Retour à Benghazi

Jaballa Matar était un intellectuel libyen, irréductible opposant de Kadhafi. Il eut la chance d’échapper avec sa famille au colonel et de s’établir au Caire – mais la malchance d’y être kidnappé en 1990 par la ­police de Moubarak et livré au dictateur. Bon nombre des hommes de la famille Matar, originaire de la région de Benghazi, sont allés rejoindre Jaballa dans l’affreuse prison d’Abou Salim à Tripoli. Jaballa lui-même y sera vraisemblablement tué le 29 juin 1996, en même temps que 1 270 autres prisonniers. Mais il n’existe aucune trace précise du sort qui lui a été réservé.

Son fils Hisham, lui, a quitté la Libye enfant. Il a vécu au Caire « à la fois dans le luxe et l’insécurité », écrit Horatio Clare dans The Spectator, étudié (sous un faux nom) à Rome, Paris, Londres, est devenu écrivain… et britannique. Il a subi la double peine de l’exilé : l’absence et la culpabilité de l’absence. Après la chute de Kadhafi, il retourne enfin à Benghazi, sur les traces du fantôme de son père adulé, de sa propre enfance et de son être profond. Il en tire un récit « plein de digressions, zigzaguant parfois à l’intérieur du même chapitre entre les villes et les décennies…Un récit qui mélange l’histoire du pays avec celle de la famille », relate The Economist. Et « dont le désordre même reflète le désarroi de l’auteur », poursuit Duncan White dans The Guardian.

Le premier fil de ce récit enche­vêtré, c’est l’évocation de la Libye, nation martyre. Le grand-père de l’auteur luttait déjà contre Mussolini, qui s’est livré en Cyrénaïque, berceau de la tribu Matar, à d’épouvantables massacres. C’est contre une dictature encore plus terrible, celle de Kadhafi, que s’élèvera aussi son fils Jaballa, après l’intermède des dix-neuf ans du règne du roi Idriss. Et quand Hisham, le petit-fils, retourne en Libye, en 2012, c’est pour trouver un pays loin de l’apaisement – ne serait-ce que, dit l’auteur, parce que « rares sont les nations où oppresseurs et opprimés se soient à ce point entremêlés ».

Comment une famille pulvérisée par l’histoire, les uns en exil au Caire, à Londres ou à Nairobi, les autres terrés dans Benghazi ou enfermés à Abou Salim, parfois pour des décennies, parvient à maintenir ses liens, et comment elle se reconstitue autour de la figure tutélaire de Jaballa – voilà le second fil du récit. Murés dans leurs affreux souvenirs, les oncles et cousins rescapés d’Abou ­Salim tracent au profit d’Hisham à la fois le portrait d’une famille arabe aux traditions puissantes, et le portrait en creux de la dictature et des balbutiantes tentatives démocratiques qui lui ont succédé.

Trump et la France

Donald Trump a souvent promené son yacht sur nos rives. Son chef est français et sa première épouse, Ivana, vit sur la côte d’Azur (« J’espère qu’elle s’y amuse bien »). Son appartement pala­tial de la Trump Tower est une réplique à peine réduite de la galerie des Glaces…

Mais, on s’en doute, le magnat-président ne nous prête guère d’importance. Dans les six livres qu’il a écrits (ou plutôt fait écrire), les références à la France sont rares. On y trouve quand même quelques piques, comme celle-ci, lue dans The Art of the Deal : « En 1981 est apparue une soudaine vague d’acheteurs français. Je ne comprenais pas bien pourquoi, mais j’ai réalisé que c’était parce que François Mitter­rand avait été élu président, et que n’importe qui de riche et intelligent avait compris aussitôt qu’il allait saccager l’économie française. »

L’année de la parution de ce livre, en 1987, le journaliste Ron Rosenbaum publiait un entretien avec lui dans un magazine aujourd’hui disparu. « The Donald » s’était pris de passion pour une grande cause : enrayer la prolifération nucléaire. Or le grand criminel en la matière, expliquait Trump, c’était encore François Mitterrand, « un type arrogant, totalement stupide, qui essaie de regagner du terrain en vendant sa technologie nucléaire à tout le monde et c’est une honte, une honte ». Alors ? Alors, « je pense qu’il faut leur faire mal, économiquement ou autrement ».

À l’automne 2015, des journalistes français avaient recueilli à chaud ces quelques mots à propos de François Hollande : « Il n’est pas pour l’esprit d’entreprise. » Plus récemment, il s’en est pris à la France, « qui n’est plus la France » parce qu’elle a baissé les bras contre le terrorisme et la violence urbaine. « Si j’avais été au Bataclan, avec mon arme, ça ne se serait pas passé comme ça… » Du folklore préélectoral, disent les commentateurs bienveillants. D’autant que tous les candidats, surtout les républicains, assaisonnent souvent leurs campagnes d’une dose de « french bashing », très bien perçue électoralement à l’ouest de la côte Est.

Mais entre l’ethos français et celui de Trump, l’opposition est radicale, frontale. Là où le Français se prévaut d’un quant-à-soi subtilement orgueilleux, Trump ne cesse d’autocélébrer ses qualités intellectuelles et morales (super-intelligence, professionnalisme, habileté négociatrice) et même physiques (sa résistance, son hygiène de vie), voire très physiques. Il considère qu’il a le devoir de mettre ces vertus proprement exceptionnelles au service de la collectivité.

Trump dort quatre heures par nuit. Travailleur acharné, il ne comprend pas que l’on puisse trouver son plaisir ailleurs que dans le travail. Autant dire qu’il n’est pas sur la ligne des 35 heures, de « la semaine française de trois jours » raillée aussi par Jeb Bush. Attentif aux détails, il signe lui-même la plupart des chèques de la Trump Organization et examine la propreté des boutons de porte. On est loin du De minimis non curat praetor (1) de rigueur dans les cénacles et palais de notre République.

Il a consacré quatre livres au succès et à l’argent : « Comment devenir riche », « Penser en milliardaire », « Penser comme un champion », « Voir grand ». Le succès et l’argent « produisent le même effet sur les gens », ­observe-t-il. Et là il n’est pas vraiment un adepte de la discrétion si bien portée en France : « Ce qui est formidable avec moi, c’est que je sois si riche ! »

En France, on valorise le consensus, la prise en compte des intérêts et des ego des uns et des autres, la subtilité ondoyante. Là n’est pas son souci. Dans « Comment devenir riche », il se jugeait « trop brutal pour faire un politicien. […] Il ne faut pas ménager la chèvre et le chou ! C’est la preuve que vous n’êtes pas sûr de vous. Les politiques le font tout le temps. Je trouve ça insultant ». Mais c’est peut-être dans son attitude face au risque que se manifeste la divergence la plus nette. Il attribue l’essentiel de son succès à sa témérité. Comme le souligne le psychanalyste franco-américain Pascal Baudry (2), dans les jardins publics, les petits Français se font constamment morigéner (« Attention, tu vas te faire mal, c’est dangereux ») tandis qu’on dit aux jeunes Américains  : « Go! Have fun ! » Trump incarne cette différence à l’extrême.

