Danse avec Zadie Smith

« Sur les ailes de la danse » est le titre d’une comédie musicale de 1936, où l’on peut admirer les exploits de Fred Astaire et Ginger Rogers ; c’est aussi le titre qu’a choisi la romancière britannique Zadie Smith pour son cinquième roman. Le cinquième et, « en ce qui me concerne, le plus réussi », précise d’emblée la romancière Taiye Selasi dans le Guardian. La musique ne s’arrête pas au titre du livre. Les pages aussi en sont emplies : comédies musicales adorées à la préadolescence par la narratrice et son amie Tracey – son alter ego rencontré dans un cours de danse ; musiques noires aimées plus tard (percussions gambiennes, Michael Jackson, le rappeur Rakim) ; chansons de la star internationale dont ladite narratrice (on ne connaîtra jamais son nom) devient l’assistante personnelle ; musique, enfin (surtout), de la langue – ce rythme inimitable de Zadie Smith, son phrasé et son recours, pour la première fois dans un roman, au « je ».

Un livre de Smith est toujours un trésor de subtilité. Celui-ci peut-être plus encore que les précédents. On peut bien sûr se contenter d’un premier niveau de lecture. Le résultat sera alors un bon « roman d’apprentissage classique », comme le note Selasi. Les personnages évoluent sur près d’un quart de siècle. Certains quittent la cité du Grand Londres où a grandi la narratrice (une Anglaise d’origine jamaïcaine par sa mère, comme Zadie Smith). Ils s’élèvent socialement. D’autres y restent, ou y reviennent, et ne sont à la fin du livre pas très différents de ce qu’ils étaient au début. Les premiers ont-ils mieux réussi que les seconds, comme le lecteur pourrait être tenté de le croire à première vue ? Ils se sont conformés à la règle, ils ont rempli le contrat des temps modernes : ils se sont « réinventés ». Mais, chez Zadie Smith, la réalité est beaucoup plus complexe et nuancée. Voilà la narratrice adulte : elle vit avec sa patronne (une version à peine déguisée de Madonna) dans un immense appartement, voyage avec elle, gagne de l’argent grâce à elle. Et voilà Tracey, son amie d’enfance : malgré son éclatant talent de danseuse, elle n’a jamais tenu que des rôles de figurante dans les productions du West End londonien. Elle est « moins motivée par le désir désespéré de quitter la cité que par celui de se sentir renforcée par elle. Son succès en tant que danseuse est relatif […] ; pourtant, les filles du quartier la regardent avec “une admiration sauvage” ». À l’inverse, la narratrice vit constamment avec l’impression de n’être nulle part à sa place. Où qu’elle aille, « elle se sent perdue, elle se repose sur la lumière des autres afin de “déchirer l’obscurité” de son aliénation ». « Comme tous les romans de Smith, celui-ci a des choses brillantes à dire à propos de la race, de la classe et du genre », conclut Selasi.

« L’essentiel, c’est de râler ! »

Toujours intéressant, de pouvoir se contempler à travers les yeux d’autrui. Surtout quand autrui est un couple de journalistes – et anthropologues autoproclamés – canadiens. Leur spécialité : la France et les Français, auxquels ils ont déjà consacré pas moins de quatre livres à eux deux (dont Pas si fous, ces Français !, Seuil, 2005). À la lecture de leur longue étude, on découvre que « Bonjour » est un « acte de soumission », obligatoire dès que l’on fait irruption sur le territoire d’autrui, qu’il s’agisse d’un magasin ou d’un ascenseur. Ou encore que la conversation à la française a pour but « d’appor­ter la démonstration que l’on est quelqu’un d’intéressant ». Ou enfin, que les expressions « phatiques » comme « Oh là là ! », « Bon appétit », et, oui, « Bonjour » ne servent qu’au contact interpersonnel, pas à la communication. Certaines observations, inattendues, font mouche : nos repas seraient hautement « ritualisés » (« afin de donner aux convives suffisamment de temps pour parler ») ; nous nous méfierions des couples qui affichent une trop grande harmonie, et considérerions qu’une petite dispute conjugale en ­public est signe « d’une relation tonique » ; nous survaloriserions la « culture géné­rale » et l’écrit, et posséderions (presque) tous des notions de philosophie…

