Gil Delannoi : « Le tirage au sort redonne du goût à la politique »

 

Gil Delannoi est responsable du pôle « Pensée politique, histoire des idées » au Cevipof (Sciences-Po Paris). Il a notamment publié Éloge de la prudence (Berg International, 1993) et Sociologie de la nation (Armand Colin, 1999).

 

À l’automne dernier, vous avez été invité à présenter à ­l’Assemblée nationale vos idées sur l’intérêt du tirage au sort. Comment expliquer cette initiative ?

« Refaire la démocratie », c’était le nom du colloque et c’était aussi le titre d’un rapport qui venait d’être publié sur ce thème, à la demande du président de l’Assemblée (1). En France comme dans d’autres pays, le fonctionnement de la démocratie ne donne plus satisfaction. Et l’on se dit qu’il faut trouver des moyens de l’améliorer. Bien que le tirage au sort ne figure pas dans les propositions du rapport, l’idée est dans l’air.

 

En quoi consiste la crise de la démocratie ?

La montée des populismes, des deux côtés de l’Atlantique, est un signe. Le sentiment se répand que nos systèmes démocratiques ne procurent plus à une grande partie des citoyens la protection qu’ils en attendent : un emploi stable, des revenus et des services, la sécurité collective et personnelle. Ils ont l’impression que le pouvoir est monopolisé par des élites coupées de la réalité. Plus profondément peut-être, l’idée se développe que la politique ne sert plus à grand-chose. Le pouvoir de décision est ailleurs, aux mains des acteurs de la mondialisation. Les responsables, à droite comme à gauche, ne cessent de nous expliquer que nous devons nous adapter à la globalisation, nous y soumettre. Nous sommes face à une sorte de magma central irrigué par un seul discours.

 

Nos institutions sont-elles vraiment devenues obsolètes ? Après tout, elles ont déjà surmonté bien des crises…

L’élection de Donald Trump montre à quel point le théâtre où se joue habituellement la vie politique est lézardé. Tout se passe comme si un nombre croissant de citoyens pensaient en substance : puisque les gouvernants font tous plus ou moins la même chose, puisqu’ils sont tous plus ou moins incapables de nous donner satisfaction, puisque l’alternative au sens traditionnel n’est plus efficace, cherchons autre chose. D’où la tentation des extrêmes, à droite ou à gauche. L’élection de Trump ne s’est pas faite sur un programme, mais sur un rejet et sur un homme. La comparaison est excessive, mais rappelons qu’un Hitler avait un programme obsessionnel, qu’il a ressassé pendant quinze ans. Aux États-Unis et en Europe, les populistes se contentent aujourd’hui d’exploiter le mécontentement. Marine Le Pen, elle non plus, n’a pas de programme précis. L’objectif est de remplacer les sortants et d’endiguer la mutation en cours.

 

Mais l’idée que la démocratie apparaît comme le moins pire des systèmes n’est pas remise en cause…

Aujourd’hui, la question est de plus en plus : qui veut vraiment jouer le jeu de la démocratie ? Pas même les dirigeants ! Dans la construction européenne, cela n’est jamais la priorité, on peut le dire sans mauvaise foi. Il se murmure même ici ou là que le seul pays à avoir un gouvernement rationnel est la Chine. Quant aux populistes, nombre d’entre eux ne seraient pas fâchés par l’évolution vers un régime autoritaire. Et nous ne savons toujours pas très bien si le désir de prendre la ­parole, de changer les choses, est fondé sur un désir de démocratie ou d’autorité.

 

Dans ce contexte, certains proposent de ­redonner du lustre à nos démocraties en introduisant le tirage au sort pour désigner nos représentants. D’où vient l’idée que cette méthode pourrait avoir des effets vertueux ?

Elle a été défendue par l’Américain Robert Dahl dans un livre publié au cours des années 1980. Il y suggérait la création, aux côtés du Sénat et de la Chambre des représentants, d’une troisième assemblée composée de citoyens tirés au sort, que le président et les parlementaires seraient tenus de consulter régulièrement (2). Il imaginait aussi des conseils consultatifs tirés au sort auprès des maires et des gouverneurs. Ce travail de Robert Dahl n’a guère eu de retentissement. Mais le débat a resurgi au début des années 1990 avec un livre de Barbara Goodwin sur le jeu du hasard et de la justice (3). Il a cependant fallu attendre le milieu des années 2000 pour voir le sujet s’imposer. Et il n’a touché un large public que très récemment.

 

La démocratie athénienne usait d’ailleurs du tirage au sort…

Athènes était une démocratie directe avant d’être une démocratie par tirage au sort. Les grandes décisions étaient prises une vingtaine de fois par an par l’Assemblée populaire, qui réunissait plusieurs milliers de personnes, soit une bonne partie des citoyens. Le système s’apparente donc davantage à la procédure du référendum. Le tirage au sort servait à ­désigner ceux qui préparaient ces réunions et exécutaient les tâches administratives dévolues chez nous à des fonctionnaires : l’impôt, la police, la justice… Les tirés au sort prenaient leurs décisions à plusieurs, de manière collégiale. Ils pouvaient faire appel à des experts, souvent des esclaves instruits. Les équivalents de nos ministres, les stratèges, étaient élus.

 

L’exemple des républiques italiennes du XVe siècle, comme Venise et Florence, est aussi souvent cité. Qu’est-ce qui les distingue ?

Il s’agissait de républiques aristocratiques, avec un système de représentation corporatiste, par professions. Cela montre que tirage au sort ne rime pas forcément avec démocratie. Le mécanisme le plus complexe était celui de Venise, où l’on tirait au sort des citoyens chargés de désigner des candidats, qui étaient eux-mêmes ensuite tirés au sort pour avoir le droit d’être élus. C’est un peu comme si, pour les primaires, nous avions tiré au sort 10 000 Français en leur demandant de sélectionner les candidats !

 

Ni Athènes ni les républiques italiennes ne peuvent donc servir de modèle. Pourquoi, alors, exhumer cette idée aujourd’hui ?

Pour deux raisons principales : ce dispositif pourrait servir à redonner du goût et de l’intérêt à la politique, et à corriger certains défauts des élections. Aristote ­disait que le vote est aristocratique puisqu’il légitime un très petit nombre d’élus, le tirage au sort étant par comparaison plus égalitaire. Pour Rousseau, le caractère démocratique des scrutins n’est que ponctuel et sporadique. Pour être élu, il faut se porter candidat. Si l’on tire au sort les représentants d’une population, personne ne se porte candidat. Celui qui est ainsi désigné peut certes refuser d’exercer sa fonction, mais il  n’a pas eu à exprimer une ambition ni à faire campagne. Il n’a donc pas été exposé à l’influence des groupes de pression. N’ayant aucune chance d’être désigné une seconde fois par le hasard après avoir exercé son mandat, ses décisions ne sont pas biaisées par la perspective de devoir faire campagne. Enfin, il a le mérite de ne représenter ni un parti ni une circonscription, mais l’ensemble des citoyens.

 

Le tirage au sort pourrait-il se substituer à l’élection ?

Certainement pas. Les élections ne sont évidemment pas une garantie de démocratie, on le voit en Russie et ailleurs. Néanmoins, le système électif a fait ses preuves : il garantit la possibilité d’une alternance pacifique et retient, malgré tout, l’intérêt de la plupart des citoyens, pour autant qu’il y ait un véritable enjeu. Il ne faut donc pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Le tirage au sort peut venir en complément et permettre de mieux équilibrer le système. Quelques expériences récentes l’ont illustré. En Islande, après la banqueroute de 2008, une assemblée de 950 citoyens tirés au sort a travaillé à un projet de réforme constitutionnelle. En Irlande, en 2013, une assemblée de 100 membres, composée notamment de 29 parlementaires et 66 citoyens tirés au sort, a passé plus d’un an à rédiger des propositions de réformes législatives et constitutionnelles. Rien n’interdit de faire l’expérience chez nous.

 

En quoi cela pourrait-il consister ?

