Wolfgang Streeck : « Marx n’avait pas prévu Keynes »

Que pouvons-nous encore ­apprendre de Karl Marx ?

D’abord que notre société est une société historique, qui s’inscrit dans un flux d’événements. Et ­ensuite que ce flux d’événements ­s’ordonne de façon structurelle, que l’évolution de la société obéit donc à une logique qu’il nous faut comprendre pour pouvoir inter­préter ce qui se passe. Cette logique est difficile à reconstruire, mais elle dyna­mise de façon extra­ordinaire la théorie et l’expérience historique.

 

Vous admettrez que le capitalisme actuel est très différent du capitalisme au temps de Marx ?

Je ne le dirais pas de façon aussi catégorique. Pour Marx, le capitalisme est la forme prise par la société moderne, dont le développement repose sur ­l’accumulation infinie de capital dans le secteur privé.

Il est lié à une idéologie du ­progrès qui remonte au XVIIIe siècle et à la conviction, formulée par Adam Smith, que ce processus profite non seulement aux détendeurs de capitaux, mais à la société dans son ensemble, par la vertu intrinsèque du marché. La logique fondamentale de l’accu­mulation, de même que son corol­laire, l’illusion qui la rend possible, la « main invisible », restent parfaitement valables aujourd’hui ! Et la question que Marx a posée au capitalisme – « Ce système bénéficie-t-il vraiment à tous, ou seulement à la classe des possédants ? » – n’a jamais cessé de se poser.

 

Mais on ne peut tout de même pas dire que l’histoire ait confirmé les prédictions marxistes : la mort annoncée du capitalisme n’a pas eu lieu.

Il s’est produit en effet quelque chose que Marx n’avait pas prévu : pendant un certain temps, l’État démocratique a pu faire en sorte que les profits du système soient plus également répartis. Ce fut le résultat du compromis de 1945 entre capital et travail, qui a conduit à l’émergence de l’État-providence. D’une certaine manière, on peut dire que Marx n’avait pas prévu Keynes… Après la Seconde Guerre mondiale, et pendant trois décennies, les pays développés occidentaux sont parvenus, en appliquant les idées de ce dernier, à réguler le capitalisme. Ils ont mené avec succès une politique de planification visant à garantir la croissance, le plein emploi, une répartition plus égalitaire des profits et une protection sociale préservant en partie de l’imprévisibilité du marché. Au point, d’ailleurs, que l’on a pu imaginer possible la convergence du capitalisme et du communisme !

 

Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Vous montrez dans votre livre que, à partir des années 1970, nous avons assisté à une ­révolte du capital.

Oui, l’histoire du capitalisme après les années 1970 est une histoire d’évasion : le capital s’est évadé du carcan de la régu­lation sociale qui lui avait été imposé après 1945, et qu’il n’avait accepté qu’à contrecœur.

 

Pourquoi ce tournant se produit-il dans les années 1970 ?

En raison de la conjonction, à cette époque, de deux phénomènes. D’une part, c’est le moment où la puissance de l’État social est à son sommet et où, a contrario, celle du capital est plus faible que jamais. La vague mondiale de grèves des années 1968-1969 constitue le point culminant de ce rapport de forces et, en même temps, l’événement qui va déclencher la réaction du capital. Ces grèves l’ont terrifié. Elles manifestaient à ses yeux l’absence de retenue de salariés trop choyés par la prospérité et l’État-providence. Dès lors, son but était clair : défaire le contrat social de l’après-guerre.

Pour mener à bien ce projet, le capital a bénéficié du second phénomène caractéristique des années 1970 : la mondialisation. Les frontières des États nationaux, à l’intérieur desquelles il était contrôlé et se sentait prisonnier, se sont peu à peu effacées, grâce à la mobilité des capitaux, aux traités commerciaux et aux progrès de l’industrie des transports.

 

Mais cette mondialisation est-elle une cause ou une conséquence de la révolte du capital ? N’a-t-elle pas été encouragée par lui pour faciliter son « évasion » ?

Au départ, cette internationalisation a été encouragée par des évolutions techniques. Les porte-conteneurs inventés après la guerre, par exemple, ont permis ce qui était inenvisageable avant : transporter des voitures japonaises en Europe.

Marx et Engels, dans le Manifeste du parti communiste, décri­vent l’achèvement du marché mondial. Mais c’était loin d’être une réalité à leur époque. Cela ne s’est réalisé que grâce à ces moyens nouveaux qui n’existaient pas au XIXe siècle. À partir de là, oui, le ­capital a tout fait pour encourager cette internationalisation de l’économie, qui ouvrait aux grandes entreprises des possibilités jusqu’alors insoupçonnées de transférer leur assujettissement à l’impôt dans des pays moins exigeants en la matière ; qui permettait aussi de délocaliser ou d’exercer un chantage à la délocalisation pour ­obtenir une baisse des taux d’imposition dans le pays ­d’origine.

 

Ce refus de l’impôt est-il la forme principale qu’a prise la révolte du capital ?

Un curieux paradoxe, n’est-ce pas ? Le capital n’a cessé de fustiger l’« infla­tion de revendications » des salariés. Des ­revendications dont il a prétendu qu’elles ruinaient l’État et auxquelles il fallait donc mettre bon ordre. Mais s’il y a eu « inflation des revendications », elle a été le fait des classes supérieures, dont les revenus et les patrimoines ont augmenté de manière vertigineuse, notamment en raison des allégements fiscaux dont elles ont bénéficié ; tandis que les salaires et les prestations sociales stagnaient ou s’effondraient complètement au bas de l’échelle. La vérité, c’est que le déficit structurel ­actuel des États développés ne vient pas d’un trop-plein de dépenses, mais d’un manque de ­recettes : le capital n’est plus suffisamment taxé.

 

Aujourd’hui, si je vous suis bien, le capitalisme a retrouvé les traits qui avaient été les siens avant le compromis de 1945 et la théorie marxiste, du même coup, redevient pertinente ?

Oui, mais en partie seulement. Car, pour Marx lui-même, ne l’oublions pas, l’histoire ne se répète pas. Le mécanisme d’accumulation dont j’ai parlé, et qui reste dans une grande mesure valable, obéit à d’autres modalités. Il n’y a pas eu de retour pur et simple en arrière. Le capital ne pouvait pas abolir d’un coup les acquis de l’après-guerre. Il fallait préserver la paix sociale. Dans les années 1970, la « combine » a consisté à désamorcer le conflit de répartition qui se profilait entre travail et capital par l’inflation : pour compenser la perte de revenu engendré par la diminution des contributions du capital à l’État-providence, on a fait fonctionner la planche à billets… Evidemment, cela ne pouvait pas durer. L’inflation a donc été remplacée par l’endettement public : à partir de la fin des années 1970, les États ont emprunté (au lieu de taxer) pour réussir à maintenir le niveau des prestations. Puis, dans les années 1990, quand les gouvernements ont commencé à se soucier du poids croissant du service de la dette dans leur budget et qu’ils ont ­réduit leurs dépenses (et donc les prestations ­sociales), nous avons eu recours à l’endet­tement privé. En d’autres termes, nous avons offert aux ménages, pour préserver leur pouvoir d’achat rogné par ces mesures de consolidation budgétaires, de s’endetter selon des facilités inédites. Ce qui nous a menés à la ­catastrophe de 2008.

 

Pourquoi les États ont-ils cédé devant le capital ?

Par crainte du refus d’investir. Le capital peut faire du ­chantage : si vous n’acceptez pas ses conditions, il investit ailleurs. Et, avec les gouvernements, ça a toujours suffi. Il ne faut pas non plus sous-estimer le pouvoir d’attraction du capitalisme consumériste contemporain, qui permet de consommer d’innombrables produits très variés. Et tout le monde veut acheter le plus de biens possible, le moins cher possible. Évidemment, ce qui est bon pour le consommateur ne l’est pas nécessairement pour le salarié… Nous achetons plus et moins cher, mais nous perdons nos emplois et, à terme, nous ne pourrons plus rien acheter du tout. Les individus n’ont pas toujours conscience de cette contradiction, entre leurs ­exigences de consommateurs et leurs exigences de travailleurs.

