Une Jane Austen dans le Japon médiéval

Chef-d’œuvre japonais du XIe siècle considéré par beaucoup comme le premier roman de l’histoire, Le Dit du Genji traite avant tout de l’art de la ­séduction. Non qu’on y trouve des scènes de sexe : dans la prose de ­Murasaki Shikibu, les choses sont rarement explicites – elles sont suggérées, par allusions souvent ­nébuleuses. Ce qui compte dans les scènes de séduction, c’est l’art, la ­poésie – au sens propre d’ailleurs : la bonne façon de s’y prendre avec la femme désirée, c’est de lui faire parvenir des poèmes écrits sur du papier parfumé de la meilleure qualité par l’intermédiaire d’un messager vêtu avec élégance et d’un bon rang social. Si cette stratégie ­d’approche s’avère ­fructueuse, on échangera d’autres poèmes.

Une des raisons pour lesquelles le contact physique entre hommes et femmes est rarement décrit dans le Dit du Genji, c’est que les protagonistes de l’amour courtois ne se voient presque jamais distinctement, et en tout cas pas nus ; la nudité complète est rare, même dans l’art érotique traditionnel japonais. Les femmes de haut rang se tenaient dans la pénombre, derrière des rideaux, des paravents ou des panneaux coulissants. Être vue au grand jour, qui plus est ­debout plutôt qu’allongée à l’intérieur sous plusieurs couches de vêtements, aurait été incroyablement impudique pour une femme respectable. Les dames étaient dissimulées par des rideaux même quand elles parlaient aux membres masculins de leur famille. Un soupirant pouvait s’embraser à la vue d’une manche dépassant de la pénombre ou au simple bruissement de la soie ­derrière un ­paravent laqué.

Malgré tous ces obstacles, les gens ­parvenaient tout de même à leurs fins. Le Dit du Genji – dont Dennis Wash­burn vient de proposer une nouvelle traduction anglaise – montre que les hommes et les dames de cour de l’époque Heian (794-1185) avaient des mœurs souvent remarquablement légères. Les hommes de haut rang comme l’imaginaire prince Genji, héros priapique du conte à épisodes de Murasaki, étaient censés avoir plusieurs épouses et de nombreuses concubines. Genji, surnommé le Prince radieux, contracte son premier mariage à 12 ans, juste après la cérémonie de sa majorité. Les aventures avec les dames de cour et les suivantes étaient l’une des gratifications de la vie d’aristocrate. Des formes d’adultère plus discrètes en étaient une autre. Genji a, très jeune, une liaison passionnée avec la maîtresse de son père. Plus tard, son propre fils, ­Yugiri, s’éprendra de l’une de ses épouses. Et père et fils convoiteront de concert Tamakazura, une jeune fille que Genji a adoptée.

 

dit du genji

 

Pas étonnant dès lors que même les empereurs n’aient jamais su avec certitude qui était leur véritable géniteur. La question est très sensible dans le ­Japon ultra-impérialiste des années 1930, époque où le romancier Junichirô Tanizaki traduit Le Dit du Genji en japonais moderne. Il expurge de ce fait le texte de toutes les références à un souverain censé appartenir à la lignée impériale mais qui est en fait issu de la liaison de Genji avec la maîtresse de son père.

Ce que l’on attendait avant tout d’un gentilhomme noble, c’était qu’il ait du style. Séduire la femme d’un autre était pardonnable ; un mauvais poème, une calligraphie maladroite ou un parfum inapproprié ne l’étaient pas. Ivan Morris, le grand spécialiste de la culture japonaise, écrit dans The ­World of the Shining Prince (1) qu’en dépit de l’influence du bouddhisme « la société de l’époque Heian était régie par le style plutôt que par les principes moraux, et la beauté physique y tenait généralement lieu de vertu ».

 

Je ne suis pas sûr que ce soit tout à fait exact. La croyance bouddhiste en la réincarnation faisait de la beauté, sous toutes ses formes, un témoignage de ­vertu dans une existence antérieure. Avoir une belle calligraphie ou un talent pour la poésie était la marque d’une bonne réputation dans une vie précédente comme dans celle-ci. Un prêtre du Dit du Genji décrit ainsi une jeune femme : « Elle est vraiment splendide, n’est-ce pas ? C’est certainement en ­récompense de ses bonnes actions dans une autre vie qu‘elle a été dotée de cette beauté. » Le prince Genji lui-même est décrit comme de si belle allure que «  les autres hommes en venaient à regretter qu’il ne fût pas une femme. Sa beauté était telle qu’il aurait été injuste de la comparer à celle des plus jolies femmes de la cour ».

Tout cela montre qu’il s’agissait d’une société plutôt décadente. L’idéal aristocratique de beauté masculine – beaucoup de parfum, un visage arrondi, la peau lisse, des tenues somptueuses – était proche de l’idéal féminin. Cette atmosphère de décadence à l’apogée de l’ère Heian laisse aussi penser à la fin prochaine d’un régime – un monde, selon Genji, « où toutes choses semblent sur le déclin ».

Moins de deux siècles plus tard, la ­noblesse de la cour de Heian –égocentrique, absorbée par les rituels et les raffinements des intrigues de palais, ignorante du monde extérieur et surtout affligée d’un ennui mortel – serait ­balayée par des clans provinciaux vigoureux, ­notamment les samouraïs, avec leur code guerrier et leurs idéaux martiaux. Mais à l’époque de Genji, au début du XIe siècle, la capitale impériale (l’actuelle Kyoto) rayonnait encore. Quiconque avait la malchance de vivre en province était jugé trop peu raffiné pour être pris au sérieux.

Le sens du style était intimement lié à celui de la hiérarchie. Tout dépendait de celle-ci : les préséances sur la voie publique, la couleur des vêtements, la possibilité de devenir l’épouse d’un noble plutôt que sa simple concubine. Et la position hiérarchique reflétait aussi le karma : un rang élevé était consi­déré comme une vertu héritée d’un bon comportement dans une vie antérieure. C’est ainsi que les classes dominantes justifiaient leurs privilèges.

Le roman montre que les relations sexuelles ne relevaient pas seulement d’un jeu libertin complexe mais aussi d’une impitoyable stratégie. La politique de l’époque Heian était fondée sur les alliances. Les empereurs régnaient en théorie sur le Japon, mais le véritable pouvoir était pour l’essentiel exercé en coulisses par le clan Fujiwara. D’où la nécessité pour les filles Fujiwara d’épouser des princes impériaux, dont certains deviendraient un jour empereurs. Ainsi, les Fujiwara contrôlaient le trône et gouvernaient le pays, ou du moins les régions à proximité de la capitale impériale.

 

Murasaki Shikibu – ce n’est pas son véritable nom mais un surnom, celui du grand amour de Genji – appar­tenait à une branche cadette du clan Fujiwara. Son père était un gouverneur provincial qui, chose inhabituelle pour l’époque, transmit sa grande connaissance de la littérature chinoise à sa studieuse fille. Normalement, seuls les hommes écrivaient en chinois, signe de leur rang supérieur, tandis que les femmes s’en tenaient au japonais – ­raison pour ­laquelle les premiers auteurs de prose en japonais furent des femmes de haute naissance, comme l’étaient leurs lecteurs. Les fameuses Notes de chevet, recueil des réflexions d’une dame d’honneur de la cour, Sei Shonagon (2), datent d’ailleurs plus ou moins à la même époque que Le Dit du Genji.

On ne sait pas grand-chose de la vie de Murasaki. La position de son père n’était ni assez prestigieuse ni assez stable pour qu’elle puisse évoluer dans les hautes sphères. Elle se maria sur le tard avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle – dont elle n’était sans doute pas l’épouse principale. La légende veut qu’elle ait entamé la rédaction de son roman après la mort de son mari. Même si son rang aurait dû l’exclure des cercles de la cour, sa réputation littéraire lui donnait accès au ­salon de l’impératrice, où elle se sentait rarement à sa place. Sa position périphérique, qui a été celle de tant d’autres écrivains après elle, lui fournit un excellent poste d’observation. Murasaki observe les manœuvres sexuelles, les intrigues sociales, les tractations matrimoniales, le tourbillon d’affronts et de flatteries autour d’elle avec le regard pénétrant, souvent sardonique, et toujours averti d’une Jane Austen médiévale. Sa vision bouddhiste de la nature fugace de la vie et de la vanité des affaires humaines ajoute un soupçon de mélancolie à sa prose aristocratique fleurie.

Le Dit du Genji est un livre imposant (plus d’un millier de pages), constitué de 54 chapitres plus ou moins reliés entre eux qui retracent les histoires de quatre générations. Comme la qualité littéraire du texte est inégale, on a souvent mis en doute son attribution. De l’avis de certains spécialistes, quelqu’un d’autre aurait terminé le livre après le décès de Mura­saki. Au moins un de ses traducteurs récents, Royall Tyler, juge peu solides les preuves en faveur d’un auteur unique. D’autres, comme Dennis Washburn, dernier traducteur en date et professeur de littérature asiatique au Dartmouth College, penchent pour un seul auteur : malgré sa longueur, Le Dit du Genji possède une unité de style et de sensibilité qui semble conforter cette thèse.

