Le fabuleux destin de Clare Hollingworth

Clare Hollingworth, première femme reporter de guerre

Même à son petit-neveu, Clare Hollingworth ne se confiait pas volontiers. Pendant longtemps, Patrick Garrett a dû se contenter de la version officielle, prude et ­calibrée, des exploits journalistiques de sa grand-tante, considérée comme la première femme de la coterie très fermée des repor­ters de guerre. Son premier scoop, par exemple, qui la fera rentrer dans la légende : en vadrouille du côté de Katowice, en Pologne, elle s’aventure jusqu’à la frontière allemande et devient le premier témoin du début de la Seconde Guerre mondiale. Ce sera son premier article pour The Daily Telegraph, au grand dam de l’ambassadeur britannique à Varsovie qui n’avait rien vu venir. Clare avait 27 ans.

 

Les vestiges d’un destin hors du commun

Mais son petit neveu Patrick voulait en savoir plus, beaucoup plus sur cette grand-tante mythique qui, depuis les années 1980, avait élu domicile à Hongkong après avoir successivement été en poste à Bucarest, Beyrouth, Le Caire, Paris et Pékin… Il ne voulait pas se contenter de la liste – déjà très impressionnante – des conflits, guerre civiles et attentats qu’elle avait couverts tout au long du siècle dernier. Il voulait aussi comprendre, par exemple, la véri­table nature de la relation qu’entretenait sa grand-tante avec ses « sources » – ces diplomates, mili­taires, espions et autres agents doubles qu’elle n’a cessé de fréquenter toute sa vie. Pour cela il a fallu qu’il découvre un jour, dans le grenier de ses parents, une malle poussiéreuse contenant les archives soigneusement classées de Clare. Tout était là : des lettres, des photos jaunies, des médailles, des cartes d’état-major… Les vestiges d’un destin hors du commun. « À cela s’ajoutent deux maris, une multitude d’autres hommes charmants et, ce qui est le plus important lorsqu’on est journaliste globe-trotter, un carnet d’adresses phénoménal », s’extasie Kate Adie, elle-même reporter de guerre pour la BBC, dans la Literary Review de Londres. Patrick Garrett tenait, enfin, le livre qu’il a toujours rêvé d’écrire sur sa grand-tante. « L’histoire de sa vie est un kaléidoscope d’événements hors du commun qu’elle a traversés avec détermination et courage. Il faut la lire », poursuit Kate Adie.

Lorsqu’en 2016 paraît Of Fortunes and War, Clare Hollingworth vit ses derniers jours. Et l’histoire ne dit pas ce qu’elle a pensé du livre de son petit-neveu. L’a-t-elle même lu ? Très affaiblie, la vétérane du Club de la presse étrangère de Hongkong s’est éteinte ce 10 janvier, à l’âge de 105 ans.

Redécouvrir Eli Lotar

Né à Paris en 1905, Eli Lotar est le fils du poète roumain Tudor Arghezi. Il grandit à Bucarest avant de s’installer à Paris en 1924 pour se lancer dans une carrière d’acteur.

En 1926, il fait une rencontre déterminante, celle de la photographe allemande Germaine Krull, artiste engagée, militante d’extrême gauche réfugiée en France depuis peu, proche des expressionnistes et des dadaïstes.

Il devient son assistant et son compagnon. À ses côtés, lors de déambulations à travers les rues de la capitale, il apprend la technique photographique et mûrit un langage visuel moderne et singulier.

Muni d’un Ermanox – un appareil de petite taille pour l’époque qui lui permet de prendre des instantanés en faible lumière –, il photographie avec une grande variété de points de vue, dans le paysage urbain et industriel, les détails de la modernité de son époque. Câbles d’avion, phares de locomotive, structures métalliques, pistons en gros plan, en plongée ou en contre-plongée deviennent des compositions graphiques, des objets insolites et inconnus.

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Peu à peu, Eli Lotar s’émancipe de Germaine Krull et affirme son statut d’auteur en participant à des expositions importantes consacrées à la photographie émergente européenne et en publiant dans des revues avant-gardistes telles que Vu et Jazz.

