Par une nuit chaude de l’an 2000, le pasteur Toussaint fit un rêve. Il rassembla en quelques jours ses rares possessions et quitta Thiotte – la commune du sud d’Haïti où il était né, tout près de la frontière avec la République dominicaine – pour s’installer à 40 kilomètres de là, sur un terrain vague surnommé Parc Cadeau. C’est sur cette terre en friche, à la périphérie de la ville frontalière d’Anse-à-Pitres, qu’il lui avait été ordonné, en songe, d’élever une église. Ce pasteur évangéliste au teint café au lait commença donc de prêcher aux quelques fidèles venus des collines alentour et d’Anse-à-Pitres. À l’époque, il ne savait pas encore pourquoi. « Ce n’est pas moi qui ai choisi, c’est Dieu », affirme-t-il aujourd’hui à l’ombre du temple improvisé qu’il a construit de ses mains. À Parc Cadeau, le soleil écrase tout. Seuls quelques arbustes, les mezquites, poussent çà et là.
Mais, à partir de juin 2015, les ouailles commencèrent d’affluer plus nombreuses. Les fidèles descendaient des montagnes pour s’installer aux abords de l’église en bois au toit de feuilles de palme. Ils arrivaient aussi par le chemin de terre qui vient de la frontière et traverse Anse-à-Pitres, avec leurs enfants et le peu de choses qu’ils avaient eu le temps d’emporter dans leur précipitation. Jour après jour, le terrain vague se couvrit de baraques de fortune. Les nouveaux habitants de Parc Cadeau étaient des Haïtiens déplacés, qui fuyaient d’urgence la République dominicaine. Ils y avaient émigré des décennies auparavant, emmenés pour la plupart par leurs parents. Ils y avaient fait leur vie ; leurs propres enfants étaient nés là, dans ce pays devenu le leur. Mais à présent, un imbroglio juridique y menaçait leur séjour. Le pasteur Toussaint comprit, plus d’une décennie après, le sens de sa révélation.
Les déplacés commencèrent à construire des cases improvisées, avec les branches et le bois des quelques arbres du coin. Ils arrachèrent le plastique qui couvrait le sol d’une décharge – protégeant la terre des infiltrations – pour s’abriter du soleil.
Il y a aujourd’hui quatre autres camps de déplacés aux alentours de Parc Cadeau, dans lesquels s’entassent plus de 3 200 personnes. Mais le pasteur Toussaint et les réfugiés ont beau faire, leurs appels au secours ne portent pas bien loin. Fin juin 2015, la Première dame haïtienne se rendit dans la région pour évaluer la situation, mais ne fit qu’un passage-éclair avant de vite s’en retourner à Port-au-Prince. Les cris d’alarme se firent entendre un peu plus fort en novembre de la même année, quand une épidémie de choléra tua une trentaine de personnes dans les camps. Une grande réunion fut organisée, à laquelle assistèrent l’ambassadeur américain en Haïti, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, celui de l’Union européenne et une douzaine d’ONG. Anse-à-Pitres était en ébullition. Au plus fort de l’épidémie, la rumeur se répandit dans la ville que la maladie avait été amenée par les déplacés, ravivant le souvenir cauchemardesque de la terrible épidémie qui avait suivi le tremblement de terre de 2010. Puis le choléra disparut, et les missions des organisations venues gérer l’urgence prirent fin. Depuis la dernière distribution organisée en janvier 2016, aucune aide alimentaire n’est plus parvenue dans les camps.
Haïti est l’un des pays les plus pauvres de la planète. Le dernier Rapport sur le développement humain, publié fin 2015 par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) le place au 163e rang sur 188. La République dominicaine, sa voisine sur la petite île de Saint-Domingue, se classait au 101e rang. Quand le revenu par habitant d’Haïti atteint à peine 829 dollars par an et par habitant, celui du pays voisin s’élève, selon la Banque mondiale, à 6 400 dollars. Cet écart de développement est source d’émigration depuis le xixe siècle. Mais le mouvement de retour dont le pasteur Toussaint fut l’un des premiers témoins – 66 000 personnes pendant l’été 2015 – relève d’une logique contraire à celle qui prévalait jusque-là : les populations se déplacent désormais du pays le plus riche vers le plus pauvre. Les migrations n’ont plus pour motif l’économie, mais la peur.
