblé. Ce logiciel pouvait ensuite rediriger tous les signaux entre ces ordinateurs et Internet, par l’intermédiaire de serveurs « voyous » de surveillance à haut débit appelés FoxAcid, permettant ainsi à la NSA d’accéder en toute discrétion à presque toutes les données personnelles de l’utilisateur – et même de falsifier les données transitant d’un utilisateur à un autre. Selon le magazine Wired, l’attaque contre Belgacom a permis de « récupérer les empreintes numériques d’un certain nombre de salariés de la compagnie, d’identifier les adresses IP de leurs ordi­nateurs professionnels et personnels ­ainsi que leurs identifiants Skype, Gmail, Facebook et LinkedIn. Après quoi ont été mises en place de fausses pages personnelles, hébergées sur les serveurs FoxAcid, pour travestir, par exemple, la page profil d’un salarié sur LinkedIn ».

Le programme Winterlight était une initiative conjointe de la NSA, du FRA suédois et du GCHQ britannique (1), et il semble que les Suédois se soient chargés du piratage des ordinateurs et des réseaux d’ordinateurs. Le FRA installait les mouchards sur les ordinateurs ciblés pour rediriger leurs signaux vers les serveurs espions – une opération connue sous le nom de tipping (« tuyautage ») dans le jargon de la NSA –, permettant ainsi au GCHQ et à la NSA d’accéder aux données – ce qu’on appelle des shots (« tirs »). À l’époque de la réunion d’avril 2013, un document de la NSA indiquait : « Le mois dernier, notre partenaire suédois nous a informés que le GCHQ avait reçu du FRA des tips qui ont conduit à 100 shots. »

Depuis qu’un rapport du renseignement américain a conclu que le gouvernement russe avait cherché à interférer dans l’élection présidentielle de 2016 en exploitant des informations volées sur les ordinateurs du Parti démocrate, la cybersécurité est devenue une priorité nationale aux États-Unis. Comme le soulignent des responsables américains, l’intrusion dans les boîtes mail de dirigeants du Parti démocrate n’est que la dernière en date d’une série de cyber­attaques imputées à la Russie et ciblant des institutions de pays occidentaux, ­notamment le gouvernement et les ­médias estoniens en 2007, le Bundestag et le réseau électrique ukrainien en 2015 et les médias suédois en mars 2016. On sait moins en revanche que États-Unis se sont coordonnés avec les Suédois et d’autres alliés pour mettre au point des outils de piratage et de surveillance bien plus avancés que les techniques d’hame­çonnage employées lors des récentes ­attaques russes (2). Une cible majeure de ces outils est justement la Russie.

 

Les experts de la NSA qualifient leurs homologues suédois d’« extrê­mement compétents, techniquement innovants et fiables » et les complimentent pour leur « capacité à collecter une grande variété de communications ». Il est à ­noter que le FRA s’est vu accorder l’accès au plus puissant outil d’analyse de la NSA, XKeyscore, qui permet, ­selon l’agence américaine, d’extraire des données de surveillance de masse de « presque toute l’activité d’un ­internaute ».

La NSA notait également dans son rapport d’avril 2013 que le FRA « continue à s’introduire dans un volume croissant de données d’autres compagnies de télécommunications » et qu’une nouvelle législation lui a conféré des pouvoirs accrus en matière de lutte contre le terrorisme. Selon l’agence américaine, la grande latitude laissée au FRA fait de la Suède un allié plus sûr que la Grande-Bretagne. « La poursuite de la participation du GCHQ n’est pas garantie, en raison des contraintes juridiques et politiques imposées en Grande-­Bretagne, et l’objectif de la NSA est depuis le début […] un accord bilatéral avec le partenaire suédois », peut-on lire dans un document traitant du programme Winterlight.

Début juin 2013, moins de six ­semaines après la visite de la délégation suédoise, The Guardian et The Washington Post ­publiaient les premiers articles sur les activités d’espionnage de la NSA, en se fondant sur les documents dévoilés par Edward Snowden. Les révélations de Snowden sur la surveillance globale de la NSA et, en particulier, sur son programme Prism de collecte massive de données ­allaient déclencher dans les semaines et les mois suivants un grand débat aux États-Unis et conduire le Congrès à imposer de nouvelles restrictions à la NSA en 2015. Au Royaume-Uni, un débat du même genre a concerné le GCHQ et son programme Tempora, visant à s’introduire directement dans les câbles en fibre optique transatlantiques pour y intercepter ce que The Guardian a décrit comme « de vastes quantités de mails, de statuts Facebook, d’historiques de connexion et d’appels téléphoniques », que le service partageait avec la NSA. Pour l’essentiel, la controverse s’est ­arrêtée là.

 

Dans la presse britannique et américaine, les programmes de la NSA et du GCHQ ont généralement été présentés comme de dangereuses aberrations – des cas caractérisés d’espionnage abusif  de la part des deux plus puissants États de l’alliance occidentale. Quand les États d’Europe continentale étaient évoqués, c’était comme victimes du renseignement britannique et américain : parmi les cibles figuraient l’Élysée et le téléphone portable d’Angela Merkel. Mais rien ne dit que d’autres pays européens ne collectaient pas eux aussi quantité d’informations sur leurs citoyens, avec les mêmes méthodes et peut-être encore moins de garde-fous.

Le programme suédois reste très nébu­leux, mais le fait que le FRA soit l’un des partenaires les plus appréciés de la NSA incite à se demander si les programmes américains et anglais étaient à ce point exceptionnels. La presse internationale ne s’y est guère intéressée, mais le dispositif suédois d’espionnage n’avait pas échappé à l’attention de Snowden. Dans son témoignage vidéo adressé au Parlement européen en mars 2014, Snowden déclarait : « En matière de surveillance de masse, la différence entre […] la NSA et le FRA n’est pas dans la technologie mais dans le financement et les moyens ­humains. » Le FRA est actuellement doté d’un budget d’environ 100 millions de dollars et de quelque 700 agents ; la NSA aurait un budget avoisinant les 10 milliards de dollars et 70 000 agents.

Les autorités suédoises n’ont jamais fait la moindre déclaration officielle à propos du programme de piratage Winterlight mais, en juillet 2013, quand l’Allemagne et la France ont demandé à l’Union européenne d’exiger des explications des États-Unis sur l’espionnage de la NSA en Europe, la Suède s’est jointe au Royaume-Uni pour y mettre son veto, arguant que l’UE n’avait pas autorité sur les questions de sécurité nationale et de renseignement.

L’actuel gouvernement de coalition suédois, mené par les sociaux-démocrates, a admis récemment que la Suède développe des capacités « offensives » de cyberguerre ainsi que des outils pour se défendre contre les cyberattaques. « Les documents divulgués par Snowden ont confirmé l’existence d’une collaboration très étroite entre la Suède et les États-Unis, m’a confirmé le juriste suédois Mark Klamberg, auteur d’un article sur la loi sur la surveillance de 2008. Au sommet vous avez la NSA, en dessous le GCHQ, et en dessous… la Suède. »

La Suède a effectivement été pionnière dans l’extension rapide de la surveillance d’État en Europe du Nord. Depuis le ­témoignage de Snowden, l’Europe a connu de multiples attentats terroristes, le recrutement de milliers de ses ressortissants comme combattants étrangers en Syrie et la montée de la réaction de rejet à l’égard des migrants et des ­demandeurs d’asile. Ces derniers mois, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Autriche, le Danemark, la Finlande et la Norvège ont examiné ou adopté des lois sur le renseignement visant à permettre une surveillance accrue de la population.

Le 17 novembre 2016, le Parlement britannique a voté la loi dite Investiga­tory Powers Act, qui légalise un large éventail de pratiques de piratage et d’espionnage. The Guardian y a vu l’instauration des « pouvoirs de surveillance les plus étendus du monde occidental ». Si l’on y ajoute l’intention affichée de Donald Trump de développer massivement les programmes de sécurité ­nationale aux États-Unis et d’autoriser à nouveau la collecte massive de données téléphoniques – en principe abandonnée après la réforme de la NSA de 2015 –, les démocraties occidentales avancées semblent entrer dans une nouvelle ère de surveillance secrète d’État.

 

À bien des égards, la Suède n’est pas le pays qu’on pouvait s’attendre à voir aux premières loges. Habituellement considérée comme une sociale-­démocratie modèle, c’est un État connu pour sa défense des droits de l’homme, sa protection des libertés publiques, sa culture du consensus et son généreux système de protection sociale. Contrairement aux États-Unis et au Royaume-Uni, les questions de sécurité n’y ont ­jamais été au centre des préoccupations : la Suède observe une politique de neutralité ­depuis plus de deux siècles, elle n’est pas membre de l’Otan et ne joue qu’un rôle marginal dans la « guerre contre le terrorisme ». Et, au cours de la dernière décennie, l’État suédois a aussi été l’un des plus ardents promoteurs de la ­liberté sur Inter­net dans les pays en développement.

Avec l’essor d’Internet, cependant, le FRA – une agence spécialisée dans le renseignement d’origine électromagnétique – risquait de devenir obsolète. Dans les années 2000, il a commencé à développer une technologie permettant de se brancher sur les câbles sous-marins par lesquels transitent presque toutes les communications intercontinentales, y compris les courriels et les messages téléphoniques. Et, en 2007 et 2008, le gouvernement suédois, alors dirigé par le Parti modéré, de centre droit, a présenté un projet de loi autorisant un accès élargi du FRA au trafic des câbles. L’agence se voyait aussi accorder le droit de stocker pendant un an les métadonnées (3) extraites, ce qui déclencha des manifestations sur les marches du Parlement et la protestation d’associations de défense des droits et des libertés sur Internet telles que l’Electronic Frontier Foundation (EFF) américaine. Mais, en juin 2008, après que le gouvernement eut fait quelques concessions, dont la création d’une instance secrète de contrôle, la loi a été adoptée à une courte majorité et le débat s’est éteint.

Cinq ans plus tard, quand une chaîne de télévision suédoise a porté à la connaissance du public les documents de Snowden montrant que la Suède collaborait étroitement avec la NSA pour ­espionner les internautes et même s’introduire dans leurs ordinateurs, il n’y a guère eu de réactions. Contrairement à ce qui s’est passé aux États-Unis, il n’y a pas eu d’auditions au Parlement. Selon le juriste suédois Mark Klamberg, les élus ignorent encore bien des aspects du programme du FRA et probablement son ampleur. « Quand la loi a été votée, m’a-t-il confié, le discours était que la chose était bien encadrée et que seuls de petits volumes de données seraient stockés. Mais, quand j’épluche le texte et que je lis les rapports de l’Autorité suédoise de protection des données, c’est une tout autre réalité qui apparaît : la surveillance et le stockage de données sont massifs, surtout pour ce qui est des métadonnées. »

Et, comme le soulignent d’autres ­experts, la loi suédoise de 2008 a ­offert à la NSA et au GCHQ une protection juridique pour des programmes de surveillance à la légalité contestable. Le 21 décembre 2016, la Cour européenne de justice a donné raison à ceux qui contestaient l’obligation imposée en Suède et au Royaume-Uni aux opérateurs de télécommunications de conserver les données relatives aux messages vocaux et textuels, jugeant que « le droit de l’Union s’oppose à une réglementation nationale prévoyant une conservation géné­ralisée et indifférenciée des données ». Des observateurs ont remarqué des similarités entre la loi suédoise de 2008, formulée en des termes très ­vagues, et le Fisa Amendments Act, une loi américaine votée la même année et dont la NSA s’est prévalue pour son programme Prism. La Suède est aussi très habilement parvenue à ce que sa collaboration avec les États-Unis en matière de surveillance passe inaperçue, peut-être en ­n’officialisant pas certains aspects de cette collaboration. D’après un câble diplo­matique publié par WikiLeaks, quand une délégation américaine s’est rendue en Suède en ­novembre 2008 pour conclure un accord de partage de données de surveillance, des responsables du ministère suédois de la Justice ont décliné, au motif que « les nombreux canaux officieux de coopération policière et antiterroriste risquaient d’être scrutés plus attentivement par le Parlement et mis en péril ».

Mais la Suède n’est pas le seul pays scandinave à s’être embarqué dans la surveillance de masse dans les années précédant les révélations de Snowden. Plusieurs documents de la NSA mentionnent aussi les services de renseignement norvégiens (NIS). En novembre 2013, le quotidien norvégien Dagbladet révélait, avec l‘aide du journaliste américain Glenn Greenwald, que la Norvège fournissait à la NSA des dizaines de millions de communications tous les mois. Se fondant sur des documents de la NSA et des sources norvégiennes, le quotidien indiquait que le NIS ciblait en particulier la Russie, « espionnant des responsables politiques » ainsi que des cibles dans les secteurs de l’armée et de l’énergie. Dagbladet précisait aussi que, avec l’aide de la NSA, le NIS était en train de se doter d’un « supercalculateur dérivé de Windsor Blue », appelé Steelwinter, pour analyser des données de surveillance cryptées, et que le NIS coopérait à cette fin avec la division de cryptanalyse de la NSA.

 

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Les Norvégiens guère émus que leur pays collabore avec la NSA

Comme la Suède, la Norvège est considérée comme une sociale-­démocratie exemplaire, et réputée pour sa défense de la liberté d’expression et la transparence de ses institutions. Comme la Suède, elle occupe le haut du classement pour ce qui est de la confiance des citoyens dans leurs institutions. Et elle a beau être membre de l’Otan, elle s’est tenue à l’écart de la guerre contre le terrorisme. Or les Norvégiens ne se sont guère émus des révélations sur la collaboration secrète de leur État avec la NSA. L’article de Dagbladet suscita une polémique de courte durée dans la presse. Lorsque le patron du NIS ­assura que la Norvège collectait uniquement des données de communications étrangères, la controverse prit fin. Dans un autre article paru dans Dagbladet, Greenwald mettait en cause l’affirmation du chef de l’espionnage norvégien, car les documents de la NSA montrent que les données collectées concernent aussi vraisemblablement les communications entre Norvégiens. De l’avis de Karsten Friis, directeur de recher­che à l’Institut norvégien des ­affaires internationales, beaucoup de Norvégiens sont fiers que leur pays soit un partenaire important du renseignement américain.