Charlemagne après le Brexit

Fondé en 1949, le prix Charlemagne est accordé chaque année à « une personnalité remarquable qui s’est engagée pour l’unification européenne ». Après avoir été décerné au pape François en 2016, le prix 2017 a été accordé à l’historien et essayiste britannique Timothy Garton Ash, contempteur du Brexit et pourfendeur des populistes de tout poil. La traduction en anglais de la dernière des nombreuses biographies de Charlemagne, celle de l’Allemand Johannes Fried incite l’historien américain Michael Kulikowski à mettre en doute le choix de Charlemagne comme figure de proue de l’idée européenne : « Charlemagne a été le génocidaire [en français dans le texte] de la Saxe païenne. Il était certes un unificateur de l’Europe, mais à la manière d’Hitler ou de Napoléon, pas de Vaclav Havel ou du pape François », écrit-il dans le Wall Street Journal.

L’empire de Charlemagne incorporait malgré tout « la plus grande partie du territoire relevant des six États qui ont formé la Communauté européenne », rappelle pour sa part le médiéviste britannique Thomas Shippey dans la Literary Review. Son palais était à Aix-la-Chapelle, « à mi-distance entre Bruxelles et Strasbourg, les sièges alternés de l’actuel Parlement européen ». On lui doit aussi d’avoir sauvé l’essentiel de ce qui survit de la littérature de l’Antiquité gréco-romaine. Son héritage légis­latif n’est pas négligeable. Ce n’est pas un hasard si Napoléon se voyait en nouveau Charlemagne. Shippey cite le célèbre texte ­rédigé au retour de l’île d’Elbe, inclus dans l’acte additionnel aux Constitutions de l’Empire : « Nous avions alors pour but d’organiser un grand système fédératif européen que nous avions adopté comme conforme à l’esprit du siècle et favorable aux progrès de la civilisation. » Mais, contrairement à ce que pensent beaucoup d’historiens, Charlemagne n’avait pas « l’idée de l’Europe », estime ­Johannes Fried (lire « Charlemagne, le faux père de l’Europe », Books, juillet 2012). On pourrait dire qu’il ­faisait de l’Europe comme M. Jourdain de la prose : sans le savoir, mais très concrètement.

À l’ombre du Big Data

Le GPS de votre smartphone a gardé en mémoire votre aller-­retour à l’île de Ré ce week-end. Votre application santé ne cesse de vous répéter que vous ne remplissez pas l’objectif des 10 000 pas quotidiens. Et cette autre appli, qui propose des promotions chez les commerçants du quartier, a enregistré vos repas de la semaine. Votre réseau social préféré, lui, garde en ­mémoire les commentaires sous la ­photo du gâteau d’anniversaire de la petite dernière, partagée hier. Tous ces faits sont vrais – et totalement insi­gnifiants. Pourquoi en faire toute une histoire ?

« Ce sont les données qui racontent qui je suis », estime le dessinateur américain Josh Neufeld. Avec le journaliste Michael Keller, il signe une enquête fouillée sur les mégadonnées, ou big data. Avant de devenir une bande dessinée, Dans l’ombre de la peur est une commande du service multimédia du ­bureau américain de la chaîne de télévision qatarienne Al Jazeera. Les deux coauteurs s’appuient sur leurs propres usages du numérique pour dérouler le fil de leur récit. Keller, aidé de chercheurs et de spécialistes, analyse les pratiques de Neufeld, le technophile moyen.

En chasseur de bonnes affaires, ce ­dernier est toujours prêt à livrer quelques renseignements personnels en échange d’une promotion ou d’un service gratuit. Qui ne le fait pas ? Son assurance auto lui propose un rabais s’il l’autorise à ­enregistrer toutes ses données de conduite grâce à un traceur GPS. Il accepte sans même y réfléchir. Mais, comme le veut l’adage, « quand c’est gratuit, c’est vous le produit ». Quant à savoir quel produit exactement, c’est là le cœur du problème, et l’une des questions les plus intéressantes soulevées par Neufeld et Keller.

Toujours est-il que le constat est là : nous livrons avec une facilité déconcertante nos données personnelles, même si nous ne savons pas ce qu’elles deviennent. En fait, nous ignorons tout de leur mode de stockage et de la manière dont elles sont analysées et exploitées. Ce sont les entreprises du Web qui écrivent notre histoire et dessinent notre portrait, pas nous. En fonction des données qu’elles relèvent mais ­aussi de leurs grilles d’interprétation, elles tirent leurs propres conclusions. En ­observant le profil de Neufeld sur Swarm, une application qui permet de localiser ses amis avant de les ­retrouver pour des sorties, Keller déduit qu’il est un parfait bobo. Mais qu’en conclurait un assureur, un employeur potentiel ou un banquier ? En soi, signaler qu’on achète des hamburgers dans tel fast-food ne semble pas porter à conséquence. Mais si, à ce goût pour les repas hautement caloriques, on ajoute l’objectif manqué des 10 000 pas quotidiens, un banquier pourrait bien ­décider de vous classer dans la catégorie des clients à risque et de vous refuser un prêt.

Ces portraits que les entreprises tirent de nous ont de quoi faire peur. Peur de ce qui pourrait se passer si, par exemple, elles ne tenaient pas leurs engagements en matière de respect de la vie privée. Ce risque n’est qu’hypothétique, rappelle, dans les premières pages de l’enquête, Al Gore, ancien vice-président américain devenu consultant pour Google. Et les entreprises le ­balaient d’un revers de la main. Neufeld et Keller ont le mérite d’exposer ce risque en pleine lumière, sans pour autant sombrer dans la paranoïa ni livrer des solutions ­miracles. Souvent ­cachée derrière les milliers de caractères à peine lisibles des licences et conditions générales d’utilisation, l’ombre est là.

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L’ombre intérieure et l’ombre extérieure

«Trouver un trou convenable et s’allonger pour toujours, seule ambition », écrit Beckett à son amie Barbara Bray. Il en avait trouvé, un « trou, dans la boue de la Marne ». Où il passa de beaux jours, tout de même. Dans sa maison de campagne à Ussy, où naquirent plusieurs de ses chefs-d’œuvre, il écoutait les sonates de Haydn, voyait des amis proches, jouait aux échecs. Il se rendait ­volontiers à Madère ou dans l’Algarve, ainsi qu’au Maroc et en Tunisie – où le surprit l’annonce de son prix Nobel, en 1969. Sa familiarité avec le Maghreb était telle qu’il se mit à dater ses lettres dans la calendrier de l’Hégire, rapporte David Wheatley dans le Times Literary Supplement.

Le quatrième et dernier volume de sa correspondance, allant de 1966 à sa mort, en 1989, est paru aux États-Unis. Ce n’est en réalité qu’une sélection, un peu plus d’un dixième sur un total de 9 000 lettres. On y trouve beaucoup de propos désabusés, conformes à l’esprit de son œuvre, du genre de ce remerciement adressé en français à Cioran, qui lui avait envoyé son Mauvais Démiurge : « Dans vos ruines je me sens à mon aise. » Mais l’emprise progressive de la vieillesse est aussi vécue comme une source de créativité. Il écrit en 1980, à 74 ans : « Je continue de travailler, avec l’esprit diminué, en d’autres termes avec des possibilités améliorées. » Et la même année, dans un style évoquant Molloy : « J’essaie de penser, avec ce qui me reste d’esprit, qu’est enfin venu le temps, enfin venue la chance, dans ce qui me reste, avec ces restes, bien que penser ne soit pas le mot, enfin pas le mot. » Sans cesse il exprime son désir de trouver « enfin les mots justes, dans l’esprit en ruines ».