 

Le manuscrit original a disparu. Des fragments de texte survivent dans un rouleau peint du XIIe siècle, mais les éditions modernes se fondent sur la compilation faite au XIIIe siècle par le poète ­Fujiwara no Teika. Une dizaine de milliers de livres auraient été consacrés au Dit du Genji, sans compter d’innombrables études universitaires, commentaires et monographies. Plusieurs écoles de pensée s’affrontent à son propos ­depuis au moins le XIIe siècle.

La principale difficulté pour traduire l’ouvrage, en japonais moderne comme dans d’autres langues, réside dans le carac­tère extrêmement évasif du japonais de cour de l’époque Heian – pas seulement la langue, mais aussi les nombreuses références et allusions. Chaque page est parsemée de poèmes ou ­d’expressions évoquant des sources littéraires chinoises ou japonaises qu’un esthète du XIe siècle se serait flatté de détecter, mais qui échappent à la plupart des Japonais d’aujourd’hui, sans parler des lecteurs étrangers. Le nom des personnages constitue un problème supplémentaire. Comme il était jugé discourtois d’appeler les gens par leur nom de naissance, la plupart des personnages du Dit du Genji ne sont identifiés que par leur rang. Les traducteurs contournent le problème en utilisant des surnoms issus soit des poèmes composés par les personnages, soit de leur environnement physique, soit de leurs particularités : la dame Rokujo habite une demeure sur Rokujo, c’est-à-dire la Sixième Avenue ; la dame Fujitsubo habite le Fujitsubo, le clos aux Glycines. Niou, le petit-fils de Genji, un séducteur à la beauté ravageuse, est connu sous le nom de Prince parfumé en raison de son odeur délicieuse (niou en japonais). Une traduction littérale du Dit du Genji serait illisible. L’imprécision, si poétique en japonais, serait purement et simplement incompréhensible pour le lecteur occidental. Tout l’art est de rendre la saveur du style lyrique de Murasaki en rendant ce qu’elle voulait dire avec un minimum de précision. Mais comme souvent on ne sait pas ce qu’elle voulait dire, il faut deviner ou interpréter.

Une des raisons pour laquelle le texte coule si facilement, c’est que Murasaki enchaîne sans heurts poésie et exposés, monologues intérieurs et apartés de l’auteure. Mais cela aussi complique la traduction, car on ne sait pas toujours qui s’exprime à un moment donné. Bien sûr, chaque traduction reflète l’époque où elle a été effectuée. Il en va de même des interprétations du texte. Les érudits de l’époque Kamakura (1185-1333), plus austère, portèrent un regard moralisateur sur la culture courtoise Heian et sur le livre qui en est la plus fameuse expression. Ils interprétèrent Le Dit du Genji comme un conte moral sur la nature éphémère et la vanité de la vie profane, thème bouddhiste qui imprègne tout le livre. Dans le roman, bon nombre de femmes, meurtries par leurs aventures amoureuses, se font nonnes. Genji lui-même exprime souvent – sans beaucoup de conviction, il est vrai – le désir de se retirer dans une vie de contemplation. Mais il est trop tenté par les attraits du monde pour y renoncer. Le fait que Murasaki ait dépeint ceux-ci de façon si séduisante sera jugé plutôt scandaleux lorsque les valeurs des samouraïs et la moralité confucéenne se seront imposées à leur tour.

 

Ivan Morris explique que les érudits japonais de la vieille école avaient tendance à rejeter l’époque Heian, qu’ils considéraient comme licencieuse et immo­rale, tout comme les victoriens ­décriaient la liberté de mœurs de l’époque élisabéthaine. Et pourtant, Le Dit du Genji sera bientôt considéré comme emblématique de la culture japonaise et deviendra, à l’époque moderne, un motif de fierté patriotique.

À l’époque Edo (1603-1868), période où la classe commerçante hédoniste exerce autant d’influence culturelle que celle, plus ascétique, des samouraïs, Le Dit du Genji fait partie du bagage obligatoire d’une personne bien née, au même titre que la cérémonie du thé et l’art floral. Washburn nous apprend que dans la dot des jeunes filles figuraient des éditions illustrées du Dit du Genji. L’attrait du chef-d’œuvre de l’époque Heian auprès des marchands de l’époque Edo devait beaucoup à ce style aristocratique que les nouveaux riches admiraient tant.

 

C’est précisément parce que le livre avait le statut de classique de la haute culture que les romanciers de l’époque Edo eurent envie d’en faire des pastiches. Le plus célèbre, écrit au XIXe siècle par Ryutei Tanehiko, s’intitule « Un ­Genji rural, par une fausse Murasaki ». Ce texte, très vaguement inspiré du récit original, poussa les artistes à produire des gravures érotiques appelées shunga. L’une de ces séries, réalisées par Utagawa Kunisada dans les années 1830, dépeint avec force détails les différents personnages du Dit du Genji en flagrant délit. Elle s’intitule « L’ardente Murasaki trouve le plaisir en cinquante chapitres et plus ». Plus d’un siècle auparavant, l’estam­piste Hishikawa Moronubu avait réalisé une version du Dit du Genji tout aussi provocante, intitulée « L’oreiller parfumé de Genji », avec des amants en tenue de l’époque Heian et un texte ­emprunté à l’œuvre originale. À l’époque Edo, il était aussi de coutume pour les prostituées de prendre le nom d’amantes célèbres du Genji. À l’instar de leurs clients commerçants, les courtisanes aimaient se donner des airs de grandeur – peut-être aussi pour se moquer d’eux.

Tout cela est bien éloigné du monde courtois de Murasaki et, plus encore, de la culture du Japon contemporain, sans mentionner celle de l’Occident. Et pourtant, le Dit du Genji nous parle encore, même si l’on ne s’intéresse pas particulièrement à l’histoire japonaise. C’est sans doute parce que, sous la surface d’une culture éloignée et souvent étrange, les personnages millénaires de Murasaki expriment des émotions qui nous sont familières.

Dans la société polygame du XIe siècle, où les femmes étaient contraintes de partager l’affection de leur mari avec des ­rivales, les sentiments n’étaient pas moins vulnérables qu’ils ne le sont aujourd’hui. Les superbes jeunes femmes invitées par des nobles comme Genji à vivre en concubines sous leur luxueuse protection redoutaient souvent les conséquences : que penseraient d’elles les autres femmes ? La nouvelle venue n’aurait-elle pas à pâtir de leur jalousie, surtout si elle était plus jeune et jolie ? Des appréhensions souvent parfaitement légitimes.

Tanizaki écrit que les écrivains japonais ont découvert l’amour romantique dans la littérature européenne – avant, ils ne connaissaient que l’attirance sexuelle. Il n’a sans doute pas tort, à en juger par le ton désabusé des romans japonais des XVIIe et XVIIIe siècles, qui ont pour cadre les quartiers chauds de Kyoto et d’Edo. Voir des hommes du XIe siècle jurer un amour éternel à des femmes qu’ils ont à peine vues peut nous sembler bizarre. Néanmoins, Le Dit du Genji ­révèle des sentiments bien plus complexes, et cepen­dant faciles à reconnaître.

Genji est le don Juan type, surtout dans ses jeunes années. Il aime les défis. Une femme qui décide de devenir prêtresse est particulièrement tentante, de même qu’une jeune fille destinée à épouser l’empereur (ce qui provoque une péripétie qui manquera conduire Genji à sa perte). Le grand séducteur est aussi vaniteux qu’une diva. Murasaki attache beaucoup plus d’importance à la beauté physique de son héros qu’à celle de ses conquêtes féminines, lesquelles sont surtout célébrées pour leurs nobles manières et leurs prouesses calligraphiques. Genji peut aussi être pervers. Dans le chapitre ­intitulé « Les lucioles », il s’amuse à ­organiser une rencontre amoureuse entre son demi-frère et sa fille adoptive, pour laquelle il éprouve lui-même du désir. Pétrifiée, soucieuse de ne pas être vue, la jeune fille se réfugie aussitôt derrière un rideau ; Genji ouvre un sac contenant des lucioles qui, à sa grande honte, lui éclairent le visage, la donnant à voir à tous.

Murasaki est une auteure trop talentueuse pour faire de ses personnages des êtres entièrement bons ou mauvais. Comme tous les humains, ils peuvent être les deux à la fois. Genji aime toutes ses femmes à sa façon. Au contraire de bien des don Juan, il s’avère aussi loyal d’une certaine manière : il prend soin des femmes même une fois qu’elles ont perdu tout intérêt amoureux à ses yeux. Rien de cela ne contredit la théorie de Tanizaki sur l’amour prémoderne au Japon. Ce qui la contredit, en revanche, c’est la relation de Genji avec la Murasaki du récit, qui devient plus intense au fil du temps. Il sera dévasté par sa mort prématurée, qui donne lieu à l’une des scènes les plus émouvantes du livre. Tout à coup, la vie n’est plus un jeu.

À certains égards, Genji fait penser à l’un de ces aristocrates du XVIIIe siècle des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, qui se retrouvent pris au piège de leurs sentiments alors qu’ils pensent avoir la maîtrise totale de leurs divertissements érotiques. Sa mère étant de naissance roturière, Murasaki ne peut pas être l’épouse principale de Genji. Comme concubine, sa position sociale est vulnérable. Malgré sa jalousie, elle tolère que Genji épouse par devoir une jeune fille d’un rang supérieur, et ­supporte aussi toutes ses infidélités.

