Un vendredi soir à New York. Je suis assise dans un bar, un verre de vin rouge à la main, à la recherche de l’amour. Le bar a été classé par un magazine parmi les trois meilleurs lieux de drague de la ville. Une lumière tamisée baigne les murs peints en rouge, les boiseries et les deux types assis non loin de moi. Vont-ils m’adresser la parole ?
Je n’arrive pas à déchiffrer les initiales tatouées sur les phalanges de l’un. Il tient un livre, Siddharta, de Hermann Hesse. Ma typologie intérieure me murmure : un rêveur vraisemblablement, immature, romantique. L’autre est occupé avec son portable. Peut-être est-il en train d’écrire à sa copine qu’il ne va pas tarder à rentrer.
Sur mon téléphone, j’ouvre Tinder. L’application me montre des photos de célibataires dans les environs. Je fais glisser à droite pour confirmer mon intérêt pour ceux qui, comme moi, ont la trentaine et exhibent sur leur profil des métiers intéressants, des tatouages ou des proverbes. Les enseignants, les types en costard-cravate ou avec les cheveux plaqués en arrière, je les rejette. Ça va vite : une photo, un coup à gauche, une photo, un coup à droite. Le choix d’un partenaire selon le principe du KO.
En moins d’un quart d’heure, j’ai six « matchs » avec des personnes qui me plaisent et à qui je plais. Le tout sans avoir eu besoin de parler à qui que ce soit ni même de me lever de mon tabouret. L’un de mes matchs a une photo de profil avec un cobra. Clyde, 28 ans, New York Film Academy. Il écrit : « Hey, baby, comment ça va ? »
« Super, et toi ? C’est quoi ce serpent sur ta photo ? »
« C’est un cobra que j’ai vu au Maroc il y a quelques semaines. Où t’habites ? »
« Hambourg. Suis ici pour écrire un article sur l’amour moderne. »
« Je suis un spécialiste. Tu devrais m’interviewer. »
Cela doit faire dix ans maintenant qu’un couple de mon entourage a avoué pour la première fois qu’il s’était connu sur Internet. Au fil du temps, il y en a eu de plus en plus. Mes amis, qui auparavant me parlaient de condisciples ou de connaissances faites en boîte de nuit, se sont mis à évoquer de plus en plus souvent ElitePartner, OkCupid ou Tinder. Les récits de leurs rencontres étaient comme les épisodes d’un télécrochet : on se porte candidat, on juge la performance des autres, on passe au crible. Plus nous vieillissions, plus j’étais frappée par le fait que, sur ce nouveau marché de la rencontre, les hommes avaient la partie plus facile que les femmes. Ce soir-là, à New York, la capitale des célibataires, je commence mes recherches. Une question me turlupine depuis longtemps : rencontrer un homme est de nos jours beaucoup plus simple qu’auparavant – mais ne serait-ce pas devenu plus compliqué de trouver l’amour ?
Clyde Ramos, l’homme au cobra, est en ce moment avec Gloria. Et avec Eva. Et avec Kendra. Et avec Julia. De jolies femmes avec de longs cheveux dont il me montre les images sur son portable le lendemain. Dans son application Tinder, il navigue au milieu d’une galerie de 353 visages de Latino-Américaines, de Noires, d’Asiatiques. Presque toutes ont à peine 20 ans. C’est sans doute sa voix profonde qui les fait chavirer. Ou bien son visage de taureau. Il a laissé son chien attaché dehors devant le café, il salue l’homme derrière le comptoir comme un vieil ami. Il est décontracté. Un type sur qui on a envie de s’appuyer.
Lorsque Ramos m’a contactée la veille, il était en train de regarder la télé et en même temps il sélectionnait les femmes qui lui étaient proposées sur Tinder. Il me montre, remue ses pouces comme s’il feuilletait un livre en accéléré. Fait glisser d’un côté, de l’autre, encore et encore. Il bâille, la vie de play-boy est fatigante. Ces deux derniers jours, il les a passés avec trois girls à tour de rôle.
