République Tchèque – Retour à la terre

Le héros de « Bâton de pluie », le nouveau ­roman du Tchèque Jiří Hájíček, est spécialiste en droit foncier. Il a une femme – avec laquelle il n’arrive pas à avoir d’enfant – et vit en ville, où il supporte tant bien que mal une routine qui a au moins l’avantage d’être rassurante.

Jusqu’au jour où il perd le sommeil. C’est alors que son amour de jeunesse, restée dans le ­petit village de son enfance, lui ­demande de l’aide. Une histoire d’héritage et de spoliation. ­S’ensuit pour le héros un retour à la nature, à ses racines, à ses rêves d’enfance… Et un retour sur soi censé l’aider à redonner sens à sa vie et à l’empêcher d’avoir à se réveiller un matin avec le sentiment qu’il « n’est plus celui qu’il était ».

L’histoire d’une crise de la quarantaine que de nombreux lecteurs « connaissent parfaitement », écrit le quotidien ­Jihočeský Deník. Suivie d’une ­intrigue loin d’être aussi trépidante que celles qui font le succès des best-sellers habituels, « celles où le héros finit par patauger dans son propre sang », lit-on dans le quotidien Olomoucký Deník. Le tout avec, en arrière-plan, « les marécages brumeux de la Bohême du Sud », précise l’hebdomadaire Tyden, et un sentiment de ­déjà-vu : ­« Bâton de pluie » est le dernier tome d’une trilogie sur la campagne tchèque qui explore les arcanes du lien unissant les hommes à la terre. Un troisième volume qui n’a pas pourtant manqué de déclencher un véritable concours de superlatifs dans la presse ­nationale.

Hájíček est un habitué des meilleures ventes. Et il a déjà remporté deux fois le Magnesia Lite­ra, le plus prestigieux des prix tchèques. Si son œuvre, conçue comme un perpétuel retour au monde paysan, à la simplicité des choses, à la vie « réelle », trouve autant d’écho parmi les lecteurs tchèques, c’est parce qu’elle est virtuose.

Nous sommes loin ici du récit banal d’une quelconque crise existentielle, estime le site d’actualité littéraire iLitera­tura. « Bâton de pluie » est une « œuvre étincelante sur le temps, l’insomnie – les descriptions du plafond à trois heures du ­matin font partie des passages les plus suggestifs du livre –, les ­racines… »

Hájíček connaît ­aussi bien l’âme humaine que celle de la campagne. Tout comme il maîtrise à merveille l’art narratif. Son intrigue « confronte le passé et le présent », assure iLiteratura, l’État communiste qui confisquait les biens des individus et les entreprises libérales d’aujourd’hui qui ont pris le relais. Autant dire, conclut le Jihočeský Deník, que « c’est tout simplement un roman à lire. Un roman parfait, un roman réfléchi, profond, un roman post- et post-post­moderne. »

« Il y a bien eu intention d’anéantir » en Namibie

Les historiens allemands ont vivement réagi à l’article de Bartholomäus Grill. Ce dernier a engagé le débat avec l’un des plus critiques, Jürgen Zimmerer.

Bartholomäus Grill : Monsieur ­Zimmerer, qu’est-ce qui vous dérange dans l’article où je remets en cause la classification des crimes de guerre alle­mands en Namibie comme génocide ?

Jürgen Zimmerer : Je ne comprends pas qu’un correspondant en Afrique de premier plan comme vous reprenne sans esprit critique l’historiographie des colons. Vous annoncez en outre de nouvelles découvertes que vous ne présentez pas par la suite.

B. G. : J’ai lu les ouvrages de référence et découvert de nouvelles sources, des lettres de soldats, des journaux inédits, des récits de missionnaires. Et je me suis mis à avoir des doutes sur la thèse du ­génocide, que j’avais longtemps ­défendue.

J. Z. : Mais vous caricaturez les travaux des chercheurs et vous accordez une grande place au journaliste et agriculteur namibien Hinrich Schneider-­Waterberg. Ses affirmations ont pourtant été réfutées depuis longtemps. Elles formulent, sous formes de questions, une thèse abrupte : ce n’était pas un géno­cide, il existe des documents inédits, les chercheurs se trompent. Mais vous n’avez pas pris la peine de parler avec les historiens qui défendent la thèse du génocide. Nous aurions dû avoir cette conversation bien plus tôt.

B. G. : Je n’ai pas formulé de thèse abrupte, mais émis des doutes. Quelles que soient les réserves que l’on puisse avoir vis-à-vis de Schneider-­Waterberg, il a mis au jour plusieurs faits nouveaux que la recherche n’avait pas pris en compte, par exemple le journal de Lothar von Trotha, le commandant en chef des troupes d’occupation alle­mandes.

J. Z : Le journal de Trotha n’est pas en accès libre, mais il n’est pas non plus inconnu. Par ailleurs, vous répétez dans votre article des choses fausses. ­Trotha avait ordonné de tirer sur tous les ­Hereros – dans un ajout, il avait néanmoins autorisé à tirer au-dessus de la tête des femmes et des enfants. Vous ­affirmez que les spécialistes auraient passé sous silence cet ajout et écarté les éléments qui n’allaient pas dans leur sens. Je me suis pourtant penché de ­manière ­approfondie sur cet ajout parce que, plusieurs décennies plus tard, le chef des SS, Heinrich Himmler, a émis un ordre identique et que cet ordre confirme en fait ma thèse.

B. G. : Dans mon article, j’ai écrit que ce post-scriptum était souvent omis par les historiens. Mais vous n’étiez pas concerné.

J. Z. : Ces nuances, votre témoin principal, Schneider-Waterberg, n’en tient pas compte. Il laisse de côté des faits décisifs et vous auriez dû l’évoquer. ­Auriez-vous écrit ainsi à propos de l’Holocauste ? Vous seriez-vous fié aux livres de souvenirs des soldats ?

B. G : Bien sûr sur non. L’Holocauste a fait l’objet d’études approfondies et les faits sont incontestables. En ce qui concerne l’époque coloniale, en revanche, il y a des lacunes considérables. Même des chercheurs comme la défunte ­Brigitte Lau ou Andreas Leckl ne souscrivent pas à la thèse du génocide.

J. Z. : Leurs positions ne sont pas du tout homogènes et elles ont été pour une part très fortement critiquées par les ­spécialistes. Mais revenons aux inexacti­tudes de votre témoin principal. Il ­reproche aux historiens comme moi d’avoir ignoré qu’en Namibie, en 1904, le droit de la guerre avait été pro­clamé 1. C’est faux, comme vous pouvez le constater en lisant nombre de mes ouvrages, d’autant que cette proclamation constitue pour moi un document clé : Trotha y ordonne en effet que tous les Hereros pris les armes à la main passent en cour martiale et soient fusillés. C’est une étape décisive dans la dérive vers le génocide. L’acte de résistance des Hereros devient un crime passible de la peine de mort. Dès lors, aucune entente n’était plus ­possible.

B. G. : Trotha était un criminel de guerre, nous sommes d’accord sur ce point. Mais la vraie question demeure : est-ce que la répression contre le soulèvement herero a débouché sur un géno­cide ? Ou était-ce l’un des débordements de violence comme il y en a eu dans toutes les guerres coloniales européennes ?

J. Z. : On dirait que vous voulez les ­excuser. Cette guerre a des caractéristiques des guerres coloniales, mais elle va au-delà : il y a intention d’anéantir.

B. G. : Vous appliquez à des événements de 1904 une définition du génocide qui n’existe que depuis 1948.

J. Z. : Je m’en sers comme d’une ­catégorie conceptuelle. Selon cette définition, l’intention d’anéantir l’ensemble ou une partie d’un groupe est centrale. Du reste, pour le juriste juif polonais Raphael Lemkin, qui a créé ce concept après les atrocités de la Seconde Guerre mondiale, il était clair qu’on avait aussi perpétré un génocide contre les Hereros et les Namas.

B. G. : L’historienne Brigitte Lau estimait que les preuves à l’appui de cette thèse étaient « terriblement incomplètes ». De surcroît, d’innombrables documents ont été détruits par les Sud-Africains. On ne possède pour ainsi dire aucune déclaration de témoins hereros. Sur quoi se fonder ?

J. Z. : Il y a des montagnes de documents dans les archives de Windhoek et de Berlin ! Brigitte Lau ­réfutait juste l’idée de génocide, mais elle ne contestait pas les événements en eux-mêmes. Sa position résultait d’une conception trop étroite de ce qu’est un génocide. Elle craignait que cela ne fasse que perpétuer l’image traditionnelle de la colonisation : d’un côté la machine guerrière allemande toute-puissante, de l’autre des Africains impuissants.

B. G. : Les historiens allemands renversent souvent cette image : d’un côté les nobles guerriers africains, de l’autre la soldatesque allemande barbare. Mais les Hereros n’étaient pas que des victimes.

J. Z. : Ils ont résisté avec succès. Mais l’argument sert souvent à montrer que les Hereros auraient été responsables de leur destin. C’est tout à fait faux, d’autant qu’est complètement occultée la question de savoir pourquoi les Hereros ont été contraints de résister. Ils se sont soulevés contre une occupation étrangère.

B. G. : Vous affirmez que, en 1904, la bataille du Waterberg a été remportée par les troupes coloniales. C’est faux. La bataille fut indécise, elle ne fut une victoire écrasante que dans les rapports de Trotha destinés à l’état-major.