Les premiers Haïtiens à quitter la République dominicaine furent ceux qui vivaient près de la frontière. Une ligne de démarcation qui, dans les endroits reculés dont nous parlons, reste imaginaire. C’est ainsi que naquirent Tête-à-l’Eau, le tout premier campement, Parc Cadeau II, où se trouve l’église du pasteur Toussaint, Fond Jeannette, Savane Galata et Parc Cadeau I, où vit Melane Gustavo. À 40 ans, elle en paraît dix de plus. « Je vendais des chaussures et des vêtements, raconte-t-elle. Que des articles neufs. Une bonne affaire pour gagner mes pesos. D’abord, c’est les menaces. Et puis après, d’un coup, tu peux pas dépasser le 16 du mois : si tu restes après, on te tuera. Toi t’entends les gens parler, et ils parlent mal. Tu vois bien que tu peux pas rester. »
Melane est née en Haïti. Elle est partie pour la République dominicaine à 10 ans, avec ses parents, qui y travaillaient la terre. C’est là-bas qu’elle a grandi, s’est mariée, a eu ses sept enfants. De l’autre côté de ce terrain désertique où elle vit aujourd’hui, dans le pays qui l’a accueillie pendant quatre décennies, elle a construit une maison. Et de cette maison, située dans le village dominicain de Aguas Negras, elle s’est enfuie le 15 juin 2015, au petit matin.
Passé midi, l’air est brûlant dans les ruelles de Parc Cadeau I. Depuis plus d’un an que le camp existe, une organisation minimale s’est mise en place, avec une école qui sert aussi d’église ; des parcelles séparées par des barbelés, où les enfants jouent avec ce qui leur tombe sous la main ; un chef religieux ; et des maisonnettes qui, parfois, réussissent même à avoir l’air à peu près solide, comme si cette vie improvisée devait durer encore des années. À l’intérieur de sa masure en terre séchée, avec des fentes par lesquelles se glisse la lumière, Melane poursuit son récit, rappelle la tension et les menaces continuelles avant le départ : dans la rue, les magasins, à la télévision, la radio…
« À la radio, ils disaient que tout le monde devait déguerpir. Et moi aussi, balbutie-t-elle en créole haïtien, sa langue maternelle, assise sur le matelas en mousse sur lequel elle dort avec trois de ses gosses. Ils disaient que les camions de l’immigration pouvaient nous emmener à tout moment, sans nos enfants. On voyait au journal qu’on ne pouvait pas rester, qu’on ne pouvait pas sortir dans la rue. »
— Et si vous étiez restés, que se serait-il passé ?
— Les gens qui n’avaient pas de papiers, ils sont tous venus ici. Celui qui n’a pas de papiers, il peut pas. Mon mari m’a dit : mieux vaut la misère que la mort. »
Ils ont rassemblé leurs affaires, traversé la frontière, puis se sont installés sous une tente bricolée avec une bâche. Le lendemain, ils ont commencé la construction de l’une des maisons les plus solides du camp.
Bien que tous ses enfants soient nés en République dominicaine, Melane n’a aucun document qui l’accrédite : « Dominicains pas donner papiers », répète-t-elle.
« Vous les avez déclarés ?
— On peut pas.
— Mais vous êtes allée à l’administration ?
— On peut pas.
— Mais vous y êtes allée ?
— Jamais. »
C’est souvent le cas : les parents (immigrés) travaillent sans relâche pour nourrir la famille. Ils vivent à la campagne, loin de tout, restant au sein de la communauté haïtienne – souvent, ils ne parlent pas l’espagnol – et n’ont pas accès à l’information.