Au milieu des années 1970, il avait annoncé sa résolution d’abandonner le théâtre, se plaignant que cela l’empêchait de penser à autre chose : « Le résultat est hors de proportion avec les efforts que je fournis, tellement je ne suis pas fait pour diriger des acteurs », écrit-il à Jocelyn Herbert. Mais il ne tint pas parole, produisant certaines de ses pièces les plus innovantes, comme Pas moi, et continuant à diriger et même à produire pour la télévision. C’est aussi l’époque où il publie Compagnie (en anglais), qui évoque son enfance, et l’étonnant Mal vu mal dit (en français).

Écrire des lettres l’aidait à accoucher de ses œuvres, pense David Wheatley. Et ses activités théâtrales lui donnaient un prétexte pour échapper aux journalistes et admirateurs qui, après son prix Nobel, se pressaient dans le ­salon de l’hôtel PLM, en face de son appartement du boulevard Saint-Jacques. Toujours réfrac­taire à l’idée d’expliciter ses textes, il répondait parfois sans ménagement aux sollicitations. Au critique et écrivain franco-­américain Raymond Federman, qui lui réclamait une interview, il répondit : « No views to inter. » Mais comme le note Justin ­Beplate dans la Literary Review, il lui est arrivé de céder. Quand un journaliste américain lui demanda pourquoi il avait fait le choix initial d’écrire en français plutôt qu’en anglais, il lui répondit en style télégraphique : « Échapper à l’exubérance et aux automatismes d’une mère anglo-irlandaise. Passer de l’excès au manque de couleur. Créer une distance avec l’écriture pour y mettre plus de clarté […]. L’anglais m’étant devenu étranger, ­recommencer dans cette langue dix ans après. »

Il se défendait de devoir grand-chose à ses prédécesseurs : « Je connais mal les pièces de Strindberg, et ne pense pas qu’elles m’aient influencé » ; « Je n’ai pas conscience d’une influence de Pirandello sur mon travail » ; « Non, je ne dois rien à Wittgenstein ». Il refusa longtemps de se prêter aux projets des candidats biographes et, quand parut le livre de Deirdre Bair, il le descendit en flammes : « Nescience fiction. »

Une dimension toute différente de la personnalité de Beckett apparaît dans ces lettres : sa générosité. D’abord irrité d’apprendre que la romancière et dramaturge irlandaise Mary Manning Howe projette de vendre certaines de ses lettres, il se ravise quand il comprend qu’elle est sans le sou : « Je ne savais pas que vous aviez besoin de cet argent. Je vous croyais très à l’aise. Si vous avez besoin d’argent, je vous en prie, vendez-les. » Pour aider de jeunes écrivains ou acteurs, il multiplie lettres de recommandation et dons en liquide. À l’annonce de son Nobel, il voit tout de suite avec son éditeur français ­Jérôme Lindon comment distribuer cet argent. Quand il reçoit, trois ans avant sa mort, un prix de 11 000 dollars, il en transmet le montant à l’Américain Rick Cluchey, un ancien détenu condamné à la prison à vie pour vol à main armée, et devenu acteur et assistant metteur en scène de Beckett après avoir été gracié. Très attentionné à l’égard des membres de sa famille, même éloignés, il ne manque pas une occasion d’écrire avec gentillesse et géné­rosité à ses tantes, cousins, nièces et neveux.

Ses lettres se transforment parfois en poèmes. Dans l’une d’elles, adressée au compositeur Morton Feldman, surgissent ces trois vers (en anglais), étonnant résumé du sens de son œuvre :

« Va-et-vient dans l’ombre de l’ombre intérieure à l’ombre ­extérieure
Du soi impénétrable à l’impénétrable non-soi
Sans passer par l’un ni par l’autre ».

Malin comme un corbeau

Le volatile a été surnommé « 007 ». En 2014, ce corbeau calédonien est devenu une véritable célé­brité au Royaume-Uni après son passage dans une série documentaire de la BBC intitulée « Dans la tête des animaux ». L’oiseau y était soumis à une expérience dont le but consistait à attraper un morceau de viande placé au fond d’un bocal. Pour y parvenir « 007 » devait d’abord s’emparer avec son bec d’une petite branche. Celle-ci était trop courte pour attraper la viande, mais elle permettrait à l’oiseau de faire glisser jusqu’à lui plusieurs petites pierres qui seraient à leur tour utilisées comme contrepoids dans un système de balancier, de façon à faire tomber une branche plus grande et à s’en servir pour ­atteindre le morceau de viande convoité. Chaque séquence de l’expérience avait été apprise précédemment par le corbeau. Mais le fait de voir l’animal enchaîner ainsi les étapes de la résolution d’une épreuve complexe avait de quoi fasciner.

Peut-être parce que nous avons toujours sous-estimé l’intelligence de nos lointains cousins, explique la journaliste Jennifer Ackerman dans son livre « Le génie des oiseaux » (1). Comment, en effet, « des créatures séparées par un gouffre évolutif de 300 millions d’années [époque à laquelle remonte le dernier ancêtre commun aux hommes et aux oiseaux] peuvent-elles avoir des stratégies cognitives, des aptitudes et des talents similaires ? » demande-t-elle.

Longtemps, la réponse a consisté à dénier toute capacité d’action complexe aux oiseaux. N’emploie-t-on, par exemple, l’expression péjorative « cervelle de moineau » pour désigner quelqu’un de pas très futé ? Rien ne saurait être plus faux, selon Ackerman. Tout d’abord, écrit-elle, « certains oiseaux ont en réalité un cerveau relativement volumineux ramené à la taille de leur corps, exactement comme nous ». Et quand bien même certaines espèces sont effectivement dotées d’un petit cerveau, ce n’est pas la taille qui compte. Plus importante est « la qualité neuronale », souligne le Wall Street Journal, avant de préciser que les oiseaux ne sont en rien inférieurs à l’homme dans ce domaine.

De ces caractères biologiques ­découlent des aptitudes qui placent une partie des plus de 10 000 espèces d’oiseaux recensées au niveau des grands singes. Certains, comme le geai buissonnier, sont capables de faire appel à un type de mémoire dit épisodique, c’est-à-dire de « se souvenir du “quoi”, du “où” et du “quand” d’un événement ». Ainsi que l’explique le livre, cet oiseau fait partie des espèces qui se souviennent à quel endroit elles ont caché un certain type de graines, et à quel moment, afin de pouvoir venir les récupérer avant que le magot ne devienne immangeable. Les corbeaux calé­doniens ne sont, eux, pas seulement doués pour le bricolage (dans la ­nature, ils forment des crochets avec des branches pour attraper des larves). Ils transmettent leur savoir-faire à leurs petits (les ­recherches ont montré des varia­tions dans la façon dont sont ­fabriqués les outils en fonction du lieu où vivent les corbeaux). On lit ­aussi que les pies peuvent reconnaître leur reflet dans un miroir et qu’on a vu des corbeaux mener autour du ­cadavre d’un des leurs ce qui ressemble à une cérémonie funéraire. Même le langage pourrait, à en croire Acker­man, ne plus être considéré comme l’apanage de l’homme. ­Autant de constats qui attestent pour l’auteure le « génie » des oiseaux, leur capacité à comprendre les situations auxquelles ils sont confrontés et à en tirer le meilleur parti. Cette capacité d’adaptation, les oiseaux en ont plus que jamais besoin : selon les prévisions de l’ONG américaine Audubon, la moitié des espèces d’oiseaux d’Amérique du Nord pourraient disparaître d’ici cinquante ans à cause du réchauffement climatique.

