Sauts périlleux

Sous un soleil éblouissant, des jeunes Marseillais s’entraînent à plonger du haut d’une falaise, observés par une jeune fille plus bourgeoise et plus énigmatique, qui va bientôt les rejoindre et semer la confusion dans cet univers apparemment édénique. Le saut et le regard – motifs éminemment photogéniques, surtout combinés à cet objet tant aimé du grand écran, la jeunesse exaltée. Logique donc que le roman de Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy, scrutant les corps en apesanteur d’une jeunesse hâlée plus que dorée, fonctionne si bien au cinéma.

Au commencement, il y a donc ces sauts vertigineux que s’impo­sent des jeunes gens, sous le ­regard inquiet des adultes. Comme l’écrivait un autre amoureux de la Méditerranée, Camus : « Ce doit être cela la jeunesse, ce dur tête-à-tête avec la mort, cette peur physique de l’animal qui aime le soleil. » Car pour ces jeunes gens, issus des milieux qu’on appelle défavorisés, il ne s’agit pas de risque, mais d’une quête éperdue d’adrénaline, rituel initiatique qui soude les membres du groupe et écarte les intrus. Par là, les héros du film rejoignent la grande communauté cinéphilique des jeunes délinquants, de La Fureur de vivre à Rusty James.

Les sauts prennent tout leur sens à travers le motif, plus contemporain celui-là, du regard, que le film restitue parfaitement : l’exhibition de soi cohabite avec le désir, contradictoire, de se préserver des intrusions adultes. L’adaptation de Dominique Cabrera fonctionne aussi parce que le thème de la transgression des barrières sociales était pensé dès le roman en termes spatiaux, géographiques. Le film rend magnifiquement le dépassement des limites. Et explore aussi la transgression, horizontale, de l’héroïne, jouée par une Lola Creton s’avançant, pleine d’un aplomb serein et inquiétant,  sur le terrain des pauvres. Face à elle, Kamel Kadri ­(Marco) et Alain Demaria (Mehdi) apportent au récit éternel du triangle amoureux une justesse et une authenticité saisissantes – prouesse notable dans un genre qui court souvent après le « parler jeune » sans réussir à le restituer de manière convaincante.

Les éternelles négociations entre forces de l’ordre et délinquants, l’étau qui se resserre lentement sur les personnages sont éclipsés par cette aventure solaire et corporelle. C’est même peut-être la force du film : s’il sacrifie aux quelques plans de commissariat, il ne montre jamais le décor ordinaire de ses jeunes héros, les barres de béton, les cités. Il se contente de les suggérer par son dépassement, ces bouffées aériennes d’espace où tous redeviennent égaux et libres sous le soleil.

 

Les bonnes œuvres de la CIA

La principale centrale d’espionnage américaine comme agent littéraire : on savait que la CIA avait, en pleine Guerre froide, déployé beaucoup d’efforts et d’imagination pour diffuser en Occident Docteur Jivago de Boris Pasternak. Un roman vu – non sans raison – comme une formidable arme subversive contre le régime soviétique et qui, en 1958, valut à son auteur le prix Nobel de littérature – qu’il refusa sous la pression du Kremlin. On sait aussi que les maîtres espions américains ont généreusement financé à partir de 1950 les activités d’un grand nombre de représentants de ce qu’on appellerait aujourd’hui la « société civile » : syndicats d’artistes et d’intellectuels, organisations de jeunesse, organisations internationales de femmes… Certains d’entre eux l’ignoraient totalement, d’autres fermaient les yeux par intérêt personnel, par conviction ou un mélange des deux. Dans « Mouchards », Joel Whitney s’en prend particulièrement à ces intellectuels dont les compromissions ont fait, selon lui, beaucoup de tort à la société américaine. « Par ces actions, la CIA a contribué à miner le principal rôle de l’intellectuel, à savoir porter un regard critique sur les idées reçues et l’opinion dominante », écrit le magazine The New Republic. Le cas de l’influente Paris Review est à cet égard emblématique. Fondée en 1953, cette revue qui a accueilli les écrits de bon nombre de futurs grands écrivains était en partie financée et noyautée par la CIA, révèle Whitney avec d’autant plus d’amertume qu’il est, lui-même, cofondateur d’un magazine consacré à l’art et à la littérature, Guernica.

L’écrivain de tous les possibles

Le monde ne vous laissera pas être celle que vous pourriez être. Le comprenez-vous ? » Le poète Lu Chen, en chemin pour l’exil, s’est arrêté à Yenling. C’est la fête des pivoines. La ville est superbe. Il a été accueilli par son ami, l’ancien Premier ministre Xi Wengao. D’autres invités sont présents : le gentilhomme de la cour Lin Kuo et sa fille Lin Shan. C’est à elle que s’adresse le poète. La nuit est tombée sur la maison, et il s’est aventuré jusque dans sa chambre – elle a laissé la porte ouverte. Elle sait que le lendemain Lu Chen poursuivra sa route. Sa destination : l’île de Lingzhou, loin au sud. Un lieu dont on ne revient pas. Elle est jeune, bientôt fiancée à un membre de la famille impériale. Elle s’offre à l’exilé. Lui a compris qu’il avait affaire à une femme exceptionnelle. C’est pour cela qu’il a eu l’audace de venir la retrouver cette nuit-là.  Et c’est peut-être aussi pour cela qu’il refuse.

Dans la « Kitai » de la XIIe dynastie, formidable transposition de la Chine des Song imaginée par Guy Gavriel Kay, les femmes ne sont pas comme Lin Shan, elles ne sont pas censées lire et écrire de la poésie, elles ne se mêlent pas aux conversations des hommes. Ce sont des servantes. Trois siècles plus tôt, elles étaient au centre de tout, influaient sur les affaires de l’État. Mais la brillante XIe dynastie, où des favorites pouvaient faire et défaire les Premiers ministres, a sombré. Et de cette catastrophe – dont Kay a raconté le déclenchement dans son précédent ouvrage, Les Chevaux célestes – on a décidé que les femmes étaient responsables. Pas elles seules, il est vrai. Les généraux trop puissants, trop indépendants aussi. L’un d’eux, par ambition, a plongé la Kitai dans la guerre civile et précipité la chute de la dynastie.