À l’Assemblée nationale, j’ai repris les idées formulées par Robert Dahl. Nous pourrions créer un système tricaméral, une assemblée consultative de citoyens tirés au sort venant s’ajouter aux députés et aux sénateurs. Nous pourrions même réformer le Sénat en y introduisant une fraction de membres désignés par le ­hasard. L’assemblée de citoyens serait plus nombreuse et plus populaire que ­l’Assemblée nationale ; elle pourrait compter un millier de membres, choisis au hasard dans la population, et aurait une fonction purement consultative, au moins dans un premier temps. Quant au Sénat, nous pourrions choisir de tirer au sort les nouveaux sénateurs au sein des élites du pays, selon des critères qui restent à définir : des dirigeants divers, des universitaires, des scientifiques, des médecins, des juristes… Toutes sortes d’individus qui ont fait leurs preuves. Ainsi le Sénat jouerait son rôle de « chambre haute », plus méritocratique que l’Assemblée nationale. Ces sénateurs élus du hasard participeraient aux processus de décision.

 

Comment s’assurer que les 1 000 citoyens de cette assemblée aient un minimum de compétences ?

C’est l’objection la plus fréquente, mais c’est un faux problème. Sur les grandes questions d’intérêt général, qui concernent les mœurs, la politique, l’administration, nous sommes tous ­capables d’exercer notre jugement. C’est le fondement du suffrage universel. Sur des questions plus techniques, il est possible, comme le faisaient les citoyens tirés au sort à Athènes et comme le font les ­jurys d’assises, de consulter des experts. Il est en outre envisageable de leur donner une formation si nécessaire, en quelques ­semaines ; ou de réduire un peu la population source en écartant par exemple les personnes qui ne savent pas lire, souffrent d’une maladie incapacitante ou ont été condamnées par la justice.

 

Peut-on imaginer qu’une assemblée de ce type voie effectivement le jour ?

Avant de tester l’idée à l’échelle natio­nale, nous pourrions accoutumer la popu­lation à cette idée en permettant au maire d’une ville moyenne de former un conseil tiré au sort, que le conseil municipal ­serait tenu de consulter. C’est une initiative facile à mettre en œuvre et qui nous apprendrait beaucoup. L’occasion, à la fois, de tester la motivation des ­citoyens (je suis tiré au sort, vais-je accepter la charge ?) et d’évaluer l’apport de ce supplément de démocratie pour la ville.

 

Quels sont les avantages et les inconvénients du dispositif ?

Montesquieu disait que « le tirage au sort n’afflige personne ». Il est par principe équitable et impartial, et protège contre les risques associés au narcissisme, aux jeux d’influence et à la corruption. En tant qu’universitaire, je vois l’intérêt qu’il y ­aurait à y recourir, par exemple, pour départager trois candidats qui arrivent en tête d’une sélection alors qu’un seul poste (financement ou bourse) est disponible. Le tirage au sort permet aussi d’organiser une rotation pour l’exécution de tâches administratives ou de créer des ­assemblées académiques. La procédure peut aussi servir à sonder en direct le point de vue de communautés particulières : un ­ministre qui veut connaître l’opinion des professeurs d’anglais peut s’adresser aux syndicats mais aussi tirer au sort une assemblée de 100 personnes parmi ces enseignants et discuter avec elles.

 

Et les inconvénients ?

Tout dépend de la pratique, du contexte, de la finalité. Selon que l’on est plus ou moins démocrate, on peut favoriser une solution au détriment d’une autre, en choisissant par exemple le tirage au sort dit pondéré, dans lequel certains citoyens jugés particulièrement qualifiés ont plus de chances d’être sélectionnés. C’est un outil, qui peut être plus ou moins bien utilisé. Le diable est dans les détails. Il ne suffit pas de créer une assemblée choisie par le hasard, il faut en préciser le fonctionnement. Bien appliquée, la procédure peut apporter un nouveau souffle à la démocratie élective : un supplément d’équité, de représentativité, d’impartialité, de transparence et, sans doute, de sérénité.

 

 

— Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

 

Basque, à la vie, à la mort

«Patrie », le nouveau roman de l’écrivain d’origine basque Fernando Aramburu, ne raconte pas seulement les souffrances de deux familles différemment affectées par le terrorisme. « Il creuse le sous-sol collectif, à la recherche des racines d’une tragédie dont la dernière page n’a pas encore été tournée », écrit Rafael Narbona dans la Revista de libros. Car « les crimes de l’ETA n’auraient pas été possibles sans la complicité d’une bonne partie de la société basque, poursuit le critique. Les totalitarismes prennent des vies parce qu’ils ont d’abord empoisonné les consciences, préparant ainsi le terrain pour les hommes en armes. Celui qui appuie sur la gâchette n’est que le dernier maillon de la chaîne. Sans la déshumanisation préalable de l’ennemi, sans la justification théorique de la violence, sans la création de mythes séduisants et abrutissants, jamais la spirale de la terreur ne s’épanouirait ».

Le ton est donné. La parution de l’ouvrage, offrant aux lecteurs une fresque extraordinaire sur la société basque encore divisée par la violence, a fait l’événement en Espagne à l’automne dernier.

Celui qui appuie sur la gâchette, ici, s’appelle Joxe Mari. C’est le fils aîné du couple formé par ­Miren et Joxian. Très jeune, il participe à la kale borroka (la guérilla urbaine), incendiant autobus et distributeurs de billets. Son fanatisme croît avec les années. Les armes à feu remplacent les cocktails ­Molotov quand il intègre l’ETA et devient chef d’un talde, un commando. Son frère Gorka, que sa passion des livres préserve de la violence, ne suit pas ses traces. Mais sa mère, Miren, le soutient avec ferveur. Exécrant les Espagnols, elle approuve sans réserve le recours aux armes. C’est de cette passion nationaliste que naîtra la haine entre la famille et ces amis de toujours que sont ­Bittori et Txato, quant celui-ci entre dans le collimateur de l’ETA pour n’avoir pas payé en temps et en heure l’impôt révolutionnaire.

La première victime de Joxe Mari est un patron de bar prétendument impliqué dans le trafic de drogue. Après l’avoir tué à bout portant, le jeune terroriste ­repart empli de fierté. « Sa lutte est propre, honnête, révolutionnaire. L’ETA n’assassine pas ; elle exécute », commente Rafael Narbona. Arrêté, Mari est torturé. « Passages à tabac, simulations d’asphyxie avec un sac plastique, décharges électriques. La torture est une infamie. Mais c’est une infamie qui se répète chaque fois qu’une société subit les attaques du terrorisme. Avant ou après, l’Etat recourt à la violence. Par rage, impuissance ou désespoir. En marge de toute valeur ­morale, le terrorisme finit toujours par amener les sociétés démocratiques à bafouer leurs propres normes, ajoute Narbona. La violence terroriste corrompt la ­société, les institutions, les êtres humains qui y ont recours, au nom d’un idéal » – ici le rêve d’une Euskal Herria indépendante et socialiste.

Aramburu ne prétend à aucune neutralité. Son roman s’insurge contre l’humiliation et l’oubli des victimes, dénonce la connivence entre le clergé et le nationalisme basque, revendique le rôle de la mémoire pour réparer et panser les plaies, rappelle les fondements racistes de toute utopie fondée sur l’identité. « Du point de vue formel, “Patrie” est un prodige de précision, conclut le critique littéraire de la Revista de libros. La prose est puissante, jamais rhétorique. Son architecture stupéfiante rappelle la maîtrise narrative de Tolstoï. Si bien que l’on peut affirmer, sans exagérer, que nous sommes face à l’un des plus grands romans de la littérature espagnole contemporaine. »

La société ouverte garde ses ennemis

«Critiquer la démocratie et les institutions démocratiques ne fait pas de vous leur ennemi, même si les démocrates que vous critiquez et les totalitaires qui espèrent profiter de la moindre désunion dans le camp démocratique vont tenter de vous présenter comme tel », écrit Karl Popper dans La Société ouverte et ses ennemis. Le titre de ce livre célèbre, écrit en Nouvelle-­Zélande pendant la Seconde Guerre mondiale, ­reprend celui du dernier chapitre du premier volume, d’où ce passage est tiré. Popper se réfère à l’héritage de Socrate critiquant la démocratie athénienne – que le philosophe ne condamnait pas pour autant : « La critique émise par Socrate était de nature démocratique, et du genre qui incarne la vie même de la démo­cratie. Les démocrates qui ne voient pas la différence entre une critique bienveillante et une critique hostile de la démocratie sont eux-mêmes imprégnés d’esprit totalitaire. »