 

Dans votre livre, vous mentionnez un autre facteur qui a contribué au triomphe du ­capitalisme actuel : la réhabilitation inattendue du travail salarié. Que s’est-il passé exactement ?

Cette réhabilitation est liée à ce que j’évoquais, à l’ivresse consumériste des trois ou quatre dernières décennies, à ce qu’Adorno appelait le « bien-être dans l’aliénation ». Les salariés ont non seulement accepté leur dépendance à la rémunération, mais en ont tiré une forme de fierté.

L’afflux des femmes sur le marché du travail, à compter des années 1970, a joué un rôle décisif dans ce processus. Elles ont vécu le salariat comme une émancipation par rapport aux tâches domestiques, qui leur appa­raissaient désormais comme de l’escla­vage. Incitées à exercer une activité professionnelle, elles sont devenues très souvent les alliées des employeurs soucieux de déréguler le marché du travail, et qui pouvaient dorénavant opposer ces nouvelles venues plus compétitives à leurs homologues masculins.

 

C’est donc la faute des femmes ?

L’histoire de leur arrivée sur le marché du travail montre toute l’ambiguïté du capitalisme. Une ambiguïté que, du reste, Marx et Engels avaient déjà soulignée dans le Manifeste du parti communiste. Ils y décrivent l’opposition entre le traditionalisme qui ne veut rien voir changer, qui refuse de se soumettre aux lois du marché, et les promesses d’émancipation, d’autonomie de ce même marché. Nous retrouvons ici toute cette ambivalence : l’histoire de l’entrée des femmes sur le marché du travail peut être racontée comme la conséquence de la pression sur les salaires et du recul de l’État-providence, qui obligent les familles à chercher un second salaire. Mais on peut également la raconter, et de façon tout aussi convaincante, comme l’histoire de l’affranchissement des femmes, qui échappent à la dictature de l’homme et du mariage.

 

Le paradoxe, si l’on en croit votre livre, c’est que cette émancipation promise par le capitalisme débouche sur un affaiblissement de la démocratie. Comment est-ce possible ?

L’un des grands mythes de la science économique standard, c’est que les hommes politiques, pour être élus ou réélus, cèdent nécessairement à la pression de la majorité et à ses exigences excessives, ce qui mène à un gaspillage des ressources. Le marché, en revanche, impersonnel, indépendant, obéirait à la pure rationalité. Tout ceci est faux. Lorsqu’on retrace la genèse de la crise fiscale actuelle, il apparaît que l’explosion la plus dramatique de l’endettement depuis la Seconde Guerre mondiale, celle de 2008 et des années qui ont suivi, n’a absolument rien à voir avec une prétendue explosion des exigences démocratiques. Elle est le résultat du chantage des banques qui, se trouvant en situation critique, sont parvenues à se présenter comme « too big to fail » et ont été renflouées par l’État.

Mais la doctrine dominante a malgré tout – et, paradoxalement, davantage encore depuis 2008 – réussi à faire croire qu’il fallait protéger les finances publiques des revendications générées démocratiquement. Nous avons adopté une politique économique fondée sur les règles (comme la fameuse « règle d’or » inscrite dans les Constitutions, qui oblige les États à avoir des budgets à l’équilibre !), sur l’indépendance des banques centrales, sur le règne des « experts » et des instances supranationales, bref une politique immunisée contre les résultats électoraux.

 

Mais pendant longtemps, et en particulier pendant la Guerre froide, démocratie et capitalisme n’étaient-ils pas présentés comme indissociables ?

Ce n’était qu’une alliance de circonstance. Elle s’est nouée en 1945. Elle était cimentée par la peur du communisme.

 

Mais pourquoi ne pas revenir au compromis de 1945 ?

Il est le fruit de conditions exceptionnelles. Après la guerre, la classe capitalistique était discréditée et elle a dû se résoudre à nouer un nouveau contrat avec les forces du travail. Les soldats revenant de la guerre, aux États-Unis notamment, ont exigé qu’il n’y ait plus de chômage. Ils voulaient aussi avoir la possibilité de s’instruire, ainsi que des chances d’ascension sociale pour eux et leurs enfants. Et à une armée qui revient du champ de bataille, on ne peut pas dire non… C’est aussi ce qui s’est passé en Angleterre. L’État social y a été imposé par les soldats de retour du front.  Le capital a dû à cette époque se montrer très prudent vis-à-vis du travail et a accepté (provisoirement) ce qu’il n’aurait jamais accepté en d’autres circonstances. De plus, je crois qu’aujourd’hui la mondialisation du capital est trop avancée pour revenir en arrière.

 

Comment envisagez-vous l’avenir ?

Comme une longue transition marquée par la fréquence croissante des crises et l’augmentation des inégalités, qui va déboucher sur une situation d’anomie. L’État se retrouve de plus en plus impuissant. Dans l’article que vous reproduisez, que j’ai lu avec plaisir, Menand cite le livre de Piketty. Or le dernier chapitre de celui-ci fait des propositions : un impôt mondial sur le capital, en particulier, pour mettre fin à l’accroissement des inégalités. Mais, quand on considère l’état actuel non seulement de l’économie mais surtout de la politique, c’est une perspective complètement irréaliste.

 

Il n’y a aucune solution, selon vous ?

Je ne sais pas, je n’en vois pas… Je ne vois pas ce qui, aujourd’hui, pourrait nous permettre de reprendre le contrôle. Marx pensait qu’une alternative était à disposition : l’Internationale avec un prolétariat organisé. Je ne vois rien de tel aujourd’hui, pas de vaste mouvement populaire organisé, capable de s’opposer au capital mondialisé. C’est une différence décisive avec le XIXe siècle.

 

— Propos recueillis par Baptiste Touverey.

Au désespoir de l’espérantiste

Le premier congrès mondial d’espéranto s’est tenu en 1905 à Boulogne-sur-Mer. L’invité vedette était bien sûr le Russo-Polonais Ludvik Zamenhof, l’inventeur de la langue. Problème : il était juif, et l’affaire Dreyfus n’était pas terminée. Ayant mesuré la gravité de la situation, les organisateurs français du congrès exigèrent de lire le texte de son discours inaugural avant qu’il le prononce (en espéranto). C’était un texte presque mystique, dans lequel Zamenhof, conformément à ses convictions, présentait la nouvelle langue comme un moyen de rassembler les peuples. Il se terminait par une prière. Or c’était aussi l’année de la loi de séparation des Églises et de l’État ! Le comité, proprement scandalisé, demanda à Zamenhof d’amender son texte et de supprimer la prière. « Les larmes aux yeux, écrit ­Esther Schor dans son histoire de l’espé­ranto, isolé, apeuré, il refusa de modifier son discours » – mais supprima la dernière strophe de sa prière, dans laquelle il proclamait que les chrétiens, les juifs et les musulmans sont tous des ­enfants de Dieu. Les organisateurs firent aussi tout ce qu’ils purent pour cacher la judéité de Zamenhof. Et réussirent. L’un des organisateurs, Louis Émile Javal, lui-même juif, se félicita que, sur les quelque 700 articles publiés à propos du congrès, un seul la mentionnait. Pour clore le sujet, le comité publia un communiqué affirmant que le seul objectif de l’espéranto était de forger une langue neutre universelle. « Tous les autres idéaux ou espoirs liés à l’espéranto par un espérantiste sont du strict ressort de sa sphère privée ».