Côté dominicain, la haine des Haïtiens n’est pas nouvelle. Le tracé de la frontière entre les deux pays suit la limite naturelle des rivières qui fendent Saint-Domingue du nord au sud. Cette démarcation a été officiellement établie le 21 janvier 1929. À cette époque déjà, le sentiment anti-haïtien était très répandu en République dominicaine, sous la coupe de Rafael Trujillo – ce dictateur dont Mario Vargas Llosa écrit, dans La Fête au Bouc, qu’il « pouvait faire que l’eau se transforme en vin et les pains se multiplient, si cela lui chantait ». Lors d’une fête donnée le 2 octobre 1937 à Dajabón, près de la frontière nord, Trujillo prononça un discours enflammé contre les immigrés haïtiens, les accusant d’être des voleurs de bétail. Dix jours durant, les militaires arpentèrent le pays pour se livrer à ce que l’on a baptisé « le massacre du Perejil ». Il était demandé à tous les habitants soupçonnés d’être haïtiens en raison de leur peau plus foncée de prononcer le mot perejil (« persil » en espagnol). Les Haïtiens, parlant créole, avalent le « r » sans le rouler… Entre 9 000 et 20 000 personnes furent assassinées.
Dans les années 1990, le gouvernement dominicain mena de nouveau une vague d’expulsions massives et, au cours de la dernière décennie, la Junte centrale électorale (JCE) se mit – sans aucune base légale – à refuser leurs papiers aux descendants d’Haïtiens nés en République dominicaine. L’activisme des groupes nationalistes a fait le reste. Le 11 février 2015, à Santiago de los Caballeros, la deuxième ville du pays, un jeune Haïtien était assassiné par des nationalistes et son cadavre pendu à un arbre du parc Ercilia Pepín. Suivi par deux autres un mois plus tard, dans la même ville. En avril, à Moca, dans le nord du pays, des Haïtiens étaient tabassés, leurs biens incendiés et leurs maisons saccagées. Dans les rues de Saint-Domingue, la capitale, des manifestants défilaient contre l’« haïtianisation du pays ». Un député appelait le gouvernement à « contenir l’invasion haïtienne ».
Sous la Constitution qui régissait encore le pays jusqu’en 2010, toute personne née en territoire dominicain en possédait la nationalité. Il n’y avait que deux exceptions à cette règle : les enfants de diplomates et les personnes en transit. La réforme constitutionnelle de 2010 a restreint le droit à la nationalité aux seuls enfants de résidents légaux : naître en République dominicaine ne garantissait plus la nationalité. Et, trois ans plus tard, la Cour constitutionnelle ordonnait à la JCE d’appliquer cette réforme de façon rétroactive et de retirer sa nationalité à toute personne née de parents sans papiers depuis 1929. Du jour au lendemain, 200 000 individus se retrouvèrent sans patrie : les descendants d’immigrés haïtiens.
Le délai d’inscription au Plan national de régularisation des étrangers (PNRE), l’ultime occasion pour les étrangers de régulariser leur situation, a expiré le 17 juin 2016. Les 9 millions d’habitants de la République dominicaine comptent 500 000 immigrés, dont 87 % sont haïtiens. À peine 260 000 d’entre eux ont réussi à valider leur inscription, avec la peur de la déportation au ventre. « Le nombre d’expulsions a triplé, explique le capitaine Gustavo Hirsch dans la baraque qui sert de bureau aux Casques bleus déployés en Haïti. Ils les jettent hors du territoire dominicain et les amènent de force sur le territoire haïtien. »
Dans leur quartier général d’Anse-à-Pitres, installé depuis 2004 dans le cadre de la Mission de stabilisation des Nations Unies en Haïti (Minustah), les Casques bleus tiennent un registre des déportations officielles, la plupart entachées d’irrégularités. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a dénoncé les expulsions d’enfants non accompagnés et les déportations sortant du cadre des accords signés entre les deux pays en 1999. Et le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a estimé que 1 600 personnes avaient été expulsées illégalement alors qu’elles avaient droit à la nationalité. De son côté, Amnesty International a exigé le gel des déportations, arguant du fait que les personnes visées ne recevaient aucun ordre d’expulsion préalable. Selon le rapport Où allons-nous vivre ? publié par l’organisation en juin 2016, plus de 40 000 personnes ont été déportées de force vers Haïti entre août 2015 et mai 2016. Et 66 000 y sont retournées « spontanément », pour reprendre le terme du gouvernement dominicain. Étant entendu que la raison de leur départ « spontané » n’était autre que la peur.