Accueillons donc avec bienveillance les critiques formulées par des démocrates à l’égard de nos démocraties actuelles. Un exemple est fourni dans ce numéro de Books par le politologue français Gil Delannoi, qui invite à réfléchir sérieusement à l’introduction de procédures de tirage au sort. La critique la plus féroce aujourd’hui sur le marché est celle du politologue américain Jason Brennan, de l’université Georgetown. Son livre s’intitule en toute simplicité Against Democracy. Son argu­mentation mérite un détour. De la Grèce au Venezuela en passant par les États-Unis, des électeurs en colère se laissent séduire par des démagogues de droite ou de gauche. Le nationalisme a le vent en poupe. La mondialisation, l’immigration et le libéralisme économique sont dans le collimateur. Pour Brennan, ces dérives sont imputables à un facteur central : l’ignorance atavique de la majorité des électeurs. Il reprend toute une ­série d’analyses faites depuis des décennies par les politologues, dont Books a plusieurs fois rendu compte (« L’ignorance de l’électeur », novembre 2010, « Pourquoi voter ? », avril 2012). L’un des exemples les plus savoureux date de l’élection présidentielle américaine de 1992, où s’affrontaient George Bush et Bill Clinton. Seuls 15 % des électeurs savaient que les deux candidats étaient favorables à la peine de mort ; mais 86 % savaient que le chien de Bush s’appelait Millie. Lors des présidentielles de 2000, rappelle Brennan, nettement moins de la moitié des électeurs savaient qu’Al Gore plaidait pour le droit à l’avortement, des programmes sociaux plus généreux, une aide accrue aux Noirs et un renforcement de la législation environnementale. Aujourd’hui, un tiers des Américains croient que le slogan marxiste « De chacun selon ses capacités, à chacun ­selon ses besoins » est inscrit dans la Constitution, moins du quart connaît le nom des sénateurs de leur État et une moitié seulement sait qu’il y en a deux.

À cette ignorance de fond s’ajoute un biais systématique, renforcé par Internet : « La plupart des citoyens écartent les informations qui vont à l’encontre de leur idéologie ». Le problème, soutient Brennan – et là le démocrate se met à sentir diablement le soufre –, c’est que le suffrage universel favorise tant l’ignorance que le biais en question. Puisque chaque vote se vaut, à quoi bon se fatiguer ? Et du coup, à quoi bon même voter, puisque mon abstention aura la même valeur que le vote de mon voisin ?

Brennan propose donc une solution radicale, que John Stuart Mill n’aurait pas désavouée. Le philosophe utilitariste suggérait que l’on donne des droits de vote supplémentaires à ceux qui possèdent un diplôme universitaire ou exercent un métier exigeant des facultés intellectuelles particulières. Brennan suggère qu’on peut même aller plus loin : réserver le droit de vote à ceux qui en savent plus que les autres. Et il baptise le système qu’il préconise  « épistocratie » (du mot grec epistêmê, savoir). Si certains y voient la proposition d’un retour en ­arrière, c’est qu’ils sont victimes d’une illusion collective en accor­dant au suffrage universel une valeur magique, voire religieuse, qui ne se justifie pas en raison. Pour sauver la démocratie, il faut la redessiner.

Dans notre dossier « Pourquoi voter ? », le politologue français Philippe Braud déclarait : « Les élections ne se gagnent pas par des raisonnements, mais par un appel aux émotions des ­citoyens, les unes parfaitement respectables, d’autres infiniment détestables ». Dans The Book of Human Emotions, une encyclopédie en 150 entrées, une historienne de la culture, la Britannique ­Tiffany Watt Smith, nous apprend que le mot « émotion », pratiqué dans son sens moderne en français depuis le XVIIe siècle, n’a été introduit dans la langue anglaise qu’au début du XIXe par un philosophe écossais. Pour nous défendre contre ­l’excès de pouvoir des sentiments, elle suggère d’augmenter notre ­savoir à leur sujet : « Si nos émotions sont aussi importantes à nos yeux, si elles sont mesurées par les administrations, si elles servent à allonger les ­ordonnances des médecins, sont ­enseignées à l’école et contrôlées par notre employeur, alors nous avons intérêt à mieux comprendre d’où viennent les idées que nous nous faisons à leur ­sujet ». Une epis­têmê des émotions, donc, mais qui nous mène où ?, se demande la critique littéraire Frances Wilson dans la Lite­rary Review : « L’émotion que j’ai ressentie en reposant ce livre est la perplexité. »

Les sentiments n’étouffent pas Vladimir Poutine, qui a développé son propre modèle de ­démocratie : l’autocratie élective. Ennemi résolu de la société ouverte, ce psychopathe, ami de François Fillon et habilement défendu en France par son ambassadeur francophile, cherche à déstabiliser un peu plus les démocraties occidentales par des cyberattaques ciblées. Dans « Moins vous en savez, mieux vous dormez », le journaliste américain David Satter exprime sa conviction que Poutine était à l’origine des attentats de 1999 attribués aux Tchétchènes (lire « Le crime qui a fait Poutine », Books, octobre 2013), puis des massacres du théâtre Doubrovska en 2002 et de l’école n° 1 de Beslan en 2004. Pour comprendre la Russie actuelle, écrit-il, il faut « croire l’incroyable », car ce pays « est un univers fondé sur un ­ensemble de valeurs complètement différent du nôtre ». Opinion exprimée de la même façon par Angela Merkel en 2014 après avoir discuté avec Poutine lors de l’invasion de la Crimée : « Il vit dans un autre monde », a-t-elle dit à Obama. Il ment plus vite qu’il respire. Non content de surfer sur l’ignorance et la naïveté de ses concitoyens, il les enfume avec un feu roulant de contre-vérités et de montages éhontés ; et profite d’Internet pour exporter son savoir-faire.

Plus à l’est, la Chine communiste s’engage à nouveau sur la voie d’une société fermée. À l’université, l’usage des manuels venus d’Occident est de plus en plus strictement contrôlé. Comme l’avait perçu la sinologue Agnès Andrésy dans un livre paru en 2013 et désormais paru en anglais, Xi Jinping est la figure de proue d’une nouvelle aristocratie héréditaire, formée des descendants des caïds de la grande époque maoïste (lire « Xi, le nouvel empereur », Books, septembre 2015). Lors de la dernière session annuelle du Parlement chinois, une ­assemblée affichant un consensus à 100 %, l’agence de presse officielle a publié un communiqué affirmant que « le système chinois d’équilibre et de contrôle » pourrait « apprendre une chose ou deux » aux démocraties occidentales, « divisées par l’élitisme et le populisme ».

Dans son livre sur le procès des sorcières de Salem, qui bouleversa le Massachusetts à l’époque de Louis XIV, l’essayiste et journaliste new-yorkaise Stacy Schiff fait le lien avec l’époque actuelle : « Nous aussi avons tendance à préférer le complot à la vérité ; à nier la réalité qui s’étale devant nous au profit des idées qui nous influencent à l’arrière-plan ; à faire des choses absurdes au nom de la raison… »

En 2015, un journaliste du Spiegel posait cette question au philosophe slovène Slavoj Žižek : « Est-ce bien le fait d’un intellectuel comme vous de travailler sans cesse à étendre les espaces libres du débat public ? Cela rappelle plus la société ouverte de Karl Popper que la révolution prolétarienne de Marx, dont vous vous réclamez. » Réponse de Žižek : « De grâce, tout sauf Popper ! Je suis toujours un marxiste… » La société ouverte garde ses ennemis, même parmi ces universitaires et intellectuels auxquels Brennan voudrait réserver le droit de vote. Car jamais le savoir n’ébranle le biais idéologique, s’il est bien installé.

 

 

Les réfugiés et l’érection du Christ

« Politiciens italiens, ignorants du drame de tant d’êtres humains, lisez et relisez Erri de Luca », implore Darwin Pastorin dans le Huffington Post italien. Le dernier roman du poète napolitain Erri de Luca est, de l’avis unanime de la presse, un chef-d’œuvre, qui « étourdit et laisse sans voix ».

Le sculpteur taciturne au centre du récit doit réparer une statue du Christ crucifié qui avait à l’origine une légère érection (sa « nature exposée »), comme souvent  les corps masculins au moment de mourir. Dans ce village frontalier, par où transitent les réfugiés, c’est l’occasion de multiples discussions théologiques entre le sculpteur, le prêtre, le rabbin et l’ouvrier musulman algérien, dont, précise le site d’actualité culturelle Eroica Fenice, nous « entendons les voix, et seulement les voix ».

Dans le monde d’Erri de Luca, il n’y a jamais de place pour les longues descriptions. L’écrivain engagé préfère ­recueillir les témoignages des êtres humains, de ces migrants « dont les langues résonnent comme des fleuves lointains ».

