Démons brésiliens

« Les auteurs brésiliens de ma génération traitent de questions culturelles, identitaires, sociales, mais pas de la politique proprement dite », constate l’écrivain José Luiz Passos, 44 ans, dans Folha de São Paulo. C’est l’une des raisons qui l’ont incité à s’emparer de la figure de Flo­riano Peixoto, deuxième président de la ­République brésilienne, dans son troisième roman, salué par la ­critique comme l’une des ­meilleurs œuvres de fiction de l’année 2016.

Surnommé « le maréchal de fer », Peixoto dirigea le pays de 1891 à 1894 sans jamais chercher l’onction des urnes : il avait accédé au pouvoir à la suite du ­renoncement du chef de l’État élu, dont il était le vice-président. Pour José Luiz Passos, la ressemblance avec les événements récents – la destitution de la présidente Dilma Rousseff en août 2016 et l’intronisation de son vice-président, ­Michel Temer – est tout sauf fortuite. « Je me suis dit que réfléchir sur Peixoto, comme être humain et comme politique, pouvait éclairer le moment présent. »

Pour accentuer le parallèle entre les deux périodes, note Jornal do Commercio, José Luiz Passos fait alterner la voix narrative du personnage historique et celle d’un personnage de fiction situé dans le Brésil d’aujourd’hui, une employée de maison qui est une parente éloignée de Peixoto et qui vit dans sa chair la crise politique et économique que traverse actuellement son pays.

Christopher Brooke : « Cesser de mettre le travail au centre de tout »

 

Christopher Brooke enseigne l’histoire de la pensée politique à l’université de Cambridge. Il a notamment publié Philosophic Pride: Stoicism and Political Thought from Lipsius to Rousseau (Princeton University Press, 2012) et a contribué à l’ouvrage The General Will: the Evolution of a Concept (Cambridge University Press, 2015).

 

Dans son manifeste Justice agraire (1), adressé au Directoire en 1797, Thomas Paine proposait qu’un pécule soit versé à tout citoyen atteignant sa majorité. Il précisait : « Il est proposé que les paiements […] soient faits à chaque personne, riche ou pauvre. Il est mieux de faire ainsi, pour empêcher d’odieuses distinctions. » Entendait-il définir un nouveau droit de l’homme ?

Je ne pense pas que Paine définissait un nouveau droit de l’homme mais plutôt qu’il exploitait une idée beaucoup plus ancienne. La Bible dit : « Les cieux sont à l’Eternel mais il a donné la terre aux enfants des hommes » (Psaumes 115, 16), et on interprète souvent ce verset comme signifiant que Dieu a donné la terre à l’humanité tout entière pour qu’elle la gère en commun. On peut bien sûr utiliser une pensée de ce genre pour rejeter la notion de propriété privée. Mais ce n’est pas ce que fait Paine : il fait valoir que nul ne doit vivre dans de pires conditions dans un monde de propriété privée que si nous avions à vivre dans la condition naturelle, en bénéficiant de notre part de l’héritage commun de l’humanité. Il définit donc moins un nouveau droit qu’il ne propose une politique qui, dit-il, se substituera à « l’héritage naturel » qui nous revient de droit.

 

Un opposant majeur au revenu universel, le théoricien de la justice John Rawls, écrivait en 1988 : « Ceux qui veulent faire du surf toute la journée à Malibu doivent trouver le moyen de se financer et ne peuvent prétendre aux fonds publics ». N’est-ce pas surprenant ?

Rawls est beaucoup plus proche de l’esprit de Jean-Jacques Rousseau que de ­celui de Thomas Paine. L’idée de Rousseau est que la république moderne est une communauté de gens qui travaillent et génèrent ainsi un surplus imposable, et le fait que chaque foyer contribue un peu aux ­recettes publiques donne aux citoyens un intérêt à soutenir l’État, car ils peuvent ­ainsi bénéficier des dépenses publiques, tandis que l’État a intérêt à ne pas menacer les moyens d’existence des citoyens, pour que le flux de l’impôt puisse se perpétuer sans diminuer. De ce point de vue, verser un revenu garanti permettant de faire moins de travail salarié joue contre les intérêts fondamentaux du contrat ­social. Mais certains partisans du revenu universel défendent cette idée justement parce qu’ils veulent que le travail productif cesse d’être au cœur de notre pensée poli­tique. ­Beaucoup de gens ne peuvent ou ne veulent pas ­travailler et seules ­certaines formes de travail sont rémunérées. Donc un revenu garanti qui ne dépendrait pas de la performance du travail rémunéré est un moyen de faire en sorte que le travail ne soit plus au centre de notre imaginaire poli­tique et de ­promouvoir une forme d’égalité de statut entre ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas. Reste à ­savoir si cette ambition est réalisable.

 

Les tenants du revenu universel mettent en avant à la fois la liberté de l’individu et la réduction des inégalités et de la pauvreté. S’agit-il des deux faces d’une même pièce ?

Oui. C’est George Bernard Shaw, je crois, qui a le premier pointé le fait que le welfare state préconisé au début du XXe siècle en Angleterre recelait une contradiction en son sein. D’un côté, les mesures prises pour la santé publique, la sécurité sociale et la sécurité sur le lieu de travail se justifiaient pour promouvoir la faculté du citoyen à se gérer de façon autonome, mais elles étaient en même temps à l’évidence massivement pater­nalistes. Contentez-vous de donner l’argent aux gens, disait-il, et s’ils veulent l’utiliser pour la santé et les retraites, libre à eux de le faire.

 

Le revenu universel est proposé à la fois par des penseurs de droite et de gauche. N’est-ce pas plutôt rare dans l’histoire des idées ?

Je n’en suis pas si sûr. Cette idée a ­toujours navigué à la frontière de la ­tradition libérale dans la pensée politique, et on trouve des libéraux aussi bien à droite qu’à gauche : c’est la tradition à la fois de Friedrich Hayek et de John Rawls, par exemple. Et Thomas Paine lui-même a été une source d’inspiration à la fois pour la droite et pour la gauche. C’est un grand héros radical dans trois pays – la Grande-Bretagne, les États-Unis et la France –, mais ses idées alimentent aussi la paranoïa ­actuelle quant aux intentions malignes de l’État et la nécessité pour la population de s’armer de vigilance.

 

— Propos recueillis par Books

Le regretté scalpel de Revel

«Le jour viendra où l’on consacrera des livres ­savants aux différents ­Revel, au philosophe, au politique, au polémiste, à l’historien de l’art, au mémorialiste, au moraliste. » Cette prédiction faite par Jean-Claude Casanova en ouverture du dossier publié par la revue Commentaire à l’occasion de la mort de l’écrivain, en 2006, ne s’est pas réalisée. À ce jour, deux ouvrages seulement ont été publiés sur Jean-François Revel (1) : un essai biographique de son ami Pierre Boncenne, chaleureux panégyrique rempli d’anecdotes et de citations (2), et une remarquable analyse de sa pensée politique par l’historien des idées Philippe Boulanger.

Ce n’est pas beaucoup pour un homme présent au cœur de la vie intellectuelle française durant un demi-siècle, habitué des studios de radio et des plateaux de télévision, auteur d’une trentaine de livres dont la plupart, traduits dans plusieurs langues, ont été des succès de librairie et dont les analyses et les prises de position donnaient systématiquement lieu à de vives controverses.

Au cours de la dernière décennie, son souvenir a essentiellement été entretenu par un carré de fidèles, amis de longue date, anciens collègues et collaborateurs. Pour quelles raisons ? La société d’aujourd’hui vit au présent et a la mémoire courte. Certains intellectuels que ­Revel a influencés répugnent à mentionner son nom, en vertu de cette loi que l’inté­ressé énonçait dans ces termes : « Les Français adorent penser, mais un Français qui pense a généralement besoin d’être soutenu par le sentiment qu’il est le premier et le dernier à le faire. » Il reconnaîtra avoir cédé lui-même à ce travers en ne mentionnant pas, dans La Tentation totalitaire, L’Opium des intellectuels, de Raymond Aron, dont la lecture l’avait pourtant influencé. Surtout, iconoclaste et provocateur, auteur de pamphlets virulents et redoutable polémiste, Revel, en attaquant sans pitié les idées et les systèmes de pensée qu’il trouvait absurdes, stupides ou mensongers, s’est fait de nombreux ennemis, y compris post mortem.

Esprit voltairien haïssant la censure et les dévots, animé par la passion de la liberté et de la vérité, il avait un tempérament naturellement rebelle : « En moi et malgré moi, il y aurait toujours eu, je pense, de toute manière, un noyau réfractaire à la tyrannie des milieux officiels et des idées reçues. »

 

Cet anticonformisme foncier, rien ne l’illustre mieux que l’ouvrage avec lequel, à peine agrégé, il fit une entrée fracassante sur la scène intellectuelle : Pourquoi des philosophes ? Dans ce brûlot constellé de formules mémorables, écrit avec toute la fougue de la jeunesse d’une plume pleine de verve assassine, il s’en prenait avec brio à quelques gloires ­anciennes ou contemporaines. Ce livre et sa suite, La Cabale des dévots, dans lequel il commente les réactions indignées qu’a suscitées le premier – notamment celles de Claude Lévi-Strauss, Jean-Paul Sartre et Maurice Merleau-Ponty –, sont sans doute les seuls ouvrages traitant de philosophie que l’on lit en éclatant de rire à chaque page, excité par un mélange de vues profondes et de joyeux irrespect dont il n’existe que peu d’exemples dans la littérature d’idées.