J. Z. : Ce ne fut pas une victoire écrasante mais ce fut une victoire.

B. G. : Ce n’est pas prouvé, de nombreuses sources contredisent cette affirmation.

J. Z. : Après la bataille, les Hereros cessent toute résistance organisée. Ils fuient, se dérobent à la confrontation armée et c’est alors que commence la phase génocidaire proprement dite. Car Trotha ne se contente pas d’une victoire militaire. Il continue de persécuter les ­Hereros et fait ainsi en sorte qu’ils meurent de soif dans le désert d’Omaheke. C’était quelqu’un qui menait une guerre raciale et suivait une logique d’extermination. Berlin lui avait donné carte blanche.

B. G. : Malgré tout, je n’arrive pas à distinguer, après la bataille du Waterberg, le début d’une phase génocidaire. L’ennemi en fuite a été poursuivi, la guerre coloniale a continué. Le journal inédit de Trotha montre que cette poursuite a été un désastre. Vous parlez d’une prise en tenaille, d’autres historiens évoquent un verrou infranchissable de 250 kilomètres. Et cela avec les 1 300 à 1 400 soldats que comptaient les troupes coloniales. Il faudra qu’on m’explique comment c’est possible.

J. Z.  : La guerre avait été proclamée. Les troupes allemandes se sont lancées à la poursuite des fugitifs. Quand elles rattrapaient des Hereros, elles abattaient aussi les femmes et les enfants. Elles n’ont pas laissé les Hereros en paix jusqu’à ce qu’ils aient franchi les frontières de l’Omaheke, où beaucoup sont morts
de soif.

B. G. : Les crimes des Allemands ne diffèrent pas de ceux des Français ou des Britanniques. Beaucoup d’officiers étaient contre l’ordre d’anéantissement, seul Trotha a agi avec des intentions clairement génocidaires. On devrait prendre aussi cela en compte quand on dit que l’Empire allemand a commis un génocide. Je ne saurais conclure de tous ces récits contradictoires qu’une machine meurtrière était en marche.

J. Z. : Vous devez vous débarrasser de cette image d’une machine meurtrière. En raison de la géographie, il en fallait relativement peu pour anéantir les Hereros. L’ordre de Trotha notamment prouve que cet anéantissement était voulu. C’est ce qu’on appelle un génocide.

B. G. : Cet ordre est à mes yeux ­l’expression d’un échec. Trotha sent que ses choix militaires n’étaient pas les bons. Ses rapports à l’état-major peuvent être lus comme les vantardises de César pendant la guerre des Gaules. Sa stratégie d’anéantissement n’a été approuvée que par le chef d’état-major Alfred von Schlieffen. Le gouvernement du Reich ne la soutenait pas et plusieurs de ses officiers étaient contre, à l’instar du commandant Ludwig von Estorff. ­Trotha évoque des gens qui rouspètent au sein de l’état-major. Tout cela n’a pas été exploré, il reste beaucoup de lacunes qui nourrissent mes doutes.

J. Z. : Le commandant Estorff fut le seul à se plaindre à Berlin. Sans succès. D’autres ont pu « rouspéter » ; la raison pour laquelle ils l’ont fait n’est pas si évidente. La résistance et la critique à l’égard de la politique d’anéantissement ne sont, du reste, pas un argument contre un projet de génocide, comme nous l’enseigne l’exemple du IIIe Reich.

B. G. : Dans les récits de l’époque, on lit que les soldats ont laissé partir beaucoup de prisonniers. Quand on regarde le bilan de la guerre dressé par l’Office ­impérial des colonies, ce qui en ressort, c’est l’image de troupes coloniales ­misérables : le typhus, le manque d’approvisionnement, les mauvaises communications, il était absolument impossible dans de telles conditions de boucler un immense territoire. Je ne conteste pas le fait que beaucoup de personnes sont mortes dans le désert de l’Omaheke, mais nous ignorons combien. Et nous ignorons combien ont réussi à s’échapper. Les estimations vont de 10 000 à 100 000 victimes. De quoi être perplexe. Vous-même comptabilisez 60 000 morts. Comment arrivez-vous à ce chiffre ?

J. Z. :  Nous ne disposons que d’esti­mations de la population avant la guerre. Les chercheurs comptabilisent 80 000 personnes, dont 20 000 ont ­survécu.

B. G. : Il me semble que les sociétés missionnaires allemandes avaient une meilleure vue d’ensemble. Un missionnaire estime le nombre de Hereros avant la guerre à guère plus de 35 000.

J. Z. : Vous prenez l’estimation la plus basse, mais elle ne repose que sur l’avis d’une personne. De toute façon, on ne saurait conclure à partir de chiffres s’il s’agissait d’un génocide ou non. Ce qui compte, c’est la volonté d’anéantis­sement.

B. G. : Vous voyez un lien avec les crimes de masse nazis parce que les soldats en Namibie utilisaient déjà le concept de « camps de concentration ».

J. Z. : Le lien n’est pas que conceptuel, il est réel ! Aussi bien dans leur fonction de camps de travail forcé que dans l’« anéantissement par négligence » qui y a été pratiqué, on note de surprenants parallèles avec ce qui a eu cours plus tard. Mais ils ne sont qu’un indice parmi beaucoup d’autres. Et, là encore, la logique d’extermination et l’idéologie de l’État raciste sont ce qui compte le plus.

B. G. : Des camps de concentration avaient déjà été mis en place par les Espa­gnols à Cuba ou par les Américains aux Philippines. Ce n’est pas une invention allemande. Mais vous tracez une ligne qui mène de Windhoek à Auschwitz.

J. Z. : Je suis parvenu à identifier une tradition coloniale. Ce n’est bien sûr pas la seule. Plus important que les camps de concentration, il y a la tradition génocidaire de l’occupation d’un territoire par des colons et l’idée que l’on peut structurer un espace par la « race ».

B. G. : L’historien militaire allemand Robert Gerwarth contredit catégoriquement votre thèse. D’après lui, la stratégie d’anéantissement, la politique de la terre brûlée et les autres actes de cruauté ont été employés par toutes les puissances coloniales pour soumettre et dominer des territoires, les Allemands n’ont pas fait pire que les autres.

J. Z. : Des éléments de la politique alle­mande se retrouvent ailleurs, mais on ne saurait en déduire qu’il n’y a pas eu de génocide et qu’il n’y a pas de lien avec les crimes du IIIe Reich.

B. G. : Pendant la guerre des Boers, 26 000 personnes ont péri dans les camps de concentration britanniques. Était-ce un génocide ?

J. Z. : Non, il n’y a pas eu d’intention d’anéantissement. C’était tout simplement de l’incompétence de la part des Britanniques dans les soins apporté aux prisonniers.

B. G. : L’historien Jonas Kreienbaum arrive précisément à cette conclusion : il n’y a pas eu davantage une politique intentionnelle d’anéantissement dans le Sud-Ouest africain allemand que dans les camps d’Afrique du Sud. Ce fut un mélange de manque de moyens, d’indifférence raciste et de négligence. Au bout du compte, l’objectif aurait été de mettre fin à la guerre.

J. Z. : En ce qui concerne le Sud-Ouest africain, il n’en a pas fourni la preuve. Pour ce qui est de l’île aux Requins, par exemple, je peux démontrer que la négligence était intentionnelle. C’est ce que la recherche appelle, en référence au IIIe Reich, l’« anéantissement par ­négligence ».

B. G. : Pas de doute, ce furent de graves crimes contre l’humanité. Mais où voyez-vous un plan d’anéantissement systématique de la part du gouvernement du Reich ? À Berlin régnait la plus grande confusion entre l’état-major, ­l’Office ­impérial des colonies, la Chancellerie et le Parlement, où aucune ­majorité ne s’est jamais prononcée en faveur d’une telle politique.

J. Z. : Votre conception du génocide est dépassée. Vous le définissez encore comme un crime d’État, ordonné de tout en haut. La recherche récente met davantage l’accent sur le contexte : qui est vraiment le représentant de l’autorité dans une situation historique donnée ? Dans le Sud-Ouest africain, ce représentant, c’était Trotha, et, à Berlin, on savait ce qu’il faisait. On a mis huit semaines à révoquer son ordre d’extermination et, en décembre 1904, quand cela a été fait, la plupart des Hereros étaient déjà morts.

B. G. : J’emprunte ma définition du génocide à Hannah Arendt. Elle est donc datée, je vous l’accorde. Arendt dit que le génocide est le refus de partager la Terre avec un autre peuple. Mais est-ce que l’Empire allemand voulait effectivement faire disparaître tous les Hereros de la surface de la Terre ?

J. Z. : Non. Mais, selon la définition de l’ONU, ce n’est pas nécessaire. Il suffit de vouloir détruire un groupe « en totalité ou en partie ».

B. G. : L’historienne Gesine Krüger ­affirme que l’on peut critiquer le concept juridique de « génocide » et son application aux guerres coloniales. Je n’ai rien fait d’autre.

J. Z. : Gesine Krüger s’est montrée aussi critique que moi à l’égard de votre article.

B. G. : Je crois malgré tout qu’appliquer le concept moderne de génocide aux crimes coloniaux est un abus. On ne peut pas l’employer rétroactivement.

J. Z. : Mais c’est une pratique courante, par exemple quand il s’agit de juger la politique ottomane vis-à-vis des Arméniens et même l’Holocauste. Bien sûr que le génocide, comme tout autre concept théorique, peut être utilisé comme une catégorie d’analyse historique. Les événements de l’époque remplissent bel et bien les critères permettant de constater depuis 1948 un génocide. Dire qu’il n’est pas possible d’utiliser rétroactivement le concept de génocide, c’est dire en fait aussi qu’on ne peut pas qualifier les crimes du IIIe Reich de génocide. Il est vrai que le gouvernement fédéral ­déclarait, encore en 2012, qu’on ne pouvait appliquer le concept de génocide à des événements antérieurs à la convention de l’ONU de 1948. Mais cela a changé l’an dernier, lorsque le Bundestag a décidé de reconnaître le génocide arménien. La position juridique traditionnelle de l’Allemagne a ainsi été contournée. Si le concept de génocide peut s’appliquer au massacre des Arméniens de 1915, il peut aussi s’appliquer aux années 1904-1908.