Et les super-riches imposèrent le christianisme

Un homme seul mais digne, drapé dans sa toge de sénateur, qui s’oppose, vestige d’une époque révolue, aux flots montant d’un christianisme triomphant et tente en vain de sauver des ­fureurs de la religion nouvelle les anciens dieux de Rome : telle est l’image qu’a laissée Quintus Aurelius Symmachus, dit Symmaque. En 384, il conjure l’empereur Valentinien II de restaurer les privilèges des Vestales – ces gardiennes d’un culte presque aussi vieux que Rome –, supprimés par son prédécesseur Gratien (pour des raisons avant tout financières). Ambroise, l’évêque de Milan, s’insurge contre cette assistance à une religion condamnée, brandit la menace d’une excommunication et obtient gain de cause.

La défaite de Symmaque l’a figé dans ce rôle de grand perdant de l’histoire, d’aristocrate isolé, menant dans ses villas de Campanie une existence coupée d’un monde qu’il ne comprenait plus. Dans son Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, Edward Gibbon en fait une figure quasi tragique, l’ultime défenseur du « paganisme expirant ». L’intéressé aurait pourtant été surpris d’apprendre qu’il était le « dernier des païens ». Comme l’explique Peter Brown dans son nouveau livre, Symmaque n’était pas cet archaïsme vivant, ­encore moins l’ennemi désespéré du christianisme. « Il entretint sans doute des relations personnelles avec Ambroise de Milan ; il patronna le jeune Augustin et fut un grand ami du poète [chrétien] Ausone. » Homme de réseaux, il se voyait avant tout comme un noble romain et portait sur le christianisme un regard bien trop condescendant pour nourrir envers lui une vraie hostilité. Seule comptait à ses yeux la majesté de Rome, conviction qui n’avait rien de marginal et était partagée par la plupart de ses concitoyens.

À la fin du ive siècle, l’opposition entre chrétiens et païens n’avait pas le caractère tranché que nous lui avons longtemps prêté. La victoire du christianisme s’annonçait à peine. Les contemporains ne pouvaient guère la discerner, encore moins s’en inquiéter. Dans À travers un trou d’aiguille, Peter Brown, le plus grand spécialiste de l’Anti­quité tardive, notion qu’il a contribué à forger pour succéder à celle de Bas-Empire, retrace la généalogie de cette lente victoire. Il la replace dans son contexte et rend toute leur épaisseur et toutes leurs ambiguïtés aux personnages qui l’ont rendue possible ou en furent les témoins. Ce triomphe, il le scrute à l’aune du rapport de l’Église à la richesse – une perspective-clé pour comprendre comment le christianisme a fini par s’imposer. Sa thèse pourrait se résumer ainsi : l’Église n’est pas devenue riche parce qu’elle avait pris le pouvoir, elle a pris le pouvoir parce qu’elle était ­devenue riche. C’est parce que les fonds se sont mis à affluer vers elle que l’institution a fini par occuper cette place unique en Occident.

Quand intervient le tournant décisif ? Ce problème n’a cessé d’obséder les historiens. Il est clair que la conversion de l’empereur Constantin, en 312, s’est révélée cruciale. Dans A History of the Later Roman Empire, James Bury, cité par Brown, y voit « l’acte le plus audacieux jamais commis par un autocrate au mépris de la vaste majorité de ses sujets ». Un avis partagé par le grand historien français Paul Veyne : dans Quand notre monde est devenu chrétien, il note l’importance « gigantesque » de Constantin « dans le cours de l’histoire humaine ». Au ­début du IIIe siècle, les chrétiens ne représentent qu’un dixième de la population de l’Empire. Ils seraient, selon toute vraisemblance, restés une secte minoritaire sans la conversion inespérée de l’empereur. Mais celle-ci a-t-elle suffi ? Non. Veyne ­estime que si, en 364, après la mort prématurée de l’empereur Julien l’Apostat (qui était revenu au paganisme), l’armée n’avait pas désigné comme successeur le chrétien Valentinien (« pour mille raisons où la religion n’entrait guère ») plutôt qu’un païen, la nouvelle religion aurait très bien pu n’être qu’une « parenthèse historique ».

Brown situe le point de non-­retour plus tard encore : « C’est l’accélération de l’entrée des riches dans les églises chrétiennes au cours de la période qui suivit 370 qui marqua le vrai début du catholicisme triomphant du Moyen Âge. » L’auteur montre que, si Constantin a protégé le clergé, il lui a refusé « en même temps toute emprise sur les classes supérieures de la société romaine ». Sous son règne, les chrétiens ne s’attendent qu’à demeurer une minorité favorisée. Il s’agit encore d’une religion de classes moyennes. « Les évêques et le clergé étaient privilégiés précisément parce qu’ils n’étaient pas censés être les égaux des riches, remarque Brown. Ils ne devaient pas chercher au-dessus d’eux en recrutant des membres de la classe curiale. Ils n’étaient pas même autorisés à recevoir de riches plébéiens dans le clergé. Leur travail était au contraire de regarder en bas vers les pauvres. » Pourquoi, alors, les plus aisés finirent-ils par se rallier à la religion nouvelle ? Parce que, « en dehors du règne court et glaçant de l’empereur païen Julien l’Apostat, les dirigeants du monde romain demeurèrent chrétiens », explique Brown. On ne doit pas sous-estimer la « douce violence » que fit peser sur la société des classes supérieures la présence permanente d’une cour chrétienne, même en des temps où les politiques des empereurs (et le choix de leurs serviteurs publics) tendirent à demeurer indifférents à la ­religion.

Il n’en demeure pas moins que la richesse posait un problème épineux à la nouvelle croyance. Dans l’Évangile de saint ­Mathieu, un jeune homme riche demande au Christ ce qu’il doit faire pour être sauvé. ­Jésus lui répond : « Vendre tout et le donner aux pauvres », puis, voyant le jeune homme s’éloigner tristement, prononce la phrase fameuse (qui donne son titre à l’ouvrage de Brown) : « Il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des Cieux. » Richesse et salut s’excluaient donc ? Le livre de Brown montre comment, peu à peu, l’Église est parvenue à lever cette diffi­culté et à faire passer les riches à travers ce « trou d’aiguille ». La solution consista notamment à redéfinir le concept de « don ». À l’évergétisme, c’est-à-dire à une libéralité s’adressant avant tout à des concitoyens (riches ou pauvres), succéda une générosité dirigée avant tout vers les pauvres (concitoyens ou non). Le terme de « pauvres » fut lui-même défini d’une façon toute particulière : il ne s’appliquait pas seulement aux vrais indigents, mais aux « moins riches », à ceux qui n’étaient ­démunis que par rapport aux très riches ou aux plus riches. Et l’Église ­finit par reven­diquer pour elle-même cette qualifi­cation, si bien que donner au clergé revint à donner aux pauvres. Le célibat des prêtres fut en partie conçu comme un moyen d’attirer les aumônes : il distinguait radi­calement le clergé des profanes et en faisait un groupe révéré qu’il était bon de soutenir ­financièrement.

La date charnière pourrait donc être l’élection d’Ambroise comme évêque de ­Milan, en 374. On mesure mal le séisme qu’elle représenta à l’époque. C’était « une anomalie socio­logique », note Brown ; la première fois, dans l’Occident chrétien, qu’un aristocrate accédait à ce poste réservé jusqu’ici aux classes plus modestes. Avec lui émerge une génération nouvelle de dirigeants chrétiens – Paulin de Nole, Jérôme et bien entendu Augustin –, bien plus brillants que les cadres assez ternes qui présidaient jusqu’alors aux destinées de l’Église. C’en est fini du christianisme discret de l’époque constantinienne. C’en est fini, aussi, du dédain des nantis pour la religion nouvelle. La fortune d’un Paulin de Nole égale celle d’un Symmaque, autant dire d’un Rockefeller. Quand, en 395, il décide d’abandonner son existence de grand seigneur pour devenir non pas même évêque, mais simple prêtre, c’est un coup de tonnerre dans l’Empire. Il est le premier super-riche à franchir le pas. (Ambroise faisait certes également partie de l’aristocratie, mais de l’aristocratie récente.)