Slavoj Žižek, le provocateur

Né en 1949, le philosophe slovène Slavoj Žižek est souvent présenté comme le plus influent penseur marxiste contemporain. Il est en tout cas le plus médiatique – plus encore que son ami Alain Badiou. Dans un livre de 1 000 pages intitulé Moins que rien, il se réfère ainsi à la pensée de Marx pour expliquer les crises actuelles : dans le capitalisme contemporain, la valeur d’échange (par opposition à la valeur d’usage) « s’est transformée en un spectre de capital autopropulsé qui utilise les capa­cités productives et les besoins des gens réels comme simplement sa propre incarnation temporaire jetable. Marx a dérivé sa notion de crise économique de ce hiatus : une crise advient quand la réalité rejoint le mirage autogé­néré illusoire de l’argent engendrant plus d’argent – cette folie spéculative ne peut durer indéfiniment, elle doit exploser dans des crises encore plus sérieuses. » Et de résumer ainsi le propos de son livre : « Le système capitaliste global approche le point zéro de l’apocalypse. Ses “quatre cavaliers de l’apocalypse” sont la crise écologique, les conséquences de la révolution biogénétique, les déséquilibres au sein du système lui-même (problèmes avec la propriété intellectuelle, luttes à venir sur les matières premières, la nourriture et l’eau) et la croissance explosive des divisions et exclusions sociales. »

Au fil de ses plus de 60 ouvrages et d’un nombre incalculable d’articles et d’interviews, le marxisme de Žižek apparaît cependant protéiforme. « Résumer sa position est ardu, écrit le philosophe britannique Roger Scruton : il entremêle les argumentations philosophiques et psychanalytiques et est sous le charme des aphorismes ambigus de Lacan », dont il a suivi l’enseignement. Également influencée par Althusser, qu’il a aussi côtoyé, sa pensée est d’ailleurs souvent rangée sous l’étiquette du « freudo-marxisme ». Provocateur, il aime énoncer des para­doxes capables de désorienter les plus bienveillant des commentateurs. Florilège.

« Le projet communiste du XXe siècle était utopique précisément dans la mesure où il n’était pas assez radical. » Se référant au prolétariat selon Marx : « Il nous faut une notion plus radicale du sujet prolétarien, un sujet réduit au point évanescent du cogito cartésien, privé de son contenu substantiel. » « Les Khmers rouges étaient, en un sens, pas assez radicaux [souligné par lui] : s’ils ont poussé la négation abstraite du passé jusqu’à la limite, ils n’ont inventé aucune nouvelle forme de collectivité. » « Le problème avec Hitler est qu’il n’a pas été assez violent, sa violence n’était pas assez essentielle. Hitler n’a pas réellement agi, toutes ses actions étaient fondamentalement des réactions. »

Žižek est cordialement détesté par les marxistes orthodoxes. Témoin ce commentaire publié sur le site de la IVe Internationale : « Žižek est un sous-produit d’une tradition réactionnaire antimarxiste et antimatérialiste qui descend de l’irrationalisme de Schelling, de Kierkegaard, de Nietzche et de Heidegger. » Ces derniers temps, le philosophe a donné le sentiment de ne plus très bien savoir où il en est. En 2015, il reprend dans le Spiegel certaines des phrases ci-dessus et, dans le même souffle, présente l’Europe des Lumières comme l’horizon indépassable de la démocratie : « Nous devons plus que jamais nous en tenir fermement au projet de l’Europe des Lumières. C’est la seule chose qui nous permettra de changer les contours de ce qui apparaît possible ou faisable. » Et à la veille des élections américaines, il déclara que s’il était citoyen américain, il aurait voté pour Donald Trump. Il se dit « horrifié » par lui, mais le croit plus modéré qu’il le prétend et y voit le possible déclencheur d’un « grand réveil » de la politique américaine.

 

Books

George Orwell, à contre-France

En dehors du monde anglo-­saxon, George Orwell est surtout connu pour deux œuvres de fiction : le roman dystopique 1984 et la fable satirique La Ferme des animaux. Chacun à sa manière, ces deux récits mettent en garde contre les dangers du totalitarisme, plus particulièrement communiste. Car, on l’oublie parfois, l’écrivain a mené sa lutte contre les horreurs du stalinisme au nom d’un type de socialisme auquel il n’a cessé de croire sa vie entière. « Tout ce que j’ai écrit de sérieux depuis 1936, affirmait-il, a été écrit, directement ou indirectement […] contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique. » Il faut aussi se souvenir qu’Orwell – réputé pour avoir élevé le journalisme au rang de littérature mais qui ne se considérait pas comme un vrai romancier – est surtout l’un des plus brillants essayistes de langue anglaise de la première moitié du XXe siècle avec G. K. Chesterton, Max Beerbohm, George Bernard Shaw et Bertrand Russell.

Son image souffre d’une troisième distorsion. Nous avons presque sanctifié cet homme complexe qui écrivait, dans un essai sur Gandhi : « Jusqu’à preuve de leur innocence, les saints doivent toujours être considérés comme coupables. » Dans son étude sur la destinée de la figure d’Orwell (1), John Rodden montre que ce processus de canonisation a commencé peu après la mort précoce de l’écrivain en 1950, à l’âge de 46 ans, de tuberculose. « La conscience de notre temps » (V. S. Pritchett), « l’homme qui disait la vérité » (Lionel Trilling), « un héros intellectuel » (Irving Howe) : en quelques formules, les grands critiques anglais et américains ont fabriqué la statue d’un Orwell prophète et martyr.

Cette représentation est fondée sur la lutte opiniâtre qu’il a menée contre le mensonge en politique, son engagement aux côtés des troupes républicaines dans la guerre d’Espagne, d’où il rapportera Hommage à la Catalogne, et le choix qu’il a effectué de partager durant plusieurs mois la vie de ces mineurs du nord de l’Angleterre qu’il décrit dans Le Quai de Wigan. Elle reflète aussi la présence, chez lui, d’une tendance à l’ascétisme – pouvant aller jusqu’à une forme de masochisme – qui l’a fait comparer à T. E. Lawrence.

Peu enclin à se livrer, Orwell ne souhaitait pas qu’on écrive sa  biographie. Pour éviter les publications sauvages, sa veuve Sonia, qui a géré avec intelligence son héritage littéraire après l’avoir épousé trois mois avant sa mort, a fini par passer une commande au théoricien politique Bernard Crick (2). Trouvant l’ouvrage trop sec et peu amène, elle l’a renié à sa parution et confié la rédaction d’une nouvelle biographie à Michael Shelden (3).

Crick met en doute la véracité de certaines anecdotes, sujets de textes célèbres d’Orwell. Lorsqu’il était policier en Birmanie, a-t-il personnellement assisté à une pendaison, comme il le raconte, et tué un éléphant furieux pour se conformer aux exigences de son rôle de représentant de l’Empire britannique ? Et a-t-il été lui-même victime, à l’école préparatoire Saint-Cyprien, des traitements cruels qu’il stigmatise dans son essai Tels, tels étaient nos plaisirs ? Les récits qu’il a donnés de ces épisodes comportent à l’évidence une part considérable de reconstruction.

Trois autres biographies ont suivi, sans apporter de révélations bouleversantes (4). « La vérité, c’est qu’il y a peu de choses nouvelles à dire au sujet de la vie d’Orwell », écrivait John Banville en 2003. Il est cependant toujours possible d’appréhender une existence sous un angle inédit. Dans George Orwell, ­English Rebel, ouvrage salué par des intellectuels aussi différents que John Gray, A. N. Wilson et David Aaronovitch, l’historien Robert Colls prend pour fil rouge la question de l’« anglicité » (« englishness ») de l’écrivain. Colls ne prétend pas en faire la clé du personnage. Elle n’en constitue pas moins à ses yeux une réalité « à partir de laquelle et à laquelle il n’a cessé de penser ».