B. G. : J’ai l’impression que le concept de génocide ne cesse d’être élargi. Par le sociologue américain Daniel Goldhagen, par exemple, qui estime le nombre de victimes de génocides au xxe siècle à 175 millions. Si on le suit et qu’on dilate ainsi le concept de génocide, il nous fait réévaluer toute l’histoire humaine.

J. Z. : Il y a en effet des chercheurs – Goldhagen n’est pas le seul – qui ­défendent ce genre de position. Pour ma part, je m’en tiens à la convention de l’ONU, pour ne pas perdre toute sélectivité analytique. Quoi qu’il en soit, le concept de génocide est plus large que celui d’Holocauste. Ce qui compte, ce n’est pas le nombre de victimes, mais une certaine pensée raciste, l’idée notamment que des êtres humains sont perçus comme des corps étrangers dont il faut se débarrasser. Ces conceptions biopolitiques existaient déjà dans le Sud-Ouest africain. Elles se sont manifestées à travers l’interdiction des mariages mixtes et une discrimination envers les métis. Il n’est pas difficile de reconnaître là les prodromes des lois raciales de Nuremberg.

 

— Cet article est paru dans Der Spiegel le 10 décembre 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Addad

« Tu sais ce qu’il m’a dit, le salaud, pour me virer ? »

Elle suffoquait de fureur et de chagrin.

« Il m’a dit : ”Je vous remercie, vous êtes remerciée !”

­— Un mot addad, dis-je.

— Un salaud de pervers, oui ! »

D. P.

 

Addad, en arabe, désigne un mot ayant deux sens contraires. Dans « Islam et démocratie », Bernard Lewis note : « Les anciens philologues arabes avaient qualifié certains mots de addad, ce qui signi­fie littéralement “opposés”. En effet ces mots ont au moins deux sens contraires. Ainsi des verbes signifient à la fois se renforcer et s’affaiblir, être triste et se réjouir, s’élever et sombrer, acheter et vendre. Ce phénomène n’est ­aucunement limité à l’arabe. Il a […] reçu le nom technique d’énantiosémie. » Marie Marcon, une lectrice, nous fait observer qu’en alle­mand il existe le mot Januswort.

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant :

Existe-t-il dans une langue un mot désignant une personne qui n’est sourde que d’une oreille ? (Idée suggérée par un lecteur, Jesús Iglesias.)

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Le top model comme symptôme

Pendant la guerre civile algérienne, un quotidien britannique m’a appelé pour me demander si j’étais prêt à aller en Algérie pour écrire un article sur le conflit qui s’y déroulait. Ma femme me l’a interdit, et j’ai dit non. Fini le temps où je flirtais avec le danger. « Bon, a dit le type du journal après une petite pause. Dans ce cas, tu irais faire un tour à la Fashion Week de Londres ? » Je ne connaissais rien à la mode et m’y intéressais encore moins. Mais c’est précisément pour ça, m’a dit mon interlocuteur, que le journal voulait m’y envoyer.

J’ai vite découvert un milieu qui ­ferait passer la cour du Roi-Soleil pour un ­modèle de spontanéité et de franchise. L’affectation était à ce point la norme que le naturel lui-même passait pour de l’affectation. Tout, même la chose la plus ordinaire, était au minimum « subli­me ». Et la seule façon d’exprimer un superlatif était de traîner en longueur des mots comme « perfection » jusqu’à ce qu’il faille au moins une ou deux lignes imprimées pour les transcrire phonétiquement. J’ai trouvé ça cocasse et ­dérangeant.

Quant aux fringues (1), je les ai trouvées ridicules et souvent inélégantes jusqu’à la laideur. Les créateurs de ces coûteux chiffons ressemblaient eux-mêmes à des figurants échappés du Satyricon de ­Fellini. Mais ce sont les mannequins qui m’ont impressionné le plus.

Elles étaient à l’évidence anorexiques et certaines avaient l’air affreusement malades, comme si elles étaient à deux doigts de s’effondrer et de mourir. (C’est quand même bizarre que, dans un monde toujours plus gros, les mannequins deviennent toujours plus maigres, comme pour expier l’absence de retenue de la société. Et l’autre paradoxe de notre époque, c’est les gens s’intéressent ­autant aux fringues alors qu’ils s’habillent si mal.) Leur visage avait une expression clairement déplaisante – une sorte de tristesse insolente et butée, mais aussi stupide et frivole. C’était l’époque du ­heroin chic, où les mannequins singeaient bêtement l’allure des accros à l’héroïne, ce qui me mettait en rogne car, dans mon cabinet de médecin, je voyais chaque jour de vrais toxicomanes et ne trouvais rien d’admirable ni de chic dans leur état ou leur mode de vie. Pendant ma journée passée à la Fashion Week de Londres, la transposition d’un vers de Milton, prononcé par Satan, me trottait constamment dans la tête : « Laideur, sois ma beauté » (2) Qui plus est, il ne s’agissait pas seulement de laideur physique mais aussi de laideur d’âme.

 

C’est à la lumière de ce contact bref mais intense avec le monde de la mode que j’ai lu le récit qu’a fait ­Victoire Maçon Dauxerre de ses quelques mois de mannequinat. Mon expérience m’incite à le juger véridique : j’avais eu l’occasion d’entrevoir ce qu’elle a vécu à la fois comme participante et comme ­observatrice.

Victoire Maçon Dauxerre vient d’une famille parisienne de la classe moyenne. Elle était bonne élève et aurait très bien pu intégrer Sciences-Po. Elle était à la fois compétitive et perfectionniste, avec des penchants littéraires. Après Sciences-Po, elle aspirait à devenir ­comédienne. Mais un jour, dans le ­Marais, un jeune Noir l’aborde alors qu’elle ­regarde des montres dans une vitrine, et lui dit : « C’est sûr, tu es la prochaine Claudia Schiffer. Tu n’as jamais pensé à être mannequin ? » (Claudia Schiffer était un célèbre top model des années 1990.)

 

Victoire croit évidemment à une tentative de drague un peu grossière, mais l’homme lui donne sa carte de visite où il est écrit qu’il travaille pour Elite, la célèbre agence de mannequins (elle en a entendu parler, ce qui laisse penser que cet univers l’intéresse déjà). Il sera le serpent de son paradis. Elle l’appelle peu de temps après, n’espérant qu’à moitié qu’il en résulte quelque chose, car elle le soupçonne de n’être qu’un baratineur ; mais il est effectivement découvreur de talents pour l’agence, et très vite, avec l’accord de ses parents, elle signe un contrat. Ce sera le début de son calvaire.

Pour commencer, bien que déjà très mince (l’agent ne l’aurait même pas ­remarquée si elle ne l’avait pas été), elle ne l’est pas assez pour être mannequin de haute couture. Son indice de masse corporelle au début de sa carrière est de 18,3 – à la limite de la maigreur, ce qui laisse penser qu’elle a déjà une prédisposition à l’anorexie (3). Mais, pour pouvoir rentrer dans les fringues concoctées par les couturiers, elle doit perdre tellement de poids qu’elle devient effectivement maigre et sous-alimentée, et développe une anorexie nerveuse. Elle se fait vomir après avoir mangé ne serait-ce que de petites quantités de fruits. Elle prend des laxatifs et se fait des lavements. Elle ignore ses fringales et se laisse dominer par une sorte de voix intérieure péremptoire qui la traite de grosse vache sans volonté dès qu’elle mange le moindre petit quelque chose, un surmoi hypercritique qui se préoccupe uniquement de savoir ce qu’elle ingurgite. Comme si manger une bouchée de poisson ­mariné était l’équivalent d’un crime contre l’humanité – ce qui pulvérise chez elle tout sens des proportions. Elle perd sa capacité de concentration, auparavant impressionnante (dit-elle), au point de ne même plus pouvoir lire une page de journal. Elle a constamment froid même sous les tropiques, et il lui pousse un ­duvet – comme pour remplacer la graisse, écrit-elle. Pour perdre encore plus de poids, elle s’efforce d’aller partout à pied, le sport lui étant interdit par peur d’hypertrophier des muscles que les couturiers trouvent disgracieux. Et elle a une image à ce point faussée de son corps que, plus elle maigrit, plus chaque bout de chair résiduelle ou superflue lui paraît grotesque, gênant, hideux. Elle souffre d’aménorrhée. Ce que Francis Bacon écrivait il y quatre siècles n’a ­jamais été plus vrai :

« Il y a de la bassesse à faire de son intérêt particulier le centre de toutes ses actions. […] Ce qui rend ces sortes de caractères encore plus dangereux, c’est qu’avec eux toutes sortes de proportions sont perdues. […] Ils n’ont sacrifié toute leur vie qu’à eux-mêmes. Ils deviennent enfin des victimes pour la fortune, à laquelle cependant ils croient avoir coupé les ailes par leur rare prudence. » 4 Et pourtant il n’y avait là rien que de plus normal et d’ordinaire pour les mannequins de l’industrie de la mode, chez qui le normal est pathologique et le pathologique normal.