La femme et le guerrier, voilà donc désormais les ennemis, ceux qu’il convient de maintenir abaissés pour que les désastres ne se reproduisent pas. On n’éduque plus les filles, on les ­enferme, bientôt on leur bandera les pieds. Quant aux généraux, on les choisit le plus médiocres possible. D’ailleurs, aucune personne censée ne rêve plus d’une carrière militaire. Les aristocrates se laissent pousser l’ongle du ­petit doigt, pour prouver qu’ils ne sauraient se servir d’un arc. Une femme et un guerrier, voilà aussi – et évidemment ce n’est pas un hasard – les deux héros du ­dernier roman de Guy ­Gavriel Kay.

Ils s’appellent Lin Shan et Ren Daiyan. L’une est la jeune fille émancipée évoquée plus haut. Elle est inspirée par Lo Qingzhao, la plus illustre poétesse de l’histoire chinoise. L’autre est le fils d’un médiocre fonctionnaire de province, qui s’est juré de laver l’honneur de la Kitai en récupérant ses quatorze préfectures du Nord occupées depuis deux siècles par des barbares nomades. Son modèle : le fameux général Yue Fei, que les Chinois honorent encore aujourd’hui pour sa loyauté à toute épreuve.

Il est évident que la phrase du poète Lu Chen, au début du Fleuve céleste, pourrait s’appliquer non seulement à Lin Shan, mais aussi à Ren Daiyan. Tous deux ont choisi des voies impossibles. Il est non moins évident, dès le départ, qu’elle sera démentie. Car ce sont deux êtres exceptionnels. Toute la question est : comment vont-ils accomplir leur destinée ? Et accessoirement : comment vont-ils, alors que tant de choses les séparent, finir par se croiser ?

Il est difficile de parler d’un roman de Kay. Jusqu’où aller sans empiéter sur le plaisir futur du lecteur ? Disons seulement que la plupart de ses ouvrages suivent un même cheminement : une montée progressive de la tension jusqu’à la conflagration finale. Mais ils le font selon des variations subtiles qui surprennent toujours (Le Fleuve céleste en est la confirmation). En général, une civilisation raffinée jette ses derniers feux avant des bouleversements qui entraîneront sa destruction ou, du moins, son irrémédiable altération. Les personnages de Kay sont conscients de cette fragilité. Et s’ils ne le sont pas, le lecteur l’est pour eux. Dans ces romans plane toujours la menace de voir se défaire des équilibres magnifiques mais précaires. Cette ­dimension esthète, délicate, fait de Kay une anomalie dans le genre de la fantasy – un poète au milieu des soudards.

Cela ne veut pas dire qu’on ne trouve pas chez lui des scènes de batailles épiques, des péripéties haletantes. Au contraire. Kay les maîtrise avec un brio sans égal. À la profondeur de ses personnages et des monde qu’il restitue répond la complexité éblouissante – le raffinement, serait-on tenté de dire – de ses intrigues. Les retournements sont ménagés avec un art presque excessif. Un jeu de billard à trois bandes, là où les autres auteurs se contentent de coups directs.

Qu’est-ce qui rend un roman captivant ? Cette grande question a donné lieu à un petit malen­tendu. L’imprévu serait la clé. On serait happé par l’histoire parce qu’elle surprend, croit-on parfois. En réalité, ce n’est pas seulement l’envie d’être surpris qui fait que l’on continue à lire, c’est aussi le contraire : l’espoir que se réalise ce qu’on attend (telle confrontation, telle révélation pressentie et désirée depuis longtemps). L’art du romancier consiste à mêler ces deux éléments, à étonner, mais aussi à préparer des moments attendus. Quitte, bien sûr, à leur faire prendre une tournure décon­certante. C’est ce qu’on comprend en lisant Guy Gavriel Kay, virtuose en la matière.

À bien y réfléchir, Kay n’est peut-être pas vraiment un auteur de fantasy. Même s’il a commencé par une trilogie, La Tapisserie de Fionavar (parue entre 1984 et 1986), qui indubitablement relevait de ce genre et même de ce qu’on qualifie de high fantasy – celle qui, dans la lignée de Tolkien, met en scène un groupe de héros luttant dans un univers imaginaire contre les forces du mal. En l’occurrence, il s’agissait d’étudiants de Toronto (ville où Kay a lui-même fait ses études et où il vit), qui se retrouvaient propulsés dans le monde de Fionavar, où un dieu déchu et maléfique s’était libéré de ses chaînes. On y rencontrait des magiciens, des nains et même l’équivalent des elfes. Le paradoxe est qu’aujourd’hui encore beaucoup ne connaissent Kay qu’à cause de cette trilogie, qui reste son plus grand succès. Or c’est aussi l’un de ses livres les plus ratés. Une fresque indigeste, parfois ridicule, traversée il est vrai de morceaux de bravoure grandioses.

Sa voie, Guy Gavriel Kay l’a trouvée avec son ouvrage suivant, Tigane, paru en 1990. L’action s’y déroule dans la péninsule de la Palme, équivalent de l’Italie de la Renaissance. C’est un roman historique mais où les noms ­auraient été changés. Ils gardent les mêmes connotations mais sont inventés. Tout comme l’histoire.

Une formule nouvelle commence à prendre forme qui, dans un premier temps, déroute : les éditeurs de Kay refusent de publier cet ovni, qui trouve finalement preneur et connaît un beau succès. Malgré son cadre plus réaliste, la magie y tient encore une grande place. Avec Une chanson pour Arbonne (1992), transposition cette fois de la Provence médiévale, Kay affine sa recette. Puis, en 1997, il ­publie Les Lions d’Al-Rassan, son chef-d’œuvre. La formule inaugurée dans Tigane y atteint un parfait point d’équilibre. Plus de magie ou presque. Nous sommes dans l’Espagne de la Reconquista, rebaptisée « Esperagne ». Les musulmans y sont appelés « Asharites » (du nom de leur prophète Ashar) et vénèrent les étoiles. Les chrétiens sont les « Jaddites » et vouent un culte au soleil. Quant aux « Kindath », qui représentent les juifs, ils sont les adorateurs des lunes (car il y en a deux, une blanche et une bleue). On y croise la médecin kindath Jehane Bet Ishak (les personnages féminins saillants constituent l’un des éléments récurrents des romans de Kay), le poète et guerrier asharite ­Ammar ibn Kairan et Rodrigo Belmonte, figure fortement inspirée du Cid.