Rationaliste épris de clarté et athée sans états d’âme, ainsi que l’atteste Le Moine et le Philosophe, dialogue avec Matthieu Ricard – un de ses fils ­devenu moine bouddhiste –, Revel avait une profonde horreur du spiritualisme bon marché, du galimatias et de la prétention intellectuelle. Parmi ses pages les plus féroces figurent celles qu’il a consacrées à Bergson et à son disciple Teilhard de Chardin, aux membres du groupe Tel Quel, à Lacan, le « Sacha Guitry de la psychanalyse », débitant d’un « ton prophétique et dédaigneux » un ramassis de platitudes, de tautologies et de non-sens, et surtout à Heidegger, auteur d’« une philosophie d’avenir en ce sens qu’elle n’est pas terminée et que la partie qui manque est justement la partie essentielle », capable de « tenir sur la bombe atomique des propos dignes d’une vieille dame de province » et dont il décrit la méthode de la façon suivante : « [Elle] consiste à énoncer d’abord ce qui est à prouver ; puis à formuler la même idée de cinq ou six manières à peine différentes, en se bornant à juxtaposer les phrases les unes à la suite des autres. Enfin, au début de la dernière phrase, qui répète la première et toutes les autres, il écrit simplement le mot donc. »

 

Sous-jacente à cette charge jubilatoire figure l’idée, très sérieuse, que la philosophie, depuis l’essor de la science moderne, ne peut plus prétendre à constituer la forme ultime et absolue de connaissance. Une thèse que Revel développera dans son Histoire de la philosophie occidentale. De Thalès à Kant. Parmi d’autres lumineux exposés, cette « histoire populaire » contient une présentation très critique du rationalisme métaphysique de Descartes, ­décrit comme une régression par rapport aux idées de l’époque, tournant le dos aux découvertes de Galilée et à l’idée du ­rationalisme expérimental (3). On y trouve aussi de belles pages sur ces philosophes antiques que Revel connaissait bien et appréciait beaucoup, à l’instar de Montaigne et pour les mêmes raisons : leur attachement à la conception de la réflexion philosophique comme source de sagesse.

Le goût de Jean-François Revel pour la démystification et le déboulonnage d’idoles s’est manifesté dans d’autres domaines. Souvent, ses victimes étaient des héros du panthéon français, objets d’un culte qui l’irritait : Saint-Exupéry, dont « [les] sornettes à hélice [ont] ­révélé aux Français qu’une ânerie verbeuse ­devient profonde si on la fait décoller du sol pour l’élever à sept mille pieds de haut » ; Alain, « illisible, affecté, précieux, archaïsant […] paysan génial [qui] a voulu labourer en dentelles » ; dans le domaine de la critique d’art, Élie Faure et André Malraux, accusés d’« encourager notre penchant national pour le verbiage historico-mondial de deuxième main et pour la vulgarisation ampoulée ». Dans l’anthologie de la poésie française qu’il a composée, Claudel, Aragon et Péguy brillent ostensiblement par leur absence.

Dans l’expression de ses admirations, Revel ne témoignait pas de moins de ­liberté d’esprit. Son pénétrant petit essai sur Proust, par exemple, largement ignoré ou dénigré par les spécialistes, présente l’auteur d’À la recherche du temps perdu comme un écrivain réaliste et comique qu’il faut louer pour la subtilité de ses observations sur les mécanismes et les ravages du snobisme et de la passion amoureuse, pas du tout pour ses idées sur le temps et la mémoire, qui sont ce qu’il y a de moins original chez lui.

 

En politique, le nom de Jean-François Revel est associé à la lutte contre le communisme, qui fut la grande affaire de sa vie. Le premier combat qu’il a mené, c’était toutefois contre le gaullisme. Dans Le Style du Général et la longue préface à sa réédition, tout en mettant en question la qualité, pourtant unanimement vantée, de l’expression écrite et orale de De Gaulle, il dénonce vigoureusement ses vues en politique étrangère, qu’il juge archaïques et obsessionnellement antiaméricaines, ainsi que sa conception du pouvoir et la Constitution qu’il a mise en place. En France: la fin de l’opposition, Lettre ouverte à la droite et L’Absolutisme inefficace continueront à stigmatiser le régime « présidentialiste », monarchique sous des habits républicains, de la Ve République, auquel Revel reproche de concentrer trop de pouvoir dans les mains du chef de l’État et qu’il tirait fierté d’avoir blâmé « tant sous le gaullisme triomphant que sous le gaullisme déclinant ; puis, plus tard, tant sous le socialisme plastronnant que sous le socialisme délinquant et déliquescent ».

Proche, dans sa jeunesse, des socialistes et de François Mitterrand, Jean-François Revel s’en éloignera au milieu des années 1970 après l’adoption du programme commun de la gauche, dans lequel il vit le signe de l’opportunisme d’un homme qu’il peindra plus tard en ces termes : « Mitterrand se passionnait […] pour les instruments de la politique, pas pour ses objectifs ; pour ses moyens, pas pour ses fins ; pour la conquête et la conservation du pouvoir, par pour les éventuels desseins que le pouvoir permet de réaliser. » Son appréciation du partenaire communiste dudit programme est encore plus sévère : « En tant qu’individu, Marchais était borné, brutal, vaniteux et dissimulé. Comme dirigeant du PCF, ce fut un despote et, vis-à-vis de Moscou, un esclave. »

Un autre élément ayant contribué à le détacher du socialisme est le voyage qu’il effectua aux États-Unis, dont sortira son premier best-seller, Ni Marx ni Jésus : un tableau enthousiaste de la « révolution libérale » dont l’Amérique était à ses yeux le laboratoire, qui lui semblait destinée à s’étendre au monde entier et dont il ­retrouvera plus tard, avec « des sentiments de complicité et d’agacement mêlés », un écho affaibli dans les événements de Mai 68. Des événements mal compris, dit-il, par leurs protagonistes, restés aveugles à la vocation de ce mouvement à devenir « le moteur d’une accélération de la civilisation libérale et individualiste opposée à l’étatisme et au collectivisme ». Dans Ni Marx ni Jésus, Revel étudiait aussi les ressorts de l’antiaméricanisme des élites françaises, sur lequel il allait revenir à la fin de sa vie dans L’Obsession anti-américaine. Rendant compte de ces deux ouvrages dans The New York Review of Books, à trente ans d’intervalle, Mary McCarthy et Tony Judt auront quasiment les mêmes mots pour féliciter Revel de sa lucidité au sujet des sentiments de ses compatriotes à l’égard des États-Unis, tout en déplorant son incontestable propension à idéaliser l’Amérique.

À partir de ce moment, sa trajectoire politique ne s’infléchira plus. La Tentation totalitaire, Comment les démocraties finissent, La Connaissance inutile (profond essai sur le rôle de l’information, l’idéologie et « la première de toutes les forces qui mènent le monde, […] le mensonge »), Le Regain démocratique et La Grande ­Parade sont autant de jalons d’une double croisade : contre le totalitarisme, plus particulièrement sous sa forme communiste, et pour le libéralisme. Philippe Boulanger l’a bien montré, Revel n’est pas un théoricien du libéralisme, mais un diffuseur des idées libérales. Éclectique dans son inspiration, le libéralisme à la fois politique et économique qu’il prône s’appuie simultanément sur les idées de Friedrich Hayek et de Karl Popper et sur la tradition libérale française incarnée par Tocqueville ou Raymond Aron. Dans l’ensemble, les sociétés capitalistes et libérales lui apparaissent préférables parce qu’elles sont plus efficaces, donc mieux à même de produire des richesses pour en redistribuer davantage, et ­capables d’auto­correction. Mais, s’il était confiant dans le progrès, il ne l’était pas outre ­mesure dans la nature humaine : « Contrairement à ce que croyait Rousseau […] l’homme est mauvais et […] c’est la société qui le rend bon, quand cette société se constitue par le droit. »

L’originalité du regard jeté par Revel sur la vie politique et la société françaises tient notamment à son histoire personnelle. « Six ans de séjour à ­Mexico puis à Florence, faisait-il remarquer, m’ont fourni l’occasion d’une ouverture ­d’esprit qui m’est restée. Maîtriser des langues étrangères 4, se frotter à d’autres cultures, considérer la sienne de l’extérieur en échappant au parisianisme m’a procuré une façon de penser, une sensibilité particulière. » Avant de le faire dans son pays, il avait en effet enseigné en Algérie, au Mexique, où il avait observé le fonctionnement d’un régime de « dictature élue » dont il retrou­vera beaucoup de traits en France, ainsi qu’en Italie, dont il ramènera un autre livre à scandale : avec « un sans-gêne et une muflerie calculés », écrira-t-il lui-même, Pour l’Italie « [prenait] le contre-pied des attendrissements préconçus des Italiens sur eux-mêmes et des étrangers sur l’Italie ». L’ouvrage suscita un débat national dans la péninsule avant même d’être traduit. Mais il fut applaudi par le célèbre journaliste Indro Montanelli, toujours très critique envers ses compatriotes 5. Relisant le livre des années plus tard, Revel avouera être « atterré […] par les simplifications, les généralisations, les exagérations » qu’il contenait.

