Hans Fallada était un homme accommodant. Prêt au compromis, souple, prudent, angoissé. Cette nature de roseau l’amena, en littérature, à faire des concessions étonnantes. Et nous pouvons désormais en prendre toute la mesure grâce à l’édition non expurgée de son roman le plus célèbre, Quoi de neuf, petit homme ?, qui vient de paraître. Fallada était à peu près le contraire du grand auteur tel que nous nous le figurons, refusant les compromis et défendant mordicus l’intégrité de son œuvre. Parce que l’art, bien entendu, n’accepte aucun arrangement… Lui-même aurait jugé ridicule cette représentation. Il était passé maître dans l’art de louvoyer.
Ici, et sans doute est-ce un cas unique, c’est l’éditeur qui exhorte son auteur en train d’écrire à ne pas faire de compromis. Le 1er décembre 1931, Ernst Rowohlt envoie à Fallada, Rudolf Ditzen de son vrai nom, la lettre suivante : « Cher maître Ditzen, je vous en conjure, mon cher ami, en rédigeant, ne prenez pas garde au fait que peut-être un club de lecteurs ou le Berliner Illustrirte ou un autre journal demandera à voir les épreuves de votre roman. Écrivez comme cela vous vient. »
Fallada travaillait à l’époque sur Quoi de neuf, petit homme ?, le livre qui allait asseoir sa réputation de grand écrivain aux yeux du monde 1. L’un des meilleurs ouvrages jamais écrits sur la république de Weimar. L’histoire du comptable Johannes Pinneberg, de sa femme, Lämmchen, et de Murkel, son nouveau-né. C’est une idylle en des temps difficiles. Pinneberg, simple petit employé, chancelle mais refuse de devenir un homme mauvais. Conscient qu’il faudrait s’organiser, combattre avec d’autres, il n’y arrive pas.
C’est un père de famille, pas un combattant. Pinneberg voit le bien et espère, d’une façon ou d’une autre, réussir à triompher de lui-même. Mais il a tant à faire avec les aléas de sa vie qu’il ne peut pas s’occuper, en plus, de politique. Et puis, qui sait comment réagirait son employeur s’il se mettait à militer ? La vraie héroïne du roman, c’est Lämmchen. Forte, intelligente, de gauche, elle fait preuve d’une indulgence infinie envers son mari. Ce mélange de sensibilité et de réalisme, d’illusions heureuses et de désespoir, a fait le succès et le charme de ce livre jusqu’à aujourd’hui.
Fin 1931, donc, Fallada répondit à son éditeur inquiet : « Cher père Rowohlt, ne vous inquiétez pas ! Des soucis, je ne m’en fais que pour obtenir de quoi manger. C’est quand je n’écris pas que débarquent les clubs de lecteurs, etc. Plus tard, quand je retravaillerai mon manuscrit, je ferai des concessions pour ce cher troupeau, autant qu’il veut, mais pas pendant que j’écris. Non, j’écris comme ça me vient et j’espère que c’est bon. »
Aujourd’hui, quatre-vingt-quatre ans après la sortie du livre, le roman paraît dans la version originale de l’auteur, celle d’avant les « concessions ». D’avant le director’s cut, pour ainsi dire. Car ce même éditeur qui vitupérait contre les compromis élagua drastiquement le roman de Fallada. C’est lui, en réalité, qui se chargea des compromis.
Il y a cinq ans, les éditions Aufbau avaient connu un grand succès avec la nouvelle édition non expurgée d’un autre ouvrage de Fallada. Il s’agissait de Seul à Berlin, dont il s’est vendu 300 000 exemplaires en Allemagne. Peut-être le succès ne sera-t-il pas une seconde fois au rendez-vous. Pourtant, ce que l’on découvre dans cette version originale est assez fou. Pas moins de 100 pages, soit un quart du roman, avaient été caviardées, des épisodes entiers supprimés : une excursion détaillée dans la vie nocturne berlinoise, des scènes assez longues dans un club nudiste, avant tout des éléments scabreux et politiques. Mais pas que.
A un moment donné, une petite coupe transforme le sens d’une remarque positive de Pinneberg sur les juifs. Version originale : « Ouais, ce sont là encore de vrais bons vieux juifs. Des mecs bien, je peux te le dire, des mecs corrects, qui restent fiers d’être juifs. » Version expurgée : « Ouais, ce sont là encore de vrais bons vieux juifs, qui restent fiers d’être juifs. » C’était sans doute plus adapté au lectorat allemand de 1932.
La lecture attentive des passages abrégés n’indique pas que Rowohlt ait voulu donner au roman une dimension pronazie et antisémite. Des expressions franchement antisémites comme « juif de merde » ont elles aussi été supprimées. Ce qui était en jeu, pour cet éditeur soi-disant sans compromis, c’était autre chose : rendre inoffensif, lisser, donner plus d’importance à l’idylle, adapter à ce qu’il supposait être le goût populaire.
L’éditeur décela dans l’ouvrage de Fallada un potentiel énorme, celui d’un super best-seller. Nous n’avons aucun moyen de savoir si ce fut la raison de cette censure brutale. Nous ne disposons d’aucune indication concrète, et même le germaniste Carsten Gansel, dans sa postface, ne peut que suggérer l’hypothèse. Mais ces remaniements n’autorisent guère d’autre conclusion. Nous avons le sentiment d’être face à une censure préventive. Tous les passages susceptibles de déranger le lecteur ont été retirés. C’est-à-dire, outre certains éléments politiques, les passages trop licencieux, décrivant crûment des dames d’un certain âge dans le club nudiste, les tentations auxquelles succombe le héros, les questions sur la virginité de Lämmchen avant le mariage, des érections intempestives, des belles poitrines, des moins belles, des grosses… C’est l’« excès de réel » qui a été expurgé. Un chapitre complet a été supprimé : l’escapade du couple Pinneberg dans les boîtes de nuit berlinoises, avec leurs femmes vénales.