C’est à cette période, au côté de Jacques-André Boiffard, ancien assistant de Man Ray, qu’il se rapproche du groupe surréaliste d’André Breton. Son écriture photographique se singularise, se fait plus sombre et réaliste, la ville devient fantasme et cauchemar. À la Foire de Paris, Lotar se met au ras du sol pour regarder la foule et suit ses pas sur un amoncellement de prospectus et de détritus ; dans le Paris populaire, dans les ruelles sombres, il photographie les prostituées devant les maisons closes, il se baisse sur des jambes d’enfant sans corps, il observe les étranges signaux que lancent des gants séchant sur une corde à linge.

En 1929, Georges Bataille lui demande une contribution au dictionnaire de la revue Documents, pour l’entrée A comme Abattoir – thème cher aux surréalistes. Il se rend aux abattoirs de la Villette et en ramène un reportage d’un réalisme violent qui est aujourd’hui le plus connu de son œuvre. Ses images sont mystérieuses et inquiétantes, d’une étonnante noirceur, comme ce coin de rue où sont alignés des pieds de veau, ces éclaboussures de sang sur un mur témoin de l’abattage, ce fier et plantureux boucher aux bras ensanglantés

 

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Contraste

Pour Eli Lotar, alors au sommet de sa renommée, la photographie n’est pas une fin en soi. Il collabore avec des écrivains, des hommes de théâtre, mais reste avant tout attiré par le septième art. La photographie de plateau lui permet de côtoyer des cinéastes tels que Marcel L’Herbier, Jean Dréville, Alberto Cavalcanti, Jean Renoir, Yves Allégret ou Pierre Prévert.

Dès 1929, il participe comme cadreur et assistant réalisateur à la production de films documentaires avant-gardistes dans le contexte sociopolitique troublé de l’entre-deux-guerres. Il collabore avec le documentariste néerlandais Joris Ivens, ex-compagnon de Germaine Krull, auprès de qui il apprend le métier de chef opérateur, et participe notamment au film Zuiderzee, qui dépeint la lutte de l’homme contre la nature en mer du Nord. Il tourne les images de l’unique film documentaire de Luis Buñuel, Terre sans pain (1933 Plutôt 1932 ?), sur la misère en milieu rural dans la région des Hurdes, en Estrémadure.

 

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Eli Lotar réalise son seul film en tant qu’auteur, Aubervilliers, en 1945. Ce court-métrage, dont les commentaires sont signés Jacques Prévert, dépeint  les « îlots insalubres » de la ville, la misère ouvrière, la domination physique de l’industrie (les usines chimiques Saint-Gobain), qui surplombe et rythme la vie des habitants d’Aubervilliers. Le film s’ouvre sur une promenade en péniche à travers Paris, sur la Chanson de la Seine qui « n’a pas de soucis » et « se la coule douce » (interprété par Fabien Loris), puis une écluse s’ouvre sur Aubervilliers, où l’on voit des enfants nageant dans les eaux insalubres, jouant entre les grues au milieu des détritus, sous un ciel noirci par les fumées des usines qui brûlent les déchets de Paris. Ce film à la portée aussi poétique que politique vaudra à Eli Lotar une véritable reconnaissance dans le milieu du cinéma.

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L’exposition, qui rassemble plus de 100 tirages vintage ainsi qu’une large sélection de documents, porte une attention particulière aux rencontres artistiques et littéraires de Lotar. Elle présente une série de prises de vues de portraits, de poses et de postures à travers les arts du divertissement alors que le photographe s’immergeait dans la vie nocturne parisienne, le music-hall, les coulisses des spectacles. Il réalise de nombreux portraits mais également des photomontages avec Antonin Artaud et Roger Vitrac pour le théâtre Alfred-Jarry. Il abandonnera ces collaborations interdisciplinaires au milieu des années 1930 pour se consacrer entièrement au cinéma. À l’exception de son ami Alberto Giacometti, qui a réalisé trois bustes de lui et sera son ultime modèle.

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Informations pratiques

Eli Lotar Jeu de Paume, Paris Du 14 février au 28 mai 2017 Ouvert tous les jours sauf lundi Mardi de 11 h à 21 h Du mercredi au dimanche de 11 h à 19 h Entrée : 10 € Tarif réduit : 7,50 €

Publication

Eli Lotar Essais de : Damarice Amao ; Clément Chéroux ; Michel Frizot et Cédric de Veigy ; Pia Viewing. Jeu de Paume/Éditions du Centre Pompidou/Photosynthèses, français-anglais, 224 pages, 210 ill. couleur et N & B, 39 €