La tristesse de Murasaki et les remords de Genji sont admirablement décrits. Le protocole oblige Genji à passer les trois premières nuits avec sa nouvelle épouse. Il dit à Mura­saki (dans la traduction de Washburn) :« “Ce soir, c’est la troisième nuit. Il me faut y aller. Mais c’est vraiment la nuit que vous devez me pardonner de ne pas vous consacrer. Je me haïrais si, après cette nuit-ci, je laissais quoi que ce soit déranger encore notre relation.” Déchiré par des émotions contradictoires, il semblait souffrir d’un authentique chagrin. Murasaki eut un sourire désabusé : “Si votre propre cœur est indécis, alors comment donc saurais-je, moi, ­résoudre votre dilemme ? Je me demande quel sera votre choix, au bout du compte.” Comme cela ne servait à rien d’en dire plus, Genji eut honte et s’allongea à plat ventre, le visage dans les mains. »

 

Quand Genji ne se résout pas à la quitter, Murasaki le rappelle doucement à ses devoirs. Elle lui dit : « Votre hésitation donnera aux autres une fausse impression ; c’est moi que l’on plaindra. » Les mœurs ont changé, la psychologie humaine beaucoup moins.

Une des étrangetés du Dit du ­Genji pour le lecteur d’aujourd’hui, c’est que les deux personnages principaux, Genji et Murasaki, meurent à mi-livre. Les ­personnages centraux du récit deviennent alors deux jeunes hommes qui convoitent la même femme, ce qui la mène au bord du suicide. Le premier est Niou, le Prince parfumé, le petit-fils de Genji, un homme à femmes creux mais séduisant. Le second, son ami Kaoru, tout aussi parfumé mais beaucoup plus effacé, est officiellement le fils de Genji mais en fait le fruit de la liaison entre un autre homme et la plus jeune épouse de Genji.

Murasaki fait à nouveau entendre les échos d’aventures précédentes. Kaoru est le type même du parangon de vertu qui se targue de rectitude morale tout en déplorant sa timidité sexuelle. Il envie à Niou sa facilité avec les femmes, tandis que Niou lui envie l’intensité de ses sentiments. Kaoru est torturé par son amour malheureux pour la fille de son mentor, un prince âgé qui s’est retiré en ermite à la campagne. La fille meurt jeune, et Kaoru, fou de chagrin, pense à rompre ses liens avec la société des hommes et à suivre l’exemple de son maître ; mais, tout comme Genji, il est incapable de franchir le pas.

C’est alors qu’apparaît une ravissante demi-sœur de l’ancien amour de Kaoru, Ukifune. Kaoru en tombe amoureux, cherchant à ressusciter son ancienne passion. Elle ne l’aime pas vraiment, mais le respecte en tant qu’homme noble et droit qui pourrait la protéger. Une nuit, Niou, qui ne sait pas de qui il s’agit mais l’épie à travers un rideau à demi tiré, tente de la séduire. Craignant de perdre Ukifune, Kaoru l’expédie dans une cachette. Niou la retrouve et arrive, cette fois par la ruse, à ses fins. Il éveille la passion d’Ukifune, mais celle-ci est terrifiée à l’idée de perdre le noble Kaoru. La mort semble être la seule solution.

La mort apparente par noyade d’Ukifune laisse les deux prétendants éplorés (les hommes pleurent beaucoup dans Le Dit du Genji). Mais Ukifune ne meurt pas. Elle est sauvée par un groupe de pèlerins. Prétendant avoir oublié son passé, elle prononce ses vœux et tourne le dos à ce vain monde. Dans le dernier chapitre, « Le pont flottant des songes », Kaoru, averti de sa réapparition, lui envoie par l’intermédiaire de son jeune frère un message où il la supplie de revenir. Elle refuse. Il soupçonne un autre homme de la ­cacher.

Cette conclusion abrupte a donné corps à la théorie que le livre ­serait inachevé. Peut-être bien. À moins que cette fin ouverte ne ­signifie que la vie continue, en cycles infinis, tandis que nous luttons en vain pour nous affranchir des plaisirs éphémères et des chagrins de notre brève existence. Les songes dont il est question dans le titre du dernier chapitre renvoient peut-être à l’art du roman ou bien au caractère illusoire de la vie humaine. Mais si Le Dit du Genji demeure, c’est parce que son auteure sait faire vivre l’illusion.

 

— Cet article est paru dans The New Yorker le 20 juillet 2015. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Ce que nous devons aux bêtes

Chiens, chèvres, moutons, cochons, taureaux, ânes, chevaux et chameaux ont été domestiqués pendant une période s’étendant de 13000 à 2500 avant notre ère. À l’échelle de l’histoire humaine, ce fut donc un processus rapide, qui a marqué ce qu’on a appelé « la révolution du néolithique ». Le loup, ancêtre incontesté du chien (avec peut-être une espèce intermédiaire, le loup-chien), fut la première espèce apprivoisée. Mais est-ce l’homme qui a domestiqué le loup ou l’inverse ? se demande Brian Fagan dans sa Grande Histoire de ce que nous devons aux animaux. Les loups ont dû se rapprocher volontairement des hommes, auxquels ils ont communiqué leur technique de chasse (par encerclement) et leur organisation sociale, hiérarchique et familiale.

Pour les autres espèces, la ­domestication a été l’affaire de quelques générations à peine. On a vite découvert que « l’instinct de troupeau » (qui opère à partir de quatre individus) permettait de garder sous la main des réservoirs de viande et de lait capables de nourrir de grandes communautés, même lors des sécheresses. Les bovins procurent de surcroît du fumier et une force de traction : l’agriculture leur doit ses vrais débuts. Aux ânes, chevaux et chameaux, nous sommes redevables de l’émergence des relations commerciales et culturelles. Mention spéciale pour les chevaux, à l’origine de stratégies qui ont permis de conquérir des empires mais aussi de les parcourir (à raison de 60 kilomètres par jour) et de les administrer.

De ces services insignes, les animaux domestiques ont été inégalement récompensés. Affec­tion pour les chiens. Divinisation des bovins par certaines peuplades, qui entretiennent parfois avec eux une « relation obsessionnelle ». Brutalité et mépris pour les ânes, pourtant si utiles dans les pays arides. Dressage raffiné pour les (bons) chevaux, réservés aux aristocrates, qui nouaient avec eux de réels partenariats et les traitaient mieux que leurs palefreniers. ­Jadis, la frontière animal-homme était d’ailleurs assez floue : un bon cheval valait sept ânes ou trente femmes ; et, pour Strabon, les montagnards corses étaient de véritables bêtes.

Mais, écrit John Carey dans The Sunday Times, « l’histoire ­humaine est celle d’une explo­itation et d’une marchandisation croissantes des animaux domestiques », réduits à leur fonction alimentaire ou mécanique (le cheval-vapeur !). « La nature a destiné les animaux à la nourriture et à l’usage de l’homme », disait Aristote, et le christianisme sera encore plus anthro­pocentrique. Avec l’élevage, l’agriculture et la civilisation, l’humanité a-t-elle vraiment gagné ? Certains, comme Rousseau, en ont ­douté : « Ce sont le fer et le blé qui ont civi­lisé les hommes, et perdu le genre humain. » Ce qui est certain, c’est que les bêtes qui ont permis le transport du fer et la culture du blé ont été, elles, clairement ­perdantes.

Hłasko en Israël

Certains critiques percevaient un brin d’optimisme dans les premières œuvres de Marek Hłasko, mort d’une overdose en 1969, à 35 ans, et surnommé « le James Dean polonais » pour sa mèche et ses frasques de camionneur, de pickpocket et de noceur. Il y était déjà beaucoup question de traumatismes, de misère et de désespoir, mais tout ne semblait pas perdu.

Avec La Mort du deuxième chien, tout espoir a disparu. Hłasko a écrit ce court roman, souvent comparé à L’Étranger et traduit dans de nombreuses langues, durant son séjour en Israël (1959-1960). Il a alors derrière lui ses moments de gloire en Pologne, son exil à Paris, la censure dans son pays. En Israël, comme souvent, il tente de survivre. Et comme souvent, note le site Culture.pl, « ses héros sont dans la même situation que lui ». Pour s’en sortir, ils ont mis au point une arnaque qui consiste à charmer les femmes seules et fortunées. Robert, ex-metteur en scène, écrit le scénario et ­dirige le plus jeune, Jacob, dans sa mission de ­séduction. « En ricanant, ­résume Culture.pl, Hłasko sonde les côtés obscurs de l’âme, ses fascinations superficielles, ses choix chaotiques et les ­erreurs qui mèneront finalement au désastre. »

Amours nigérianes

Lui est un petit délinquant. Elle est une femme respectable. Il cambriole sa maison en sa présence. Pris de remords, il retourne la voir et la passion les emporte. Résumé ainsi, on pourrait voir dans « La saison de la fleur cramoisie », de l’écrivain et journaliste Abubakar Adam Ibrahim, un roman digne de la collection Harlequin. Mais ses personnages évoluent dans le nord du Nigeria. Dans cette société musulmane conservatrice, les femmes ne sont pas censées avoir de désir sexuel, et encore moins quand elles sont, comme l’héroïne Binta, veuves et ménopausées. Pour son premier roman, Abubakar Adam Ibrahim a choisi de toucher à tous les tabous de sa région natale : le sexe, la religion, les conflits inter­ethniques.