Juste la fin du monde

Anton Winter vit une enfance champêtre et heureuse au sein d’une communauté isolée, dans le « jardin » qui donne son titre au roman. Il aime les herbes hautes, les fruits. Il est fasciné par les bocaux que sa grand-mère ­entrepose dans le garde-manger : ils contiennent des confitures, mais aussi les fœtus d’enfants mort-nés. Première discordance dans ce cadre idyllique qui peu à peu soulève bien des questions. Et d’abord celle-ci : quel est donc le statut de cette petite colonie ?

Certaines réponses arrivent dès le deuxième chapitre, quand l’utopie s’est muée en dystopie. Anton a 42 ans désormais. Il vit au 21e étage d’un immeuble de verre qui surplombe une ville à l’abandon. Des hordes de chiens et des animaux de zoo laissés en liberté errent dans les rues. Les habitants se suicident. Ils sont convaincus que la fin du monde est proche – pour des raisons qui restent obscures. Dans son appartement qu’il n’atteint que grâce à une échelle (les ascenseurs ne fonctionnent plus), ­Anton élève des oiseaux exotiques menacés d’extinction. Bientôt il tombe amoureux de la rousse Frederike. Mais comment imaginer un avenir dans un monde condamné ?

Lorsque Le Jardin de Winter est paru outre-Rhin, en 2015, il a enchanté la plupart des critiques. Voilà une jeune Autrichienne de 26 ans qui, en 150 pages, osait aborder des thèmes d’envergure, dire « que la naissance et la mort sont indissociables, que l’amour est sans espoir et que notre monde court à sa perte », ­rapporte Wiebke Porombka dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung.

On a évoqué à son propos l’univers des cinéastes Andreï Tarkovski et Lars von Trier, celui du peintre Jérôme Bosch. Mais c’est surtout le style qui a dérouté. « En lisant ce roman, on se prend à aller regarder la quatrième de couverture pour vérifier que l’auteure est bien née en 1989, et non en 1889 », s’amuse Anja Kummel dans le Zeit. Ses phrases semblent en effet d’une autre époque, et c’est d’ailleurs le seul défaut que lui trouve Georg Renöckl dans le Neue Zürcher Zeitung. « Quand on choisit un ton élevé, il faut avoir une voix sûre », écrit-il avant de relever plusieurs maladresses stylistiques et de conclure : « Valerie Fritsch fait preuve d’une imagination impressionnante, mais sa vision riche et sombre est gâtée par ces couacs trop nombreux. » Dans le quotidien autrichien Kurier, Barbara Mader juge, au contraire, que Fritsch « ne franchit jamais la frontière du maniérisme ».

Les mille et une vies de Nikola Tesla

Le roman de Christopher Priest Le Prestige et le film qu’en a tiré Christopher Nolan en 2006 ­racontent la rivalité de deux ­illusionnistes dans l’Angleterre victorienne. À un moment du récit, l’un des prestidigitateurs, afin de réaliser un numéro de disparition plus spectaculaire que celui de son concurrent, fait appel aux services de l’inventeur Nikola Tesla. Son apparition dans d’autres livres comme Moon Palace de Paul Auster ou Des éclairs de Jean Echenoz, dont il est le héros, ainsi que dans plusieurs films, a fait de ce savant né en 1856 une figure de la culture populaire.

En hommage à ses réalisations, la ­société de fabrication de voitures électriques cofondée par Elon Musk a été baptisée Tesla Motors. En 1960, son nom avait également été choisi pour désigner l’unité d’intensité du champ magnétique. Et ses vues grandioses sur la transmission de l’énergie et la communication planétaire ont contribué à en faire un héros de la contre-culture, du mouvement de « l’énergie libre » (utopie technologique pseudoscientifique ­mâtinée de théorie de la conspiration) et de l’idéologie New Age.

Qualifié par la presse de son temps de « sorcier » à l’instar de son rival ­Thomas Edison, cet ingénieur électricien d’origine serbe organisait, pour présenter les résultats de ses travaux, des sortes de numéros de music-hall. Était-il un génie, un illuminé ou un imposteur ? C’était en vérité à la fois un inventeur de génie, un visionnaire de la technologie, un prodigieux homme de spectacle, un mythomane victime de ses propres mystifications et un homme à la psychologie passablement troublée.

La première biographie qui lui a été consacrée, écrite par le journaliste scientifique John J. O’Neill, qui était son ami, le décrit comme un surhomme doté de pouvoirs hors du commun. Elle est à l’origine d’une série de légendes qui seront souvent reprises sans examen dans les biographies postérieures, dont certaines sont totalement fantaisistes. D’autres suivront, mieux écrites et docu­mentées, mais rédigées par des auteurs spécialisés dans l’ésotérisme et les pseudo­sciences ou dont les connaissances scientifiques laissent à désirer. Avec Tesla: Inventor of the Electrical Age, W. Bernard Carlson, historien et sociologue des sciences et des techniques, a produit l’ouvrage qu’on attendait depuis des années : une biographie objective, critique et d’une impeccable solidité scientifique.

 

L’histoire qu’elle relate est celle d’une « spectaculaire ascension » suivie d’une « chute dramatique ». Né en ­Croatie, qui faisait alors partie de l’Empire austro-hongrois, Nikola ­Tesla, fasciné par l’électricité depuis l’enfance, s’est formé dans ce domaine à Graz, à Budapest puis à Paris, dans un laboratoire qu’y avait installé Thomas Edison. Peu à peu s’est précisée dans son esprit l’idée d’un moteur électrique (ou d’un générateur) utilisant, contrairement à la pratique la plus répandue, non pas du courant continu mais du courant alternatif, et dans lequel le champ ­magnétique tournant qui donnerait naissance au mouvement serait engendré, non dans la partie en rotation (le rotor) mais dans la partie immobile (le stator) (1).