Les meilleures ventes en République Tchèque – Dessine-moi le monde de demain

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Si l’on en juge par la liste des best-sellers, les Tchèques sont en plein désarroi. Où va le pays ? Où va le monde ? Qu’allons-nous devenir ? Autant de questions dont ils cherchent les réponses en librairie, et jusque dans l’ouvrage d’un prêtre polonais, auteur d’un curieux « Dodo, bistrot, église », dont le succès surprend dans ce pays très athée. Il faut dire, précise la presse tchèque, que Zbigniew Czendlik est un curé atypique, qui affiche librement son goût pour les femmes, le golf et le whisky…

Dans « Qu’arrive-t-il au monde ?  », troisième du palmarès, Václav Cílek prétend offrir quant à lui des solutions pratiques face aux grands risques qui menacent l’humanité, à commencer par le changement climatique. Tout « en gardant sa joie de vivre et en réapprenant à vivre heureux » : il y est en fait beaucoup question du parfum des fleurs et de l’intelligence de la nature.

Plus concret, le recueil d’articles publié sous la houlette de l’économiste Tomáš Sedláček (« Comment vivrons-nous dans vingt ans ? ») aborde de façon prospective tous les sujets, depuis l’architecture jusqu’à la politique en passant par la mode, les biotechnologies ou même le déroulement du championnat de foot de 2036.

Les Tchèques sont également en quête de certitudes sur leur identité, personnelle et collective. « Bâton de pluie », le dernier ­roman de l’écrivain Jiří Hájíček, met en scène un héros en crise, qui part sur les traces de ses ancêtres, à la campagne, berceau mythique de la nation. Quant à « Un demi-siècle avec Jára Cimrman »,  il revient sur ce personnage de fiction créé pour la télévision dans les années 1960 et devenu le symbole de tout un peuple. Qui n’a pas hésité à élire plus grand Tchèque de l’histoire cette figure du génie raté, loin devant des personnalités réelles, comme  Masaryk, le premier président de la République.

Mais les lecteurs savent aussi que l’identité est toujours relative. Elle ne se définit que dans son rapport à l’autre. Deux ouvrages sont ainsi consacrés aux Allemands. Dans Ordres de Berlin, polar de Simon Tolkien, ils sont surtout nazis ; dans l’essai historique « Un sanglant été 1945 », qui revient sur les expulsions et les actes de de représailles commis contre les Allemands tchèques dans l’après-guerre, ils sont à la fois bourreaux et victimes.

Petits arrangements d’un grand auteur

Hans Fallada était un homme accommodant. Prêt au compromis, souple, prudent, angoissé. Cette nature de roseau l’amena, en littérature, à faire des concessions étonnantes. Et nous pouvons ­désormais en prendre toute la ­mesure grâce à l’édition non ­expurgée de son roman le plus ­célèbre, Quoi de neuf, petit homme ?, qui vient de paraître. Fallada était à peu près le contraire du grand auteur tel que nous nous le figurons, refusant les compromis et défendant mordicus l’intégrité de son œuvre. Parce que l’art, bien entendu, n’accepte aucun arrangement… Lui-même aurait jugé ridicule cette représentation. Il était passé maître dans l’art de louvoyer.

Ici, et sans doute est-ce un cas unique, c’est l’éditeur qui exhorte son auteur en train d’écrire à ne pas faire de compromis. Le 1er décembre 1931, Ernst Rowohlt envoie à Fallada, Rudolf Ditzen de son vrai nom, la lettre suivante : « Cher maître Ditzen, je vous en conjure, mon cher ami, en rédigeant, ne prenez pas garde au fait que peut-être un club de lecteurs ou le Berliner Illustrirte ou un autre journal demandera à voir les épreuves de votre roman. Écrivez comme cela vous vient. »

Fallada travaillait à l’époque sur Quoi de neuf, petit homme ?, le livre qui allait asseoir sa réputation de grand écrivain aux yeux du monde 1. L’un des meilleurs ouvrages jamais écrits sur la ­république de Weimar. L’histoire du comptable Johannes Pinneberg, de sa femme, Lämmchen, et de Murkel, son nouveau-né. C’est une idylle en des temps difficiles. Pinneberg, simple petit employé, chancelle mais refuse de devenir un homme mauvais. Conscient qu’il faudrait s’organiser, combattre avec d’autres, il n’y arrive pas.

