Homos et fiers de l’être en Chine

Comme tant de jeunes gens dans la Chine d’aujourd’hui, les deux hommes se sont rencontrés sur Internet. Un « coup de foudre », se souvient Sun Wenlin, consultant en informatique et, à 26 ans, le cadet. Hu Mingliang, 37 ans, moins à l’aise, travaille comme agent de sécurité. En juin 2015, pour le premier anniversaire de leur rencontre, ils se sont rendus au bureau local de l’état civil pour demander l’autorisation de publier les bans. Face à la fin de non-recevoir de l’administration, Wenlin a décidé d’intenter une action en justice pour revendiquer la légalisation du mariage homosexuel. À la différence de dizaines de millions d’autres Chinois, il refusait de se résigner à la négation de son identité sexuelle par l’État. Une première ! Le tribunal a débouté les deux hommes de leur ­requête, mais, entre-temps, l’affaire leur avait valu ­attention et soutien dans le monde ­entier.

En d’autres termes, la démarche de Wenlin et Mingliang  n’a pas seulement ­témoigné de leur engagement amoureux. Elle a incontestablement représenté un pas en avant pour les droits des minorités sexuelles dans le pays. Les deux hommes avaient pourtant emprunté des chemins assez différents – l’un vient de la campagne, l’autre de la ville –, tracés à la fois par les contradictions actuelles du pays et par la longue histoire de l’homosexualité en Chine.

Longtemps – jusqu’au milieu du XVIIIe siècle dans les grandes lignes –, le phénomène est resté bien accepté socialement. Selon le sociologue Chou Wah-shan, auteur de Tongzhi in China: Politics of Same-Sex Eroticism, les relations homosexuelles ne renvoient alors, dans l’imaginaire social, ni à l’érotisme ni à l’homophobie, mais aux différences de classe ; les contes ­populaires mettent volontiers en scène un empereur ou un seigneur et son amant de rang inférieur. C’est seulement au xixe siècle, au contact des Européens et des missionnaires, que l’homosexualité est redéfinie comme un péché et un signe d’arriération. Face à l’avance scientifique occidentale, les intellectuels progressistes entendent importer les idées venues d’Europe. Et ils rangent la pratique dans la même ­catégorie que les pieds bandés et la ­polygamie ; autant de signes d’une mentalité féodale à bannir pour voir naître une Chine nouvelle, plus forte.

Durant la période maoïste, le Parti communiste chinois condamne sans équivoque toute orientation sexuelle ou modèle familial s’écartant de la norme hétérosexuelle, par souci d’homogénéité sociale et de pureté idéologique. Dans les années 1960 et 1970, l’homosexualité commence à être qualifiée de maladie psychiatrique. Et les relations entre gays ou lesbiennes sont criminalisées jusque dans les années 1990, via la loi contre le « hooliganisme » [qui réprime notamment la sodomie]. Enfin dépénalisée en 1997, l’homosexualité ne disparaît cependant de la liste des maladies mentales qu’en 2001. Depuis, son statut juridique reste une question ouverte. Le gouvernement maintient son silence ­officiel tout en refusant de reconnaître le concubinage entre personnes de même sexe et de prévoir des mesures antidiscrimination sur le lieu de travail.

« La société chinoise a toujours donné la priorité au collectif sur l’individuel, explique Yu Haiqing, spécialiste de la culture et des médias chinois, qu’il enseigne à l’université de Nouvelle-Galles-du-Sud. Les gens faisaient ce qu’ils voulaient en privé, mais sans ­aucune protection publique, parce que cela entrait en conflit avec l’impératif de perpétuation de la lignée familiale. » Il a été d’autant plus difficile de débattre de la reconnaissance des droits que la notion même de droits individuels reste contestée, et pas seulement dans le ­domaine politique : « Quand plusieurs générations vivent sous le même toit et que toutes les vies se mêlent, explique Yu, se rebeller contre la norme est difficilement imaginable. »

 

Depuis quelques années, les réformes économiques ont permis aux membres de la jeune génération de gagner en mobilité et en indépendance financière. Leur façon de vivre et de concevoir leur situation en a été bouleversée. La notion d’individualisme s’affirme à nouveau, mais militer en son nom sur le terrain politique reste dangereux. L’accent mis depuis vingt ans sur la liberté économique, à l’exclusion de la liberté politique et sociale, a certes enrichi une grande partie de la population, mais il a aussi déstabilisé la société, notamment en creusant les inégalités. D’où l’hypersensibilité du pouvoir à toute forme d’organisation militante.

Les citadins instruits, qui incarnent souvent les idéaux d’ouverture et de ­cosmopolitisme, occupent aujourd’hui le sommet de la pyramide sociale non officielle en Chine. Pour Elaine Jeffreys, ­auteure de Sex in China, la plupart des intellectuels acceptent l’idée que l’individu est libre de vivre selon son orientation sexuelle. « Dans les grandes villes, l’homosexualité peut même être considérée comme sympa et branchée, souligne Jeffreys. On utilise le mot anglais “gay” parce que tongxilian, le terme chinois employé par la vieille génération, est stigmatisant. N’avoir ­aucun problème avec tout ce qui est “gay”, marque d’un état d’esprit moderne, est donc source de fierté. »

 

En bas de l’échelle, il en va tout ­autrement pour les paysans de l’intérieur ou la « main-d’œuvre flottante » des ­migrants venus des campagnes. Être gay, quand on appartient au monde de ces jeunes travailleurs, c’est parfois se voir refuser les moyens d’assumer son iden­tité sexuelle. Et le dénuement peut aggra­ver cette souffrance. Nombre de ceux qui restent à la campagne vivent avec leur famille élargie et sont soumis à une forte pression pour perpétuer la lignée, quels que soient leurs penchants personnels. Selon Richard ­Burger, ­auteur de Behind the Red Door: Sex in China, des millions d’homosexuels quittent donc la campagne pour la ville afin d’échapper au regard de leur ­famille : « C’est une vie incroyablement solitaire. Non seulement ces jeunes n’ont pas les mots pour exprimer ce qu’ils éprouvent, mais ils connaissent aussi un sentiment de honte, comme s’ils étaient malades ou anormaux. »

Certains célibataires gays venus du fin fond du pays finissent par gagner misérablement leur vie dans les métropoles en vendant leurs faveurs. « Pour cela, ils sont doublement stigmatisés, ­explique ­Jeffreys. Quand vous luttez pour survivre et que les gens vous méprisent déjà, vous n’avez pas l’énergie nécessaire pour vous défendre. Même l’idée d’avoir des droits personnels peut être inédite. »

À bien des égards, le traitement réservé aux homosexuels au cours de l’histoire chinoise a toujours dépendu des actes et de la culture de l’élite. C’est pourtant sur les plus défavorisés que la lutte pour les libertés civiles pourrait avoir le plus d’impact. La loi définit bien davantage les paramètres de leur quotidien qu’elle ne le fait pour les cols-blancs des villes, mieux acceptés dans un milieu culturel pluraliste. En ce sens, le combat pour les droits individuels est un combat pour une nouvelle conception du collectif : une ­société beaucoup plus inclusive, qui offre refuge et protection aux plus vulnérables.

 

D’une certaine façon, Sun Wenlin et Hu Mingliang incarnent cette Chine en pleine mutation. Les parents cita­dins de Wenlin, celui qui a insisté pour déposer la requête, le soutiennent pleinement. Et le jeune homme, à l’aise dans ce monde, fuit rarement l’attention des ­médias. Mais il a déclaré plus d’une fois ne pas vouloir devenir le porte-­parole des gays du pays, soulignant qu’il luttait pour lui-même en tant qu’individu. Son partenaire, dont la famille ­habite encore dans le Hunan, éprouve des sentiments un peu différents. Quelques mois avant le procès, il a emmené Wenlin chez ses parents, et cette expérience l’a profondément marqué. Mingliang était a priori ­inquiet à l’idée de révéler son homosexualité à des proches qu’il connaissait depuis toujours. Mais sa famille et ses amis d’enfance ne l’ont pas rejeté. « Si vous connaissez quelqu’un qui est gay, cela change votre vision », conclut-il, ­exprimant l’espoir que la reconnaissance du mariage homosexuel puisse faire évoluer les mentalités de l’ensemble du pays. « C’est juste une question de publicité. »

 

— Cet article est paru dans le New Yorker le 2 septembre 2016. Il a été traduit par Laurent Bury.

L’Europe ! L’Europe !

En étudiant les racines de la décision, désastreuse à ses yeux, de créer une monnaie unique en 1992, le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz revient longuement sur le cas Jean Monnet. Ce Français vécut « l’une des vies les plus extraordinaires du XXe siècle, écrit le journaliste et romancier britannique John Lanchester dans le New Yorker. Comme représentant d’un type humain peu célébré mais remarquable, celui du fixer » : celui qui arrange les choses pour le compte d’autrui. Nommé très jeune secrétaire général adjoint de la Société des Nations après la Première Guerre mondiale, il devient un banquier international, travaille à Shanghai auprès du ministre chinois des Finances, se rend à Londres en 1939 afin de faire fusionner les industries de guerre anglaise et française, rejoint Washington en 1940 comme envoyé du gouvernement britannique, où son énergie au service du programme d’armement Victory fera dire à John Maynard Keynes qu’il a « raccourci la guerre d’un an ». Après 1945, il pose la première pierre de la construction européenne, l’Union franco-allemande pour la production du charbon et de l’acier : ce projet va asseoir « les bases concrètes d’une fédération européenne indispensable à la préservation de la paix », écrit-il. Inspiré par Monnet, le traité de Rome de 1957 vise à « établir les fondements d’une union sans cesse plus étroite entre les peuples européens ». Il apparaît rétrospectivement, souligne Lanchester suivant Stiglitz, que deux questions restaient et restent posées : pourquoi et par qui ? Pourquoi vouloir une Europe fédérale entre des pays si hétérogènes et divisés par l’histoire ? « Aux yeux d’initiés comme Monnet, la question ne semblait pas nécessiter de réponse, elle ne semblait pas même devoir être posée. » Et qui seraient les agents de cette fédération, sinon des élites dont Monnet était le digne représentant, sans mandat électif ? « Il n’y a jamais eu d’appé­tit populaire pour l’idée de l’Europe », écrit-il. Le livre de Stiglitz est paru avant le Brexit, l’article de John Lanchester après.

