Deux livres récents défendent des idées qui semblaient avoir disparu de la pensée de gauche depuis la fin des années 1960 : l’optimisme technologique, le futurisme, la conception de programmes et la formulation de revendications. Toutes choses qui rompent avec la simple posture de témoignage consistant à manifester. Leurs auteurs utilisent l’expression curieusement neutre de « postcapitalisme » pour désigner l’alternative qu’ils dessinent, de préférence à « socialisme », « social-démocratie », « communisme » ou « anarchisme », mots à leurs yeux entachés, d’une manière ou d’une autre.
Dans « Inventer l’avenir » (1), Nick Srnicek et Alex Williams rejettent quasiment tout ce que la gauche euro-américaine a pensé et fait depuis 1968, sauf la reconnaissance quelque peu convenue de l’importance de l’ « intersectionnalité » sexuelle et raciale (2). Ils n’en ont pas après la politique de défense des identités, habituelle bête noire des militants de gauche pour qui « tout a mal tourné dans les années 1960 ». Ils s’indignent de l’abandon de la croyance en la possibilité, et la nécessité, d’une société proposant un au-delà du capitalisme. « Depuis les prédictions sur l’avènement d’un nouveau monde de loisirs jusqu’aux rêves post-genre du féminisme radical en passant par le communisme cosmique de l’ère soviétique et les célébrations afro-futuristes concernant la nature synthétique et diasporique de la culture noire, écrivent-ils, l’imaginaire populaire de la gauche a envisagé des sociétés très supérieures à tout ce dont nous rêvons aujourd’hui. » Ce renoncement est d’autant plus frustrant que, « à un certain niveau, ces rêves apparaissent plus que jamais à portée de main ». Et cela grâce à l’essor du numérique, à la production et à la diffusion communautaire des logiciels libres et autres systèmes fondés sur l’abandon des droits propriétaires, sans oublier les possibilités ouvertes par l’impression en 3D. Srnicek et Williams se sont fait connaître en 2013 avec la publication d’un Manifeste pour une politique accélérationniste, plaidant pour la « maîtrise maximale sur la société et son environnement », la technologie et les possibilités libératrices du capitalisme, pour peu qu’il soit poussé au-delà de ses limites 3. Il s’agissait d’un pot-pourri théorique enflammé et fort peu convaincant, attisé par un sentiment d’excitation apocalyptique digne de l’ambiance qui régnait sous la république de Weimar : « Après Hitler, nous ! » 4 Leur nouveau livre est plus sobre. Alors que le manifeste était délibérément offensif, les auteurs cherchent ici à faire des convertis.
Paul Mason, lui, arrive au postcapitalisme du haut de sa carrière de journaliste technologique et économique, et après un petit détour par le trotskysme. Son « Guide de notre avenir » s’ouvre à la frontière entre la Moldavie et le micro-État de Transnistrie, soutenu par la Russie : un pays, dit Mason, dont la population préfère la stabilité de la dictature au chaos néolibéral. Le fleuve Dniestr, ligne de démarcation, représente « la frontière géographique entre l’économie de marché et le système régi par Vladimir Poutine, quel que soit le nom qu’on lui donne » (mais on ne voit pas très bien pourquoi il ne devrait pas être appelé « économie de marché »). Traverser le Dniestr pour se rendre au Poutinistan, c’est prendre conscience que « la meilleure part du capitalisme est désormais derrière nous » : vers 2050, il commencera à s’effondrer, en raison du changement climatique, du vieillissement de la population, des migrations et de ses propres dysfonctionnements économiques. Mason et le tandem Srnicek-Williams doutent que les programmes anti-austérité d’inspiration keynésienne, prônés par Corbyn en Grande-Bretagne, Sanders aux États-Unis, Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce avant sa capitulation (« éliminer la haute finance, revenir sur les politiques de rigueur, investir dans les énergies vertes et favoriser le travail le mieux rémunéré », comme l’écrit Mason) suffiront le moins du monde à empêcher ce pourrissement annoncé. Mais l’absence d’alternative systémique viable est « logique, si ce que la gauche du xxe siècle appelait le “socialisme” vous apparaît comme la seule alternative ». Entendez par là, selon la définition à l’emporte-pièce qu’en donne Mason, « le contrôle étatique et le nationalisme économique » assortis d’un « système hiérarchique brutal ». Pour Srnicek et Williams, beaucoup plus jeunes, il s’agit de corriger les erreurs commises par les libertariens de gauche post-soixante-huitards. Pour Mason, il s’agit d’aller beaucoup plus loin qu’eux.