 

En revanche, la surveillance du FRA met les Norvégiens mal à l’aise, car environ 80 % du trafic Internet de la Norvège, y compris les communications entre Norvégiens, transite par la Suède. C’est en partie pour cette raison que le Parlement a entamé l’examen d’un projet de loi sur « la protection de la frontière numérique », qui, s’il est adopté, donnera au renseignement norvégien le même accès que le FRA aux câbles sous-marins.

En octobre 2016, Bjørn Erik Thon, le directeur de l’Autorité norvégienne de protection des données, me faisait part de ses réserves sur ce texte, parce qu’il sera très difficile d’empêcher l’interception des données de communications intranorvégiennes même si un filtrage est prévu. Son agence a rendu un rapport critique sur le projet de loi. Mais Thon pense que le projet rencontrera peu de résistance chez les principaux partis et dans les médias et finira par être ­adopté. « Ce n’est pas vraiment un sujet ici », ­regrette-t-il.

Les pays scandinaves ont une longue tradition d’écoutes secrètes. Du fait de sa situation sur le flanc nord de la Russie, la péninsule scandinave a occupé une position cruciale pour le renseignement occidental pendant la Guerre froide, et tant la Norvège que la Suède ont mis au point à cette époque des programmes sophistiqués de renseignement d’origine électromagnétique. Selon les documents de la NSA, ses liens étroits avec l’espionnage norvégien remontent aux années 1950. La relation s’est poursuivie jusque sous l’ère Gorbatchev. Un quotidien norvégien qualifiait récemment le poste d’écoute de Vardø, dans l’extrême nord du pays, sur la frontière russe, d’« oreille géante tournée vers l’est ».

Mais c’est la relation de la NSA avec la Suède qui est sans doute la plus intéressante. Bien qu’officiellement neutre, la Suède a noué des liens étroits tant avec l’Otan qu’avec les services de sécurité américains à la fin des années 1940 et au début des années 1950 et s’est profondément impliquée dans les opérations de renseignement de la Guerre froide. Les Suédois brillaient par leurs compétences techniques. Selon le journaliste et historien norvégien Alf Jacobsen, dans les années 1970 et 1980, le FRA utilisait l’ambassade de Suède à Helsinki pour intercepter les communications militaires et diplomatiques soviétiques, grâce à de l’équipement fourni par la NSA. Et, en travaillant pour la CIA, les Suédois ont déchiffré le code diplomatique de nombreux pays : Brésil, Zaïre, Chine, Iran, Turquie, Japon et Tchécoslovaquie (4).

Ces dernières années, la proximité géographique de la Russie et l’essor d’Internet ont fourni à la Suède de nouvelles raisons de maintenir son avance technologique : un nombre réduit de câbles sous-marins en fibre optique relie la Russie au reste de la planète – seulement 6 sur les plus de 300 déployés dans le monde, d’après la société d’études TeleGeography –, et les principaux passent sous la mer Baltique. En juillet 2008, au moment du vote de la loi suédoise sur la surveillance, un télégramme diplomatique émanant de l’ambassade américaine à Stockholm et divulgué par la suite par WikiLeaks notait que, puisque « 80 % des communications russes à destination de l’étranger circulant par câble transitent par la Suède, la nouvelle loi légalise la surveillance par la Suède de la majorité des communications russes transfrontalières ».

 

En quoi les pays scandinaves se distinguent-ils de la Chine ?

Avec la montée de la menace militaire russe contre des pays membres ou partenaires de l’Otan depuis la guerre en Ukraine, cette activité d’espionnage est devenue encore plus importante. Comme du temps de la Guerre froide, la presse suédoise fait régulièrement état de manœuvres militaires russes dans la région et de nombreuses voix appellent à resserrer l’alliance militaire avec l’Otan et les États-Unis. En 2015, la Suède a rejoint le Centre d’excellence de cyberdéfense coopérative de l’Otan, un organisme de recherche et de formation situé à Tallinn, en Estonie ; et, en juin 2016, la Suède a signé une nouvelle ­« déclaration d’intention » avec le Pentagone, visant à renforcer leur alliance défensive.

Toutefois, avec le récent achèvement du câble sous-marin finlandais C-Lion 1 [jeu de mots avec sea lion, « otarie »], qui relie directement la Finlande à l’Allemagne, beaucoup de communications russes pourraient contourner la Suède. À l’automne 2016, le gouvernement finlandais s’est attelé à une loi sur la surveillance visant notamment à avoir accès aux données transitant par ce nouveau réseau. Certains experts occidentaux des questions de sécurité considèrent désormais la mer Baltique comme l’un des principaux théâtres de la nouvelle course aux armements de la cyberguerre. Comme l’écrivait The New York Times en octobre 2015, « des sous-marins russes et des navires espions évoluent de manière agressive à proximité des câbles sous-marins vitaux qui transmettent presque toutes les communications Internet mondiales, ce qui fait craindre à certains responsables de l’armée et du renseignement américains que les Russes projettent d’attaquer ces cibles en cas de tension ou de conflit ».

Parmi les nombreuses questions que pose l’implication des pays scandinaves dans la surveillance de masse, il y en a une qui est restée en marge du débat Snowden : les démocraties avancées diffèrent-elles en quoi que ce soit des régimes autoritaires pour ce qui est de la surveillance de la vie privée des ­citoyens ? Au cours d’une passionnante étude publiée dans l’ouvrage collectif Conflict in Cyber Space, les universitaires suédois Johan Eriksson et Johan Lagerkvist comparent les dispositifs cybersécuritaires de la Suède et de la Chine. En apparence, disent-ils, les deux pays ne sauraient être plus différents : l’État chinois réglemente l’accès de la population à Internet par un vaste système de censure reposant sur un pare-feu informatique ; la Suède, elle, s’est fait le chantre de la liberté sur Internet dans le monde, avec l’idée qu’un accès sans entraves à Internet peut ­aider à mobiliser les citoyens dans les pays en développement et à alerter sur les ­atteintes aux droits de l’homme. Et pourtant, cela mis à part, il y a bien peu de différences entre les deux pays : « Bien que la Suède soit une démocratie libérale et la Chine un État autoritaire à parti unique, les deux États ont développé des systèmes avancés de cybersurveillance et ont récemment admis pour la première fois disposer de capacités offensives de cyberguerre. »

Johan Eriksson et Johan Lagerkvist trouvent « assez incompréhensible » que la collecte massive de données et le contrôle des communications ne soient pas devenus des sujets majeurs dans les campagnes électorales des pays occi­dentaux, en dépit, écrivent-ils, « des problèmes juridiques et moraux liés aux droits à l’intégrité et à la vie privée des ­citoyens et du caractère non transparent de la surveillance d’État ». Ces programmes ont d’ailleurs souvent placé des dirigeants occidentaux dans une position contradictoire. L’un des avocats les plus véhéments de la liberté sur Internet, par exemple, est l’ancien ministre des Affaires étrangères suédois Carl Bildt. Mais Bildt est aussi l’un des principaux défenseurs de la loi suédoise sur la surveillance de 2008, que son gouvernement a fait voter. Quand il fut interrogé en 2013, lors d’un colloque, sur la façon dont il conciliait ces deux points de vue, il répondit que la Suède faisait de l’espionnage pour le bien commun : « Il y a une différence entre les États animés de bonnes intentions et les États animés d’intentions un peu moins bonnes. »

 

En réalité, ces mêmes qualités qui ont fait de la Suède et de la Norvège des modèles de démocratie avancée pourraient avoir rendu leurs populations plus indulgentes envers l’espionnage d’État. En Norvège, la commission gouvernementale qui a élaboré le projet de loi de surveillance de masse a fait valoir que de telles mesures « peuvent se justifier comme nécessaires dans une société démo­cratique ». Et, comme le soulignent des universitaires suédois et norvégiens, les citoyens scandinaves sont enclins à penser que, si l’État dit avoir besoin de certaines prérogatives, c’est qu’il a de bonnes raisons.

Ce qui préoccupe les Norvégiens, me dit Eirik Løkke, chercheur au think tank de gauche Civita et auteur d’un livre sur la vie privée à l’ère numérique, c’est plus de savoir que Google et Facebook amassent des données les concernant que le fait que leur pays espionne pour le compte de la NSA. C’est exactement le contraire aux États-Unis, où les consommateurs livrent volontiers beaucoup de détails privés sur les plateformes Internet mais considèrent avec une forte suspicion la surveillance de l’État.

Toutefois, après les révélations explosives sur le piratage russe de courriels lors de la campagne présidentielle américaine, il n’est pas exclu que les États-Unis lèvent les restrictions imposées à la NSA. Même avant que les conclusions de la CIA soient rendues publiques, tout indiquait que l’administration Trump souhaitait étendre considérablement les pouvoirs de surveillance de l’agence. Fin novembre 2016, relevant que deux des responsables nommés par Trump, Jeff Sessions comme ministre de la Justice et Mike Pompeo à la tête de la CIA, sont « des grands partisans de la surveillance », l’agence Bloomberg News écrivait : « Trump et le Congrès pourraient revenir sur les restrictions imposées après les révélations d’Edward Snowden en 2013 et rétablir la collecte massive de données téléphoniques, des contenus des courriers électroniques et d’autres activités sur Internet, lever les restrictions en matière de piratage d’ordi­nateurs et autoriser le FBI à prolonger la durée des enquêtes préliminaires. »

Ces mesures porteraient encore un peu plus atteinte à notre vie privée sans pour autant accroître la sécurité nationale. Comme le constate Chris Soghoian, expert des questions de vie privée et de cybersécurité pour l’organisation de ­défense des droits American Civil Liber­ties Union (Aclu), la NSA et ses alliés ont investi des milliards de dollars dans des cybertechnologies « offensives » mais n’ont pas pris les précautions élémentaires pour se prémunir contre des cyber­attaques, comme le montre le piratage plutôt grossier dont a été victime le Parti démocrate. Que la colère populaire et le sentiment anti-establishment aient porté au pouvoir un gouvernement qui semble vouloir étendre les pouvoirs de surveillance de l’État comme jamais ­depuis les attentats du 11-Septembre n’est pas le moindre des paradoxes de la récente élection présidentielle américaine. S’il le fait effectivement, il se trouvera en phase avec certaines des démocraties les plus ouvertes et avancées d’Europe.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 19 janvier 2017. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

L’insignifiance de la Terreur

On peut toujours s’interroger sur l’intérêt qu’il y a à lire plus de 600 pages consacrées à l’un des pires bourreaux de l’histoire, Nikolaï Iejov, le chef de la police politique soviétique du temps de la Grande Terreur (1937-1938). D’autant plus que l’homme choisi pour tourner la manivelle de ce que les Russes appellent pour décrire cette période la miessoroubka (le hachoir à viande) était plutôt quelconque : petit (il faisait 1,54 m), falot et passablement inculte. C’est pourtant lui que Staline chargea de « nettoyer » le Parti des « traîtres » et des « déviants ». Il s’exécuta, avec une méticulosité et une efficacité redoutables : l’homme était obéissant et illustrait à lui tout seul la réalité d’un système à ce point bureaucratique et violent qu’il portait les germes de sa propre destruction. Sans surprise, Iejov et ses sbires finirent comme leurs victimes, torturés et exécutés. Parce que tout comme la Révolution, la Grande Terreur se débarrasse de ses exécutants. L’historien Alexeï Pavlioukov réussit l’exploit non pas de brosser le portrait, maintes fois fait, du « nain sanguinaire », mais de montrer comment un personnage aussi insignifiant peut se transformer en « monstre », souligne le site en langue russe de la BBC.

De l’autre côté du miroir

Après dix ans de chroniques pour la presse, l’écrivain argentin Pedro Mairal (Une nuit avec Sabrina Love, L’Intempérie) revient à la fiction. Grand succès dans le monde hispanique, La uruguaya est en cours de traduction dans plusieurs pays, dont la France.

Le narrateur, Lucas Pereyra, est, comme l’auteur, un écrivain quadragénaire de Buenos Aires. Il a du mal à joindre les deux bouts et son couple bat de l’aile. Il se rend à Montevideo, la capitale – toute proche – de l’Uruguay, pour toucher l’à-­valoir d’un éditeur étranger et rapatrier discrètement les dollars en Argentine, où sévit alors le contrôle des changes. Lucas espère aussi revoir une jeune Uruguayenne. Il attend de cette escapade le salut financier et sentimental.

« J’ai toujours eu envie d’écrire une histoire qui se passe à Montevideo », confie Mairal dans le quotidien argentin La Nación. L’Uruguay et sa capi­tale jouent en effet un rôle particulier dans l’imaginaire des Porteños, les habitants de Buenos Aires. Comme si c’était « un miroir au travers duquel on peut passer, un espace onirique où tout nous est familier et étrange à la fois », explique l’auteur au quotidien uruguayen La Diaria. Son narrateur l’apprendra à ses dépens.

Les Pionnières des étoiles

À la fin du XIXe siècle, grâce aux progrès de la photographie, les astronomes entreprennent de cartographier précisément le ciel. Lire, recouper, archiver les informations contenues par ces milliers de clichés était un travail de titan. À Harvard, il fut confié à des femmes, dont l’auteure de vulgarisation scientifique Dava Sobel ­retrace le parcours dans « L’univers de verre ».

Edward Pickering, directeur de l’observatoire de la prestigieuse université américaine, inaugure cette tradition des « calculatrices humaines » en 1881. Sa première recrue est sa bonne, Williamina Fleming. Il a repéré chez cette ancienne institutrice de grandes capacités. Compétente et travailleuse, Fleming consacre le reste de sa vie à répertorier plus de 10 000 étoiles grâce à un système de sa création. En 1899, elle sera la première femme à obtenir un titre officiel de Harvard, celui de conservatrice des photographies astronomiques.