Le microbe, ce mal qui nous fait du bien

En 1924, Marshall Hertig et Simeon Burt Wolbach trouvèrent un nouveau microbe à l’intérieur de moustiques bruns ordinaires Culex pipiens qu’ils avaient collectés dans les environs de Boston et Minneapolis. Il ressemblait un peu aux bactéries Rickettsia en qui Wolbach avait antérieurement identifié la cause de la fièvre pourprée des montagnes Rocheuses et du typhus. Mais ce nouveau microbe ne semblait responsable d’aucune maladie – et était donc pratiquement ignoré. Il fallut douze années à Hertig pour lui donner le nom officiel de Wolbachia pipientis, en l’honneur de son ami Wolbach qui l’avait découvert et du moustique qui l’hébergeait. Et il fallut attendre de nombreuses autres décennies pour que les biologistes se rendent compte à quel point cette bactérie était spéciale.

Il n’est pas rare que des auteurs scientifiques qui écrivent régulièrement sur la microbiologie aient une bactérie favorite, tout comme les gens ont un film ou un musicien favori. La mienne est Wolbachia. Elle est à la fois époustouflante par son comportement et impressionnante par sa prolifération. Elle est aussi l’exemple parfait de la nature duale des microbes – de tous les microbes –, tantôt partenaires, tantôt parasites.

Dans les années 1980 et 1990, après que Carl Woese eut montré au monde comment identifier les microbes en séquençant leurs gènes, les biologistes commencèrent à trouver des Wolbachia partout. Des chercheurs qui étudiaient indépendamment des bactéries susceptibles d’influer sur la vie sexuelle de leurs hôtes se rendirent compte qu’ils travaillaient tous sur la même chose. Richard Stouthamer découvrit un groupe de guêpes asexuées, toutes femelles, se reproduisant uniquement par clonage. Cette particularité était l’œuvre d’une bactérie, Wolbachia : lorsque Stouthamer traita les guêpes avec des antibiotiques, les mâles réapparurent soudainement et les deux sexes recommencèrent à s’accoupler. Thierry Rigaud trouva dans le cloporte des bactéries qui transformaient les mâles en femelles en intervenant dans la production d’hormones mâles. Là encore, des Wolbachia. Aux Fidji et aux Samoa, Greg Hurst trouva qu’une bactérie tuait les embryons mâles du magnifique papillon lune bleue, de sorte que les femelles étaient cent fois plus nombreuses que les mâles. Wolbachia, encore. Peut-être pas exactement la même souche, mais toutes étaient des variantes du microbe provenant du moustique de Hertig et Wolbach.

Une raison explique pourquoi toutes ces stratégies sont défavorables aux mâles. Wolbachia ne peut se transmettre à la génération d’hôtes suivante que par les œufs ; les spermatozoïdes sont trop petits pour la contenir. Les femelles sont son avenir, les mâles son impasse évolutive. Elle a donc développé de nombreux moyens de circonvenir les hôtes mâles afin d’accroître son fonds d’hôtes femelles. Elle les tue, comme dans le cas des papillons de Hurst. Elle les féminise, comme dans le cas des cloportes de Rigaud. Elle en supprime totalement la nécessité en permettant aux femelles de se reproduire par voie asexuée, comme dans le cas des guêpes de Stouthamer. Aucune de ces manipulations n’est propre à Wolbachia, mais elle est la seule bactérie qui les utilise toutes.

Quand Wolbachia laisse les mâles survivre, elle ne cesse pas pour autant de les manipuler. Elle modifie souvent leur sperme afin qu’ils ne puissent féconder que des ovules infectés par la même souche de Wolbachia. Du point de vue des femelles, cette incompatibilité signifie que les femelles infectées (qui peuvent s’accoupler avec n’importe quel partenaire de leur choix) acquièrent un avantage compétitif par rapport aux femelles non infectées (qui ne peuvent s’accoupler qu’avec des mâles non infectés). À chaque génération, les femelles contaminées deviennent plus nombreuses, tout comme les Wolbachia dont elles sont porteuses. C’est ce qu’on appelle l’incompatibilité cytoplasmique, et c’est la stratégie la plus courante et la plus efficace des Wolbachia — les souches qui l’utilisent se répandent si ­rapidement dans une population qu’elles infectent typiquement 100 % de leurs hôtes potentiels.

À part ces astuces misandres, Wolbachia excelle également à envahir les ovaires et à pénétrer dans les ovules, au point qu’elle se retrouve rapidement transmise d’une génération d’insectes à la suivante. Elle est également extraordinairement habile à sauter dans de nouveaux hôtes, de sorte que même si elle rompt avec une espèce, il lui en reste quantité d’autres chez qui elle peut s’installer. « Je pourrais trouver la même souche de Wolbachia dans un scarabée australien et une mouche européenne » dit Jack Werren, spécialiste de cette bactérie. Pour ces raisons, Wolbachia est devenue une bactérie extrêmement commune. Selon une étude récente, elle infecte au moins quatre espèces d’arthropodes sur dix – le groupe des arthropodes inclut notamment les insectes, les araignées, les scorpions, les acariens et les cloportes. La proportion est ahurissante ! La majorité des quelque 7,8 millions d’espèces animales vivantes sont des arthropodes. Si Wolbachia infecte 40 % de ces espèces, elle est sans doute la bactérie la plus prolifique du monde, du moins sur la terre ferme (1). Et il est en un sens tragique que Wolbach ne l’ait jamais su. Il mourut en 1954, ignorant que son nom est attaché à l’une des plus grandes pandémies de l’histoire de la vie.

Chez de nombreux animaux, Wolbachia est un parasite de la reproduction – un organisme qui manipule la vie sexuelle de ses hôtes pour servir ses propres objectifs. Les hôtes en souffrent. Certains en meurent, d’autres deviennent stériles, et même les individus non affectés se trouvent contraints de vivre dans un monde déséquilibré par un manque de partenaires potentiels. Wolbachia pourrait passer pour l’archétype du « méchant microbe », mais elle a aussi un bon côté. Elle procure un avantage mal connu à certains vers nématodes, sans lequel ils ne peuvent survivre. Elle protège certaines mouches et certains moustiques contre des virus et d’autres pathogènes. La guêpe Asobara tabida ne peut fabriquer ses ovules si elle n’est pas infectée par Wolbachia. Chez la punaise des lits, Wolbachia constitue un complément nutritif : elle fabrique des vitamines B absentes du sang bu par les punaises. Sans elle, les punaises deviennent rachitiques et stériles.

L’utilisation de Wolbachia apparaît de manière particulièrement saisissante lorsqu’on se promène dans une pommeraie européenne à l’automne. Parmi les feuilles jaunes et orange, on peut voir quelques petites îles vertes résister comme par défi au déclin saisonnier. Elles sont l’œuvre de la mineuse du pommier, un papillon de nuit dont la chenille vit à l’intérieur des feuilles de pommier. Presque toutes ces chenilles sont porteuses de Wolbachia. Chez ces insectes, le microbe libère des hormones qui empêchent les feuilles de jaunir et de mourir. Ces hormones permettent à la chenille de retenir l’automne et se donner ainsi suffisamment de temps pour devenir adulte. Si vous éliminez Wolbachia, les feuilles meurent et tombent, et avec elles les chenilles qu’elles contiennent.

Wolbachia est donc une créature aux multiples facettes. Certaines souches se comportent en parasites primitifs, en manipulatrices égoïstes si talentueuses qu’elles se sont répandues dans le monde entier portées par les pattes et les ailes d’une multitude d’hôtes ; elles tuent des animaux, dénaturent leur biologie, et limitent leurs choix. D’autres souches sont des mutualistes, des aubaines, des alliés indispensables. D’autres encore sont les deux à la fois. Et dans cette nature multiforme, Wolbachia n’est pas seule.

Présenter dans un livre les avantages que l’on a de vivre avec des microbes suscite un sentiment étrange mais critique : il n’existe pas de « bons microbes » et de « mauvais microbes ». Ces désignations appartiennent aux récits pour enfants. Elles ne conviennent pas pour décrire les relations compliquées, incontrôlables et contextuelles existant dans la nature.

En réalité, les bactéries correspondent à un continuum de styles de vie, allant de « méchants » parasites à « gentils » mutualistes. Certains microbes, telle Wolbachia, vont d’une extrémité à l’autre de ce spectre parasite-mutualiste, en fonction de la souche et de l’hôte dans lequel ils se trouvent. Mais nombre d’entre eux existent simultanément à ces deux extrémités : la bactérie stomacale Helicobacter pylori provoque des ulcères et des cancers de l’estomac, mais protège également contre le cancer de l’œsophage — et ce sont les mêmes souches qui rendent compte de ces avantages et désavantages. D’autres microbes peuvent, selon le contexte, changer de rôles au sein d’un même hôte. Tout cela signifie que les étiquettes telles que mutualiste, commensal, pathogène ou parasite, censées marquer une identité fixe, ne sont pas appropriées. Ces termes ressemblent davantage à des états – affamé, éveillé, vivant, etc. – ou à des comportements – coopératif, combatif, etc. Ils sont plus des adjectifs et des verbes que des noms : ils décrivent la relation de deux partenaires à un moment et un endroit donnés.

Nichole Broderick a trouvé un excellent exemple de cette relation en étudiant un microbe vivant dans les sols et appelé Bacillus thuringiensis ou Bt. Ce microbe produit des toxines capables de tuer des insectes en perforant leurs intestins. Les agriculteurs exploitent cette faculté depuis les années 1920 en pulvérisant, sous forme de pesticide vivant, du Bt sur des cultures. Même les fermiers bio font ça. L’efficacité de cette bactérie est indéniable, mais pendant des décennies, les scientifiques se sont trompés sur sa technique de tueuse. Ils supposaient que ses toxines faisaient tellement de dégâts que leurs victimes mouraient de faim. Cette explication était toutefois incomplète. Il faut plus d’une semaine pour qu’une chenille soit affamée, et Bt tue en moitié moins de temps.

Broderick trouva ce qui se passait réellement – presque par hasard. Soupçonnant les chenilles d’avoir des microbes intestinaux qui les protégeaient contre Bt, elle les traita avec des antibiotiques et les exposa aux pesticides. Les microbes étant éliminés, elle pensait que les chenilles mourraient encore plus vite. En fait, toutes survécurent. Il apparut qu’au lieu de protéger les chenilles, les bactéries intestinales étaient le moyen dont se servait Bt pour les tuer. Ces bactéries sont inoffensives tant qu’elles restent dans l’intestin, mais peuvent franchir les trous créés par les toxines de Bt et envahir le système sanguin. Quand il sent leur présence, le système immunitaire de la chenille se déchaîne. Une inflammation se propage dans tout le corps de la chenille, lésant ses organes et affectant sa circulation sanguine. C’est le sepsis. C’est ce qui tue l’insecte si rapidement.