Le journaliste affiche précisément la forme de croyance dans le caractère inévitable du progrès historique que la plupart des marxistes, édifiés par l’expérience, ont appris à redouter. Le postcapitalisme est à la fois nécessaire et possible parce que « le capitalisme ne peut plus s’adapter au changement technologique ». En des termes qui rappellent la préface de Marx à sa Contribution à la critique de l’économie politique (Grundrisse), Mason écrit : « Il sera aboli » parce qu’il a épuisé ses ressources productives et abrite « en son sein, d’abord à l’état presque invisible, un principe plus dynamique ». Les deux livres professent le même enthousiasme pour la possibilité d’une « nouvelle forme d’être humain » mais ne l’entendent pas de la même façon. Srnicek et Williams envisagent une « approche interventionniste », appelant de leurs vœux l’« expérimentation corporelle individuelle » contre les « images étriquées de l’humain » – image ahurissante d’un nouvel homme dans un nouveau corps. Mason envisage une prothèse plus familière : Internet, qui a créé « l’être humain instruit et connecté », avec pour avant-garde la « génération en réseau » responsable de la récente vague de mouvements protestataires, d’Occupy Wall Street au Printemps arabe en passant par Maïdan. Cette analyse paraît pour le moins optimiste, avec le recul, mais l’auteur n’émet aucune réserve sur les « révolutions connectées » qu’il saluait dans son livre précédent, Why It’s Kicking Off Everywhere (« Pourquoi ça secoue de partout »), publié en 2012. Srnicek et Williams voient plus juste en ne discernant pas de nouveau sujet historique dans les étudiants diplômés utilisateurs de Twitter.
Chacun de ces livres se bat principalement sur deux fronts : l’opposition totale à l’austérité et au néolibéralisme, d’une part ; l’insistance sur les conséquences probables de l’automatisation, avec l’émergence d’une « population en surplus », d’autre part. Le « véritable projet de la rigueur, écrit Mason, est de faire baisser les salaires et le niveau de vie en Occident des décennies durant, jusqu’à les voir rejoindre les revenus, à la hausse, des classes moyennes chinoise et indienne. » Résultat, « la prochaine génération sera plus pauvre que la nôtre ; le vieux modèle économique est cassé et ne peut relancer la croissance. » Les pays qui, chacun à sa façon, se sont isolés – les régimes autoritaires de Chine, de Russie et d’Iran, mais aussi l’Europe du Nord encore partiellement social-démocrate – n’y échapperont pas : « En 2060, la Suède aura le même niveau d’inégalités que les États-Unis aujourd’hui. » Réfléchissant à la manière dont nous en sommes arrivés là, Srnicek et Williams montrent particulièrement du doigt les think tanks qui avaient des solutions fin prêtes quand le keynésianisme a vacillé au milieu des années 1970. La « politique folklorique » incarnée par les « camps action climat » ou le localisme n’est pas à la hauteur pour répondre à la conquête de l’État, des universités et du « sens commun » par la pensée néolibérale. Mason va plus loin et se montre plus ambitieux. Selon lui, le capitalisme actuel freine le changement technologique et la marche de l’humanité pour des raisons structurelles ; or les bouleversements intervenus dans les domaines du travail et de l’allocation des ressources ont engendré un nouvel agent historique capable de le dépasser.