Nos « anthropologues » recyclent aussi de nombreux clichés dont nous faisons les frais. Pourquoi ces clichés ont-ils la peau si dure ? « Les stéréotypes les plus universels à propos des Français – qu’ils sont arrogants et malpolis – tiennent au fait que les étrangers ignorent leurs ­codes », postulent les auteurs. Autrement dit, un cliché « décodé » se voit promu au statut de donnée ­anthropologique. Tant mieux pour lui.

Certains phénomènes justifient heureusement une analyse plus poussée. C’est le cas, entre autres, du fameux négativisme « chronique » des Français et de ses manifestations variées (le « non » règne en maître, au point que le «oui» s’exprime volon­tiers en français par une double négation » ; « même la devise de Paris, Fluctuat nec mergitur, possède une connotation curieusement négative » ; dans les services publics, la réponse initiale serait toujours « non »). Parmi les explications, les auteurs commencent par citer Jean Gabin dans Mélodie en sous-sol : « L’essentiel, c’est de râler. Ça fait bon genre. » Plus sérieusement, ils postulent aussi que notre négativisme national, surtout à l’égard de notre propre pays, serait en fait une façon de compenser le discours officiel, exagérément valorisant. Pourquoi pas ?

En revanche, prenez ce qu’ils écrivent à propos de notre rapport à la langue : « On peut dire que les Français sont obsédés par leur langue… Ils sont inféodés à une norme idéalisée. » Au point que tout le système d’enseignement français serait fondé sur le respect de l’expression écrite et orale, « une véritable obsession nationale ». Peut-être. Mais c’est faire bon marché des critiques que les Français eux-mêmes adressent à leur langue : sa pauvreté syntaxique (100 000 mots dans le Robert, presque le double dans l’Oxford English Dictionary), son caractère non poétique (selon Claudel, Céline, les Goncourt), sa difficulté de maniement…

D’autres remarques ressemblent pour le moins à des jugements à l’emporte-pièce. Nous serions ainsi complètement réfractaires aux points cardinaux, auxquels nous ne nous référerions ­jamais (ah bon ?). Nous n’aurions qu’une piètre connaissance des régions qui composent notre pays, petit par la surface mais aux paysages très divers ; c’est la météo quotidienne qui servirait d’élément « unificateur ». Nous n’aurions qu’un sens de l’histoire limité, ­remontant seulement au xixe siècle (pauvre Commynes). Les considérations sur l’art ­domineraient quasiment toutes les conversations, et en son nom nous serions prêts à excuser tous les crimes (voir Papillon, Mesrine, Pierre Goldman et bien sûr Polanski). Nous n’aurions toujours pas fait la paix avec le monde des affaires (ni avec le travail, d’ailleurs). Et, selon nos auteurs, « le plus médiocre des intellectuels français serait plus estimé que le meilleur des entrepreneurs » (Zemmour plus respecté que Carlos Ghosn ?). À l’aune de cet ouvrage, on s’interroge : que peuvent bien penser les chasseurs-cueilleurs d’Afrique ou d’Amazonie des monceaux d’ouvrages qui leur sont consacrés ? On doit bien rigoler dans la jungle…

L’une des explications de ces approximations, c’est que nos deux ethnologues semblent appréhender le peuple français à travers le prisme québécois (Jean-Benoît Nadeau vient du Québec). Notre « passion linguistique » est jugée telle par comparaison avec les Québécois, « infiniment moins sensibles aux nuances du langage que les Français ». En même temps, paradoxalement, on tolérerait bien plus volontiers dans l’Hexagone que dans la Belle Province les emprunts à l’anglais. Il faut dire que le Québec, qui serait « tout ce que la France n’est pas » (c’est-à-dire moderne et ouvert sur l’extérieur), est confronté pour sa part à une menace linguistique autrement sérieuse. Le français, lui, peut se laisser infiltrer sans trop de risques, y compris par l’anglais, « parce que ça fait chic » – et il serait même désormais « envahi d’expressions québécoises », car nous serions collectivement « obsédés par le Québec ». Le mérite des ouvrages d’anthro­pologie ne serait-il pas de nous en apprendre autant sur l’anthro­pologue que sur l’« anthropologisé » ?