La même chose arrive probablement à des millions de personnes chaque année. Nous autres humains sommes également infectés par des pathogènes qui font des trous dans notre intestin ; et nous aussi développons un sepsis lorsque nos ­microbes intestinaux standard pénètrent dans notre système sanguin. Comme dans le cas des chenilles, les mêmes microbes peuvent être bénéfiques dans l’intestin mais dangereux dans le sang. Ils ne sont mutualistes qu’en fonction de leur lieu de résidence. Les mêmes principes valent également pour les bactéries dites « oppor­tunistes » vivant dans nos corps — elles sont normalement inoffensives mais peuvent causer des infections potentiellement mortelles chez les personnes dont le système ­immunitaire est déficient. Tout dépend du contexte. […] De même qu’une mauvaise herbe est une fleur poussant au mauvais endroit, nos microbes peuvent constituer une aide précieuse pour un organe mais un danger pour un autre organe, ou être essentiels à l’intérieur de nos cellules mais mortels à l’extérieur. « Si vous vous trouvez un petit moment immunodéprimé, ils vous tuent. Une fois morts, ils vous mangent, dit le spécialiste des coraux Forest Rohwer. Ils s’en fichent. Ce n’est pas une relation de sympathie. C’est uniquement de la biologie. »

Ainsi, le monde de la symbiose (2) est un monde dans lequel nos alliés peuvent nous décevoir et nos ennemis se rallier à nos côtés. C’est un monde dans lequel des mutualismes volent en éclats pour une histoire de quelques millimètres.

Pourquoi ces relations sont-elles si fragiles ? Pourquoi les microbes oscillent-ils si facilement entre le pathogène et le mutualiste ? Tout d’abord, ces rôles ne sont pas aussi contradictoires qu’on pourrait l’imaginer. Pensez à ce dont un microbe intestinal « ami » a besoin pour nouer une relation stable avec son hôte. Il doit survivre dans l’intestin, s’y ancrer afin de ne pas se trouver emporté, et interagir avec les cellules de son hôte. Ce sont là des conditions auxquelles les pathogènes doivent eux aussi satisfaire. Ainsi, les deux caractères – mutualiste et pathogène, héros et méchant – utilisent souvent les mêmes molécules pour atteindre les mêmes objectifs. Certaines de ces molécules sont affublées de noms négatifs, tels que « facteurs de virulence », parce qu’elles furent découvertes dans des contextes de maladies, alors qu’elles sont intrinsèquement neutres. Elles ne sont que des outils, comme les ordinateurs, les stylos et les couteaux : elles permettent de faire des choses merveilleuses et aussi des choses affreuses.

Même les microbes bienfaisants peuvent nous nuire indirectement, en créant des points faibles que d’autres parasites et pathogènes peuvent exploiter. Leur présence même ouvre des possibilités. Les microbes d’un puceron, bien qu’essentiels, libèrent dans l’air des molécules qui attirent le syrphe ceinturé. Cet insecte noir et blanc, qui ressemble à une guêpe, est mortel pour les pucerons. Ses larves peuvent en manger des centaines durant leur vie, et ses adultes les capturent pour leur progéniture en sentant l’Eau de Microbiome – une odeur que les pucerons ne peuvent éviter de dégager. La nature abonde en appâts de ce genre, créés involontairement. Vous-même en cet instant en dégagez quelques-uns. Certaines bactéries peuvent même transformer leurs propriétaires en attracteurs de moustiques du paludisme, tandis que d’autres repoussent ces petits vampires. Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi deux personnes peuvent marcher dans une forêt pleine de moucherons et l’une d’elles en ressortir toute recouverte de piqûres tandis que l’autre est tout sourire ? Vos microbes font partie de la réponse.

Les pathogènes peuvent également utiliser nos microbes pour lancer leurs invasions, comme dans le cas du virus de la polio. Il se saisit des molécules à la surface des bactéries intestinales comme si elles étaient des rênes et les utilise pour chevaucher ces bactéries et les diriger vers les cellules d’un hôte. Le virus a meilleure prise sur les cellules de mammifères et ne devient plus stable aux chaudes températures de notre corps qu’<après< avoir touché nos microbes intestinaux. Ces microbes le transforment involontairement en un virus plus efficace.

Ainsi, les symbiotes ont un coût. Même quand ils aident leurs hôtes, ils créent des vulnérabilités. Ils ont besoin d’être nourris, logés et transmis, et tout cela coûte de l’énergie. Point très important, comme tout autre organisme, ils veillent à leurs propres intérêts – qui sont souvent en conflit avec ceux de leurs hôtes. Si un symbiote d’hérédité maternelle tel que Wolbachia supprimait les mâles, il aurait à court terme davantage d’hôtes à sa disposition, mais courrait le risque de provoquer à long terme l’extinction de ces hôtes. Si quelques bactéries de calmar hawaiien cessaient d’émettre de la lumière, elles feraient des économies d’énergie, mais, si un nombre suffisant d’entre elles devenaient sombres, le calmar perdrait sa lueur protectrice et toute cette alliance se trouverait avalée par un prédateur vigilant. Si mes microbes intestinaux supprimaient mon système immunitaire, ils se développeraient plus rapidement, mais je serais malade.

Dans la nature, presque tout partenariat majeur se passe ainsi. La triche est un problème permanent. La trahison n’est jamais bien loin. Des couples peuvent fonctionner parfaitement, mais, dès qu’un des partenaires peut obtenir les mêmes avantages pour une énergie ou un effort moindres, il cédera à cette facilité, à moins d’être puni ou surveillé. […]

Nous aimons les récits bien tranchés, avec des bons et des méchants bien définis. Ces dernières années, j’ai vu le point de vue « il faut tuer toutes les bactéries » lentement s’effacer devant « les bactéries sont nos amies et nous voulons les aider », même si ce dernier est aussi erroné que le premier. On ne peut simplement pas supposer qu’un microbe donné est « bon » au motif qu’il vit dans notre corps. Même des scientifiques oublient cela. Le terme même de symbiose a été déformé au point que sa signification originelle et neutre, « vivre ensemble », bénéficie aujourd’hui d’une image positive et est presque bizarrement associée à la coopération et à l’harmonie. Ce n’est toutefois pas ainsi que fonctionne l’évolution. Elle ne favorise pas nécessairement la coopération, même si elle va dans l’intérêt de chacun. Et elle génère des conflits même au sein des relations les plus harmonieuses.

Cela apparaît clairement si l’on quitte quelques instants le monde des microbes pour celui de créatures d’échelle légèrement supérieure. Prenez les pique-bœufs. On peut trouver ces oiseaux bruns en Afrique, posés sur les flancs des girafes et des antilopes. On les considère généralement comme des agents de nettoyage, qui débarrassent leurs hôtes de leurs tiques et de leurs sanguinaires parasites. Ils picorent toutefois aussi des blessures ouvertes — une habitude moins bienfaisante qui bloque le processus de guérison et accroît le risque d’infection. Ces oiseaux ont un besoin maladif de sang qu’ils satisfont en recourant à des moyens qui soit bénéficient à leurs hôtes, soit les malmènent. Une dynamique similaire se déroule dans les récifs de corail, où un petit poisson appelé labre nettoyeur gère un spa. Le gros poisson arrive, et le labre nettoyeur lui enlève les parasites de ses mâchoires, de ses ouïes et d’autres endroits difficiles à atteindre. Les nettoyeurs y gagnent un repas, les clients des soins médicaux. Il arrive toutefois que les nettoyeurs trichent en mordillant des bouts de mucus et de tissu sain. Les clients les punissent alors en changeant de spa, et les nettoyeurs eux-mêmes corrigent tout collègue qui ennuie des clients potentiels. Pendant ce temps, en Amérique du Sud, certains acacias comptent sur des fourmis pour se défendre contre les mauvaises herbes, les insectes nuisibles et les brouteurs. En retour, ils donnent à leurs gardes du corps des en-cas sucrés à manger et des épines creuses à habiter. La relation semble équitable jusqu’à ce que vous découvriez que l’arbre arrose sa nourriture d’un enzyme qui empêche les fourmis de digérer d’autres sources de sucre. Elles sont en fait des servantes sous contrat. Tous ces exemples emblématiques de coopération se trouvent dans des manuels ou des documentaires sur la faune et la flore. Et chacun d’eux porte la marque d’un conflit, d’une manipulation et d’une tromperie.

« Nous devons distinguer l’important de l’harmonieux. Le microbiome est incroyablement important, mais cela ne signifie pas qu’il soit harmonieux », dit le biologiste de l’évolution Toby Kiers. Un partenariat qui fonctionne bien pourrait facilement être perçu comme un cas d’exploitation réciproque. « Les deux partenaires peuvent en tirer profit, mais il y a une tension inhérente. La symbiose est un conflit – un conflit que ne peut jamais être totalement résolu ».

 

— Ce texte est extrait de Moi, microbiote, maître du monde, à paraître le 15 février 2017 aux éditions Dunod.

Pour vivre heureux, vivons « en résonance »

Ses théories sur l’« accélération » du temps et ses effets néfastes sur nos sociétés lui ont valu une belle notoriété outre-Rhin (lire l’entretien dans Books n° 15, septembre 2010). Dans son nouvel ouvrage, le socio­logue Hartmut Rosa propose la « solution » à cette quête frénétique et déshumanisante du toujours plus, toujours plus vite. Ce n’est pas la « décélération », mais ce qu’il appelle la « résonance ». Qu’entend-il par là ? C’est justement tout le problème. Rosa la définit comme un rapport au monde dans lequel le sujet ne cherche pas uniquement à s’approprier ce qui l’entoure mais entre en « résonance » avec lui – c’est-à-dire qu’il le transforme tout en se laissant transformer par lui. Tout au long des 800 pages de l’ouvrage, le sociologue tente de rendre son idée la plus concrète possible : il compare par exemple deux femmes imaginaires, l’une nommée Anna, l’autre Hannah, dont les existences sont en tout point semblables. Simplement, l’une est heureuse, l’autre pas. L’une apprécie sa famille, le soleil sur sa peau et le fait de jouer au volley ; l’autre n’est pas vraiment en phase avec son époux et ses enfants, elle se sent agressée par la lumière qu’elle trouve trop forte et se demande ce qu’elle fait dans cette salle de sport… L’une est en « résonance » avec le monde. L’autre pas. « Ce concept, que Rosa ne parvient à saisir qu’au moyen de métaphores et d’incantations, reste vague », déplore Jens Binsky dans le Süddeutsche Zeitung. Dans le Zeit, le philosophe Dieter Thomä regrette une certaine « tendance au blabla ». Des jugements trop sévères aux yeux d’Helmut König, du Neue Zürcher Zeitung, pour qui cette théorie de la résonance, en dépit de son flou, est féconde.