L’« économie de l’information n’est peut-être pas compatible avec une économie de marché » : voilà le problème majeur, tel que l’énonce Mason. Il résume bien les diverses théories de l’adaptation capitaliste formulées depuis le début du XXe siècle, s’intéressant en particulier aux « cycles » de l’économiste socialiste révolutionnaire russe Nikolaï Kondratiev – réfutation par le menu des scénarios d’effondrement imaginés par les bolcheviks et les mencheviks (5). Un cycle comprend « l’apparition de technologies inédites, l’essor de modèles économiques inattendus, l’insertion de nouveaux pays dans le marché mondial et l’augmentation de la quantité de monnaie disponible ». Témoin le « troisième cycle » d’expansion capitaliste, à la Belle Epoque.
Mason raconte les tentatives faites par Rosa Luxemburg, Lénine, Rudolf Hilferding et Eugène Varga pour expliquer l’apparente prospérité d’un système qu’ils jugeaient moribond. Pour Luxemburg, l’effondrement se produirait quand toutes les régions de la planète auraient intégré le monde capitaliste. Mais elle « n’a pas vu que de nouveaux marchés […] pouvaient être créés non seulement dans les colonies mais au sein des économies nationales, à l’échelon local, à l’intérieur des foyers et même du cerveau de chacun ».
Un nouveau cycle s’est apparemment enclenché après 1989, quand le capitalisme « a été dopé par l’injection de travail, de marchés, de liberté d’entreprendre et d‘économies d’échelle » produite par l’intégration de la Chine, de l’Europe de l’Est et de l’ancienne URSS. Mais dès la fin des années 1990, il était évident que quelque chose avait mal tourné. L’explosion de la bulle Internet a clairement montré que la nouvelle révolution industrielle était loin d’être aussi profitable qu’espéré. Dans le nouveau « capitalisme de l’information », les prix ne sont plus dictés par les facteurs habituels, mais fixés arbitrairement en réponse à la disponibilité du « gratuit ». Combien iTunes peut-il faire payer pour un mp3 quand les fichiers numériques sont copiables à l’infini, quand les nouveaux morceaux sont accessibles sur des dizaines de canaux semi-légaux dans les secondes qui suivent leur sortie ? Le mouvement des logiciels libres pose un autre problème : la soudaine disponibilité de programmes gratuits, conçus collectivement, comme Linux, signifie que « de nouvelles formes de propriété et de gestion propriétaire s’imposent », laissant présager « un nouveau mode de production relevant d’un au-delà du capitalisme ». Des entreprises « capitalistes pures et dures » comme Google exploitent des logiciels gratuits tels qu’Android, utilisé par la firme pour sa téléphonie. Mason en déduit qu’aucun nouveau « cycle » n’émergera du capitalisme de l’information actuel. Srnicek et Williams sont d’accord : les « nouvelles industries » – Facebook, Twitter, Instagram, etc. – « n’emploient que 0,5 % de la main-d’oeuvre américaine » et « les nouvelles entreprises créent en moyenne 40 % d’emplois en moins qu’il y a vingt ans ».
Aux yeux de Mason, Wikipédia est l’exemple même de l’institution postcapitaliste : une entreprise à but non lucratif qui connaît un succès phénoménal grâce à l’enthousiasme et au travail bénévole de milliers de contributeurs ; un réseau autorégulé qui ne rémunère personne et ne peut être ni acheté ni vendu. C’est un meilleur choix qu’Uber, la plateforme de taxis qui exploite outrageusement les chauffeurs et que Mason a évoquée ailleurs. Mais sa présentation de Wikipédia incite à penser que sa propre expérience de contributeur est des plus limitées. Wikipédia s’appuie d’une façon confinant au parasitisme sur les recherches effectuées non par un réseau de bénévoles mais par des universitaires. C’est pourquoi la formule « citation nécessaire » est celle qui a le plus de chances d’être insérée dans votre texte s’il est de mauvaise qualité, prélude à sa suppression. Cela étant, l’encyclopédie peut être fort peu regardante tant que la source paraît suffisamment officielle. Si douteux soit-il, tout travail de recherche « réel » peut servir de référence, comme en témoignent les guerres d’édition sur des sujets historiques comme la Russie et l’Ukraine. Les historiens staliniens et les services de sécurité ukrainiens sont régulièrement cités comme des sources fiables. Le péché insinué par l’insertion de la question « Original research ? » (6), entorse aux bonnes manières presque aussi grave que « citation nécessaire », est une autre façon de rappeler que le travail non postcapitaliste des universitaires est la base de presque toute l’entreprise. Wikipédia est moins une nouvelle forme de savoir que le nouvel habillage d’un savoir ancien.