Seul le ronronnement du moteur du climatiseur qui tourne à plein régime pour tenter de rafraîchir un tant soit peu l’atmosphère brise le silence qui règne dans le bureau du capitaine Hirsch. La présence de la police des Nations unies à la frontière entre l’un des pays les plus pauvres du monde et un autre qui expulse ses ressortissants ne semble pas troubler un quotidien plutôt tranquille. Depuis le début de la mission, confirme l’officier des Casques bleus, il n’y a pas eu beaucoup de moments critiques, en dehors de l’incendie d’un poste de douane et de la dégradation d’un des portails métalliques de la frontière. En revanche, la crise des déplacés s’est ajoutée à un autre problème, celui de la criminalité. La frontière est propice aux trafics et actes de délinquance en tout genre. Et nombre de ceux qui les commettent se cachent dorénavant à Parc Cadeau II.
La situation d’Haïti est historiquement difficile. Elle a été aggravée par le tremblement de terre de 2010, la sécheresse qui a anéanti les trois dernières récoltes et la crise alimentaire qui frappe depuis 2016, la pire depuis quinze ans. Mais la vie dans les camps d’Anse-à-Pitres est encore plus rude, au milieu des tourbillons de poussière que soulève le vent sec. Cette partie déboisée de l’île est entourée d’une ceinture montagneuse qui asphyxie la terre. Le résultat est un climat aride, avec des températures infernales et une très faible pluviométrie. Si Saint-Domingue peut compter sur 1 447 millimètres de précipitations annuelles et Port-au-Prince sur plus de 1 300, on atteint péniblement 514 millimètres à Anse-à-Pitres.
Parc Cadeau II est l’un des camps les plus misérables, parmi ceux qui jouxtent la frontière. Faute de place sur le terrain vague où il est installé, les nouveaux arrivants s’installent désormais au bord de la route qui y mène. Les enfants déambulent nus pour la plupart, le ventre gonflé par la malnutrition, les yeux enfoncés et secs. Le dernier-né de Yilinda Yuseff, lui, multiplie les crises de toux, manquant chaque fois de s’étouffer. « Il y a trop de poussière, et nous n’avons pas de quoi l’emmener à l’hôpital », avoue cette mère, impuissante.
Yilinda, 28 ans, est arrivée à Parc Cadeau II avec ses quatre enfants le 15 juillet 2016, après une marche de trois jours depuis Paraíso, une localité située à 85 kilomètres de la frontière. La peur avait supplanté l’espoir d’un avenir meilleur. « Si j’ai des papiers, j’y retourne. Seulement si j’ai des papiers. » Mille personnes s’entassent à Parc Cadeau.
C’est là qu’Andrés Jilien a lui aussi construit sa maison, après avoir été expulsé de Higüey. Du haut de ses 42 ans, Andrés rit à gorge déployée quand il décrit la situation, comme si tout cela n’était au fond que pure absurdité du monde. Il cache la maigreur de son visage sous une casquette décolorée par le soleil. Sa femme est morte, il vit là avec ses six enfants, raconte-t-il dans un espagnol hésitant. Il résidait en République dominicaine depuis trente-huit ans. Le 14 juin 2015, il est sorti très tôt, comme à son habitude, pour aller travailler au chantier. Les agents de l’immigration lui ont demandé ses papiers. Andrès leur a expliqué que des tígueres, des délinquants, les lui avaient volés lors d’une agression. Il leur a demandé d’envoyer chercher son patron pour qu’il confirme son identité, expliquant qu’il avait six garçons à la maison, un petit jardin avec des poules, qu’il payait 45 dollars de loyer. La seule réponse a été : « Vous n’avez pas de papiers. »
«Alors je suis monté dans l’autocar. Ils m’ont gardé en cellule deux ou trois heures, puis nous sommes remontés dans le car pour aller chercher d’autres gens, jusqu’à ce que le bus soit plein. J’ai dit que je ne pouvais pas laisser mes enfants, alors nous sommes allés les chercher, et ils sont montés dans le bus avec moi. »
L’autocar de l’immigration – d’anciens transports scolaires jaunes, qui ont été équipés de grillages – a emmené tous les passagers jusqu’au quartier général de Pedernales, à 500 kilomètres de Higüey. Voilà comment Andrés est retourné dans le pays où il est né mais qu’il ne connaît pas, avec ses six enfants apatrides, jamais déclarés. « Les garçons sont nés à la maison, pas à l’hôpital, explique-t-il. Ils n’ont pas de certificats de naissance. Alors je ne peux pas les déclarer. » La seule chose qu’il a réussi à obtenir jusqu’à présent, c’est un document haïtien le qualifiant de « déporté ».