Pickering l’a mise à la tête d’une équipe entièrement féminine, ce qui permet d’attirer de riches ­donatrices. « Si Harvard a attri­bué son premier doctorat en astronomie à une femme, c’est pour la simple raison que d’autres femmes ont doté financièrement des programmes de recherches sur le sujet pour les étudiantes », écrit Lorraine Daston dans The Guardian. Certaines « calculatrices de Harvard », comme Williamina Fleming, Antonia Maury, Henrietta Swan Leavitt, Annie Jump Cannon et Cecilia Payne, ont marqué l’histoire de l’astronomie. « Elles ­aimaient leur travail, souligne Janna ­Levin dans The New York Times. L’astronomie était le domaine qu’elles s’étaient choisi, et leur dévouement, comme le montre ce livre, est irréprochable. » Mais leurs tâches étaient souvent fastidieuses, et elles étaient moins payées que les hommes ou même qu’une secrétaire.

Les enfants de « la Bestia »

«Pourquoi es-tu venu aux États-Unis ? » C’est la première question du formulaire d’admission que l’on fait remplir aux enfants sans papiers qui traversent seuls la frontière. Ce questionnaire est produit devant le Tribunal fédéral de l’immigration, à New York, où je travaille depuis quelque temps comme interprète. Ma mission est de traduire de l’espagnol vers l’anglais les témoignages d’enfants menacés d’expulsion. Je pose les questions du formulaire une à une et l’enfant y répond. Je transcris ses réponses en anglais, je prends quelques notes que je donne et j’explique ensuite aux avocats. Ces derniers évaluent alors, en fonction des réponses au questionnaire, la possibilité qu’ils ont d’éviter au mineur une mesure d’expulsion et de lui obtenir un statut de résident en bonne et due forme. Si les avocats estiment qu’ils ont des chances de succès devant le tribunal, l’étape suivante consiste à trouver un représentant légal au mineur.

Mais une procédure simple en théorie ne l’est pas forcément dans la pratique. Les mots que j’entends au tribunal sortent de la bouche d’enfants – des bouches édentées aux lèvres abîmées –, et ils forment des récits confus et complexes. Les enfants que j’interviewe prononcent des mots réticents, des mots pleins de méfiance, qui disent les peurs enfouies et l’humiliation constante. Il faut traduire ces mots-là dans une autre langue, les transposer en phrases succinctes, les transformer en un récit cohérent et réécrire le tout dans un langage juridique clair. Le problème, c’est que les histoires des enfants sont toujours désordonnées, comme bégayées. Ce sont des histoires de vies à ce point dévastées et brisées qu’il est parfois impossible de leur imposer un ordre narratif.

« Pourquoi es-tu venu aux États-Unis ? » Les réponses des enfants ­varient, même s’il est presque toujours question de retrouver un père, une mère ou un proche qui a émigré aux États-Unis avant eux. D’autres fois, les réponses ont moins trait à la situation dans laquelle ils sont qu’à celle qu’ils tentent de fuir : violence extrême, harcèlement par des bandes et des gangs de rue, maltraitance psychologique et physique, travail forcé. Ce n’est pas tant le rêve américain qui les motive que le désir plus modeste mais urgent de sortir du cauchemar dans lequel ils vivent depuis leur naissance.

 

Nous sommes pris dans une circulation dense sur le pont George-Washington en direction du New Jersey. Je me retourne pour jeter un coup d’œil à notre fille, qui dort ­allongée sur le siège arrière de la voiture. Elle respire et ronfle la bouche ouverte dans le soleil. Je me retourne de temps en temps pour la regarder, puis je me remets à étudier la carte routière. Au volant, mon mari ajuste ses lunettes et essuie sa sueur du dos de la main.

Nous sommes en juillet 2014. Notre périple, même si nous ne le savons pas encore, va nous mener de Manhattan jusqu’à Cochise, dans le sud-est de l’Arizona, tout près de la frontière mexicaine. Nous ­attendons depuis quelques mois de savoir si on nous accordera ou non la résidence permanente, la fameuse green card, dont nous avons fait la demande, et, dans l’attente de cette réponse, nous ne pouvons pas quitter le territoire des États-Unis.

En vertu de la terminologie légèrement insultante de la loi sur l’immigration américaine, depuis trois ans que nous vivons à New York, nous avons été des non-resident aliens (mot à mot, des « aliens non résidents », et, plus exactement, des « étrangers sans résidence permanente »). Aliens est le nom donné à toutes les personnes qui ne sont pas de nationalité américaine, qu’elles aient ou non le statut de résident dans le pays. Il y a par exemple des illegal aliens, des non-resident aliens et des resident aliens. En ce moment, nous sommes des pending aliens, puisque les autorités n’ont pas encore statué sur notre cas. Il nous est arrivé de plaisanter de façon un peu frivole sur les traductions possibles de notre entre-deux migratoire. Nous sommes des « extraterrestres en quête de résidence », des « écrivains en quête de séjour permanent », des « aliens permanents », des « Mexicains en attente ». Nous savions ce qui nous attendait quand nous avons décidé de solliciter la green card : les avocats, le coût, les longs mois d’incertitude et d’attente, et surtout l’impossibilité de sortir du pays tant que nous n’avions pas eu de réponse à nos demandes de titre de séjour.

Les jours qui ont suivi l’envoi de nos demandes ont été un peu bizarres, comme si, en déposant l’enveloppe dans la boîte à lettres, nous réalisions d’un coup que nous étions venus vivre dans un nouveau pays, même si en fait nous y habitions déjà depuis plusieurs années. Nous nous sommes sans doute posé, chacun à notre manière, la première question du formulaire : « Pourquoi es-tu venu aux États-Unis ? » Nous ne savions pas comment y répondre au juste, mais nous nous sommes dit que, puisque nous allions nous établir aux États-Unis, il fallait au moins que nous connaissions un peu le territoire. Et c’est ainsi que, l’été venu, nous avons acheté des cartes routières, loué une voiture et quitté New York.

 

Le formulaire de demande de la green card ne ressemble en rien à celui que doivent remplir les enfants sans ­papiers. Quand on sollicite une green card, on doit répondre à des questions telles que : « Avez-vous l’intention de pratiquer la polygamie ? » ou : « Êtes-vous membre du Parti communiste ? », voire : « Avez-vous sciemment commis un délit de turpitude morale (1) ? » Même s’il ne faut rien prendre à la légère quand on demande l’autorisation de vivre dans un pays qui n’est pas le nôtre, car on est toujours dans une position vulnérable, et encore plus aux États-Unis, on ne peut éviter de trouver touchantes les préoccupations du formulaire de la green card et sa vision des grandes menaces du futur : libertinage, communisme, turpitude morale. Le formulaire a l’innocence du rétro, l’obsolescence des idéologies révolues, et rappelle le grain des films sur la Guerre froide que nous visionnions sur des cassettes Betamax. Le questionnaire pour les enfants sans papiers, lui, est froid et pragmatique. Il est plutôt rédigé en haute définition, et, à sa lecture, on ne peut s’empêcher de penser que le monde est devenu sacrément plus dur à vivre.

 

Avant de passer aux questions, l’inter­prète qui interroge les enfants sans papiers doit remplir une fiche de renseignements : nom, date et pays de naissance, nom du représentant légal aux États-Unis, nom de la personne qui héberge le mineur si ce n’est pas son représentant légal.

Quelques lignes plus bas, deux questions flottent sur la page comme un silence gênant, suivies par des ­espaces vides :

Où se trouve la mère de l’enfant ? – – – –

Le père ?                                           – – – –

 

À mesure que nous roulons, la chaleur de l’été devient plus sèche, la lumière plus fine et blanche, les routes moins fréquentées. Depuis quelques jours, au cours de nos longs trajets vers l’ouest, nous suivons un sujet d’actualité à la radio. C’est une histoire triste qui nous atteint au plus profond de nous-mêmes mais qui reste à la fois lointaine, car inimaginable : des dizaines de milliers d’enfants qui ont émigré seuls depuis le Mexique et l’Amérique centrale ont été interpellés à la frontière. On ne sait pas s’ils vont être expulsés. On ne sait pas ce qu’on va faire d’eux. Ils ont fait le voyage sans leur père, sans leur mère, sans bagages ni passeport. Pourquoi sont-ils venus aux États-Unis ?

 

L’interprète pose ensuite la deuxième question du formulaire : « Quand es-tu entré aux États-Unis ? » La plupart des enfants sont incapables de donner la date exacte. Certains sourient, d’autres se renfrognent. Ils répondent : « L’année dernière », ou : « Il y a quelques jours », ou simplement : « Je ne sais pas. » Tous ont fui leur village ou leur ville, ont parcouru à pied des kilomètres et des kilomètres, ont nagé, couru, dormi ­cachés, sont montés à bord de trains de marchandises et de camions. La plupart d’entre eux se sont présentés d’eux-mêmes à la Border Patrol [police des frontières] quand ils ont traversé la frontière. Tous sont arrivés en quête de quelque chose ou de quelqu’un. En quête de quoi ? En quête de qui ? Le formulaire ne pose pas ces questions. En revanche il demande des détails précis : « Quand es-tu entré aux États-Unis ? »

 

Alors que nous approchons du Sud-Ouest, nous nous mettons à collectionner les journaux locaux. Ils s’entassent dans la voiture, sur le plancher, sur le siège arrière et sur la planche de bord côté passager. Nous cherchons des stations de radio qui parlent du sujet. Certaines nuits, dans les motels, nous faisons de brèves recherches sur Internet. Il y a des questions, des spéculations, des opinions, des théories : tous les médias en parlent. Qui sont ces enfants ? Où sont leurs parents ? Que va-t-on faire d’eux ? Rien n’est clair dans cette histoire à laquelle les médias vont vite donner le nom de « crise migratoire américaine 2014 ». Certains s’insurgent contre l’emploi de ce terme et préfèrent parler de « crise des réfugiés ».

Bien entendu, les positions varient ­selon les médias : il y en a qui dénoncent d’emblée les mauvais traitements infligés aux enfants migrants par la Border Patrol ; d’autres élaborent des explications complexes et même lucides sur les origines et les causes de cet afflux subit de mineurs non accompagnés. Certains médias soutiennent les manifestations de protestation contre leur arrivée.

Le terme de « clandestins » prévaut sur celui de « sans-papiers ». Sur un site Internet, la photo inquiétante d’un groupe de personnes brandissant des drapeaux et des fusils est accompagnée de cette légende : « Les manifestants, dont certains exercent leur droit à porter une arme en public, se rassemblent devant le Wolverine Center de Vassar, Michigan, où pourraient être hébergés des jeunes clandestins, pour exprimer leur consternation. » Une autre photo de l’agence Reuters montre un couple de personnes âgées assis sur des fauteuils de camping et tenant une pancarte où est écrit : « Illegal is a crime » (« L’immigration clandestine est un crime »). La légende explique : « Thelma et Don Christie, de Tucson, protestent contre l’arrivée de migrants sans papiers dans la localité d’Oracle, Arizona. » Je me demande ce qui a bien pu leur passer par la tête quand ils ont mis leurs fauteuils de camping dans le coffre de leur voiture ce matin-là, à Tucson. Je me demande de quoi ils ont parlé pendant les 80 kilomètres de trajet jusqu’à Oracle, et s’ils ont choisi un coin d’ombre pour s’asseoir et sortir leur pancarte. Avaient-ils noté « Manifestation contre les clandestins » dans leur agenda, à côté de « Messe » et avant « Bingo » ?

 

Certains journaux annoncent l’arrivée des enfants sans papiers comme ils annonceraient un fléau biblique. Attention ! Voilà les sauterelles ! Ces garçons et ces filles menaçants à la peau brune, aux yeux bridés et aux cheveux de jais couvriront la surface de la Terre. Ils tomberont du ciel sur nos voitures, sur nos maisons, sur nos jardins fraîchement tondus. Ils tomberont sur nos têtes. Ils envahiront nos écoles, nos églises, nos dimanches. Ils apporteront leur chaos, leurs maladies contagieuses, leur crasse sous les ongles, leur noirceur. Ils masqueront les paysages et les horizons, accableront l’avenir de mauvais présages et rempliront notre langue de barbarismes. Et, si nous les laissons rester chez nous, ils finiront par se ­reproduire.

Nous lisons des journaux, consultons des sites Internet, écoutons la radio et essayons de répondre aux questions de notre fille. La réaction des gens ­serait-elle différente si ces enfants avaient la peau plus claire, s’ils étaient de nationalités plus « cotées », si leur ascendance était plus « pure » ? Les considérerait-on davantage comme des personnes ? Comme des enfants ?

 

Dans un restaurant de bord de route à Roswell, Nouveau-Mexique, nous entendons dire que des centaines d’enfants, voyageant seuls ou avec leur mère, vont être expulsés vers le Honduras dans des avions affrétés par un millionnaire. Des avions bourrés d’aliens. La rumeur est en partie confirmée par un journal local : deux avions vont ­décoller d’un aéroport proche du ­célèbre musée des ovnis de Roswell, que notre fille veut ­visiter à tout prix. Le terme alien, qui nous faisait rire quand nous nous l’appliquions à nous-mêmes, prend tout à coup une autre coloration. Des mots qu’on a pu employer à la légère et de façon un peu irresponsable ­deviennent soudain toxiques : aliens. Le lendemain, en quittant Roswell, nous cherchons à savoir ce qui est arrivé à ces premiers expulsés de l’été. Nous trouvons juste quelques lignes dans une dépêche de Reuters sur l’arrivée des enfants à San Pedro Sula, des lignes qui semblent tout droit sorties d’un récit de l’absurde de Mikhaïl Boulgakov : « L’air content, les enfants expulsés ont quitté l’aéroport sous un ciel nuageux et une chaleur ­accablante. Ils sont montés un par un dans un bus, en jouant avec des ballons qu’on leur avait offerts. » Nous nous arrêtons un instant sur l’adjectif « content » et sur la description du temps qu’il faisait à San Pedro Sula. Mais il y a une image dont nous ne parvenons pas à nous défaire : c’est celle des enfants tenant ces ballons répugnants.