Comme le Manifeste accélérationniste de Srnicek et Williams, le livre de Mason est bâti sur le socle du « Fragment sur les machines » des Grundrisse. Dans cette expérience de pensée, Marx imagine que « le capitalisme s’effondre car il ne peut subsister dans un monde de savoir partagé » (7). Celui-là même que Mason voit advenir grâce aux ordinateurs en réseau, annonciateurs d’« une économie où les machines peuvent être fabriquées gratuitement et durer éternellement ». « Même si un atelier d’aujourd’hui dégage les mêmes odeurs et fait à peu près le même bruit qu’il y a trente ans », écrit-il en se rappelant une expérience de jeunesse, « il est aussi différent de celui où je travaillais qu’un téléchargement sur iTunes l’est d’un disque vinyle ». Près de la moitié des emplois seront bientôt automatisés, affirme-t-il, et les chômeurs ainsi créés « ne peuvent devenir tous les domestiques postmodernes des 1 % ». Compte tenu du déclin du travail salarié, compte tenu du fait que les nouvelles technologies, conçues pour privilégier le gratuit et le collectif, ne peuvent relancer le système, le capital en est réduit à dévorer les restes de l’État-providence tout en cherchant frénétiquement à « monétiser » les réseaux sociaux. « Pour capter les externalités dans une économie dominée par l’information, écrit Mason, le capital doit étendre ses droits de propriété dans de nouveaux domaines ; il lui faut posséder notre personnalité, nos projets, pas seulement nos articles universitaires publiés mais la recherche sous-jacente. Or la technologie elle-même nous donne les moyens d’y résister, et rend cette perspective impossible à long terme. » Comme Marx et Rosa Luxemburg, il pense que le capitalisme a trouvé ses limites ; ils l’ont simplement annoncé trop tôt.
Le néolibéralisme, pour Mason, a fait le pari que « le jaillissement euphorisant des nouvelles technologies allait justifier toutes les souffrances endurées pour obtenir un marché vraiment libre. Il fallait écraser les mineurs pour avoir Facebook, privatiser les télécoms pour avoir des téléphones 3G ». En réalité, « la destruction du pouvoir de négociation du monde du travail […] était l’essence même du projet, le moyen justifiant la fin ». Le résultat, toutefois, n’a pas été la disparition de la classe ouvrière, mais l’émergence d’un « prolétariat fort de trois milliards de membres ». Or Mason doute beaucoup que ce prolétariat puisse développer une conscience politique : « Sur le terreau de la précarité, de l’extrême pauvreté, du travail migrant et de la vie en taudis, il a été impossible de faire pousser dans les pays du Sud quoi que ce soit ressemblant à l’esprit collectif et à la conscience du mouvement ouvrier occidental à son zénith ». Soit dit en passant : dans la mesure où il affirme par ailleurs que ce mouvement n’a jamais été révolutionnaire, Mason aurait pu observer que le « terreau » quasi rural de la Chine ou de l’Amérique latine a été bien plus propice à la révolte depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale que les forces organisées des travailleurs de Birmingham ou de Pittsburgh. Qu’importe, à vrai dire, puisque « l’agent du changement, c’est désormais, potentiellement, chaque habitant de la Terre ». Le prolétariat est « en passe d’être remplacé par une population diverse, globale, qui se bat sur tous les terrains de la vie en société – et pas seulement sur les questions liées au travail ».