C’est un père de famille, pas un combattant. Pinneberg voit le bien et espère, d’une façon ou d’une autre, réussir à triompher de lui-même. Mais il a tant à faire avec les aléas de sa vie qu’il ne peut pas s’occuper, en plus, de politique. Et puis, qui sait comment réagirait son employeur s’il se mettait à militer ? La vraie héroïne du roman, c’est Lämmchen. Forte, intelligente, de gauche, elle fait preuve d’une indulgence infinie envers son mari. Ce mélange de sensibilité et de réalisme, d’illusions heureuses et de désespoir, a fait le succès et le charme de ce livre jusqu’à aujourd’hui.

Fin 1931, donc, Fallada répondit à son éditeur inquiet : « Cher père Rowohlt, ne vous inquiétez pas ! Des soucis, je ne m’en fais que pour obtenir de quoi manger. C’est quand je n’écris pas que débarquent les clubs de lecteurs, etc. Plus tard, quand je retravaillerai mon manus­crit, je ferai des concessions pour ce cher troupeau, autant qu’il veut, mais pas pendant que j’écris. Non, j’écris comme ça me vient et j’espère que c’est bon. »

Aujourd’hui, quatre-vingt-quatre ans après la sortie du livre, le ­roman paraît dans la version originale de l’auteur, celle d’avant les « concessions ». D’avant le director’s cut, pour ainsi dire. Car ce même éditeur qui vitupérait contre les compromis élagua drastiquement le roman de Fallada. C’est lui, en réalité, qui se chargea des compromis.

Il y a cinq ans, les éditions Aufbau avaient connu un grand succès avec la nouvelle édition non expurgée d’un autre ouvrage de Fallada. Il s’agissait de Seul à Berlin, dont il s’est vendu 300 000 exemplaires en Allemagne. Peut-être le succès ne sera-t-il pas une seconde fois au rendez-vous. Pourtant, ce que l’on découvre dans cette version originale est assez fou. Pas moins de 100 pages, soit un quart du roman, avaient été caviardées, des épisodes entiers supprimés : une excursion détaillée dans la vie nocturne berlinoise, des scènes ­assez longues dans un club nudiste, avant tout des éléments scabreux et politiques. Mais pas que.

A un moment donné, une petite coupe transforme le sens d’une remarque positive de Pinneberg sur les juifs. Version originale : « Ouais, ce sont là encore de vrais bons vieux juifs. Des mecs bien, je peux te le dire, des mecs corrects, qui restent fiers d’être juifs. » Version expurgée : « Ouais, ce sont là encore de vrais bons vieux juifs, qui restent fiers d’être juifs. » C’était sans doute plus adapté au lectorat allemand de 1932.

La lecture attentive des passages abrégés n’indique pas que Rowohlt ait voulu donner au roman une dimension pronazie et antisémite. Des expressions franchement antisémites comme « juif de merde » ont elles aussi été supprimées. Ce qui était en jeu, pour cet éditeur soi-disant sans compromis, c’était autre chose : rendre inoffensif, lisser, donner plus d’importance à l’idylle, adapter à ce qu’il supposait être le goût populaire.

L’éditeur décela dans l’ouvrage de Fallada un potentiel énorme, celui d’un super best-seller. Nous n’avons aucun moyen de savoir si ce fut la raison de cette censure brutale. Nous ne disposons d’aucune indication concrète, et même le germaniste Carsten Gansel, dans sa postface, ne peut que suggérer l’hypothèse. Mais ces remaniements n’autorisent guère d’autre conclusion. Nous avons le sentiment d’être face à une censure préventive. Tous les passages susceptibles de déranger le lecteur ont été retirés. C’est-à-dire, outre certains éléments politiques, les passages trop licencieux, décrivant crûment des dames d’un certain âge dans le club nudiste, les tentations auxquelles succombe le ­héros, les questions sur la virginité de Lämmchen avant le mariage, des érections intempestives, des belles poitrines, des moins belles, des grosses… C’est l’« excès de réel » qui a été expurgé. Un chapitre complet a été supprimé : ­l’escapade du couple Pinneberg dans les boîtes de nuit berlinoises, avec leurs femmes vénales.