Engagé à New York par Thomas Edison, Tesla ne parvint ni à s’entendre avec cet homme très différent de lui, ni à le convaincre d’adopter son moteur. Dans la « guerre des courants » qui venait de s’amorcer aux États-Unis, Edison était un partisan inconditionnel du courant continu, qu’il défendait, en dépit de ses désavantages, en faisant valoir sa plus grande sûreté. Pour convaincre le ­public des dangers du courant alternatif, il avait même encouragé la première exécution d’un condamné à mort sur la chaise électrique, qui utilisait ce type de courant (2). Avec l’aide de l’expert en électricité Charles Peck et du juriste ­Alfred Brown, Tesla parvint à intéresser l’ingénieur et homme d’affaires George Westinghouse. L’obtention par ce dernier des contrats pour l’éclairage de la foire mondiale de Chicago, en 1893, puis pour les générateurs de la puissante centrale de production électrique des chutes du Niagara, consacra le triomphe du courant alternatif et établit la réputation d’inventeur de Tesla. Voilà qui aurait pu faire de lui un homme riche. Mais peu après, pour faire face à des difficultés financières, Westinghouse lui demanda de renoncer aux royalties sur la production de courant alternatif auxquelles son contrat lui donnait droit. Tesla accepta, dans un accès de générosité qu’il allait amèrement regretter plus tard.

Bientôt installé dans le prestigieux hôtel Waldorf-Astoria de New York, où il allait habiter de longues années, ­dînant tous les soirs au fameux restaurant Delmonico’s, devenu une célébrité, ami de personnages publics comme l’écrivain Mark Twain, Tesla s’engagea dans une nouvelle entreprise qui allait l’occu­per la seconde partie de sa vie. Grâce à ses travaux sur le courant alternatif, il avait acquis une grande maîtrise dans la conception et la fabrication des transformateurs (3). Dès lors, ses efforts se concentrèrent sur la production d’électricité à très haute tension (jusqu’à plusieurs millions de volts) et à très haute fréquence. L’appareil qu’il ­inventa dans ce but est aujourd’hui connu sous le nom de bobine Tesla. Il s’agit d’un transformateur à deux, voire trois circuits de bobinage dans ses versions les plus puissantes, accordés par résonance. Une des premières applications qu’il étudia, soutenu dans cet effort par le millionnaire John ­Jacob Astor, concernait un procédé d’éclairage sans fil fonctionnant sur de courtes distances. Son véritable objectif était toutefois le développement de systèmes de transmission d’énergie et de communication à l’échelle planétaire, exploitant les propriétés de résonance de l’écorce terrestre.

Pour en explorer la faisabilité, ­Tesla fit construire à Colorado Springs, à 1 800 mètres d’altitude dans les montagnes Rocheuses, un laboratoire pro­tégé de la curiosité des habitants par des pancartes de mise en garde (« Éloignez-vous. Grand danger »). Les courants qu’il y générait à l’aide de son transformateur géant étaient si puissants qu’il produisit de la foudre en boule (4) et fit un jour sauter la centrale électrique de la ville. Il affirmait y avoir détecté des signaux en provenance de la planète Mars et observé, à l’occasion d’un fort orage, une série d’ondes stationnaires se propageant dans la croûte terrestre (5).

Dans un second temps, à l’aide des 150 000 dollars que lui avait alloués le banquier John Pierpont Morgan, Tesla fit édifier à Long Island, près de New York, un autre laboratoire, équipé d’une tour émettrice de très grande taille, la Wardenclyffe Tower. Mais le projet s’interrompit rapidement. Sollicité pour des financements supplémentaires, Morgan refusa sèchement. Entre-temps, l’Italien Guglielmo Marconi avait en effet réussi à transmettre un message à travers l’Atlantique à l’aide d’un procédé moins ambitieux, ironiquement basé sur une série de techniques mises au point par Tesla. Des phénomènes de spéculation boursière affectaient de surcroît le domaine de la communication sans fil, dissuadant Morgan de continuer à y investir.

 

Quant à la transmission d’énergie à distance, il s’avéra que, sous la forme envisagée, elle constituait une chimère. Pour quelle raison Tesla s’est-il fourvoyé sur ce point ? Bien que doté d’une formation scientifique solide, l’inventeur n’était pas en phase avec la science de son temps. « L’insistance de Tesla sur la nécessité d’un circuit complet à travers la Terre avec retour par l’atmosphère, fait remarquer Bernard Carlson, met en évidence l’enracinement de ses idées dans les pratiques d’ingénierie électrique et télégraphique du XIXe […] et non la théorie électromagnétique développée à la suite de Maxwell. » Refusant de souscrire à la loi de variation de la puissance du rayonnement en fonction de l’inverse du carré de la distance, Tesla défendait au sujet des ondes électromagnétiques des idées erronées, prétendant, contre Heinrich Hertz qui les avait mises en évidence, qu’elles se propageaient sous la forme d’ondes longitudinales, à la manière des ondes acoustiques – et non transversales, perpendiculaires à la direction de leur mouvement. Après que l’idée d’éther eut été abandonnée, il persistait à affirmer son existence. Lorsque Einstein formula sa théorie de la relativité générale, il la contesta, proposant sa propre théorie de la gravitation. Et il n’adhérait pas aux principes communément admis de la physique atomique et quantique.

Mais l’explication tient surtout à ­l’allure singulière que prenait chez lui le processus de recherche et d’invention. Contrairement à Edison, infatigable expé­rimentateur qui passait ses jours et ses nuits dans son atelier, Tesla, aidé par une mémoire « photographique » phénoménale, était un esprit fondamentalement imaginatif chez qui l’essentiel du travail d’invention s’opérait sous forme mentale. Décrivant sa méthode, il affirmait  : « Je ne me précipite pas dans les travaux pratiques. Lorsque j’ai une idée, je commence tout de suite à l’élaborer dans mon imagination. Je modifie la structure, j’apporte des améliorations et je fais marcher l’appareil dans ma tête. » Une fois celui-ci réalisé, il « fonctionne comme je l’avais imaginé ».

Cette approche s’appuyait sur des idées philosophiques combinant une conception idéaliste de la réalité et une vision matérialiste et mécaniste de ­l’esprit. À ses yeux, tout ce qui existait dans la nature ou qu’inventaient les hommes reposait sur un modèle ou un principe idéal, que l’esprit humain, fonctionnant comme un automate, pouvait appréhender. Il en voyait un exemple chez lui-même : « Mes idées sont toujours rationnelles, écrivait-il, parce que je suis un instrument de ­détection exceptionnellement précis. »

 

Cette confiance excessive dans ses propres facultés le conduisit dans une impasse. En violation de toutes les règles de la démarche scientifique, il finit par ne plus rechercher que des confirmations de ses idées plutôt que d’éprouver leur solidité en essayant d’en démontrer la fausseté. Lorsqu’il devint évident que la réalité ne se pliait pas à ses exigences, il sombra dans une profonde dépression. Pourquoi cherchait-il ainsi à imposer sa vision au réel ? Carlson met cette volonté en rapport avec sa personnalité instable et sa vie affective tourmentée : « Tesla cherchait à réordonner le monde comme un moyen de compenser le désordre qu’il ressentait en lui-même. […] S’il parvenait à mettre en accord le monde avec les idéaux émanant de son esprit, il retrouverait une preuve que l’Univers a un sens. »

Ce désordre dont parle Carlson se traduisait par des manifestations patho­logiques. Toute son existence, l’inventeur a été la proie d’une remarquable quantité de phobies, d’obsessions et de troubles mentaux. Fréquemment ­victime, dans son enfance, de cauchemars et d’hallucinations, il possédait une forme d’hypersensibilité le rendant apparemment capable de percevoir, souvent de façon douloureuse, des odeurs ténues ou d’imperceptibles vibrations. Compulsivement poussé à terminer tout ce qu’il entreprenait, il comptait systématiquement ses pas en marchant et ­calculait en centimètres cubes le volume de nourriture que contenait son assiette. Il éprouvait une violente aversion à l’égard des boucles d’oreilles, surtout celles qui étaient en perles, ­répugnait à serrer la main de ses interlocuteurs, n’aurait touché les cheveux de quelqu’un d’autre que « sous la menace d’un revolver » et exigeait des restaurants qu’il fréquentait de lui fournir dix-huit serviettes avec lesquelles il nettoyait soigneusement ses couverts avant de les utiliser. À la fin de sa vie, sa peur de la contagion par les germes était devenue telle qu’il ne se laissait pas approcher à moins d’un mètre.