Les disparus de Berlin

Il est 7 h 30, ce 8 juillet 1952, lorsque l’avocat Walter Linse sort de chez lui pour se rendre au bureau. Un taxi, moteur allumé, stationne devant sa villa Art nouveau de Lichterfelde, un quartier cossu de Berlin, avec deux hommes à bord. Linse ne les voit pas, dans son dos, faire signe à des complices. L’un d’eux lui demande du feu, puis lui saisit le bras et tente de l’étrangler. Linse parvient à se dégager et court, en toute inconscience, vers le taxi. Son agresseur le rattrape, le maîtrise et se jette avec lui dans la voiture. Le second poursuivant frappe l’avocat à la tête.

De nombreux témoins assistent à la scène. L’Opel Kapitän démarre en trombe, une portière à moitié ouverte d’où dépassent les jambes de Linse. Le visage plaqué au sol, l’avocat tente de se défendre. L’un de ses ravisseurs lui tire alors dans les mollets pour l’obliger à replier enfin les jambes.

Les kidnappeurs répandent des crève-pneus sur la chaussée pour arrêter la camionnette qui les a pris en chasse, klaxon hurlant. Son conducteur n’abandonne qu’après avoir essuyé des tirs et alerte une patrouille de police, qui se lance à la poursuite des ravisseurs. Mais l’Opel a déjà atteint la frontière entre les secteurs Est et Ouest. Elle fonce sous la barrière qui a été relevée pour elle et disparaît en RDA.

Walter Linse, qui avait fui la zone sovié­tique en 1949 et dirigeait la section économique du Comité d’enquête des juristes libres, organisation anticommuniste de défense des droits de l’homme, passe les mois suivants dans les cellules tristement célèbres de la ­Stasi (le ministère de la Sécurité d’Etat), à Berlin-Hohenschönhausen.

En septembre 1953, un tribunal militaire soviétique le condamne à mort pour espionnage et propagande anticommuniste. Linse est transféré à Moscou et fusillé dans la nuit du 15 décembre 1953 à la prison de la Boutyrka. L’enlèvement perpétré par une matinée ensoleillée dans une rue paisible de Berlin se termine, un an et demi plus tard, en assassinat judiciaire.

Comment appelle-t-on un État qui enrôle plusieurs criminels condamnés à de lourdes peines pour planifier et commettre un enlèvement ? Qui séquestre un homme kidnappé, pendant des mois, dans un cachot minuscule puant la merde, la pisse et le chlore, l’en sort pour le questionner nuit après nuit et n’interrompt ces interrogatoires que lorsque le détenu perd trop de sang ? Dont le ministre de la Sécurité d’État ne répugne pas à assister personnellement, de temps en temps, à ces interrogatoires ? Un État de non-droit ?

Gregor Gysi, chef du groupe parlementaire de Die Linke [parti de la gauche radicale], jugerait cela exagéré, sans doute. À l’automne 2014, au ­moment où les futurs partenaires de la Coalition rouge-rouge-verte (entre Die Linke, le SPD et les Verts) de Thuringe débattaient de la manière dont il convenait de cataloguer la RDA, Gysi avait déclaré en substance : oui, bien sûr, le droit a été bafoué en RDA et de façon grossière, mais le régime du Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED) était-il pour autant un État de non-droit ? Non : « Nous sommes d’accord pour ne pas utiliser cette dénomination. »

Aux yeux de Gysi et des siens, il s’agissait et il s’agit toujours de sauver des ruines du communisme est-­allemand son noyau originel « antifasciste et démocratique » : le régime, projet au départ estimable, avait été peu à peu perverti, se détournant avec le temps de ses intentions initiales, fina­lement contredites de façon tout à fait regrettable.

L’affaire Linse ne relevait, selon cette logique, que d’un manquement grossier au droit. De ceux qui peuvent se produire dans n’importe quel pays, même démocratique. Hélas, la légende des fondations saines de la RDA repose sur un mensonge : la négation du droit était au fondement de ce régime, totalitaire déjà sur les fonts baptismaux.

Les kidnappings orchestrés par la Stasi, essentiellement dans les années 1950 (avant la construction du Mur, en 1961), sont emblématiques des crimes d’État qui ont accompagné l’édification du pouvoir communiste durant sa phase stalinienne. Au total, le ministère de la Sécurité d’État a fait enlever une quarantaine de personnes en RFA, notamment dans la partie Ouest de Berlin. Plusieurs ont été, comme Linse, enlevées de force ; d’autres endormies, enivrées, attirées par divers subterfuges à l’Est. Là, elles ont souvent disparu dans les cachots des services secrets, ou ont été exécutées.

Ce chapitre sombre de la Guerre froide est pour la première fois traité dans un ouvrage de référence. La jeune historienne Susanne Muhle a dépouillé des montagnes de dossiers, passant en revue quelque 300 000 documents : rapports d’informateurs, procès-verbaux d’interrogatoires, plans d’enlèvements de la Stasi, comptes rendus de procès est-allemands, rapports d’enquête ouest-allemands, articles de journaux, Mémoires.

Muhle révèle sur plus de 600 pages les méthodes de la RDA : mensonges, violence, assassinats, contrats passés avec des criminels, conditions de déten­tion et procédés d’interrogatoire ­assimilables à de la torture, accusations montées de toutes pièces, simulacres de procès, la condamnation à mort étant décidée avant même le premier jour d’audience par le comité central du Parti.

 

Les disparitions de transfuges à Berlin-Ouest ont profondément marqué la mémoire collective dans les années 1950. Le cas de Linse, aussi spectaculaire fût-il, n’était pas unique, loin de là. Deux jours après son enlèvement, 25 000 personnes en colère se rassemblaient devant la mairie de Schöneberg pour protester. Et le maire de Berlin de l’époque, Ernst Reuter, exigeait sa libération immédiate. Les agents de la Stasi qui s’étaient glissés parmi les manifestants écrivirent dans leur rapport : « Une fureur fanatique se déchaîne dans la foule. Cette folie se manifeste par des apostrophes, ponctuées d’applaudissements, contre le Parti […] Reuter prend la parole. Il est tout de suite agressif, décrit son indignation, explique que la coupe est pleine. L’assistance fulmine. »

 

Il a fallu attendre la chute du Mur et les années 1990 pour que Valentin Falin, l’ancien ambassadeur soviétique en RFA, confirme que le juriste avait été enlevé à l’instigation des services secrets soviétiques, qui le soupçonnaient de travailler pour le Renseignement français. En 1996, Linse a été officiellement réhabilité à Moscou et déclaré « victime de la répression politique ». Dans cette affaire, le ministère de la Sécurité d’État et ses sbires n’avaient été que les prestataires du grand frère moscovite. Mais, la plupart du temps, la Stasi agissait pour son propre compte. Outre les opposants et les membres des forces de sécurité en fuite, elle visait surtout les collaborateurs avérés ou supposés des services occidentaux. Or ce régime paranoïaque voyait des espions partout. La moindre conversation avec les Renseignements de l’Ouest pouvait alimenter les soupçons, alors même qu’il s’agissait d’un passage obligé pour les transfuges.

C’est en 1950 que le maître forgeron Friedrich Böhm 1 se réfugie à Berlin-­Ouest. Trois ans plus tard, il allait devenir le collaborateur des services secrets français. Et, en 1954, il attirait pour la première fois l’attention du ministère de la Sécurité d’État. À partir de ­novembre 1955, celui-ci place huit collaborateurs secrets (Geheime Mitarbeiter ou GM) et contacts (Kontactpersonnen ou KP) dans l’entourage de Böhm, pour l’opération dite « Tegel ».

Huit mois plus tard, le GM « Konsul » propose de l’enlever. La Stasi donne son accord, même si Böhm ne présente aucun des points faibles habituels. Il est timide avec les femmes et ne boit guère, selon les GM. On décide donc de l’attirer dans une embuscade, de l’endormir avec du chloroforme ou de l’assommer avec un sac de sable. Mais l’opération est annulée. Entre-temps, la Stasi a appris que Böhm a multiplié les précautions. Son appartement est équipé d’un système d’alarme relié au commissariat le plus proche ; il possède un chien de garde, porte en permanence deux pistolets sur lui et utilise non pas les transports en commun mais des taxis ou sa voiture personnelle.

Malgré cela, le département II/3 passe à l’action en 1958. Notre homme doit être attiré dans une embuscade dans la forêt de Gatow, à l’ouest de Berlin, où le GM « Tell » travaille comme garde forestier. Böhm s’y rend de temps en temps pour s’y promener avec son chien et en rapporter du sable pour ses cages à oiseaux.

Trois hommes déguisés en gardes forestiers sont censés l’attendre et placer le cadavre d’un sanglier sur la route pour l’obliger à s’arrêter. Il doit ensuite être assailli, enroulé dans une toile de tente et exfiltré vers la RDA par un point de passage repéré au préalable entre les mines et les barbelés de la frontière. L’opération a lieu le 2 octobre. Le commando ne réussit pas à placer le sanglier à temps, mais les trois hommes parviennent à surprendre Böhm en dégainant leurs pistolets. Celui-ci se défend, deux des ravisseurs l’attaquent avec des matraques. Dans l’échauffourée, un coup de feu part qui atteint Böhm. La détonation et les appels à l’aide sont étouffés par la pluie battante.

 

La victime est alors ligotée et chargée dans un combi Volkswagen. Les ravisseurs nettoient les traces de sang et emmènent la voiture de Böhm. Mais ils laissent derrière eux le sanglier, une couverture et les lunettes cassées de l’espion, offrant ainsi aux enquêteurs ouest-allemands de précieux indices. Transporté en RDA par l’itinéraire ­prévu, Böhm est condamné en ­novembre 1959 par le tribunal de Francfort-sur-l’Oder à la réclusion criminelle à perpétuité. Il ne retournera en RFA que quatorze ans plus tard, après le rachat de sa liberté par l’État fédéral.