Fallada s’en est très bien accommodé. Plus tard, après l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933, le duo Rowohlt/Fallada alla plus loin. Le « nazi Lauterbach » devint le « gardien Lauterbach ». La phrase « Lauterbach n’avait rejoint les nazis que par ennui » se transforma en : « Lauterbach n’était devenu gardien que par ennui. »

Dans une lettre à Rowohlt accom­pagnant ces corrections, notre précautionneux auteur précisait même qu’il avait pour chacune de ses modifications tenu compte du nombre de signes, si bien que le typographe n’aurait qu’à changer les lignes concernées. Sans doute pour se rassurer, il ajoutait que ces changements ne faisaient de mal à personne. « Il n’y a que les piques contre les SA qui ont été recalées. Et c’est une bonne chose. »

Les changements politiques apportés au roman sous le IIIe Reich étaient connues depuis longtemps. Après la guerre, lorsque Quoi de neuf, petit homme ? fut republié pour constituer le premier ­volume de la célèbre collection de poche Rororo, elles furent annulées. Mais pas les suppressions, bien plus importantes, de la toute première édition.

Il est utile de découvrir enfin la version originelle du livre. Mais le plus surprenant est ailleurs, dans la prise de conscience de tout ce qui peut être coupé sans jamais dénaturer un livre. Voilà une leçon pour notre époque où, dès qu’un auteur a connu un petit succès, il menace de changer de maison quand l’éditeur veut lui faire supprimer un paragraphe et inflige aux lecteurs des pavés de 800 pages. Un grand livre ne peut être tué par quelques coupes. Mais il peut être « aseptisé ». On ne peut plus reprocher à Fallada son penchant pour la romance et son côté inoffensif, comme on le faisait jusqu’ici en se fondant sur la première version connue.

Ce livre et les péripéties de sa publication en disent long sur cet auteur si peu héroïque. Lui qui, à 18 ans, avait voulu commettre un double suicide avec son ami Hanns Dietrich et l’avait abattu d’un coup de pistolet, mais s’en était sorti, grièvement blessé il est vrai ; lui qui s’enrôla volontairement pendant la Première Guerre mondiale, mais fut réformé en raison de son instabilité psychique ; lui qui, dès mars 1933, fut emprisonné par les SA, à la suite d’une dénonciation, avant d’être libéré au bout de onze jours… Ses livres ne furent jamais interdits ni brûlés, mais il resta longtemps suspect. Après Quoi de neuf, petit homme ?, il écrivit le roman Qui a connu l’ordinaire du taulard, sur ses années de prison sous la république de Weimar pour détournement de fonds. Afin que, même sous le nouveau régime, son livre connaisse le succès, il se fendit d’un avant-propos qu’il qualifia lui-même de « génuflexion » devant les nazis. Il y critiquait le laxisme du système pénitentiaire de Weimar, si bien que son éditeur lui écrivit : « Pour parler franchement, votre texte me semble un peu trop bienveillant. »

Mais Fallada voulait à tout prix rester dans son pays. Il n’écrivit plus que des romans d’amour, enchaînant les livres à toute ­allure : pas moins de dix-huit entre 1933 et 1934. Pour certains, il ne lui fallut que quelques jours. Il écrivait, il buvait, il avait peur. Il parvint une nouvelle fois à accoucher d’un grand livre, avec Loup parmi les loups, sur l’hyperinflation. Mais sa situation restait incertaine. Il essaya, par sécurité, d’écrire le ­roman du mouvement nazi en ­Allemagne, mais échoua.

En 1944, au cours d’une cuite, il tira sur sa femme Anna, le modèle de Lämmchen. Il s’en sortit, la plainte pour tentative d’homicide ayant été abandonnée quand il fut jugé non responsable de son acte. On le plaça en observation dans un asile. Il y écrivit son phénoménal roman de pochard : Le Buveur.

À la fin de la guerre, il devint soudain une sorte de protégé du système. Il put entreprendre, en tant que « dirigeant spécial du Service du travail du Reich » de prétendus voyages d’études en France et en Tchécoslovaquie. Sans que cela lui nuise après le conflit : l’Armée rouge en fit le maire de la petite ville de Feldberg, où il tint aussitôt un discours d’investiture sous l’emprise de la vodka.

Entre-temps, il avait épousé Ursula Losch, de vingt-neuf ans sa cadette, morphinomane et alcoolique comme lui. Le poète et fonctionnaire communiste Johannes R. Becher, voulant en faire l’écrivain national d’une nouvelle Allemagne, lui donna de l’argent et l’installa dans l’une des maisons de ce qui allait devenir le très chic quartier de Majakowskiweg, un paradis pour fonctionnaires est-allemands. L’auteur décrivit ainsi son existence dans le pays ­affamé : « Chaque jour, à 10 heures du matin, nous avons derrière nous une bouteille d’eau-de-vie et vingt cigarettes américaines, et, si vous calculez ce que coûtent le beurre, le miel, le lait en poudre sur le marché noir, nous avons consommé à 10 heures l’équivalent de ce que gagne un employé moyen en un mois. »

Fin 1946, Fallada entra à la clinique neurologique de la Charité. Le communiste Becher, qui avait passé la période nazie à Moscou, continuait à espérer qu’il écrirait le grand roman sur l’Allemagne nazie. Et c’est ce qu’il fit, en l’espace d’un mois à peine, avec Seul à Berlin. Avant de mourir le 5 février 1947 d’un arrêt cardiaque.