 

Avant lui, Christopher Hitchens – dans son petit livre Orwell’s Victory (2002) –,  ainsi que Julian Barnes et Timothy Garton Ash dans deux articles de la New York Review of Books, avaient déjà attiré l’attention sur quelques traits qui font de lui « une anthologie vivante de l’anglicité » (Garton Ash). L’un d’eux est son extrême sensibilité aux différences de classe. Orwell disait appartenir à « la couche inférieure de la strate supérieure de la classe moyenne », expression dont l’emploi suppose une puissance de discernement peu commune en matière de catégorisation sociale. Et tout en luttant contre ses préjugés, jamais il n’est parvenu à surmonter complètement la répulsion que lui inspiraient certains aspects de la vie des classes populaires. Il avait d’ailleurs le sentiment que les socialistes de la classe moyenne, observe à ce propos Robert Colls, « au fond d’eux-mêmes, détestent les ouvriers d’être des ouvriers, comme ils se détestent eux-mêmes d’appartenir à la classe moyenne. »

On songe aussi, entre autres signes d’anglicité, à son aversion pour les idées générales, à son goût des faits, des chiffres et de l’observation, à son empirisme foncier, à son culte du sens commun. Quand il lui a fallu prendre un pseudonyme, l’homme qui était né et a été enterré sous le nom d’Eric Blair a choisi George Orwell parce qu’il lui semblait « un bon nom anglais bien rond » (saint Georges est le patron de l’Angleterre et l’Orwell une rivière du Suffolk). L’écrivain, qui mentionnait parmi les choses rendant heureux d’être chez soi en Angleterre « les fauteuils, la sauce à la menthe, les pommes de terre nouvelles correctement cuisinées, le pain complet, la marmelade [et] la bière de vrai houblon », aimait fabriquer lui-même ses étagères, cultiver ses légumes et pêcher en rivière. Dans le cottage qu’il a habité avec sa première femme Eileen O’Shaugh­nessy et la ferme d’une région désolée des îles Hébrides où il a vécu à la fin de sa vie, il élevait des poules et des chèvres. Et l’un des plus beaux textes dont il ait gratifié ses lecteurs du journal de gauche Tribune est un hymne au printemps intitulé « Quelques réflexions sur le crapaud ordinaire ».

Robert Colls montre comment cet atta­chement spontané à un certain mode vie s’est progressivement transformé en un amour raisonné de l’Angleterre, où se mêlaient ses convictions socialistes, le patriotisme né chez lui de la guerre et l’image idéalisée qu’il se faisait des « gens ordinaires ». Ce sentiment s’exprime dans les deux essais « Le lion et la licorne » et « Le peuple anglais » (5). Pour rendre compte du pays dans sa diversité, Orwell y évoque «  le claquement des galoches dans les villes industrielles du Lancashire, le va-et-vient incessant des camions sur les routes du Nord, les files qui s’allongent devant les Bourses du travail, le crépitement des machines à sous dans les pubs de Soho, les vieilles filles se dirigeant à bicyclette vers la sainte communion dans les brumes du matin ». Il y célèbre « une culture faite de copieux petits déjeuners et de mornes dimanches, de villes enfumées et de petites routes sinueuses, de vertes prairies et de boîtes aux lettres rouges ». Et il décrit « une nation d’amateurs de fleurs, […] de collectionneurs de timbres, de colombophiles, de menuisiers du dimanche, de découpeurs de bons, de joueurs de fléchettes, d’amateurs de mots croisés ».

Dans le même esprit, Orwell livrera des réflexions sur le cricket, les pubs, la cuisine anglaise et la meilleure façon de préparer le thé, mais aussi les magazines pour jeunes gens, les cartes postales humo­ristiques et grivoises en vente dans les stations balnéaires, sans oublier le ­déclin du roman policier anglais, dans une perspective qui annonce les travaux sur la culture populaire de Raymond Williams (Culture et matérialisme, notamment) et Richard Hoggart (La Culture du pauvre).

 

Il consacrera aussi de grands essais critiques à des écrivains emblématiques de l’anglicité comme Dickens (un homme « animé d’une colère généreuse » critiquant l’exploitation capitaliste, non d’un point de vue politique ou social, mais pour des raisons morales), Kipling (apologiste de l’empire, mais « doté d’un sens des responsabilités » que ne possèdent pas des gens plus « éclairés ») et  Wodehouse (qui a collaboré avec la radio de propagande nazie, mais en raison de sa naïveté et de son « innocence politique ») (6).

Orwell a aussi écrit sur les particularités linguistiques de l’anglais, sur ce qui le distingue de l’américain et sur les risques que lui font courir l’usage croissant du jargon. Dans La Politique et la Langue ­anglaise, il dénonce la corruption du langage par une pensée vicieuse et la corruption réciproque de la pensée par l’emploi d’un voca­bulaire prétentieux et euphémistique : « La langue anglaise […]  devient laide et imprécise parce que notre pensée est stupide, mais ce relâchement constitue à son tour une puissante inci­tation à penser stupidement. » Pour réfléchir correctement, il faut donc commencer par s’exprimer clairement, ce que l’on peut faire, dit-il, en suivant quelques règles simples (7).

 

«La bonne prose, déclarait-il dans une formule fameuse, est comme une vitre transparente. » Admirant la capacité d’un Somerset Maugham à raconter des histoires « sans détour et sans fioritures », il s’efforçait d’écrire dans un style « [bannissant] le pittoresque au profit de l’exactitude ». Orwell ne possédait pas au départ cette façon simple et directe de s’exprimer qui est devenue sa marque. C’est à force de travail acharné qu’il a peu à peu conquis son style. Au bout de quelques années, il le maîtrisait au point de pouvoir rédiger quasiment d’un jet, en se corrigeant à peine, ses chroniques dans Tribune et ses critiques de livres pour l’Observer, qu’il produisait au rythme de plusieurs par semaine. Comme l’a souligné Clive James, ce style « de conversation » était, derrière son apparente facilité, le produit d’une grande sophistication. Dans ce genre éminemment anglais qu’est l’essai, la langue fluide et familière d’Orwell fait de lui l’héritier de William Hazzlitt et de ses « propos de table » ­davantage que de Samuel Johnson, dont il partageait le bon sens mais n’avait pas le style fleuri.

Bien qu’il ait consacré de belles pages à Jack London, à Henry Miller et à la littérature populaire américaine, Orwell ne s’est pas beaucoup intéressé aux États-Unis. Après l’Angleterre, c’est la France qui a le plus compté pour lui. Sa famille maternelle, installée en Asie comme celle de son père (administrateur en Inde), était d’origine française. À Eton, il a perfectionné sa connaissance du français en suivant le cours d’Aldous Huxley. Et il a séjourné deux fois à Paris. D’abord dans sa jeunesse, durant deux ans, après son retour de Birmanie. Subvenant à ses ­besoins grâce aux revenus de son travail et à l’aide financière d’une de ses tantes, il vivait loin du milieu des écrivains anglo­phones qui avaient élu domicile dans la capitale française.

Après être tombé malade et avoir passé quelques jours à l’hôpital Cochin dans des conditions effrayantes dont il fera le récit dans « Comment meurent les pauvres », il travailla plusieurs mois comme plongeur au luxueux hôtel Lotti, puis dans un restaurant russe : une expérience dont il tirera les pages parisiennes de son premier livre publié, Dans la dèche à Paris et à Londres. Orwell jugeait moins pénible d’être pauvre en France qu’en Angleterre. En revanche, il estimait la colonisation française, avec laquelle un bref séjour au Maroc le familiarisera un peu plus tard, pire encore que l’impérialisme anglais tel qu’il avait pu l’observer en Birmanie.

Orwell connaissait bien la littérature française. Dans ses comptes rendus de versions anglaises de livres français, il lui arrive de porter un jugement sur la qualité de la traduction. Il appréciait Villon et Baudelaire, les grands romanciers du XIXe siècle Balzac, Stendhal, Flaubert, Maupassant et Zola, ainsi qu’Anatole France, un auteur « surestimé de son ­vivant », reconnaissait-il, mais dont il appréciait le courage et le radicalisme. Souvent justes, ses observations sur les écrivains français sont parfois dures. Déplorant la tendance de Mallarmé à l’hermétisme, par exemple, il affirmait à son propos : « Quelque chose ne va pas quand des poètes d’un talent aussi évident produisent des œuvres quasiment incom­préhensibles. »

Orwell avait l’esprit suffisamment ouvert pour reconnaître les qualités ­morales ou les mérites littéraires d’écrivains français dont les vues politiques n’étaient pas les siennes, voire le révulsaient. Le « royalisme romantique » de Bernanos ne l’inspirait guère, et il ne prisait pas sa « tendance à la rhétorique ». Mais son honnêteté et sa combativité l’impressionnaient, tout comme sa « haine du mensonge et de la tyrannie ». L’aversion qu’il éprouvait pour les idées politiques de Céline ne l’empêchait pas d’admirer Voyage au bout de la nuit, « cri de protestation contre l’horreur et l’absurdité de la vie moderne – en réalité de la vie tout court ».