« La saison de la fleur cramoisie » ne décrit pas seulement la liaison d’un couple improbable, mais aussi une société en plein bouleversement, coincée entre modernité et tradition », précise Gwendolin Hilse sur le site de la radio Deutsche Welle. Au-delà du désir charnel, les protagonistes sont réunis par les conflits religieux et ethniques qui ont marqué leur pays ces dernières décennies. Leurs voisins se sont comportés comme des ennemis mortels. Les terroristes ont prélevé leur part. Et les vivants essaient seuls de se reconstruire. Binta a perdu son mari et son fils aîné. Elle trouve dans Reza, de trente ans son cadet, une ombre des siens. Lui décèle en elle l’image de sa mère, partie se prostituer à la ville.

Ibrahim est parvenu à dépeindre la passion de ses personnages « sans qu’elle paraisse offensante, incestueuse et contraire aux normes populaires », écrit Jennifer Nagu dans le quotidien nigérian The Guardian. « La saison de la fleur cramoisie » lui a d’ailleurs valu de recevoir dans son pays le Prix national de littérature 2016.

Qu’est-ce qu’un musulman ?

En écrivant Le Livre des cercles, l’écrivain égyptien Youssef Rakha avait une ambition à la fois très simple et démesurée : rattacher le roman arabe à la world literature. Comme il l’explique dans un entretien à la revue Music & Literature, il a tenté de répondre à la question : « Que signifie être musul­man au début du IIIe millénaire ? » Son héros est, comme lui, journaliste. Il s’appelle Moustafa al-Shorbagi et vit au Caire. Il vient de se séparer de sa femme enceinte et raconte dans une série de lettres à un ami émigré à Londres les événements étranges qui viennent de changer sa vie : sa rencontre, en particulier, avec un homme qui se présente comme la réin­carnation du dernier sultan otto­man. Le Livre des cercles, tout en étant saturé de références au corpus littéraire arabe qu’un lecteur occidental aura du mal à recon­naître, entend néanmoins dialoguer avec les grands noms du roman contemporain. « Avec Eco à propos de la convergence entre le thriller et la théorie du complot, avec Murakami aussi à propos de la folie et de la narration à la première personne. Et même avec Houellebecq à propos de l’islam et de l’imaginaire », dit l’auteur.

Cette dépression venue du Nord

Difficile de classer l’artiste finlandais Jaakko Pallasvuo dans une catégorie, si ce n’est, peut-être, celle de la modernité absolue voire radicale chère à Rimbaud. Touche-à-tout compulsif ­(vidéo, céramique, peinture, ­dessin, installations…), il a donné quelques rares inter­views tellement décalées (ou peut-être trop techniques ?) qu’elles ­paraissent tota­lement incompréhensibles au commun des mortels.

Son art aussi est un défi. Enfant d’Inter­net – il dit qu’il se sent chez lui là où il peut bénéficier d’une connexion Wi-Fi rapide – , Jaakko Pallasvuo a ­acquis une certaine notoriété sur les ­réseaux sociaux et les plateformes de ­vidéos participatives. Il y publie des ­petits films ­déroutants, se jouant des ­codes ­esthétiques et, parfois, du bon goût. Il expose aussi dans des ­galeries à travers le monde, avec une prédilection pour ­Berlin, Helsinki et Londres, investissant l’espace avec d’étranges installations ­mêlant écrans, pommeaux de douche, livres et autres ­objets hybrides. Trophy Hunters est sa première BD ­publiée en France. Là ­aussi, il s’agit d’un objet insolite, volontairement abrupt – voire maladroit –, qui détourne les codes du genre pour en faire quelque chose d’à la fois inédit et, il faut le dire, assez ­intense. Une planche de Jaakko Pallasvuo, c’est un monde en noir et blanc peuplé de personnages aux traits figés, tracés à coups de crayon violents et schématiques. Mais ces personnages sont tous porteurs d’une vraie histoire, verrouillée par un drame aussi personnel qu’indicible.

Dans le premier récit, un écrivain ­revient dans son village natal pour l’enterrement de son frère, disparu deux ans auparavant et dont le corps vient d’être retrouvé. L’écrivain avait déjà raconté ce drame familial dans un livre signé sous pseudonyme, ce qui n’a pas empêché ses parents et sa sœur aînée de se sentir trahis, leur malheur quasi honteux exposé aux yeux de tous. Lorsqu’il rentre chez lui, l’écrivain ­découvre son père en train de caresser le chien familial – ce dernier est désormais empaillé : « Écrire, c’est un peu comme empailler les animaux, n’est-ce pas ? » lui lance-t-il. La tension, sombre et dense comme le trait de ­Pallasvuo, est omniprésente.

Changement de décor mais pas d’ambiance dans le second volet de l’album. Le seul lien apparent entre les deux histoires est la nièce de l’écrivain, 24 ans, étudiante aux Beaux-Arts et, comme ses camarades, atteinte d’une dépression sévère. Elle est amoureuse d’un garçon, artiste doué mais en proie à d’étranges cauchemars où surgit une créature aux allures de Lucifer qui lui dicte ses faits et gestes. Il la repousse au motif qu’il est gay – sans qu’on sache s’il dit la vérité.

« Les protagonistes de ces deux récits ont en commun une sensation d’absence, de gâchis, et chacun contemple ses ­espoirs déçus comme autant de ­piteux trophées », explique l’éditeur, comme pour tenter de donner un peu de sens à une œuvre chaotique et délibérément opaque. « Les bandes dessinées finlandaises ont toujours été une énigme pour moi », avoue le critique Wim Lockefeer sur le site spécialisé Forbidden Planet. Il y a la question de la langue, certes, mais pas seulement : ces BD sont un monde à part. Mais à condition de prendre son temps, on peut (même !) finir par les apprécier, estime-t-il. Et les lire « comme on regarderait un film d’Ingmar Bergman ».

 

— Books

 

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Le crime paie dans les urnes

Que des responsables politiques puissent se révéler malhonnêtes et corrompus, ce n’est pas un scoop. Mais que des hommes (et des femmes) accusés ou déjà ­reconnus coupables de délits graves – voire de crimes – puissent avoir trois fois plus de chances d’être élus lors d’un scrutin démocratique qu’un candidat au-dessus de tout soupçon est beaucoup plus surprenant. C’est pourtant, à en croire le politologue américain Milan Vaishnav, une réalité dans son pays d’origine, l’Inde, où son livre When Crime Pays s’arrache dans toutes les bonnes librairies. L’auteur, qui est chercheur à la prestigieuse Fondation Carnegie pour la paix internationale, à Washington, offre en effet une analyse éclairante de cette prime électorale aux malfrats. Un paradoxe troublant de la vie politique en Inde qui ne cesse d’intriguer la presse internationale, si l’on en juge par l’écho que rencontre cet austère ouvrage de 400 pages, agrémenté de nombreux graphiques et données statistiques. « L’auteur examine méticuleusement le remarquable succès poli­tique que rencontrent en Inde les meurtriers, maîtres chanteurs, ­voleurs et kidnappeurs », constate ainsi l’hebdomadaire britannique The Economist.

En dépit d’un vigoureux discours anticorruption, le BJP, le parti nationaliste hindou du Premier ministre Narendra Modi, ­affiche ainsi un nombre record de députés déjà condamnés par la justice. Mais le BJP n’est pas le seul, loin de là : à la Lok Sabha, l’Assemblée nationale issue des élections de 2014, plus du tiers (34 %) des élus affichent en effet un casier judiciaire chargé. Parmi eux, certains sont passés devant les juges pour des « peccadilles », comme l’organisation d’émeutes ou de manifestations non autorisées, mais quelque 21 % restent tout de même accusés de vol, d’intimidation, d’enlèvement ou de meurtre. Pire, cette proportion a nettement augmenté depuis les élections législatives de 2004, preuve que les voyous séduisent de plus en plus les électeurs. ­Vaishnav ­raconte les exploits de certains d’entre eux, tels Arun Gawli à Bombay, Anant Singh au Bihar ou M. K. Alagiri au ­Tamil Nadu. Constat accablant : aujourd’hui, si l’on parcourait l’Inde d’ouest en est, il serait ­impossible de traverser un seul État dont le Premier ministre ait un casier vierge.