 

Formidable machine intellectuelle, il impressionnait par l’étendue de ses connaissances. « Ce qu’il donnait à voir en vitrine, dit joliment Philippe Meyer, [il le tenait] en magasin. » Sa maîtrise des sujets qu’il traitait éclate dans Contrecensures, Les Idées de notre temps et Fin du siècle des ombres, sélections d’articles publiés dans Le Figaro littéraire, France-­Observateur, Le Point et ­L’Express de Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise Giroud, qu’il finira par diri­ger ­durant trois ans (6). Beaucoup de ces textes sont des éditoriaux ou des ­recensions de livres, et dans les deux cas ce sont des modèles du genre. Les premiers frappent par leur qualité pédagogique. « Qu’y ­a-t-il de commun entre composer un éditorial et faire la classe ? demande Revel, qui adorait enseigner. Il y a le souci essentiel et constant de se mettre à la place de ceux qui vous lisent ou vous écoutent, de parler non pour vous-même mais pour eux, de ne jamais supposer connu chez eux ce qu’ils ont le droit d’ignorer, ni compris à l’avance ce qu’on a le devoir de leur expliquer. » Il s’y appliquait constamment, avec un savoir-­faire qu’illustre, entre mille exemples possibles, ce passage d’un texte tiré d’un autre recueil d’articles, celui-là consacré aux arts, L’Œil et la connaissance : « Le cubisme consiste principalement en deux innovations : peindre l’espace comme du plein, du solide, et non pas comme un vide où baigne l’objet ; ensuite dresser de cet objet un inventaire complet, en y incorporant tous ses aspects, alors que la perspective classique consiste à se placer à un seul point de vue et à une distance déterminée. »

Ses recensions étaient autant d’occa­sions de mener une réflexion sur les thèmes traités dans des livres d’une étonnante variété : enquêtes sociologiques, correspondances politiques ou littéraires, études d’économie du développement, souvenirs de savants, traités de psychanalyse ou de sexologie. Dans Fin du siècle des ombres, à côté de commentaires et portraits politiques et de quelques pages étincelantes sur l’historiographie de la Révolution française, on trouvera ainsi ses vues sur René Girard, saint Augustin, Nietzsche, Machiavel ou le culte délirant rendu à la princesse Diana. Dans l’ensemble, lue à dix, vingt ou trente années de distance, cette production journalistique atteste sa grande sensibilité à l’air du temps. Sur le désastre de l’école, la logique du terrorisme ou l’essor du « politiquement correct », il fit preuve d’une clairvoyance étonnamment précoce.

En Jean-François Revel, Philippe Raynaud voit une réincarnation d’Hippolyte Taine, qui, un siècle avant lui, a fustigé la philosophie officielle, accom­pli une carrière brillante en dehors de l’université, consacré un livre à l’Italie, publié des essais sur l’art et la littérature et fini par se rallier au modèle anglo-saxon de démocratie libérale dominant à son époque. Philippe Boulanger le compare à Benjamin Constant : à l’instar de l’auteur d’Adolphe, Revel s’est formé chez les Jésuites et a beaucoup voyagé ; imprégné comme lui de l’esprit des Lumières, il croyait également au progrès et à la science ; intellectuels de terrain et « publicistes », tous deux défendaient un « libéralisme intégral » dans des articles de presse et des essais destinés au grand public.

 

Mario Vargas Llosa, Simon Leys et Henri Astier ont évoqué à son propos George Orwell. Se réclamant l’un et l’autre de la gauche, c’est à elle que les deux écrivains ont réservé leurs plus impitoyables critiques. Attachés aux faits, aux vérités de bon sens et à « la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre » (Orwell), tous deux dénonçaient inlassablement l’hypocrisie des intellectuels et leur propension à user à des fins douteuses d’un langage abscons et inélégant. Et certains de leurs procédés stylistiques étaient très proches. Mais la comparaison a ses limites. Conservateur sentimentalement lié à l’Angleterre, Orwell n’a jamais reconnu au libéralisme économique les mérites que lui attribuera plus tard Revel, progressiste et internationaliste. Sur le plan biographique, Revel a très tôt bénéficié d’une notoriété qu’Orwell n’a connue qu’à la fin de sa vie, et d’une aisance matérielle et de positions de pouvoir auxquelles il n’a jamais accédé. En termes de caractère, de goûts et d’apparence, on peut difficilement imaginer deux individus plus dissemblables. Quoi de commun entre le maigre auteur de 1984, austère jusqu’à l’ascétisme, farouche avec l’autre sexe et fermé aux autres arts que la littérature, et le corpulent journaliste français, épicurien curieux de peinture, de musique et de cinéma, dévorant tout ce que la vie peut offrir, attaché aux plaisirs de l’amitié (7), amateur de voyages, de compagnie féminine, de vins fins et de bonne chère (8) ? Sur ce dernier sujet, Revel a d’ailleurs publié sous le titre Un festin en paroles une « histoire littéraire de la sensibilité gastronomique » émaillée d’observations judicieuses comme la suivante, où s’expriment de concert sa compétence de gourmet et sa passion pour le turf : « Si la cuisine régionale et paysanne a des qualités de fond et de sérieux qui permettent de la comparer au cheval de trait et de labour, si la haute gastronomie a les vertus élégantes et la fragilité du pur-sang, la cuisine bourgeoise est ce que les éleveurs de chevaux appellent un demi-sang : elle trotte, mais ne galope pas. »

« Le meilleur livre sur Revel, fait observer un de ses admirateurs anglo-saxons, l’essayiste Clive James, est de lui. » Il s’agit bien sûr du Voleur dans la maison vide, l’autobiographie qui lui a ouvert les portes de l’Académie française en lui conférant le statut d’un véritable homme de lettres. À l’instar des Souvenirs de Tocqueville ou des Mémoires de Guizot, auxquels il ne serait pas absurde de le comparer, l’ouvrage est extrêmement bien écrit, comme en vérité le reste de son œuvre. On a souvent relevé le caractère robuste, direct, net, carré de son style, ce que ­Simon Leys ­appelait avec justesse son « implacable clarté ». Un autre de ses traits distinctifs est ce sens de l’image forte et du qualificatif insolite qui lui fait évoquer « Pompidou avec son air d’Auvergnat qui remonte de la cave » ou l’« usage dévoyé et théâtral des herbes » dans la cuisine des restaurants touristiques.

Mais il y a plus. Considérons cet aphorisme surgissant au beau milieu d’un développement sur l’enseignement : « La haine de la liberté prend souvent le masque de sa défense. » Ou cette ­réflexion désabusée sur la manière dont le caractère « grotesque autant qu’odieux » du communisme nous prémunit contre son retour : « Pour nous garder d’une rechute insidieuse, je compte, je l’avoue, plus sur les brûlures de notre vanité que sur les scrupules de notre conscience, et moins sur la lucidité de notre intelligence que sur les déboires de notre aveuglement. » Ou cette observation cruelle au sujet de Raymond Aron, dont il explique l’indécision dans un violent conflit qui secoua L’Express par « ce mélange contradictoire d’amour-propre et de passivité qui le faisait aspirer à être consulté sur tout et à ne donner des conseils sur rien » (9). Enfin cette ­remarque sarcastique : « Les socialistes ont une si haute idée de leur propre moralité qu’on croirait presque, à les entendre, qu’ils rendent la corruption honnête en s’y livrant, loin qu’elle ternisse leur vertu quand ils y succombent. »

Dans de telles phrases résonnent des échos de la langue de La Rochefoucauld, Saint-Simon, Retz, La Bruyère, Pascal, Chamfort, Montesquieu, Valéry ou Cioran, auteurs que Revel affectionnait et relisait constamment : une langue classique dont, à côté de la vigueur de sa pensée, de son indépendance d’esprit et de la solidité de son information, un des grands mérites aura été de mettre toute la puissance, la souplesse, la précision et l’élégance au service de l’analyse des grandes questions actuelles.

Jean-François Revel s’est parfois laissé aller à des jugements excessifs, comme sur l’Italie, et à défendre des positions quelquefois discutables, comme sur les États-Unis. Son incapacité à résister au plaisir de la formule brillante, méchante et drôle qui fait mouche a pu le conduire à se montrer injuste et blessant. Mais, dans le débat d’idées, son intelligence aiguë, son robuste sens commun, sa profonde culture, sa lucidité et son courage faisaient de cet homme massif à la voix mate et un peu métallique une présence salutaire et précieuse qui nous serait à coup sûr bien utile aujourd’hui.

 

— Cet article a été écrit pour Books par Michel André. Né et vivant en Belgique, ce philosophe de formation a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Il a publié en 2008 Le Cinquantième Parallèle. Petits essais sur les choses de l’esprit (L’Harmattan).