Orwell se sentait proche de Malraux, qui avait comme lui combattu en ­Espagne. Envoyé en Europe à la fin de la guerre comme correspondant de l’Obser­ver, il eut l’occasion de le rencontrer à Paris. Il avait également de l’estime pour ­Albert Camus, qui l’admirait en retour. Un rendez-­vous avait été pris entre ces deux écrivains si semblables à bien des égards, qui ne put avoir lieu en raison du mauvais état de santé de Camus. Orwell n’avait en revanche aucune sympathie pour Sartre, « une outre pleine de vent » dont il éreinta les Réflexions sur la question juive.

La proximité d’Orwell à l’égard de la France ne l’a pas aidé à se faire connaître dans ce pays. 1984 n’est paru en poche en français que dix ans après sa publication en paperback. Plusieurs ouvrages d’Orwell sont sortis en français dans les années 1960, sans rencontrer le succès. Et, pour disposer d’une version française des quatre ­volumes posthumes d’Essais, articles et lettres rassemblés par ­Sonia Orwell et Ian Angus, il a fallu ­attendre le milieu des années 1990 (8).

Pour quelle raison ? On a invoqué le peu de sympathie pour cet auteur qui défendait un socialisme hétérodoxe, sentimental, d’inspiration morale et anti­communiste, dans un pays où la pensée de gauche a longtemps été marquée par la tradition marxiste ; ou l’anti-intellectualisme d’Orwell et sa conception militante de la littérature. Peut-être faut-il aussi ­incriminer ce que Simon Leys, évoquant l’incompréhension dont celui-ci faisait l’objet en France dans un petit livre qui demeure la meilleure introduction en français à l’œuvre d’Orwell, appelait sévèrement « l’incurable provincialisme culturel de ce pays » (9).

 

Grâce aux maisons d’édition Champ libre, Ivrea et Agone, une grande partie de l’œuvre d’Orwell est à présent disponible en français. S’il continue à occuper dans le paysage intellectuel de l’Hexagone une place beaucoup plus ­réduite que dans le monde anglo-saxon, l’écrivain y fait aujourd’hui l’objet de plus de curiosité, du fait de l’attention que lui ont accordée quelques auteurs : Bruce Bégout, qui a développé toute une réflexion à partir de la notion de « décence ordinaire » (common decency), jamais définie par Orwell mais au cœur de sa pensée politique et qu’on pourrait caractériser comme le sentiment qu’il y a « des choses qui se font et des choses qui ne se font pas » ; Jacques Dewitte, que son intérêt pour les relations de la politique et du langage ne pouvait laisser insensible aux thèses de l’inventeur de la « novlangue » et de la « double pensée » ; et surtout Jean-Claude ­Michéa et Jean-Jacques Rosat, qui ont tous deux beaucoup accompli pour faire connaître Orwell en France. ­Michéa en mobilisant Orwell, aux côtés de l’historien américain Christopher Lasch, dans la réflexion critique sur la gauche, le libéralisme et la modernité qu’il poursuit depuis plusieurs années ; Rosat en commentant longuement dans ses Chroniques orwelliennes du Collège de France ses idées  sur la politique, la société et la littérature.

 

Moitié sérieusement, moitié par plaisanterie, Orwell se présentait volontiers comme un « anarchiste tory ». Suivant en cela Simon Leys, ­Michéa considère cette expression comme la meilleure définition de son tempérament politique. Faisant ­valoir que ­Jonathan Swift, écrivain dont il admi­rait le talent mais ne partageait pas la vision du monde, est la seule personne jamais qualifiée de la sorte par Orwell, Rosat s’insurge contre cette étiquette. Un peu trop rapidement. Certes, Orwell n’a ­jamais défendu ni la doctrine anarchiste, ni la doctrine tory. Mais, réfractaire à l’auto­rité, détestant la bureaucratie, hostile à la technocratie, et en même temps attaché à certaines valeurs traditionnelles, il avait indubitablement une sensibilité à la fois libertaire et conservatrice.

L’écrivain, fait souvent remarquer Robert Colls, était un homme pétri de contradictions apparentes : « Un intellectuel qui n’aimait pas les intellectuels, un socialiste qui ne faisait pas confiance à l’État, un écrivain de gauche indulgent avec les écrivains de droite, un libé­ral ­opposé au libre marché, un protestant qui, s’il croyait dans la religion, ne croyait pas en Dieu ». Conscient qu’aujour­d’hui « peu d’hommes raisonnables croient ­encore en une vie après la mort », il soutenait que « le vrai problème est : comment rétablir une attitude de vie religieuse, tout en acceptant que la mort est définitive ».

Bien qu’il ait écrit : « Ce que j’ai vu en Espagne m’a fait prendre la politique en horreur », son ambition était de « faire de l’essai politique une forme d’art ». Dans sa recension du livre de Friedrich Hayek La Route de la servitude, il résume ainsi sa position : « Le capitalisme aboutit au chômage, à la compétition féroce pour les marchés et à la guerre. Le collectivisme mène aux camps de concentration, au culte du chef et à la guerre. » Pour échapper à ce dilemme, il faut « rétablir la notion de bien et de mal en politique ».

Orwell n’était pas un prophète, et pas toujours clairvoyant. S’il a anticipé la « guerre froide », qu’il est le premier à avoir ainsi appelée, il a mis du temps à prendre conscience de la gravité de la menace que faisait peser sur l’Europe l’essor du nazisme. Dans « De droite ou de gauche, c’est mon pays », il s’est aventuré à imaginer que la victoire sur l’Allemagne hitlérienne allait s’accompagner d’une révolution socialiste sanglante en Angleterre.

Mais, lorsqu’il s’est fourvoyé, il l’a généralement reconnu, en cherchant à comprendre les raisons de son erreur. « Jusqu’à la fin de 1942, au moins, écrit-il en 1944 à ses lecteurs américains de la Partisan Review, je me suis trompé dans mes analyses de la situation. » Et il explique de quelle façon et pourquoi. Orwell, dit très bien l’essayiste américain Joseph Epstein, « était honnête et possédait une inébranlable intégrité, et ces qualités conférent à ses écrits une très grande force ».

Sur le plan personnel, l’homme n’était pas non plus sans faiblesses. D’avis que « mieux vaut mourir de mort violente et pas trop vieux » parce qu’« une mort “naturelle” signifie, presque par définition, quelque chose de lent, de nauséabond et d’atroce », il traitait sa santé avec une irresponsabilité qui consternait ses proches. Mal à l’aise et maladroit avec les femmes, il pouvait être avec elles d’une grande rudesse (10). Il n’a pas été un mari fidèle, et sa première femme, Eileen, qui lui a beaucoup apporté du point de vue littéraire, est morte d’un cancer sans qu’il remarque à quel point elle était malade, tant son travail l’absorbait. Mais c’était un ami solide et généreux, un père dévoué et affectueux pour le petit garçon qu’ils avaient adopté et un homme aux goûts sans prétention. « Tant que je demeurerai en vie, écrivait-il, […] je persisterai à aimer la surface de la Terre et je conserverai mon attachement aux simples objets matériels et aux connaissances inutiles. »

Dans sa jeunesse, Orwell avait été très amoureux d’une jeune fille nommée Jacintha Buddicom. Parce qu’il s’était comporté brutalement avec elle au cours d’une promenade, leurs relations s’interrompirent. Puis la vie les sépara et ils ne se revirent jamais. Dans une lettre à une amie écrite cinquante plus tard, elle avoue le regretter : « Il m’a fallu littéralement des années pour reconnaître que nous sommes tous des créatures imparfaites, mais qu’Eric était moins imparfait que n’importe quelle autre personne que j’ai rencontrée. » À défaut d’être un saint, voilà qui n’est pas si mal.