Les enfants de Philomene Caristill, eux, ont simplement cessé d’exister. Cette Haïtienne de 40 ans, à la voix rauque, un foulard de couleur vive noué sur la tête, s’est installée en République dominicaine en 1991. Son fils y est né voilà sept ans, à l’hôpital de Pedernales. Mais il n’a encore jamais pu aller à l’école. « Parce qu’il a pas d’acte de naissance dominicain. Ils les donnent pas, ils donnent pas les papiers », raconte Philomene.
Après l’accouchement, quand elle a demandé le certificat, l’obstétricienne n’a voulu lui remettre qu’un carnet de vaccination. « Vous devez avoir la carte d’identité dominicaine pour obtenir un acte de naissance pour votre fils. » Une pratique que Human Rights Watch dénonçait dès 2002 : « Les hôpitaux ont obligation de délivrer des certificats à tous les enfants nés en leur sein, indépendamment de la situation administrative des parents. » L’organisation ajoutant que « les fonctionnaires de l’état civil dominicain ne doivent pas exiger des parents d’enfants nés en République dominicaine qu’ils présentent une carte d’identité nationale pour obtenir les actes de naissance ».
Quand, en 2013, plus de 200 000 personnes se retrouvèrent d’un coup sans patrie, les condamnations des organisations internationales redoublèrent. Jusqu’alors, il n’était encore question que de pratiques informelles, en marge de la loi. Mais le jugement de la Cour constitutionnelle confirmait une fois pour toutes que ces actes discriminatoires n’avaient rien d’anecdotique. Ils étaient soutenus par l’État. Face à l’indignation internationale, le président Danilo Medina fit voter, en 2014, la loi de naturalisation, officiellement désignée loi 169-14. Elle définit deux catégories de personnes : les enfants d’immigrés avec un permis de résidence, nés entre 1929 et 2007 et qui ont, à un moment donné, été inscrits sur les registres de l’état civil dominicain (« groupe A ») ; et les enfants d’immigrés sans papiers, dont la naissance en République dominicaine n’a jamais figuré sur aucun registre (« groupe B ») – souvent parce que les hôpitaux et les administrations refusaient l’octroi des certificats de naissance aux descendants d’Haïtiens, en toute illégalité. Une liste de 55 000 personnes a été établie concernant le groupe A. Parmi elles, 43 000 étaient d’ascendance haïtienne. À ce jour, seules 11 000 ont récupéré leur nationalité.