Pourquoi ne pas simplement écrire un roman historique ? Kay a évoqué à plusieurs reprises le malaise qu’il éprouverait à faire endosser des attitudes et des pensées de son invention à des personnages réels. Un souci d’honnêteté, donc. Une façon surtout de libérer son imagination et de ne plus être prisonnier des faits. Les Lions d’Al-Rassan condensent en quelques mois ce qui se déroula en réalité sur des siècles. Le monde transposé de Kay autorise ce genre de dramatisation. Des entorses aussi parfois à la vérité historique : dans Une chanson pour Arbonne, par exemple, la croisade contre les albigeois est repoussée…

Après la perfection des Lions d’Al-Rassan, Kay se cherche et s’enlise un peu. Son roman sur la Byzance du VIe siècle, La Mosaïque de Sarrance, se traîne sur deux tomes (parus en 1998 et 2000). C’est toujours aussi délicat, complexe, mais on s’ennuie. Et le finale – éblouissant – ne vient pas complètement racheter ces inutiles longueurs. Le Dernier Rayon du soleil (2005) aurait pu être le contrepoids idéal : un ­roman plus ramassé où, pour une fois, Kay ne décrit pas un monde sur le point de disparaître mais une nation qui se construit (l’Angleterre d’Alfred le Grand). À cette innovation près, Kay n’y force néanmoins guère son talent. C’est un livre pour rien. Tout comme le suivant, Ysabel, le plus exécrable qu’il ait jamais écrit (et celui pourtant qui a reçu le prix Word Fantasy en 2008).

Après plus de dix ans de productions plutôt décevantes, on aurait pu se demander si Guy Gavriel Kay n’était pas un auteur fini. Parus en 2010, Les Chevaux célestes ont prouvé le contraire. C’est son meilleur roman depuis Les Lions d’Al-Rassan. Et sa fausse suite, Le Fleuve céleste, lui est encore ­supérieure. Kay y explore des pistes inédites. Son intrigue s’étend non pas sur quelques mois ou une poignée d’années, comme dans ses romans précédents, mais sur des décennies.

Que se serait-il passé si… ? Cette question a toujours obsédé Kay. Mais jamais il n’était parvenu à la thématiser aussi bien qu’ici, à plonger ainsi son lecteur dans le vertige des contingences ­humaines, à lui faire sentir avec une telle force les virtualités de l’histoire. Le destin du monde tient parfois à une rencontre qui aurait pu ne pas avoir lieu, à un ordre absurde, inique, auquel on décide malgré tout d’obéir…

La fantasy reste méprisée. Elle est pourtant l’héritière de l’épopée, qu’Aristote plaçait au-­dessus de la tragédie et qui, pendant des millénaires, fut considérée comme le genre le plus prestigieux. Celui où s’exprimaient le mieux les sentiments les plus nobles, les forces sublimes dans lesquels des peuples entiers pouvaient se reconnaître. Quand on lit Le Fleuve céleste, cette filiation redevient tout d’un coup une ­évidence.

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

Les Hollandais de Napoléon

Environ 60 000 Néerlandais ont combattu entre 1806 et 1814 pour Napoléon. Étaient-ils de la « chair à canon » pour les campagnes militaires françaises, comme l’écrit le quotidien NRC Handelsblad ? À en croire le dernier ouvrage de Christiaan van der Spek, la plupart de ces recrues néerlandaises étaient tombées sous le charme du premier empereur des Français. Ce spécialiste d’histoire militaire a pu consulter des dizaines de lettres et de journaux personnels tenus par les soldats, ainsi que les Mémoires qu’ont publiés certains d’entre eux. « Napoléon nous faisait oublier les malheurs, les peines et la souffrance », écrit ainsi un officier. En voici un autre qui s’adresse à sa mère en novembre 1811 : « Aucun général ne m’a jamais adressé la parole de façon aussi aimable que l’Empereur. Aussi n’ai-je senti la moindre peur, c’était comme si je parlais avec vous. »

Reste à savoir si cet engouement pour Napoléon était sincère. L’auteur rappelle que cette correspondance s’exerçait sous une sévère censure militaire, et que le contenu des lettres était passé au peigne fin. Ceux qui avaient cru bon de se plaindre ou de formuler des critiques étaient sévèrement punis. Aussi, comme le remarque le NRC Handelsblad, dans les Mémoires publiés après la chute de Napoléon, des officiers néerlandais ne se sont pas privés de dire tout le mal qu’ils pensaient de lui. Les hauts gradés français, eux, n’ont jamais caché qu’ils ne tenaient pas en haute estime leurs subordonnés hollandais, jugés fainéants et peu vaillants au combat, selon Christiaan van der Spek.

L’ivresse du direct

Chacun de nous a son opposition fondatrice, qui lui donne matière à osciller : la pesanteur et la légèreté, le bien et le mal, le vide et le plein, la droite et la gauche. Chez Dragan, il s’agissait de l’opposition entre le direct et l’indirect.

Ces deux valeurs ont chacune une éthique et un imaginaire.

Éthique du direct : droit au but, animalité, franc-parler, raccourcis, gain de temps. Imaginaire : le duplex, le tweet, le chien, le mercenaire, l’image, la pornographie.

Éthique de l’indirect : obséquiosité, atermoiements, différé, lenteur, rituel. Imaginaire : la religion, les Japonais, le chat, la civilisation, le complexe, le tabou, le langage, l’érotisme.

On ne pouvait pas dire, de ces deux pôles, lequel était positif, lequel négatif. Ou plus exactement : le caractère positif ou négatif du direct et de l’indirect, l’estimation morale de cette opposition, différait radicalement selon les milieux et les époques. Dragan avait pu en effet se sentir par le passé en excès d’indirection, ou « boursouflé de culture », comme il avait pu le lire dans un livre au sujet de la ville de Vienne au tournant du XXe siècle. Et pour inverser la vapeur et maintenir son équilibre interne qu’il voyait comme une sorte de lac dans une grotte intérieure, il lui fallait retrouver le sens du direct. Remettre la main sur une animalité perdue de vue, enfouie sous les sédiments de la civilisation. Depuis combien de temps n’avait-il pas agi spontanément, sur le vif, se fiant à son instinct plutôt qu’à sa raison ? Il sentait qu’il atteignait un plafond dans l’indirection (ou l’art d’aiguiller les passions vers des voies parallèles, comme le dirait une conseillère d’orientation devant un cancre qui veut devenir pilote d’avion).