Jérôme, qui traduisit la Bible en latin et écrivit des épitres dans lesquelles il fustige la richesse, vient lui aussi d’une bonne ­famille, et Brown montre à que point son image d’ermite correspond peu à la réalité de son existence. Citant une étude de Megan Williams, il relève que Jérôme « semble avoir été plus attiré par l’idée ascétique que par la vie ascétique ». Son existence, il la passa en fait bien moins dans un dénuement complet, écrasé par le soleil du désert, qu’« à l’ombre de grandes bibliothèques ». « Il était irrévocablement attaché à des personnes riches qui payaient les collections dont dépendaient ses entreprises littéraires. […] Mais Jérôme n’aurait pas été Jérôme s’il n’avait pas été ­capable de masquer, sous d’ingénieuses fioritures rhétoriques, le paradoxe que constituait la combinaison d’une persona monastique prônant l’extrême pauvreté et d’un érudit lié à des livres coûteux. »

Dans cette galaxie de riches notables ayant choisi de rejoindre les rangs de l’Église, le plus ­illustre, Augustin, fait figure de parent pauvre. Son statut social est confus. Pour autant, il « ne fut jamais un moins que rien », écrit Brown. Sa famille « était proche du sommet de la petite pyramide de Thagaste », une ville très secondaire d’Afrique du Nord, il est vrai. En fait, le futur évêque d’Hippone ­venait d’un groupe d’autant plus entre­prenant qu’il avait le statut précaire de la petite bourgeoisie. « Loin d’être celle d’un prodige solitaire, la carrière d’Augustin fut représentative des ­espoirs de toute une classe. Tel le bourdonnement d’un essaim de frelons sortant de leur nid, l’effervescence que produisaient les personnes de cette espèce communiqua une énergie inégalée à la vie culturelle et religieuse du monde latin aux ive  et ve siècles. »

En relativisant le caractère décisif de la fin de l’Empire romain d’Occident, en 476, et en soulignant l’unité des siècles précédant cette date avec ceux qui la suivent, les tenants de l’Antiquité tardive ne proposent pas seulement une nouvelle pério­disation. Ils entendent réha­biliter une époque longtemps présentée comme une simple décadence. L’ouvrage de Brown, fruit du travail de toute une vie, rend compte de la solidité et des ressources étonnantes d’un empire qui, loin d’agoniser pendant des siècles, sut se renouveler, mettre en place un système fiscal sans équivalent avant l’âge moderne et surtout promouvoir de nouvelles élites. Ce n’est que lorsque cette dynamique se grippa que l’Empire vola en éclats : l’ascension sociale s’effectuant désormais mieux à l’échelle locale, les cours des monarques barbares devinrent les nouveaux centres de pouvoir. Les immenses fortunes de jadis s’évaporèrent. Dans ce monde appauvri, conclut Brown, « les chefs des Églises se rendirent compte que c’étaient eux – et non les grands propriétaires terriens laïcs dont les fortunes écrasaient auparavant celle des Églises – qui étaient enfin ­devenus très riches. »

 

— Cet article a été écrit pour Books.

Dur, dur d’être lesbienne

Avant Fun Home, paru en 2006 et qui fut l’un des romans graphiques les plus remarqués de la dernière décennie, Alison Bech­del était surtout connue pour une série de courtes bandes dessinées, dont la paru­tion, dans divers magazines plutôt confidentiels, a duré un quart de siècle – jusqu’en 2008. On y suit les aventures (notam­ment amoureuses) d’un groupe de lesbiennes dans une ville qui pourrait bien être Minneapolis. Ce sont ces histoires qui sont ici réunies. « Certes, elles ne sont pas aussi poignantes que Fun Home, écrit Dwight Garner dans le New York Times, mais elles offrent d’autres satisfactions, en étant décontractées, plus drôles. » L’Essentiel des Gouines à suivre offre un témoignage historique de premier ordre, montrant en particulier qu’il n’était pas facile d’être ouver­tement lesbienne au début des années 1980. « Nous prenons aussi conscience, rappelle Garner, que les homosexuelles, au cours des vingt-cinq dernières années, ont été à la pointe d’absolument toutes les tendances culturelles du pays. » Pionnières de la lutte contre la malbouffe, elles adhé­rèrent très tôt à la mode du végé­tarisme et furent parmi les tout premiers écolos.

Les populistes venus du froid

Dans une Europe marquée par la montée des extrêmes, les pays nordiques font figure de « paradis populistes », souligne le journaliste suédois Bengt Lindroth dans un essai intitulé « La vengeance des électeurs ». Comme le résume Marie Demker dans le Svenska Dagbladet : « En Norvège et en Finlande, des partis populistes gouvernent avec des partis de droite ; en Suède, un parti populiste a failli renverser le gouvernement social-démocrate et vert après les élections de 2014 ; et, au Danemark, un parti populiste a soutenu des gouvernements de droite entre 2001 et 2011. » Est-ce à dire qu’il existe une « spécificité nordique » en la matière ? Lindroth en est persuadé. Outre les scrutins à la proportionnelle, qui favorisent la représentation des petits partis, des facteurs propres interviennent.
Par « populistes », Lindroth entend des partis de droite nationalistes et xénophobes (le parti du Progrès en Norvège, les Démocrates de Suède, le Parti populaire danois et les Vrais Finlandais). Leur succès tient d’abord au recul de l’État-­providence. Comme ailleurs en Occident, « les jeunes n’ont plus l’assurance d’avoir une vie meilleure que leurs parents », lit-on dans le Sydsvenskan. Parallèlement, les systèmes sociaux sont entamés. La peur du déclassement n’en est que plus marquée.

Mais il y a plus. Comme on peut le lire dans le magazine Tidskriften Respons, « il faut voir dans ces mouvements l’expression d’un conflit culturel ». Une bataille qui cristallise les tensions entre villes et campagnes, mais aussi entre les partisans d’une société ouverte et ceux qui donnent au « foyer du peuple » (la métaphore suédoise de l’État-providence) une dimension identitaire et religieuse.

Certains journaux reprochent à Lindroth une définition trop restrictive du populisme. Ils regrettent, par exemple, qu’il n’ait pas analysé le cas du Parti pirate en Islande. Toutefois, l’auteur ne ferme pas la porte à l’idée qu’il puisse exister un « bon » populisme : « Le mot possède – souvent à juste titre – une connotation négative de vulgarité, d’anti-intellectualisme et d’opportunisme, note le critique du Dagens Nyheter. Mais Bengt Lindroth rappelle que le populisme peut aussi être démocratiquement salutaire, une vanne pour faire redescendre la tension lorsque la politique s’est  laissée aveugler en menant des réformes trop brusques. »

Les métamorphoses de l’homme électrique

En vue de l’Exposition universelle de 1900, à Paris, des artistes français se virent confier la tâche de dessiner une série d’images sur le thème de « la France en l’an 2000 », destinées à agrémenter des boîtes à cigares vendues pour l’occasion. Ils inventèrent des scènes ­invraisemblables. Le monde futur serait un monde de guerres aériennes et de sports sous-marins, gorgé d’électricité. C’est grâce à elle que les habitants de l’an 2000 se maquilleraient, cultiveraient la terre et voyageraient.

Une image particulièrement saisissante montre des écoliers assis à leur bureau, le crâne sanglé dans des casques munis d’électrodes. Dans un coin, leur instituteur donne des manuels scolaires à digérer à une machine qui en extrait l’information et la transmet directement au cerveau des enfants. Cette image déjà vieille d’un siècle, avec ces élèves français dont on sature le cerveau de connaissances à l’aide de l’électricité, est un excellent point de départ pour réfléchir à une manifestation plus récente du pouvoir de l’électricité corporelle : l’annonce faite par des chercheurs, il y a quelques mois, que la stimulation électrique du cerveau est susceptible de stimuler notre intelligence.

En février 2016, des scientifiques de la faculté de médecine de l’Université catholique de Rome ont en effet ­publié le résultat de leurs expériences. Il en ressort que la mémoire et les performances cérébrales de souris de laboratoire peuvent être significativement améliorées si l’on envoie à leur cerveau de courtes décharges de courant de très basse intensité via des électrodes fixées sur la boîte crânienne. Les chercheurs ont découvert que cette stimulation permettait d’accroître le niveau de BDNF, une protéine qui joue un rôle important dans le développement neurologique.

Deux ans plus tôt, des scientifiques de la Northwestern University, près de Chicago, avaient annoncé, pour leur part, les conclusions d’une étude faite sur des sujets humains : l’utilisation d’une méthode d’injection de courant électrique baptisée « stimulation ­magnétique transcrânienne » (SMT) améliorait la mémoire des cobayes. Les deux équipes soulignent que leurs méthodes pourraient faire progresser le traitement de pathologies comme la maladie ­d’Alzheimer ou d’autres troubles impliquant une perte de mémoire. Elles pourraient aussi stimuler la mémoire d’individus en bonne santé. L’étude italienne, commanditée par le Bureau de la recherche navale, a également été saluée pour les perspectives qu’elle ouvre concernant l’optimisation des performances des militaires en ­situation de stress aigu.