Pour Ramos, faire des rencontres est un sport qu’il pratique avec la même passion que d’autres mettent à jouer au football. Lors d’une première rencontre, il vient avec son chien et parle de sa sœur, ce qui donne une bonne image de sa personnalité. Au bout de quelques semaines, il amène sa nouvelle copine dans la bicoque familiale du Maine, ce qui la rend heureuse. Il profite du temps passé ensemble – jusqu’à ce que la femme commence à poser des questions ou à émettre des exigences. Et ensuite ? « Je m’en cherche une autre. »
Rire rauque. Il passe sa main sur l’écran fendu de son téléphone. Une femme l’a jeté contre un mur quand elle l’a surpris avec une autre. Le prix du succès : des objets brisés, des cœurs brisés. Ses potes l’admirent. Lui aussi s’admire un peu : « C’est cool d’entrer dans un bar avec la plus belle fille à son bras, d’apercevoir une autre femme très belle et de l’avoir elle aussi. » Tinder est pour lui un outil parmi d’autres – il utilise également Instagram, Facebook et la bonne vieille conversation au bar.
Le politologue Francis Fukuyama a dit un jour que la société moderne empêchait les hommes de suivre jusqu’au bout leur impulsion dictée par l’évolution et de mettre enceintes toutes les femme qu’ils croisent. « Dans quelle mesure les hommes restent dans une relation monogame et assument un rôle actif dans le soin des enfants, […] cela dépend des normes, de la pression et des sanctions sociales. »
Fukuyama a écrit cette phrase il y a presque vingt ans dans Le Grand Bouleversement (1), mais elle n’a jamais semblé plus vraie qu’aujourd’hui, dans le monde de Tinder. Celui qui va sur Tinder n’a pas besoin de se lier, d’être fidèle ou d’assumer des responsabilités. Les hommes peuvent redevenir des chasseurs. Traiter les femmes comme un butin. La réciproque est vraie aussi, bien sûr, mais dans de moindres proportions.
Une évaluation de OkCupid montre ce qui attire les hommes entre 20 et 50 ans : les femmes de moins de 25 ans. « Les femmes fertiles », comme le souligne le fondateur du site, le mathématicien Christian Rudder. Est-ce un hasard si les principaux outils de rencontre – OkCupid, par exemple, Tinder et, en un sens, même Facebook – ont été inventés par des hommes ? S’ils fonctionnent selon le principe de l’attirance visuelle ? À la question de savoir ce qui séduit au XXIe siècle, on obtient une réponse qui ôte toute illusion : la même chose qu’à l’âge de la pierre. Internet nous catapulte dans une ère néoarchaïque.
En ce moment, Clyde Ramos tourne une vidéo pour une amie chanteuse. Dans la campagne présidentielle, il s’est engagé pour Hillary Clinton. Il sait qu’il vit dans un monde qui pourrait bientôt être dirigé par des femmes. Sa consommation effrénée de femmes, il la qualifie de « maladie », d’« illusion » et de « manière de vivre solitaire ». Il dit qu’il ne veut pas finir comme son oncle de 45 ans : « quatre copines, et toutes le haïssent ». Ramos se persuade qu’il lui faut chercher l’amour, mais il sent bien que son aptitude à aimer s’épuise dans la durée. Il parle de dépressions. Puis de son frère dont il n’a pas surmonté la mort. Les femmes sont un dérivatif. Un moyen de lutter contre son vide intérieur.
Les drames exposés dans la littérature classique naissent des entraves que la société bourgeoise met à l’amour. Le drame actuel naît de nous-mêmes : tout se passe comme si nous n’étions pas à la recherche d’une autre personne, mais du plaisir, de la reconnaissance, de la fuite hors de notre propre insignifiance. Sommes-nous trop narcissiques pour aimer autrui ?
Un soir pluvieux à Düsseldorf. Je me cale dans mon siège de théâtre. Je vais apprendre pourquoi l’amour débouche si souvent sur une déception. Presque toutes les places sont occupées, presque tous les spectateurs sont des spectatrices. Depuis le premier rang, je vois bien l’homme qui se trouve sous le feu des projecteurs : des cheveux blonds, le visage harmonieux, une chemise noire. Michael Nast, auteur du best-seller « Génération sans engagement ». « Il a du charme. » Ma voisine passe ses mains sur sa robe, impatiente.
A 41 ans, Nast est pour ainsi dire la vedette YouTube des relations amoureuses modernes. Cela fait un an qu’il a publié un article sur la différence entre la génération de ses parents et la sienne sur le site Im Gegenteil (« A contrario »). À son âge, « ils étaient mariés, avaient une maison, des enfants et deux voitures, tout était réglé », écrit-il. Mais avoir 40 ans aujourd’hui, c’est comme en avoir 30 à l’époque – et avoir 30 ans, comme en avoir 20. « Car il est acceptable de vivre encore en colocation et de se sentir trop jeune pour avoir des enfants. » La thèse n’était pas neuve, mais le texte a eu un écho sidérant : en quelques semaines, il a été lu 1 million de fois. Il est clair que beaucoup d’Allemands se sentent incapables d’avoir une relation. Ou qu’ils sont déjà tombés sur quelqu’un qui l’est. Un adulte sur trois est célibataire – le marché est gigantesque.