La lecture de cette partie du livre de Mason est très frustrante en raison du fossé entre son traitement exceptionnellement subtil de l’histoire des vaches sacrées de l’extrême gauche et son enthousiasme pour l’homme nouveau connecté. L’auteur défend avec une certaine sophistication l’idée que « le prolétariat est, de tout ce que l’humanité a jamais produit, l’entité la plus proche du sujet historique collectif et éclairé », même s’il n’a jamais été totalement persuadé qu’il lui fallait renverser le capitalisme. De fait, il a préféré le tempérer en s’assurant que les travailleurs pourraient bénéficier d’une vie sûre et viable au sein du système grâce à l’aide des syndicats, des coopératives et de l’éducation populaire. Contre la conception du prolétariat comme « absence », dépourvu de son propre bagage (8), que propose Marx, Mason observe que les ouvriers du Lancashire ont créé une culture bien à eux au moment où Marx était encore à l’université. Tandis que Lénine voyait dans l’« aristocratie ouvrière » une force réactionnaire, Mason sait bien que les plus qualifiés formaient en réalité souvent l’avant-garde, comme à Glasgow en 1919 ou à Birmingham et à Turin dans les années 1970.
Mason excelle quand il décrit les effets de la financiarisation sur Leigh, sa ville natale, dans le nord-ouest de l’Angleterre, ou quand il raconte l’histoire du militantisme ouvrier au xxe siècle. Il est beaucoup moins convaincant sur les « mouvements connectés » de ces dernières années. Le prolétariat industriel organisé aux États-Unis, en Europe et au Japon n’a jamais réussi à se frayer un chemin vers le postcapitalisme – ou le socialisme, comme on l’appelait alors – mais le mouvement Occupy, les militants de Maïdan ou de la place Tahrir, et jusqu’aux manifestants qui se sont mobilisés contre le Parti des travailleurs au Brésil « démontrent qu’un nouveau sujet historique est apparu. Ce n’est pas seulement la classe ouvrière avec des habits neufs ; c’est l’humanité connectée ». Le « nouveau fossoyeur » produit par le capitalisme est formé des « individus en réseau qui ont campé sur les places des villes, bloqué les sites de fracturation hydraulique, joué du rock punk sur les toits des cathédrales russes, brandi des cannettes de bière contre l’islamisme sur la pelouse du parc Gezi à Istanbul ». Voilà pour le kitsch. Mais l’auteur se montre incapable d’analyser le contenu politique de ces mouvements de jeunes, et c’est autrement plus important. Bien peu d’entre eux considèrent le « capitalisme » comme leur principal ennemi, à la différence de nombreux grévistes des années 1930 ou 1970. Ils forment un ensemble disparate, aux origines sociales et aux opinions politiques variées, mais apparemment soudé par l’usage de Twitter et la méfiance à l’égard des « vieilles élites » et des hiérarchies traditionnelles. Dans la mesure où ils n’ont pas de bagage idéologique, il ne sert à rien de chercher les raisons pour lesquelles, par exemple, les manifestations au Brésil ont si facilement viré au racisme, certains insurgés de la place Tahrir ont préféré un général à un islamiste élu, les deux camps en Ukraine comprenaient une forte minorité d’extrême-droite, ou les héritiers d’Occupy à Londres et New York font aujourd’hui campagne pour des sociaux-démocrates de gauche de la vieille école [Jeremy Corbyn et Bernie Sanders]. Mason balaie tout cela en surfant sur une vague d’utopisme niais.
Il ne cesse de répéter que, dans la lutte entre le postcapitalisme et ses ennemis néolibéraux supposés, « le combat sous-jacent oppose réseau et hiérarchie ». C’est peut-être l’argument qui le distingue le plus de Srnicek et Williams. La première partie d’« Inventer l’avenir » développe une critique des mobilisations locales, auto-organisées et sans hiérarchie, qu’ils qualifient de « politique folklorique ». Elle semble pourtant aussi impliquée dans Internet et les réseaux sociaux que le futurisme qu’ils préconisent ; et même davantage. Ceux qui s’engagent dans la politique folklorique, comme les jeunes connectés de Mason, préfèrent « le quotidien au structurel […], le ressenti au pensé ». Leurs hérauts se rencontrent chez Occupy, 15M en Espagne, les zapatistes et tous les mouvements attachés à l’action directe : l’immédiateté fait tout. « L’importance de la tactique et des méthodes passe avant les objectifs stratégiques », si bien que le mode de communication – qu’il s’agisse de discussions en chair et en os dans un camp de manifestants ou de l’usage des réseaux sociaux pour s’organiser – a valeur de fétiche. Le propos politique passe au second plan. Aux yeux de Srnicek et Williams, l’idée d’être soi-même le changement que l’on veut voir dans le monde garantit quasiment que le changement n’aura pas lieu.