Le méchant procès fait aux chats

Imaginez un monde sans chats. Imaginez un monde sans chasseurs de souris, sans animaux de compagnie, sans boules de poils qui viennent se frotter contre vos jambes et miauler à l’heure du ­dîner. Imaginez un monde sans rien qui retombe toujours sur ses pattes, rien de suspendu au bout d’une branche pour vous ­encourager d’un ­« Accroche-toi ! » humoristique (1). Imaginez un monde sans ces images de chats, grincheux ou joueurs, qui circulent sur les réseaux sociaux. Bref, imaginez un monde sans chats.

Pas facile. Ce félin est omniprésent dans nos vies, en tant que chasseur de nuisibles, compagnon loyal, réservoir inépuisable de métaphores et autres comparaisons culturelles ou encore ­sujet de blagues entre internautes. Ce dernier phénomène étant la plus récente, mais non la moindre, des conquêtes du chat. L’animal se ­retrouve invariablement en tête de tout ce qui se partage, se retweete, se like, se place en favoris ou s’adore, chaque jour que Dieu fait, dans notre vie connectée : têtes de matou prises en sandwich entre deux tranches de pain, chats ­essayant de tenir dans une boîte en carton ou perchés sur un aspirateur-robot déguisés en requins… Parce que nous les aimons, nous mettons des greffiers absolument partout. Et diffusons leur image par monts et par vaux.

Les chats sont des colonisateurs : c’est leur spécialité. Ils ont envahi Internet exactement comme ils ont conquis tant d’autres habitats, toujours avec l’aide de l’homme. Telle est la leçon de Cat Wars, un nouveau livre signé du scientifique Peter Marra et du journaliste Chris Santella. Des îles reculées du Pacifique aux marais de la baie de Galveston (Texas), il retrace les différentes façons dont les chats ont gagné de nouveaux territoires, semant partout la mort et la dévastation.

Le cas le plus célèbre de génocide commis par des chats est peut-être ­celui de l’île Stephens, en Nouvelle-­Zélande. Jusqu’à la fin du xixe siècle, le site abritait une espèce unique : le xénique de Stephens, l’un des rares spécimens ­d’oiseaux chanteurs incapables de voler. Il se déplaçait donc au ras du sol. Mais la construction d’un phare en 1894 conduisit à l’installation d’une petite colonie humaine. Et qui dit hommes dit animaux domestiques. Un jour, une chatte pleine s’échappa et se mit à vagabonder. Les xéniques n’étaient pas préparés à affronter un prédateur aussi habile et ne firent pas le poids face aux chats sauvages qui essaimèrent dans toute l’île. Au bout d’un an, l’espèce était éteinte. Il allait en falloir trente de plus pour éradiquer les chats sauvages du territoire.

 

L’incident n’est pas isolé. Il existe des dizaines d’autres cas de déclin d’une espèce ou d’atrophie d’un habitat liés aux chats. Ils sont si mignons, nous les chérissons tant que nous avons du mal à concevoir – et qu’est-ce qui nous y inciterait ? – l’ampleur des dommages qu’ils causent à l’environnement. Le chercheur Scott Loss a calculé le nombre d’animaux tués par des chats domestiques en Amérique du Nord au cours d’une année. Les résultats sont proprement stupéfiants : entre 6,3 et 22,3 milliards de mammifères, entre 1,3 et 4 milliards d’oiseaux, entre 95 et 299 millions d’amphibiens et entre 258 et 822 millions de reptiles.