 

Pour distraire notre fille, nous lui racontons des histoires du Far West, du temps où des pans entiers de cette région des États-Unis appartenaient encore au Mexique. Je lui parle du ­bataillon de saint Patrick, un régiment d’Irlandais catholiques qui avaient émigré aux États-Unis pour servir de chair à canon dans l’armée américaine mais qui changèrent de camp pour combattre aux côtés des Mexicains lors l’intervention américaine de 1846 2. Son père lui parle de Geronimo, de Cochise, de Mangas Coloradas et des autres Apaches chiricahuas qui furent les derniers Amérindiens à se rendre aux visages pâles. La reddition des derniers chefs chiricahuas, en 1886, après des ­années passées à ­batailler aussi bien contre les tuniques bleues que contre l’armée mexicaine, ­parachève le long processus d’application de l’Indian Removal Act [loi de déplacement des Indiens], voté par le Congrès des États-Unis en 1830, et qui consistait à exiler les Amérindiens dans des réserves. Il est curieux – ou sinistre plutôt – que l’on emploie encore aujourd’hui le terme removal pour parler de l’expulsion des migrants « clandestins » – des barbares basanés qui mettent en péril la paix blanche de la grande ­civilisation du Nord et les ­valeurs ­supérieures du Land of the Free [pays de la liberté].

Lorsque nous sommes à court d’histoires, nous nous taisons et fixons la route toujours rectiligne. Quand nous traversons des villages et que nous parvenons à capter la radio, nous cherchons à avoir des nouvelles de la crise. Tout résiste à une explication rationnelle, mais, peu à peu, nous recueillons des fragments du drame qui se joue de l’autre côté de la membrane poreuse qu’est devenue notre voiture de location.

Par moments, quand notre fille s’endort, je me retourne pour la regarder ou j’écoute sa respiration. Je me demande si elle survivrait entre les griffes des coyotes. Que se passerait-il si on la déposait sur la frontière si impitoyable de ce pays ? Si elle devait traverser ce désert toute seule ou entre les mains d’agents des services de l’immigration ? Je ne sais pas si elle saurait survivre.

 

Les questions 5 et 6 du formulaire sont : « Quels pays as-tu traversés ? » et « Comment es-tu arrivé jusqu’ici ? » À la première, la plupart répondent « le Mexique », mais d’autres mentionnent aussi le Guatemala, le Salvador, le Honduras, en fonction de l’endroit où ils ont commencé leur périple. À la seconde, la plupart répondent avec une fierté mêlée d’horreur : « La Bestia » [la Bête].

Plus de 500 000 migrants mexicains et centraméricains empruntent chaque année des trains de marchandises que l’on surnomme collectivement La Bestia. Bien entendu, ces trains ne prennent pas de voyageurs, si bien que les personnes prennent place sur des wagons de fret à toit plat ou sur l’attelage entre les wagons.

À bord de La Bestia, les accidents, ­mineurs, graves ou mortels, sont monnaie courante, qu’ils soient dus aux ­déraillements fréquents, à des chutes nocturnes ou à un moment d’inattention. Et quand ce n’est pas le train lui-même qui est le danger, la menace provient des passeurs, des voyous, des policiers ou des militaires, qui harcèlent, escroquent ou agressent souvent les passagers. « On y entre vivant, on en sort momie », dit-on à propos de La ­Bestia. Certains le comparent à un ­démon, d’autres à une sorte de pompe qui, à la moindre inadvertance, vous aspire dans les entrailles métalliques du train. Mais les gens décident malgré tout de courir le risque. Ils n’ont pas tellement le choix, à vrai dire.

L’itinéraire a changé ces dernières années, et le trajet débute désormais soit à Arriaga, dans l’État du Chiapas, soit à Tenosique, dans l’État de Tabasco. Le train chemine lentement jusqu’à la frontière mexicano-américaine, soit par l’est, en longeant le golfe du Mexique jusqu’à Reynosa, située à la frontière sud-ouest du Texas, soit par le centre-ouest, jusqu’à ­Ciudad Juárez ou Nogales, situées respectivement à la frontière du Texas et de l’Arizona.

 

Tandis que nous nous dirigeons du sud-ouest du Nouveau-Mexique vers le sud-est de l’Arizona, nous ne pouvons plus feindre d’ignorer l’ironie dérangeante de notre voyage : nous ­effectuons en sens inverse le trajet des enfants dont nous suivons le sort de si près.

À mesure que nous approchons de la frontière mexicaine et que nous délaissons les grands axes au profit de routes secondaires, nous n’apercevons pas un seul migrant, enfant ou adulte. Nous trouvons, en revanche, des indices de leur présence fantasmagorique, présente ou future. Sur un chemin de terre qui mène d’une localité nommée Shakespeare, dans le Nouveau-Mexique, à un hameau baptisé Ánimas, et de là à Apache, dans l’Arizona, nous apercevons les traces discrètes des piquets que plantent des groupes de bénévoles pour signaler aux migrants la présence de bidons d’eau potable. Mais, en arrivant à Ánimas, nous commençons aussi à voir les troupeaux de camionnettes de la Border Patrol, comme de funestes étalons blancs filant vers l’horizon. De temps à autre, nous nous faisons doubler par des pick-up, et nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’au volant se trouvent des hommes à la carrure ­imposante, des hommes à la longue barbe ou au crâne rasé et tatoués de toutes parts, des hommes armés de pistolets et de fusils, comme la Constitution les y autorise.

À Douglas, localité dantesque à la frontière de l’Arizona et de l’État mexicain de Sonora, nous nous perdons dans des rues tracées en cercles concentriques qui portent des noms évoquant ­l’Ancien Testament ou une secte pseudo-­satanique : limbes des ­Patriarches, sentier du Sang. Dans les stations-service et les aires de repos, nous préférons ne dire à personne que nous sommes mexicains, au cas où. Mais la police des frontières nous ­arrête plus d’une fois, lors de contrôles inopinés, et nous devons montrer nos passeports, arborer un large sourire et expliquer que nous sommes en ­vacances. Nous devons leur confirmer que, oui, nous sommes des écrivains, c’est tout – même si nous sommes aussi des Mexicains –, et que nous sommes juste là en vacances.

Ils cherchent toujours à savoir ce que nous faisons et ce que nous écrivons. Nous mentons un peu : nous sommes en train d’écrire un western. Nous sommes en train d’écrire un western et nous sommes dans l’Ari­zona pour ses grands ciels, son silence et ses étendues désertes – cette seconde partie de ­l’explication est un peu plus véridique que la première. En nous rendant nos passeports, un agent nous dit avec ­sarcasme : « Alors comme ça, vous venez de New York pour trouver l’inspiration ? » Et comme il n’est pas question de contredire quelqu’un qui est muni d’un ­insigne, d’un pistolet et d’un ­répertoire de railleries méprisantes, nous nous bornons à répondre : « Yes, sir. »

Car comment expliquer que ce n’est jamais l’inspiration qui pousse à raconter une histoire, mais plutôt un mélange de rage et de clarté ? Comment dire : non, nous ne trouvons aucune inspiration ici ; nous trouvons un pays magnifique et brisé et, puisque nous y vivons, nous sommes nous-mêmes un peu brisés et honteux, et nous cherchons peut-être à expliquer ou à justifier notre présence ici.

Nous remontons les vitres et poursuivons notre route. Pour nous faire oublier le mauvais quart d’heure avec la police des frontières, je lance une playlist en mode aléatoire. Une chanson revient souvent : c’est Straight to Hell, des Clash. Cette chanson est devenue en quelque sorte le leitmotiv de notre voyage. La fin de la dernière strophe me tord ­l’estomac :

« No-man’s-land
There ain’t no asylum here
King Solomon he never lived
round here. » (3)

 

— Ce texte, paru dans le mensuel mexicain Gatopardo en novembre 2016, est un extrait de son dernier livre, Los niños perdidos. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

La Pologne faite femme

Elżbieta Cherezińska serait-elle l’héritière de Henryk Sienkiewicz, Prix Nobel de littérature 1905 et auteur de Quo Vadis ? Comme lui, elle écrit des romans historiques au succès retentissant. Mais, ­surtout, tous deux semblent s’être attribué la même mission : rendre leur fierté à leurs compatriotes.

Certes, Henryk Sienkiewicz était plutôt porté sur le XVIIe siècle. Avec ­Harda, Elżbieta Cherezińska a jeté son ­dévolu sur les Xe et XIe siècles, époque de la naissance de la Pologne en tant qu’État ­indé­pendant.

Mais, là où le héros idéal de Sienkiewcz était un soldat pieux, Cherezińska choisit une femme pour personnage principal. Dans Harda, la Pologne est incarnée par Świętosława, reine scandinave et princesse de la dynastie Piast, qui régna durant quatre siècles. Une femme exceptionnelle. « Son corps est le sceau des alliances internationales et son intelligence une garantie de leur durabilité et de leur utilité », s’enflamme le quotidien Gazeta Wyborcza, conquis par cet « idéal du féminisme moderne » et un roman capable de proposer une nouvelle « vision géopolitique ». Non sans exprimer certaines ­réserves à l’égard de la violence nationaliste décrite dans le livre. Pas de quoi arrêter le quotidien Polityka, qui lui, s’est ému d’autre chose : « Il y a beaucoup de descriptions et de gros plans érotiques, nous vous suggérons de les sauter. »

Les robots, nos alter ego

Les robots sont chers à la littérature tchèque, depuis l’invention de ce mot par Josef Čapek, frère du grand écrivain Karel Čapek. Celui-ci l’utilisa pour la première fois en 1920 dans sa pièce R.U.R. (Rossum‘s Universal Robots).

« L’actualisation » du sujet, presque un siècle plus tard, par Emil Hakl, l’un des auteurs tchèques les plus importants du moment, était donc attendue. D’après la presse tchèque, le ­résultat est enthousiasmant. Mais pour de tout autres raisons.

Alors certes, juge le quotidien Dnes, « il est passionnant de voir à quoi ressemblera la cohabitation avec les robots. Mais, surtout, Hakl a réussi à écrire une histoire dans laquelle les robots sont des êtres humains plutôt que les représentants d’une nouvelle espèce ».

Dans « Version artificielle », le ­minable Ef rencontre Uma, la nouvelle femme de sa vie, tout droit sortie d’une usine d’assemblage. « Une histoire d’amour qui ne se distingue d’une autre que par le fait que la femme mélange les mots et ne peut pas manger », écrit Dnes.

À tel point que le robot semble être un prétexte pour explorer tous les thèmes favoris de Hakl. Grâce à Uma, il peut donner libre cours à ses considérations sur le monde : « Comme elle est nouvelle sur Terre, elle essaie de tout comprendre en posant des questions. Et, à travers Ef, Hakl disserte sur la foi, le terrorisme, les réseaux sociaux… ». Enfin, quand les créateurs d’Uma tentent de la récupérer, le roman bascule dans le tragique. Là aussi, Hakl reste dans la tradition car, comme le rappelle Dnes, « la littérature tchèque n’a pas pour habitude d’épargner ses héros ».

Peut-on hiérarchiser les risques ?

La prévision est difficile, surtout lorsqu’elle concerne l’avenir, avertissait Pierre Dac, fondateur de L’Os à moelle et inventeur du Schmilblick. La réciproque est vraie. Les catastrophes sont prévisibles, surtout rétrospectivement. Pierre Dac le savait. Il avait éprouvé dans sa chair les deux guerres mondiales. La première, qui fit plus de 18 millions de morts et l’épargna de justesse, était jugée peu plausible encore un an avant son déclen­chement.  La seconde était jugée impensable dix ans avant qu’elle se produise. Que nous réserve l’avenir ? Est-il envisageable d’apprécier sérieu­sement la probabilité que survienne une catastrophe ­majeure ?

Tout dépend d’abord de ce que l’on entend par là. Dans un livre collectif publié voilà dix ans, son principal auteur, Nick ­Bostrom, met la barre très haut : il faut 10  millions de morts pour pouvoir parler de « catastrophe globale ». Dans la liste « très partielle » d’exemples qu’il propose, il inclut des événements aujourd’hui sortis de notre radar, comme la rébellion An Shi au VIIIe siècle.

C’est une façon de mettre en garde contre l’effet des biais cogni­tifs. Ainsi Pierre Dac ignorait-il sans doute, lui aussi, ce que la plupart d’entre nous ignorent : aussi imprévue qu’imprévisible, l’épidémie de grippe espagnole de 1918-1919 a fait plus de morts que la Première Guerre mondiale. La gravité d’une catas­trophe passée ou à venir est fonction de l’espace qu’elle occupe dans notre esprit et de la façon dont nous la représentons.  Le cataclysme qui s’est produit voilà 65 millions d’années, provoquant l’extinction des dinosaures, a laissé la place libre aux mammifères : c’est peut-être l’événement qui nous a permis d’exister. À l’inverse, personne ou presque n’a entendu parler de l’éruption du Toba, en Indo­nésie, il y a 75 000 ans. L’impact a été tel que la population d’Homo ­sapiens n’a peut-être plus compté que 500 femmes reproductrices.  De telles catastrophes naturelles peuvent se reproduire ; nous ignorons quand.

Plus près de nous, voilà 700 ans exactement, dans certaines ­régions d’Europe, un dixième de la population est morte de faim. Cet événement a été oblitéré par la peste noire, qui trente ans plus tard emporta le tiers de la population du Vieux Continent.  La famine de 1315-1317 avait préparé le terrain. Dans le livre qu’il lui a consacré, William Chester Jordan désigne le coupable : le changement climatique. Pas un réchauffement, à l’époque, mais un sévère refroidissement succédant à une longue période chaude.  Marquant l’entrée dans près de six siècles de « petit âge glaciaire », il avait entraîné trois années de pluies incessantes et détruit les récoltes.