 

— Cet article a été écrit pour Books par Michel André. Né et vivant en Belgique, ce philosophe de formation a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international.

Churchill, l’ambition au corps

En 1899, lorsque éclate la seconde guerre des Boers en Afrique du Sud, Winston Churchill a 24 ans. Il a déjà publié deux livres à succès sur ses expériences militaires en Inde et au Soudan, et il vient d’être battu aux élections législatives. La guerre offre au jeune ambitieux l’occasion rêvée de laver cet affront en réalisant une action d’éclat. Il espère ainsi atteindre la notoriété dans son pays afin de propulser sa carrière politique.

Churchill devient le correspondant de guerre du Morning Post. Le quotidien conservateur lui promet 1 000 livres pour quatre mois de reportage, faisant de lui l’envoyé spécial le mieux payé du Royaume-Uni. ­Lequel ­insiste pour que son valet l’accompagne et emporte dans ses malles l’équivalent de plus de 3 000 euros en vins et spiritueux, dont dix-huit bouteilles de saint-émilion. Les Boers le font prisonnier lors d’une embuscade et le contraignent à rejoindre à pied Pretoria, où sa geôle l’attend. Mais il parvient à s’échapper en escaladant le mur de sa prison avant de traverser la ville incognito et de sauter dans un train en direction de la colonie portugaise du Mozambique.

L’objectif médiatique de Churchill est largement ­atteint. Le candidat malheureux aux élections législatives de 1899 devient un héros national et fait la une des journaux. Le Yorkshire Evening Post titre : « L’héroïsme de M. Churchill. »

« En apparence, le rôle de Winston Churchill dans la seconde guerre des Boers ne contient pas assez de matière pour faire un livre. Ne vous y trompez pas ! » prévient le New York Times. « Héros de l’empire » est un « récit captivant », dont la qualité tient surtout au sens du détail de l’auteure, à ses descriptions frappantes de la topographie sud-africaine et à sa connaissance précise de la réalité (et parfois de l’irréalité) de la guerre », note pour sa part le Financial Times.

L’image du jeune Churchill que l’on retiendra de ce portrait est celle d’un jeune homme sûr de son destin hors du commun et pétri d’ambition. « Les dieux n’auraient pas créé un être aussi fort que moi pour une fin aussi prosaïque », écrivait-il à sa mère lorsqu’il combattait en Inde.

L’autre éclairage est l’attachement infaillible du futur Premier ministre britannique à la colonisation. Né en 1874, Winston n’a jamais douté de la vocation impériale de son pays. Député de l’opposition pendant l’entre-deux-guerres, il a rejeté le projet d’autonomie de l’Inde proposé par le gouvernement de l’époque.

L’épopée sud-africaine est « un épisode très souvent ­raconté dans la littérature sur Churchill, mais Candice Millard l’a transformé avec talent en un récit historique de grande ampleur », conclut quant à elle Lucy Lethbridge dans le Financial Times.

Sur Remarque, du nouveau

Thomas Mann et Bertolt ­Brecht le méprisaient. Le talent d’Erich Maria Remarque était pourtant ­indéniable. Pendant la Première Guerre mondiale, il n’avait passé que six semaines au front mais écrit À l’ouest, rien de nouveau, l’un des ­romans les plus marquants sur cette période – celui-là même qui allait assurer sa renommée mondiale. Nous découvrons à présent que ce noceur a aussi su décrire comme nul autre la vie des exilés allemands réduits à la misère outre-­Atlantique. Pourtant, il avait fui l’Allemagne nazie dans des conditions très confortables et, aux États-Unis, frayait avec le Tout-Hollywood, enchaînant les conquêtes (Marlene ­Dietrich, Greta Garbo…). Cette terre promise est son dernier roman ; il y travaillait quand il mourut en 1970. Un an plus tard, sa veuve, l’actrice Paulette ­Godard, en publia une mouture, qui présentait un avantage : elle avait une fin. Mais un gros défaut : le texte était mauvais. « Les critiques crurent que ­Remarque était devenu sénile », note Neal Ascherson dans la London ­Review of Books. La version que proposent les éditions Stock est inachevée, mais « très supérieure ».

Schönberg conteur

Le compositeur Arnold Schönberg avait la réputation d’être un homme dur et intransigeant. Mais, dans ­l’intimité, il se transformait en papa poule. C’est ce que permet de découvrir cet improbable livre pour enfants dont il est l’auteur. Une histoire de princesse qui se blesse en jouant au tennis (l’une des passions de Schönberg) et envoie son empoté de domestique, un loup, lui chercher de quoi la soigner. Cette histoire qui ne finit pas vraiment et où les règles du conte sont subverties, Schönberg la racontait à table à ses enfants pour qu’ils finissent leur assiette. A 75 ans, alors qu’il souffrait déjà d’un asthme sévère, il l’enregistra sur un magnétophone. La voilà désormais illustrée par Peter Schössow, « avec ­humour et finesse », estime Alfred Zimmerlin dans le Neue Zürcher Zeitung. L’occasion de découvrir une face méconnue de Schönberg ? Oui et non. Car, comme le montre Esteban Buch dans sa postface, l’art du conteur n’est pas sans rappeler celui du compositeur : « L’envie de faire germer, au sein d’une histoire connue, un sens nouveau et surprenant, voire incongru, c’est cela qu’il n’aura cessé de faire toute sa vie dans sa musique. »

Splendeur du béton

« Né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le terme “brutalisme” connut alors une grande vogue parmi les architectes, sans qu’on sût jamais précisément ce qu’il recouvrait. » Les premières lignes de l’Encyclopædia universalis au sujet du « brutalisme » (école ou mouvement architectural ? On ne sait trop) ont de quoi laisser perplexe. Ailleurs (dans le Larousse en ligne), on lit ceci : cette « tendance » datant de l’après-guerre privilégie des éléments tels que « l’emploi de matériaux bruts » et « la non-­dissimulation de l’infrastructure technique (tuyauteries…) ». Le Corbusier est peut-être en France celui qui se rapproche le plus de ce courant né en Angleterre à l’époque de la reconstruction, mais il n’y entre pas non plus totalement. Une chose est certaine : partout où subsistent des traces du mouvement (au Royaume-Uni principalement), le brutalisme fait polémique. En 1989, les lecteurs de The ­Observer attri­buèrent à l’un de ses fleurons (le National Theater de Londres) le titre peu enviable de « pire bâti­ment d’Angleterre ». Le béton brut et les masses qui le caractérisent n’aident pas à la popularité du genre.

Pourtant, un jeune historien de l’architecture, Barnabas Calder, vient de publier « une exubérante et débordante lettre d’amour à ce style ». En 400 pages, il réussit l’exploit de produire à la fois « le texte académique de référence » sur le sujet et « l’introduction idéale pour le novice curieux ». Mieux, l’examen minutieux des bâtiments emblématiques du courant permet de révéler « la variété, la beauté et la complexité de toute une époque de l’architecture », de même que les savoir-faire qui la servirent. Sous la plume de Calder, « l’attrayante mise en ­lumière de la mestria de ses fabri­cants ferait presque apparaître le béton comme un matériau Arts & Crafts [du nom d’un mouvement de la fin du XIXe siècle qui valorisait l’artisanat en réaction à la production industrielle] ».

Buffet, une carrière à angle aigu

« Le jeune Bernard n’est doué pour aucun ­sujet… sauf peut-être le dessin », conclut son professeur principal pour justifier son éjection du lycée Carnot, à Paris, en 1939. Sa carrière fulgurante démarre en 1948, quand deux collectionneurs d’art contemporain commencent à lui acheter des toiles et qu’il reçoit le prix de la Critique. Il se met à peindre frénétiquement, dans le style hérissé de pointes qui le faisait reconnaître à cent pas. Il est sélectionné pour repré­senter la France à la Biennale de ­Venise, et le magazine Connaissance des Arts le place en tête de la liste des dix meilleurs peintres de sa génération. « Au milieu des ­années 1950, il fait deux grandes expositions par an, l’une rive gauche, l’autre rive droite, et vend chaque toile deux fois et demi le prix moyen d’une maison en Angleterre », relève sarcastiquement dans la Literary Review l’essayiste et historien Paul Johnson, né la même ­année et comme lui élevé chez les ­Jésuites.