Les phobies de Tesla en faisaient « un improbable candidat à des relations intimes », écrit sa biographe Margaret Cheney. Grand, mince, doté d’une indéniable prestance et toujours habillé avec beaucoup d’élégance, il avait un grand succès auprès des femmes de la bonne société new-yorkaise, dont plusieurs, dit-on, étaient attirées par lui. Avec un certain nombre d’entre elles (dont la femme de John Jacob Astor, la sœur du président Theodore Roosevelt et la fille de J. P. Morgan), il développa des relations sociales et amicales. Mais il est toujours resté célibataire. À un journaliste qui lui demandait pourquoi, Tesla répondit que, contrairement à un artiste ou un écrivain, un inventeur ne pouvait envisager le mariage. En réalité, il était sans doute davantage attiré par les hommes que par les femmes. Jusqu’à quel point ? Fondées sur certaines anecdotes, des rumeurs ont circulé au sujet de son homosexualité supposée. Envers deux hommes au moins, il est certain qu’il a éprouvé un attachement allant au-delà de la simple amitié : Anthony Szigeti, un ancien condisciple devenu son collaborateur qui l’a suivi aux États-Unis, et Richmond Pearson Hobson, un officier de marine. Lorsque le premier l’a quitté pour développer ses propres inventions et que le second s’est marié, Tesla en a été douloureusement affecté.

 

Avec l’invention du moteur à courant alternatif et l’idée de distribuer l’électricité sous la forme de courant triphasé, affirme Carlson, Tesla est l’auteur de deux véritables « innovations de rupture » : « Les inventions de Tesla relatives au courant alternatif ont été déter­minantes pour faire de l’électricité un service pouvant être produit et distribué en masse. » Dans le cas de ses recherches sur la transmission d’énergie et d’information, son grand rêve a échoué, mais non sans produire une série de résultats dont d’autres se sont emparés et qui ont contribué à l’essor des télécommunications modernes : « La radio, la télévision et le téléphone portable emploient aujour­d’hui des dispositifs qui sont des variations sur les idées de Tesla au sujet du réglage des circuits pour les faire ­résonner à des fréquences particulières. »

Sa formidable imagination technique a parallèlement donné naissance à plusieurs inventions jamais commercialisées : un nouveau type de générateur d’électri­cité fondé, non sur le mouvement rotatif, mais sur le va-et-vient très rapide d’un piston actionné par la vapeur ; un prototype de navire radiopiloté ; et une turbine révolutionnaire sans aubes, composée de disques très rapprochés mis en rotation grâce aux propriétés de viscosité du fluide et aux forces d’adhésion à leur surface. Certaines de ses idées sont restées à l’état théorique. C’est le cas d’un projet d’avion à décollage vertical annonçant, avec plusieurs dizaines d’années d’avance, quelques modèles d’aéronefs existant ­aujourd’hui, ainsi que de la fameuse arme à énergie dirigée (« rayon de la mort ») dont il se vantait d’avoir jeté les bases et qui a fait beaucoup pour sa légende. Comme les systèmes envisagés à la fin du xxe siècle dans le cadre de l’Initiative de défense stratégique (dite « guerre des étoiles »), cette arme était censée protéger tout pays attaqué par voie aérienne. Mais, contrairement à ceux-ci, son principe reposait sur des jets de minuscules particules de mercure accélérées à très grande vitesse et non sur l’émission d’un rayonnement. Compte tenu de la quantité d’énergie nécessaire, un tel système était irréalisable. Ce qui n’empêcha pas Tesla d’en faire la promotion auprès de la Société des Nations, du gouvernement britannique et des autorités de l’Union soviétique. Inquiet des suites de ces ­démarches, le FBI fit saisir ses papiers à sa mort. Au terme de son enquête, l’expert chargé de les examiner ne put que déclarer qu’il n’existait à son avis parmi les documents et possessions de l’inventeur rien qui fût de nature à « constituer un risque entre des mains inamicales ».

 

Présenter Tesla comme « l’inventeur du XXe siècle » n’a guère de sens. Ce qu’il n’a pas personnellement inventé, il l’a cependant souvent anticipé. Pressentant les formidables potentialités de l’électricité, il annonçait son utilisation prochaine pour le chauffage domestique et la cuisine. Il la voyait révolutionner l’industrie, de la production d’acier et d’aluminium à la synthèse d’engrais azoté. Parmi les procédés utilisables pour la produire, il envisageait les énergies éolienne, solaire, géothermique et hydroélectrique. Mais c’est dans le domaine des télécommunications que sa prescience nous apparaît rétrospectivement le plus étonnante. Des installations capables de transmettre des messages « jusque dans les régions les plus reculées du monde », des récepteurs à même d’imprimer le journal à domicile et d’autres « très bon marché, pas plus grands qu’une montre, permettant d’écouter de partout, sur terre ou en mer, un discours prononcé ou un air de musique joué ailleurs, quelle que soit la distance »… Le « système télégraphique mondial » qu’il décrit dans une lettre à J. P. Morgan, c’est la société de l’information globale telle que nous la connaissons. « Tesla, observe Carlson, ne pensait certainement pas aux ordinateurs et à leurs programmes, ni au procédé de commutation par paquet nécessaire pour créer le World Wide Web. » Mais, si la technologie est différente, l’idée fondamentale de collecter et disséminer toutes les informations à travers le monde était bien la même. Comme le déclarait un des pionniers de la technique du radar, Émile Girardeau, à propos des idées avancées par Tesla en 1917 sur la détection à distance d’objets en mouvement, dont il reconnaissait s’être inspiré : « [Tesla] prophétisait ou rêvait, parce qu’il n’avait pas à ses dispositions les moyens de réaliser ses intentions, mais il faut ajouter que s’il rêvait, à tout le moins il rêvait correctement. »

Pour séduire les investisseurs dans le cadre d’une très moderne stratégie d’exploitation de ses inventions en trois phases (breveter, promouvoir, vendre), Tesla s’est transformé en fabricant d’illu­sions. Les mises en scène auxquelles il se livrait attiraient les foules. Pour éblouir son public, il n’hésitait pas à faire passer par son corps des courants de plusieurs centaines de milliers de volts. Si élevée que fût cette tension, il savait qu’il pouvait la subir en relative impunité à condition que l’intensité (l’ampérage) demeure très faible. De plus, lorsqu’il est produit à des fréquences très élevées comme celles qu’il utilisait, le courant a tendance à circuler à la surface des conducteurs sans y pénétrer. Pour impressionner le public, Tesla recourait aussi à des photos truquées à double exposition, comme cette image célèbre qui le montre assis sur une chaise en train de lire paisiblement, entouré de gigantesques éclairs. Dans ses écrits et ses entretiens réguliers avec les journalistes, il décrivait ses inventions et la manière dont elles allaient améliorer le sort de l’humanité en termes hyperboliques. Prenant ­régulièrement des « bains d’électricité » afin de se maintenir en forme, pour combattre la dépression dans laquelle il était tombé à la suite de l’incendie de son laboratoire de New York, il s’était administré de puissantes décharges. Il prédisait donc à l’électricité de merveilleuses applications médicales. On l’a aussi entendu se vanter de pouvoir réduire en poudre, à l’aide d’un oscillateur de taille assez réduite pour entrer dans une poche, l’Empire State Building et le pont de Brooklyn, et à une occasion il a soutenu qu’un de ses dispositifs était suffisamment puissant pour fissurer l’écorce terrestre et, au bout de quelques mois, fendre la Terre en deux.