 

Mais une petite dose d’électricité n’améliore pas seulement l’esprit. Certaines salles de gym proposent d’ores et déjà à leurs clients l’option stimulation électrique pendant l’exercice : imaginez-vous en train de pratiquer votre sport habituel dans un costume hérissé d’électrodes qui vous administrent une succession de mini-décharges stimulant encore plus vos muscles, avec à la clé un surcroît de performances.

Des technologies comme celle-ci sont souvent présentées comme le nec plus ultra de la science. Mais les images françaises de 1900 nous rappellent que l’usage de l’électricité pour améliorer l’homme participe de nos fantasmes technologiques depuis un certain temps déjà. Qu’a donc l’électricité qui la fasse apparaître si transformatrice ? Et comment la perception toujours changeante de notre « être électrique » a-t-elle été modelée et remodelée à mesure que nous avons fait d’elle un puissant instrument de régénération de nous-mêmes ?

Commençons par Isaac Newton. Dans les éditions successives de son Optique, dont la première est parue en 1704, le scientifique prend l’habitude d’ajouter ce qu’il appelle des queries, des interrogations, qui ressemblent plutôt, en réalité, à l’énonciation de son point de vue sur les débats scientifiques en cours. Il se demande par exemple si « le mouvement animal produit par les Vibrations de ce Médium » n’est pas « provoqué dans le cerveau par la ­puissance de la volonté » Par « médium », il entend l’éther, mais, pour beaucoup de ses disciples, cela signifie aussi l’électricité.

Les expérimentateurs qui manipulent alors cette mystérieuse énergie nouvelle savent qu’elle a aussi d’étonnants effets sur leur corps. Elle peut faire se dresser les cheveux sur la tête et attirer du duvet ou des lambeaux de tissu sur le bout des doigts. En 1729, le chimiste et astronome Stephen Gray démontre comment cette étrange force d’attraction et de répulsion agit même à distance en suspendant un enfant en l’air et en faisant passer à travers lui l’électricité émise par le générateur.

Une décharge électrique suffisamment puissante peut aussi faire se contorsionner ou bondir un corps. En 1746, l’abbé Jean-Antoine Nollet utilise l’électricité pour faire sauter en même temps une brochette de 108 gardes royaux. L’affaire amuse tant Louis XV qu’il demande à répéter l’expérience avec 800 moines chartreux. Des démonstrations de ce type incitaient à penser que l’électricité comportait quelque chose de viscéral susceptible de tirer et tordre les muscles et les nerfs.

Le sexe n’est pas en reste. Dans une expérience très goûtée à l’époque, une jeune femme debout sur un tabouret tient une chaîne reliée à une machine électrique. Tant que personne ne la touche, tout va bien ; mais quand on intime à un monsieur de lui donner un baiser, cela fait des étincelles. Et puis, il y a le Lit céleste du médecin-entrepreneur James Graham. En 1781, dans son Temple de l’Hymen, sur l’élégante rue Pall Mall, à Londres, ses riches clients sans progéniture peuvent, moyennant 50 livres, faire l’amour sous un dôme électrifié. Le médecin forge ainsi la conviction, qui persistera tout au long de l’ère victorienne, qu’il existe un lien entre électricité, sexe et fertilité.

En 1791, la découverte de la prétendue « électricité animale » est annoncée urbi et orbi par le médecin italien Luigi Galvani. Au cours de la décennie précédente, il a étudié les ­effets de l’électricité sur le tissu vivant et en avait conclu que tous les animaux, y compris les humains, possèdent leur propre électricité naturelle, secrétée par le cerveau et diffusée dans tout le corps via le système nerveux. Et c’est en ­essayant d’infirmer les théories de Galvani – sans grand succès – que son compatriote Alessandro Volta inven­tera la pile. À peu près au même ­moment, un autre médecin, le Viennois Franz Anton Mesmer, élabore ses théories sur le magnétisme animal. Il soutient que tous les corps contiennent un fluide magnétique ; et que, en ­manipulant ce fluide, il peut guérir les troubles mentaux et nerveux, tout comme il peut transformer ses patients magnétisés en marionnettes obéissant à sa volonté.

 

Dans les dernières décennies du XVIIIe siècle, l’idée que le corps humain contient de mystérieux fluides électriques et magnétiques qui le rendent vulnérable au pouvoir d’autrui fascine et terrifie à la fois. Cette époque – celle de la Révolution française qui allait ravager l’Europe – était à la fois bénie et terrible. Les théories complotistes abondaient sur les organisations secrètes de gros bonnets tirant les ­ficelles de la société à des fins personnelles et impénétrables. Le galvanisme (l’électricité animale) et le mesmérisme (le magnétisme animal) paraissent dans ce contexte des outils susceptibles d’être utilisés par ces groupes pour détruire la société – c’est du moins ainsi que les voit, dans ses Réflexions sur la ­Révolution en France (1790), un Edmond Burke en pleine hystérie, ainsi que ses amis de l’Anti-Jacobin Review. Certains révo­lutionnaires jacobins sont d’ailleurs d’accord. Si l’électricité, et non l’âme, est l’énergie qui gouverne les corps et les esprits, elle peut en effet constituer une arme politique de grande puissance. L’ électricité était une découverte aussi grisante que dangereuse, étant donné sa relation intime avec le corps et la conscience.

En 1803, Giovanni Aldini (le neveu de Galvani) se rend à Londres pour défendre l’électricité animale contre ses détracteurs. Lors d’une séance en présence du prince régent, il fait se convulser un chien décapité en l’électrocutant. Point d’orgue de son séjour, il effectue des expériences galvaniques au Collège royal de chirurgie sur le corps d’un certain George Forster, qui vient d’être pendu pour meurtre. Le spectacle est macabre : « La mâchoire du criminel défunt commença à trembler, les muscles adjacents se tordaient atrocement, et l’un de ses yeux s’était ouvert. » Aldini est brocardé dans une partie de la presse comme l’un de ces bouffons qui tentent de duper le public en faisant croire que l’électricité est synonyme de vie. Pourtant, même au sein de la Royal Society, relativement guindée, Aldini a de nombreux soutiens. Il est financé par la Royal Humane Society [association caritative qui se voue à sauver des vies], persuadée que ses expériences offrent un moyen de ramener à la vie les marins noyés.

Marie Shelley a certainement connaissance des expériences de Giovanni Aldini lorsqu’elle écrit Frankenstein. Les débats sur l’électricité, l’âme et les possibilités d’une vie artificielle sont monnaie courante dans les cercles littéraires et politiques qu’elle fréquente avec son mari. En 1818, l’année de la parution de Frankenstein, une autre résurrection électrique est tentée à Glasgow, sur le cadavre d’un meurtrier du nom de Matthew Clydesdale. Les expériences sont réalisées par le docteur Andrew Ure, qui décrira avec force détails affreux la façon dont l’électri­cité transforme le cadavre en automate : « Tous les muscles du visage entrèrent simultanément en action de manière atroce : la rage, l’horreur, le désespoir, l’angoisse et de sinistres sourires unirent leurs expressions hideuses sur le visage du meurtrier. »

Que le corps soit réellement électrique entraîne toutes sortes de conséquences intéressantes. Dans son best-seller à scandale « Vestiges de l’histoire natu­relle de la Création », publié anonymement en 1844, l’éditeur d’Édim­bourg Robert Chambers le soutient : tout indique « l’absolue ­similitude du cerveau avec une pile galvanique ». Il n’est pas le seul de cet avis. Le chimiste gallois William ­Robert Grove, l’inventeur de ce que nous appelons aujourd’hui la pile à combustible, affirme que la batterie est « ce que l’homme a fait de plus proche de l’organisme expérimental ». Et nous devons à ­Alfred Smee, avec ses « Éléments d’électrobiologie » (1849), l’une des tentatives les plus abouties de l’époque victorienne pour transformer les êtres humains en machines électriques. ­Alfred Smee, un tory et un anglican, aurait sans doute pu tomber d’accord avec le libéral Chambers sur le fait que le cerveau était une batterie et les nerfs des « biotélégraphes ». Mais leur consensus ne va pas au-delà.