Bernard Buffet semble avoir pris délibérément la décision de rejeter l’abstraction. Picasso le considérait comme un « zéro », mais Andy Warhol en fit le dernier grand représentant du modernisme en France. Fasciné, Jean Cocteau évoqua « l’étonnante écriture de mante religieuse dont il me fit l’honneur de calligraphier le monologue de La Voix humaine ».

Paul Johnson relie le succès de Buffet à la vogue de l’existentialisme, ses œuvres en reflétant bien, selon lui, « les échos ­moroses ». Quitté par Pierre Bergé en 1958 au profit d’Yves Saint Laurent, le peintre épouse alors Annabel Schwob, une ­bisexuelle originale issue de la bohème de Saint-Germain-des-Prés. « Il consacre sa principale exposition en 1961 à des portraits d’elle, écrit Johnson, lui achète force châteaux et demeures somptueuses, l’emmène en virée à New York et Chicago, où ils prennent l’un et l’autre plaisir aux spectacles de strip-tease. »

Mais c’est déjà le début de la fin. En 1956, à 27 ans, il avait eu le tort de se faire photographier par Paris Match sortant de la Rolls-Royce particulièrement luxueuse qu’il ­venait d’acquérir, son chauffeur ­debout derrière la portière, et le Tout-Paris avait commencé de lui battre froid.

Devenu le ministre de la Culture du ­général de Gaulle, Malraux annonce en 1959 au Festival de Cannes que la « grande peinture » ne peut plus être figurative. Buffet se met à boire, s’empâte et perd ses cheveux au profit d’une barbe abondante. Atteint de la maladie de Parkinson, il prépare soigneusement son suicide, en 1999.

Les jugements portés sur son œuvre ont beaucoup varié avec le temps et restent très partagés. Stakhanoviste de la peinture, il a réalisé plus de 8 000 toiles, témoignant d’une « énergie maniaque sans égale parmi ses pairs », selon Maxwell Carter dans le Times Literary Supplement. On trouve 2 000 de ses œuvres au musée de Shizuoka, au Japon, inauguré en 1973. Mais, si bien documentée soit-elle, et malgré sa sympathie pour son sujet, la biographie de Nicholas Foulkes « ne parvient pas à réhabiliter Buffet ». Génie méconnu pour certains, il est, pour d’autres, un « Raphaël de salle d’attente », lance au passage Maxwell Carter. Les lecteurs peuvent se faire leur propre opinion en allant visi­ter l’exposition en cours au musée d’Art moderne de la Ville de Paris.

La Ferme des animaux, version créole

Que la bande dessinée ait pu être un outil de propagande politique est un fait commun de l’histoire du xxe siècle, qu’illustrent pendant la Seconde Guerre mondiale l’exemple bien connu de Captain America, super-héros patriotique créé par Jack Kirby et Joe Simon, ou, dans la France occupée, celui du Téméraire, journal illustré pour les jeunes lancé à l’initiative de la Propagandastaffel qui relayait les thèmes de l’idéologie nazie (1). Mais là où l’histoire est plus retorse, c’est lorsque le récit mis en images à des fins de propagande est lui-même, entre autres, une dénonciation de la propagande. C’est ce qui est arrivé au petit livre de George Orwell La Ferme des animaux.

On le sait, Animal Farm est une fable qui décrit la révolte des animaux d’une ferme contre les humains, puis leur prise du pouvoir, et les processus par lesquels les chefs de cette révolte feront de la nouvelle république ainsi fondée une terrible dictature. Entre les lignes, on comprend évidemment qu’il s’agit de parler du stalinisme : comment la révolution russe de 1917 a pu déboucher sur l’un des pires régimes d’oppression de l’histoire. À travers ce récit, il s’agissait d’abord pour Orwell de contrer la propagande communiste en provenance de l’URSS. Comme il le rappellera plus tard, c’est en 1937, au plus fort de la guerre d’Espagne, que lui vint l’idée originale de cette fable.

Avec sa femme, il avait alors rejoint les rangs du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste), une organisation marxiste antistalinienne, et c’est donc aux premières loges qu’il put assister aux forfaits du Parti communiste d’Espagne (PCE), téléguidé par Staline. Pour s’approprier le pouvoir, le PCE avait entrepris de faire la chasse dans le camp antifasciste à tous les militants qui se situaient à sa gauche, arrêtant, emprisonnant et fusillant quantité de révolutionnaires. […] « Nous avons vu, ma femme et moi, des innocents jetés en prison simplement parce qu’on les suspectait de ne pas être dans la ligne. Pourtant, à notre retour en Angleterre, nous nous sommes aperçus que de nombreux observateurs sensés et bien informés croyaient aux plus fantastiques récits de conspirations, de traîtrises et de sabotages rapportés par la presse à propos des procès de Moscou. » (2) « Cette expérience fut une excellente leçon, poursuit Orwell, cela m’a appris avec quelle facilité la propagande totalitaire pouvait contrôler l’opinion d’individus éclairés dans les pays démocratiques. »

Le « communisme » – c’est-à-dire le stalinisme – était devenu une force contre-révolutionnaire, un obstacle majeur se dressant sur la route de tous ceux qui aspiraient à une société plus libre et plus juste. Il était donc urgent de « détruire le mythe soviétique » dans les consciences. […] Et surtout, ce qui apparaissait encore plus important aux yeux d’Orwell était d’analyser et de dénoncer cette mentalité totalitaire propagée par les communistes, qui manipulait les notions de vrai et de faux, de bien et de mal, pour leur enlever toute valeur universelle et les faire servir à la justification de l’opération politique du moment. Animal Farm dépeint bien l’accession au pouvoir de cette élite qui prétend parler au nom des opprimés, et attire l’attention sur les artifices qu’elle emploie pour assurer son emprise sur les esprits.

Mais en 1950, à l’aube de la Guerre froide, cette critique de l’URSS sonnait tellement juste que les services secrets britanniques et américains décidèrent de la faire transposer à la fois en dessin animé et en bande dessinée, dans le cadre de leurs opérations de propagande anticommuniste. […] Comme le rappelle Frances Stonor Saunders dans l’ouvrage qui révéla l’ampleur de ces opérations : « […] Définissant la Guerre froide comme “une bataille pour conquérir l’esprit des hommes”, la CIA accumula un vaste arsenal d’armes culturelles : périodiques, livres, conférences, séminaires, expositions, concerts et prix. » (3) Ce programme « complexe et richement financé », qui réussit à s’assurer la collaboration consciente ou non d’artistes et d’intellectuels réputés (Raymond Aron, Jackson Pollock ou Igor Stravinsky), fut développé en association avec le Département de recherche de renseignements, l’IRD, mis en place en 1948 au Royaume-Uni. […] Constamment à la recherche de matériel de propagande et faisant feu de tout bois, les deux organismes se mirent notamment à prospecter du côté de la gauche non communiste, qui dénonçait depuis longtemps déjà l’implacable oppression des masses qui régnait en URSS.