Dans leur livre, Nick Bostrom et ses coauteurs mettent en avant trois principales catégories de risques : venus de la nature, ­issus de conséquences non voulues et provenant d’actes hostiles. « Les faits de Dieu, les faits de l’homme et les faits du diable », dit à sa manière Denis Kessler, P-DG d’un groupe de réassurance. Ce serait formidable si nous étions en mesure de hiérarchiser ces risques afin d’assigner une priorité à la prévention de ceux d’entre eux contre lesquels nous pensons pouvoir agir. Un tel exercice est-il possible ?

Il est mené chaque année par le World Economic Forum, sur la base d’opinions de chefs d’entreprise et de spécialistes concernant les dix années à venir. Le résultat est donc une carte des représentations formées dans le cerveau d’une élite hétérogène. Qu’en penser ? Les trois risques « globaux » jugés les plus probables en 2007 étaient une rupture de l’infrastructure des réseaux Internet, les maladies chroniques dans les pays déve­loppés et un choc pétrolier. Le premier et le troisième ne se sont pas produits et le deuxième n’est pas un risque mais une réalité. Les trois risques ­jugés non pas les plus probables mais les plus lourds de conséquences possibles étaient un krach finan­cier, une montée des réflexes protectionnistes et des guerres. Dix ans plus tard, on observe que ces risques jugés à l’époque les plus sévères étaient en réa­lité les plus probables et auraient donc dû ­figurer dans la première ­catégorie.

Dans sa livraison 2017, le ­tableau du World Economic Forum présente comme les trois risques les plus probables des événements météorologiques extrêmes, des migrations involontaires de grande ampleur et des catastrophes naturelles majeures. Et, pour les trois risques les plus ­sévères, les armes de destruction massive, des événements météo­rologiques extrêmes et des crises dues à l’eau. Tout ce qu’on peut en conclure, c’est que l’élite particulière sollicitée par cette institution met le changement climatique en tête de ses préoccupations. Il est frappant qu’un risque aussi évident que la spectaculaire montée des populismes un peu partout dans le monde ne soit pas mentionné.

Parmi les nombreux ouvrages qui viennent justifier la crainte d’un changement climatique, l’un des plus remarqués est ­celui d’Anthony J. McMichael, un éminent épidémiologiste australien. Il revient sur la longue histoire des interactions entre changement climatique et santé humaine au cours de l’holocène, « zone de confort climatique ». Confort tout relatif, car la ­famine créée par l’arrivée du petit âge glaciaire n’est qu’un épisode parmi quantité d’autres du même genre. McMichael adhère au consensus pessimiste actuel sur le réchauffement climatique et s’interroge sur les raisons du scepticisme affiché par certains. Il attribue le fait de ne pas croire au changement climatique à la propension de l’homme à privilégier les mesures prises dans l’urgence au détriment d’une ­action destinée à gérer un changement graduel. Croire ou ne pas croire, telle est la question ?

Dans l’introduction au livre collectif cité plus haut, Nick Bostrom regrette que le changement climatique soit devenu « la tête d’affiche des menaces globales », captant « une fraction disproportionnée de l’attention accordée aux risques globaux ». De fait, la plupart des spécialistes (ils se trompent peut-être) ne pensent pas que le changement climatique puisse avoir des effets notables avant plusieurs décennies.

Deux climatologues qui sentent le soufre, Patrick J. Michaels et Chip Knappenberger, du Cato Institute, développent un autre système de croyances : à côté des « alarmistes » et des « négationnistes », il existe une troisième population, à laquelle ils disent appartenir : les « tiédistes ». Le changement climatique est réel, il est en partie dû aux activités humaines, mais son impact prévisible a été exagéré. À vrai dire, on trouve même des experts pour penser que le changement climatique se révélera somme toute favorable à l’homme, en raison de l’effet bénéfique du gaz carbonique sur la croissance végétale et l’extension des zones habitables et propices au ­commerce.

Dans le registre panglossien du « tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles », le Britannique Matt Ridley soutient que le devenir de l’homme a toujours été et restera dicté par l’évolution au sens darwinien du terme, sur le plan biologique et culturel. La seule attitude raisonnable est donc de ne pas créer de risques supplémentaires en intervenant à tort et à travers (lire l’entretien avec Matt Ridley, Books, octobre 2010).

Pour sa part, Nick Bostrom pense que le risque global le plus menaçant, le « défi ­majeur », viendra à terme des progrès de l’intelligence artificielle. L’existence même de l’humain sera en jeu. C’est l’un de ces aspects du « risque X », le risque existentiel ou risque suprême. Il peut ­également venir d’une déflagration nucléaire ou d’une rencontre avec une énorme ­météorite.

Certains chercheurs travaillent à nous faire peur en rivalisant d’imagination pour décrire des scénarios d’apocalypse. Avez-vous entendu parler de l’« écophagie » ? Ce sont de petits robots qui se reproduisent de manière incontrôlable dans l’environnement et consomment voracement la biosphère…

Comme le dit Bostrom lui-même, « nous risquons de faire une fixation sur un ou deux des dangers qui, à un moment donné, frappent l’imagination du public ou des experts et de négliger d’autres risques plus sérieux ou plus facilement gérables. Ou bien encore, nous risquons de ne pas voir qu’une politique de précaution, tout en réduisant effectivement le risque sur lequel nous nous focalisons, peut générer de nouveaux dangers et aboutir à une aggravation du niveau global de risque ».

Qu’on soit pessimiste ou optimiste, il semble décidément risqué de trop vouloir hiérarchiser les risques.

 

Le mythe du travail rémunéré

C’est un mythe de penser que le travail rémunéré est la réponse à la plupart des problèmes sociaux (1). Point n’est besoin d’épiloguer sur les souffrances des personnes qui sont capables et désireuses de travailler mais ne parviennent pas à trouver un emploi leur permettant de vivre mieux qu’avec les allocations de chômage. Nul besoin non plus de nier le découragement et le sentiment d’exclusion qu’éprouvent ceux qui ne trouvent que des emplois sans avenir. Trouver un bon emploi transforme l’estime de soi et le sens de la vie. Mais c’est une grave erreur de logique que d’en conclure qu’il est souhaitable que le plus grand nombre possible de personnes aient un travail rémunéré, même si ce n’est pas ce qu’elles désirent ou le meilleur moyen de valoriser leur enthousiasme et leurs compétences. Une évidente faiblesse des politiques ­actuelles est la pression exercée sur les mères célibataires pour qu’elles prennent un emploi rémunéré alors que, dans bien des cas, la chose la plus utile qu’elles puissent faire est de s’occuper de leurs enfants (2).

La question est plus vaste. L’erreur de Karl Marx fut de tonner contre le capital privé et les revenus de placements. Le problème n’est pas qu’ils existent mais que trop peu d’entre nous en disposent. L’un des grands avantages des professions ­intellectuelles était qu’elles possédaient des fonds personnels sur lesquels compter et qu’elles ne dépendaient entièrement des salaires. Cela leur conférait une certaine latitude dans leur relation avec les employeurs ou les clients et un pécule en cas de coup dur. Enfin, et ce n’était pas le moindre avantage, cela permettait à des jeunes ou à des non conformistes de prendre du temps, avant d’entamer leur carrière ou pendant, pour voyager, s’adonner à une activité artistique, se consacrer à une cause noble, voire mener une vie dissolue.

Hélas, la plupart des défenseurs du ­capitalisme de marché ont choisi d’ignorer l’existence des revenus du capital et le fait que les Américains fortunés et la classe moyenne supérieure en Europe en disposent. Une solution de facilité que refusait Friedrich Hayek, l’économiste philosophe favori de Margaret Thatcher. Hayek n’a cessé de faire l’éloge du rentier. Il lui attribuait une bonne partie des innovations de ces derniers siècles – dans la haute culture, de nobles causes comme la campagne contre l’esclavage ou, plus prosaïquement, l’essor d’un art de vivre qui a été ensuite adopté par l’ensemble de la population.

 

Hayek est allé jusqu’à dire que s’il n’y avait pas d’autre solution, il valait mieux allouer une rente à un chef de ­famille sur cent par tirage au sort que rien du tout. Depuis la publication en 1960 de sa Constitution de la liberté, la productivité a considérablement progressé dans le monde développé. Ne sommes-nous pas désormais en mesure d’accorder un revenu non salarial non pas à un citoyen sur cent, mais à tous ?

 

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Il y a aussi une raison très actuelle de plaider pour un revenu non lié au travail ou un revenu de la propriété pour tous. On assiste à une dispersion accrue des rémunérations – ce qu’on appelle habituellement un creusement des inégalités. Cela pourrait n’être qu’une phase passagère, mais les phases passagères durent parfois des décennies. Il serait sûrement préférable que les personnes dépourvues des compétences requises par l’économie moderne puissent effectuer un travail peu rémunéré, auquel s’ajouteraient d’autres sources de revenu, sans être obligées de dépendre uniquement des allocations chômage. Nombre de mesures existantes pourraient permettre d’aller progressi­vement vers un revenu minimum universel et d’en finir avec nos obsessions puritaines.

De fait, il existe aujourd’hui un mouvement organisé en faveur de ce que l’on appelle un revenu de base. En Europe, ses tenants se recrutent essentiellement dans les rangs de la gauche libérale et des écologistes. Le mouvement est particulièrement fort en Irlande et en Finlande [lire « L’expérience finlandaise », p. 35]. Il jouit aussi d’un certain crédit auprès des démocrates américains.

 

exp fin

 

Mais la gauche non orthodoxe n’a pas le monopole de ces idées. Milton Friedman fut l’un des pionniers d’un impôt négatif qui aurait été versé à ceux dont le revenu est inférieur à un certain seuil, en lieu et place de la masse de prestations sociales conditionnelles versées pour les retraites, le chômage et autres aléas. On s’en doute, John Stuart Mill avait de la sympathie pour cette idée. Avant la Seconde Guerre mondiale en Angleterre, une femme politique libérale, lady Rhys-Williams, avait émis l’idée d’un dividende social pour tous, comme ­alternative aux propositions de Beveridge sur le welfare state (3).

Il faut souligner que cette idée a aussi été défendue pour de mauvaises raisons par ceux qui estiment qu’il faut rationner et partager le travail pour que tout le monde en ait. Ils voient dans le RU une sorte de pot-de-vin destiné à faire accepter une réduction obligatoire du temps de travail, une transformation des pleins temps en temps partiels et d’autres idées destructrices de richesse [lire ­l’article de Philippe van Parijs, point 6]. L’oppo­sition au RU, elle, est le fait des sociaux-démocrates classiques, car les syndicats qui les soutiennent ont toujours vu dans le travail rémunéré et le salaire minimum la principale arme contre la pauvreté. Aux États-Unis, l’opposition ne vient pas seulement des conservateurs instinctifs mais aussi d’hommes de gauche comme l’économiste Edmund Phelps (4), qui est scandalisé à l’idée d’abandonner l’éthique du travail et d’accorder des subsides à ceux qui préfèrent surfer l’après-midi à Malibu et ­fumer de l’herbe toute la nuit.

 

Certains défenseurs néerlandais du RU (5) ne servent pas leur cause en la reliant à la mise en œuvre de la Charte ­sociale européenne et en partant du principe qu’il faudrait établir un RU à l’échelle de l’Europe (6). Sans doute pensent-ils qu’autrement les travailleurs se déplaceraient vers les pays qui ont mis le système en place. Jusqu’à présent toutefois, le ­problème de l’Union européenne est moins un ­excès qu’une insuffisance de mobilité de la main-d’œuvre. Si une inquiétude de ce genre s’avive dans une Europe élargie, il sera toujours possible de réserver le RU aux résidents de longue date, quitte à en étendre le bénéfice si les craintes se révèlent infondées.

La façon la plus efficace de formuler la question est d’employer une méta­phore utilisée un jour par Winston Churchill, celle du plancher et de l’échelle. Il ­défendait l’idée d’un minimum au-­dessous duquel personne ne doit tomber, indépendamment de ses compétences, de sa chance, de sa formation, de ses ­efforts ou de quoi que ce soit d’autre. Mais, au-dessus, il y a une échelle sur laquelle chacun peut s’élever jusqu’au niveau où ses compétences, sa chance et son énergie peuvent le mener. Un revenu minimum ainsi conçu doit être absolument distingué d’un salaire minimum garanti, lequel contribue au sous-emploi et enfreint le droit de l’homme à passer un contrat ­bénéficiant aux deux parties.

Convaincre de l’intérêt d’un RU est rendu difficile par la confondante diversité des propositions. Une part de complexité est inhérente au sujet. Mais elle est aggravée par la confusion que font ses tenants entre formes administratives et fond économique. L’objection habituelle est que, s’il est possible de survivre sans travailler, beaucoup s’en contenteront, que le revenu national va dégringoler et que le RU se révélera donc autodestructeur. C’était déjà l’objection formulée contre le dispositif de salaire minimum instauré au Royaume-Uni à l’orée du XIXe siècle par la loi de Speenhamland. Les économistes politiques avaient dénoncé à juste titre ses effets dissuasifs.

 

On a progressé depuis. La raison pour laquelle la loi Speenhamland ne pouvait pas fonctionner était le très bas niveau des salaires, proche du minimum vital. Les ouvriers agricoles non qualifiés n’avaient intérêt à prendre un travail que s’ils y étaient physiquement contraints. L’espoir aujourd’hui vient de ce que la productivité et le niveau de vie général sont très supérieurs même aux besoins courants. Autrement dit, cela vaut la peine d’avoir un travail. Il n’y a cependant aucun espoir de faire progresser le capitalisme en le débarrassant de son éthique puritaine sans admettre que la pauvreté est autre chose qu’un concept relatif. Il faut accepter que coexistent un élément absolu et un élément relatif, permettant à l’écart entre le plancher de Churchill et le niveau des salaires moyens de grandir à mesure que la productivité augmente.

Les adultes souhaitent pour la plupart avoir un travail rémunéré. Les surfeurs de Malibu ne sont pas représentatifs. Les grands bourgeois de naguère tenaient à travailler et considéraient leurs rentes comme un recours en cas de coup dur ou un supplément aux revenus tirés de leur profession. Le Nobel d’économie James Meade espérait qu’un jour le citoyen ­ordinaire ­aurait trois sources de revenu : un salaire, un revenu de base universel versé par l’État et quelques biens autres que son logement (7).