 

La façon dont Victoire et ses semblables se font traiter par les couturiers et leurs acolytes – si ce qu’elle décrit est véridique et exact (ce que je crois) – a déjà de quoi révolter le lecteur. On oblige souvent les mannequins à poireauter pendant des heures sans raison valable, à moins que ce ne soit pour leur signifier combien elles sont sans importance et remplaçables – une forme d’humiliation délibérée pour s’assurer de leur doci­lité. On les manipule comme des objets ou des robots et on les traite avec un manque de considération qui aurait fait rougir de honte bien des propriétaires d’esclaves. Les photographes ne leur adressent parfois pas un seul mot, hormis des injonctions telles que « Regarde à gauche », « Lève le menton ». Quand elles vont à leurs rendez-vous, les réceptionnistes font semblant de ne pas savoir qui elles sont. On leur interdit de se parler entre elles. Maquilleurs et coiffeurs utilisent sans complexe des produits qui leur irritent la peau et font tomber leurs cheveux. Si les chaussures, souvent d’une forme ridicule, qu’on leur fournit sont trop petites et les font terriblement souffrir, eh bien tant pis ! La scène où Victoire se fait coiffer et maquiller pour la signora Prada est inoubliable et serait digne de figurer dans un film :

« Ils [les coiffeurs et les maquilleurs] se sont acharnés sur nous pendant trois heures sans nous manifester une seule fois la moindre attention : nous étions des… mannequins. Des pantins, même. Des marionnettes, des poupées dont on peut tirer et coller les cheveux, tartiner la peau, brosser, frotter, à qui on lève ou on baisse la tête en appuyant sur le menton, dans un brouhaha incessant de conversations en italien dont on ne saisit rien – et ça tombe bien puisque en aucun cas leurs mots ne nous sont destinés. »

Arrive la signora Prada :

« Tout d’un coup, le silence s’est fait. Nous avons vu arriver une vieille dame, toute petite malgré ses hauts talons compensés, cheveux gris-blond sévèrement attachés en queue-de-cheval, pas un mot, pas un sourire. Nos bourreaux étaient pétrifiés, et nous aussi : personne ne nous l’a présentée mais nous avons tout de suite compris qu’il s’agissait de Miuccia [Prada], LA patronne. Elle s’approche de moi. La maquilleuse me tire par le bras pour que je me lève de mon fauteuil. Je baisse les yeux pour croiser les siens, mais elle ne me regarde pas. Je veux dire que quand nos yeux se croisent, elle n’émet strictement rien dans ma direction. Comme si je n’existais pas. Elle me scrute, sans un mot, et le verdict tombe : elle baisse les yeux vers le sol. La maquilleuse s’excuse d’une voix angoissée : “Mi scusi signora. Farò altrimenti.” Elle me fait rasseoir violemment sur le fauteuil, et ils se précipitent à quatre sur moi pour étriller la peau de mon visage et m’arracher les cheveux à coups de brosse, au point de me faire venir les larmes aux yeux, afin d’effacer leurs trois heures de travail et recommencer autre chose le temps que madame Prada inspecte les autres filles. »

Ils travaillent à toute vitesse ; il faut que ce soit parfait tout de suite :

« Quand elle revient vers moi quelques minutes plus tard, je suis prête et totalement transformée. Elle scrute à nouveau avant d’esquisser un petit sourire. Tout le monde se détend, immédiatement, et Madame daigne ouvrir la bouche… Elle a donné des instructions pour peaufiner mon maquillage… avant de disparaître dans la salle attenante. »

À supposer que le comportement ­décrit soit véridique et représentatif, qui donc après avoir lu ça pourrait encore songer à acheter un article Prada ? Et bien que la signora soit (d’après l’auteure) apparemment connue pour son comportement odieux, même selon les critères du milieu, des manières à peine moins révoltantes sont tout à fait courantes.

Victoire a certes croisé des couturiers, des photographes et autres professionnels de la mode courtois et corrects, mais eux aussi sont complices de ce système d’exploitation. Quand, après un passage en clinique psychiatrique, l’auteure décide d’abandonner sa carrière alors qu’elle était sur le point de décoller, les gens corrects qu’elle connaît dans le milieu lui disent tous qu’elle a pris la bonne décision, qu’elle est trop bien et trop intel­ligente pour le métier – ce qui signifie qu’ils sont parfaitement conscients des conditions atroces infligées aux mannequins, et dont eux aussi tirent profit.

 

On pourrait, pour justifier ces conditions inhumaines, arguer que personne ne force les mannequins à faire ce métier, qu’elles s’y sont lancées volontairement, et que c’est la féroce ambition d’arriver au sommet de la profession (et donc de devenir immensément riches) qui les incite à accepter ce qui aurait dû être inacceptable. Ici on ne peut s’empêcher de songer au Discours de la servitude volontaire de La Boétie :

« Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations, supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a de pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire. Chose vraiment étonnante – et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir – de voir un million d’hommes misérablement ­asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter – puisqu’il est seul – ni aimer – puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel. »

Mais l’assentiment de quelqu’un à son propre tourment ne donne à personne le droit ni le prétexte de le tourmenter. Et, à mon sens, pas un seul lecteur de ce livre ne pourra s’empêcher de penser que le milieu de la mode est, moralement ­sinon juridiquement, une entreprise criminelle ; et que la vraie place des couturiers est en prison plutôt qu’en couverture des magazines.

L’un des enseignements intéressants du livre est que les sévices et mauvais traitements subis en commun ne créent pas forcément de la solidarité entre les mannequins, du moins si elles sont mues par l’ambition personnelle ; au contraire, ils avivent leur rivalité, ainsi que leur isolement. Une de ces jeunes femmes avait un chien pour combler son besoin ­d’affection dans ce monde sans amour ; ses rivales ont rendu le chien malade pour qu’elle manque un défilé et leur donne plus de chances de briller et de faire progresser leur carrière.

Ce livre, pour mince qu’il soit, soulève d’importantes questions, sans en général chercher à y répondre. Comment une personne aussi intelligente et cultivée que l’auteure (quoique jeune et naïve) a-t-elle pu être attirée par l’univers clinquant et superficiel de la mode ? Pourquoi ses parents – son père notamment, qui est manifestement quelqu’un de bien – ont-ils été complices de la maltraitance qui lui a été infligée et qu’elle s’est infligée, alors qu’elle aurait dû leur sauter aux yeux ­depuis longtemps ? Ils étaient eux aussi à ce point aveuglés par la perspective de voir leur fille en couverture des magazines de mode (pour être oubliée le mois, la semaine, le jour d’après) qu’ils l’ont encouragée à persévérer alors même qu’elle leur avait révélé sa détresse. C’est vrai que l’on n’arrive à rien sans persévérance ; mais consentir de gros sacrifices pour un but qui n’en vaut pas la peine n’a rien d’admirable – c’est au mieux absurde. Autrement dit, les parents, comme la fille, se sont prosternés devant de faux dieux – de faux dieux qui, il faut le souligner, n’inspiraient que mépris aux grands-­parents. S’agit-il d’un cas isolé, ou est-ce le symptôme d’une tendance générale ? Si oui, cela n’a rien de rassurant.

 

Il y a une autre question que le livre ne pose pas : comment se fait-il qu’une industrie supposément dédiée à la promotion de l’élégance et de la beauté exige des mannequins qu’elles tirent la tronche comme des adolescentes ronchonnes à qui on aurait refusé la permission de ­minuit, et qu’elles aient le corps et le ­visage de personnes tout juste rescapées d’un camp de concentration ?

Qui, oui qui, peut bien trouver cela ­séduisant ? Y a-t-il jamais eu, au sein de la population, une demande pour ce genre de modèles, ­d’expressions du ­visage, de corps dénaturés et manifestement malades ? Quelqu’un a-t-il écrit aux couturiers pour leur demander de promouvoir le look mort-­vivant ? (Une mannequin raconte à l’auteure qu’une jeune fille s’est effondrée en plein défilé à New York et est morte à 17 ans d’une crise cardiaque due à son anorexie.)

Cela incite à se poser la question de l’offre et de la demande en général. Nous offre-t-on à nous, le public, ce que nous demandons, ou bien en sommes-nous venus à demander ce que l’on nous offre ? La nécessité est-elle mère de l’invention ou l’invention mère de la nécessité ? Et comment se fait-il que des gens soi-­disant créatifs collent les uns aux autres comme une volée d’étourneaux, avec à peu près autant de personnalité ?

L’auteure a réussi à fuir l’affreux monde de la mode avant qu’il ne l’ait défini­tivement esquintée, voire tuée. Elle est ­revenue à son ambition d’être comédienne. À l’évidence, le monde du théâtre n’est pas non plus dénué d’artifice – mais, au moins, l’artifice est au service d’une activité qui en vaut la peine. Je lui souhaite bon vent.

 

— Cet article a été écrit pour Books. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

21 faits et idées à glaner dans le numéro 83

Ceux qui s’affichent comme les plus forts et les moins scrupuleux sont considérés comme les plus capables.

La proportion de la population mondiale vivant dans l’extrême pauvreté a baissé de 30 % à 16 % depuis l’an 2000.

Le taux de chômage en France est passé de 8,7 % à 9,7 % depuis la loi sur les 35 heures.

La France est l’un des rares pays où le niveau d’inégalité des revenus soit resté à peu près inchangé depuis 1985.

Le PIB par habitant de la Pologne est passé en vingt ans de 10 % à 53 % de celui de l’Allemagne.

La cible du populisme est la démocratie libérale.

Le milieu de la mode est, moralement sinon juridiquement, une entreprise criminelle.