Fallada s’en est très bien accommodé. Plus tard, après l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933, le duo Rowohlt/Fallada alla plus loin. Le « nazi Lauterbach » devint le « gardien Lauterbach ». La phrase « Lauterbach n’avait rejoint les nazis que par ennui » se transforma en : « Lauterbach n’était devenu gardien que par ennui. »
Dans une lettre à Rowohlt accompagnant ces corrections, notre précautionneux auteur précisait même qu’il avait pour chacune de ses modifications tenu compte du nombre de signes, si bien que le typographe n’aurait qu’à changer les lignes concernées. Sans doute pour se rassurer, il ajoutait que ces changements ne faisaient de mal à personne. « Il n’y a que les piques contre les SA qui ont été recalées. Et c’est une bonne chose. »
Les changements politiques apportés au roman sous le IIIe Reich étaient connues depuis longtemps. Après la guerre, lorsque Quoi de neuf, petit homme ? fut republié pour constituer le premier volume de la célèbre collection de poche Rororo, elles furent annulées. Mais pas les suppressions, bien plus importantes, de la toute première édition.
Il est utile de découvrir enfin la version originelle du livre. Mais le plus surprenant est ailleurs, dans la prise de conscience de tout ce qui peut être coupé sans jamais dénaturer un livre. Voilà une leçon pour notre époque où, dès qu’un auteur a connu un petit succès, il menace de changer de maison quand l’éditeur veut lui faire supprimer un paragraphe et inflige aux lecteurs des pavés de 800 pages. Un grand livre ne peut être tué par quelques coupes. Mais il peut être « aseptisé ». On ne peut plus reprocher à Fallada son penchant pour la romance et son côté inoffensif, comme on le faisait jusqu’ici en se fondant sur la première version connue.
Ce livre et les péripéties de sa publication en disent long sur cet auteur si peu héroïque. Lui qui, à 18 ans, avait voulu commettre un double suicide avec son ami Hanns Dietrich et l’avait abattu d’un coup de pistolet, mais s’en était sorti, grièvement blessé il est vrai ; lui qui s’enrôla volontairement pendant la Première Guerre mondiale, mais fut réformé en raison de son instabilité psychique ; lui qui, dès mars 1933, fut emprisonné par les SA, à la suite d’une dénonciation, avant d’être libéré au bout de onze jours… Ses livres ne furent jamais interdits ni brûlés, mais il resta longtemps suspect. Après Quoi de neuf, petit homme ?, il écrivit le roman Qui a connu l’ordinaire du taulard, sur ses années de prison sous la république de Weimar pour détournement de fonds. Afin que, même sous le nouveau régime, son livre connaisse le succès, il se fendit d’un avant-propos qu’il qualifia lui-même de « génuflexion » devant les nazis. Il y critiquait le laxisme du système pénitentiaire de Weimar, si bien que son éditeur lui écrivit : « Pour parler franchement, votre texte me semble un peu trop bienveillant. »
Mais Fallada voulait à tout prix rester dans son pays. Il n’écrivit plus que des romans d’amour, enchaînant les livres à toute allure : pas moins de dix-huit entre 1933 et 1934. Pour certains, il ne lui fallut que quelques jours. Il écrivait, il buvait, il avait peur. Il parvint une nouvelle fois à accoucher d’un grand livre, avec Loup parmi les loups, sur l’hyperinflation. Mais sa situation restait incertaine. Il essaya, par sécurité, d’écrire le roman du mouvement nazi en Allemagne, mais échoua.
En 1944, au cours d’une cuite, il tira sur sa femme Anna, le modèle de Lämmchen. Il s’en sortit, la plainte pour tentative d’homicide ayant été abandonnée quand il fut jugé non responsable de son acte. On le plaça en observation dans un asile. Il y écrivit son phénoménal roman de pochard : Le Buveur.
À la fin de la guerre, il devint soudain une sorte de protégé du système. Il put entreprendre, en tant que « dirigeant spécial du Service du travail du Reich » de prétendus voyages d’études en France et en Tchécoslovaquie. Sans que cela lui nuise après le conflit : l’Armée rouge en fit le maire de la petite ville de Feldberg, où il tint aussitôt un discours d’investiture sous l’emprise de la vodka.
Entre-temps, il avait épousé Ursula Losch, de vingt-neuf ans sa cadette, morphinomane et alcoolique comme lui. Le poète et fonctionnaire communiste Johannes R. Becher, voulant en faire l’écrivain national d’une nouvelle Allemagne, lui donna de l’argent et l’installa dans l’une des maisons de ce qui allait devenir le très chic quartier de Majakowskiweg, un paradis pour fonctionnaires est-allemands. L’auteur décrivit ainsi son existence dans le pays affamé : « Chaque jour, à 10 heures du matin, nous avons derrière nous une bouteille d’eau-de-vie et vingt cigarettes américaines, et, si vous calculez ce que coûtent le beurre, le miel, le lait en poudre sur le marché noir, nous avons consommé à 10 heures l’équivalent de ce que gagne un employé moyen en un mois. »
Fin 1946, Fallada entra à la clinique neurologique de la Charité. Le communiste Becher, qui avait passé la période nazie à Moscou, continuait à espérer qu’il écrirait le grand roman sur l’Allemagne nazie. Et c’est ce qu’il fit, en l’espace d’un mois à peine, avec Seul à Berlin. Avant de mourir le 5 février 1947 d’un arrêt cardiaque.
— Cet article est paru dans le Spiegel le 10 juin 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.