Utopie

Un mois avant la bataille de Marignan, un humaniste âgé de 37 ans, conseiller du roi d’Angleterre, commence à ­rédiger Utopia. Comme le signalait une spécialiste de Thomas More à l’occasion du 500e anniversaire du livre, l’année dernière, ce mot créé par lui comporte une ambiguïté, sans doute voulue. « Topia » vient du grec topos, lieu, mais le « U » peut vouloir dire soit « non/pas »  (le ou grec), soit « bon » (le eu grec). C’est donc soit le lieu qui ne peut exister, soit le bon lieu par excellence – soit les deux.

En Utopie, telle que la décrit le personnage Raphael Hythloday (ou Raphaël Hythlodée dans la traduction française), toutes les choses sont possédées en commun et tout le monde est égal. Personne ne se sent supérieur à quiconque. Et rien n’a de ­valeur en propre : l’or et les pierres précieuses ornent les pots de chambre… C’est donc l’antithèse de la société réelle. Rousseau s’en est inspiré dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité : « Je conçois dans l’espèce humaine deux sortes d’inégalité : l’une que j’appelle naturelle ou physique, parce qu’elle est établie par la nature, et qui consiste dans la différence des âges, de la santé, des forces du corps et des qualités de l’esprit ou de l’âme ; l’autre qu’on peut appeler inégalité ­morale ou politique, parce qu’elle dépend d’une sorte de convention et qu’elle est établie ou du moins autorisée par le consentement des hommes. » Le premier penseur se disant communiste, Étienne Cabet, avait été vivement impressionné par le livre de More. On en a retrouvé une édition annotée par Marx et Engels.

Dix ans après la rédaction d’Utopia, un humaniste espagnol ayant fui l’Inquisition, Juan Luis Vives, qui avait fréquenté Thomas More à Londres, rédige à la requête de la ville de Bruges un traité sur les moyens d’éradiquer la pauvreté. Dans son De subventione pauperum, il écrit : « Même ceux qui ont dissipé leur fortune par une vie dissolue – le jeu, les prostituées, la luxure, la gloutonnerie – doivent se voir attribuer de la nourriture, car personne ne doit mourir de faim. ».

Nous rêvons tous d’un monde meilleur, où la pauvreté serait éradiquée, les inégalités moins aberrantes, la corruption jugulée, la sottise contenue… Les rêveurs qui oublient le sens négatif du ou grec nourrissent fanatismes et totalitarismes. Ceux qui ne l’oublient pas se servent de l’utopie comme d’un punching-ball : elle nous renvoie l’image de nos imperfections et nous rappelle la possibilité de faire en sorte que les choses soient moins imparfaites.

La forêt réenchantée

C’est l’une des plus belles scènes de Tête d’Or, de Paul Claudel. Simon Agnel, le héros de cette pièce de jeunesse, excessive et géniale, s’adresse à un arbre. Il n’est encore qu’un vagabond, mais bientôt il usurpera un trône et partira à la conquête du monde. Sa méta­morphose a lieu précisément au pied de celui qu’il appelle son « père immobile ». Agnel veut obtenir de lui le « mot » qui le révélera à lui-même. Il y parvient à l’issue d’une prodigieuse assimilation avec le grand arbre qui lui fait face, cet être à la fois éminemment terrestre et cosmique, cet « effort continuel », ce « tirement assidu […] hors de la matière inanimée », comme il le décrit : « La terre inépuisable dans l’étreinte de toutes les racines de ton être/ Et le ciel infini avec le soleil, avec les astres dans le mouvement de l’Année/ Où tu t’attaches avec cette bouche, faite de tous tes bras, avec le bouquet de ton corps, le saisissant de tout cela en toi qui respire/ La terre et le ciel tout entiers, il les faut pour que tu te tiennes droit ! » s’exclame le futur conquérant du monde.

Voilà l’arbre humanisé. Il a une bouche, un corps, des bras. Il a une âme. Licence poétique, ­dira-t-on. Anthropomorphisme splendide mais fallacieux. Un arbre est pure matière, à peine plus qu’une pierre. Il ne pense pas, il ne sent rien. On ne saurait le comparer à un être humain, pas même à un animal.

Et pourtant, après avoir lu l’ouvrage de Peter Wohlleben, c’est bien au poète Claudel qu’on est tenté de donner raison : ses intuitions sont corroborées par toute une série de découvertes récentes. La Vie secrète des arbres montre comment les arbres sentent, souffrent, communiquent. Wohlleben y avance même une hypothèse folle : ils auraient un cerveau ! « Nous savons que les arbres peuvent apprendre et par conséquent qu’ils stockent des informations. Il faut bien qu’il y ait quelque part dans leur organisme un lieu pour cela. »

Selon lui, les racines seraient de bonnes candidates pour ce rôle. Et de s’appuyer sur les travaux de l’Institut de botanique cellulaire et moléculaire de l’université de Bonn. Qui dit cerveau dit messagers chimiques et signaux électriques. Or ces deux phénomènes ont été constatés au niveau des racines : « Les chercheurs ont détecté des signaux électriques qui, après avoir été traités dans une zone de transition, induisent des modifications du comportement. » Wohlleben cite aussi les travaux de l’Australienne Monica Gagliano. Celle-ci a étudié le comportement d’une variété de mimosa semi-arbustive : au moindre contact avec une goutte d’eau, ses folioles se referment. Jusqu’à ce que la plante comprenne que l’eau ne présente aucun danger pour elle et cesse de se rétracter. Une leçon qu’elle garde en mémoire des semaines après l’expérience.

Paru en mai 2015 outre-Rhin, La Vie secrète des arbres y a connu un succès phénoménal : plusieurs mois au sommet de la liste des meilleures ventes publiée chaque semaine par Der Spiegel (à l’heure où nous écrivons, il est toujours ­parmi les cinq meilleures ventes), 650 000 exemplaires écoulés… Cet engouement ne s’explique pas seulement par la passion bien connue de nos voisins germaniques pour la forêt. Sous la plume de Wohl­leben, celle-ci ­redevient le monde enchanté des contes pour enfants. Mais, cette fois, nul besoin de faire intervenir la ­magie. La science suffit à susciter l’émerveillement.

Un exemple parmi beaucoup d’autres : les balades dans les bois ont la réputation d’apaiser, de ressourcer. D’ailleurs, si le héros de Claudel, Simon Agnel, vient y chercher la révélation qui va changer sa vie, ce n’est sans doute pas un hasard. Cette impression de bien-être et de sérénité suscitée par les arbres n’est pas qu’une impression. « Des scientifiques coréens ont comparé les conséquences de la marche en ville et en forêt chez des femmes d’âge moyen. Résultat : la marche en forêt a amélioré la tension, la ­capacité pulmonaire ainsi que la souplesse des ­artères, la marche en ville n’a induit aucune modification », rapporte Wohlleben. L’air est plus pur sous le feuillage des arbres. On s’en douterait. Mais ce n’est pas tout : les arbres émettent des signaux que notre cerveau perçoit. Si les arbres sont heureux, ces signaux sont positifs et ressentis comme tels. Encore faut-il, bien sûr, que les arbres soient heureux… Ce qui n’est pas toujours le cas. Wohlleben recommande les balades dans les forêts de feuillus, où l’intervention humaine est minimale et où les arbres s’épanouissent plus librement : « Selon certaines observations scientifiques, notre pression arté­rielle augmenterait dans les forêts de conifères et baisserait dans les forêts de chênes. »

C’est qu’en Europe les forêts de coni­fères ont été plantées de façon artificielle. Ce que le cerveau y entend, ce sont surtout des ­« appels à l’aide ». La Forêt-Noire, donc, plutôt que les Landes…

Peter Wohlleben, qui a été fores­tier pendant plus de deux décennies, sait rendre accessible des phénomènes aussi complexes que fascinants. Il nous apprend pourquoi la forêt est verte (à cause d’un défaut de la chlorophylle qui « absorbe la majeure partie du spectre lumi­neux visible sauf la couleur verte », si bien que ce qui nous apparaît comme l’essence même de la nature, sa couleur verte, est en fait « un rebut que les arbres ne peuvent pas utiliser »), pourquoi aussi le feuillu, ­apparu 70 millions d’années après le ­conifère, constitue un progrès par rapport à celui-ci : malgré l’énergie dépensée à ­renouveler des centaines de milliers de feuilles chaque ­année, ses branches nues le prémunissent mieux contre les tempêtes ­hivernales.

L’auteur décrit les ­cycles de vie de l’arbre, si lents qu’ils restent souvent invisibles à l’échelle d’une existence ­humaine. Il ­dévoile des méca­nismes de ­reproduction qui doivent s’accom­moder de contraintes que ne connaissent pas les autres êtres vivants : l’impossibilité de se ­déplacer ­notamment.