Plusieurs distinctions s’imposent toutefois. D’abord entre versements sans conditions et sous conditions. Dans les années 1970, au Royaume-Uni, le conservateur Keith Joseph, alors ministre des Affaires sociales, avait fait adopter l’idée d’un complément de revenu pour les bas salaires. La mesure a été ensuite étendue par les gouvernements successifs, pour culminer avec l’instauration, sous Tony Blair, d’un crédit d’impôt pour les familles actives. Les États-Unis ont également institué un crédit d’impôt de ce type. Il s’agit en fait un impôt ­négatif sur le revenu, ­accordé à la condition que les bénéficiaires aient un emploi ­rémunéré.

Autre distinction : les versements doivent-ils être alloués au ménage ou à l’individu ? Choisir le ménage présente l’avantage de coûter moins cher et c’est déjà la base utilisée pour les prestations de sécurité sociale. Mais choisir l’individu élimine tout besoin d’enquêter sur la ­nature des liens matrimoniaux et se concilie mieux avec le passage à une impo­sition séparée des membres du ménage.

Une troisième distinction concerne la façon dont les versements diminueraient à mesure que les autres sources de revenu augmentent, et la détermination du seuil à partir duquel la personne aurait à payer un impôt sur le revenu.

Enfin les dispositifs de revenu minimum diffèrent énormément selon les éléments du système de protection sociale qu’ils viendraient compléter ou remplacer. À un extrême, le dispositif servirait ­simplement à combler des trous dans les différents types de couverture. À l’autre extrême, et c’est ce qui attirait les émules de ­Friedman, le RU remplacerait non seulement toutes les allocations mais aussi des prestations en nature comme la santé et l’éducation.

Van Parijs défend l’idée d’un RU d’un montant identique pour tous les adultes. riches et pauvres, vivant seuls ou avec d’autres, souhaitant ou non travailler. Tout autre revenu peut venir s’y ajouter. Au moins au départ, il n’est pas pour ­autant censé couvrir l’essentiel des besoins. Van Parijs estime que le meilleur moyen d’avancer consiste à commencer par un RU inférieur au minimum vital et de l’accroître au fil du temps.

Certains partisans du RU tiennent à ce qu’il soit versé à chacun à un guichet ou par poste. Mais cela donnerait l’impression d’un coût exorbitant. Le coût serait beaucoup moins visible s’il était accordé sous forme de crédit d’impôt, autrement dit d’un impôt négatif sur le revenu. Dans cette hypothèse, la plupart des bénéficiaires feraient simplement l’expérience d’une réduction de leur impôt. La meilleure solution serait sans doute de laisser les bénéficiaires choisir le mode d’allocation.

Si le paiement revêt la forme d’un crédit d’impôt, il est beaucoup plus facile de démonter les estimations souvent exagérées du coût d’un RU. Prenons un chef de famille qui touche 2 000 par mois et paie un impôt de 400. Si l’on instaure un ­revenu minimum de 400, il ne paie rien et ne perçoit rien. Le coût apparent est nul. Le coût net du dispositif est constitué des transferts accordés à ceux qui reçoivent un paiement net ; c’est cela seulement qui pourrait conduire à un alourdissement de la charge fiscale. En gros, un RU payé sur une base individuelle au niveau des seuils de subsistance fixés par les régimes de sécurité sociale ajouterait 10 à 15 % au taux d’imposition marginal appliqué au Royaume-Uni.

Un compromis a été proposé par l’économiste britannique Anthony Atkinson. Son « revenu de participation citoyenne » ne serait pas inconditionnel mais réservé à ceux qui ont des activités d’enseignement ou de formation à plein temps, de soins ou d’autres formes agréées de travail bénévole. Avec la perspective de vérifications bureaucratiques cauchemardesques pour déterminer qui est éligible. On peut envisager un tel revenu de participation comme un premier pas nécessaire pour enclencher le processus. Mais à la fin, il faudra soit le faire évoluer vers un véritable revenu universel, soit abandonner l’expérience.

 

Le dernier débat concerne le choix entre un RU et une dotation en ­capital. Dans un monde idéal, cela revient au même. Un revenu universel versé à vie et actualisé en fonction d’un taux d’intérêt approprié équivaut à une dotation en capital. Une personne recevant une telle somme à sa majorité serait en mesure soit de tirer régulièrement un certain montant de son capital pour vivre, soit de l’utiliser pour emprunter. Dans l’optique libertarienne, on préférera le choix de la dotation en capital.

Mais, bien sûr, tout le monde n’a pas accès au crédit à des taux privilégiés. De plus, que faire dans le cas du fils prodigue qui dépense très vite sa dotation et ne trouve pas ensuite de revenu lui permettant de dépasser le seuil de pauvreté ? Il est peu probable qu’une société civilisée le laisserait mourir de faim. Du coup, ­l’option de la dotation en capital devient plus chère que l’autre. Mais elle a un avantage décisif : elle serait plus ­facile à mettre en œuvre, soit de manière universelle, soit pour tous ceux dont le ­revenu est inférieur à un certain seuil, sans passer par le test du travail, condition à ­laquelle la plupart des prestations de revenu restent soumises.

Pour une dotation en capital substantielle, il faudrait trouver des sources de financement autres que les recettes fiscales. On aurait par exemple pu utiliser le produit de la vente aux enchères des fréquences attribuées aux opérateurs de téléphonie mobile, au lieu qu’il serve uniquement à réduire la dette publique. D’autres rentrées inattendues pourront surgir, et nous savons désormais quel usage en faire. Il est si difficile de convaincre une opinion publique encore puritaine des avantages d’une réforme de ce genre que nous devons faire un pas en avant chaque fois que c’est possible.

 

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 24 août 2001. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Revenu universel : les bases du plaidoyer

À l’orée du nouveau millénaire, je verse au débat une proposition visant à améliorer le sort du genre humain : ­l’attribution à chaque individu d’un ­revenu de base universel (RU) suffisant pour assurer le minimum vital.

Dans un monde où un enfant de moins de 5 ans meurt de malnutrition toutes les deux secondes et où près d’un tiers de la population mondiale vit dans l’« extrême pauvreté », l’adoption de cette proposition à l’échelle de la planète peut sembler follement utopique (1). Certains lecteurs jugeront le projet irréalisable, y compris dans les plus riches des pays de l’OCDE.

Et pourtant, dans ces pays, la productivité, la richesse et le revenu national ont atteint un niveau suffisant pour rendre possible un RU de niveau acceptable. Une fois instauré, ce revenu deviendrait un puissant instrument de justice sociale : en fournissant à chacun les ressources ­matérielles dont il a besoin pour atteindre ses objectifs, il accroîtrait la liberté réelle de tous. Dans le même temps, il aiderait à résoudre les dilemmes politiques que posent la pauvreté et le chômage, tout en servant la cause de l’écologie et du ­féminisme. C’est en tout cas ce que je vais m’efforcer de montrer.

Comme beaucoup d’autres en Europe (2), je suis convaincu que le RU constituerait une mesure de bon sens au sein de l’Union européenne. Comme l’a expliqué le sénateur brésilien Eduardo Suplicy (3), la mesure présenterait aussi un intérêt pour les pays moins développés. Non seulement elle permet de maintenir le cap sur un haut niveau de solidarité sociale sans la contrepartie d’un taux de chômage ­élevé, mais elle peut inspirer et guider dès maintenant des réformes plus modestes. Et si le RU est pertinent pour l’Europe et les pays peu développés, pourquoi ne le serait-il pas tout autant (et même ­davantage) en Amérique du Nord ? Après tout, les États-Unis sont, à ce jour, le seul pays du monde dans ­lequel un RU est en vigueur : depuis 1976, l’Alaska en verse un à toute personne résidant dans l’État depuis au moins un an, quel que soit son âge. Son montant, bien qu’inférieur au seuil de subsistance, est non négligeable (4).

En outre, le RU a fait l’objet d’un ­débat public aux États-Unis bien avant que l’Europe ne s’y intéresse. En 1967, le futur Prix Nobel d’économie James Tobin publiait le premier article technique consacré au sujet. Il persuada le candidat démocrate George McGovern de défendre une variante du RU baptisée « demogrant » lors de la campagne de 1972.

 

Experiences NA

 

Après cette courte vie publique, le RU a presque sombré dans l’oubli en Amérique du Nord. Pour de bonnes raisons ? Ce n’est pas mon avis. Les États-Unis et  l’Union européenne diffèrent sur bien des aspects : marchés du travail, systèmes éducatifs, composition ethnique. Mais aucune de ces différences ne rend le RU moins adapté au contexte américain qu’à celui de l’Europe. Plus significatives sont les différences en matière de rapports de force politiques. Aux États-Unis bien plus qu’en Europe, les chances de succès d’un projet de ­réforme dépendent pour une large part de sa ­capacité à ­satisfaire les attentes des riches donateurs qui financent les campagnes. C’est un handicap sérieux pour toute proposition visant à accorder un éventail de choix plus large ou davantage de pouvoir aux moins fortunés. Mais ne faisons pas pour autant de nécessité vertu en sacrifiant l’idéal de justice sur l’autel du pragmatisme politique. Aux États-Unis comme ailleurs, quand on se bat pour réduire le poids des inégalités, il est essentiel de proposer, d’examiner et de défendre des idées convaincantes sur le plan éthique et judicieuses sur le plan économique, même si leurs chances d’être mises en œuvre restent faibles. Le débat qui se poursuit en Europe depuis deux décennies m’a rendu plus mesuré et mieux informé, tout en renforçant mes convictions. Voici donc la modeste pierre que j’apporte à l’édifice.

 

1. Un vieux concept

Par revenu de base universel, j’entends un revenu forfaitaire, versé par l’État à intervalles réguliers à tous les membres adultes de la société. Tous y ont droit et perçoivent la même somme, qu’ils soient riches ou pauvres, qu’ils vivent seuls ou avec d’autres, et qu’ils soient disposés ou non à travailler. Dans la plupart des ­variantes du dispositif (et assurément dans la mienne), l’allocation n’est pas réservée aux ressortissants mais est aussi versée aux résidents permanents.

Le RU est dit « de base » parce qu’il ­représente une source de revenu sur ­laquelle on peut compter en toute sécurité, une base matérielle sur laquelle on peut solidement appuyer son existence. Il peut être légalement cumulé avec tout autre de revenu provenant du travail ou de l’épargne. Toutefois, rien dans la ­définition du RU ici utilisée ne se réfère à l’idée de « besoins essentiels ». Un RU peut ainsi être fixé au-dessous ou au-­dessus du seuil considéré comme nécessaire pour assurer une existence décente.

Je suis pour ma part favorable à ce que le RU soit fixé au niveau le plus élevé possible, et je pense que les pays riches sont aujourd’hui en mesure de verser un revenu de base dépassant le seuil des besoins élémentaires. Mais rien n’oblige les défenseurs du RU à réclamer qu’on le fixe d’emblée à un niveau si élevé. En réalité, l’approche la plus simple et la plus sûre consiste probablement à créer dans un premier temps un RU inférieur au seuil de subsistance, puis à l’augmenter peu à peu.

Le concept de RU date d’il y a au moins un siècle et demi. Ses deux plus anciennes formulations connues ont été inspirées par le socialiste utopiste français Charles Fourier. En 1848, alors que Marx met la dernière main au Manifeste du parti communiste, Joseph Charlier, un disciple bruxellois de Fourier, publie Solution du problème social. Il y défend la création d’un « dividende territorial », auquel tous les citoyens auraient droit en vertu de leur égale possession du territoire national. L’année suivante, John Stuart Mill ­publie une nouvelle édition de ses Principes d’économie politique. Le fouriérisme y est présenté sous un jour favorable. Reformulée par Mill, la doctrine propose sans ambiguïté la mise en place d’un revenu de base : « Dans la répartition des produits, il est assigné d’abord un certain minimum pour la subsistance de chaque membre de la communauté, qu’il soit ou non capable de travailler. Le reste des produits est partagé dans certaines proportions, qui doivent être déterminées à l’avance, entre les trois éléments de la production, le travail, le capital et le talent » (5).

 

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Présenté sous divers noms (« bonus d’État », « dividende national », « dividende social », « salaire du citoyen »), le concept de RU fut régulièrement discuté dans les cercles intellectuels tout au long du XXe siècle. Entre les deux guerres, il fut sérieusement débattu en Angleterre par des universitaires de gauche tels que G. D. H. Cole et James Meade. Par l’entremise de l’économiste Abba Lerner, il semble avoir inspiré à Milton Friedman son idée d’« impôt négatif sur le revenu » [lire plus loin, point 3]. Mais ce n’est qu’à partir de la fin des années 1970 que l’idée de RU a gagné du terrain dans certains pays européens, à commencer par les Pays-Bas et le Danemark. Plusieurs partis politiques, généralement de tendance écologiste ou sociale-démocrate, l’ont intégré à leurs programmes.

 

2. En quoi il diffère des allocations existantes

Pour mesurer l’importance de ces marques d’intérêt et de soutien, il faut comprendre en quoi un RU diffère des prestations existantes. À l’évidence, il s’écarte des systèmes de garantie de ressources fondés sur l’assurance ­sociale, qui ne bénéficient qu’aux salariés ayant suffisamment cotisé. Mais il ne ressemble pas non plus aux systèmes de transferts ­sociaux conditionnels, tels ceux qu’ont institués bon nombre pays d’Europe occidentale après la Seconde Guerre mondiale. Car, pour bénéficier de ces allocations, il faut remplir trois conditions, plus ou moins strictes selon les ­législations : être prêt à accepter un emploi adéquat ou une formation adaptée si l’on est en capa­cité de travailler ; disposer de ressources infé­rieures à un certain ­niveau ; et vivre dans un ménage répondant à un certain nombre de critères (personne seule ou en couple, ­vivant avec une personne occupée ou au chômage, etc.). Le RU n’impose aucune de ces conditions.