Les chats représentent donc, sans conteste, une menace pour le monde animal, en particulier ceux que leurs propriétaires laissent vagabonder ­dehors. Le phénomène est connu ­depuis près d’un siècle. En 1929, l’ornithologue Edward Howe Forbush notait : « Le fait que les chats pullulent dans les forêts, les campagnes et les champs et qu’ils anéantissent les oiseaux est un problème bien plus grave que ne le soupçonnent la plupart des gens. On ne peut le prendre à la légère, car il apparaît de la plus haute importance pour le bien-être de la race humaine. » Après avoir énuméré un nombre impressionnant de carnages provoqués par les chats, Forbush concluait que l’animal avait « perturbé l’équilibre biologique » et s’était « transformé en force destructrice pour les oiseaux et mammifères endémiques ». Car le matou se moque bien de savoir si sa proie est menacée d’extinction ou non. Tout petit mammifère, oiseau ou reptile fait une proie idéale, quelle qu’en soit la rareté.

Dans l’une des analogies les plus éclairantes du livre, Marra et Santella comparent les chats domestiques au DDT. Cet animal est, affirment-ils, l’une des plus vieilles espèces invasives connues. Or les espèces invasives ne sont jamais, à leurs yeux, qu’« une forme de polluant ; comme le DDT, les chats peuvent faire beaucoup de mal et, une fois introduits, se révéler extrêmement difficiles à éliminer ». Le chat, comme le DDT, est apparu à l’origine comme une technique utilisée par l’homme pour se débarrasser des nuisibles. Et, dans les deux cas, cette introduction s’est accompagnée d’effets secondaires indésirables, infligeant des dégâts involontaires à la nature. Eu égard à la quantité d’énergie déployée pour faire interdire le DDT et nettoyer l’environnement de ses conséquences, on ne peut qu’être frappé du peu d’intérêt manifesté pour remédier au fléau que représentent les chats, bien plus destructeurs d’après la plupart des chiffres. Les ­auteurs notent que, si les chats ont été impliqués dans le déclin et l’extinction de quelque 175 espèces, « rien n’établit qu’un seul oiseau ait ­disparu à cause du DDT ».

 

Que les chats domestiques dévastent la biodiversité n’a pas pour autant dégagé un consensus scientifique sur les mesures à prendre, contrairement aux révélations sur le changement climatique et d’autres maux écologiques. Au lieu de cela, elle a entraîné la formation de deux camps ennemis : le parti des chats et le parti des oiseaux. Les membres du second pensent que le massacre à grande échelle de la ­population aviaire exige une intervention ­humaine, à savoir l’interdiction des chats sauvages et de ceux qui se promènent en liberté, leur stérilisation forcée et leur euthanasie. Le camp adverse est évidemment ébahi par ces propositions et soutient qu’il faut permettre à ce prédateur-né de satis­faire son instinct. Lorsque Stanley Temple, professeur à l’université du Wisconsin, a publié un rapport qui soulignait le nombre d’oiseaux tués par des chats, il a été assailli de menaces de mort. Comme l’écrivent Marra et Santella, « de nombreux habitants du Wisconsin (tout au moins ceux qui ont écrit) étaient bien plus préoccupés par l’accusation de meurtre portée contre les chats que par la mort de millions d’oiseaux. Et ­certains étaient même davantage dérangés par l’idée que l’on puisse tuer des chats qu’inquiets pour la vie d’un chercheur ».

Le projet de loi déposé sans enthousiasme pour tenter de sortir de l’impasse a croupi en commission avant d’être abandonné. Des demi-mesures ont été prises, sans aucune utilité. Les deux camps s’injurient avec une férocité croissante. Et, pendant ce temps, les chats continuent à tuer toutes sortes de créatures aussi bien terrestres qu’aquatiques.