Comment, dans ces conditions, éviter les unions consanguines (c’est-à-dire la fécondation des fleurs femelles d’un individu par son propre pollen mâle) ? ­Diverses stratégies ont été mises au point : « Certaines espèces, dont les pins, misent sur un bon timing. Les fleurs mâles et femelles d’un même indi­vidu s’épanouissent à quelques jours d’intervalle, de façon que ces dernières soient essentiellement fécondées par les pollens provenant d’autres individus de la même espèce. » D’autres espèces ont développé des solutions plus drastiques : « Chaque individu n’a qu’un seul sexe. »

En lisant Wohlleben, on se rend compte que chaque arbre est un miracle, le survivant improbable d’une suite d’exterminations. Sur les millions de graines produites chaque année, une petite portion seulement germe, une portion plus faible encore a la chance de devenir un arbuste et, de ces arbustes, un seul est destiné à prendre son essor jusqu’au bout. « D’après les statistiques, un arbre ­engendre un seul et unique successeur », note Wohlleben. Car un arbre arrivé à maturité ne partage pas ­volontiers l’espace. « Des ­dizaines de générations poussent ainsi au pied de leur mère puis disparaissent les unes après les autres. » Ce n’est que le jour où la « mère » finit, elle aussi, par succomber que commence, entre ses enfants survivants, une lutte à mort pour prendre sa place.

La principale leçon de ­l’ouvrage de Wohlleben, c’est peut-être que l’individu n’est pas la bonne échelle pour appréhender l’arbre. Celui-ci ne se comprend pleinement que dans le cadre plus vaste de la forêt, véritable organisme en soi. La riva­lité entre espèces est une réalité et, sous nos latitudes, le grand ­gagnant est incontestablement le hêtre, qui dresse son houppier au-dessus des autres et réussit à capter 97 % de la lumière. Mais la coopération entre individus de la même espèce vient compenser cette guerre de tous contre tous. Et le hêtre, si féroce pour le chêne ou le sapin, est capable d’une étonnante soli­darité ­envers son semblable. Ainsi, dans les ­forêts où il prédomine, les arbres synchronisent-ils leur photosynthèse pour avoir les mêmes chances de dévelop­pement.

Tous les arbres ne bénéficiant pas des mêmes conditions, « un rééquilibrage s’effectue dans le sol, par les racines ». Cet ­altruisme n’est pas gratuit : « Une forêt n’a ­aucun intérêt à perdre ses individus les plus faibles. Elle n’y gagnerait que des espaces vides et cela déstabiliserait le fragile équilibre entre pénombre et haute humidité de l’air qui caractérise son microclimat », explique Wohlleben. D’où certains phénomènes ahurissants, comme ces souches de bois mort maintenues artificiellement en vie par les arbres voisins pendant des siècles parfois.

Dans cet écosystème, les champignons jouent un rôle essentiel. Souvent assimilés aux végétaux, ils ne tirent pourtant pas comme eux leur nourriture de la matière inanimée ; ils sont tributaires d’autres organismes vivants – des arbres en l’occurrence. Cette dépendance peut s’avérer nocive pour l’hôte. Mais des associations pacifiques existent aussi : grâce aux champignons, remarque Wohlleben, « un arbre peut démultiplier la surface utile de ses racines, et donc pomper plus d’eau et de nutriments ». En échange, il leur apporte des glucides. Le mycélium, c’est-à-dire le ­réseau de filaments qui constitue l’appa­reil ­végétatif du champignon, peut atteindre une taille impressionnante : « En Suisse, une armillaire âgée d’environ 1 000 ans et dont le mycélium couvre 50 hectares a été découverte. Une autre, dans l’État américain de l’Oregon, présente une superficie de 900 hectares et pèse 600 tonnes pour un âge estimé à 2 400 ans. Les champignons sont ainsi les plus grands organismes vivants connus », écrit Wohleben, qui prête à ces singuliers organismes une intelligence – ou du moins une vision à long terme – supérieure encore à celle de l’arbre : là où chaque arbre n’aide que ses congénères, le champignon tente de maintenir un équilibre entre les différentes espèces.

« Imaginons que les hêtres de nos forêts remportent toutes les batailles et terminent seuls vainqueurs, serait-ce réellement une bonne chose ? Que se passerait-il si un nouvel agent ­pathogène s’abattait sur l’espèce et fauchait les arbres les uns après les autres ? […] La diversité est une assurance de pérennité, et, comme les champignons sont de leur côté dépendants de la stabilité de leur environnement […], ils rééquilibrent les forces en aidant les plus faibles afin de les préserver d’une disparition totale. »

La défense des droits des animaux a aujourd’hui le vent en poupe. Pour beaucoup, ces droits sont désormais une évidence. En refermant La Vie secrète des arbres, on mesure leur part d’arbitraire. « La plantule de chêne engloutie par un cerf souffre et meurt, comme souffre et meurt le sanglier égorgé par un loup », estime Wohlleben.

Dès lors, deux chemins s’ouvrent à nous : relativiser la souffrance animale ou tenir compte de celle des plantes et, en premier lieu, des arbres (l’équivalent des grands singes pour le règne végé­tal). La Suisse a fait les premiers pas dans cette dernière direction, prenant des dispositions en faveur de tous les orga­nismes vivants, y compris les plantes. « Couper des fleurs au bord des routes sans nécessité [y] est répréhensible », rappelle Wohlleben. Une telle vision des choses peut prêter à rire. Chez notre forestier allemand, elle suscite une approbation « sans réserve ».

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

Manger chrétien

Existe-t-il une « culture alimentaire chrétienne » ? Pas évident, de prime abord, l’une des particularités du christianisme étant de s’être débarrassé des interdits alimentaires du ­judaïsme. Dans La Chère et ­l’Esprit, l’historien italien Massimo Montanari montre pourtant que l’alimentation occupe une place symbolique centrale dans le christianisme : « Le sommet du sacré y est constitué par un repas, la Cène », rappelle ­Michela Dall’Aglio dans la ­revue Doppio­zero. De là l’importance du pain et du vin et cette idée fort originale de ­fidèles qui mangent leur dieu… Montanari note une évolution de la joie et de la liberté qui prévalent dans les Évangiles à l’austérité imposée ensuite par l’Église. Jésus, même s’il jeûne quarante jours dans le désert, banquette aussi volontiers, y compris avec des pécheurs et des prostituées. L’Église va favoriser, elle, l’ascétisme et réintroduit des règles strictes. « Cette aversion contre la joie née de la matière n’est pas d’origine hébraïque, mais grecque », note Dall’Aglio, à qui cette ­volonté de codification rappelle les ­célèbres développements du psychanalyste Erich Fromm sur la « peur de la liberté ».

Paroles de dissidents

Sergueï Khodorovitch est né à Stalingrad (aujourd’hui Volgograd) en 1940. Grâce à sa sœur, cet ingénieur a commencé à fréquenter le milieu dissident, à manifester devant les tribunaux, à signer des pétitions pour la défense des prisonniers. « Il ne menait pas d’action ­politique, explique le journaliste Gleb Morev, mais tentait de suivre à la lettre le précepte de Soljenitsyne, “ne pas vivre dans le mensonge”. »

Après l’émigration forcée de sa sœur, Khodorovitch, alors âgé de 37 ans, a poursuivi l’œuvre de celle-ci en devenant l’administrateur du Fonds d’aide aux prisonniers politiques créé par Soljenitsyne. « Bien que cette mission fût purement humanitaire, la répression étatique l’a frappé de plein fouet. Il a été arrêté [en avril 1983] et est resté longtemps emprisonné, dans des conditions très dures », poursuit Gleb Morev. En 1987, quand, sous la pression de l’Occident, Mikhaïl Gorbatchev libère la grande figure de la dissidence soviétique, l’académicien Andreï Sakharov, Khodorovitch croupit, mourant, dans un camp à Norilsk, dans le nord de la Russie. Il sera finalement libéré contre une promesse de quitter l’URSS. Il vit depuis trente ans à ­Paris. Son témoignage fait partie des vingt interviews réalisées par Gleb Morev pour le site Colta.ru et rassemblées dans le livre « Dissidents ». Le biophysicien Sergueï Kovaliov, la mathématicienne Irina Kristy, le critique littéraire et traducteur Mikhaïl Meïlakh, les journalistes Maria ­Slonim et Viktor Davydov, entre autres, y racontent également leur histoire.

En Russie, la démarche de Gleb Morev est inédite. Bien que de nombreux livres de ­Mémoires aient été publiés sur le sujet, « Dissidents » ­relève de la méthode de l’histoire orale en collectant de multiples témoignages autour d’un événement historique. Face aux tentatives du pouvoir actuel de réécrire l’histoire, l’effet de chœur et de multiplication de points de vue est « la seule approche honnête de cette période », souligne ­Irina Chtcherbakova, responsable des programmes éducatifs à l’ONG Memorial, sur le site de la radio Svoboda. « De cette confusion de faits et d’opinions naît une sensation d’authenticité, estime de son côté Ilya Gouline dans le journal Kommer­sant. Vouée aux archives, la dissidence ­ainsi ­dépoussiérée nous émeut à nouveau, suscite l’admiration ou l’agacement. Le livre de Morev n’est pas un monument aux héros de la résistance, mais il n’en est que plus précieux. »

Les dix ans qui ont fait basculer l’Europe

Si j’avais fait le choix de me faire cryogéniser en janvier 2005, je me serais assoupi comme un Européen heureux. Avec l’élargissement de l’Union européenne à de nombreuses démocraties postcommunistes, le rêve d’un « retour dans l’Europe » qu’avaient caressé mes amis de l’est du continent à la chute du mur de Berlin en 1989 venait de se réaliser. Les États membres de l’UE s’étaient mis d’accord sur un nouveau traité constitutionnel, appelé Constitution européenne. Le projet sans précédent d’une union monétaire avançait en dépit du profond scepticisme qu’il m’inspirait, à moi et à tant d’autres. On pouvait voyager sans entrave d’un bout à l’autre du continent, sans contrôles aux frontières au sein de l’espace Schengen et avec une monnaie unique en usage dans toute la zone euro. C’était fabuleux. Comme si on avait de nouveau ouvert en grand les fenêtres d’un ancien palais plongé dans la pénombre : les rayons du soleil y chassaient l’obscurité pour inonder de lumière Madrid, Varsovie, Athènes, Lisbonne et Dublin.