Il est difficile de savoir ce qui était là en premier – la flexibilisation du monde du travail ou le désir d’explorer toutes les options amoureuses. Les deux phénomènes sont liés : plus nous nous adaptons au capitalisme tardif, plus nos liens deviennent lâches et moins nous sommes prêts à nous engager avec quelqu’un. Le sexologue Volkmar Sigusch décrit ainsi cet état d’esprit : « Être flexible, fidèle aujourd’hui, demain infidèle ; être mobile, aujourd’hui à Trifouilly-les-Oies, demain à Shanghai ; transposer le principe de l’offre et de la demande à sa vie intime. »
Je songe immanquablement à mon propre parcours amoureux. À 17 ans, alors que j’étais lycéenne à Berlin, je suis sortie avec un camarade de classe qui était plus déjanté et plus cool que moi. Après le bac, j’ai déménagé à Londres et nous nous sommes séparés. Pendant mes études, j’ai rencontré un Anglais qui prenait la vie avec légèreté et me traînait à des soirées électro. Après quelques années, j’ai trouvé un travail à Berlin et nous nous sommes séparés. Pendant ma formation à l’école de journalisme de Hambourg, je suis tombée amoureuse d’un reporter qui voyageait à travers le monde. Au bout de quelques années, il est devenu correspondant à Paris et nous nous sommes séparés. J’ai toujours vu les choses ainsi : à certains moments la vie se met en travers de la relation et on doit alors y mettre fin. Une femme éclairée ne doit pas se laisser aller à trop de compromis. Comment savoir, de toute façon, si le partenaire actuel est le bon ? Peut-être y a-t-il quelque part sur la planète un prince charmant encore mieux.
Lorsque je me suis inscrite sur le site allemand ElitePartner, j’ai eu le sentiment de pouvoir composer mon partenaire idéal à partir d’une multiplicité de critères : sa taille, son salaire, son niveau d’études… Lors de mon inscription, 11 704 hommes m’ont été recommandés, dans les trois jours qui ont suivi 17 demandes me sont parvenues. Je cliquais sur les profils comme sur des propositions de produits, examinais les photos, les traits de caractère et leur manière de s’adresser à moi (« Salut, qu’est-ce que tu écris ? Des poèmes ? ») Je n’ai pas tardé à avoir le sentiment de me noyer dans les hommes. J’ai commencé à les scanner, à en rejeter pas mal parce qu’ils se décrivaient de façon trop ennuyeuse ou parce que leur photo avait une mauvaise résolution.
Le choix d’un partenaire ressemble au choix d’un travail ou à l’achat d’un appartement : une évaluation critique des coûts, des options et des préférences. À Düsseldorf, Michael Nast lit d’une voix de velours : « Philippe passe d’une application de rencontres à une autre comme Magda passe de la boutique en ligne de Mango à celle de Zara ou d’H&M quand elle fait ses achats. » C’est sa trente-neuvième lecture lors de cette tournée et il sait séduire un public : questions flirteuses, regards ironiques. Il lève les yeux de son texte : « Qui parmi vous a un compte Tinder ? » Les mains des femmes se lèvent, s’agitent, même celle de ma voisine. C’est comme si elles étaient toutes captivées par le même appât – le mâle dominant, devant elles, sur scène.
Le lendemain, Michael Nast me raconte qu’après chaque lecture on lui glisse des numéros de téléphone. Tandis que nous marchons dans Düsseldorf, il évoque une soirée à Cologne au cours de laquelle il a été abordé par sept femmes. Sur Facebook, il reçoit chaque jour des invitations à prendre un café. « Des propositions pour du sexe sans prise de tête », comme il dit. Il ne peut pas s’imaginer vivre une relation durable. Quelle petite amie accepterait tout cela sans se consumer de jalousie ? Il a tout simplement trop de groupies, une vie publique trop intense.
« La femme de mes rêves ? » Il rit. Nous nous sommes décidés pour un café, il se commande un latte macchiato. Il prononce quelques phrases où il est question de « niveau des yeux », où il affirme que ça ne doit pas « être une groupie » et où il se dit « ouvert à tout ». Il aime les brunes au teint pâle ; s’astreint à sortir avec des filles qui ont au moins 25 ans ; accepte quand elles font 1 ou 2 centimètres de plus que lui ; trouve les Allemandes de l’Est moins prétentieuses et c’est un bon point quand elles s’y connaissent en psychologie. Lui-même, après tout, prétend être « extrêmement sensible ».