C’était peut-être dans le contexte d’une passagère ivresse du direct qu’il s’était mis en tête de télécharger Tinder, qui mettait en lien les célibataires d’un même quartier ou d’une même ville, en se basant sur leur géolocalisation. Comme cure de direct, il n’y avait pas mieux.

L’application chargeait patiemment sur son smartphone pendant que le soleil se levait dehors. Le principe en était simple, d’une simplicité affligeante : Tinder géolocalisait ses utilisateurs, pour les mettre en contact avec d’autres utilisateurs situés dans le même secteur, et selon des critères prédéfinis d’âge, de sexe et de distance. En s’inscrivant, on ajoutait de brèves informations à son propre sujet : son prénom, une ou deux photographies, une description de quelques lignes. Et voici, en quelques traits, comment une application créée par quatre copains à Los Angeles avait ringardisé du jour au lendemain toutes les inventions préalables des hommes pour créer l’étincelle. Pour signifier que l’on aimait l’autre – sur la foi de son âge, de son nom et de sa photographie – il suffisait de le faire glisser à tribord de son téléphone, et à bâbord dans le cas contraire.
C’était une application résolument positive : nul n’était averti si son profil avait été rejeté ; seulement, lorsque deux personnes s’aimaient mutuellement, il se produisait un match, c’est-à-dire une affinité, comme lorsqu’une rognure d’ongle ramassée sur le lieu d’un crime correspond à l’ADN d’un individu connu des services de police. Alors enfin ils étaient autorisés à interagir par le biais d’un chat intégré à l’application. C’était aussi simple que cela.

Tel qu’on en parlait dans la presse ou entre amis, Tinder était présenté comme « l’appli à la mode », cool, fun. Dragan ne voyait pas cela dans Tinder. Il y voyait une exhibition des mouvements les plus profonds et non pas les plus reluisants de l’être humain, comme si on avait écarté le rideau de la civilisation, comme une barrique de nitroglycérine instable… Les relations humaines réduites à leur squelette… Il avait lu dans un magazine une entrevue avec l’un des fondateurs, un Californien affublé d’un sourire crétin qui avait expliqué le succès de son application par le fait que le critère physique était primordial dans les relations interpersonnelles, et que Tinder avait bien compris cela. Bien compris cela, il avait dit. Comme s’il s’était agi de quelque révélation cabalistique. Toute vérité n’est pas bonne à entendre, se disait Dragan ; il était homme à regretter la puissance perdue de l’illusion, les époques préphilosophiques. Mais sa condamnation de Tinder n’avait pas beaucoup de valeur dans la mesure où il l’ouvrait plusieurs fois par jour. L’avènement de cette application avait été un moment existentiel pour Dragan : il fallait prendre cette réalité à bras-le-corps, si rugueuse qu’elle fût à étreindre, ou y renoncer, et renoncer simultanément à toute son époque, qui semblait là cristallisée. Il avait pris le parti d’embrasser cette nouveauté, et s’étourdissait de Tinder jusqu’à l’écœurement.

 

— Ce texte est tiré du roman Un amour d’espion, à paraître chez Flammarion en septembre 2017.

Mission : sauver le romantisme

Un vendredi soir à New York. Je suis assise dans un bar, un verre de vin rouge à la main, à la recherche de l’amour. Le bar a été classé par un magazine parmi les trois meilleurs lieux de drague de la ville. Une lumière tamisée baigne les murs peints en rouge, les boiseries et les deux types assis non loin de moi. Vont-ils m’adresser la parole ?

Je n’arrive pas à déchiffrer les initiales tatouées sur les phalanges de l’un. Il tient un livre, Siddharta, de Hermann Hesse. Ma typologie intérieure me murmure : un rêveur vraisemblablement, immature, romantique. L’autre est occupé avec son portable. Peut-être est-il en train d’écrire à sa copine qu’il ne va pas tarder à rentrer.

Sur mon téléphone, j’ouvre Tinder. L’application me montre des photos de célibataires dans les environs. Je fais glisser à droite pour confirmer mon ­intérêt pour ceux qui, comme moi, ont la trentaine et exhibent sur leur profil des métiers intéressants, des tatouages ou des proverbes. Les enseignants, les types en costard-cravate ou avec les cheveux plaqués en arrière, je les rejette. Ça va vite : une photo, un coup à gauche, une photo, un coup à droite. Le choix d’un partenaire selon le principe du KO.

En moins d’un quart d’heure, j’ai six « matchs » avec des personnes qui me plaisent et à qui je plais. Le tout sans avoir eu besoin de parler à qui que ce soit ni même de me lever de mon tabouret. L’un de mes matchs a une photo de profil avec un cobra. Clyde, 28 ans, New York Film Academy. Il écrit : « Hey, baby, comment ça va ? »

« Super, et toi ? C’est quoi ce serpent sur ta photo ? »

« C’est un cobra que j’ai vu au Maroc il y a quelques semaines. Où t’habites ? »

« Hambourg. Suis ici pour écrire un article sur l’amour moderne. »

« Je suis un spécialiste. Tu devrais m’interviewer. »

Cela doit faire dix ans maintenant qu’un couple de mon entourage a avoué pour la première fois qu’il s’était connu sur Internet. Au fil du temps, il y en a eu de plus en plus. Mes amis, qui aupa­ravant me parlaient de condisciples ou de connaissances faites en boîte de nuit, se sont mis à évoquer de plus en plus souvent ElitePartner, ­OkCupid ou Tinder. Les récits de leurs rencontres étaient comme les épisodes d’un télécrochet : on se porte candidat, on juge la performance des autres, on passe au crible. Plus nous vieillissions, plus j’étais frappée par le fait que, sur ce nouveau marché de la rencontre, les hommes avaient la partie plus facile que les femmes. Ce soir-là, à New York, la capitale des célibataires, je commence mes recherches. Une question me turlupine depuis longtemps : rencontrer un homme est de nos jours beaucoup plus simple qu’auparavant – mais ne serait-ce pas devenu plus compliqué de trouver l’amour ?