Un à deux millions de personnes ont péri lors de la création du Pakistan en 1947.

La partition de l’Inde a peut-être été un événement fortuit.

Quelque 400 000 étrangers en situation irrégulière sont appréhendés chaque année à la frontière mexicaine.

Dans le Japon du XIe siècle, l’idéal aristocratique de beauté masculine était proche de l’idéal féminin.

La Namibie allemande fut à l’origine de la chemise brune des nazis.

Certains estiment à 175 millions le nombre de victimes de génocides au XXe siècle.

La haine de la liberté prend souvent le masque de sa défense.

Si je remonte le temps pour épouser ma mère, suis-je mon père ?

Un livre de cuisine de la dynastie Yuan présente diverses façons d’accommoder la viande humaine.

Un prince français a jadis envahi l’Angleterre.

Notre pression artérielle augmenterait dans les forêts de conifères et baisserait dans les forêts de chênes.

Est-ce l’homme qui a domestiqué le loup ou l’inverse ?

Dans l’Égypte ancienne, se masturber interdisait l’accès à l’immortalité.

L’épidémie de grippe espagnole de 1918-1919 a fait plus de morts que la Première Guerre mondiale.

 

Des corn flakes contre la masturbation

Les ados qui mâchonnent leurs corn flakes le ­regard vitreux savent-ils qui était le bon docteur Kellogg, l’inventeur de leur régal du matin ? S’ils le savaient, leurs flocons sucrés leur resteraient peut-être sur ­l’estomac. Car John Harvey Kellogg n’est pas qu’un médecin du Michigan inventeur d’une délicieuse recette de ­céréales. C’est aussi le combattant d’une croisade acharnée contre un fléau « pire que la guerre, la variole, la peste et autres maladies du même type… Un mal qui conduit les victimes à périr, littéralement, de leurs propres mains » – en un mot comme en mille, la masturbation.

Ce mal, auquel il consacre près de 700 pages dans un traité publié en 1877 et maintes fois réé­dité, « constitue en effet un crime doublement abominable. En tant que péché contre nature, il n’a d’équivalent que la sodomie (voir Genèse 19, 5 ; Juges 19, 22). Et c’est aussi le plus dangereux de tous les abus sexuels parce que le plus largement pratiqué. Il n’existe en effet pratiquement aucune limite à son exercice ; et sa répétition fréquente provoque chez sa victime une fascination presque irrésistible ! »

À l’appui de ses dires, Kellogg précise ailleurs que le vice se pratique jusqu’à « l’âge avancé de 60 ans » et de dix à quatorze fois par jour, dans le fâcheux cas d’une de ses patientes, devenue grabataire de ce fait. « Qui s’y adonne dans la solitude anéantit tout espoir pour ce monde-ci comme pour le prochain… Cette pratique pire que bestiale amène à sacrifier tout droit, pour un instant de folle sensualité, la santé et le bonheur », conclut Kellogg. Car la masturbation conduit au dérèglement des sens, donc à la débauche, donc à la prostitution, donc à son inéluctable sanction, la syphilis : « une ulcération ­maligne qui détruit les organes de la parole, s’enfonce profondément dans les recoins du crâne, jusqu’au cerveau lui-même. Les os pourrissent. D’affreuses plaies purulentes apparaissent sur tout le corps, le recouvrant parfois tout entier. Le pauvre malade… préférerait de loin la mort, même accompagnée de la punition ­divine, car l’enfer ne saurait être pire ».

Contre cet enchaînement fatal, il existe heureusement des parades, essentiellement préventives. D’abord, une grande vigilance des parents dans l’éducation de leurs enfants, qui doivent être tenus à l’écart des livres suggestifs, des mauvais camarades (« Les serpents mortels, qui sont les adroits émissaires du vieux serpent de la Bible ») et des serviteurs vicieux. Il faut aussi stimuler leur volonté ; les inciter à la prière, à l’exercice physique, à la musique (« Les enfants adorent naturellement la musique, et s’ils ne peuvent en écouter chez eux, c’est à l’extérieur qu’ils iront pour en entendre ») ; ne pas introduire trop de viande et d’épices dans leur alimentation ; les extirper du lit dès le réveil ; et les faire se laver soigneusement chaque matin afin d’éviter les irritations génitales. Pour les cas récalcitrants, on doit hélas recourir à des solutions plus radicales : chez les garçons, la circoncision sans anesthésie ou la ligature du prépuce avec du fil d’argent est recommandée ; chez les filles, la cautérisation du clitoris à l’acide donne de bons résultats.

L’homme est par ailleurs un ­médecin bienveillant, un hygiéniste reconnu et un bon chirurgien qui soigne gratuitement les plus pauvres. Il fondera un sana­torium aux méthodes novatrices (1). Son adhésion fanatique à l’Église adventiste du septième jour scelle sa haine du sexe, qu’il refuse de pratiquer, même avec son épouse. À défaut, Kellogg met à profit les loisirs de son chaste voyage de noces pour avancer son traité. Et il adoptera sept enfants déjà tout faits, pour remplir son devoir social en évitant le devoir conjugal.

Comme le rappelle l’indispensable ouvrage de l’historien Thomas Laqueur (2), John Harvey Kellogg est loin d’être seul dans sa lutte contre ce sport que Montaigne – un des rares à ne pas le condamner – appelle « manus­tupration ». Dans l’Égypte ­ancienne, la pratique interdisait déjà l’accès à l’immortalité. Et même le libéral Voltaire s’élevait dans l’Encyclopédie contre « cette habitude honteuse et funeste, si commune aux écoliers, aux pages, et aux jeunes moines ». Le véri­table prédécesseur du docteur Kellogg – le fameux docteur Tissot, un médecin suisse ­éclairé et admiré, auquel la médecine moderne doit beaucoup – avait formulé des vues similaires dans son traité de 1760, L’Onanisme. Dissertation sur les maladies produites par la masturbation (3). Le docteur Tissot était cependant bien moins radical que Kel­logg : il se contentait de vouloir « convaincre par des raisons [plutôt] que d’effrayer par des exemples » et ne suggérait guère, comme traitement, que l’infusion de quinquina et le lait de beurre, et déconseillait surtout la lecture des romans, particulièrement préjudiciable aux « femmes à vapeurs ».

La plupart des anti-onanistes semblent s’accorder sur la dimen­sion immorale et peccamineuse de « ce défaut contraire au vœu de la nature… et dans ­lequel ne tombent que les singes et les hommes… surtout les jeunes garçons et même les jeunes filles qui ont trop de tempérament » (Voltaire, encore). En revanche, pour ce qui est des conséquences physiques ou sociales du vice, c’est la foire d’empoigne. Au xviiie siècle, un Anglais ­nommé Lewis accusait l’autopollution de provoquer « la plus noire mélancolie, l’indif­férence pour tous les plaisirs, […] l’impossibi­lité de prendre part à ce qui fait le sujet de la conversation des compagnies dans lesquelles ils se trouvent sans y être, le sentiment de leur propre malheur, le désespoir d’en être les arti­sans volontaires, la nécessité de renon­cer au bonheur du mariage », contraignant les pauvres masturbateurs « à se séparer du monde, fort heureux si [la pratique] ne les porte pas à terminer eux-mêmes leur carrière ». Et, à la même époque, le médecin hollandais Herman Boerhaave prétendait : « La trop grande perte de semence produit la lassitude, la débilité, l’immobilité, des convulsions, la maigreur, le dessèchement, des douleurs dans les membranes du cerveau ; émousse les sens, et surtout la vue ; donne lieu à la consomption dorsale, à l’indolence et diverses maladies qui ont de la liaison avec celles-là. » Kellogg mentionne pour sa part une effrayante série de conséquences médicales, allant, pour les hommes, des infections urinaires ou rénales à l’atrophie des testicules en passant par le priapisme, l’épilepsie, la débi­lité et les hémorroïdes. Pour les femmes c’est pire encore, le vice affectant non seulement les ­organes reproducteurs mais aussi les doigts et les ongles, du fait de l’acidité des sécrétions vaginales.

Mais que viennent faire les corn flakes dans cette histoire ? J. H. Kellogg découvrira par ­hasard que des grains (de blé puis de maïs), bouillis, aplatis au rouleau, grillés et sucrés constituent un aliment « peu susceptible d’exacerber les passions », voire apte à « différer le développement des organes sexuels de plusieurs mois ou d’un ou deux ans ». Bref, un bromure croustillant.

L’entreprise Kellogg’s, elle, a été créée par Keith Will Kellogg, le frère de John Harvey. Depuis, elle a fait du chemin. Après avoir fourni les GI pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a récemment viré écolo et quasiment néogauchiste : elle a décidé fin 2016 de retirer ses ­annonces publicitaires de Breitbart News, estimant que ce site d’information ultradroitier n’était pas en accord avec ses valeurs. Breitbart a riposté en appelant à boycotter les produits de la marque.

 

Allemagne – Dans les rouages de « l’entre-soi »

«La littérature germanophone a la réputation d’être cérébrale, expérimentale, exigeante », constate Sieglinde Geisel dans le Neue Zür­cher Zeitung. Et il est vrai que les romans allemands contemporains présentent souvent le défaut de ces qualités : ils sont ennuyeux. « Pas facile de trouver le juste milieu entre le divertissement et l’ambition stylistique », poursuit Geisel, qui croit cependant avoir trouvé la perle rare avec Unter­leuten. Elle n’est pas la seule. Les lecteurs se sont arraché ce roman de 600 pages paru il y a quelques mois outre-Rhin. Juli Zeh était déjà une habituée des listes de meilleures ventes, mais ce dernier opus a dépassé toutes les attentes.