Comment est-ce concevable ? En fait, la connexion entre crime et politique n’est pas neuve en Inde, explique l’auteur dans le quotidien The Hindu : « Dès les premières élections législatives après l’indépendance, en 1952, les candidats recourent à des hommes de main pour voler des urnes ou intimider les électeurs. Ce qui est nouveau depuis les ­années 1970, c’est qu’au lieu de corrompre des politiciens les bandits ont voulu entrer eux-mêmes en ­politique », précise-t-il. Habitués à acheter les candidats du parti du Congrès, les malfrats ont pu effectivement constater depuis une trentaine d’années que cet « investissement » n’était plus rentable à cause du déclin de cette formation. D’après ­Vaishnav, ils ont donc procédé à une « intégration verticale » en se portant eux-mêmes candidats à des fonctions électives – de la même façon, note plaisamment The Economist, qu’un constructeur automobile mécontent de ses sous-­traitants réintègre la fabrication des pneus en ­interne. Apportant de l’argent frais, ces nouveaux venus en politique ont été accueillis à bras ouverts par les partis en ces temps où les campagnes électorales deviennent de plus en plus coûteuses.

Mais pourquoi les électeurs choisissent-ils les plus malhonnêtes ? Pour Milan Vaishnav, ils le font en connaissance de cause. Ce qui paraît au Financial Times une ­explication « à la fois convaincante et tragique » : électeurs et élus concluraient ­ainsi une sorte de « marché » dans lequel « chacun a quelque chose à gagner ». En période électorale, les votants profitent d’une « pluie de ­cadeaux », du vélo à la liasse de roupies en passant par la bouteille d’alcool, poursuit le magazine ­indien Open. Surtout, face à un État incapable d’assurer le bon fonctionnement des services ­publics (la réparation d’une route, la construction d’une école, l’installation d’un réseau électrique…), les Indiens se tournent vers ceux qui peuvent « faire avancer les choses ». Or, en Inde, « ceux qui s’affichent comme les plus forts et les moins scrupuleux sont considérés comme les plus capables », résume Open, tout en signalant qu’il s’agit là d’un marché de dupes. Car les malfrats, une fois élus, se gardent bien de régler ces problèmes de fond grâce auxquels, justement, ils peuvent faire figure de ­sauveurs.

La Namibie a-t-elle été le laboratoire de la Shoah ?

Était-ce un génocide ? « Pas du tout ! rétorque Hinrich Schneider-­Waterberg. La puissance coloniale allemande n’avait pas le projet d’exterminer le peuple herero. » Le vieil homme est assis sous la véranda de sa ferme, dans le nord de la Namibie, et contemple l’imposant massif rocheux qui a donné son nom à sa famille : le Waterberg, « la montagne de l’eau ». Les parois à pic rougeoient dans la lumière du matin. À leur pied, des plaines à perte de vue.

« C’est une terre marquée par l’histoire. C’est ici qu’en 1904 a commencé ce qui a prétendument débouché sur un génocide », explique Schneider-Waterberg en se rendant, appuyé sur une canne, dans sa bibliothèque. Aux murs, une trentaine de vieilles cartes du pays, partout des piles de papiers, des documents, des livres d’histoire – rien que sa collection concernant la Namibie comporte plus d’un millier d’ouvrages. C’est ici qu’il s’est plongé dans l’histoire de son pays, c’est ici que se trouvent les sources de son livre controversé Der Wahrheit eine Gasse, une tentative de réfuter la thèse d’un génocide allemand.

Ancien agriculteur, longtemps homme politique et historien à ses heures perdues, Hinrich Schneider-Waterberg est un sympathique monsieur de 84 ans. Le crépuscule de sa vie, il le passe dans sa ferme au nom sonore d’Okosongo­mingo, « le lieu du jeune troupeau » dans la langue des Hereros. Il a consacré deux décennies à corriger ce qu’il considère comme une manière tendancieuse et fausse d’écrire l’histoire de la guerre de 1904-1907 contre les Hereros, mais il a parfois le sentiment de combattre des moulins à vent. « Il règne un monopole de l’interprétation faite par les historiens progressistes, dit-il. Leur version a même envahi les manuels scolaires. »

Voici, en bref, à quoi ressemble cette version proposée aujourd’hui aux écoliers allemands : au début de 1904, les Hereros se soulèvent contre le ­régime colo­nial ­allemand dans l’actuelle Namibie. En août, après avoir encerclé les insurgés au pied du Waterberg, les troupes allemandes les repoussent vers le territoire désertique d’Omaheke et les bouclent sur un vaste périmètre. Plus possible d’en sortir : des milliers et des milliers de ­Hereros meurent de faim et de soif.

 

carte hereros

 

Dans un message de l’état-major à Berlin, qui coordonnait la campagne, on lit : « L’Omaheke, où l’on ne peut trouver d’eau, devrait achever ce que les armes allemandes ont commencé : l’anéantissement du peuple herero. »

Soixante mille personnes auraient péri ; certaines estimations montent jusqu’à 80 000. Le nombre exact des victimes n’est certes pas établi, mais, selon l’historien de la colonisation Jürgen Zimmerer, l’attitude de l’armée allemande peut, elle, être qualifiée sans hésitation de génocidaire. Il s’appuie sur une proclamation du 2 octobre 1904, dans laquelle le général Lothar von Trotha, commandant en chef des troupes coloniales, décrétait : « À l’intérieur des frontières allemandes, tout Herero, armé ou non, accompagné de bétail ou non, sera abattu, je ne recueille plus de femmes ni d’enfants, refoulez-les vers leur peuple ou faites-leur tirer dessus. » Zimmerer voit là un « ordre d’anéantissement ».

Un officier des troupes coloniales décrit les souffrances des victimes avec des mots sans appel : « Le râle des mourants et les cris enragés de ceux qui devenaient fous […] se perdaient dans l’immensité. » Ces événements effroyables trouvent un écho jusqu’à aujourd’hui. Après la résolution du Bundestag sur le génocide arménien, le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré que l’Allemagne devrait d’abord rendre compte de l’extermination de plus de 100 000 Hereros dans le Sud-Ouest africain allemand (1).

Le mouvement « Völkermord verjährt nicht! » (« Un génocide n’est jamais prescrit ! ») appelle le gouvernement fédéral à reconnaître les crimes allemands dans l’actuelle Namibie comme un génocide et à dédommager les descendants des victimes. Jusqu’à présent, plus de 3 700 citoyens ont signé cet appel, dont des historiens de renom, des africanistes, des responsables politiques et des représentants d’organisations humanitaires.

« Ces gens ne font que recracher l’histoire falsifiée qui s’est imposée, ­estime Schneider-Waterberg. Mais ce qui s’est effectivement passé, ils n’en ont ­aucune idée. Et ils ne souhaitent même pas le ­savoir. » Il pense par exemple à des hommes politiques comme ­Niema Movassat. Ce député du parti Die Linke (« la gauche ») a voulu en 2015, à l’instigation de son groupe parlementaire, pousser le Bundestag à reconnaître les forfaits des troupes colo­niales allemandes dans le Sud-Ouest africain et à s’excuser pour ces crimes. Au cours des recherches qu’il avait ­menées en ­Namibie, Movassat avait passé la nuit à la ferme d’Okosongo­mingo mais évité de rencontrer Schnei­der-­Waterberg – cela aurait ébranlé, selon ce dernier, l’interprétation de l’histoire qui prévaut depuis cinquante ans.

Cette interprétation vient pour l’essen­tiel de Horst Drechsler, un historien marxiste est-allemand pour qui il s’agissait, de son propre aveu, de démasquer le colonialisme honni sous toutes ses formes – les chercheurs remplissaient en cela la mission anti-impérialiste ­assignée par le 22e congrès du Parti communiste soviétique, comme il l’écrivait en préface de son étude. Dans le combat idéologique de la Guerre froide, Drechsler avait surtout en ligne de mire la RFA et sa « pénétration néocoloniale » en Afrique. Par ailleurs, la culpabilité des crimes coloniaux devait être attribuée exclu­sivement à une Allemagne de l’Ouest irrécupérable.

Dans son mémoire de qualification pour l’enseignement supérieur, édité en 1966 (2), Drechsler se réfère principalement au sulfureux Blue Book. Ce rapport date de mai 1918. Les Britanniques y décrivent les agissements des Allemands dans le Sud-Ouest africain comme particulièrement cruels afin de pouvoir leur ­dénier ­l’année suivante, lors des négociations de paix à Versailles, l’aptitude ­morale indispensable à toute puissance ­coloniale.

En 1926, le gouvernement britannique fit mettre au pilon le « Livre bleu » – il avait rempli sa mission de propagande antiallemande. L’ouvrage serait « d’une piètre valeur historique », à en croire l’historien américain William Roger Louis, qui a publié la monumentale Oxford History of the British Empire. Cela, même Drechsler l’admet, ce qui ne l’empêche pas d’affirmer que le « Livre bleu » constitue une « représentation dans l’ensemble fiable » des événements. Il se fonde sur ce pamphlet pour conclure que l’« impérialisme allemand » a étrenné les « méthodes génocidaires ».

 

Les jugements de Drechsler ont été repris sans réserve par la plupart des historiens de la colonisation et amplifiés dans les ouvrages de vulgarisation. The Kaiser’s Holocaust : c’est ainsi que le journaliste et historien anglo-nigérian David Olusoga a intitulé l’ouvrage dans lequel il présente la « stratégie d’extermination » en œuvre dans le Sud-Ouest africain comme le prélude à l’anéantissement des juifs par le régime nazi (3). Cette thèse de la continuité est aussi défendue par l’historien Jürgen Zimmerer : il trace une ligne qui, de l’Afrique, conduit à Auschwitz.