Cat Wars soulève une question éthique intéressante : peut-on justifier de tuer un animal au motif que lui-même tue d’autres animaux de façon disproportionnée ? Les ­auteurs citent Bill Lynn, un éthicien qui défend l’idée d’élimination sélective d’une espèce dans le but d’en protéger une autre, parlant à ce propos d’un « mal pour un bien ». Mais Marc Bekoff, un biologiste évolutionniste de l’université du Colorado, soutient le point de vue inverse : la vie de chaque animal vaut en soi, indépendamment de toute préoccupation pour les espèces et la diversité. Ce genre de dilemme – est-il moralement acceptable de sacrifier un individu pour sauver la multitude, ou la multitude pour sauver un seul ? – a longtemps tourmenté les philosophes spécialistes d’éthique ­humaine, et il est fascinant de le voir ici rejoué à propos de la lutte entre les espèces.

 

Mais, plutôt que de creuser cette question difficile, les auteurs s’en tiennent à l’affrontement entre le parti des chats et celui des oiseaux. Marra et Santella appartiennent clairement au second (après tout, Marra dirige un centre sur les oiseaux migrateurs). Et la ligne anti-félins de l’ouvrage manque de subtilité. « Autoriser les chats à se promener librement à l’extérieur, écrivent-ils, est un comportement irresponsable de la part des maîtres. » Message qu’ils assènent avec une insistance croissante. (Pour info : je n’ai aucun intérêt personnel dans l’affaire. Je suis du parti des chiens.)

Cat Wars fait partie de ces livres étranges dont le lecteur peut apprécier les conclusions tout étant agacé par la mauvaise foi des arguments, les tours de passe-passe rhétoriques et autres ­façons d’abuser sa confiance. Le pire est ici le chapitre consacré aux chats comme vecteurs de maladies. Marra et Santella soulignent, à juste titre, que les félins domestiques peuvent être porteurs de la peste bubonique (dans l’Arizona, un homme en est mort, en 1992, après avoir été ainsi contaminé) ou de la rage. Ils notent également qu’un lien a été établi entre le parasite Toxoplasma gondii, présent dans leurs excréments, et des changements de comportement chez les humains. Et c’est vrai, bien sûr, que ces animaux peuvent transmettre la rage et d’autres maladies, mais ils ne sont pas les seuls. Pas plus que les kystes toxoplasmiques ne sont l’apanage des chats qui baguenaudent.

Le manque de rigueur du propos donne l’impression d’un livre totalement de parti pris. Marra et Santella avancent à plusieurs reprises des arguments forts, mais qui ne résistent pas à l’examen. Exemple : « Les oiseaux ­sauvages et les mammifères […] ont des droits qui ne semblent pas recevoir la même attention que le droit revendiqué pour les chats d’aller et venir ­librement. » Il est vrai que les espèces menacées ou en danger sont protégées par la loi, tout comme les animaux de compagnie (principalement par des dispositions contre les traitements cruels). Mais que peut bien signifier le fait de dire que les oiseaux et mammifères non protégés ont des « droits » ? Quel type de droits ? Des droits moraux ? Des droits au nom d’une « loi naturelle » supposée mais tacite ? S’agit-il d’un appel à assurer une protection ­légale à tous les animaux d’Amérique ? Tous naissent-ils égaux en droits ? Le rat noir – une espèce tout aussi invasive que le chat – a-t-il moins de droits que les oiseaux chanteurs endémiques, au charme plus ravageur ?

 

Ce livre fait aussi tout ce qu’il peut pour dépeindre les propriétaires de chats, en particulier ceux qui plaident pour un mode de vie en liberté, comme des personnes instables et peu instruites. À mesure que le propos devient de plus en plus polémique, Marra et Santella en viennent à réfuter « l’un des princi­paux sites Internet de défense des chats ­d’extérieur », dont ils font un épouvantail. Le tout dans un style ­télégraphique :

 

LES DÉFENSEURS DES CHATS AFFIRMENT : les chats vivent dehors depuis plus de dix mille ans – ils font naturellement partie du paysage.

 

LA SCIENCE DIT : partout où ils vivent aujourd’hui, les chats domestiques sont une espèce invasive, y compris en Amérique du Nord.

 

Et d’égrener arguments et contre-­arguments de ce type sur une page, sans jamais plus de sérieux. Un tel langage – notamment « La science dit », cette expression d’un degré de généralité exaspérant – n’éclaire personne. Il ne sert qu’à faire taire les dissensions et étouffer tout débat de qualité.