Pourquoi la politique folklorique fait-elle florès dans l’univers connecté des mouvements de protestation contemporains ? Parce que, estiment les auteurs, elle crée un halo chaleureux, le sentiment d’être en train de « faire quelque chose », renforcé quand une petite bataille est effectivement remportée : « Ces petits succès, certes utiles pour nourrir l’espoir, s’effacent néanmoins devant l’impasse globale. » Le « défi majeur de la gauche aujourd’hui, écrivent-ils, est de tenir compte des déceptions et des échecs du dernier en date des cycles de luttes. » Cela inclut « l’histoire récente des révolutions – depuis la révolution iranienne jusqu’au Printemps arabe » (généralisation un peu rapide), qui n’a « fait qu’engendrer un mélange d’autoritarisme théocratique, de dictature militaire et de guerre civile ». Ils consacrent plus de temps aux mouvements qui ont tenté d’approcher le pouvoir d’État par la voie plus classique des élections : la tentative, par exemple, de créer un « pouvoir dual » entre l’État et les collectifs bolivariens au Venezuela – apparemment un échec, là aussi, mais au moins le mouvement s’est-il efforcé de construire un système authentiquement « anti-hégémonique » et « structurel ».
Pour Srnicek et Williams, le mouvement historique des travailleurs a su se donner des objectifs et formuler des revendications – pour les retraites, la Sécurité sociale, la réduction du temps de travail – et lutter pour cela dans les lieux de travail et au-dehors. Ce que proposent vraiment les deux auteurs, une fois mise de côté leur critique de la politique folklorique (laquelle semble être déjà dépassée par les événements, maintenant que la jeune gauche née de la crise de 2008 s’organise non par groupes d’affinités mais au sein des partis), c’est de se mettre d’accord sur un nouvel ensemble de revendications et s’y tenir, à manière de la vieille gauche. Deux d’entre elles, l’Automatisation complète 9 et le Revenu universel, sont concrètes. L’autre, « L’Avenir », est plus floue. Srnicek et Williams nous rappellent que beaucoup jugeaient autrefois possible d’envisager la semaine de trois jours à l’horizon du XXIe siècle. Or « le temps de travail moyen d’un salarié américain est en réalité proche de 47 heures par semaine », sans compter le transport. Ce hiatus est d’autant plus absurde, soutiennent-ils, qu’une part considérable du travail est déjà automatisée. Le mouvement de non-travailleurs qu’ils imaginent revendiquera l’automatisation totale comme un phénomène non seulement possible, mais nécessaire. Cependant, même si une grande quantité de travail peut encore être automatisée sans problème, il est difficile de concevoir la robotisation de nombreuses tâches, même à long terme ; dans le domaine des soins à la personne, en particulier – un sujet sur lequel ils glissent un peu vite.
De quoi vivra la population après l’avènement de la pleine automatisation ? C’est là qu’intervient le Revenu universel garanti. Mason soutient lui aussi cette idée. Il propose de le financer par « des impôts sur l’économie de marché », ce qui permettrait aux bénéficiaires de consacrer leur temps à la partie postcapitaliste de l’activité. Google sera lourdement taxé pour que les anciens salariés des centres d’appel et assistants des boutiques en ligne puissent consacrer du temps à publier sur Wikipédia. Ici comme ailleurs, Mason va plus loin que Srnicek et Williams. Tandis que ces derniers manifestent quelque affection pour certains aspects du socialisme soviétique (en particulier son programme spatial et son approche « interventionniste » à l’égard de la nature), Mason n’a que mépris pour le cheminement à « marche forcée » de l’URSS et de ses satellites. Le système soviétique, explique-t-il, a fourni une « voie de sortie » du capitalisme en créant « un système pire que lui » (ce qui n’est pas franchement juste : on peut penser que la vraie question est de savoir si ce régime valait mieux que le capitalisme russe, tel qu’il existait au début du XXe siècle ou tel qu’il a existé dans les vingt-cinq dernières années – une question autrement plus complexe).