C’est une historienne de la gauche libé­rale, Brigitte Lau, qui, en 1989, a pour la première fois remis en cause de façon décisive cette chaîne de causalité. À partir de 1991, elle a dirigé les archives nationales namibiennes à Windhoek et y a mené sept ans durant des recherches sur la guerre contre les Hereros. Elle trouvait la documentation à l’appui de la thèse du génocide « terriblement incomplète » et en vint à la conclusion qu’il n’y avait pas de preuve d’une « politique génocidaire effectivement mise en œuvre ».

Brigitte Lau est morte dans un acci­dent de voiture en 1996. Cette non-conformiste est restée jusqu’à sa mort en butte à l’hostilité des historiens progressistes. Hinrich Schneider-­Waterberg se veut son héritier. Lui aussi entend « démasquer le mythe du génocide ». En cela, il est le porte-parole de la plupart des descendants de colons allemands. Ils sont à peu près 16 000 à vivre encore dans l’actuelle Namibie, une minorité en voie de disparition mais prospère. La génération des anciens affiche une germanité surannée, beaucoup se désignent encore aujourd’hui comme des Südwester (« Allemands du Sud-Ouest ») et magni­fient l’histoire coloniale. Quand on aborde avec eux le sujet du génocide, ils restent sur la défensive et, pour certains, réagissent avec agressivité.

Le reproche de génocide porte un coup à l’image que ces Allemands de Namibie se font d’eux-mêmes, explique l’historien Joachim Zeller, qui est né à Swakopmund. Ils voient dans leurs ­ancêtres des pionniers qui jadis ont pris possession d’une terra nullius, une terre qui n’appartenait à personne. Ils sont fiers des réalisations de leurs grands-parents, des villes, des rues, des lignes de chemin de fer, des écoles et des hôpitaux qu’ils ont construits. Que l’on puisse accuser leurs ancêtres de crimes de guerre, pire : d’avoir commis le premier génocide du XXe siècle, beaucoup ne le supportent pas.

 

Que s’est-il vraiment passé sur la sombre scène de l’histoire namibienne ? C’est la question qui obsède Hinrich Schneider-Waterberg, et il tente de démontrer que beaucoup de choses n’ont pas eu lieu comme on l’a cru.

« Omuinjo uetu uri mongombe – notre vie est dans le bœuf », disent les Hereros. La peste bovine de 1896-1897, qui emporte une grande partie des troupeaux, menace l’existence de ce peuple. Dans le même temps, la terre ancestrale ne cesse de se réduire, les colons allemands en ayant accaparé par la force d’immenses pans ou se les étant arrogés au moyen d’escroqueries. Souvent aussi, les terres ont été bradées par des chefs locaux.

De plus en plus de gens souffrent de malnutrition et de maladies, les communautés se désintègrent. Sans bétail et sans pâture, beaucoup sont contraints de travailler comme esclaves salariés pour les Blancs. Ils sont exploités, humiliés, maltraités. D’innombrables notes de missionnaires témoignent du racisme dont fait preuve le colon allemand.

Le 12 janvier 1904, Samuel Maharero, le plus influent des chefs hereros, ordonne : « Tuez tous les Allemands ! » Le soir même, ses guerriers se soulèvent contre la domination étrangère. Ils ­assassinent 123 colons, commerçants et soldats – et déchaînent le furor ­teutonicus.

Dans une lettre à la Société des missions du Rhin, le père August Elger évoque la « soif de sang contre les ­Hereros » ; on n’entend plus parler que d’« en ­finir, pendre, flinguer jusqu’au dernier homme ». Il règne une atmosphère de pogrom. Le gouverneur Theodor Leutwein, plus modéré, est démis de ses fonctions de commandant des troupes coloniales et remplacé par Lothar von Trotha, un partisan de la ­manière forte qui a déjà démontré sa brutalité en réprimant des soulèvements en Chine et en Afrique de l’Est. Ce général ne laisse subsister aucun doute sur le sens de sa mission : « Je crois que la nation [des Hereros] en tant que telle doit être anéantie. »

L’opération militaire décisive contre la rébellion débuta le 11 août 1904 à 6 heures du matin, au pied du Waterberg, où les Hereros avaient réuni leurs troupes. « C’est là qu’avance le principal détachement, sous les ordres du général Trotha », raconte Schneider-Waterberg. Il se tient sur une butte au-dessus de l’omuramba, un lit de rivière asséché, et contemple le Waterberg, à 15 kilomètres de là. Tout autour, une savane couverte d’arbustes épineux touffus, qui empêche de voir à plus de 40 mètres. ­Schneider-Waterberg estime que c’est sur ce terrain sans visi­bilité que les 1 600 soldats allemands, avec leurs 30 pièces d’artillerie et leurs 12 mitrailleuses, ont fait face aux 6 000 guerriers hereros. « Ils pouvaient se déplacer beaucoup plus rapidement dans la brousse et étaient très supérieurs en nombre. S’ils avaient eu conscience de leurs atouts, ils auraient sans doute pu remporter la bataille. »

Grâce à leur tactique de guérilla, les Hereros donnèrent du fil à retordre aux Allemands. Ils réussirent même à vaincre une unité du 1er régiment qui s’était égarée. Un petit cimetière près de la ferme Hamakari témoigne du désastre, dix tombes de cavaliers du détachement placé sous les ordres du commandant Hermann von der Heyde ; ce sont celles des premiers morts de la bataille du Water­berg. Une patrouille de reconnaissance rapporta à Trotha que les ennemis avaient organisé des danses de victoire dans la nuit qui avait suivi.

Cinq jours plus tard, le général Trotha câble à Berlin : « Ennemi, après combat du 11, en complète déroute […] Nos troupes ont […] combattu avec la plus grande bravoure. » Une annonce de victoire. En réalité, la grande bataille décisive avait été au mieux indécise.

Ce fut une suite d’escarmouches, ­d’offensives et de contre-offensives. C’est ce que l’on découvre en lisant les rapports de guerre publiés dans le Deutsch-­Südwestafrikanische Zeitung, dont les numéros jaunis sont conservés à la biblio­thèque Sam Cohen de ­Swakopmund.

Le soleil donne à la brousse une couleur d’ambre, l’atmosphère du soir enveloppe les abreuvoirs d’Onguera. C’est ici que le 11 août, au crépuscule, les chefs hereros se seraient réunis et auraient décidé de se retirer avec leurs guerriers, leurs femmes, leurs enfants et leurs troupeaux. Trotha informe l’état-major que la grande masse des ennemis a été « dispersée » et bat « en retraite de tous côtés ». L’adversaire qu’il voulait encercler et anéantir s’est échappé.

 

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Hermann von der Heyde, le commandant du détachement qui s’était fait surprendre, avait averti ­Trotha la veille de la percée ennemie. Horst Drechsler, l’historien est-allemand, a ­reconstitué à partir de là ce qu’il inter­prète comme une stratégie perfide : ­Trotha aurait prévu la percée des Hereros et fait en sorte de les repousser tout de suite dans l’Omaheke avant de ceinturer ce territoire désertique d’un cordon de 150 kilomètres. « Un tel crime ne peut qu’être qualifié de génocide », assène Drechsler.

Mais comment des troupes épuisées, décimées par les maladies et relativement peu nombreuses, qui n’entreprirent de poursuivre l’ennemi qu’au bout de deux semaines, auraient-elles pu mettre sur pied une chaîne infranchissable ? Dans son livre Sturm über Südwest (« Tempête sur le Sud-Ouest »), ­Walter Nuhn a analysé l’état déplo­rable des bataillons allemands qui étaient menés par des officiers arrogants sans expérience de l’Afrique (4). Beaucoup de soldats venaient du corps expéditionnaire de la Marine, beaucoup n’étaient pas ­habitués au climat tropical et furent mis hors de combat par des maladies comme le typhus ou la dysenterie. À cela vint s’ajouter une série de défaillances mili­taires : un mauvais équipement, des lignes de ravitaillement défectueuses, un manque de munitions, des cartes inexactes, des guides locaux peu fiables, une communication aléatoire par héliographes ou par ballons.

Comment cette piteuse bande de moins de 2 000 hommes a-t-elle pu se transformer en une machine meurtrière, capable de perpétrer un génocide ? Cette question, l’archiviste Brigitte Lau se l’était elle aussi posée en épluchant les 4 000 pages du Rapport sanitaire sur les troupes coloniales impériales dans le Sud-Ouest africain. Ce compte ­rendu ­minutieux donne à voir « une image ­détaillée, même si elle reste en partie ­cachée, de la misère, de l’incompétence et des faiblesses » des troupes allemandes.

Malgré tout, le général Trotha n’aurait cessé de télégraphier des messages où il se vantait de ses succès afin de passer pour un glorieux vainqueur, ce qui convenait parfaitement à l’état-major, explique Schneider-­Waterberg. « Mais dans son journal, on lit ce qu’il en était vraiment. »

Les notes personnelles du commandant en chef sont restées inédites jusqu’à aujourd’hui, et Schneider-Waterberg fait partie des rares contemporains à qui les descendants de Trotha ont permis d’y ­jeter un œil. « Ce journal se lit par ­moments comme un protocole de l’échec. »

Date du 6 septembre : « On rouspète à l’état-major. » La faim et la soif tenaillent les soldats, ils sont démoralisés par les tentatives, fatigantes et largement inutiles, de prendre en chasse l’ennemi.