Comme tant d’hommes, Nast est aux prises avec un dilemme : d’un côté, il se décrit comme timide et trouve l’idée d’être rejeté épouvantable. D’un autre côté, les femmes qui lui rendent la partie trop facile ne l’intéressent pas – du moins pas pour une relation sérieuse. Il y a le monde où on s’amuse et un autre monde de relations plus authentiques, précise-t-il.
Sur la question de l’âge, il a aussi une sagesse toute masculine : au début de la vingtaine, les femmes manquent d’ « expérience », à la fin de la trentaine, elles vous poussent à être « sur la défensive ». Il cite un ami à lui : « Les hommes mûrissent, les femmes se flétrissent. » Une phrase un peu cruelle, lui fais-je remarquer. Il se prend lui-même comme exemple : « Regarde ces vieilles photos de moi à 20 ans – j’avais de grosses joues ! »
Michael Nast est le genre d’homme qui, à 40 ans, se demande encore qui il est et ce qu’il veut au juste. Il semble moins à la recherche de l’amour qu’à la recherche de lui-même. Une impulsion narcissique qui d’un côté exprime l’incertitude du moi moderne et de l’autre le besoin inextinguible d’être rassuré. Beaucoup de jeunes Allemands racontent leur vie en permanence sur Facebook et mesurent leur pouvoir d’attractivité sur Tinder, mais en même temps ils aspirent à trouver un partenaire qui leur renvoie une image d’eux-mêmes qui leur donne le sentiment d’être une personne singulière bien qu’ils aient tous le même smartphone, qu’ils regardent tous les mêmes séries et voyagent tous dans les mêmes endroits.
Ne serait-il pas plus adulte de chercher quelqu’un qui vous permette de vous confronter avec vous-même ? Ne serait-il pas préférable de surmonter aussi des moments difficiles pour grandir ? Faute de quoi, ne restons nous pas sinon prisonniers de nos propres faiblesses, de nos illusions ?
Anni Kralisch-Pehlke et Jule Müller se sont donné pour mission, à l’ère du sexe sur Internet et des sites de rencontre, de sauver le romantisme. Elles mettent en relation les célibataires de la « génération sans engagement » sur leur site Im Gegenteil.
L’homme à qui elles rendent visite cet après-midi-là s’appelle Christo Mitov. Il a 28 ans, il est corpulent, porte une barbe, parle avec un accent d’Europe de l’Est et cherche un homme pour partager sa vie. Il a posé sa candidature pour obtenir un profil sur le site d’Anni et Jule. Son appartement est aménagé comme dans une publicité. Christo a un goût très sûr ; le lit est recouvert de coussins design scandinaves.
Anni Kralisch-Pehlke ouvre son calepin. Elle veut savoir quelle est sa vodka préférée, quelle huile à barbe il utilise, ce qu’il ne supporte pas, ce qu’il recherche. Quant à Jule Müller, elle prend des photos avec son appareil. « J’ai un faible pour les gens intelligents, confie Mitov. On doit bien s’entendre au lit, bien sûr. Je crois que quelqu’un de mûr dans sa tête, ce serait un plus. » Il soupire. Sur la scène gay, il n’est pas facile de rencontrer quelqu’un qui veuille une relation monogame durable. Sa dernière en date remonte à deux ans.
La première application qui pouvait repérer par géolocalisation les célibataires des environs n’était pas Tinder, mais Grindr – une application pour homosexuels. Sur le marché de la rencontre, ils semblent avoir un temps d’avance sur les hétéros. De nos jours, ils utilisent des applications pour hommes musclés, jeunes, barbus, velus, grisonnants, etc. Toutes ou presque sont dédiées au sexe rapide et anonyme. « Nous autres, homosexuels, avons toujours eu notre jardin secret parce que nous n’étions pas reconnus par la société, estime Mitov. Les applications d’aujourd’hui sont les backrooms des années 1970. »
Im Gegenteil est aux sites de rencontres ce que le mouvement bio est au fast-food : à contre-courant. Un magazine en ligne où les célibataires sont présentés en détail, où les introvertis parlent de leurs angoisses et où sont publiés des essais générationnels comme celui de Michael Nast. Les 400 profils qu’on y trouve ne consistent pas en check-lists mais en histoires préparées avec amour.