Certains des tenants du RU l’envisagent comme un substitut à ­l’ensemble des allocations conditionnelles existantes (6). Mais la plupart souhaitent conserver les régimes publics d’assurance sociale et de prestation de compensation du handicap, de préférence en les simplifiant et bien sûr en en réduisant les montants. Ces allocations révisées viendraient alors compléter le revenu inconditionnel tout en restant soumises aux conditions habituelles.

Dans le cas des États-providence ­européens les plus développés, on pourrait imaginer par exemple la création immédiate d’une allocation familiale universelle et d’une pension de retraite de base non contributive et strictement individuelle pour remplacer la totalité des dispositifs sous condition de ressources destinés aux jeunes et aux personnes âgées. Certains de ces pays ont d’ailleurs déjà créé des RU de ce genre, réservés aux jeunes ou aux seniors. Les régimes d’assu­rance retraite contributifs, obligatoires ou facultatifs, viendraient alors compléter la pension de base.

Pour ce qui concerne la population en âge de travailler, on pourrait se contenter dans un premier temps d’un RU « partiel » (insuffisant pour garantir les besoins essentiels) mais strictement individuel. On pourrait par exemple le fixer, pour commencer, à la moitié du salaire minimum garanti pour une personne célibataire. Pour les ménages dont les revenus après impôt n’atteignent pas le seuil de pauvreté socialement défini, cette allocation plancher individuelle et inconditionnelle pourrait être complétée par d’autres prestations sous condition de ressources, modulées en fonction du nombre d’enfants à charge et soumises, comme c’est déjà le cas, à certaines obligations en ­matière de travail.

 

3. En quoi il diffère d’un impôt négatif

Si le RU diffère des dispositifs traditionnels de garantie du revenu, il se distingue aussi de plusieurs autres propositions innovantes. Celles qui se rapprochent le plus du RU sont les différentes propositions d’impôt négatif sur le revenu. Le principe de base d’un impôt négatif sur le revenu consiste à allouer à chaque citoyen un RU, mais sous la forme d’un crédit d’impôt remboursable. Dans chaque ménage, on fait la somme des ­revenus de base touchés par les différents membres, et on la soustrait du montant des impôts à payer. Si le résultat est positif, le foyer doit payer des impôts. S’il est négatif, l’État doit verser au ménage une allocation (ou impôt négatif). En principe, on peut réaliser exactement la même distribution de revenus après impôt entre l’ensemble des foyers au moyen d’un RU ou d’un impôt négatif. Ce dernier serait peut-être même moins cher à organiser, car il permet d’éviter l’aller et retour engendré par le versement aux plus riches d’un RU qui est ensuite intégré dans l’assiette de leur impôt.

Pourtant, le RU présente trois avantages quand on le compare à un ­impôt négatif. D’abord, ce dernier ne peut avoir l’effet escompté sur la pauvreté que si on lui ­adjoint un système de paiements ­anticipés pour éviter que certains contribuables ne souffrent de la faim avant l’examen de leurs déclarations d’impôt à la fin de l’année fiscale. Or, l’expérience des programmes de protection sociale existants nous apprend que des cas de négligence et de confusion empêcheront fatalement certaines personnes de bénéficier de ce type de paiement anticipé (7). Le fait que le RU ait un taux de bénéficiaires supérieur importera à tous ceux qui veulent réduire la pauvreté.

Ensuite, bien qu’un impôt négatif puisse en principe être «individualisé», c’est à au niveau du ménage qu’il fonctionne le mieux. Conséquence : même si la distribution des revenus entre les ­ménages était parfaitement identique sous un régime d’impôt négatif et avec un RU de niveau équivalent, ce dernier garantirait une distribution beaucoup moins inégale entre les membres du ­ménage. Dans les circonstances actuelles, le revenu dévolu aux femmes serait nettement plus élevé dans le cadre d’un RU qu’avec un impôt négatif, car ce dernier tend à attribuer au membre du ménage le mieux payé au moins une partie du crédit d’impôt dont bénéficie celui qui gagne le moins ou ne gagne rien.

Enfin, une difficulté importante liée au « piège du chômage », soulignée par les travailleurs sociaux mais le plus souvent négligée par les économistes, aurait de bien meilleures chances d’être résolue par le RU que par l’impôt négatif. Pour une personne sans emploi, l’intérêt de se mettre en quête d’un travail ou d’accepter une proposition d’embauche ne dépend pas simplement de la différence entre ce que l’on perçoit avec ou sans travail. Souvent, ce qui dissuade les chômeurs de chercher un travail est la crainte légitime de l’incertitude. Quand ils commencent un nouveau travail ou qu’ils viennent de perdre leur emploi, le flux régulier des prestations s’interrompt souvent. Pour ceux qui ont parfois une connaissance ­limitée de leurs droits, craignent de s’endetter ou ne se sont pas constitué d’épargne, les délais administratifs constituent un risque. Aussi, se contenter de toucher les allocations chômage peut sembler la solution la plus sensée. Contrairement à l’impôt négatif, un RU procure à chacun une base de revenu stable qui continue de tomber, que l’on ait ou non un emploi. Ce système est donc bien mieux conçu pour traiter cet aspect du piège de la pauvreté.

 

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4. En quoi il diffère d’une dotation aux  jeunes adultes

Le RU se distingue aussi de l’idée d’une dotation que, depuis Thomas Paine au XVIIIe siècle, divers spécialistes ont proposé d’allouer aux jeunes à leur majorité. Les juristes Bruce Ackerman et Anne Alstott proposent de doter chaque ­citoyen, riche ou pauvre, quand il atteint l’âge de 21 ans, d’une somme forfaitaire de 80 000 dollars (8). Le bénéficiaire peut utiliser cet argent comme bon lui semble : acheter des actions, ­régler ses frais d’inscription à l’université ou bien tout dilapider lors d’une folle nuit de jeu. Cette dotation n’est pas subordonnée au fait que le béné­ficiaire l’ait « méritée », ou se soit montré soucieux d’être utile à la société. Elle serait financée par un impôt sur la fortune de 2 % qui pourrait être progressivement remplacé (à supposer qu’une proportion significative des bénéficiaires aient un patrimoine suffisant à la fin de leur vie) par des droits de succession forfaitaires de 80 000 dollars. Cela reviendrait de facto à demander à l’allocataire de rembourser son pécule.

Je n’ai rien contre l’impôt sur la fortune ou les droits de succession, et je ne pense pas non plus que donner à chacun un petit pécule pour s’en sortir dans sa vie d’adulte soit une mauvaise idée. On pourrait même considérer qu’allouer une somme importante à ceux qui atteignent la majorité est formellement équivalent (avec un peu plus de liberté) au fait de leur verser à vie la même quantité d’argent sous la forme d’un RU. Après tout, si le pécule est ­censé être restitué par le bénéficiaire à la fin de sa vie, le versement annuel équivalent serait simplement égal au produit de la somme totale et du taux d’intérêt réel, soit un montant qui se situerait aux environs (fort modestes) de 2 000 dollars par an. En revanche, si les personnes ont le droit de dépenser leur dotation tout au long de leur vie (et qui pourrait les en empêcher ?), le versement annuel correspondant serait sensiblement supérieur.

Entre un versement initial et un RU ­alloué tout au long de la vie, quel qu’en soit le niveau, la meilleure solution est selon moi la seconde. Les dotations comportent des risques de gaspillage, en particulier chez les personnes les moins préparées par la naissance et le milieu social à tirer parti des possibilités ouvertes par l’allocation. Pour atteindre durablement l’objectif de garantie de revenu minimal, il faudrait alors conserver un système de prestations sous conditions de ressources, ce qui ­signifierait pour l’essentiel un retour à la case départ : la nécessité du RU comme alternative aux aides existantes.

 

5. Une question de justice

Voyons à présent les arguments de fond. Le principal repose sur une certaine conception de la justice. La justice sociale suppose, à mon sens, que nos institutions soient conçues de manière à garantir une liberté réelle pour tous. Cette conception libertarienne de la justice associe deux exigences. D’abord, les membres de la ­société doivent être formellement libres : ils doivent bénéficier d’un droit de propriété correctement appliqué et encadrant les prétentions de chacun. Toutefois, si l’on tient à l’idée de liberté réelle, ce qui compte n’est pas seulement la protection des droits individuels, mais les garanties associées à la valeur réelle de ces droits : nous devons nous soucier non seulement de la liberté, mais aussi, pour reprendre l’expression de John Rawls, de « la ­valeur de la liberté ». À première vue, la ­valeur réelle de la liberté d’une personne ­dépend des ressources qui lui permettent d’user de cette liberté. Il est donc nécessaire de concevoir un système d’égalité des chances (ce dernier terme signifiant ici l’accès à ce dont les gens ont besoin pour donner corps à leurs aspirations) de ­manière à offrir les plus grandes chances réelles à ceux qui en sont initialement le plus dépourvus, tout en respectant la ­liberté formelle de tous [lire « Qui sont les libertariens ? », ci-dessus].

 

libertariens

 

Cette idée de société juste et libre mérite d’être précisée et clarifiée à bien des égards. Cela dit, ceux qui la jugent attrayante ne peuvent que nourrir un préjugé favorable à l’instauration d’un RU. Un don en espèces accordé à tous, sans comptes à rendre ni contrepartie, et dont la valeur serait fixée au plus haut niveau viable, ne pourrait que nous rapprocher de cet idéal. Il revient en tout cas aux ­adversaires du RU de prouver le contraire.

 

6. Lutter contre le chômage sans accroître la pauvreté

On peut aussi argumenter en faveur du RU sous l’angle des politiques publiques. On peut en effet considérer le RU comme un moyen de sortir du dilemme entre un système à l’européenne associant pauvreté réduite et fort taux de chômage et un système à l’américaine alliant faible chômage et pauvreté élevée. En schématisant, on peut formuler l’argument de la manière suivante.

Depuis la fin des années 1970, la plupart des pays d’Europe occidentale connaissent un chômage de masse. Même durant les périodes fastes, des millions d’Européens cherchent en vain du travail. Comment résoudre ce problème ? Pendant un certain temps, la doxa a consisté à combattre le chômage de masse en accélérant le rythme de la croissance. Mais, au vu de la rapidité avec laquelle le progrès technique détruit les emplois, on n’a pas tardé à s’apercevoir qu’il faudrait un taux de croissance phénoménal ne serait-ce que pour stabiliser le taux d’emploi, sans même parler de faire baisser le chômage. Pour des raisons écologiques et autres, un tel taux de croissance ne serait pas souhaitable. Une autre approche consisterait à réduire sensiblement la rémunération des travailleurs. Abaisser le coût relatif du travail permettrait de limiter l’effet destructeur de la technologie sur l’emploi. Un taux de croissance plus modeste (et donc plus soutenable) aurait pour effet de stabiliser, puis de réduire progressivement les taux de chômage actuels. Toutefois, un tel programme ne pourrait être mené à bien qu’en imposant des conditions de vie inacceptables à de vastes pans de la population. D’autant qu’une réduction des salaires nécessiterait de réduire en parallèle les prestations de chômage et les autres revenus de substitution afin de préserver l’incitation à travailler.

Si nous rejetons à la fois la stratégie de la croissance accélérée et celle de la réduction des salaires, devons-nous également renoncer au plein-emploi ? Oui, si l’on entend par plein-emploi une situation dans laquelle pratiquement tous ceux qui veulent un emploi à plein temps peuvent en trouver un qui soit à la fois abordable pour l’employeur sans subvention, et rémunérateur pour le travailleur sans allocation supplémentaire. Mais peut-être pas, si nous acceptons de redéfinir le plein-emploi en raccourcissant la semaine de travail, en versant des aides aux entreprises ou des allocations aux salariés.

Une première solution, mise en avant en France avec la semaine de 35 heures, consiste en une redéfinition sociale du « plein temps » : en l’occurrence, une réduction de la durée légale du travail. L’idée sous-jacente est de rationner le travail : comme il n’y a pas assez d’emplois pour tous ceux qui en cherchent un, ne laissons pas une partie seulement de la population active se les ­accaparer tous.

Examinée de près, cette stratégie se révèle toutefois moins effi­cace qu’il n’y paraît. Si l’objectif est de réduire le chômage, la réduction du temps de travail doit être suffisamment conséquente pour faire davantage que compenser la croissance de la productivité. Or, si cette réduction s’accompagne d’une baisse de revenus équivalente, les salaires les plus modestes tomberont alors sous le minimum social, ce qui est inacceptable. Si la rémunération totale est, au contraire, maintenue au même niveau, ne serait-ce que pour les salaires les plus modestes, le coût du travail augmentera. L’impact de la mesure sur le chômage risque alors d’être limité, voire contraire à l’effet escompté, à mesure que s’accen­tuera la pression exercée par l’automatisation sur les emplois les moins qualifiés. Autrement dit, une réduction sensible du temps de travail semble condamnée à nuire aux emplois les moins qualifiés : soit qu’elle tue l’offre (ces emplois sont moins rémunérateurs que les allocations), soit qu’elle tue la ­demande, du fait de l’augmentation du coût horaire pour les entreprises (9).

Il ne s’ensuit pas pour autant que la diminution de la durée légale du travail n’ait aucun rôle à jouer dans le cadre d’une stratégie visant à faire baisser le chômage sans aggraver la pauvreté. Mais pour éviter le dilemme ainsi esquissé, on doit ­associer cette mesure à des aides explicites ou implicites ciblant les emplois les moins bien rémunérés. Ainsi, une réduction du temps de travail fut l’un des ingrédients de ce qu’on a appelé le « miracle néerlandais », le rythme de création d’emplois ayant été nettement plus rapide aux Pays-Bas qu’ailleurs en Europe au cours des années 1990. Ce résultat s’explique principalement par l’adoption d’une ­durée ­légale du travail inférieure à celle à laquelle les entreprises étaient habituées, ayant à son tour entraîné un réaménagement de l’organisation du travail avec davantage d’emplois à temps partiel. Lesquels n’auraient pas pu voir le jour sans les aides indirectes dont ils bénéficient aux Pays-Bas grâce à des régimes publics de retraite, d’allocations familiales et d’assurance-maladie universels.