 

— Cet article est paru dans le Spiegel le 10 juin 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

1, 2, 3 Soleils

Lorsqu’en 2015 Liu Cixin a remporté le prix Hugo du roman, sorte de prix Goncourt de la science-fiction, ce fut l’effervescence. « L’infor­mation a été lue plus de 8,6 millions de fois sur le Twitter chinois Weibo et 190 000 internautes ont participé à la discussion au cours des dix heures qui ont suivi la nouvelle », rappelle Ruan Fan dans le Telegraph.

La science-fiction n’est pas une nouveauté en Chine : le genre remonte au tournant du xxe siècle, au moment où la dynastie Qing agonise et où les intellectuels chinois se sentent le devoir de relever le défi posé par l’Occident et son avance technologique. Mais rarement un auteur de science-fiction avait acquis la notoriété de Liu. Le Problème à trois corps, la trilogie qui lui a valu le prix Hugo et dont le premier volet vient de paraître en français, s’est vendue à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. « En plus des habi­tuels amateurs de science-fiction que sont les lycéens et les étudiants, ces livres ont su ­séduire tous ceux qui travaillent dans l’industrie aérospatiale et les technologies numériques », note Amy Qin dans le New York Times.

La science-fiction reste un genre méprisé. Mais, dans une dictature comme la Chine, ce dédain est un atout inattendu : la censure s’y penche bien moins. Non que Le Problème à trois corps soit un ouvrage subversif. Loin de là. Y transparaît néanmoins une inquiétude sourde qui en dit long sur la fébrilité de la société chinoise. Certains ont d’ailleurs voulu voir dans l’intrigue une allégorie de la lutte sans merci que se livrent actuellement dans le pays les entreprises du secteur d’Internet.

Quelle est-elle, cette intrigue ? Difficile de la résumer sans trahir des éléments que le lecteur découvrira peu à peu (et que la quatrième de couverture française révèle sans vergogne). Disons seulement que d’éminents scientifiques se suicident mystérieusement et que le professeur Wang Miao mène l’enquête un peu malgré lui, épaulé par un flic grossier, mais efficace.

L’idée de départ est venue à ­l’esprit de Liu Cixin à la lecture d’un article sur le problème qui donne son titre au livre : trois corps qui exerceraient une attrac­tion gravitationnelle les uns sur les autres obéiraient à des règles imprévisibles pour les mathématiques et la physique classiques. Il s’est alors demandé : que se passerait-il si les trois corps en question étaient trois soleils ? Comment la vie intelligente se développerait-elle sur une planète située dans un tel système ?

Le rapport avec les suicides de scientifiques ? Aux lecteurs de le découvrir.

Lumière sur les trous noirs

« Les trous noirs n’ont pas de poils. » Cette célèbre déclaration que l’on doit à John Wheeler, l’inventeur de l’appellation même de « trou noir », n’est pas seulement une blague grivoise : elle signifie que l’essentiel des informations à propos de ces mystérieux objets cosmiques « demeurent cachées au monde extérieur ». C’est ce que nous explique Stephen Hawking dans son dernier ouvrage. Dernières nouvelles des trous noirs ­reprend deux courtes conférences que ce scientifique, aussi célèbre pour son travail que pour la maladie neurodégénérative dont il souffre, a « prononcées » en 2016. Hawking a consacré une grande partie de ses recherches à ces étoiles géantes effondrées sur elles-mêmes que sont les trous noirs. Il en livre le résultat à l’intention du grand public. « Pour le dire simplement, les trous noirs sont des lieux où la gravité est si forte que rien ne peut s’en échapper après s’en être trop approché », résume Stuart Clark dans le Guardian. Reste à savoir ce qui se passe une fois qu’on a été absorbé par un trou noir. L’une des conclusions les plus fascinantes de Hawking est qu’on pourrait déboucher sur un autre univers. Mais sans espoir de retour.