Unterleuten est le nom d’un village (imaginaire) du Brandebourg, à une heure de route de Berlin et néanmoins à des ­années-lumière de la capitale ­allemande. Un monde où l’on vit « entre soi » (c’est l’une des traductions possibles d’unterleuten). Des habitants enracinés depuis plusieurs générations, qui ont connu les expropriations sous le communisme, entretiennent de vieilles rancœurs et cohabitent avec les nouveaux arrivants, des urbains venus se ressourcer ou, au contraire, tirer profit de terres qui valent encore le prix de quelques portables dernier cri. Un projet d’éoliennes va mettre ce microcosme en ébullition.

L’un des personnages du livre s’appelle Linda Franzen, un hommage transparent au roman­cier américain Jonathan Franzen et tout un programme : Franzen passe pour l’héritier des grands romanciers du xixe siècle, qui ­savaient précisément ­allier le plaisir de la lecture à la qualité ­littéraire. « Les romans de Franzen portent des titres comme ­“Liberté” ou “Pureté”, remarque Richard Kämmerlings dans Die Welt. À cette aune, ­Unterleuten devrait s’intituler “Identité”. Zeh y interroge la notion d’origine : peut-on se réinventer – en déménageant, en oubliant le passé ou par la seule force de la volonté ? »

Linda Franzen a une autre particularité : elle ne jure que par un livre de développement personnel, « Ton succès », signé par un certain Manfred Gortz, pour qui « tout est volonté ». Intrigués, les premiers lecteurs du manuscrit d’Unterleuten ont demandé à Juli Zeh où ils pouvaient se procurer l’ouvrage de Gortz. Ce qui a donné une idée à l’auteure. Six mois avant la parution de son ­roman, sa maison d’édition a publié le ­fameux « Ton succès ». Gortz y est présenté comme un spécialiste du conseil aux entreprises, né en 1951, déjà auteur de nombreux succès de librairie comme « Sois ton propre chef » ou « Comment optimiser ses gains ». Bien ­en­tendu, derrière Gortz se cache Juli Zeh elle-même.

Le revenu universel : une idée utile, mais pas la panacée

«Le changement est inévitable, le progrès facultatif. » C’est l’un des bons mots d’Andy Stern, qui présida le syndicat nord-américain des employés des services (SEIU) de 1996 à 2010. Stern a pris l’adage à cœur. L’attrait qu’il a exercé sur les syndicalistes de ma génération – nous qui avons été les témoins directs de l’affaiblissement du mouvement ouvrier au cours des trente dernières années – tenait en partie à ses appels à inventer de nouveaux modèles visant à refaire du syndicalisme la pierre angulaire d’une bonne société. Mais son nouveau livre constitue un revirement stupéfiant. Après avoir quitté la SEIU, Stern a passé cinq ans à discuter avec des spécialistes du capital risque, des P-DG et des défenseurs des droits des salariés qui essaient d’imaginer l’avenir du travail. Il en est arrivé à cette conclusion : « Les syndicats, aussi importants qu’ils aient été, ne sont plus l’unique ni même le meilleur moyen d’accomplir ce qui importera le plus aux travailleurs américains dans vingt-cinq ans. »

Ce qui est passé par là ? La supposée révolution des robots. Stern en est persuadé, à l’unisson de nombreux diri­geants et économistes : la pénétration des robots et des machines apprenantes dans des domaines toujours plus ­nombreux va considérablement réduire la quantité d’emplois disponibles. C’est la raison pour laquelle on assiste au ­ralliement en série des grandes fon­dations et des patrons de la Silicon Valley à une mesure habituellement associée à la gauche : le revenu universel de base (RU).

Stern se joint au concert en proposant un RU fixé à 12 000 dollars par an, soit 1 000 dollars par mois. Un niveau qui permettrait d’éliminer la misère noire sans pour autant décourager le travail. Et qui donnerait tout loisir aux citoyens de s’occuper de leurs enfants ou de leurs parents âgés, de créer des entreprises, de poursuivre des études ou de faire du bénévolat.

Fort de son implication dans l’élaboration de l’Obamacare et de son expérience au sein d’une commission chargée de plancher sur une réforme fiscale, Stern suggère en outre que les élus conservateurs et les progressistes de Washington pourraient s’entendre sur la proposition, et il esquisse des options de financement.

 

J’ai la plus grande admiration pour la créativité politique de Stern et pour sa volonté de bousculer l’orthodoxie du mouvement syndical. Il y a quelques années, j’ai été contacté par les responsables d’un syndicat en quête de « grandes idées » sur les inégalités économiques et les moyens pour les bas salaires de s’organiser. J’ai moi aussi proposé un RU. Mais je me suis entendu répondre que l’idée est vouée à l’échec. Mes interlocuteurs semblaient penser que les adhérents qui gagnent leur vie en travaillant refuseraient que leurs coti­sations servent à financer des mesures en faveur des personnes sans emploi. Le syndicat avait des défis plus importants et plus urgents à relever. J’ai trouvé, et trouve encore, la réponse frustrante. À condition d’être bien conçu, le RU constituerait un excellent programme de lutte contre la misère et réduirait l’insécurité économique de ceux qui se trouvent au-dessus du seuil de pauvreté.

Je suis moins emballé par la ­vision ­politique plus générale de Stern. Comme beaucoup de contributeurs aux débats sur l’avenir du travail, il présente le RU comme une solution politique urgente à un problème – le chômage de masse entraîné par le changement technologique – qui ne s’est pas encore concrétisé. Et comme beaucoup aussi, il se dit favorable à la réduction des prestations sociales, afin de gagner les conservateurs à la cause du RU. Il est fâcheux que le débat public se polarise autour de ces lignes de force. Cela braque les progressistes qui pourraient être favorables au RU et fait de celui-ci une solution définitive contre les inégalités, ce qu’il n’est pas. Le débat est aussi susceptible de verser dans la naïveté. Si l’on veut faire adopter le RU et en assurer la viabilité à long terme, il est nécessaire de limiter l’emprise du marché, non de la renforcer.

En gros, deux écoles de pensée s’opposent sur la question du risque que le progrès technique fait peser sur l’emploi. La première soutient que nos économies, voire l’histoire du capitalisme, se trouvent à un point d’inflexion. Un tournant causé par la transformation de pans sans cesse plus nombreux de l’activité économique sous l’effet des technologies de l’information. Stern ­appartient sans conteste à cette catégorie. C’est aussi le cas du journaliste ­Martin Ford, qui signe avec L’Avènement des ­machines (1) un excellent premier livre sur les technologies en devenir et leur impact dans l’industrie et les services. Pour les ­tenants de cette analyse, le changement fondamental tient à l’automatisation des tâches de routine. Le processus est bien sûr aussi vieux que la machine à vapeur. Mais la nouveauté réside dans l’abaissement régulier des coûts de la puissance de calcul, dans la collecte et l’analyse d’une énorme quantité de données géné­rées par l’usage d’Internet et des outils mobiles et dans les facultés d’appren­tissage des machines. Le résultat ce sont des robots bien plus adaptables que ceux qui peuplent les chaînes de montage et des systèmes d’intelligence artificielle capables d’imiter une grande variété de jugements humains. Dans une étude souvent citée, deux professeurs de l’université d’Oxford ­estiment que ces changements pourraient faire disparaître 47 % de l’ensemble des emplois américains d’ici vingt ans.

 

Comme le montre bien Ford, le danger pourrait s’étendre à de nombreux emplois qui semblaient jusqu’ici à l’abri de l’automatisation. Parmi ceux-ci, les emplois dans la logistique, la restauration, le service clients, la traduction et, bien sûr, les chauffeurs de taxi, de bus et de poids lourds – lesquels, il faut le souligner, constituent dans nombreux États la principale source d’emplois masculins. Selon Ford, même les méde­cins, les juristes, les journalistes, les consultants et d’autres catégories de professions intellectuelles sont menacés. La lecture automatique des documents a considérablement modifié la gestion des contentieux ces dernières décennies. Watson, le système auto-­apprenant mis au point par IBM, qui a remporté le jeu télévisé « Jeopardy » en 2011, a débouché sur un produit qui promet de prendre en charge les tâches simples avec lesquelles les juristes débutants font leurs armes dans les gros cabinets d’avocats. Il se peut que ces cabinets embauchent moins à l’avenir.

L’économiste David Autor est peut-être le meilleur représentant de la ­seconde école de pensée. Celle-ci fait valoir que le débat a déjà eu lieu à de nombreuses reprises par le passé – des luddites dans les années 1810 jusqu’à la peur de l’informatisation dans les années 1960 – une peur dont même Martin Luther King se fit l’écho dans l’un de ses derniers discours (2). À la fin de la guerre de Sécession, plus de la moitié de la population américaine travaillait dans l’agriculture. En 1950, ils n’étaient plus qu’environ 12 %. La transition vers une société industrielle a certes été très douloureuse, mais les ouvriers agricoles dont l’emploi avait disparu ont la plupart du temps pu retrouver un emploi. L’évolution vers une économie de services au cours des quarante dernières années a elle aussi été dévastatrice, mais, à nouveau, les opportunités d’emploi ne se sont pas évaporées : elles se sont ­déplacées.