Ainsi, toute stratégie visant à faire baisser le chômage sans aggraver la pauvreté présuppose l’instauration préalable d’une forme d’État-providence actif, autrement dit qui ne subventionne pas la passivité (des chômeurs, des retraités, des handicapés…), mais soutienne (même modestement) systématiquement les activités productives. On peut envisager tout un éventail de dispositifs. Il peut s’agir d’aides aux entreprises, mais dont le niveau baisserait à mesure que le salaire horaire augmente. L’économiste Edmund Phelps a défendu la mise en place d’un système de ce genre aux États-Unis, ­limité aux travailleurs à plein temps (10). En ­Europe, cette approche prend en général la forme de propositions visant à exonérer de charges sociales les plus bas salaires, tout en maintenant les droits de ces travailleurs au même niveau de prestations que les autres.

À l’autre extrémité de l’éventail, le RU peut également être présenté comme une forme d’aide, versée cette fois-ci au salarié (ou au salarié potentiel). Ce dernier peut, grâce à cette aide, accepter un emploi qu’il aurait, sinon, refusé en raison d’un salaire horaire trop bas ou d’un trop petit nombre d’heures. Et entre ces deux extrêmes, on peut évoquer toute une série de dispositifs réservés aux personnes qui travaillent ou cherchent activement un travail à plein temps. L’exemple type étant le Earned Income Tax Credit américain (11).

Eu égard à la réflexion économique qui les sous-tend et, en partie du moins, à l’objectif qu’ils visent, le RU et un système d’aide aux employeurs tel que préconisé par Phelps présentent de grandes similitudes. Les deux approches s’attaquent de front au dilemme évoqué plus haut à propos de la réduction du temps de travail : elles permettent toutes deux aux actifs les moins qualifiés d’être embauchés à un coût moindre pour l’employeur, sans que cela entraîne pour autant un appauvrissement des travailleurs.

Mais ces deux stratégies diffèrent toutefois fondamentalement sur un point. Avec des aides versées aux employeurs, l’incitation à chercher du travail reste intacte (peut-être même augmente-t-elle) ; avec un RU, en revanche, elle diminue. Non que le fait de rester en permanence inactif deviendrait une option séduisante : même un RU fixé très haut n’assurerait pas à son bénéficiaire un niveau de vie confortable. En revanche, avec un tel dispositif, il devient plus facile de faire une pause entre deux contrats, de réduire son temps de travail, de consacrer davantage de temps à la formation, de travailler comme indépendant ou de rejoindre une coopérative. De plus, s’ils disposent d’un RU, les travailleurs n’accep­teront un emploi que s’ils le jugent suffisamment intéressant ; à l’inverse, les aides versées aux employeurs ont pour effet de rendre plus viables économiquement les emplois peu intéressants et à faible productivité. Si la lutte contre le chômage n’est pas motivée par un certain fétichisme du travail (le désir obsessionnel que chacun soit occupé), mais plutôt par le souci d’offrir à tous la chance d’occuper un emploi rémunérateur et épanouissant, alors le RU est la meilleure solution.

7. Une mesure favorable aux femmes

L’intérêt du dispositif pour les femmes saute aux yeux. Étant donné le caractère sexiste de la division du travail au sein du ménage et la surreprésentation des femmes dans les fonctions de « soin », leur participation au marché du travail et le type d’emplois qui leur sont offerts sont nettement plus limités que pour les hommes. Que l’on considère ­l’effet direct sur la distribution des revenus ou l’impact de plus long terme sur les choix professionnels, un RU a toutes les chances de profiter beaucoup plus aux femmes qu’aux hommes. Certaines d’entre elles utiliseront la ­liberté matérielle accrue que leur apporte le RU pour réduire leur temps de travail rémunéré, et donc allé­ger leur double fardeau ­(professionnel et familial) à certains moments de leur vie. Ajoutons que le RU protégerait les femmes non seulement contre la tyrannie des chefs, mais aussi contre celle des maris et des bureaucrates. Quand le couple se défait, ou face à une décision administrative aberrante, le RU constitue un soutien modeste mais solide pour les plus ­vulnérables.

 

8. Une mesure favorable à l’environnement

Il peut être utile de distinguer deux composantes au sein du mouvement écologiste. En gros, il y a le courant environnementaliste, dont le principal sujet de préoccupation est la pollution engendrée par la société industrielle. Sa priorité est la mise en place d’une orga­nisation sociale soutenable pour l’environnement. L’autre courant, que l’on pourrait appeler alternatif, voit surtout dans la société industrielle une source d’aliénation. Sa priorité est la mise en place d’une organisation sociale où les individus consacrent une bonne part de leur temps à des activités « autonomes », régies ni par le marché ni par l’État. Le RU a quelque chose de séduisant pour chacune de ces deux tendances.

L’ennemi numéro un des environnementalistes est le productivisme, la quête obsessionnelle de la croissance économique. Un des principaux motifs qui pousse à désirer une croissance rapide, en particulier au sein des classes laborieuses et des organisations qui les représentent, est la lutte contre le chômage. Or, comme je l’ai expliqué plus haut, le RU constitue une stratégie cohérente pour traiter le problème du chômage sans avoir besoin pour cela d’accélérer la croissance. La simple possibilité d’une telle stratégie sape la grande coalition des productivistes et augmente de ce fait les chances d’atteindre les objectifs environnementalistes, dans un monde où la pollution n’est pas le seul sujet de préoccupation.

Les alternatifs devraient également y trouver leur compte : on peut en effet voir dans le RU une subvention universelle financée par le marché et par l’État et bénéficiant à la sphère de l’autonomie individuelle. Cela tient en partie au fait que le RU accorde à chacun un peu de liberté réelle (par opposition à un simple droit) dont il ou elle peut se servir pour se soustraire au travail rémunéré et se livrer à des activités autonomes : militantisme, bénévolat. Mais l’impact social du RU tient aussi au fait qu’il permet aux personnes les moins bien loties de refuser plus facilement des emplois qu’elles ne trouvent pas assez épanouissants. Cela inciterait les employeurs à créer et à proposer des emplois moins aliénants.

 

9. Première objection : le coût

Supposons que tout ce que j’ai avancé jusqu’ici soit convaincant : que le RU soit un moyen naturel et attrayant d’assurer une répartition équitable de la liberté réelle entre les membres de la société, de lutter contre le chômage sans accroître la pauvreté et de promouvoir les objectifs principaux des mouvements féministes et écologistes. Quelles objections peut-on alors lui opposer ?

La plus courante est qu’il coûterait trop cher. Mais dire cela n’a aucun sens tant que l’on n’a pas précisé le montant ou le point de comparaison. Fixé à 150 dollars par mois et par personne, un RU serait évidemment finançable dans certains pays. Pourrions-nous nous permettre de rapprocher le RU du seuil de pauvreté ? Si l’on se contente de multiplier le montant correspondant au seuil de pauvreté pour un ménage d’une personne par la population totale d’un pays, on a tôt fait d’atteindre des sommes terrifiantes, souvent bien supérieures au niveau actuel des dépenses publiques.

Mais un tel calcul est trompeur. Un grand nombre de prestations sociales existantes pourraient être supprimées ou réduites avec la mise en place d’un RU. D’autre part, pour la plupart des personnes en âge de travailler, le revenu de base et les hausses d’impôt requises pour le financer s’équilibreront dans une large mesure. Dans les pays disposant d’un système de collecte de ­l’impôt raisonnablement efficace, ce qui importe n’est pas le coût global, mais son impact distributif. À cet égard, un RU et un impôt négatif pourraient aboutir à des résultats similaires.

En Europe et aux États-Unis, des spécialistes ont calculé le coût budgétaire net de différents dispositifs de RU et d’impôt négatif. Il est évident que le coût représenté par l’instauration d’un RU, quel qu’en soit le montant, est d’autant moins élevé que les minima sociaux sous condition de ressources déjà en vigueur sont plus étendus et généreux. Mais deux autres facteurs ont un impact considérable. Tout d’abord, le programme vise-t-il à mettre en place un taux d’imposition efficace sur les ­revenus les plus bas, n’excédant pas ­celui qui frappe les plus hauts ? Ensuite, prévoit-il de verser autant d’argent à chacun des membres d’un couple qu’à une personne seule ? Si la réponse est oui dans les deux cas, ce programme visant à extraire tous les ménages de la pauvreté présente un coût net très élevé, et entraînera par conséquent d’importants changements dans la distribution des revenus au sein de la population. Les transferts n’iront pas seulement des ménages aisés vers les plus modestes, mais aussi des célibataires vers les couples. Cela ne revient pas à dire qu’un tel système serait « infinançable ». Mais une approche graduelle s’impose si l’on veut éviter que certains ménages ne voient leur revenu disponible chuter brutalement. Une solution envisageable serait un revenu de base ou un impôt négatif au niveau du ménage. Une autre serait l’instauration d’un revenu de base strictement individuel, mais « partiel », intégrant des suppléments sous condition de ressources réservés aux adultes vivant seuls.

 

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10. Deuxième objection : l’offre de travail

Une autre objection fréquente concerne les effets pervers d’un RU sur l’offre de travail. Certains programmes expérimentaux de garantie de revenus lancés dans les années 1970 aux États-Unis ont mis en évidence ce type d’effets induits. Une première réponse pourrait être : « Et alors ? » Stimuler l’offre de travail n’est pas une fin en soi. Personne ne peut décemment souhaiter une société surmenée et hyperactive. Offrons aux gens de tous les milieux sociaux la possibilité de réduire leur temps de travail ou même d’arrêter de travailler pour s’occuper de leurs enfants ou de leurs vieux parents. Non seulement nous dépenserons moins en prisons et en hôpitaux, mais nous améliorerons le capital humain de la génération suivante. Un RU fixé à un niveau modeste serait un instrument à la fois simple et efficace pour maintenir un bon équilibre socioéconomique entre le travail rému­néré et le reste de notre existence.

Il est crucial que nos systèmes fiscaux et redistributifs n’enferment pas les travailleurs les moins qualifiés dans une situation d’oisiveté et de dépendance. Or c’est précisément la conscience de ce danger qui a le plus contribué à susciter l’intérêt du public pour le RU dans les pays euro­péens où un revenu minimum ­garanti sous condition de ressources est en place depuis un certain temps, et fixé à un ­niveau assez haut. Il serait absurde de le nier, les dispositifs de ce genre dissuadent les travailleurs d’accepter des emplois mal payés et de les conserver. Pour la même raison, ils dissuadent aussi les employeurs de créer et de proposer ce type d’emplois. Cela dit, réduire le niveau ou la stabilité des mesures de ­garantie du revenu n’est pas la seule réponse possible. Une autre possibilité serait de s’attaquer aux différentes dimensions du piège du chômage en remplaçant les aides ­sociales sous conditions de ressources par d’autres, universelles celles-là. Il est facile de ­deviner pour laquelle de ces deux voies opteront ceux qui veulent à la fois une économie prospère et une société juste (au lieu de stimuler au maximum l’offre de travail).

 

11. Troisième objection : un don sans contrepartie

Il existe enfin une troisième objection, non pas technique, mais morale. Le RU, entend-on souvent dire, revient à faire un cadeau sans contrepartie à des pauvres qui ne l’ont pas mérité. À en croire certains, le RU contredirait un principe fondamental, celui de la réciprocité : ceux qui reçoivent des aides doivent apporter en échange une contribution à la so­ciété. Or, parce qu’il est inconditionnel, le RU profite aussi à ceux qui ne contribuent pas à la société : ceux qui passent leurs ­matinées à se chamailler avec leur conjoint, leurs après-midi à faire du surf à Malibu et leurs nuits à fumer de l’herbe.

On pourrait se contenter de répondre par une question : combien choisiraient ce mode de vie ? Combien, comparés à tous ceux, innombrables, qui passent le plus clair de leurs journées à faire un travail utile socialement mais non rému­néré ? Tout indique que tout le monde ou presque cherche à se rendre utile d’une manière ou d’une autre. Et nous sommes nombreux à penser qu’il serait affreux de transformer toutes les activités utiles à la société en emplois salariés. Sur cette base, le principe « à chacun selon sa contribution » est en fait l’un des arguments les plus forts en faveur du RU.

Il y a toutefois une réponse plus élémentaire encore. Certes, le RU constitue une aubaine imméritée pour le surfeur oisif. Mais en quoi cette aubaine est-elle différente sur le plan éthique du hasard qui préside à la façon dont sont répartis la richesse, les revenus et les ­loisirs ? Notre couleur de peau, notre sexe et notre nationalité, notre ­niveau d’éducation et de revenu, nos dons pour les mathématiques et notre maîtrise de l’anglais, notre beauté physique et notre ambition sont essentiellement fonction de qui étaient nos parents et d’autres facteurs tout aussi arbitraires. Ces dons du destin sont inévitables et, dès lors qu’ils sont équitablement ­répartis, il n’y a rien à leur objecter. Or, une condition minimale pour que cette répartition soit juste est que chacun soit sûr de bénéficier d’une part modeste de ces cadeaux immérités.

Rien n’atteint plus efficacement cet objectif que le RU. Un tel argument moral ne peut redessiner à lui seul le champ de ce qui est politiquement possible. Mais il peut être crucial. Sans avoir à nier l’importance du travail et la place de la responsabilité individuelle, il nous évitera de nous laisser impressionner par un discours politique en vogue qui justifie de faire toujours davantage plier les plus défavorisés sous le joug. Nous croirons davantage en la justesse d’un ­revenu de base universel qu’en celle du suffrage universel. Et le droit de chacun, y compris les paresseux, à un revenu, nous semblera encore plus naturel que le droit de chacun, y compris les incompétents, à voter.

 

— Cet article est paru dans la Boston Review le 1er octobre 2000. Il a été traduit par Arnaud Gancel.