Le 19 septembre, Trotha se demande : « Où sont passés les Hereros ? » Et, le 30 septembre, il écrit : « J’ai arrêté de les poursuivre. Basta ! […] Nous arrivons au bout de nos provisions. »

Deux jours plus tard, le général donne le tristement célèbre ordre d’anéantissement, qui est cité comme la preuve principale d’un génocide déli­béré : ­tirez sur tout ce qui bouge, femmes et enfants compris ! On laisse ­volontiers de côté un post-scriptum pourtant important quand on veut porter un jugement rétrospectif sur les événements. Trotha précisait que son ordre de tirer devait être entendu ainsi : « Qu’on leur tire au-dessus pour les obliger à courir. »

Ces instructions peuvent aussi être ­interprétées autrement : comme un aveu d’échec – échec que Trotha essaie de dissimuler par ses menaces meurtrières. C’est ce que suggère son journal, où il écrit, à la date du 1er octobre : « Après-midi, proclamation contre les Hereros fabriquée. » Trotha qualifie son ordre de fabrication – un artifice en somme. Il semble qu’il ait lui-même douté de son efficacité.

L’ordre du général ne resta en vigueur que neuf semaines avant d’être révoqué à l’instigation de Bernhard von Bülow. Celui qui était alors chancelier du Reich raconte dans ses souvenirs comment il avait expliqué à l’empereur qu’on ne pouvait en aucun cas accéder à la proposition de Trotha. Ses projets, d’après Bülow, étaient militairement inapplicables et ils allaient à l’encontre des principes du christianisme et de l’humanité.

Sa Majesté avait d’abord été agacée, mais, après quelques hésitations, elle avait acquiescé. Le 8 décembre 1904, l’empereur Guillaume II donne pour consigne au général de révoquer son ordre et d’accorder la grâce aux Hereros qui se rendraient. Ce fut un tournant dans la politique du Sud-Ouest africain. Le chancelier accepta même que des missionnaires allemands fassent office de médiateurs pour empêcher l’extermination du peuple herero. Trotha aurait, paraît-il, fulminé.

L’homme était le prototype du militaire prussien, il passait au sein du corps des officiers pour assoiffé de pouvoir, impitoyable et sans cœur. Drechsler le qualifie de « boucher en uniforme ». En novembre 1905, Trotha fut relevé de son commandement après en avoir fait lui-même la demande – une fin de carrière sans gloire. Ce commandant sanguinaire était obsédé par l’idée démente d’une guerre raciale contre les « nègres » ; il nourrissait d’indubitables intentions ­génocidaires.

Cependant, l’idée d’un projet de géno­cide conçu par le gouvernement du Reich et qui aurait été mené à bien sous sa direction ne tient pas plus la route que la thèse selon laquelle l’Allemagne aurait alors pris une voie particulière [Sonderweg] débouchant sur le nazisme et culminant avec l’Holocauste.

Toutes les puissances coloniales ont répandu sur les territoires conquis le meurtre et la terreur : les Espagnols à Cuba, les Belges au Congo, les Britanniques au Soudan, en Afrique du Sud ou en Tasmanie. À l’époque des déchaînements de violence coloniaux, l’anéantissement de populations civiles était « partie intégrante de l’entreprise de soumission et de domination », il n’y a pas eu de « tabou brisé » par les Allemands, estime l’historien Robert Gerwarth.

Il est incontestable néanmoins que les troupes allemandes se sont rendues coupables de très graves crimes de guerre. Pendant la répression des soulèvements, à Swakopmund et sur l’île aux Requins, face à Lüderitz, des Hereros, des Namas et des membres d’autres tribus qui avaient été faits prisonniers ou qui s’étaient rendus furent parqués dans des camps – des camps de concentration. Cette désignation, les Allemands l’avaient empruntée aux Anglais, qui furent les premiers, pendant la guerre des Boers, de 1899 à 1902, à mettre sur pied des concentration camps. Dans le Sud-Ouest africain allemand aussi, les autochtones subirent des conditions de détention inhumaines, souffrirent de la faim, furent fouettés et maltraités, durent accomplir du travail forcé. Beaucoup moururent d’épuisement et de maladies.

 

Le commandant Ludwig von Estorff, un officier pieux et progressiste pour l’époque, avait déjà critiqué, pendant la campagne mili­taire, la « politique aussi cruelle que démente » de Trotha. Il fit fermer le camp de concentration de l’île aux Requins. Sur les 17 000 prisonniers, 7 682 ne survécurent pas à leur détention dans les camps – les statistiques des bureaucrates du Reich sont sur ce point très précises. Le nombre total de pertes humaines reste, lui, inconnu. Des milliers de ­Hereros moururent de soif dans l’Omaheke – et des milliers réussirent à fuir. Les missionnaires parlent de groupes importants qui seraient parvenus à atteindre l’ouest ou le nord du pays, le Kakaoveld, le Kavango ou l’Ovamboland. D’après le gouvernement britannique, 1 800 fugitifs auraient traversé avant la fin novembre 1904 le désert prétendument infranchissable et passé la frontière du protectorat britannique du Bechuanaland.

Schneider-Waterberg a découvert en faisant des recherches aux archives natio­nales britanniques de Londres un écrit de Samuel Maharero, daté du 28 septembre 1904. Le chef de l’insurrection y demande l’asile au Bechuanaland. Lui et son groupe auraient effectué la pénible traversée de l’Omaheke en huit jours, rapporte dans une conversation ultérieure Hija Usino, qui participa lui-même à cette marche. Selon lui, cela prouve que le désert du Kalahari n’était pas si inhospitalier qu’on le décrit habituellement. Les Hereros connaissaient sans doute tous les points d’eau et parcouraient l’Omaheke depuis des générations.

D’après les estimations de l’ethnologue Katesa Schlosser, à peu près 5 000 Hereros vivaient au Bechuanaland en 1936. Horst Drechsler lui reproche de vouloir « minimiser » l’extermination de ce peuple. Il en déduit qu’« une part infime des 80 000 Hereros » ont survécu à leur déportation dans le désert, mais mentionne à d’autres moments 15 000 Here­ros internés dans les camps de concentration. Le chiffre élevé de la population qu’il avance sans preuve est en criante contradiction avec les estimations d’un missionnaire allemand auprès des ­Hereros : d’après celui-ci, avant la guerre, leur nombre « ne s’élevait pas à plus de 35 000 » et, en 1906, ils étaient « entre 23 000 et 25 000 ». « Ainsi, conclut le missionnaire Friedrich Bernsmann, 10 000 à 12 000 auraient péri à la suite de l’insurrection. »

 

Tous ces chiffres restent pure spéculation, car il n’y a pas de données démographiques fiables, écrivit l’historienne Brigitte Lau après avoir passé au crible toutes les sources disponibles dans les archives nationales namibiennes. Elle ne contestait pas que des milliers de Hereros avaient succombé dans des circonstances atroces au milieu de l’Omaheke, mais elle parlait d’un « exode national » que les chefs de ce peuple fier auraient décidé pour échapper à l’oppression colo­niale. Lau remet en question tous les chiffres : le nombre total de Hereros avant la guerre, celui des survivants, les effectifs des troupes allemandes. Elle qualifie l’effort pour inférer un génocide de toutes ces « incertaines certitudes » d’« absurdité historique ».

« Où sont les restes des victimes ? », s’étonne Schneider-Waterberg. « Au fil des décennies, on aurait dû découvrir d’innombrables ossements. » À l’en croire, les recherches menées en 2003 par un groupe de Hereros seraient restées vaines et il n’y aurait jamais eu de fouilles systématiques. « Sans compter qu’aucun des théoriciens du génocide n’a interrogé des témoins hereros ; ­aucun ne comprend leur langue. »

Schneider-Waterberg parle assez bien l’otjiherero. Il s’est souvent entretenu avec des chefs de tribu sur le passé. Avec ­David Kambazembi, par exemple, ce chef d’une maison royale décédé en 2006, aux funérailles duquel il a eu le droit de prononcer une oraison funèbre, un très grand honneur pour un Blanc. Kambazembi lui avait parlé d’anciens guerriers, des vétérans du combat de libération, qui se vantaient d’avoir remporté la bataille du Waterberg.

Dans son livre, l’historien est-allemand Drechsler fait l’éloge de « la guerre particulièrement humaine » menée par les Hereros. Les troupes allemandes, en revanche, sont présentées comme dépour­vues d’humanité. Une « perspective purement européocentrée, juge Schneider-Waterberg. D’un côté les nobles Africains, de l’autre les Allemands barbares. En vérité, la guerre fut menée avec la plus grande brutalité par les deux camps. »

Dans une discussion que j’ai eue avec le vieux David Kambazembi, en 2004, il fut question des atrocités commises par les colons allemands, mais le chef ­herero n’employa pas le terme de génocide. « Nous voulons obtenir réparation, après quoi nous pourrons enfin nous ­réconcilier. »

Depuis l’indépendance de la Namibie, en 1990, les représentants de son peuple ont demandé à l’Allemagne de reconnaître sa culpabilité et de payer des répa­rations à hauteur de plusieurs milliards d’euros. Le gouvernement fédéral rejette jusqu’à présent ces deux exigences, recourant parfois à des échappatoires ­lamentables. Les événements qui s’étaient ­déroulés à l’époque « sont condamnables », mais ils remontaient à trop loin, a expliqué le président de la République Roman Herzog en 1998, lors d’une visite d’État à Windhoek.