Pour la Stasi, ce collaborateur des services français était un cas compliqué parce qu’il ne relevait pas des méthodes d’enlèvement habituelles. D’ordinaire, l’alcool servait de moyen de prédilection. Le plan opérationnel pour le kidnapping du fugitif Werner Zacher (1) précisait le seuil de tolérance de l’informateur « Palette », qui devait se charger de cette mission : « “Palette” supporte les doses d’alcool suivantes sans tituber : douze verres normaux d’alcool à 40 ° et six bières, ce qui suffit pour Z. “Palette” a reçu pour instructions de faire semblant de tituber au bout de sept ou huit verres de gnôle, pour encourager Z à boire encore davantage. Si Z veut s’en aller, le GM “Schenkel” doit commander à nouveau de l’alcool. »

Entre 1950 et 1989, le ministère de la Sécurité d’État a travaillé avec environ 624 000 informateurs (Inoffizieller Mitarbeiter ou IM) – l’ « arme principale dans le combat contre l’ennemi », d’après le chef de la Stasi, Erich Mielke. Environ 3 % d’entre eux ont pris une part active à ce « combat contre l’ennemi » comme « collaborateurs secrets ». Ils étaient le bras armé et redouté de la Stasi. Leur force de frappe s’étendait au-delà des frontières de la RDA.

La Sécurité d’État recrutait ses ravisseurs dans le milieu du banditisme. À peu près la moitié de ceux qu’a identifiés Susanne Muhle avaient, au moment de leur enrôlement, purgé au moins une peine de prison. Ce monde criminel berlinois offrait à la Stasi un réservoir inépuisable de contacts « présentant un intérêt pour des opérations ».

L’un de ces collaborateurs phares, au milieu des années 1950, s’appelait Hans Wax (alias GM « Donner »). Il dirigeait un garage dans la Kantstrasse, à Berlin-Ouest, qu’il finançait par des trafics illégaux, des vols de voitures et des cambriolages. Né en 1927, Hans Wax avait séjourné dans une prison américaine, avant d’être condamné à quatre ans de réclusion criminelle puis de bénéficier d’une libération conditionnelle pour bonne conduite. C’est en 1955 qu’une connaissance, elle-même GM, l’avait recommandé à la Stasi : « Hans est un homme d’action peu bavard. Tout prouve qu’il accomplit les tâches qui lui sont confiées non seulement avec énergie, mais en réfléchissant beaucoup et bien. […] Il sait se servir d’une arme. »

Dans les années suivantes, Wax et ses deux complices (les GM « Teddy » et « Blitz ») allaient former le commando sans doute le plus efficace de la Stasi. Le groupe d’intervention du GM « Donner » a enlevé un nombre incalculable de personnes en RFA.

À l’automne 1955, Wax et ses hommes emboutissent ainsi sur l’auto­route, non loin de Cassel, la voiture de Werner Rieker, que le ministère de la Sécurité d’État considérait comme un agent de l’organisation Gehlen, l’ancêtre du BND (les services secrets ouest-­allemands). Puis ils lui tirent dessus : Rieker est grièvement touché, fourré dans le coffre de la Mercedes de Wax et emmené en RDA. Quelques mois plus tard, un tribunal de Berlin-­Est le condamnera à quinze ans de prison.

Pour le régime est-allemand et le minis­tère de la Sécurité d’État, « bouclier et épée du Parti », ces enlèvements démontraient la puissance communiste. Ils devaient déstabiliser les opposants idéologiques à l’Ouest. « Le pouvoir de la classe ouvrière est si grand et s’étend si loin, écrivait Ernst Wollweber, ministre de la Sécurité d’État en 1955, que chaque traître est rattrapé ou qu’une juste punition l’atteint jusque dans la cachette qu’il croit sûre. »

 

Certes, la plupart des enlèvements perpétrés par la Stasi ont eu lieu dans les années 1950. Avec la construction du Mur, en 1961, le régime s’est stabilisé et le nombre de kidnappings a ­diminué. Mais le ministère de la ­Sécurité d’État n’y a jamais tout à fait renoncé.

À l’occasion des jeux Olympiques de Munich, en 1972, la Stasi avait pré­paré une nouvelle action d’envergure, le dépar­tement VIII déployant le groupe d’IM « Rennfahrer » dans la capitale bavaroise. Il devait y tenir prête une planque permettant de « garder une personne à l’isolement » et d’abriter une grande caisse ainsi qu’un véhicule avec un vaste coffre. C’était au cas où un membre de la délégation olympique est-allemande serait tenté de prendre la poudre d’escampette. Personne ne s’y est risqué.

 

Cet article est paru dans le Spiegel le 14 février 2015. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Les deux Louis XVI

Il dépensait de façon extravagante en chevaux et palais, mais, si l’on en croit les historiens anglo-saxons, Louis XVI était une personnalité plus complexe et moins calamiteuse que ne le dit la tradition. Le troisième livre que lui consacre le Britannique John Hardman exploite de nouveaux documents exhumés dans les années 1990 et 2000 : 171 lettres à Vergennes, son ministre des Affaires étrangères, les archives du maréchal de Castries, secrétaire d’État à la Marine, et le journal du marquis de Bombelles, ambassadeur au Portugal puis à Vienne. « Hardman dissipe plusieurs mythes, écrit son collègue Munro Price dans la Literary Review. Loin d’être stupide ou paresseux, le roi était doué pour les mathématiques et la géographie et fasciné par la mer – la marine française a été reconstituée sous son règne. Il parlait latin, italien et, plus surprenant, l’anglais, la langue de l’ennemi héréditaire. Louis XVI a certainement été le seul des souverains français abonné au Spectator… »

Sous son règne « une nouvelle France – navale, marchande, mondiale – avait commencé à émerger, écrit l’historien Philip Mansel dans The Spectator. Le roi avait encouragé les explorations et l’agriculture. Des traités commerciaux avaient été signés avec l’Espagne, la Suède, les Pays-Bas, la Russie et même la Grande-Bretagne ».

Cependant, « sa décision la plus cruciale a été d’intervenir du côté des Américains dans leur guerre contre la Grande-Bretagne, écrit Munro Price. Décision aux conséquences majeures : elle a permis l’existence des États-Unis mais grevé la France d’une dette de guerre qui a entraîné quatre ans plus tard la monarchie dans sa crise financière terminale ».

C’est ce qui a décidé Louis XVI à convoquer les états généraux, rappelle Mansel : il s’agissait d’obtenir un accord sur le relèvement des impôts. Et c’est à ce moment-là que la situation lui a échappé. En cause, les intrigues des ministres, à commencer par Necker, et de Marie-Antoinette, qui jouait son propre jeu. En 1789, le souverain « n’avait pas de pilote pour affronter l’orage », écrit Hardman. Mais son état d’esprit s’était aussi clairement dégradé. La crise (et peut-être l’infidélité de sa femme) l’avait plongé dans une « véritable dépression », dont il ne s’est jamais remis. Il pleurait en public. Sa propension à l’indécision a pris une dimension tragique. Les historiens restent divisés sur la question de savoir s’il était sincèrement favorable à la monarchie constitutionnelle instituée après 1789 ou s’il a d’abord fait preuve de faiblesse et de maladresses en série, tout en entretenant l’espoir d’écraser la Révolution. Quoi qu’il en soit, le livre de Hardman est « le plus complet et le plus convaincant » publié à ce jour sur ce roi maudit, conclut l’historien américain Timothy Tackett dans le Times Literary Supplement.

Le calvaire des Haïtiens de République dominicaine

Par une nuit chaude de l’an 2000, le pasteur Toussaint fit un rêve. Il rassembla en quelques jours ses rares possessions et quitta Thiotte – la commune du sud d’Haïti où il était né, tout près de la frontière avec la République dominicaine – pour s’installer à 40 kilomètres de là, sur un terrain vague surnommé Parc Cadeau. C’est sur cette terre en friche, à la périphérie de la ville frontalière d’Anse-à-Pitres, qu’il lui avait été ordonné, en songe, d’élever une église. Ce pasteur évangéliste au teint café au lait commença donc de prêcher aux quelques fidèles venus des collines alentour et d’Anse-à-Pitres. À l’époque, il ne savait pas encore pourquoi. « Ce n’est pas moi qui ai choisi, c’est Dieu », affirme-t-il aujourd’hui à l’ombre du temple improvisé qu’il a construit de ses mains. À Parc Cadeau, le soleil écrase tout. Seuls quelques arbustes, les mezquites, poussent çà et là.

Mais, à partir de juin 2015, les ouailles commencèrent d’affluer plus nombreuses. Les fidèles descendaient des montagnes pour s’installer aux abords de l’église en bois au toit de feuilles de palme. Ils arrivaient aussi par le chemin de terre qui vient de la frontière et traverse Anse-à-Pitres, avec leurs enfants et le peu de choses qu’ils avaient eu le temps d’emporter dans leur précipitation. Jour après jour, le terrain vague se couvrit de baraques de fortune. Les nouveaux habi­tants de Parc Cadeau étaient des Haïtiens déplacés, qui fuyaient d’urgence la République dominicaine. Ils y avaient émigré des décennies auparavant, emmenés pour la plupart par leurs parents. Ils y avaient fait leur vie ; leurs propres enfants étaient nés là, dans ce pays devenu le leur. Mais à présent, un imbroglio juridique y menaçait leur séjour. Le pasteur Toussaint comprit, plus d’une décennie après, le sens de sa révélation.

Les déplacés commencèrent à construire des cases improvisées, avec les branches et le bois des quelques arbres du coin. Ils arrachèrent le plastique qui couvrait le sol d’une décharge – protégeant la terre des infiltrations – pour s’abriter du soleil.

Il y a aujourd’hui quatre autres camps de déplacés aux alentours de Parc Cadeau, dans lesquels s’entassent plus de 3 200 personnes. Mais le pasteur Toussaint et les réfugiés ont beau faire, leurs appels au secours ne portent pas bien loin. Fin juin 2015, la Première dame haïtienne se rendit dans la région pour évaluer la situation, mais ne fit qu’un passage-éclair avant de vite s’en retourner à Port-au-Prince. Les cris d’alarme se firent entendre un peu plus fort en novembre de la même année, quand une épidémie de choléra tua une trentaine de personnes dans les camps. Une grande réunion fut organisée, à laquelle assistèrent l’ambassadeur américain en Haïti, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, celui de l’Union européenne et une douzaine d’ONG. Anse-à-Pitres était en ébullition. Au plus fort de l’épidémie, la rumeur se répandit dans la ville que la maladie avait été amenée par les déplacés, ravivant le souvenir cauchemardesque de la terrible épidémie qui avait suivi le tremblement de terre de 2010. Puis le choléra disparut, et les missions des organisations venues gérer l’urgence prirent fin. Depuis la dernière distribution organisée en janvier 2016, aucune aide alimentaire n’est plus parvenue dans les camps.