Alfred Smee pense pouvoir mettre son système d’électrobiologie au service de l’orthodoxie religieuse contre les ­radicaux et les incroyants, puisque l’organisation électrique du cerveau démontre l’existence de Dieu. Nous différons des animaux, soutient-il en effet, parce que notre cerveau possède davantage de circuits électriques, ce qui nous permet de concevoir le divin. ­Alfred Smee creuse la question sous tous les angles pour montrer comment les cinq sens peuvent être répliqués avec un équipement électrique approprié. Ainsi, la vue peut être produite par des substances chimiques photosensibles injectées dans l’œil, qui réagissent à la lumière et envoient des messages électriques au cerveau. Tout le monde n’apprécie pas son souci méticuleux du détail. Et beaucoup s’amusent à ses ­dépens, raillant ses efforts pour construire un homme « vivant, bougeant, sentant, pensant, moral et religieux à partir d’une combinaison de circuits voltaïques ».

Pourtant, si Alfred Smee était dans le vrai, et si les nerfs étaient bel et bien parcourus par un fluide électrique, une dose d’électricité pourrait soigner les troubles nerveux. Embauché au Guy’s Hospital de Londres en 1836, le médecin Golding Bird ouvre une « chambre électrique » où il propose l’électrothérapie aux patients qui en sont jugés dignes (les grands hôpitaux comme celui-là étaient des institutions caritatives censées fournir des soins aux nécessiteux méritants – qui faisaient aussi d’excellents cobayes). Golding Bird décrira par le menu les troubles de ses patients, la thérapie électrique utilisée et ses effets (curatifs ou non). Les maladies nerveuses comme la chorée d’Huntington, provoquée dans un cas spécifique « par la terreur de la réclusion dans une cellule », sont généralement traitées en tirant des étincelles sur le trajet de la colonne vertébrale et en administrant des électrochocs. D’autres traitements comportent un bain électrique.

Conçue pour stimuler les nerfs et les muscles, la thérapie électrique de Golding Bird au Guy’s Hospital est alors parfaitement orthodoxe. Mais il existe sur le marché quantité d’autres traitements moins conventionnels. ­Golding Bird se plaint d’ailleurs de ce que ses concurrents dans le secteur privé « présentent leurs remèdes électriques et galvaniques comme la panacée ». Le nombre des « galvanistes médicaux » augmente, pense-t-il, « à raison du nombre de personnes employées par certaines compagnies ferroviaires pour faire la démonstration du télégraphe électrique ».

 

Le télégraphe est fondamental pour comprendre la façon dont les Britanniques de l’ère victorienne envisagent leur corps et l’électricité. Mis au point en 1837 par Charles Wheatstone, un professeur de philosophie expérimentale au King’s College de Londres, et par l’inventeur William Fothergill Cooke, le télégraphe permet une communication quasi instantanée qui révolutionne la façon dont on appréhende le monde. Une fascinante métaphore à double sens apparaît : le réseau télégraphique en ­expansion sert d’outil pour comprendre le système nerveux, tandis que le système nerveux est invoqué pour ­expliquer la façon dont fonctionne le télégraphe. Comme on l’a vu, les nerfs sont des « biotélégraphes », alors que, aux dires d’Andrew Wynter, qui écrit dans la Quarterly Review dans les années 1850, le siège londonien de la Compagnie du télégraphe électrique peut se comparer « au gigantesque cerveau – si j’ose utiliser ce terme – du système nerveux de l’Angleterre ». L’ingénieur George Wilson prophétise, lui, que le télégraphe, « à l’instar des principaux nerfs du corps humain, unira dans une solidarité vivante tous les enfants de l’Homme éparpillés aux quatre coins du monde ». Le système nerveux fait circuler l’information et les instructions à travers le corps exactement comme le réseau télégraphique fait circuler l’information et les instructions à travers la société : dans les deux cas, l’électricité est le moyen de communication.

Dès lors que le corps et son système nerveux deviennent identiques au réseau télégraphique, leurs caractéristiques électriques peuvent être mesurées et standardisées exactement de la même manière. Si bien que les ingénieurs du télégraphe et les médecins spécialistes de l’électricité établissent ensemble des cartes de la résistance du corps humain à l’électricité. Ils se demandent simplement à quel type d’appareil électrique ressemble le corps humain. Répond-il à un schéma relativement simple, comme une section du câble télégraphique transatlantique (probablement l’un des équipements les mieux compris à la fin de l’ère victorienne) ? Ou est-il plus compliqué, comme un récepteur téléphonique ? Dans un monde où l’électricité commence d’être utilisée à domicile (avec les dangers subséquents) et, à partir de 1890, pour exécuter des condamnés, ils s’interrogent et mènent des expériences sur la physiologie de la mort par électrochoc. Les praticiens de la médecine électrique se querellent ­notamment sur la question de savoir si elle doit être administrée en doses standard ou adaptées au corps de chaque patient.

À l’Institut londonien d’électricité médicale, sur l’élégante Regent Street, des ingénieurs du télégraphe ayant ­l’esprit d’entreprise s’associent à des médecins pour vendre au public les traitements électromédicaux dernier cri. Les clients reçoivent l’assurance de bénéficier « d’instruments de haut niveau, de personnel qualifié et de mesures précises ». C’est l’un des endroits où le rapport entre l’électricité, le sport et la santé – dont nous sommes toujours convaincus – fut initialement forgé.

 

Les patients peuvent utiliser à tour de rôle les appareils d’électrogymnastique et faire du sport tout en recevant un traitement électrique. L’endroit se prévaut aussi d’un « système de chambre électrifiée », où une puissante bobine d’induction reliant le sol au plafond produit un champ alternatif rapide qui fait circuler du courant dans l’organisme de tous ceux qui s’y trouvent. L’Institut propose enfin des massages pendant lesquels le courant électrique passe des mains du masseur au corps du client. Et, pour ceux qui n’ont pas les moyens de débourser 5 shillings pour une séance d’une demi-heure, il suffit, à partir de 1891, de faire quelques pas jusqu’à Oxford Street et d’acheter à la Compagnie de la batterie médicale une ceinture ou un corset électropathique CB Harness.

« L’électricité, c’est la vie », proclame le slogan du fabricant. Mais c’est aussi un moyen de modeler le corps de demain. Dans son roman La Race à venir… Celle qui nous exterminera !, paru en 1871, ­Edward Bulwer-Lytton imagine une race d’êtres vivant sous terre, les Vril-ya, qui contrôlent leur univers grâce à leur capacité de manipuler l’électricité par l’esprit et le corps. Et ceux qui voient là quelque chose de par trop invraisemblable doivent se rappeler que William Crookes, chimiste, spirite et futur président de la Royal Society, imaginera en 1892 qu’il y a sans doute dans le cerveau humain des organes électriques susceptibles de permettre la transmission de pensée d’un esprit à l’autre à travers l’éther électromagnétique.

Un auteur d’anticipation comme E. E. Kellett raconte dans sa nouvelle La Dame automate (1901) la fabri­cation d’une poupée électrique qui pleure, parle, dort et marche, impossible à distinguer d’une vraie femme. Le physicien Oliver Lodge se demande si les composants de l’appareil radio que Marconi vient d’inventer offrent une idée de l’agencement du corps humain. Le système nerveux constitue-t-il bien un principe unificateur ? L’électromédecin Julius Althaus pense, pour sa part, qu’une « utilisation prudente et appropriée du courant galvanique constant » pourrait permettre d’allonger la vie. L’électricité procure un langage et une technologie qui permettent d’anticiper la forme des corps à venir.

Et elle demeure aujourd’hui profondément ancrée dans la façon de concevoir nos corps. À propos de l’attirance sexuelle, nous invoquons un phénomène électrique entre les individus ; captivés par une pièce de théâtre, nous nous disons « électrisés » ; et quand quelque chose nous plonge dans un nouvel état émotionnel, nous nous déclarons « foudroyés ». Bref, nous continuons de nous percevoir comme des corps électriques. Depuis que Stephen Gray a démontré la conductivité, nous nous sommes rendus électriques.

Tout comme les Britanniques de l’ère victorienne avaient de leur corps une image reflétant la nouvelle technologie qu’était le télégraphe, nous nous modelons aujourd’hui sur l’électronique. Nos cerveaux sont des ordinateurs fonctionnant sur la base d’algorithmes dictant notre conduite, et non plus des bureaux du télégraphe ou des centraux téléphoniques, mais nous avons conservé l’habitude victorienne de calquer l’image que nous avons de l’homme sur la technologie. La société contemporaine étant de plus en plus immergée dans des technologies où nous nous projetons, ce jeu de miroirs devient une manière de plus en plus facile et convaincante d’être nous-mêmes.