Les juteux séismes de la mafia

« Parrains et patrons » est le huitième livre cosigné par Nicola Gratteri, procureur de la République de Catanzaro, en Calabre, et Antonio Nicaso, historien des organisations criminelles. Les ­auteurs y expliquent par le menu la façon dont la mafia calabraise, la ‘ndrangheta, « est devenue la classe dirigeante », comme l’affirme le sous-titre de l’ouvrage. « Aujourd’hui, la ‘ndrangheta est une supermarque. Elle tue moins, mais influe davantage sur la vie politique et sociale », lit-on sur le site Articolo 21. D’après une étude citée par cet article, l’organisation génère un chiffre d’affaires de 53 milliards d’euros (« plus que McDonald’s et la Deutsche Bank réunis ») et elle est présente dans trente pays. Ses principales activités : trafic de drogue et blanchiment.

Elle est aussi d’une redoutable efficacité dans la « gestion » des catastrophes naturelles. En 1908, déjà, ses membres tiraient profit du tremblement de terre qui avait fait 100 000 morts dans les régions de Messine, en Sicile et de Reggio de Calabre. « 190 millions de lires avaient été débloquées pour la reconstruction, mais la présence des parrains mafieux – dont certains étaient rentrés d’Amérique pour l’occasion – a causé de très graves dégâts. En accaparant des ressources précieuses, ils ont transformé les deux villes en énormes camps de baraquements et jeté les bases de la corruption rampante qui gangrène ces régions aujourd’hui », précise l’agence de presse Ansa. Le scénario s’est répété presque à chaque tremblement de terre majeur. Selon des écoutes ­citées par le livre, la terre n’avait pas fini de trembler à L’Aquila, en 2009, qu’« il se trouvait déjà des mafieux pour songer à leurs gains ».

 

Shakespeare (bien) réécrit

En 2012, la maison d’édition Hogarth lança une fascinante initiative en demandant à certains grands écrivains contemporains d’adapter, en prose, les plus célèbres pièces de Shakespeare. Dans « Graine de sorcière », le quatrième ouvrage du Hogarth Shakespeare Project, la romancière canadienne Margaret Atwood s’est attaquée à La Tempête, œuvre tardive, ­réputée « la plus mystérieuse » du barde d’Avon, lit-on dans The Globe and Mail. Le Prospero d’Atwood s’appelle ­Félix. Il est directeur artis­tique d’un festival de théâtre d’une ­petite ville de l’Ontario. Dans Shakespeare, Prospero est évincé du duché de Milan par son frère Antonio. La version contemporaine qu’en donne la romancière cana­dienne ­explore les mêmes thèmes de la trahison et de la vengeance ; elle n’omet « aucune des ambiguïtés ni des complexités de la pièce originale », développe non sans maestria la métaphore de la prison qui court tout au long du texte de Shakespeare. Sans oublier, rappelle le Financial Times, la mise en abyme chère au Barde : « La Tempête est une pièce de théâtre dans une pièce de théâtre. Dans “Graine de sorcière”, Atwood, elle, plante une fiction théâtrale au cœur de son récit en prose. »

La vie réussie, mode d’emploi

Quand on veut, on peut, dit l’adage. Or, dans le monde anglo-saxon, l’adage tend à devenir la doxa en matière d’éducation. Témoin le succès de l’Américaine Angela Duckworth, une chercheuse en psychologie dont les thèses ont été récemment résu­mées sous le titre « Du cran ». Par « cran » (grit), Duckworth entend « un mélange de passion et de persévérance » (conformément au sous-titre), rappelle Ian Leslie dans The New Statesman. Car, si l’on suit Duckworth, il n’y a pas de génies ; nul ne possède de naissance une intelligence qui le ou la rendrait imbattable dans son domaine de prédilection. Il n’y a que des battants.