« Le problème n’est pas du tout réglé. La loi 169 n’a pas eu les résultats escomptés », conclut Rosa Iris Diendomi, porte-parole du Movimiento Reconocido, un groupe militant créé par les Jésuites. Elle énumère tous les obstacles dressés devant les personnes « dénationalisées » qui veulent constituer leur dossier. Depuis l’étranger, plusieurs voix se sont récemment élevées pour démentir elles aussi l’efficacité de la loi de naturalisation. Dans un communiqué du 17 juin 2015, Bill de Blasio, le maire de New York, ville qui abrite d’importantes communautés haïtienne et dominicaine, s’est dit préoccupé par les déportations, appelant le gouvernement dominicain à « respecter les droits fondamentaux garantis à toute personne ». Cinq jours plus tard, sur son compte Twitter, il intensifiait ses critiques : « Les agissements de la République dominicaine contre les descendants d’Haïtiens sont déplorables. » De son côté, la Communauté caribéenne (Caricom) a demandé au pays de se conformer aux principes de l’organisation en « ne laissant pas ces personnes se retrouver sans nationalité ». Et l’Organisation des États américains (OEA) s’est rendue sur place, alertant, dans un communiqué, sur le danger de voir des milliers de personnes privées de nationalité. « Le problème n’est pas seulement qu’ils expatrient, précise Bridget Wooding, directrice de l’Observatoire des migrants des Caraïbes (Obmica). C’est aussi qu’ils expulsent des individus par erreur, en forcent d’autres à partir sans pouvoir emporter leurs affaires, séparent des familles, n’envoient pas d’avis d’expulsion individuels et n’informent pas les autorités haïtiennes. »
Dans un rapport intitulé Tendances mondiales, premier semestre 2015, le HCR estime que la République dominicaine compte désormais 133 770 apatrides, en se fondant sur le nombre de personnes nées de deux parents étrangers, et reconnaît que, « dans la pratique, le chiffre est sans doute très supérieur ».
Il est difficile d’établir des statistiques précises, en raison de la vulnérabilité des personnes du groupe B. « Elles ont tendance à rester encore plus dans l’ombre, commente Bridget Wooding. Étant donné le contexte et le climat des dernières années, ces gens se méfient et préfèrent s’enfermer dans l’illégalité plutôt que tenter de régulariser leur situation, au risque d’être être ainsi répertoriés par l’administration. » La plupart de ceux qui sont partis « volontairement » appartiennent à ce fameux groupe B.
La majorité des membres du groupe A vit dans l’est de la République dominicaine, à l’opposé de la frontière. Depuis le XIXe siècle, les immigrants haïtiens sont venus par vagues successives travailler dans l’industrie sucrière. Les deux pays de l’île ont signé plusieurs accords encadrant ces transferts de main-d’œuvre. Les coupeurs de canne vivaient en communautés dans des campements, les bateyes, où ils conservaient leur langue, leurs traditions, leur culture et leur religion. Aujourd’hui, les bateyes sont de vrais bidonvilles.
Au batey Ulloa, près de San Pedro de Macorís, les masures sont faites de planches de bois et de plaques de tôle. Encastrées les unes dans les autres comme les pièces d’un puzzle, elles résistent tant bien que mal aux vents, aux pluies et aux spirales de fumée qui les traversent chaque fois que l’on brûle la canne avant la récolte. Pour accéder à cette communauté agricole, il faut emprunter un long chemin de terre, bordé d’immenses champs de canne. Le décret de la Cour constitutionnelle a fait de nombreuses victimes dans ces zones rurales où les premiers arrivants haïtiens disposaient de permis de travail. D’abord installés dans des baraquements contrôlés par l’État, ils ont peu à peu construit leur propre foyer et fondé leur famille. Yolanda Yambatis Franzua est née là il y a dix-neuf ans. Elle a perdu sa nationalité en 2013, comme beaucoup d’autres au batey Ulloa. Mais elle appartient au groupe A : elle est inscrite à l’état civil et possède un acte de naissance. « J’ai un acte de naissance, je suis dominicaine, mais ce sont eux qui décident. Je remplis tous les critères, mais ils ne veulent pas me l’accorder. Je ne travaille pas, parce que maintenant c’est impossible quand on n’a pas de carte. J’ai terminé mes études en 2013 et depuis, j’attends de pouvoir travailler. Sans la carte, je ne peux pas avancer », raconte-t-elle.