Les auteurs ont également tendance à exagérer le rôle prétendument unique des chats dans la destruction des espèces. La corneille d’Hawaii, par exemple, fait partie de celles dont « l’extinction est attribuée aux chats », selon eux. Mais la liste des dangers qui la menacent est longue. Citons les cultivateurs de café et de fruits (qui ont commencé à tirer sur les corneilles dans les années 1890), les mangoustes et les rats, la déforestation et la buse d’Hawaii (qui se trouve elle-même sur la liste des ­espèces menacées). C’est une chose d’affirmer que les chats participent d’un ensemble complexe de problèmes écologiques inter­dépendants ; c’en est une autre de leur prêter des pouvoirs meurtriers démesurés. En chargeant en permanence les chats de tous les maux, Marra et Santella transforment en pamphlet enragé ce qui aurait dû être une saine réflexion.

Les auteurs veulent que nous le ­sachions : les chats sont une espèce invasive, à l’égal du poisson-lion de la mer des Caraïbes ou de l’eucalyptus de Californie. Ils sont d’origine étrangère (du moins dans une perspective américaine, puisque leur ancêtre probable est le chat sauvage du Proche-Orient, qui vient d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient). Une fois installés, ils submergent rapidement la population locale, perturbant l’équilibre de biomes bien établis, engloutissant des ressources qui ne leur appartiennent pas et restant sur le territoire au-delà de la date d’expiration de leur visa. Une fois enracinés, ces immigrants patibulaires peuvent se révé­ler incroyablement difficiles à expulser. Ayant apporté avec eux leur culture d’origine, ils rendent le paysage méconnaissable et en troublent la ­pureté. Les espèces endémiques ont de plus en plus de mal à rivaliser.

 

«Quelle attitude adopter, se deman­dent les auteurs, avec des animaux que les humains ont domestiqués et dont ils ont fait leurs compagnons bien-aimés depuis des milliers d’années, mais qui, lorsqu’ils sont autorisés à revenir à l’état sauvage ou à errer librement, sont capables de déchirer la tapisserie du vivant que l’évolution a tissée ­depuis des temps immémoriaux ? » Je ne comprends pas qu’un homme possédant des connaissances en biologie et en sciences de l’évolution écrive « depuis des temps immémoriaux ». Comme si la vie avait évolué de manière parfaite pour atteindre un équilibre statique à un certain moment, juste avant l’apparition de l’homme ! Ce genre de langage, tout comme le terme d’« espèces invasives », suppose l’existence, dans un passé nébuleux, d’un Éden immaculé. Dans le cas qui nous intéresse, l’espèce invasive n’a aucune autonomie d’action : elle n’est qu’une preuve de plus de l’irresponsable hubris de l’humanité, qui détruit l’écosystème. C’est nous qui sommes les scélérats. Les chats ne sont que nos séides.

Cela dit, il faut nous souvenir que, si le xénique de Stephens a disparu en raison de l’interaction hommes/félins, presque tous les autres oiseaux chanteurs incapables de voler s’étaient éteints des milliers d’années plus tôt, sans notre aide ni celle de nos petites bêtes. La nature n’est semble-t-il pas plus prévenante à l’égard de ses créations que ne le sont les chats. Le problème tient ici, comme souvent dans ce genre de ­polémique, à un excès de confiance dans le concept de « naturel ». Les ­auteurs voudraient nous faire croire que les oiseaux chanteurs sont naturels, alors que les espèces invasives telles que les chats, venues d’autres écosystèmes, ne le sont pas. De leur côté, les amateurs de chats voudraient nous amener à penser que l’instinct prédateur de ces animaux est tout aussi « naturel » et doit être respecté. Chaque camp invoque cette notion transcendantale, non définie, en prétendant qu’elle rend leur point de vue a priori juste.