Haïti est l’un des pays les plus pauvres de la planète. Le dernier Rapport sur le développement humain, publié fin 2015 par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) le place au 163e rang sur 188. La République dominicaine, sa voisine sur la petite île de Saint-Domingue, se classait au 101e rang. Quand le revenu par habitant d’Haïti atteint à peine 829 dollars par an et par habitant, celui du pays voisin s’élève, selon la Banque mondiale, à 6 400 dollars. Cet écart de développement est source d’émigration depuis le xixe siècle. Mais le mouvement de retour dont le pasteur Toussaint fut l’un des premiers témoins – 66 000 personnes pendant l’été 2015 – relève d’une logique contraire à celle qui prévalait jusque-là : les populations se déplacent désormais du pays le plus riche vers le plus pauvre. Les migrations n’ont plus pour motif l’économie, mais la peur.

Les premiers Haïtiens à quitter la ­République dominicaine furent ceux qui vivaient près de la frontière. Une ligne de démarcation qui, dans les endroits reculés dont nous parlons, reste imaginaire. C’est ainsi que naquirent Tête-à-l’Eau, le tout premier campement, Parc Cadeau II, où se trouve l’église du pasteur Toussaint, Fond Jeannette, Savane Galata et Parc Cadeau I, où vit Melane Gustavo. À 40 ans, elle en paraît dix de plus. « Je vendais des chaussures et des vêtements, raconte-t-elle. Que des articles neufs. Une bonne affaire pour gagner mes pesos. D’abord, c’est les menaces. Et puis après, d’un coup, tu peux pas dépasser le 16 du mois : si tu restes après, on te tuera. Toi t’entends les gens parler, et ils parlent mal. Tu vois bien que tu peux pas rester. »

 

Melane est née en Haïti. Elle est partie pour la République dominicaine à 10 ans, avec ses parents, qui y travaillaient la terre. C’est là-bas qu’elle a grandi, s’est mariée, a eu ses sept enfants. De l’autre côté de ce terrain désertique où elle vit aujourd’hui, dans le pays qui l’a accueillie pendant quatre décennies, elle a construit une maison. Et de cette maison, située dans le village dominicain de Aguas Negras, elle s’est enfuie le 15 juin 2015, au petit matin.

Passé midi, l’air est brûlant dans les ruelles de Parc Cadeau I. Depuis plus d’un an que le camp existe, une organisation minimale s’est mise en place, avec une école qui sert aussi d’église ; des parcelles séparées par des barbelés, où les enfants jouent avec ce qui leur tombe sous la main ; un chef religieux ; et des maisonnettes qui, parfois, réussissent même à avoir l’air à peu près solide, comme si cette vie improvisée devait durer encore des années. À l’intérieur de sa masure en terre séchée, avec des fentes par lesquelles se glisse la lumière, Melane poursuit son récit, rappelle la tension et les menaces continuelles avant le départ : dans la rue, les magasins, à la télévision, la radio…

« À la radio, ils disaient que tout le monde devait déguerpir. Et moi ­aussi, balbutie-t-elle en créole haïtien, sa langue maternelle, assise sur le matelas en mousse sur lequel elle dort avec trois de ses gosses. Ils disaient que les camions de l’immigration pouvaient nous emmener à tout moment, sans nos enfants. On voyait au journal qu’on ne pouvait pas rester, qu’on ne pouvait pas sortir dans la rue. »

— Et si vous étiez restés, que se ­serait-il passé ?

— Les gens qui n’avaient pas de papiers, ils sont tous venus ici. Celui qui n’a pas de papiers, il peut pas. Mon mari m’a dit : mieux vaut la misère que la mort. »

Ils ont rassemblé leurs affaires, traversé la frontière, puis se sont installés sous une tente bricolée avec une bâche. Le lendemain, ils ont commencé la construction de l’une des maisons les plus solides du camp.

Bien que tous ses enfants soient nés en République dominicaine, Melane n’a aucun document qui l’accrédite : « Dominicains pas donner papiers », répète-t-elle.

« Vous les avez déclarés ?

— On peut pas.

— Mais vous êtes allée à l’administration ?

— On peut pas.

— Mais vous y êtes allée ?

— Jamais. »

C’est souvent le cas : les parents (immigrés) travaillent sans relâche pour nourrir la famille. Ils vivent à la campagne, loin de tout, restant au sein de la communauté haïtienne – souvent, ils ne parlent pas l’espagnol – et n’ont pas accès à l’information.

Côté dominicain, la haine des Haïtiens n’est pas nouvelle. Le tracé de la frontière entre les deux pays suit la limite naturelle des rivières qui fendent Saint-Domingue du nord au sud. Cette démarcation a été officiellement établie le 21 janvier 1929. À cette époque déjà, le sentiment anti-­haïtien était très répandu en République dominicaine, sous la coupe de Rafael Trujillo – ce dictateur dont Mario Vargas Llosa écrit, dans La Fête au Bouc, qu’il « pouvait faire que l’eau se transforme en vin et les pains se multiplient, si cela lui chantait ». Lors d’une fête donnée le 2 octobre 1937 à Dajabón, près de la frontière nord, Trujillo prononça un discours enflammé contre les immigrés haïtiens, les accusant d’être des voleurs de bétail. Dix jours durant, les militaires arpentèrent le pays pour se livrer à ce que l’on a baptisé « le massacre du Perejil ». Il était demandé à tous les habitants soupçonnés d’être haïtiens en raison de leur peau plus foncée de prononcer le mot perejil (« persil » en espagnol). Les Haïtiens, parlant créole, avalent le « r » sans le rouler… Entre 9 000 et 20 000 personnes furent assassinées.

 

Dans les années 1990, le gouvernement dominicain mena de nouveau une vague d’expulsions massives et, au cours de la dernière décennie, la Junte centrale électorale (JCE) se mit – sans aucune base légale – à refuser leurs ­papiers aux descendants d’Haïtiens nés en République dominicaine. L’activisme des groupes nationalistes a fait le reste. Le 11 février 2015, à Santiago de los Caballeros, la deuxième ville du pays, un jeune Haïtien était assassiné par des nationalistes et son cadavre pendu à un arbre du parc Ercilia Pepín. Suivi par deux autres un mois plus tard, dans la même ville. En avril, à Moca, dans le nord du pays, des Haïtiens étaient tabassés, leurs biens incendiés et leurs maisons saccagées. Dans les rues de Saint-­Domingue, la capitale, des manifestants défilaient contre l’« haïtianisation du pays ». Un député appelait le gouvernement à « contenir l’invasion haïtienne ».

Sous la Constitution qui régissait ­encore le pays jusqu’en 2010, toute personne née en territoire dominicain en possédait la nationalité. Il n’y avait que deux exceptions à cette règle : les enfants de diplomates et les personnes en transit. La réforme constitutionnelle de 2010 a restreint le droit à la nationalité aux seuls enfants de résidents légaux : naître en République dominicaine ne garantissait plus la nationalité. Et, trois ans plus tard, la Cour constitutionnelle ordonnait à la JCE d’appliquer cette réforme de façon rétroactive et de retirer sa nationalité à toute personne née de parents sans ­papiers depuis 1929. Du jour au lendemain, 200 000 individus se retrouvèrent sans patrie : les descendants d’immigrés haïtiens.

Le délai d’inscription au Plan national de régularisation des étrangers (PNRE), l’ultime occasion pour les étrangers de régulariser leur situation, a expiré le 17 juin 2016. Les 9 millions d’habitants de la République dominicaine comptent 500 000 immigrés, dont 87 % sont haïtiens. À peine 260 000 d’entre eux ont réussi à valider leur inscription, avec la peur de la dépor­tation au ventre. « Le nombre d’expulsions a triplé, explique le capitaine Gustavo Hirsch dans la baraque qui sert de bureau aux Casques bleus déployés en Haïti. Ils les jettent hors du territoire dominicain et les amènent de force sur le territoire haïtien. »

Dans leur quartier général d’Anse-à-Pitres, installé depuis 2004 dans le cadre de la Mission de stabilisation des Nations Unies en Haïti (Minustah), les Casques bleus tiennent un registre des déportations officielles, la plupart entachées d’irrégularités. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a dénoncé les expulsions d’enfants non accompagnés et les déportations sortant du cadre des accords signés entre les deux pays en 1999. Et le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a estimé que 1 600 personnes avaient été expulsées illégalement alors qu’elles avaient droit à la nationalité. De son côté, Amnesty International a exigé le gel des déportations, arguant du fait que les personnes visées ne recevaient aucun ordre d’expulsion préalable. Selon le rapport Où allons-nous vivre ? publié par l’organisation en juin 2016, plus de 40 000 personnes ont été déportées de force vers Haïti entre août 2015 et mai 2016. Et 66 000 y sont retournées « spontanément », pour reprendre le terme du gouvernement dominicain. Étant entendu que la raison de leur départ « spontané » n’était autre que la peur.

Seul le ronronnement du moteur du climatiseur qui tourne à plein régime pour tenter de rafraîchir un tant soit peu l’atmosphère brise le silence qui règne dans le bureau du capitaine Hirsch. La présence de la police des Nations unies à la frontière entre l’un des pays les plus pauvres du monde et un autre qui expulse ses ressortissants ne semble pas troubler un quotidien plutôt tranquille. Depuis le début de la mission, confirme l’officier des Casques bleus, il n’y a pas eu beaucoup de moments critiques, en dehors de l’incendie d’un poste de douane et de la dégradation d’un des portails métalliques de la frontière. En revanche, la crise des déplacés s’est ajoutée à un autre problème, celui de la criminalité. La frontière est propice aux trafics et actes de délinquance en tout genre. Et nombre de ceux qui les commettent se cachent dorénavant à Parc Cadeau II.