 

Tesla a terminé sa vie dans des difficultés financières croissantes, passant d’un hôtel à un autre quand il se révélait incapable de payer ses factures. Au cours de ses dernières années, il ­développa une curieuse passion pour les pigeons, qu’il hébergeait et soignait dans sa chambre lorsqu’ils étaient ­malades. La mort d’un pigeon blanc qu’il affectionnait particulièrement lui infligea un terrible chagrin. Mangeant de moins en moins et physiquement diminué après un accident, il est mort assez isolé et sans le sou à l’âge de 86 ans, sans avoir jamais cessé d’être célèbre : deux mille personnes assistèrent à son enterrement en 1943 à New York. Avec le temps, on l’oublia progressivement. Dans les livres d’histoire publiés durant la Guerre froide, il n’est pas mis à l’honneur. « Contrairement à Thomas Edison ou aux frères Wright, fait observer Carlson, Tesla n’était pas né aux États-Unis et ne pouvait pas servir d’emblème à “l’ingéniosité yankee”, ce concept populaire selon lequel les Américains sont par nature des esprits pratiques et des individus créatifs sur le plan technique. » Et contrairement à Henry Ford, inventeur de l’auto­mobile individuelle, on ne le percevait pas non plus comme étant à l’origine directe d’un produit de grande consommation.

Aujourd’hui, on le redécouvre. Pour se faire une idée de sa personnalité étrange, a-t-il été suggéré, le mieux est de commencer par David Bowie, qui l’incarne à l’écran. Peut-être. Mais, pour donner la mesure de l’homme et rendre justice à ce qu’il a accompli, un livre ­savant de 500 pages n’est pas de trop.

 

— Cet article a été écrit pour Books par Michel André. Né et vivant en Belgique, ce philosophe de formation a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Il a publié en 2008 Le Cinquantième Parallèle. Petits essais sur les choses de l’esprit (L’Harmattan).

Le populisme, une question de style

«L’arène de la politique américaine a souvent été investie par des esprits en colère. Ces dernières années nous avons vu ces esprits en colère œuvrer surtout au sein de l’extrême droite […]. Mais je crois qu’au-delà il existe une forme d’esprit qui est loin d’être nouvelle et qui n’est pas nécessairement de droite. Je l’appelle le style paranoïaque, sim­plement parce qu’aucun autre mot n’évoque de façon adéquate la forme d’exagération passionnée, de soupçon et d’imagination complotiste que j’ai en tête. »

Le politologue américain ­Richard Hofstadter écrivait cela en 1964, dans le sillage de l’inves­titure de Barry Goldwater comme candidat répu­blicain à la présidence.

Remontant en arrière, Hofstadter évoque la « grande conspiration » décrite par le sénateur McCarthy dans les années 1950, dont Goldwater, favorable à l’utilisation de l’arme nucléaire au Vietnam, avait ­repris l’anticommunisme virulent ; puis la « conspiration » fantasmée par le Parti populiste (ou Parti du peuple) dans les ­années 1890. D’après un manifeste de ce ­parti, « tous les moyens de tromperie […] connus des ­cabales ­secrètes du réseau international de l’or sont utilisés pour porter ­atteinte à la prospérité du peuple et à l’indépendance financière et commerciale du pays ». Hof­stadter décelait aussi ce style para­noïaque « des deux côtés de la controverse actuelle sur la race, chez les Conseils des ­citoyens blancs et les Musulmans noirs ».

Les spécialistes font souvent ­remonter le phénomène populiste aux narodniki russes (du mot narod, peuple), un mouvement de pensée d’inspiration socialiste qui prônait le retour à la terre et exaltait les valeurs de la « petite mère Russie » paysanne, perçue comme étant menacée par une modernisation importée d’Europe occidentale. Les narodniki s’opposaient, parfois violemment, au pouvoir tsariste et affirmaient que la Russie pouvait – et devait – rentrer dans le socialisme sans passer par la case du capitalisme industriel. On y trouvait donc déjà deux des composantes essen­tielles du populisme, la ­dénonciation des élites dirigeantes et un nationalisme désignant un ennemi venu d’ailleurs.

Comme le souligne le journaliste John B. Judis, auteur d’une demi-douzaine de livres sur la politique américaine, le populisme n’est en soi ni de droite ni de gauche ; il se développe à droite, à gauche ou au centre,  selon le contexte. Le Parti popu­liste américain des années 1890, qui dénonçait les monopoles et prônait la semaine de huit heures, était « pour l’essentiel un mouvement de gauche », écrit-il. L’un des exemples ­récents les plus spectaculaires d’un popu­lisme de gauche a été incarné par Hugo Chávez au Venezuela. Le journaliste Rory Carroll, correspondant du Guardian à Caracas pendant six ans, y a consacré un livre éloquent. Personnalité charismatique issue d’un milieu très ­modeste, Chávez s’est fait élire sur un programme simpliste destiné à sauver le « peuple » des griffes d’une aristocratie corrompue et du capitalisme yankee. Devenu un dictateur ubuesque, cet « illu­sionniste » a plongé son pays dans un marasme qui dure encore.

En lançant Podemos en Espagne, Pablo Iglesias, professeur de sciences politiques et bientôt star du petit écran, s’était référé expli­citement à Chávez, dénonçant le « totalitarisme finan­cier » et appe­lant « le peuple » à arracher le pouvoir aux élites corrompues (la casta), à « rêver » et à « prendre ses rêves au sérieux », afin de permettre à l’Espagne de retrouver sa « souveraineté ». La théoricienne belge Chantal Mouffe, qui, avec son époux, le penseur argentin Ernesto Laclau, a contribué à inspirer Iglesias, prône d’ailleurs un « populisme de gauche », seul à même, selon elle, de contrer le « populisme de droite ». ­Judis croit déceler une différence essen­tielle entre populistes de droite et de gauche : contrairement aux seconds, qui exploitent une opposition frontale entre « le peuple » et les élites corrompues, les premiers accusent celles-ci de choyer à mauvais escient des tierces parties : les migrants, les Noirs, les terroristes, les bénéficiaires des prestations sociales.