Mason ne partage pas l’opinion des « cyberstaliniens » pour qui la puissance informatique redonne du souffle au rêve de l’économie planifiée : « Même avec le meilleur superordinateur et la plus grande banque de données, la planification n’est pas la route principale menant au-delà du capitalisme. » Car un tel système ne laisse aucune place au « aux structures en réseau et aux systèmes gratuits de pair à pair » – formes de vie non capitaliste réellement existantes. Mason demeure un marxiste d’un genre particulier. Il s’oppose aux projets d’économie socialiste planifiée par ordinateur à peu près pour les mêmes raisons que Marx et Engels s’en prenaient aux « socialistes utopiques » de leur temps : leurs plans ignorent le « vrai mouvement qui abolit le présent état de choses » – à savoir la classe ouvrière organisée. À ceci près que, dans la version de Mason, ce sont les jeunes connectés qui s’attellent à l’abolition du système, un clic à la fois.
Et puis soudain, vers la fin de son livre, la planification fait son retour, quand Mason évoque pour la première fois le changement climatique. Il rejette l’idée que le « marché » puisse jouer un rôle positif, grâce aux échanges de carbone et autres dispositifs de ce genre. Et là, comme s’il s’exprimait dans le cadre d’un tout autre ouvrage, il préconise le « contrôle par l’État et la planification » pour présider à l’avènement d’une économie sans carbone, dans laquelle les « entreprises à bas salaires, au savoir-faire médiocre et aux produits de mauvaise qualité », favorisées par le néolibéralisme, seront éliminées « sans état d’âme », comme le mouvement ouvrier l’a été dans les années 1980. L’incroyable réseau sans hiérarchie se révèle complètement inopérant pour gérer ce qui sera de toute évidence le problème majeur des cent prochaines années. Pour leur part, Srnicek et Williams se contentent d’observer que le climat est l’une des grandes questions structurelles que la « politique folklorique » ne saurait régler : après l’automatisation complète, disent-ils, la population, moins stressée, consommera moins et relâchera sa pression sur les ressources naturelles. Pourquoi pas, mais ce serait bien si l’un de ces deux livres nous en disait un peu plus sur nos nouveaux serviteurs-robots : où ils seront fabriqués, de quoi ils seront faits, où seront les mines qu’il faudra exploiter… Ce genre de choses.
L’optimisme ainsi véhiculé, la croyance qu’il est possible de résoudre les grands problèmes de notre temps, a un côté contagieux. Mais en fin de compte, le postcapitalisme, comme le postmodernisme, est le nom d’une absence, pas d’un programme concret. Comme l’anticapitalisme du début des années 2000, il nous dit ce qu’il n’est pas : dans ce cas, la vieille gauche, la politique folklorique, la social-démocratie ou le stalinisme, avec leurs hiérarchies et leur manque de trucs gratuits sympas. Le postcapitalisme, comme le précapitalisme, pourrait bien être un féodalisme, ou un régime esclavagiste, ou un cauchemar avec villes dévastées et nomades radioactifs comme dans un film postapocalyptique. À moins que ce ne soit cet étatisme sans économie de marché qui horrifie tellement Mason. Le socialisme, mot dont le sens a été brouillé par son usage galvaudé, signifie toujours quelque chose de social, le communisme quelque chose de commun, l’anarchisme quelque chose d’anarchique. Vous pouvez vouloir vous battre pour l’un ou pour l’autre parce que vous y croyez. Le postcapitalisme vous dit que les forces de production sont porteuses d’un avenir possible, puis suggère soit que vous le revendiquiez, soit que vous êtes déjà en train de le vivre.
— Cet article est paru dans la London Review of Books le 30 juin 2016. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.