La situation d’Haïti est historiquement difficile. Elle a été aggravée par le tremblement de terre de 2010, la ­sécheresse qui a anéanti les trois dernières récoltes et la crise alimentaire qui frappe depuis 2016, la pire depuis quinze ans. Mais la vie dans les camps d’Anse-à-Pitres est encore plus rude, au milieu des tourbillons de poussière que soulève le vent sec. Cette partie déboisée de l’île est entourée d’une ceinture montagneuse qui asphyxie la terre. Le résultat est un climat aride, avec des températures infernales et une très faible pluviométrie. Si Saint-­Domingue peut compter sur 1 447 millimètres de précipitations annuelles et Port-au-Prince sur plus de 1 300, on atteint péniblement 514 millimètres à Anse-à-Pitres.

Parc Cadeau II est l’un des camps les plus misérables, parmi ceux qui jouxtent la frontière. Faute de place sur le terrain vague où il est installé, les nouveaux ­arrivants s’installent désormais au bord de la route qui y mène. Les enfants déambulent nus pour la plupart, le ventre gonflé par la malnutrition, les yeux ­enfoncés et secs. Le dernier-né de Yilinda Yuseff, lui, multiplie les crises de toux, manquant chaque fois de s’étouffer. « Il y a trop de poussière, et nous n’avons pas de quoi l’emmener à l’hôpital », avoue cette mère, impuissante.

Yilinda, 28 ans, est arrivée à Parc Cadeau II avec ses quatre enfants le 15 juillet 2016, après une marche de trois jours depuis Paraíso, une localité située à 85 kilomètres de la frontière. La peur avait supplanté l’espoir d’un avenir meilleur. « Si j’ai des papiers, j’y retourne. Seulement si j’ai des papiers. » Mille personnes s’entassent à Parc Cadeau.

C’est là qu’Andrés Jilien a lui ­aussi construit sa maison, après avoir été ­expulsé de Higüey. Du haut de ses 42 ans, ­Andrés rit à gorge déployée quand il ­décrit la situation, comme si tout cela n’était au fond que pure absurdité du monde. Il cache la maigreur de son visage sous une casquette décolorée par le soleil. Sa femme est morte, il vit là avec ses six enfants, ­raconte-t-il dans un espagnol ­hésitant. Il résidait en République dominicaine ­depuis trente-huit ans. Le 14 juin 2015, il est sorti très tôt, comme à son habitude, pour aller travailler au chantier. Les agents de l’immigration lui ont demandé ses papiers. Andrès leur a expliqué que des ­tígueres, des ­délinquants, les lui avaient volés lors d’une agression. Il leur a demandé d’envoyer chercher son patron pour qu’il confirme son iden­tité, expliquant qu’il avait six garçons à la maison, un petit jardin avec des poules, qu’il payait 45 dollars de loyer. La seule réponse a été : « Vous n’avez pas de ­papiers. »

 

«Alors je suis monté dans l’autocar. Ils m’ont gardé en cellule deux ou trois heures, puis nous sommes ­remontés dans le car pour aller chercher d’autres gens, jusqu’à ce que le bus soit plein. J’ai dit que je ne pouvais pas laisser mes ­enfants, alors nous sommes allés les chercher, et ils sont montés dans le bus avec moi. »

L’autocar de l’immigration – d’anciens transports scolaires jaunes, qui ont été équipés de grillages – a emmené tous les passagers jusqu’au quartier général de Pedernales, à 500 kilomètres de Higüey. Voilà comment Andrés est retourné dans le pays où il est né mais qu’il ne connaît pas, avec ses six enfants apatrides, jamais déclarés. « Les garçons sont nés à la maison, pas à l’hôpital, ­explique-t-il. Ils n’ont pas de certificats de naissance. Alors je ne peux pas les déclarer. » La seule chose qu’il a réussi à obtenir jusqu’à présent, c’est un document haïtien le qualifiant de « déporté ».

 

Les enfants de Philomene Caristill, eux, ont simplement cessé d’exister. Cette Haïtienne de 40 ans, à la voix rauque, un foulard de couleur vive noué sur la tête, s’est installée en République domi­nicaine en 1991. Son fils y est né voilà sept ans, à l’hôpital de Pedernales. Mais il n’a encore jamais pu aller à l’école. « Parce qu’il a pas d’acte de naissance dominicain. Ils les donnent pas, ils donnent pas les papiers », raconte Philomene.

Après l’accouchement, quand elle a demandé le certificat, l’obstétricienne n’a voulu lui remettre qu’un carnet de vaccination. « Vous devez avoir la carte d’identité dominicaine pour obtenir un acte de naissance pour votre fils. » Une pratique que Human Rights Watch dénonçait dès 2002 : « Les hôpitaux ont obligation de délivrer des certificats à tous les enfants nés en leur sein, indé­pendamment de la situation admi­nistrative des parents. » L’organisation ajoutant que « les fonctionnaires de l’état civil dominicain ne doivent pas exiger des parents d’enfants nés en République dominicaine qu’ils présentent une carte d’identité nationale pour obtenir les actes de naissance ».

Quand, en 2013, plus de 200 000 personnes se retrouvèrent d’un coup sans patrie, les condamnations des organisations internationales redoublèrent. Jusqu’alors, il n’était encore question que de pratiques informelles, en marge de la loi. Mais le jugement de la Cour constitutionnelle confirmait une fois pour toutes que ces actes discriminatoires n’avaient rien d’anecdotique. Ils étaient soutenus par l’État. Face à l’indignation internationale, le président Danilo Medina fit voter, en 2014, la loi de naturalisation, officiellement désignée loi 169-14. Elle définit deux catégories de personnes : les enfants d’immigrés avec un permis de résidence, nés entre 1929 et 2007 et qui ont, à un moment donné, été inscrits sur les registres de l’état civil dominicain (« groupe A ») ; et les enfants d’immigrés sans papiers, dont la naissance en République dominicaine n’a jamais ­figuré sur aucun registre (« groupe B ») – souvent parce que les hôpitaux et les administrations refusaient l’octroi des certificats de naissance aux descendants d’Haïtiens, en toute illégalité. Une liste de 55 000 personnes a été établie concernant le groupe A. Parmi elles, 43 000 étaient d’ascendance haïtienne. À ce jour, seules 11 000 ont récupéré leur nationalité.

« Le problème n’est pas du tout réglé. La loi 169 n’a pas eu les résultats escomptés », conclut Rosa Iris Diendomi, porte-parole du Movimiento Reconocido, un groupe militant créé par les Jésuites. Elle énumère tous les obstacles dressés devant les personnes « dénationalisées » qui veulent constituer leur dossier. Depuis l’étranger, plusieurs voix se sont récemment élevées pour démentir elles aussi l’efficacité de la loi de naturalisation. Dans un communiqué du 17 juin 2015, Bill de Blasio, le maire de New York, ville qui abrite d’importantes communautés haïtienne et dominicaine, s’est dit préoccupé par les déportations, appelant le gouvernement dominicain à « respecter les droits fondamentaux garantis à toute personne ». Cinq jours plus tard, sur son compte Twitter, il intensifiait ses critiques : « Les agissements de la République dominicaine contre les descendants d’Haïtiens sont déplorables. » De son côté, la Communauté caribéenne (Caricom) a demandé au pays de se conformer aux principes de l’organisation en « ne laissant pas ces personnes se retrouver sans nationalité ». Et l’Organisation des États américains (OEA) s’est rendue sur place, alertant, dans un communiqué, sur le danger de voir des milliers de personnes privées de nationalité. « Le problème n’est pas seulement qu’ils expatrient, précise Bridget Wooding, directrice de l’Observatoire des migrants des Caraïbes (Obmica). C’est aussi qu’ils expulsent des individus par erreur, en forcent d’autres à partir sans pouvoir emporter leurs affaires, séparent des familles, n’envoient pas d’avis d’expulsion individuels et n’informent pas les autorités haïtiennes. »

Dans un rapport intitulé Tendances mondiales, premier semestre 2015, le HCR estime que la République dominicaine compte désormais 133 770 apatrides, en se fondant sur le nombre de personnes nées de deux parents étrangers, et reconnaît que, « dans la pratique, le chiffre est sans doute très supérieur ».

Il est difficile d’établir des statistiques précises, en raison de la vulnérabilité des personnes du groupe B. « Elles ont tendance à rester encore plus dans l’ombre, commente Bridget Wooding. Étant donné le contexte et le climat des dernières années, ces gens se méfient et préfèrent s’enfermer dans l’illégalité plutôt que tenter de régulariser leur situation, au risque d’être être ainsi répertoriés par l’administration. » La plupart de ceux qui sont partis « volontairement » appar­tiennent à ce fameux groupe B.

La majorité des membres du groupe A vit dans l’est de la République dominicaine, à l’opposé de la frontière. Depuis le XIXe siècle, les immigrants haïtiens sont venus par vagues successives travailler dans l’industrie sucrière. Les deux pays de l’île ont signé plusieurs ­accords encadrant ces transferts de main-d’œuvre. Les coupeurs de canne vivaient en communautés dans des campements, les bateyes, où ils conservaient leur langue, leurs traditions, leur culture et leur religion. Aujourd’hui, les bateyes sont de vrais bidonvilles.

 

Au batey Ulloa, près de San Pedro de Macorís, les masures sont faites de planches de bois et de plaques de tôle. Encastrées les unes dans les autres comme les pièces d’un puzzle, elles résis­tent tant bien que mal aux vents, aux pluies et aux spirales de fumée qui les traversent chaque fois que l’on brûle la canne avant la récolte. Pour accéder à cette communauté agricole, il faut emprunter un long chemin de terre, bordé d’immenses champs de canne. Le ­décret de la Cour constitutionnelle a fait de nombreuses victimes dans ces zones ­rurales où les premiers arrivants haïtiens disposaient de permis de travail. D’abord installés dans des baraquements contrôlés par l’État, ils ont peu à peu construit leur propre foyer et fondé leur famille. Yolanda Yambatis Franzua est née là il y a dix-neuf ans. Elle a perdu sa nationalité en 2013, comme beaucoup d’autres au batey Ulloa. Mais elle appartient au groupe A : elle est inscrite à l’état civil et possède un acte de naissance. « J’ai un acte de naissance, je suis dominicaine, mais ce sont eux qui décident. Je remplis tous les critères, mais ils ne veulent pas me l’accorder. Je ne travaille pas, parce que maintenant c’est impossible quand on n’a pas de carte. J’ai terminé mes études en 2013 et depuis, j’attends de pouvoir travailler. Sans la carte, je ne peux pas avancer », raconte-t-elle.