 

Quand les industriels du sport tentent de nous vendre des vêtements censés renforcer notre santé à coups de chocs électriques, ils ne font que répéter l’histoire ; et l’idée nous ­séduit parce que cette façon de voir est inscrite dans notre culture. Que l’électricité puisse stimuler la puissance ­cérébrale ou servir à soigner les troubles neurologiques nous semble tout aussi logique qu’à l’ère victorienne. Le recours à la stimulation électrique du cerveau pour traiter des pathologies comme la maladie de Parkinson n’aurait pas surpris au xixe siècle. Lorsque nous imaginons nos futurs corps régis par l’électricité, nous ne faisons que rejouer notre passé.

Mais cela signifie que le corps électrique peut être aussi effrayant que séduisant. Les Britanniques de l’ère victorienne avaient le monstre de Frankenstein ; nous avons l’intelligence artificielle devenue folle. Quand des auteurs comme Yuval Noah Harari ou Stephen Hawking nous mettent en garde contre un monde dominé par la vie électronique, nous les prenons au sérieux précisément parce que le fantasme qu’ils évoquent est déjà très fermement ancré dans notre culture. C’est l’inéluctable revers de l’idée selon laquelle nous pouvons nous modifier par manipulation électronique. Si l’électricité peut améliorer notre forme physique, elle peut aussi nous enfoncer six pieds sous terre. Envoyer du courant dans le cerveau peut servir à torturer aussi bien qu’à soigner.

Confondre notre corps et les technologies les plus récentes est un trait de la vie moderne qui ouvre sur une perspective de souffrance comme de plaisir. Le rêve électrique est aussi susceptible de tourner au cauchemar.

 

— Cet article est paru sur le site Aeon le 8 août 2016. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

 

Les Russes, de drôles de zèbres

À lire les critiques consacrées à « La crème du Kremlin », du journaliste polonais Wacław  ­Radziwinowicz, la Russie fait ­figure dans cet ouvrage de planète lointaine. « Étrange », « incompréhensible », « paradoxal », « fermé »… Autant d’adjectifs qui reviennent à propos du géant de l’Est, dont les Polonais ont appris à se méfier à l’épreuve de l’histoire.

Ce pays, l’auteur le connaît bien pour avoir été pendant dix-huit ans le correspondant à Moscou du quotidien Gazeta Wybor­cza – avant d’en être expulsé en décembre 2015. Plus de cent cinquante de ses articles sont rassemblés dans « La Crème du Kremlin », qui portent aussi bien sur la crise ukrainienne, l’assassinat de ­Boris Nemtsov, Staline – toujours ­vivant dans l’esprit de bien des Russes – que sur les ­défis automobiles insensés qu’ils se lancent et, bien sûr, l’alcool qu’ils boivent en quantités phénoménales.

Mis bout à bout, ces textes brossent un tableau complet de la Russie contemporaine. Un ensemble parfois déconcertant, selon le site Allegro.pl, mais qui restitue bien la réalité contradictoire et surprenante du pays.

Portrait du cambrioleur en urbaniste

Ne vous fiez pas à son titre : le « Guide ­urbain du cambrioleur », de Geoff Manaugh, ne vous appren­dra ni à pénétrer par effraction chez les voisins, ni à mettre en échec, grâce à d’ingénieux systèmes d’alarme, les habiles monte-en-l’air qui tenteraient de vous dévaliser. L’ouvrage ­explore une idée bien plus insolite et intéressante : pour Manaugh, le cambriolage est inscrit dans l’ADN des villes. Il est consubstantiel à l’architecture.

L’auteur s’intéresse aux « mauvais usagers » des villes, ces personnes qui refusent de laisser les murs, les portes et les plafonds entraver leur soif de rapine. Les cambrioleurs comptent en ce sens parmi les plus grands critiques d’architecture de l’histoire : ils trouvent la faille de tous les bâtiments et les reconfigurent de l’intérieur, creusant des tunnels sous le sol des banques ou ménageant des passages parfaitement découpés dans les murs entre deux appartements.

Manaugh fait alterner récits de malfaiteurs et témoignages de ceux qui les combattent. On y croise aussi bien des détectives à la retraite que des concepteurs de « panic rooms » [chambres fortes destinées à accueillir les occupants d’un logement en cas d’intrusion]. Mais les passages les plus passionnants sont sans conteste ceux que Manaugh consacre aux ­génies du crime qui parviennent à exploiter l’infra­structure urbaine et les bizarreries de l’architecture pour réaliser d’incroyables casses sans se faire prendre.

On fait ainsi la connaissance d’un cambrioleur canadien anonyme, aujourd’hui recon­verti dans la surveillance de domiciles. Il confie avoir mémorisé les normes anti-incendie de sa ville pour comprendre la logique présidant à l’aménagement intérieur des immeubles qu’il cambriolait. Chaque appartement devant ­disposer d’une issue de secours, il pouvait en déduire combien il y avait d’appartements par étage. Il savait même quels étages comportaient des sorties non verrouillées pour raisons de sécurité, ce qui lui laissait la voie libre pour y pénétrer en toute tranquillité.

Un autre criminel, surnommé Roofman (« l’homme des toits »), a dévalisé une ribambelle de McDonald’s à travers les États-Unis après avoir observé la routine quotidienne que la franchise impose à ses salariés. Il ­savait exactement quand la caisse serait vidée et à quel moment il y aurait le moins d’employés. Il connaissait jusqu’à l’agencement typique de chaque restaurant, de sorte qu’il pouvait facilement atterrir au bon endroit en sautant de la planque qu’il s’était aménagée dans le plafond. On le soupçonne d’avoir cambriolé une quarantaine de fast-foods dans neuf États.

La police est finalement parvenue à mettre la main sur le criminel, mais celui-ci s’est évadé presque aussitôt. Après quelques mois de liberté, Roofman fut arrêté une seconde (et dernière) fois. Les agents décou­vrirent qu’il avait creusé, derrière le rayon ­vélos d’un magasin ­ToysRus, un tunnel conduisant à une boutique d’informatique abandonnée. Il y avait aménagé une planque sous un escalier.

Ces exemples illustrent la psychologie souvent étrange des cambrioleurs, mais ils montrent aussi à quel point ces derniers exploitent les routines et les régle­mentations qui structurent l’espace urbain. Les forces de l’ordre savent également en tirer parti : l’auteur évoque ainsi le « piège à cambrioleurs » mis au point par un policier – une fausse maison aux entrées bien visibles, conçue pour attirer les malfaiteurs.

Manaugh expose ensuite sa vision de la ville. Le paysage urbain a d’après lui vocation à être inversé, retourné contre lui-même. Les ornements des façades deviennent des points d’appui ; les escaliers de service, de la « matière noire architecturale », à revisiter pour le plaisir et pour l’argent. Même les réseaux de transports peuvent être trafiqués : certains voleurs préparent leur fuite à l’aide de dispositifs qui leur permettent de faire passer les feux au vert et de se frayer un chemin dans les rues engorgées de la ville.

Comme l’explique l’auteur, le cambriolage a la particularité d’être étroitement lié à l’espace. Pour être considéré comme un monte-en-l’air, il faut avoir péné­tré une structure par effrac­tion, et la loi américaine frôle parfois l’absurde sur ce chapitre. On peut ainsi entrer « par effraction » sur un chantier de construction même s’il est ouvert de tous ­côtés. Le fait d’« entrer par effraction » quelque part constituant une circonstance aggravante à d’autres crimes comme le vol ou le viol, les ­juristes ont adopté une définition obscure de ce qui constitue un lieu bâti. Ils invo­quent ce que ­Manaugh ­appelle des « architectures fictives », qui ne sont rien d’autre que des constructions juridiques.

Cet essai ne se contente pas d’offrir un guide du crime en milieu urbain ; il propose une théorie de la ville et des contorsions psychologiques qu’exige le fait de vivre dans de minuscules compartiments accolés les uns aux autres, séparés uniquement par de fines cloisons aisément cassables. Une fois l’ouvrage ­refermé, vous ne verrez plus jamais votre logement du même œil.

 

— Cet article est paru dans le Los Angeles Times le 1er avril 2016. Il a été traduit par Claire Harris.