C’est à la JCE qu’il revient d’accorder ou non les précieux sésames, mais toutes les ONG dénoncent les obstacles rencontrés par les candidats qui tentent de réunir les documents nécessaires. Rosa Iris Diendomi, née de parents haïtiens, estime que, si un cinquième seulement des gens inscrits sur la liste officielle ont à ce jour récupéré leur nationalité, les exclus du processus sont bien plus nombreux que ne le dit le gouvernement. « Seules 20 à 30 % des personnes dénationalisées que notre association accompagne figurent sur la liste établie par le gouvernement. »
Yolanda, elle, y figure bien. Mais, malgré son acte de naissance en bonne et due forme, elle ne parvient pas à retrouver sa nationalité. « Chaque fois que je vais à la JCE, je remets les documents demandés, ils disent qu’ils vont envoyer le dossier à la capitale et me demandent de revenir dans deux semaines, parfois un mois. Mon cas a l’air de poser problème. Si un jour j’ai un enfant, je ne pourrai pas le déclarer, il ne sera rien dans ce pays. La carte, il la faut pour tout : travailler, aller chez le médecin, étudier, tout. Sans elle, y a pas de vie possible. »
Yolanda habite avec ses dix frères et sœurs chez son père, Ginel, arrivé au batey Ulloa en 1989. Jusqu’en 2004, ce dernier avait un permis de travail. Il nous montre sa carte de séjour, expirée depuis, et qu’il voudrait renouveler. Mais il lui faudrait pour cela réunir les 90 000 pesos de pénalités, environ 2 000 dollars. Compliqué pour un homme qui gagne à peine plus de 30 dollars par semaine et doit nourrir onze enfants et deux petits-enfants.
Dans son Rapport sur la situation des droits de l’homme en République dominicaine, publié en février 2016, la Commission interaméricaine des droits de l’homme notait que le racisme et « les multiples formes de discrimination constatées en République dominicaine à l’encontre de la population d’origine haïtienne se nourrissent d’une part du rejet de la négritude historiquement enraciné dans la société dominicaine depuis la colonisation et, d’autre part, de l’instrumentalisation politique de l’idéologie anti-haïtienne. »
Être apatride est une maladie héréditaire dans le pays. Et c’est bien cela qui inquiète le plus Yulli Yendillen, 23 ans, habitante du batey Canutillo, une ancienne communauté sucrière située à 10 kilomètres du batey Ulloa, où les enfants jouent au base-ball avec des battes de fortune et où les adultes se retrouvent en fin d’après-midi pour une partie de dominos. Dans le salon de Yulli, ce jour-là, deux autres femmes, également à cheval entre la nationalité et le néant, sont réunies. Chacune a posé devant elle une pochette avec ses documents et son acte de naissance.
Un jour, Yulli a failli obtenir sa carte d’identité. On l’a même prise en photo. Elle est rentrée chez elle convaincue d’avoir enfin gagné le sésame. Mais la procédure s’est arrêtée là. Il ne lui reste, cinq ans plus tard, qu’un document sur lequel est inscrite la date à laquelle lui sera délivrée sa carte : le 28 juin 2011… Quand son fils Samuel est né, elle a réclamé son certificat de naissance à l’hôpital, mais en vain. « Je dois avoir la carte pour qu’on me donne le certificat de mon fils », dit-elle.
Avec vingt-sept autres jeunes de San Pedro de Macorís, elle a déposé un recours. Le jugement leur a donné raison, mais la JCE l’a rejeté. Aujourd’hui, son fils est inscrit sur le registre des enfants d’immigrés en situation irrégulière.
Lors de la dernière assemblée des chefs d’État du Système d’intégration centraméricain, réunie au Gatemala en juin 2015, Danilo Medina, président de la République dominicaine, a fermement nié que son pays soit devenu une usine à produire des apatrides, affirmant qu’il faisait l’objet d’une « écœurante campagne de diffamation ».
Au batey Canutillo, l’après-midi touche à sa fin. Les amies de Yulli reprennent chacune leur pochette de documents avant de s’éclipser. La jeune femme débarrasse les verres dans lesquels elle leur a servi de la limonade à l’orange. Le soleil tombe sur les champs de canne, et Yulli continue de frapper à la porte de sa propre patrie.
— Cet article est paru dans Gatopardo en septembre 2016. Il a été traduit par Suzi Vieira.