 

Autor nous invite également à ­admettre les limites de l’automatisation. Des tâches requérant des connaissances tacites ou une intelligence émotionnelle ne sauraient être standardisées aussi facilement que des chaînes de montage ou l’analyse de données. Les emplois qui nécessitent ce genre de compétences seront peut-être amenés à évoluer avec la technologie, mais il est peu probable qu’ils disparaissent. On pense par exemple aux secteurs de la petite enfance et du troisième âge, à l’éducation, aux travailleurs sociaux et aux chargés de clientèle dans l’hôtellerie et la restauration. Les avocats et les facs de droit s’adapteront aux nouveaux outils de ­recherche juridique dotés d’intelligence artificielle en perfectionnant d’autres compétences au cœur de leur pratique, comme la rédaction, l’analyse juridique approfondie et le conseil. Certains de ceux qui écrivent avec le plus d’enthousiasme sur l’automatisation – ce qui n’est le cas ni de Stern ni de Ford – imaginent même un avenir dans lequel les robots prendraient en charge des tâches d’installation et de maintenance dans les logements et les bureaux. Cela me paraît hautement improbable. Les surfaces, les équipements, les réseaux électriques et autres sont par définition différents dans chaque logement ou ­bureau. Ce qui rend très difficile la standardisation des tâches, du moins dans un avenir proche.

On l’aura compris, je me sens, en ­matière de technologie et d’emploi, plus proche de la seconde école de pensée. L’automatisation a beau occuper les esprits, il me paraît bien plus plausible que les technologies avancées touchent les travailleurs de mille façons moins visibles. L’abaissement des coûts de communication et de contrôle facilite l’externalisation, la sous-traitance et la délocalisation, rompant les liens juridiques et sociaux entre les entreprises et leur main-d’œuvre. Les données de masse [big data] aident la grande distribution à prédire le prix minimal acceptable par leurs fournisseurs, ce qui fait plonger les bénéfices et les salaires chez ces derniers. Les effets de réseau sur les plateformes donnent à des entreprises comme Uber un pouvoir considérable pour tirer vers le bas la rémunération de leurs chauffeurs et pour s’en séparer en faisant l’économie d’une procédure en bonne et due forme. La vérification des antécédents peut déboucher sur la découverte de délits mineurs ou de difficultés financières susceptibles d’écarter certaines candidatures à un emploi. La génération automatique de plannings prive les serveurs et les employés de fast-foods d’horaires prévisibles. Tout cela sur fond de mondialisation des échanges et des investissements, de financiarisation et d’érosion de l’État-providence, qui ont pour effet de transférer les risques du marché sur les travailleurs.

 

Résultat : le marché de l’emploi se divise de plus en plus entre nantis et déshérités. Les nantis incluent les professions libérales, ainsi qu’un petit nombre de dirigeants bien rémunérés, qui conçoivent des stratégies de production au sein des grandes entreprises. Parmi les déshérités figurent un nombre croissant de travailleurs indépendants qualifiés, embauchés au projet, qui s’ajoutent à l’énorme cortège des travailleurs peu qualifiés du secteur des services. Les déshérités perdent sur bien des tableaux : ils n’ont ni rémunération décente, ni horaires raisonnables ; leur travail est précaire ; et ils ne sont formellement représentés ni au sein de l’entreprise ni à l’échelle de l’économie. Inutile de dire que les plus touchés sont les femmes, les personnes de couleur, les étrangers et les pauvres. La peur panique de l’automatisation ne fait qu’aggraver les choses. Elle permet aux entreprises de l’économie traditionnelle de s’opposer aux revendications de travailleurs portant sur les hausses de salaire et les congés maladie : dans la logique du marché, si les salariés commencent à être trop gourmands, l’attrait des robots augmentera. Autrement dit, l’avenir du travail est déjà sous nos yeux et il apparaît bien sombre.

Si tout cela est vrai, le RU constituera une bénédiction, même si le chômage venait à diminuer. En instaurant un ­revenu plancher, il contribuerait à faire reculer la grande pauvreté et à prémunir les travailleurs contre les risques existentiels qu’entraîne actuellement la perte d’emploi. Il permettrait aussi de passer plus facilement d’un emploi à un autre, de déménager pour le travail ou de prendre le temps de se former, de reprendre des études, de s’occuper d’un proche ou tout simplement de faire une pause salutaire. Plus important, ce revenu romprait le lien entre travail et prestations sociales. Chacun pourrait obtenir le minimum vital sans avoir ­subir la honte de déposer une demande. Comme le fait valoir Stern, si les travailleurs disposent d’un minimum garanti, ils seront plus à même de se défendre au travail – mais aussi dans l’isoloir et dans la vie de la cité.

Mais le RU seul ne peut avoir qu’un impact limité, comme le montrent ­Robert W. McChesney et John ­Nichols dans leur livre « Prêts au combat : la lutte contre une économie sans emplois et sans citoyens » (3). Ils explorent les mêmes thématiques que Stern et Ford, mais, à leurs yeux, le défi va bien au-delà de l’automatisation.

Dans leur ligne de mire, trois décennies de déréglementation des marchés qui ont abouti à une économie oligopolistique. À la faveur d’un démantèlement de la législation antitrust et de la croissance explosive d’entreprises technologiques s’apparentant à des monopoles naturels, nombre de secteurs sont désormais dominés par une poignée d’acteurs : Walmart, Target et autres enseignes dans le secteur de la distribution ; Apple, Google et Facebook dans les technologies grand public ; Amazon, Uber, FedEx, DHL et UPS dans la logistique ; les chaînes de fast-food et de restaurants dans la restauration. Le fait que le secteur de la finance chapeaute le tout devrait à ce stade intéresser la justice. Sans syndicats forts ou le soutien de l’État, les travailleurs ne peuvent espérer contrebalancer le pouvoir de ces entreprises, que ce soit dans la sphère économique ou politique.

La direction prise par le changement technologique ne peut de mon point de vue qu’empirer les choses. Pour commencer, les robots eux-mêmes vont ­devenir une importante dépense d’équipement. Comme le remarque Ford, l’orientation d’Uber vers des ­voitures sans conducteur pourrait avoir pour conséquence une forte ­centralisation de la propriété du parc automobile. Beaucoup de consommateurs ne verront en effet plus l’intérêt de posséder une voiture. Mais Ford ne va pas au bout de son raisonnement, à savoir que, si une entreprise contrôle le système de transport urbain, cette entreprise risque de devenir politiquement intouchable. En outre, la puissance d’Uber n’est rien à côté d’autres géants de la Silicon Valley. Lors d’un ­récent colloque, j’ai expliqué que Google pourrait bientôt devenir un État dans l’État. Cela a fait rire plusieurs experts des politiques d’innovation : non qu’ils pensaient que j’exagérais, mais parce ce que pour eux le Rubicon a été franchi depuis un moment déjà. Les dépenses que nécessite la mise au point de ­machines apprenantes sophistiquées sont tellement colossales, aussi bien du point de vue de la collecte des données que de leur traitement, qu’elles ne peuvent être le fait que d’une poignée d’entreprises. Entreprises qui pourront ensuite décider qui utilise leurs systèmes d’intelligence artificielle et comment.

McChesney et Nichols proposent donc de grandes réformes structurelles destinées à créer d’une économie plus égalitaire : redonner un coup de jeune à la législation antitrust, afin de démanteler les géants, traiter certaines entreprises essentielles comme des services publics, limiter les activités des groupes financiers, réformer le financement des campagnes électorales et multiplier les moyens mis à disposition des citoyens pour bâtir et exercer leur contrepouvoir, ce qui passe par des syndicats rajeunis. Enfin, ils en appellent à rien moins qu’une refonte de notre système économique, afin que chacun puisse bénéficier des biens les plus élémentaires : nourriture, eau, éducation, système de santé, garde d’enfants, transports et Wi-Fi. Autant de responsabilités qui incomberaient à l’État plutôt que d’être laissées aux forces du marché.

Nous avons besoin de plus de réfle­xions de ce genre dans les débats sur l’avenir du travail. Le RU à lui seul paraît bien insipide en comparaison : une ­variante du traditionnel État-­providence redistributif plutôt qu’une véritable redistribution des droits de propriété. En réalité, le RU ne représente pour McChesney et Nichols pas grand-chose de plus qu’un moyen ­d’encourager le consumérisme. Si le but est un grand combat autour du travail et de la ­protection sociale, disent-ils, nous devrions « nous battre pour un monde qui donne une place centrale à [nos] préoccupations, non pour être des figurants au sein d’un monde fait par et pour les riches ». Ils ont absolument raison. Mais cela ne doit pas pour autant disqualifier le RU. Celui-ci pourrait ­venir couronner une économie libérale ou ­sociale-démocrate, ce qui n’empêcherait en rien de repenser plus en profondeur les relations sociales et politiques. Reste que McChesney et Nichols mettent le doigt sur certains aspects très problématiques du soutien au RU tel qu’il s’exprime dans le débat public.

Beaucoup de tenants du RU donnent la priorité à la régulation par le marché et au bien-être du consommateur au détriment de la démocratie et de l’égalité sociale. On cite souvent le soutien historique apporté à cette politique par ces géants de néolibéralisme qu’étaient Friedrich Hayek et Milton Friedman. Stern ne manque pas de le faire. Les défenseurs du RU ont en outre souvent fait valoir qu’il pourrait faciliter la ­dérèglementation du marché du travail. Stern a beau être favorable à des hausses du salaire minimum et à l’accroissement des droits relatifs à la négociation collective à court terme, il fait par endroits écho à la logique de déréglementation, déclarant même à un moment que le RU rendrait « moins nécessaire un salaire minimum ». L’argument sous-jacent fait désormais autorité chez les spécialistes de la protection sociale, qu’ils soient économistes ou juristes : l’impôt est un moyen de redistribution plus efficace que la réglementation. En outre, il ne contracte pas les marchés comme la réglementation risque de le faire. Le marché et les transferts permettent donc aux décideurs de garantir à la fois l’efficience et l’équité.