On avait le sentiment que la périphérie de l’Europe rejoignait le cœur historique du continent, constitué par l’Allemagne, le Benelux, la France et le nord de l’Italie. Les jeunes Espagnols, Grecs, Polonais et Portugais parlaient avec optimisme des nouvelles perspectives que leur offrait « l’Europe ». Même le très eurosceptique Royaume-Uni, à l’époque gouverné par Tony Blair, voyait avec enthousiasme son avenir se dessiner dans cette union. Et puis il y a eu la Révolution orange en Ukraine. En regardant les manifestants pacifiques de Kiev agiter le drapeau euro­péen avec ses étoiles jaunes sur fond bleu, je pouvais entonner mentalement l’hymne européen – « L’Ode à la joie » de Beethoven.

Mais, si je venais à me réveiller en 2017 de mon sommeil cryogénique, je crois que je ne survivrais pas au choc. Aujourd’hui, partout où mon regard se porte je ne vois que crise et désintégration : la zone euro est chroniquement dysfonctionnelle, la radieuse Athènes croule sous la misère, de jeunes Espagnols titulaires d’un doctorat en sont réduits à travailler comme serveurs à Londres ou à Berlin, les enfants de mes amis portugais cherchent du boulot au Brésil ou en Angola, et la périphérie de l’Europe s’éloigne irrémédiablement de son centre. La Constitution européenne a fait long feu, après avoir été rejetée par référendum en France et aux Pays-Bas. Cette fabuleuse liberté de mouvement dont bénéficiaient les jeunes Polonais et autres ressortissants d’Europe centrale et orientale a largement contribué à ce que mon pays, le Royaume-Uni, vote par ­référendum en faveur d’une sortie pure et simple de l’UE. Et avec le Brexit se profile la perspective de me faire dépouiller de ma citoyenneté européenne trente ans après 1989.

 

Un jeune héros libéral de 1989, ­Viktor Orbán, est aujourd’hui un national-­populiste qui mène la Hongrie vers l’auto­ritarisme et encense ouvertement le modèle « illibéral » de la Russie de Vladimir Poutine et de la Chine de Xi Jinping. Les contrôles aux frontières à l’intérieur de l’espace Schengen ont été rétablis (provisoirement, bien sûr) en ­réponse à l’afflux de réfugiés de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan – des pays où notre soi-­disant politique étrangère commune s’est révélée être à peine plus que du bla-bla. Et, pour couronner le tout, la courageuse tentative d’aller jusqu’au bout de la Révolution orange en Ukraine s’est soldée par l’annexion militaire de la Crimée par la Russie et le déclenchement d’un violent conflit dans l’est de l’Ukraine – des événements qui évoquent davantage l’Europe de 1939 que celle de 1989.

Cette spectaculaire éclipse européenne soulève des questions intéressantes sur la périodisation historique et sur la manière dont les historiens sont influencés par l’époque dans laquelle ils vivent. L’une des meilleures histoires de l’Europe au XXe siècle, Le Continent des ténèbres, de Mark Mazower, paru en 1998 (1) est, dans une certaine mesure, une exception tant son auteur assume le fait de l’avoir écrit en contrepoint du libéralisme triomphant des années 1990. Mais même Mazower conclut que, à la différence d’autres époques historiques ou d’autres parties du monde, aujourd’hui « les habitants du continent jouissent d’une remarquable combinaison de liberté individuelle, de solidarité sociale et de paix ».

Peu d’historiens ont été plus sceptiques que l’Américain Tony Judt à l’égard des banalités autosatisfaites de l’européisme libéral. Il les dissèque dans une série de conférences publiées en 1996 sous le titre « Une grande illusion ? » (2). Cela ne l’empêche pas d’être optimiste : « Peu l’eussent prédit soixante ans plus tôt, mais le XXIe siècle pourrait bien appartenir encore à l’Europe », écrit-il en conclusion de son magistral opus, Après-guerre. Une histoire de l’Europe depuis 1945, publié justement en cette année 2005 si ­euphorique (3).

J’ai toujours eu des doutes sur la périodisation suggérée par le titre du livre de Judt, qui fait s’étendre l’après-guerre de 1945 à 2005. À chaque époque, les événements ont des causes et des effets plus étalés dans le temps que le laissent penser des jalons précis. Il me semble plus convaincant de faire aller la période de l’après-guerre en Europe de 1945 à 1989 ou, au plus tard, à 1991, avec la chute de l’Union soviétique. La période qui suit la chute du mur de Berlin en 1989 peut être appelée « après-Mur ». Mais alors la question se pose : sommes-nous toujours dans cette période ou bien a-t-elle pris fin pendant mon sommeil cryogénique imaginaire, quelque part entre le pic de 2005 et le point bas actuel ? Ces jalons historiques sont toujours contestables, mais on peut raisonnablement supposer que la crise financière de 2008-2009, qui a débuté aux États-Unis pour s’étendre rapidement à l’Europe, a ouvert une nouvelle période caractérisée par trois crises majeures – crise du capitalisme, crise de la démocratie et crise du projet européen.

Ces césures historiques s’accompagnent toujours d’éléments de continuité. L’essor pacifique constant de l’Allemagne en est un. Sa réunification rapide et paisible lui a donné, selon l’expression de l’historien Fritz Stern (4), une « deuxième chance » inattendue en 1989-1990, dont elle a su tirer le meilleur profit. Et cela a certainement fait plaisir à Stern, ce brillant chroniqueur de l’épanouissement intellectuel de l’Allemagne du début du XXe siècle, de constater que, un siècle plus tard, le rayonnement politique et économique de son pays s’accompagne d’un regain d’influence intellectuelle. Aujourd’hui, certaines des analyses les plus incisives sur l’Europe et ses tourments viennent d’Allemagne.

Témoin l’historien Philipp Ther. Son dernier livre s’intitule dans son édition anglaise Europe since 1989: A History, et l’auteur affirme dans la préface avoir voulu prolonger le travail de Judt en mettant davantage l’accent sur « l’histoire sociale et économique ». Il ne s’agit pourtant pas d’une histoire de l’Europe dans son ensemble. Dans l’index, aucune entrée pour Giulio Andreotti – et une seule pour François Mitterrand. C’est plutôt une histoire de l’Europe centrale et orientale postcommuniste avec un long chapitre comparatif sur l’Europe du Sud.

Il y est aussi beaucoup question de l’Allemagne. Contrairement à celui de Judt, cet ouvrage s’articule autour d’une thèse centrale que le titre original rend mieux : Die neue Ordnung auf dem alten Kontinent: Eine Geschichte des neoliberalen Europa (« Le nouvel ordre sur le Vieux continent : une histoire de l’Europe néolibérale »). Son sujet est l’impact des politiques néolibérales sur les sociétés de l’Europe postcommuniste.

 

Philipp Ther estime qu’un « train néolibéral », mis sur les rails dans la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher et les États-Unis de Ronald Reagan, a commencé sa « traversée de l’Europe en 1989 ». Il précise qu’il utilise le mot « néolibéralisme » comme un « terme neutre et analytique » et fait bien la distinction entre l’histoire intellectuelle de ce concept et le contexte sociopolitique dans lequel il a été mis en œuvre. Mais son exposé des principaux piliers de l’idéologie néolibérale n’est pas totalement neutre (les italiques sont de moi) : « Une foi aveugle dans le marché comme arbitre de la plupart des interactions ­humaines ; une confiance irrationnelle dans la rationalité des acteurs du marché ; un mépris pour l’État toujours jugé « tentaculaire » ; et l’application uniforme des recettes économiques du consensus de Washington » (5). Il affirme que les principaux préceptes du néolibéralisme tels qu’appliqués en Europe de l’Est ont été la libéralisation, la dérégulation et la privatisation, que ces mesures ont eu un effet dévastateur sur la cohésion sociale et ont contribué à l’aggravation des inégalités.

Cette critique appelle plusieurs ­réserves. La première, comme le note prudemment Philipp Ther lui-même, c’est que, pour une économie, il y a pire que de subir de transformation néolibérale : c’est de ne pas en subir. Regardons les piètres résultats de l’Ukraine, de la Russie et de la Roumanie. En 1989, la Pologne avait à peu près le même PIB par habitant que l’Ukraine ; un quart de siècle plus tard, il est trois fois supérieur. De façon encore plus éloquente, il souligne que le PIB par habitant de la Pologne, qui représentait environ 10 % de celui de l’Allemagne unifiée en 1991, est passé à 53 % en tout juste vingt ans.