En 2009, le journaliste Malcolm Gladwell énonçait dans Outliers (1) la « règle des dix mille heures » : la réussite demande, quel que soit le domaine (finance, sport, musique…), environ dix mille heures de pratique. Gladwell ne disait pas que cette règle garantissait le succès, mais qu’elle en était la condition préalable. Duckworth, elle, propose un « programme » censé maximiser les chances de réussite. Judith Shulevitz le présente comme suit dans le New York Times : « 1) Identifier son plus grand centre d’intérêt. 2) Le pratiquer à haute dose. 3) Cultiver l’idée d’une cause supérieure, c’est-à-dire penser que sa passion rendra le monde meilleur. »

Simpliste ? Peut-être, mais l’influence de Duckworth est encore plus grande que celle de Gladwell. Non seulement elle intéresse comme lui les amateurs de livres de développement personnel et les gourous du management, mais elle a, pêle-mêle, conseillé la ­Maison-Blanche, inspiré des ­mesures au ministre de l’Éducation britannique, travaillé en étroite collaboration avec les fondateurs du programme « Knowledge is power » (« La connaissance, c’est le pouvoir », un réseau de 183 écoles implantées dans 20 États américains), ­donné une conférence TED regar­dée plus de 9 millions de fois sur Internet et reçu le prestigieux prix MacArthur (surnommé – c’est ironique dans ce cas – le « prix MacArthur du génie »).

L’idée du « cran » comme clé de la réussite a, il est vrai, de quoi séduire. Premièrement, cela peut s’acquérir, contrairement au talent. Il est en cela plus ­démocratique (« N’importe qui, homme ou femme, adulte ou enfant, peut apprendre à avoir du cran », rapporte Shulewitz). Deuxièmement, « l’idée de “cran” fait écho à nos désirs les plus profonds : nous voulons tous croire en un potentiel illimité, pour nous comme pour nos enfants », écrit Leslie. Enfin, outre-Atlantique, la théorie de Duckworth conforte la mythologie du rêve américain, cette conviction que la réussite n’est pas affaire de classe ou de naissance, mais de volonté individuelle. Duckworth apporte à ce credo une caution scientifique, puisqu’elle peut se prévaloir de ses titres de chercheuse en psychologie et et de professeure à l’université de Pennsylvanie.

Mais a-t-on vraiment affaire à de la science ? Assurément non, répond Ian Leslie, qui remarque : « Les preuves sur lesquelles s’appuie Duckworth sont étonnamment minces. Elles consistent en un questionnaire baptisé “l’échelle du cran”, qu’elle utilise pour évaluer la personnalité d’individus évoluant dans des domaines très exigeants nécessitant une grande motivation, comme les concours d’orthographe ou la prestigieuse académie militaire de West Point. L’espace dédié dans le livre aux données scientifiques est minime par rapport aux pages et aux pages d’histoires inspirantes. » Qui plus est, Duck­worth ignore tout un pan de la recherche, notamment sur les gènes, qui ne va pas dans son sens. Comme le rappelle Leslie, « nous savons grâce à une accumulation de plus en plus importante de preuves d’origines très variées que, si les prédispositions innées sont loin d’être le seul facteur du succès, elles sont probablement le facteur le plus prédictif ». (2)

Ils ont couru pour Hitler

Y aller ou pas ? La question a taraudé bien des athlètes européens au cours des mois qui précédèrent les jeux Olympiques de 1936 à Berlin. Aux Pays-Bas, certaines fédérations (dont celles de boxe et de gymnastique) refusèrent d’envoyer une délégation en Allemagne. Ailleurs, comme au sein de la Fédération d’athlétisme, des sportifs s’inventèrent des blessures pour ne pas avoir à « courir pour Hitler ». Le journaliste et écrivain Auke Kok s’est intéressé, lui, aux Néerlandais qui sont allés à Berlin. Que sont devenus ces hommes et ces femmes ? Quel jugement ont-ils porté, plus tard, sur ces Jeux ? Selon De Volkskrant, l’auteur « décrit avec acuité les dilemmes et conflits intérieurs » qui ont pu habiter ces sportifs.

Kok s’est intéressé à deux concurrents en particulier : la nageuse Rie Mastenbroek (quatre médailles, dont trois en or) et le sprinteur Tinus Osendarp (deux médailles de bronze). Après les Jeux, le fait d’avoir été récompensée à Berlin valut à Mastenbroek le mépris de nombre de ses compatriotes nageurs, en dépit de ses performances bien réelles. Quant à Osendarp, surnommé « le Blanc le plus rapide du monde », il avait été mis sur un piédestal par la propagande nazie pour avoir rivalisé avec les athlètes noirs Jesse Owens et Ralph Metcalfe. Il fut abondamment raillé à son retour aux Pays-Bas. Dépité, celui qui n’était selon l’auteur qu’un « brave garçon » manipulé devint par la suite membre du Parti national-socialiste néerlandais et fut condamné après 1945 pour faits de collaboration.