Seule Heidemarie Wieczorek-Zeul, l’ancienne ministre fédérale de la Coopération économique, a demandé, en août 2004, à l’occasion d’une fête commémorative au pied du Waterberg, « au nom de Notre Père commun, le pardon pour nos fautes ». Mais elle a repoussé les exigences de réparations, promettant à la place d’augmenter l’aide au développement. Cela ressemble fort au paiement d’indulgences.

Il y a six ans, des crânes de Hereros qui se trouvaient à Berlin et à Fribourg et qui avaient été dérobés pour des études sur les races ont été restitués à la Namibie. En juillet 2015, le ministère des Affaires étrangères s’est résolu à qualifier les atrocités commises entre 1904 et 1908 de « crimes de guerre et génocide ». Depuis novembre 2015, des chargés de mission des gouvernements namibien et allemand s’efforcent d’aboutir à un consensus sur ce chapitre sombre de l’histoire coloniale allemande. « Le gouvernement namibien et nous souhaitons nous mettre d’accord, d’ici la fin de l’année, sur un texte commun », a déclaré Ruprecht Polenz, le chargé de mission du ministère des Affaires étrangères. Il est aussi question d’une commission d’historiens (5).

Les spécialistes ne pourront sans doute pas se mettre d’accord, ils sont divisés en deux camps irréconciliables. Hinrich Schneider-Waterberg espère néanmoins « que les fictions céderont enfin le pas aux faits ». Ce qu’un autodidacte comme lui a découvert est remarquable : il s’appuie sur des sources insuffisamment explorées avant lui pour mettre en doute la thèse du génocide échafaudée par l’anti-impérialiste Horst Drechsler.

Les arguments de Schneider-Waterberg seraient toutefois plus convaincants s’il ne s’enferrait pas sans cesse dans des considérations idéologiques. Il flaire un « cartel » d’historiens politiquement corrects et « raffolant de l’idée de génocide », voire une conspiration de soixante-huitards qui entretiennent un « culte de la culpabilité » allemande. Ces marques de ressentiment le font apparaître de temps en temps comme un vieil homme incorrigible qui continue à mener les combats obsolètes de la Guerre froide.

C’est sans doute là aussi l’une des raisons pour lesquelles beaucoup d’historiens ignorent les résultats probants de ses recherches et évitent de discuter avec lui. Chaque jour, il se tient donc seul dans sa bibliothèque et contemple le Waterberg, au loin. Mais ce témoin du passé restera muet à jamais.

 

— Cet article est paru dans Der Spiegel le 11 juin 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

Pour aller plus loin, lire le débat entre les deux historiens Bartholomäus Grill et Jürgen Zimmerer.

Leçons de la taïga

Le village de Rybatchi, la ­rivière Rybnaïa : le monde décrit par Victor Remizov tourne autour des poissons – ryba en russe. Des saumons, des brochets, des ombles. On en donne certains aux chiens, on fabrique des appâts avec d’autres ; certains servent à faire de la soupe ; d’autres finissent de nouveau dans la rivière à peine éventrés pour être délestés de leurs précieuses poches d’œufs. Après la saison de la pêche vient celle de la chasse – à la zibeline essentiellement, à cause de sa fourrure, mais aussi de manière plus ponctuelle à l’élan et parfois à l’ours.

Au fin fond de l’Extrême-Orient russe, là où la Sibérie s’abîme progressivement dans le Pacifique, les rares habitants de la taïga vivent selon le cycle des saisons et des règles qui leur sont propres. C’est un petit univers qui carbure au samogon, tord-boyaux de fabrication artisanale, où tout le monde est armé, un peu barré aussi et pas vraiment bavard – si ce n’est pour proférer des bordées d’injures et quelques vérités essentielles. En Russie, ce mélange explosif se dissout – le plus souvent naturellement – dans l’immensité de la nature sibérienne, figée par le froid neuf mois sur douze.

Le modèle économique en ­vigueur dans ce monde est simple : c’est le braconnage institutionnalisé, avec d’un côté le petit peuple de la taïga et, de l’autre, les menty (les flics), qui ferment les yeux en échange des 20 % réglementaires qu’ils prélèvent sur ces trésors dont le prix ne cessera d’enfler à mesure que la marchandise se rapproche de Moscou. Tout le monde y trouve son compte, ou presque. Parce qu’il suffit d’une étincelle pour que ce schéma de corruption massive se brouille et que la ­machine étatique, aussi arbitraire que violente, s’emballe. Et c’est ce qui arrive dans ce premier roman de Victor Remizov, lorsque l’un de ses personnages se braque contre l’ordre, ou plutôt le désordre, établi. La réponse est sanglante, aveugle – et vaine. Ne nous y trompons pas, écrit le quotidien libéral Kommersant : malgré ses airs de contemplateur de la taïga, l’auteur sait ce qu’il fait. « Son roman est bien un livre sur cette révolte russe qui couve sous les cendres et qui, de temps à autre, nous explose à la figure. »

À la conquête du temps

Nous vivons une année des plus déroutantes. Et si, pour nous rassurer, nous faisions un petit bond dans le futur ? C’est exactement ce qu’a fait le premier voyageur temporel, le héros du célèbre ­roman d’H. G. Wells La ­Machine à explorer le temps, paru en 1895. Son aperçu de ce qui nous attend n’a rien de réconfortant. Il découvre un monde coupé en deux par les inégalités et une Terre promise à la destruction. Mais là n’est pas l’enseignement principal de son aventure.

Dans Time Travel, le journaliste scientifique James Gleick considère ce roman comme le point de départ d’une nouvelle conception du temps. Avant Wells, d’autres écrivains avaient déjà fait se déplacer leurs personnages à travers l’histoire. Mais ceux-ci « voyageaient » de ­manière accidentelle. Le héros de Wells est le premier à souhaiter traverser les époques, au point de construire une ­machine dans ce but. « Dans son histoire, l’humanité a, par son ingéniosité, conquis le temps. Et c’est cela qui est nouveau », observe John Lanchester dans The New York Review of Books.Nouveau parce que, pendant l’essentiel de l’histoire ­humaine, le temps était cyclique et le changement incrémental. Hier ressemblait à aujourd’hui et aujourd’hui à ­demain. Selon Gleick, l’invention de l’imprimerie a constitué une première étape dans cette redéfinition. En permettant l’enregistrement du passé à grande échelle, le livre marque la différence entre hier et aujourd’hui. Au xixe siècle, la révolution industrielle et toutes sortes d’inventions et découvertes (le chemin de fer, le bateau à vapeur, le télégraphe, l’horlogerie fiable et bon marché, la mise au jour d’artefacts préhistoriques et antiques) augmentent la conscience du temps. Si bien qu’à la fin du siècle philosophes et physiciens s’emparent du sujet.

Quand, dans son roman, Wells parle du temps comme d’une dimension, il préfigure les travaux qu’Einstein publiera dix ans plus tard, en 1905. La ­découverte du savant autrichien, l’espace-temps quadridimensionnel, centrale pour la physique contemporaine, remet en question la manière dont nous percevons le temps. Car s’il est une dimension comme les trois autres, notre passé et notre ­futur sont fixes. La seule chose qui puisse évoluer dans cet espace est notre conscience ; notre libre arbitre n’existe pas. Encore plus contre-intuitif, le temps tel qu’il est défini par les équations du physicien n’a pas de direction. Il peut aller à rebours.

Voilà un nouveau terrain de jeu tentant pour les écrivains. Bricoler la flèche du temps ouvre la voie à toutes sortes de ­paradoxes : le voyageur temporel arrivera-t-il nu à destination, ses vêtements coincés dans le présent ? Si je remonte le temps pour épouser ma mère, suis-je mon père ? Puis-je remonter le temps pour tuer mon grand-père et ainsi prévenir ma propre naissance ?

« Tous les paradoxes sont des boucles temporelles. Elles nous obligent à penser la causalité », écrit Gleick, qui se délecte à ­décrire des récits de science-­fiction tous plus inven­tifs les uns que les autres. « Il se fait un observateur attentif de l’interaction qui existe entre l’imaginaire et la réalité, la façon dont la science et la fiction s’alimentent mutuellement », note Mark O’Connell dans Slate. Jorge Luis Borges anticipe ­ainsi les multivers de la mécanique quantique, alors que les scé­naristes créent des mondes où les journées sont sans fin en jouant avec la théorie des boucles causales fermées du ­logicien Kurt Gödel.

« Si ce livre peut parfois res­sembler à un catalogue assommant de références littéraires et cinématographiques, note ­Anthony Doerr dans The New York Times, il nous rappelle également que la meilleure technique pour voyager dans le temps est la plus ­ancienne que nous ayons : l’art de raconter des histoires. »