Ensuite, son utilisation du terme « néolibéralisme » comporte un risque de surévaluation de sa dimension idéologique. Oui, il y a bel et bien eu des « thatchériens de l’Est » tels Václav Klaus, le père des réformes économiques en République tchèque – et Klaus était même plus « thatchérien » que Thatcher elle-même. Mais ce n’était pas un mouvement idéologique de masse, à l’instar du communisme ou du fascisme des années 1920 ou 1930, menés par des leaders qui croyaient passionnément et dogmatiquement en leur « isme ». La plupart des ceux qui ont mené une politique néolibérale après 1989 l’ont fait par pragmatisme, par manque d’alternative crédible. Ce fut, par exemple le cas du premier chef de gouvernement de la Pologne postcommuniste, Tadeusz Mazowiecki, qui était plutôt jusque-là un chrétien social. Je me souviens aussi de Bronislaw Geremek, figure influente du mouvement Solidarność devenu par la suite ministre des Affaires étrangères, expliquant son adhésion à la fameuse « thérapie de choc » en Pologne par une métaphore. Vois-tu, me disait-il, l’économie dirigée et nationalisée est comme un immense bunker. Alors pour le démolir, il faut un bulldozer géant. Ils auraient été ravis d’avoir au final une version sociale-démocrate scandinave du capitalisme. Mais il leur fallait d’abord bâtir ce capitalisme sur les ruines du bunker communiste.

Ce qui m’amène à formuler ma dernière réserve. Ther a beau jeu d’ironiser sur le fameux TINA de Mme Thatcher (acronyme de There Is No Alternative, « Il n’y a pas de plan B »). Ou de noter, amusé, que l’adjectif alternativlos (sans alternative) a été désigné « mot allemand le plus laid de 2010 ». Mais quel était au juste le plan B ? Pouvait-on s’y prendre autrement pour bâtir une économie de marché ? Les historiens ne sont pas tenus d’explorer des scénarios contrefactuels, mais lorsqu’ils le font cela enrichit considérablement leur réflexion.

Cela dit, je pense que Ther expose une idée importante. Les élites réformistes issues de la dissidence, notamment les personnalités venant de la gauche démocratique, sont allées très loin dans leur adhésion aux idées d’une transformation (néo)libérale radicale de l’économie. Ther cite l’exemple de l’ancien dissident polonais Jacek Kuroń. Il aurait pu aussi ajouter que, à la fin de sa vie, Kuroń avait amèrement regretté d’avoir soutenu, en tant que ministre du gouvernement de Mazowiecki, un libéralisme économique qui a eu des conséquences aussi douloureuses – notamment pour beaucoup des ouvriers qui avaient été la colonne vertébrale de Solidarność. Mais, comme le disait Adam Michnik, le rédacteur en chef historique de l’influent quotidien Gazeta Wyborcza, « j’ai le cœur à gauche mais le portefeuille à droite ».

L’intelligentsia urbaine et libérale de la Pologne aurait à tout le moins pu adopter un langage moins méprisant envers ceux qui faisaient les frais de cette transition économique. Ils auraient pu aussi faire davantage pour faciliter la reconversion des travailleurs anciennement employés par les entreprises d’État, et mener, lorsque le budget le permettait, une politique sociale plus active. Que les nouveaux dirigeants de la Pologne aient « le cœur à gauche » n’était pas patent pour ces millions de Polonais des petites villes et des campagnes pauvres devenus des habitants de seconde zone après le passage du bulldozer du libéralisme économique. Ces hommes et ces femmes, il faut le souligner, étaient aussi en décalage par rapport au libéralisme sur des questions de société telles que l’avortement, l’égalité des sexes et l’orientation sexuelle, qui sont survenues avec l’ouverture vers l’Europe de l’Ouest. Ils constituent le cœur de l’électorat grâce auquel les ­populistes du parti Droit et Justice (PiS) ont conquis la majorité absolue en 2015, en alliant une idéologie catholique et nationaliste, typique de la droite, et de généreuses promesses de protection sociale et d’intervention de l’État dans l’économie, typiques de la gauche. Pour résumer, on pourrait dire que la réaction aux conséquences du libéralisme économique et sociétal menace aujourd’hui les acquis du libéralisme politique.

Philipp Ther suggère aussi que, dans l’esprit de certains Européens de l’Ouest, l’Europe du Sud est en train de supplanter l’Europe de l’Est dans le rôle de « l’Autre » arriéré et imaginaire. Il en veut pour preuve l’acronyme PIGS [« porcs » en anglais], utilisé pour désigner quatre pays débiteurs de la zone euro : le Portugal, l’Italie, la Grèce et l’Espagne (dans sa version initiale, cette insulte s’écrivait avec un deuxième I, celui de l’Irlande, qui a réussi à s’extraire de ce groupe). Mais le chapitre de Ther sur l’Europe du Sud sonne un peu comme un Roi Lear où il ne serait pas question du roi, tant il passe ­rapidement sur ce qui constitue le cœur de la tragédie de cette partie du continent, à savoir les gros défauts de conception de la zone euro et les remèdes inadaptés proposés par les pays créditeurs de l’Europe du Nord, notamment l’Allemagne.

On retrouve ce thème dans les livres de Claus Offe, Hans-Werner Sinn, Joseph Stiglitz et François Heisbourg (6). Venus d’horizons idéologiques et de pays très différents, ils s’accordent néanmoins à penser que la zone euro dans sa forme actuelle est une grave erreur – un projet de monnaie unique sans ministère des Finances commun et réunissant tant bien que mal dix-neuf économies très disparates. Destinée à renforcer l’unité européenne, cette « monnaie commune qui ne convient à personne » [« one size fits none »] ne fait que diviser l’Europe (7). Elle a contribué à raviver une terrible rancœur entre la Grèce et l’Allemagne et entraîné un ressentiment généralisé, tant au nord qu’au sud du continent. Si l’on poursuit la politique actuelle, l’Europe du Sud vivotera au mieux pendant des années encore dans la zone euro, avec une croissance faible, un taux de chômage élevé et un sentiment de désespoir acquis.

 

Ces quatre auteurs proposent des ­remèdes différents. Avec une ­clarté toute cartésienne, Heisbourg écrit : « L’euro dans sa forme actuelle étant la principale cause du problème, la solution consisterait à l’abolir froidement et d’un commun accord. » C’est logique, mais est-ce réaliste ? Pour Offe, en ­revanche, « l’euro est une erreur mais revenir ­dessus en serait une plus grave encore ». Stiglitz et Sinn proposent, quant à eux, un pot-pourri de réformes plus ou moins radicales que je ne peux détailler ici, faute de place mais aussi de compétences ­techniques.

L’une des solutions, toutefois, serait que l’Allemagne d’Angela Merkel et de Wolfgang Schäuble cesse de traiter l’économie comme une branche de la théologie. Offe remarque avec justesse qu’en allemand « budget » se dit Haushalt, ce qui signifie littéralement « ménage » et évoque la rigueur proverbiale avec laquelle les épouses teutonnes tiennent leur maison, tandis que le mot pour désigner la dette, Schuld, veut également dire « faute ». La presse allemande, souligne Offe, qualifie souvent les PI(I)GS de « pécheurs budgétaires ». Ou, pour paraphraser la Bible : le salaire du péché est la dette.

La maladie chronique de la zone euro a alimenté les populistes de gauche et de droite, du sud et du nord. Le parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) était à sa création un mouvement antieuro avant de gagner en popularité en tant que formation anti-immigrés, à la faveur de la vague de réfugiés de 2016. Et je n’ai même pas encore abordé cette crise des réfugiés qui continue de secouer la société allemande ; ni la crise du Brexit, la crise ukrainienne, la menace frontale que représente désormais la Russie de Vladimir Poutine pour la démocratie et la sécurité en Europe, la crise du terrorisme (en France, l’une des principales cibles du terrorisme islamiste, l’état d’urgence est toujours en vigueur), la crise démographique et cette peur du lendemain qui mine de nombreux jeunes Européens – les représentants de ce qu’on appelle le « précariat ». Autant de volets distincts mais complémentaires d’une crise existentielle globale qui met en ­péril l’ensemble du projet européen d’après guerre. Et tous nourrissent les métastases du populisme.

 

En décembre 2016, l’Autriche a choisi de ne pas élire président le populiste d’extrême droite Norbert Hofer, mais ce dernier a tout de même obtenu 46 % des suffrages. Le même jour, en plein débat sur les dangers du « trumpisme », l’Italie a voté non au référendum sur la réforme constitutionnelle proposée par le Premier ministre réformiste Matteo Renzi, qui a dû démissionner de son poste. C’est le Mouvement 5 étoiles, la formation ­populiste du comique Beppe Grillo, qui en a tiré profit, renforçant ainsi les craintes d’une instabilité accrue, notamment dans le secteur bancaire fragile de la troisième économie de la zone euro.