Comme le raconte Frances Stonor Saunders, en 1950, aussitôt George Orwell décédé, la CIA envoya deux de ses hommes pour négocier auprès de sa veuve les droits cinématographiques de La Ferme des animaux. […] En revanche, ce fut à l’IRD britannique que fut laissé le soin de transformer Animal Farm en comics utilisable à des fins de propagande. Dès le mois de décembre 1950, l’IRD avait acquis les droits étrangers pour adapter le livre d’Orwell sous la forme d’une BD susceptible de ­paraître en feuilleton dans les journaux. Selon Andrew Defty, « cette BD – qui consiste en 90 planches de 4 images chacune – fut largement publiée dans des journaux de l’Extrême- et du Moyen-Orient, d’Amérique latine, d’Inde, du Pakistan, de Ceylan, d’Afrique, des Caraïbes et d’Islande » (4). En juillet 1951, rapporte John Jenks, « cette BD était en cours de publication en Inde, en Birmanie, en Thaïlande, au Venezuela et en Érythrée ; d’autres diffusions étaient planifiées » (5). […]

John Jenks affirme aussi que, partout où elle fut diffusée, la BD « fut un succès, même si la plupart des gens savaient qu’il s’agissait d’une production officielle britannique, qui plus est “d’apparence vraiment trop occidentale” ». Mais comment fut-elle réalisée ? Les dossiers du Foreign Office qui ont été déposés aux Archives nationales du Royaume-Uni montrent que cette administration avait passé commande de l’adaptation à un talentueux dessinateur : Norman Pett, surtout réputé comme créateur de l’une des premières pin-up de l’histoire, la célèbre Jane. Comme le rappelle Laurent Martin, « le type de la pin-up (la fille que l’on épingle sur le mur) est fixé dans les années 1930. En Angleterre, des dessinateurs comme Arthur Ferrier ou Norman Pett créent des personnages de délicieuses blondes un peu sottes, des glamour girls qui égayent le quotidien de leurs admirateurs ». […] Durant la guerre, Jane et toutes ses imitatrices furent enrôlées dans l’effort de guerre et chargées de remonter le moral des soldats ; Jane, en particulier, apparut dans les magazines de l’armée américaine » (6). Ce premier lien avec l’appareil de propagande anglo-américain explique sans doute que Norman Pett ait été de nouveau choisi quelques années plus tard pour produire l’adaptation d’Animal Farm en bande dessinée, en collaboration avec Donald Freeman pour la scénarisation sous forme de BD et la transposition des textes. […]

Si Andrew Defty affirme qu’il a existé une version en français de la BD, probablement produite à destination des populations de l’Indochine française, il ne donne aucune référence plus précise. Et aucune des recherches qui ont pu être faites […] n’a permis de remettre la main sur cette version. Celle que nous donnons ici à lire, Repiblik Zanimo, est la traduction en français d’une version publiée en créole mauricien (7). […]

Comme l’ont établi Christophe Cassiau-Haurie et Robert Furlong au terme d’une véritable enquête (8), la traduction de cette bande dessinée en créole dans les années 1970 doit être comprise dans le contexte social et politique d’une île Maurice ­devenue indépendante en mars 1968. Très vite, dans un souci d’apaisement, le Parti travailliste mauricien, pro-indépendantiste, décide de s’allier avec son adversaire, le Parti mauricien social-démocrate (PMSD) de Gaëtan Duval, soutenu par les colons blancs et qui s’était opposé à l’indépendance de l’île, pour former un gouvernement d’union nationale. Mais, comme partout dans le monde, l’époque est à la montée des mouvements d’extrême gauche, qui se font l’expression d’une volonté grandissante de changement dans les classes populaires. Ces aspirations […] trouvent alors leur traduction dans l’émergence du Mouvement militant mauricien (MMM), qui « s’organise progressivement autour de thèmes révolutionnaires proches du marxisme et de la nécessaire lutte contre le néocolonialisme, le sous-développement et la pauvreté ». En quelques années, ce mouvement, par sa popularité croissante, commence à devenir une menace aussi bien pour le PMSD que pour l’Union démocratique mauricienne (UDM), une scission du PMSD probablement soutenue par des financements de l’étranger « afin que ce parti puisse éventuellement consolider ses bases et devenir une alternative à Gaëtan Duval affaibli politiquement ».

Après une première élection locale remportée par un candidat du MMM, le gouvernement ne fait ni une ni deux : l’état d’urgence est proclamé en décembre 1971, les leaders du mouvement sont emprisonnés et l’UDM devient la principale force d’opposition. Il n’en reste pas moins que le MMM, par son ancrage populaire, demeure une menace pour les élites. Les dirigeants de l’UDM se voient alors proposer par les services secrets britanniques et/ou américains de traduire, en l’adaptant au contexte mauricien, Animal Farm, […] afin de lutter dans les esprits contre un mouvement dont le discours politique possède de fortes consonances communistes. Certaines coïncidences facilitent d’ailleurs le travail, comme le remarquent Christophe Cassiau-Haurie et Robert Furlong, qui soulignent la ressemblance entre le cochon Napoléon et le leader historique du MMM, Paul Bérenger, reconnaissable à ses moustaches.

C’est donc un sympathisant de l’UDM, Rafik Gulbul (9), qui va se charger de traduire la bande dessinée. Elle sera d’abord publiée en feuilleton entre novembre 1974 et le 1er avril 1975 dans le quotidien Libération, organe de presse de l’UDM. Et, dès le lendemain de la parution de la dernière planche, un encart publicitaire paraît dans le même journal annonçant la commercialisation de la BD en album. […] L’histoire de la bande dessinée mauricienne avait commencé dans les années 1950 avec les aventures d’un reporter détective, Pierre Kiroulle, sous la forme d’une mini-série signée ROG (pseudonyme de Roger Merven) et publiée dans le journal Action. Elle fit école et entraîna la publication d’autres BD dans les journaux et magazines locaux (10). Mais ­Repiblik Zanimo fut bien le premier album publié sur l’île, et […] il restera dans l’histoire comme la première bande dessinée écrite en créole. Cette originalité pourrait, bien sûr, être minorée par le fait qu’il s’agit d’une « simple » traduction. Mais tout l’intérêt de cette traduction est d’être aussi une adaptation. C’est avec leurs propres mots qu’il fallait parler aux masses sensibles à la propagande de l’adversaire ; d’où le choix du créole, qui était, comme l’expliquent nos deux auteurs, « la langue par excellence du militantisme de gauche et où fleuriss[aient] çà et là des poèmes et des pièces de théâtre politiquement engagés ainsi que des romans ». Et encore, pas n’importe quel créole : la graphie utilisée dans Repiblik Zanimo est « simple, proche du français, restant en cela très traditionnelle, […] ». Le type de créole utilisé s’efforce de « rester à un niveau de langue populaire, sans fioriture ni pédanterie, sans vulgarité non plus » (11).

Pour le lecteur mauricien, la découverte (ou la redécouverte) de Repiblik Zanimo représentera sans doute l’occasion de revenir sur les traces de l’histoire du pays, cette BD portant la marque, jusque dans la langue employée, des affrontements qui ont présidé aux premières années de l’indépendance. Pour le lecteur français en revanche, souvent ignorant des langues créoles alors qu’elles ont une base lexicale française, elle présente l’intérêt d’aller à la rencontre d’une variété originale, le créole mauricien, qui se différencie des créoles antillais, plus connus. Il y retrouvera des mots français du XVIIIe siècle disparus de l’usage actuel ; des mots d’origine wolof, malgache ou comorienne, traçant autant de trajectoires vers les pays d’où les esclaves furent amenés de force par les colons français ; des influences anglaises et indiennes enfin, datant de la colonisation britannique de l’île. […]

Repiblik Zanimo continue, aujourd’hui encore, de hanter l’imaginaire des auteurs de bande dessinée actifs dans cette région du monde. Ainsi, comme certains l’ont noté (12), l’album Île Bourbon 1730, publié en 2006, coécrit par le scénariste de BD réunionnais Appollo et par le dessinateur Lewis Trondheim, contient de discrètes allusions à Repiblik Zanimo. Les deux auteurs jouent en effet des échos qu’éveille inévitablement le dessin zoomorphique de Lewis Trondheim dans le contexte d’une histoire traitant de liberté et d’oppression, puisque la bande dessinée évoque les rapports entre maîtres et esclaves sur l’île de La Réunion au xviiie siècle, et l’utopie égalitaire et libertaire que pouvait alors représenter la piraterie (13).

 

— Ce texte est extrait de la présentation, signée Patrick Marcolini, d’une adaptation en BD et en créole de La Ferme des animaux, parue dans une version bilingue aux éditions L’Échappée.