 

Clyde Ramos, l’homme au cobra, est en ce moment avec Gloria. Et avec Eva. Et avec Kendra. Et avec Julia. De jolies femmes avec de longs cheveux dont il me montre les images sur son portable le lendemain. Dans son application Tinder, il navigue au milieu d’une galerie de 353 visages de Latino-Américaines, de Noires, d’Asiatiques. Presque toutes ont à peine 20 ans. C’est sans doute sa voix profonde qui les fait chavirer. Ou bien son visage de taureau. Il a laissé son chien attaché dehors devant le café, il salue l’homme derrière le comptoir comme un vieil ami. Il est décontracté. Un type sur qui on a envie de s’appuyer.

Lorsque Ramos m’a contactée la veille, il était en train de regarder la télé et en même temps il sélectionnait les femmes qui lui étaient proposées sur Tinder. Il me montre, remue ses pouces comme s’il feuilletait un livre en accéléré. Fait glisser d’un côté, de l’autre, encore et encore. Il bâille, la vie de play-boy est fatigante. Ces deux ­derniers jours, il les a passés avec trois girls à tour de rôle.

Pour Ramos, faire des rencontres est un sport qu’il pratique avec la même passion que d’autres mettent à jouer au football. Lors d’une première rencontre, il vient avec son chien et parle de sa sœur, ce qui donne une bonne image de sa personnalité. Au bout de quelques semaines, il amène sa nouvelle copine dans la bicoque familiale du Maine, ce qui la rend heureuse. Il profite du temps passé ensemble – jusqu’à ce que la femme commence à poser des questions ou à émettre des exigences. Et ensuite ? « Je m’en cherche une autre. »

 

Rire rauque. Il passe sa main sur l’écran fendu de son téléphone. Une femme l’a jeté contre un mur quand elle l’a surpris avec une autre. Le prix du succès : des objets brisés, des cœurs brisés. Ses potes l’admirent. Lui aussi s’admire un peu : « C’est cool d’entrer dans un bar avec la plus belle fille à son bras, d’apercevoir une autre femme très belle et de l’avoir elle ­aussi. » Tinder est pour lui un outil parmi d’autres – il utilise également Instagram, Facebook et la bonne vieille conversation au bar.

Le politologue Francis Fukuyama a dit un jour que la société moderne empêchait les hommes de suivre jusqu’au bout leur impulsion dictée par l’évolution et de mettre enceintes toutes les femme qu’ils croisent. « Dans quelle mesure les hommes restent dans une relation monogame et assument un rôle actif dans le soin des enfants, […] cela dépend des normes, de la pression et des sanctions sociales. »

Fukuyama a écrit cette phrase il y a presque vingt ans dans Le Grand Bouleversement (1), mais elle n’a jamais semblé plus vraie qu’aujourd’hui, dans le monde de Tinder. ­Celui qui va sur Tinder n’a pas besoin de se lier, d’être fidèle ou d’assumer des responsabilités. Les hommes peuvent redevenir des chasseurs. Traiter les femmes comme un butin. La réciproque est vraie aussi, bien sûr, mais dans de moindres proportions.

Une évaluation de OkCupid montre ce qui attire les hommes entre 20 et 50 ans : les femmes de moins de 25 ans. « Les femmes fertiles », comme le souligne le fondateur du site, le mathématicien Christian Rudder. Est-ce un hasard si les principaux outils de rencontre – OkCupid, par exemple, Tinder et, en un sens, même Facebook – ont été inventés par des hommes ? S’ils fonctionnent selon le principe de l’attirance visuelle ? À la question de savoir ce qui séduit au XXIe siècle, on obtient une réponse qui ôte toute illu­sion : la même chose qu’à l’âge de la pierre. Internet nous catapulte dans une ère néoarchaïque.

En ce moment, Clyde Ramos tourne une vidéo pour une amie chanteuse. Dans la campagne présidentielle, il s’est engagé pour Hillary Clinton. Il sait qu’il vit dans un monde qui pourrait bientôt être dirigé par des femmes. Sa consommation effrénée de femmes, il la qualifie de « maladie », d’« illusion » et de « manière de vivre solitaire ». Il dit qu’il ne veut pas finir comme son oncle de 45 ans : « quatre copines, et toutes le haïssent ». Ramos se persuade qu’il lui faut chercher l’amour, mais il sent bien que son aptitude à aimer s’épuise dans la durée. Il parle de dépressions. Puis de son frère dont il n’a pas surmonté la mort. Les femmes sont un dérivatif. Un moyen de lutter contre son vide intérieur.

Les drames exposés dans la littérature classique naissent des entraves que la société bourgeoise met à l’amour. Le drame actuel naît de nous-mêmes : tout se passe comme si nous n’étions pas à la recherche d’une autre personne, mais du plaisir, de la reconnaissance, de la fuite hors de notre propre insignifiance. Sommes-nous trop narcissiques pour aimer autrui ?

 

Un soir pluvieux à Düsseldorf. Je me cale dans mon siège de théâtre. Je vais apprendre pourquoi l’amour ­débouche si souvent sur une déception. Presque toutes les places sont occupées, presque tous les spectateurs sont des spectatrices. Depuis le premier rang, je vois bien l’homme qui se trouve sous le feu des projecteurs : des cheveux blonds, le visage harmonieux, une chemise noire. Michael Nast, auteur du best-seller « Génération sans engagement ». « Il a du charme. » Ma voisine passe ses mains sur sa robe, impatiente.

A 41 ans, Nast est pour ainsi dire la vedette YouTube des rela­tions amoureuses modernes. Cela fait un an qu’il a publié un ­article sur la différence entre la génération de ses parents et la sienne sur le site Im Gegenteil (« A contrario »). À son âge, « ils étaient mariés, avaient une maison, des enfants et deux voitures, tout était réglé », écrit-il. Mais avoir 40 ans aujourd’hui, c’est comme en avoir 30 à l’époque – et avoir 30 ans, comme en avoir 20. « Car il est acceptable de vivre encore en colocation et de se sentir trop jeune pour avoir des enfants. » La thèse n’était pas neuve, mais le texte a eu un écho sidé­rant : en quelques semaines, il a été lu 1 million de fois. Il est clair que beaucoup ­d’Allemands se sentent inca­pables d’avoir une relation. Ou qu’ils sont déjà tombés sur quelqu’un qui l’est. Un adulte sur trois est célibataire – le marché est gigantesque.