C’est à la JCE qu’il revient d’accorder ou non les précieux sésames, mais toutes les ONG dénoncent les obstacles rencontrés par les candidats qui tentent de réunir les documents nécessaires. Rosa Iris Diendomi, née de parents haïtiens, estime que, si un cinquième seulement des gens inscrits sur la liste officielle ont à ce jour récupéré leur nationalité, les exclus du processus sont bien plus nombreux que ne le dit le gouvernement. « Seules 20 à 30 % des personnes dénationalisées que notre association accompagne figurent sur la liste établie par le gouvernement. »

Yolanda, elle, y figure bien. Mais, malgré son acte de naissance en bonne et due forme, elle ne parvient pas à retrouver sa nationalité. « Chaque fois que je vais à la JCE, je remets les documents demandés, ils disent qu’ils vont envoyer le dossier à la capitale et me demandent de revenir dans deux semaines, parfois un mois. Mon cas a l’air de poser problème. Si un jour j’ai un enfant, je ne pourrai pas le déclarer, il ne sera rien dans ce pays. La carte, il la faut pour tout : travailler, aller chez le médecin, étudier, tout. Sans elle, y a pas de vie possible. »

Yolanda habite avec ses dix frères et sœurs chez son père, Ginel, arrivé au batey Ulloa en 1989. Jusqu’en 2004, ce dernier avait un permis de travail. Il nous montre sa carte de séjour, expirée depuis, et qu’il voudrait renouveler. Mais il lui faudrait pour cela réunir les 90 000 pesos de pénalités, environ 2 000 dollars. Compliqué pour un homme qui gagne à peine plus de 30 dollars par semaine et doit nourrir onze enfants et deux ­petits-enfants.

Dans son Rapport sur la situation des droits de l’homme en République dominicaine, publié en février 2016, la Commission interaméricaine des droits de l’homme notait que le racisme et « les multiples formes de discrimination constatées en République dominicaine à l’encontre de la population d’origine haïtienne se nourrissent d’une part du rejet de la négritude historiquement enraciné dans la société dominicaine depuis la colonisation et, d’autre part, de l’instrumentalisation politique de l’idéologie anti-haïtienne. »

Être apatride est une maladie héréditaire dans le pays. Et c’est bien cela qui inquiète le plus Yulli Yendillen, 23 ans, habitante du batey Canutillo, une ancienne communauté sucrière située à 10 kilomètres du batey Ulloa, où les enfants jouent au base-ball avec des battes de fortune et où les adultes se retrouvent en fin d’après-midi pour une partie de dominos. Dans le salon de Yulli, ce jour-là, deux autres femmes, également à cheval entre la nationa­lité et le néant, sont réunies. Chacune a posé devant elle une pochette avec ses documents et son acte de naissance.

Un jour, Yulli a failli obtenir sa carte d’identité. On l’a même prise en photo. Elle est rentrée chez elle convaincue d’avoir enfin gagné le sésame. Mais la procédure s’est arrêtée là. Il ne lui reste, cinq ans plus tard, qu’un document sur lequel est inscrite la date à laquelle lui sera délivrée sa carte : le 28 juin 2011… Quand son fils Samuel est né, elle a réclamé son certificat de naissance à l’hôpital, mais en vain. « Je dois avoir la carte pour qu’on me donne le certificat de mon fils », dit-elle.

 

Avec vingt-sept autres jeunes de San Pedro de Macorís, elle a déposé un recours. Le jugement leur a donné ­raison, mais la JCE l’a rejeté. Aujourd’hui, son fils est inscrit sur le registre des ­enfants d’immigrés en ­situation irrégulière.

Lors de la dernière assemblée des chefs d’État du Système d’intégration centraméricain, réunie au Gatemala en juin 2015, Danilo Medina, président de la République dominicaine, a fermement nié que son pays soit devenu une usine à produire des apatrides, affirmant qu’il faisait l’objet d’une « écœurante campagne de diffamation ».

Au batey Canutillo, l’après-­midi touche à sa fin. Les amies de Yulli reprennent chacune leur pochette de documents avant de s’éclipser. La jeune femme débarrasse les verres dans lesquels elle leur a servi de la limonade à l’orange. Le soleil tombe sur les champs de canne, et Yulli continue de frapper à la porte de sa propre patrie.

 

— Cet article est paru dans Gatopardo en septembre 2016. Il a été traduit par Suzi Vieira.

Arendt manipulée par Eichmann

Il est devenu l’incarnation du petit fonctionnaire terne, simple exécutant des ordres les plus inhumains. C’est en assis­tant à son procès, qui se tint à Jérusalem en 1961, que la philosophe Hannah Arendt a ­forgé son concept de « banalité du mal ». Elle « s’attendait à voir un monstre, rappelle Gerald Steinacher dans le Wall Street Journal. Au lieu de quoi elle avait devant les yeux un vieillard parfaitement ordinaire. » Mais Adolf Eichmann, qui fut, rappelons-le, l’un des principaux adjoints de Heinrich Himmler, chef d’orchestre de la solution finale, et que le Mossad alla traquer jusque dans sa planque argentine, était-il si ordinaire que cela ?

« Pendant très longtemps, sa description habile de lui-même a aveuglé bien des gens, faisant oublier le rôle majeur qu’il avait joué dans la Shoah », estime Saul David dans le Telegraph. « L’image tenace d’un Eichmann anonyme et obéissant aux ordres découle de sa troublante capacité à adapter son récit aux désirs et aux fantasmes de son auditoire », confirme Steven Ascheim dans le New York Times. C’est ce que prouve l’ouvrage de la philosophe allemande Bettina Stangneth, Eichmann avant Jérusalem. Ses conclusions invalident dans une large mesure l’analyse d’Hannah Arendt. Pour Stangneth, il faut regarder le parcours d’Eichmann pendant l’après-guerre. Le portrait qui en émerge n’est pas celui d’un M. Tout-le-Monde, qui, selon Arendt, ne se serait « jamais rendu compte de ce qu’il faisait ». Comme le rapporte Ascheim, « il était fier, en Argentine, de dédi­cacer des photos sous le titre “Adolf Eichmann – SS-Obersturmbannführer (retraité)” et se vantait de son travail “créatif”, comme ne l’aurait certainement pas fait un bureaucrate beso­gneux. A un moment, il décrivit la déportation de plus de 400 000 juifs hongrois comme son chef-d’œuvre d’innovation : “À vrai dire, il s’agissait d’un exploit qui n’a jamais été égalé, ni avant, ni depuis.” »

Stangneth s’appuie en particulier sur les entretiens qu’Eichmann accorda au journaliste nazi néerlandais Willem Sassen. Sassen voulait écrire un livre réhabilitant les nazis en niant les crimes de guerre commis par eux. Or Eichmann, loin d’abonder dans le sens de Sassen, se vantait : « Je dois vous dire en toute honnêteté que si, des 10,3 millions de juifs identifiés, nous en avions tué 10,3 millions, je serais satis­fait et je me dirais : c’est bien, nous avons détruit un ennemi. » Une déclaration qu’on aura du mal à juger « banale ».

Le mal en héritage

C’est un livre « à l’architecture et à la finesse sans pareilles, un roman qui englobe Treblinka, Stalingrad et la guerre civile ­espagnole, mais aussi le monde ténébreux des secrets de famille et celui, concret, des sensations de l’enfance. » C’est en ces termes que le Svenska Dagbladet salue, à l’unisson de la presse suédoise, le premier et dernier roman de Caterina Pascual Söderbaum.

Avant « L’endroit déformé », l’auteure n’avait publié qu’un seul livre, un recueil de nouvelles paru en 2001. Restée inconnue du grand public, elle est décédée prématurément de maladie en décembre 2015, à 53 ans, quelques mois seulement avant l’envoi à l’imprimerie de « L’endroit déformé ». D’une ambition colossale, ce roman se veut une réflexion sur le mal et l’effondrement moral des êtres, directement inspirée de l’histoire familiale lourde de l’auteure.

Née d’une mère suédoise et d’un père catalan, Caterina Pascual Söderbaum a grandi en Catalogne : son grand-père s’était enrôlé dans la Wehrmacht pendant la guerre et son père avait fait carrière dans l’armée de Franco. Sa mère, elle, était une parente de l’actrice Kristina Söder­baum, épouse de l’auteur du tristement célèbre film de propagande antisémite Le Juif Süss.

Avec « L’endroit déformé », Cate­rina Pascual Söderbaüm livre un récit tentaculaire, à cheval sur les lieux et les époques, dans une langue truffée de mots cata­lans, espagnols et français. Le roman résonne de la première à la dernière page de la quête d’un « comment ? ». Comment des individus a priori ordinaires « en viennent à regarder leurs vies de telle sorte qu’il devient possible d’adhérer aux idées d’Hitler et de Franco » ? Et comment, pour leurs enfants, vivre avec un tel héritage ? « Il est impossible d’obtenir une image complète et définitive de l’histoire, mais “L’endroit déformé” est la tentative la plus complexe et limpide qu’il nous ait été donné de lire depuis très, très longtemps », estime l’Uppsala Nya Tidning.

Ce qu’il reste de Marx

Onze personnes assistèrent aux funérailles de Marx. Son ami Engels était le seul à penser que son œuvre aurait une postérité. Et, pour l’historien Jonathan Sperber, ce serait une grave erreur de considérer sa pensée comme actuelle. Elle appartient trop étroitement à son temps pour pouvoir être exportée dans le nôtre. Un autre livre, de l’historien des idées britannique Gareth Stedman Jones, plaide également en ce sens : « Il faut replacer Marx dans son cadre, le XIXe siècle ». Illusion de spécialistes, soutient au contraire Louis Menand, journaliste et professeur à Harvard. « On peut ramener Marx au XIXe siècle, mais on ne peut pas l’y laisser. » Difficile de le nier, si l’on se souvient qu’à la mi-temps du XXe siècle « plus du tiers de la population mondiale relevait de régimes qui se disaient, et se croyaient vraiment, marxistes ». Aujourd’hui encore, le pays le plus peuplé du monde se dit communiste. Et si, dans les démocraties, les partis communistes n’ont plus la cote, la montée des inégalités et les inquiétudes nées de la mondialisation et du pouvoir croissant de la machine redonnent vie, sinon vraiment aux idées de Marx, du moins à ses aspirations, à sa vision du monde. Des philosophes quelque peu délirants s’en réclament. De nouvelles utopies, dites « postcapitalistes » s’en inspirent. Le cadavre de Marx bouge encore.

 

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