Le style du site est un mélange d’Airbnb et du magazine Neon, bien plus doux et chaleureux qu’ElitePartner et compagnie. Est-ce lié au fait que ses créatrices sont deux femmes qui se présentent comme d’impénitentes romantiques ? Qu’elles en ont eu l’idée il y a quatre ans devant un schnaps à Berlin et non pas avec un marché et un algorithme en tête ? Les deux amies donnent elles-mêmes l’impression de former un couple : Anni Kralisch-Pehlke est blonde et pétulante, Jule Müller brune et tranquille. Kralisch-Pehlke a 33 ans et elle est mariée depuis sept ans. Jule Müller a un an de plus et elle est de nouveau célibataire depuis un an.
Peut-être n’est-ce pas si surprenant après tout que les jeunes Allemands d’aujourd’hui apprécient non seulement la cuisine végétarienne, les marathons et la confiture maison, mais aussi les rencontres durables. Selon une étude récente pour laquelle Die Zeit, le Centre de recherche en sciences sociales de Berlin et l’Institut de sciences sociales appliquées ont interrogé plus de 3 100 personnes de tout âge, 90 % des Allemands rêvent du grand amour. Ce rêve survit à toutes les ruptures, à tous les cœurs brisés.
Le bureau de Kralisch-Pehlke et Müller est installé dans une usine rénovée de Kreuzberg, à Berlin, qui s’appelle la « Blogfabrik » : tout est ouvert, coloré et brut, l’idéalisme de la génération start-up souffle à travers les couloirs. Bien que Im Gegenteil soit très différent des grandes plateformes de rencontres, les utilisateurs s’y comportent de la même manière : les femmes qui ont autour de 25 ans et les hommes d’environ 35 ans sont les plus demandés. Les femmes de plus de 35 ans, en revanche, n’ont pas la partie facile. Même à l’ère de la haute technologie la biologie vous rattrape. C’est l’âge en effet où une femme célibataire se demande s’il ne serait pas temps de fonder une famille. Et où l’homme du même âge lui répond : pas avec moi, s’il te plaît !
« On m’avait conseillé de ne jamais utiliser le mot ‘‘enfants’’ lors d’un rendez-vous et de me rajeunir de deux ans », raconte Jule Müller. Les deux parlent de femmes qu’elles trouvent formidables mais qui, sur leur site, ne sont pratiquement pas sollicitées. Les hommes ont peur manifestement de s’engager avec quelqu’un qui souhaite autre chose qu’une relation sans engagement, qui pourrait vouloir fonder une famille. « De nos jours, il faut croire qu’on exerce déjà une pression quand on dit : ‘‘Tu me plais’’ », s’amuse Müller.
C’est paradoxal : plus les femmes réussissent leur vie professionnelle, plus elles ont du mal en amour. Les hommes cultivés, qu’elles convoitent, se font rares. Grâce à l’émancipation féminine, les derniers étages des grandes entreprises ne sont plus peuplés uniquement de mâles dominants. Mais ces derniers continuent de se satisfaire d’une partenaire qui a moins bien réussi qu’eux. Est-ce que les femmes ne pourraient pas résoudre le problème en sortant avec des hommes qui ont moins bien réussi qu’elles, qui sont plus jeunes, plus petits ? La psychologue Lisa Fischbach, qui conseille ElitePartner, estime que cela n’arrive pas souvent. En amour, les femmes oublient leur émancipation. Leurs exigences envers les hommes auraient même augmenté : « L’homme doit jouir d’un certain prestige, mais aussi avoir de l’empathie, il doit savoir gérer son stress et écouter. Il doit être sportif et cultivé, indépendant, un bon amant, mais aussi un père de famille fiable. »
Lorsque je quitte la Blogfabrik pour retrouver mon compagnon, je ne peux m’empêcher de me souvenir de la manière dont nous nous sommes rencontrés. Je voulais voyager et devenir correspondante à l’étranger. Ce qui m’intéressait, c’était mon propre épanouissement, pas une relation qui l’entraverait. L’homme que j’ai rencontré par hasard au travail était un collègue, plus âgé que moi, père de deux enfants. Sur un site de rencontres, je l’aurais immédiatement éliminé. Contrairement à moi, il pensait que l’épanouissement personnel n’était pas tout dans la vie. Et contrairement à beaucoup d’autres, il n’avait pas peur de dire : je veux être avec toi. Il était tout ce que je ne voulais pas. Il était donc le bon.
— Cet article est paru dans Die Zeit le 13 juillet 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.