Il est difficile de savoir ce qui était là en premier – la flexibilisation du monde du travail ou le désir d’explorer toutes les options amoureuses. Les deux phénomènes sont liés : plus nous nous adaptons au capitalisme tardif, plus nos liens ­deviennent lâches et moins nous sommes prêts à nous engager avec quelqu’un. Le sexologue Volkmar ­Sigusch décrit ainsi cet état d’esprit : « Être flexible, fidèle ­aujourd’hui, ­demain ­infidèle ; être ­mobile, ­aujourd’hui à ­Trifouilly-les-Oies, demain à Shanghai ; transposer le principe de l’offre et de la demande à sa vie intime. »

Je songe immanquablement à mon propre parcours amoureux. À 17 ans, alors que j’étais lycéenne à Berlin, je suis sortie avec un camarade de classe qui était plus déjanté et plus cool que moi. Après le bac, j’ai déménagé à Londres et nous nous sommes séparés. Pendant mes études, j’ai rencontré un Anglais qui prenait la vie avec légèreté et me traînait à des soirées électro. Après quelques années, j’ai trouvé un travail à Berlin et nous nous sommes séparés. Pendant ma formation à l’école de journalisme de Hambourg, je suis tombée amoureuse d’un reporter qui voyageait à travers le monde. Au bout de quelques années, il est devenu correspondant à Paris et nous nous sommes séparés. J’ai toujours vu les choses ainsi : à certains moments la vie se met en travers de la relation et on doit alors y mettre fin. Une femme éclairée ne doit pas se laisser aller à trop de compromis. Comment savoir, de toute façon, si le partenaire actuel est le bon ? Peut-être y a-t-il quelque part sur la planète un prince charmant encore mieux.

Lorsque je me suis inscrite sur le site allemand ElitePartner, j’ai eu le sentiment de pouvoir composer mon partenaire idéal à partir d’une multiplicité de critères : sa taille, son salaire, son niveau d’études… Lors de mon inscription, 11 704 hommes m’ont été recommandés, dans les trois jours qui ont suivi 17 demandes me sont parvenues. Je cliquais sur les profils comme sur des propositions de produits, examinais les photos, les traits de caractère et leur manière de s’adresser à moi (« Salut, qu’est-ce que tu écris ? Des poèmes ? ») Je n’ai pas tardé à avoir le sentiment de me noyer dans les hommes. J’ai commencé à les scanner, à en rejeter pas mal parce qu’ils se décrivaient de façon trop ennuyeuse ou parce que leur photo avait une mauvaise résolution.

 

Le choix d’un partenaire ressemble au choix d’un travail ou à l’achat d’un appartement : une évaluation critique des coûts, des options et des préférences. À Düsseldorf, Michael Nast lit d’une voix de velours : « Philippe passe d’une application de rencontres à une autre comme Magda passe de la boutique en ligne de Mango à celle de Zara ou d’H&M quand elle fait ses achats. » C’est sa trente-neuvième lecture lors de cette tournée et il sait séduire un public : questions flirteuses, regards ironiques. Il lève les yeux de son texte : « Qui parmi vous a un compte Tinder ? » Les mains des femmes se lèvent, s’agitent, même celle de ma voisine. C’est comme si elles étaient toutes captivées par le même appât – le mâle dominant, devant elles, sur scène.

Le lendemain, Michael Nast me ­raconte qu’après chaque lecture on lui glisse des numéros de téléphone. Tandis que nous marchons dans Düsseldorf, il évoque une soirée à Cologne au cours de laquelle il a été abordé par sept femmes. Sur Facebook, il reçoit chaque jour des invitations à prendre un café. « Des propositions pour du sexe sans prise de tête », comme il dit. Il ne peut pas s’imaginer vivre une relation durable. Quelle petite amie accepterait tout cela sans se consumer de jalousie ? Il a tout simplement trop de groupies, une vie publique trop intense.

« La femme de mes rêves ? » Il rit. Nous nous sommes décidés pour un café, il se commande un latte macchiato. Il prononce quelques phrases où il est question de « niveau des yeux », où il ­affirme que ça ne doit pas « être une groupie » et où il se dit « ouvert à tout ». Il aime les brunes au teint pâle ; s’astreint à sortir avec des filles qui ont au moins 25 ans ; accepte quand elles font 1 ou 2 centimètres de plus que lui ; trouve les Allemandes de l’Est moins prétentieuses et c’est un bon point quand elles s’y connaissent en psychologie. Lui-même, après tout, prétend être « extrêmement sensible ».

Comme tant d’hommes, Nast est aux prises avec un dilemme : d’un côté, il se décrit comme timide et trouve l’idée d’être rejeté épouvantable. D’un autre côté, les femmes qui lui rendent la partie trop facile ne l’intéressent pas – du moins pas pour une relation sérieuse. Il y a le monde où on s’amuse et un autre monde de relations plus authentiques, précise-t-il.

Sur la question de l’âge, il a aussi une sagesse toute masculine : au début de la vingtaine, les femmes manquent d’ « expérience », à la fin de la trentaine, elles vous poussent à être « sur la défensive ». Il cite un ami à lui : « Les hommes mûrissent, les femmes se flétrissent. » Une phrase un peu cruelle, lui fais-je remarquer. Il se prend lui-même comme exemple : « Regarde ces vieilles photos de moi à 20 ans – j’avais de grosses joues ! »

Michael Nast est le genre d’homme qui, à 40 ans, se demande encore qui il est et ce qu’il veut au juste. Il semble moins à la recherche de l’amour qu’à la recherche de lui-même. Une ­impulsion narcissique qui d’un côté exprime ­l’incertitude du moi moderne et de l’autre le besoin inextinguible d’être rassuré. Beaucoup de jeunes ­Allemands racontent leur vie en permanence sur Facebook et mesurent leur pouvoir d’attractivité sur Tinder, mais en même temps ils aspirent à trouver un par­tenaire qui leur renvoie une image d’eux-mêmes qui leur donne le sentiment d’être une personne singulière bien qu’ils aient tous le même smartphone, qu’ils regardent tous les mêmes séries et voyagent tous dans les mêmes endroits.