 

Mais l’argument souffre de failles manifestes. Appliqué à la législation sur le salaire minimum, il ne tient pas compte du consensus émergent parmi les meilleurs économistes. À savoir qu’augmenter ce salaire dans des limites déjà expérimentées par le passé ne réduit pas les possibilités d’emploi (4). Il fait aussi abstraction du lien étroit entre pouvoirs économique, politique et social mis en évidence par McChesney et Nichols. Dans certains cas, il passe totalement à côté du sujet.

Le salaire minimum fait bien plus que soulager la pauvreté. Il contribue à saper les hiérarchies statutaires et les relations de ­domination sur le lieu de travail, ­accroît la légitimité de l’État aux yeux des travailleurs, promeut des normes d’effort partagé et décourage certaines formes de travail particulièrement éprouvantes. La législation sur le salaire minimum sera encore plus importante si le RU est limité aux seuls ressortissants : autrement, les étrangers hériteront de tous les petits boulots mal payés, alors que les ressortissants accéderont à une sorte de classe de rentiers. Soutenir un RU couplé à une déréglementation du marché du travail a un sens, toutefois, si l’on pense que les marchés représentent la forme optimale de coopération ­sociale – ou, tout au moins, la meilleure à laquelle on puisse aspirer – et si l’on ne croit pas aux vertus de l’État régulateur. Le déterminisme technologique dont font preuve bien des défenseurs du RU ne fait que renforcer cette vision du monde, en ce qu’ils laissent entendre que l’encadrement du travail encourage une automatisation accrue.

C’est peut-être ce genre de foi dans le marché et de scepticisme à l’égard de la démocratie qui explique le rejet par Stern d’un « revenu participatif ». C’est-à-dire d’un revenu de base conditionné à l’accomplissement d’un travail bénévole ou dans le secteur associatif [lire l’article de Samuel Brittan, p. 28]. D’après lui, une mesure de ce genre provoquerait « des débats sans fin sur ce que, en tant qu’Américains, nous ­devrions valoriser et faire, au lieu de laisser agir le mécanisme du libre choix, plus efficace, qui consiste pour les gens à simplement dépenser leur argent ».

Mais n’est-ce pas précisément le genre de débat que nous devrions avoir ? En fonction de la forme institutionnelle qu’on lui donnerait, le revenu participatif pourrait nous faire revenir à des formules archaïques pénalisant les ­oisifs ou bien au contraire constituer un outil radicalement démocratique. En outre, quand bien même nous ferions le choix du RU plutôt que du revenu participatif, il n’y a aucune raison de renvoyer simplement tous les processus de choix social vers le marché. On pourrait aussi encourager le débat ­autour d’objectifs sociaux, les priorités à accorder aux financements publics ou le type de biens devant être fournis par l’État, le marché ou le secteur associatif.
Pour le dire clairement, il me semble que Stern cède aux canons du courant dominant dans le débat sur le RU, qui tend à approuver, ou tout au moins présupposer, un État néolibéral, dont la mission se limite à créer et superviser des marchés compétitifs – et donc à privilégier exagérément l’entrepreneuriat. Dans cette vision du monde, les normes de responsabilité partagée n’ont pas à être contrôlées par l’État, et celui-ci ne doit pas trop se mêler, voire pas du tout, des relations « privées » telles que l’emploi.

Voilà qui est non seulement peu ­attrayant sur le plan moral, mais aussi contraire aux conceptions habituelles de la justice économique, qui mettent en avant l’égalité sociale et la réciprocité entre citoyens. Un système distributif qui taxerait les revenus tout en laissant intacts les droits de propriété sur lequel ils reposent serait en outre instable, dans la mesure où ceux qui supportent le fardeau fiscal feraient certainement usage de leur considérable pouvoir pour y résister.

Ce ne sont pas des questions ­mineures. Elles touchent à des problèmes fondamentaux concernant notre foi dans le marché : l’organisation ­sociale ­implique toujours de la politique, et ce qui semble advenir spontanément est toujours permis et contraint par des institutions. Comme l’a montré l’économiste Karl Polanyi, le conflit autour du progrès technique n’est jamais aussi vif que lorsque celui-ci permet à l’économique d’échapper au social (5). Mais la solution ne consiste pas à soudoyer une horde de travailleurs au chômage armés de fourches : plutôt à se battre en faveur du RU tout rebâtissant un État vigoureusement démocratique, à même de mener de vastes réformes progressistes de la fiscalité et de la protection sociale, d’exercer une supervision accrue des grandes entreprises et de protéger les travailleurs et les chômeurs ici et maintenant. De telles réformes ne constituent pas seulement de bonnes mesures de politique économique, elles sont de la bonne politique, car susceptibles de redonner foi en l’État. Ce que le RU à lui seul ne peut pas.

 

— Cet article est paru dans la Boston Review le 31 octobre 2016. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Tous cannibales

Personne ne fait revenir son voisin aux petits oignons avec une pointe de piment. Et pourtant, manger un membre de sa propre espèce est totalement ­naturel, explique le biologiste Bill Schutt. Chez les invertébrés, c’est même la règle plutôt que l’exception. Pour les autres, c’est tout à fait ­commun. Tout le monde connaît les ­petites habi­tudes de la mante religieuse. Mais le requin-­taureau ou la limace-­banane n’ont pas plus d’égards pour leurs ­semblables.

« Chez les animaux, le cannibalisme peut offrir des avantages évolutifs pour faire face à des ­problèmes que Schutt résume ainsi : trop d’enfants, pas assez de place, trop de mâles, pas assez de nourriture », souligne Bee Wilson dans The Guardian.

Les humains eux-mêmes ne s’entre-dévorent pas uniquement quand ils n’ont rien d’autre à se mettre sous la dent. Un livre de cuisine de la dynastie chinoise Yuan présente les diverses ­façons d’accommoder la viande ­humaine, des mets raffinés pour les aristocrates de l’époque. Il était aussi de coutume pour les jeunes Chinois de couper un morceau d’eux-mêmes (dans la cuisse ou le bras) pour le servir en soupe à leurs aînés. Dans les Caraïbes, on mangeait parfois ses ennemis pour absorber leur force ou leur courage.

« Ce livre, en fait, m’a redonné foi en l’humanité, assure Sy Montgomery dans The New York Times. C’est bon de savoir que, pour ce qui est de ce comportement particulier, au moins, les humains ne sont pas plus horribles, ou formidablement surprenants, que n’importe quelle autre espèce. » D’autant plus que, pour Schutt, ces pratiques touchent toutes les parties du globe, y compris l’Occident : aux États-Unis, des mères goûtent bien à leur placenta (d’un grand intérêt nutritif) pour se remettre d’un accouchement. Et en Europe, à la Renaissance, des morceaux de corps humain servaient à faire des décoctions médicinales tandis que le sang était consommé pour traiter l’épilepsie.

Les meilleures ventes en Colombie – Après la guerre, la lecture

BS colombie

Dans les rues de Bogotá, on croise des lecteurs dans les lieux publics, là où, il y a une vingtaine d’années, les passants se pressaient avec crainte. Mais les temps ont ­changé, surtout depuis les ­accords de paix signés entre le gouvernement et la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) le 24 novem­bre dernier, mettant fin à un conflit vieux de cinquante-deux ans. Lequel trouve désormais sa place… dans les livres. À la librairie Lerner, une institution de Bogotá qui a alimenté plusieurs générations d’intellectuels colombiens, le public jette son dévolu sur « À dos de mule », un recueil de reportages du journaliste et sociologue ­Alfredo Molano, qui a partagé maintes fois la vie clandestine des Farc. Les lecteurs s’intéressent aussi à l’essai de Francisco ­Barbosa, « Justice transitionnelle ou impunité ? », sur la juridiction spéciale qui doit être mise en place pour juger les crimes de guerre commis par les acteurs du conflit (guérilleros, mais aussi agents de l’État et membres de groupes paramilitaires) maintenant que la paix est revenue. Le sujet paraît austère, mais il est crucial après une guerre civile qui a fait près de 8 millions de victimes, dont 6 millions de déplacés et 60 000 disparus.

Comme toujours, les lecteurs plébiscitent Gabriel García ­Márquez, notamment l’incon­tournable Cent ans de solitude. Mais si le plus célèbre des roman­ciers colom­biens, Nobel de littérature en 1982, a longtemps pu faire de l’ombre aux jeunes écrivains, cette époque est révolue. Une nouvelle génération, fascinée par la modernité urbaine, s’est enfin émancipée de son réalisme magique. Parmi eux, le romancier Héctor Abad, ­auteur de L’oubli que nous serons, ou Evelio Rosero et son magnifique récit Les ­Armées, tentent tous deux d’exorciser les horreurs de la guerre civile.

D’autres auteurs appréciés s’in­té­ressent à la question ­sociale. ­Parmi les plus jeunes, Andrés ­Felipe Solano dévoile dans ­­« Salai­re minimum » comment vivre avec le smic colombien – une gageure et une provocation dans ce pays qui reste l’un des plus inégalitaires de la planète. Par-­delà les frontières, Juan ­Sebastián Gaviria critique, lui, les travers sociaux des États-Unis dans sa « Trilogie américaine ». Comme si, avec la perspective d’années plus paisibles, tous les sujets devenaient possibles. Certains signes ne trompent pas : l’ouverture de ­librairies, l’appa­rition de petits éditeurs exigeants, le dynamisme du réseau de ­bibliothèques ­publiques et la foule qui se presse aux événements littéraires.