Professeur à Princeton et à Vienne, Jan-Werner Müller se distingue de Judis en ce qu’il n’applique pas le terme « populiste » à des hommes comme Iglesias ou Tsipras en Grèce. Ce qui caractérise les vrais popu­listes, selon lui, ce n’est pas seulement d’être anti-élites et nationalistes et d’en appeler au « peuple », mais d’être convaincus d’être les seuls et uniques hérauts dudit peuple. Cela les conduit à contester les règles de la démocratie libérale. Foncièrement anti­pluralistes, ils pensent détenir le monopole de la « représentation morale du peuple ». Ils dénient aux « autres » toute forme de légiti­mité représentative. Une fois arrivés au pouvoir, ils font tout ce qu’ils peuvent pour réduire les libertés publiques. On l’a vu avec Chávez, on le voit aujourd’hui avec ­Recep Tayyip Erdogan en Turquie, ­Viktor Orbán en Hongrie et Jaroslaw Kaczynski en ­Pologne. Ces derniers ont un avantage sur Trump : ils exercent un contrôle rigoureux sur leur parti, ce qui n’est pas le cas du nouveau président américain.

Enseignant à l’université de Stockholm, l’Australien Benjamin Moffitt passe en revue les différentes formes de populisme aux quatre coins de la planète. Leur point commun le plus saillant à ses yeux est leur « style ». Le populisme peut se raccrocher à une idéologie de droite ou de gauche, mais ses principales caractéristiques sont ailleurs. L’anti-élitisme se traduit le plus souvent par l’affichage de « mauvaises manières », de discours et d’attitudes qui bousculent l’idée que l’on se fait d’une conduite respectable. Témoin les manifestations d’extrême virilité d’un Berlusconi ou d’un Trump. Un autre trait fondamental du populisme est, selon lui, de faire croire que la société est au bord du ­précipice, ce qui exige une action rapide, aux moyens simplistes et aux effets immédiats, faisant fi du processus de négociation et de délibération prudente qui sont au cœur de la vie politique dans les démocraties libérales.

La référence à un « style » ­rejoint l’analyse du Français Pierre-­André Taguieff : pour lui, « l’illu­sion populiste » fait aussi de l’adhésion à une idéologie un phénomène second, une greffe (1). Le fait de croire et de faire croire à la possibilité d’une transformation immédiate de la société pour satisfaire les besoins du « peuple » est en accord avec les thèses du Français Guy Hermet, qui a ­retracé en détail l’histoire des popu­lismes, y compris dans les pays de la décolonisation. Au terme de nombreuses années de réflexion, Hermet conclut : « L’unique trait permanent du populisme me paraît être l’exploitation systématique du rêve ­populaire de réalisation immédiate des revendications des masses. (2) »

Comme le soulignent aussi ­Taguieff, Müller et bien d’autres, il n’y a pas de populisme sans une théorie du complot, sans la désignation d’un ou plusieurs boucs émissaires : les élites, les médias, les ultrariches, le capitalisme, la mondialisation, les immigrés, telle ou telle puissance étrangère et ainsi de suite. C’est tout ­l’intérêt du texte de Hofstadter de mettre en avant le « style ­paranoïaque » (au sens vulgaire du terme, pas au sens clinique, précise-t-il). Un autre passage de son texte vaut d’être cité :

« En tant que membre de l’avant-garde qui est capable de percevoir la conspiration avant qu’elle apparaisse aux yeux de tous, le paranoïaque est un leader mili­tant. Il ne voit pas le conflit ­social comme pouvant faire l’objet d’une médiation et d’un compromis, à la façon de l’homme politique au travail. Comme ce qui est en jeu est toujours un conflit entre le bien absolu et le mal absolu, ce qui est requis n’est pas le compromis mais la volonté de combattre jusqu’à l’aboutissement. Puisque l’ennemi est ­pensé comme tota­lement mauvais et totalement ingérable, il doit être totalement éliminé – sinon du monde, du moins du théâtre d’opérations sur lequel le paranoïaque concentre son attention. Cette exigence d’un triomphe total conduit à formuler des ­objectifs absolument irréalisables, et, puisque ces objectifs ne sont pas susceptibles d’être atteints, même à long terme, l’échec accroît constamment son sentiment de frustration. Même un succès partiel le laisse avec le même sentiment d’impuissance que celui qu’il avait au début, et cela ne fait que renforcer sa conscience de la terrifiante puissance de l’ennemi auquel il s’oppose. »

Il s’agit là d’une caricature, mais elle désigne bien le « style » qu’elle entend décrire.

Le fabuleux destin de Clare Hollingworth

Clare Hollingworth, première femme reporter de guerre

Même à son petit-neveu, Clare Hollingworth ne se confiait pas volontiers. Pendant longtemps, Patrick Garrett a dû se contenter de la version officielle, prude et ­calibrée, des exploits journalistiques de sa grand-tante, considérée comme la première femme de la coterie très fermée des repor­ters de guerre. Son premier scoop, par exemple, qui la fera rentrer dans la légende : en vadrouille du côté de Katowice, en Pologne, elle s’aventure jusqu’à la frontière allemande et devient le premier témoin du début de la Seconde Guerre mondiale. Ce sera son premier article pour The Daily Telegraph, au grand dam de l’ambassadeur britannique à Varsovie qui n’avait rien vu venir. Clare avait 27 ans.

 

Les vestiges d’un destin hors du commun

Mais son petit neveu Patrick voulait en savoir plus, beaucoup plus sur cette grand-tante mythique qui, depuis les années 1980, avait élu domicile à Hongkong après avoir successivement été en poste à Bucarest, Beyrouth, Le Caire, Paris et Pékin… Il ne voulait pas se contenter de la liste – déjà très impressionnante – des conflits, guerre civiles et attentats qu’elle avait couverts tout au long du siècle dernier. Il voulait aussi comprendre, par exemple, la véri­table nature de la relation qu’entretenait sa grand-tante avec ses « sources » – ces diplomates, mili­taires, espions et autres agents doubles qu’elle n’a cessé de fréquenter toute sa vie. Pour cela il a fallu qu’il découvre un jour, dans le grenier de ses parents, une malle poussiéreuse contenant les archives soigneusement classées de Clare. Tout était là : des lettres, des photos jaunies, des médailles, des cartes d’état-major… Les vestiges d’un destin hors du commun. « À cela s’ajoutent deux maris, une multitude d’autres hommes charmants et, ce qui est le plus important lorsqu’on est journaliste globe-trotter, un carnet d’adresses phénoménal », s’extasie Kate Adie, elle-même reporter de guerre pour la BBC, dans la Literary Review de Londres. Patrick Garrett tenait, enfin, le livre qu’il a toujours rêvé d’écrire sur sa grand-tante. « L’histoire de sa vie est un kaléidoscope d’événements hors du commun qu’elle a traversés avec détermination et courage. Il faut la lire », poursuit Kate Adie.

Lorsqu’en 2016 paraît Of Fortunes and War, Clare Hollingworth vit ses derniers jours. Et l’histoire ne dit pas ce qu’elle a pensé du livre de son petit-neveu. L’a-t-elle même lu ? Très affaiblie, la vétérane du Club de la presse étrangère de Hongkong s’est éteinte ce 10 janvier, à l’âge de 105 ans.