Ne serait-il pas plus adulte de chercher quelqu’un qui vous permette de vous confronter avec vous-même ? Ne serait-il pas préférable de surmonter aussi des moments difficiles pour grandir ? Faute de quoi, ne restons nous pas sinon prisonniers de nos propres faiblesses, de nos illusions ?

 

Anni Kralisch-Pehlke et Jule ­Müller se sont donné pour mission, à l’ère du sexe sur Internet et des sites de ­rencontre, de sauver le romantisme. Elles mettent en relation les célibataires de la « génération sans engagement » sur leur site Im Gegenteil.

L’homme à qui elles rendent visite cet après-midi-là s’appelle Christo Mitov. Il a 28 ans, il est corpulent, porte une barbe, parle avec un ­accent d’Europe de l’Est et cherche un homme pour partager sa vie. Il a posé sa candidature pour obtenir un profil sur le site d’Anni et Jule. Son appartement est aménagé comme dans une publicité. Christo a un goût très sûr ; le lit est recouvert de coussins ­design scandinaves.

Anni Kralisch-Pehlke ouvre son calepin. Elle veut savoir quelle est sa vodka préférée, quelle huile à barbe il utilise, ce qu’il ne supporte pas, ce qu’il recherche. Quant à Jule Müller, elle prend des photos avec son appareil. « J’ai un faible pour les gens intelligents, confie Mitov. On doit bien s’entendre au lit, bien sûr. Je crois que quelqu’un de mûr dans sa tête, ce serait un plus. » Il soupire. Sur la scène gay, il n’est pas facile de rencontrer quelqu’un qui veuille une relation monogame durable. Sa dernière en date remonte à deux ans.

La première application qui pouvait repérer par géolocalisation les célibataires des environs n’était pas Tinder, mais Grindr – une application pour ­homosexuels. Sur le marché de la rencontre, ils semblent avoir un temps d’avance sur les hétéros. De nos jours, ils utilisent des applications pour hommes musclés, jeunes, barbus, velus, grisonnants, etc. Toutes ou presque sont dédiées au sexe rapide et anonyme. « Nous autres, homosexuels, avons toujours eu notre jardin secret parce que nous n’étions pas reconnus par la société, estime Mitov. Les applications d’aujourd’hui sont les backrooms des années 1970. »

Im Gegenteil est aux sites de rencontres ce que le mouvement bio est au fast-food : à contre-courant. Un magazine en ligne où les célibataires sont présentés en détail, où les introvertis parlent de leurs angoisses et où sont publiés des essais générationnels comme celui de Michael Nast. Les 400 profils qu’on y trouve ne consistent pas en check-lists mais en histoires préparées avec amour.

 

Le style du site est un mélange d’Airbnb et du magazine Neon, bien plus doux et chaleureux qu’ElitePartner et compagnie. Est-ce lié au fait que ses créatrices sont deux femmes qui se présentent comme d’impénitentes ­romantiques ? Qu’elles en ont eu l’idée il y a quatre ans devant un schnaps à Berlin et non pas avec un marché et un algorithme en tête ? Les deux amies donnent elles-mêmes l’impression de former un couple : Anni Kralisch-Pehlke est blonde et pétulante, Jule Müller brune et tranquille. Kralisch-Pehlke a 33 ans et elle est mariée depuis sept ans. Jule Müller a un an de plus et elle est de nouveau célibataire depuis un an.

Peut-être n’est-ce pas si surprenant après tout que les jeunes Allemands d’aujourd’hui apprécient non seulement la cuisine végétarienne, les marathons et la confiture maison, mais aussi les rencontres durables. Selon une étude ­récente pour laquelle Die Zeit, le Centre de recherche en sciences sociales de Berlin et l’Institut de sciences sociales appliquées ont interrogé plus de 3 100 personnes de tout âge, 90 % des Allemands rêvent du grand amour. Ce rêve survit à toutes les ruptures, à tous les cœurs brisés.

Le bureau de Kralisch-Pehlke et Müller est installé dans une usine rénovée de Kreuzberg, à Berlin, qui s’appelle la « Blogfabrik » : tout est ouvert, coloré et brut, l’idéalisme de la génération start-up souffle à travers les couloirs. Bien que Im Gegenteil soit très différent des grandes plateformes de rencontres, les utilisateurs s’y comportent de la même manière : les femmes qui ont autour de 25 ans et les hommes d’environ 35 ans sont les plus demandés. Les femmes de plus de 35 ans, en revanche, n’ont pas la partie facile. Même à l’ère de la haute technologie la biologie vous rattrape. C’est l’âge en effet où une femme célibataire se demande s’il ne serait pas temps de fonder une famille. Et où l’homme du même âge lui répond : pas avec moi, s’il te plaît !

« On m’avait conseillé de ne jamais utiliser le mot ‘‘enfants’’ lors d’un rendez-vous et de me rajeunir de deux ans », raconte Jule Müller. Les deux parlent de femmes qu’elles trouvent formidables mais qui, sur leur site, ne sont pratiquement pas sollicitées. Les hommes ont peur manifestement de s’engager avec quelqu’un qui souhaite autre chose qu’une relation sans ­engagement, qui pourrait vouloir fonder une famille. « De nos jours, il faut croire qu’on exerce déjà une pression quand on dit : ‘‘Tu me plais’’ », s’amuse Müller.

C’est paradoxal : plus les femmes réussissent leur vie professionnelle, plus elles ont du mal en amour. Les hommes cultivés, qu’elles convoitent, se font rares. Grâce à l’émancipation ­féminine, les derniers étages des grandes entreprises ne sont plus peuplés uniquement de mâles dominants. Mais ces derniers continuent de se satisfaire d’une ­partenaire qui a moins bien réussi qu’eux. Est-ce que les femmes ne pourraient pas résoudre le problème en sortant avec des hommes qui ont moins bien réussi qu’elles, qui sont plus jeunes, plus petits ? La psychologue Lisa ­Fischbach, qui conseille ElitePartner, estime que cela n’arrive pas souvent. En amour, les femmes oublient leur émancipation. Leurs exigences envers les hommes auraient même augmenté : « L’homme doit jouir d’un certain prestige, mais aussi avoir de l’empathie, il doit savoir gérer son stress et écouter. Il doit être sportif et cultivé, indépendant, un bon amant, mais aussi un père de famille fiable. »

Lorsque je quitte la Blogfabrik pour retrouver mon compagnon, je ne peux m’empêcher de me souvenir de la ­manière dont nous nous sommes rencontrés. Je voulais voyager et devenir correspondante à l’étranger. Ce qui m’intéressait, c’était mon propre épanouissement, pas une relation qui l’entraverait. L’homme que j’ai rencontré par hasard au travail était un collègue, plus âgé que moi, père de deux enfants. Sur un site de rencontres, je l’aurais ­immédiatement éliminé. Contrairement à moi, il pensait que l’épanouissement personnel n’était pas tout dans la vie. Et contrairement à beaucoup d’autres, il n’avait pas peur de dire : je veux être avec toi. Il était tout ce que je ne voulais pas. Il était donc le bon.