J’ai employé à plusieurs reprises le mot « populiste » sans prendre le temps de le définir. Mais n’est-ce pas un terme extensible et fourre-tout que l’on utilise surtout pour désigner les partis, mouvements et candidats présidentiels que l’on n’aime pas ? Qu’est-ce que le populisme ? C’est la question à laquelle tente de ­répondre l’excellent petit livre de Jan-Werner Müller, un universitaire ­allemand qui enseigne à Princeton (8). Müller rappelle que Richard Hofstadter avait donné un jour une conférence intitulée « Tout le monde parle de populisme mais personne ne peut en donner la définition ». Müller fournit pourtant, à mon sens, le meilleur effort pour donner à ce terme une ­définition actuelle et cohérente [lire aussi l’entretien avec Andreas Pantazopoulos, ci-dessous].

Les populistes affirment parler au nom du « peuple » et, selon eux, cette filiation directe leur donne une légitimité supérieure à toute autre forme d’autorité politique, que ce soit la Cour constitutionnelle, le chef de l’État, le Parlement ou les instances locales et régionales. La formule de Donald Trump « Je suis votre voix » est un grand classique du populisme. Comme l’est aussi la réponse du Premier ministre turc lorsque l’UE a ­estimé qu’Ankara avait franchi une ligne rouge en portant atteinte à la liberté de la presse : « C’est le peuple qui trace les lignes rouges », a-t-il rétorqué. Ou encore cette manchette du Daily Mail, qualifiant trois des juges de la Haute Cour d’« enne­mis du peuple » parce qu’ils avaient statué que le Brexit devait être validé par le Parlement. Au même moment, l’extrême droite nationaliste en Pologne justifiait la tentative de limiter les pouvoirs de la Cour constitutionnelle dans le pays au motif que le peuple est « souverain ».

L’autre caractéristique importante des populistes est qu’ils désignent comme « le peuple » ce qui n’en est qu’une partie. Une phrase prononcée par Trump en pleine campagne électorale l’illustre à merveille : « Ce qui est vraiment important, c’est l’unité du peuple. Parce que les autres gens ne comptent pas. » (9) L’ancien dirigeant du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (Ukip), Nigel Farage, a salué le vote en faveur du Brexit comme une victoire des « gens ordinaires », des « gens bien », des « vrais gens ». Les 48 % d’entre nous qui ont voté le 23 juin 2016 pour le maintien de la Grande-Bretagne dans l’UE ne sont donc ni ordinaires, ni bien, ni même vrais. Les « autres gens », où qu’ils soient, doivent désormais se tenir à carreau : les Mexicains et les musulmans aux États-Unis, les Kurdes en Turquie, les Polonais en Grande-Bretagne, les musulmans et les juifs partout en Europe, mais aussi les Roms, les réfugiés, les migrants, les Noirs, les femmes, les cosmopolites, les homosexuels, sans parler des « experts », des « élites » et des « médias dominants ». Bienvenue dans le monde du trumpisme triomphant.

Le populisme, écrit Müller, est l’ennemi du pluralisme. Sa cible est la démocratie libérale avec son système de contre-pouvoirs sociaux et constitutionnels qui empêchent toute « tyrannie de la majorité » de prendre le dessus sur les droits individuels. Et constituent des garde-fous pour les minorités, l’indépendance de la justice, le pluralisme et l’indépendance des ­médias et la vigueur de la société civile.

Müller rejette le terme « démocratie illibérale », au motif qu’il permet à des gens comme Viktor Orbán de clamer que la Hongrie a juste une autre forme de démocratie, différente mais tout aussi authentique. Mais ce qu’Orbán fait en Hongrie – sa prise de contrôle des ­médias, par exemple – est une atteinte à la démocratie elle-même.  Cela étant, nous avons véritablement besoin à mon sens d’un terme pour décrire ce qui se passe lorsqu’un gouvernement issu d’un scrutin démocratique s’en prend aux fondations de la démocratie libérale sans avoir pour autant instauré une dictature – ni même avoir l’intention de le faire.

Si la période de l’après-mur de ­Berlin s’arrête en 2009, dans quelle époque vivons-­nous donc aujourd’hui ? Nous ne le saurons pas avec certitude avant dix, vingt ou trente ans. À la fin d’une mauvaise journée pour l’Europe – et il y en a eu en pagaille en 2016 –, on a envie de se faire cryogéniser en attente de jours meilleurs. Mais il n’est pas possible de rester immobile. Non, nous qui croyons à la liberté et au libéralisme, nous devons combattre l’avancée des armées du trumpisme. Pour mettre toutes les chances de notre côté, nous devons d’abord comprendre ce qui, dans le libéralisme économique et sociétal de l’époque post-Mur mais aussi dans le changement technologique, a créé autant de ressentiment chez autant de personnes pour qu’elles votent à présent pour des populistes qui, en retour, vont mettre en péril les fondements mêmes du libéralisme politique. Une fois le bon diagnostic établi, les libéraux de gauche comme de droite doivent élaborer des actions politiques ainsi qu’un discours, accessible et attrayant, afin de pouvoir regagner la confiance de ces électeurs. De l’issue de cette bataille viendra le nom que l’on donnera à la période sans nom que nous vivons aujourd’hui.

 

— Cet article est paru dans The New York Review Of Books le 19 janvier 2017. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Égypte – Contes d’après la révolution

Six ans après les grandes ­manifestations de la place Tahrir et la chute du régime d’Hosni Moubarak, le nouveau roman éminemment politique de l’écrivain et universitaire Ezzedine Choukri Fishere devrait sans aucun doute susciter un vif débat au sein de la classe moyenne et devenir un best-seller, suggère le quotidien égyptien en ligne Mada Masr. Septième opus de l’écrivain, Kol Hasa al-Haraa traite de thèmes aussi explosifs que le financement étranger des militants de la révolution, les violences sexuelles, les brutalités policières, l’homosexualité, la corruption et le terrorisme. Entre Amal, avocate contrainte à l’exil, et Omar, chauffeur de taxi, se noue une brève idylle faite d’étreintes et de récits, comme dans Les Mille et Une Nuits. Avant de quitter son pays, la jeune femme demande en effet à son amant de lui raconter les histoires glanées au cours de ses multiples trajets à travers la capitale. Si les personnages sont (en partie) fictifs, les crimes évoqués – ­répression des opposants, viols, mensonges d’État… – sont, eux, biens réels. De sorte que pareils récits pourraient bien envoyer leur auteur en prison, comme le souligne Fishere dans son introduction.

Repenser les Cathares

Si « la moitié seulement » de ce qu’affirme Robert I. Moore dans son dernier livre est avérée, « toutes les entrées d’encyclopédie sur les cathares (et la plupart des 1 190 000 pages Web listées par Google) vont devoir être entièrement réécrits », s’amuse Noel Malcolm dans The Daily Telegraph. Dans Hérétiques, Moore propose en effet une vision complètement nouvelle de l’hérésie la plus célèbre du Moyen Âge. Il la replace dans son contexte ­religieux et social et montre, pour reprendre les termes de Malcolm, que « ce ne fut pas une soudaine greffe venue de l’étranger, mais plutôt le produit de beaucoup de facteurs locaux à long terme ».

Selon la conception traditionnelle, l’hérésie albigeoise est une forme de manichéisme qui aurait transité de la Perse vers le sud de la France via les bogomiles de Bulgarie. Les cathares auraient cru en l’opposition de deux principes rivaux, le Bien et le Mal. Ce dernier était censé être à l’origine de la création du monde matériel. Il convenait par conséquent de se libérer de la prison de la chair en menant une vie ascétique. Un défi à l’Église catholique, accusée d’être empêtrée, elle, dans le monde matériel corrompu.

Moore rappelle que la quasi-­totalité des sources dont nous disposons a été écrite par les adversaires des cathares, parfois longtemps après les faits. Une lettre du pape Grégoire IX, en 1233, dénonce « une secte d’adorateurs de Satan » : « Les novices qui voulaient être initiés étaient obligés d’embrasser un crapaud géant, puis un homme d’une pâleur cadavérique dont le corps était aussi froid que la glace. Suivait un banquet, présidé par un énorme chat noir dont tout le monde devait embrasser l’anus à tour de rôle ; et bien entendu la soirée s’achevait par une ­orgie », relate Malcolm. Ce genre de ­délire à propos de rites sataniques secrets n’est pas nouveau au xiiie siècle. Ce qui l’est, c’est que la hiérarchie ecclé­siastique, qui jusqu’alors les tournait en ridicule et mettait même en garde le peuple ignorant contre la condamnation des femmes comme sorcières, se met à prendre ces absurdités au sérieux. Et si elle le fait, c’est parce qu’elle se sent menacée. « Les mouvements de spiritualité laïcs allaient souvent de pair avec les tendances réformatrices de l’Église, remarque Malcolm. C’est seulement quand les laïcs sont allés trop loin dans leur imitation de la vie apostolique ou le rejet de l’Église officielle, accusée de ne pas être à la hauteur de ces exigences, qu’ils ont été dénoncés comme hérétiques. » Les clercs veulent défendre leur pré carré. Résultat : une croisade sanglante qui culmine avec le massacre de Béziers en 1209 et la phrase fameuse, mais sans doute apocryphe, du légat du pape Arnaud Amaury : « Tuez-les tous. Dieu reconnaîtra les siens. »