 

— Cet article est paru dans Die Zeit le 13 juillet 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

22 faits et idées à glaner dans le numéro 82

Les Britanniques ont cru que Bonaparte voulait envahir l’Inde.

Le passé ne meurt jamais.

Les rencontres en ligne ont augmenté de 36 % en deux ans aux États-Unis.

Le taux de mariage en France a diminué de plus de 50 % en 40 ans.

L’amour réforme notre jugement moral.

Plus de 40 % des Japonais disent croire à un ou plusieurs dieux.

En 2050 le monde comptera autant de musulmans que de chrétiens.

Le Coran partage la même dévotion que les chrétiens pour la Vierge Marie.

L’idée des 72 vierges servant de récompense aux martyrs musulmans n’est pas dans le Coran.

Aujourd’hui, les contes politiques semblent plus puissants que les forces économiques.

C’est seulement depuis 100 000 ans que l’homme fabrique des objets symboliques.

Il nous suffit d’un dixième de seconde pour nous faire une idée sur un inconnu.

Le talent de musicien est associé chez les hommes et les femmes au taux de testostérone rencontré dans le liquide amniotique.

Nikola Tesla n’aurait touché les cheveux de quelqu’un d’autre que sous la menace d’un revolver.

Les pies peuvent reconnaître leur reflet dans un miroir.

La Paris Review a été un temps financée et noyautée par la CIA.

Trump dort quatre heures par nuit

Charlemagne a été le génocidaire de la Saxe païenne.

On voit en Israël des touristes américains tirer sur des cibles représentant des Arabes.

Le placebo peut rester efficace même quand le patient sait qu’il s’agit d’un placebo.

On estime en France le nombre d’ « écrivants » à plus de 50 000.

Le populisme n’est en soi ni de droite ni de gauche.

 

Paris, capitale de l’anti-impérialisme

« Pourquoi les mouvements anti-impérialistes se mettent-ils à proliférer dans les années 1920-1930 ? », s’interroge l’historien allemand Jürgen Dinkel dans la revue Sehepunkte. Dans Paris, capitale du tiers-monde, son confrère Michael Goebel replace la lutte anticoloniale dans le « quotidien » qui a permis son émergence. Non pas à Shanghai, Saigon, Alger ou Tunis, mais… à Paris.

Pendant l’entre-deux-guerres, la capitale française constitue « le nœud des courants migratoires mondiaux », rappelle Dinkel. C’est la ville d’Europe qui compte alors le plus de rési­dents non européens. Or ces derniers vivent souvent dans les mêmes quartiers ­(ainsi les futurs dirigeants chinois et vietnamien Zhou Enlai et Hô Chi Minh, qui habitent tous deux non loin de la place d’Italie), ils se croisent, se parlent, s’influencent et ils commencent à militer. La poli­tisation d’une partie de ces migrants résulte des discriminations auxquelles ils doivent faire face. Dans cette lutte, ils ne peuvent guère compter que sur l’appui du PCF. Une alliance qui aura de lourdes répercussions plus tard.

L’exil champêtre de Zola

Condamné à un an de prison et 3 000 francs d’amende pour son « J’accuse », Zola franchit la Manche le 19 juillet 1898, la nuit suivant le verdict, profitant de ce que celui-ci n’était pas encore exécutoire. Il part sans vêtements de rechange ni affaires de toilette. Recherché par la police française, il ne reste pas à Londres et s’installe incognito dans la campagne ­anglaise, à Weybridge, au sud de l’actuel aéroport d’Heathrow. Malgré cette situation très inconfortable et sa piètre connaissance de l’anglais, il y passe un été plutôt agréable. Il enfourche sa bicyclette et, appareil photo en bandoulière, explore les villages et les collines du Surrey. Il prépare un nouveau (mauvais) roman, Fécondité. Il est bientôt rejoint par sa maîtresse, Jeanne Rozerot, avec leur fille et leur fils. La visite avait été arrangée par son épouse, Alexandrine, résignée à sa bigamie. Restée en France, elle avait pris en charge la gestion de ses affaires pendant son séjour forcé en Angleterre. Paradoxe : à Londres, sa célébrité était au zénith. Cinq ans plus tôt, malgré la réputation sulfureuse de certains de ses romans, qui heurtaient l’Angleterre victorienne, il y avait été accueilli en fanfare. Oscar Wilde avait offert une corbeille de fleurs à son épouse. Depuis, sa figure de cire avait été installée chez Mme Tussaud. Et, grâce à « J’accuse », le Times proclama qu’il serait « honoré partout où les hommes ont une âme libre ».

Pinnen

« — Tirer de l’argent à un distributeur, comment dirais-tu ça ? En un seul verbe.

— ll existe en batave, ce verbe  : pinnen.

— Ah non ! Je ne me vois pas « pinnener ».

— Pourquoi ?

— En français, pine, piner, pinener, consonances fâcheuses.

— Alors inventons. « Exmurer ». Que dirais-tu d’exmurer ?

— Pas mal. Et pourquoi pas « puiser », tout simplement ? Par extension du campagnard.

— Puiser, oui, ou « récolter »…

— Ou « pianoter »…

— Ah ! C’est joli, pianoter… »

D. P.

 

Pinnen, en néerlandais, signifie retirer de l’argent au distributeur, mais aussi payer par carte au magasin, nous dit une lectrice, Ève de Jong. Les espérantistes ont aussi inventé un mot : elmuri (tirer hors du mur).

 

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Existe-t-il dans une langue un terme désignant un mot ayant deux sens contraires ?

 

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