Mais qu’est-ce qu’être naturel ? (Tout le monde s’accorde pour dire que les humains sont assurément arti­ficiels, mais c’est à peu près tout.) La question qu’il faut se poser, et à ­laquelle il n’existe pas de réponse simple, est plutôt celle-ci : à quel monde appar­tiennent les chats ? Sont-ils des animaux, tout à fait à leur place en pleine nature, où il faut en découdre avec les autres espèces, tuer des oiseaux et être tué par les coyotes et des ratons-laveurs, quand on ne meurt pas auparavant de faim ou de maladie ? Ou bien sont-ils des parasites sociaux, élevés et façonnés par l’évolution pour libérer des endorphines dans notre cerveau et nous procurer confort et bien-être émotionnel en échange du gîte et du couvert ?

En vérité, ils sont aujourd’hui l’un et l’autre, et nous n’avons pas de terme évident pour désigner ce genre de créature. Le problème avec le chat domestique, c’est qu’il interroge la notion même de distinction claire entre l’humain et la nature. À chaque fois qu’ils quittent nos maisons ou nos appartements par la chatière ou une fenêtre ouverte, nos matous montrent à quel point il est aisé de se faufiler à travers la frontière qui sépare notre monde arti­ficiel de la vie sauvage qui l’entoure. Si nous voulons avancer dans ce débat appa­remment ­insoluble, il va nous falloir réfléchir plus sérieusement au sens réel du mot « nature ». Pour les chats, pour les oiseaux et pour nous. En atten­dant, le chat, de même que toutes ses petites proies, va simplement devoir ­s’accrocher.

 

— Cet article est paru dans la Los Angeles Review of Books le 7 septembre 2016. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Vive le postcapitalisme !

Deux livres récents défendent des idées qui semblaient avoir disparu de la pensée de gauche depuis la fin des années 1960 : l’optimisme technologique, le futurisme, la conception de programmes et la formulation de revendications. Toutes choses qui rompent avec la simple posture de témoignage consistant à manifester. Leurs auteurs utilisent l’expression curieusement neutre de « postcapitalisme » pour désigner l’alternative qu’ils dessinent, de préférence à « socialisme », « social-démocratie », « communisme » ou « anarchisme », mots à leurs yeux entachés, d’une manière ou d’une autre.

Dans « Inventer l’avenir » (1), Nick Srni­cek et Alex Williams rejettent quasiment tout ce que la gauche euro-américaine a pensé et fait depuis 1968, sauf la recon­naissance quelque peu convenue de l’importance de l’ « intersectionnalité » sexuelle et raciale (2). Ils n’en ont pas après la politique de défense des identités, habituelle bête noire des militants de gauche pour qui « tout a mal tourné dans les années 1960 ». Ils s’indignent de l’abandon de la croyance en la possibilité, et la nécessité, d’une société proposant un au-delà du capitalisme. « Depuis les prédictions sur l’avènement d’un nouveau monde de loisirs jusqu’aux rêves post-genre du féminisme radical en passant par le communisme cosmique de l’ère soviétique et les célébrations afro-futuristes concernant la nature synthétique et diasporique de la culture noire, écrivent-ils, l’imaginaire populaire de la gauche a envisagé des sociétés très supérieures à tout ce dont nous rêvons aujourd’hui. » Ce renoncement est d’autant plus frustrant que, « à un certain niveau, ces rêves apparaissent plus que jamais à portée de main ». Et cela grâce à l’essor du numérique, à la production et à la diffusion communautaire des logiciels libres et autres systèmes fondés sur l’abandon des droits propriétaires, sans oublier les possibilités ouvertes par l’impression en 3D. Srnicek et Williams se sont fait connaître en 2013 avec la publication d’un Manifeste pour une politique accélérationniste, plaidant pour la « maîtrise maximale sur la société et son environnement », la technologie et les possibilités libératrices du capitalisme, pour peu qu’il soit poussé au-delà de ses limites 3. Il s’agissait d’un pot-pourri théorique enflammé et fort peu convaincant, attisé par un sentiment d’excitation apocalyptique digne de l’ambiance qui régnait sous la république de Weimar : « Après Hitler, nous ! » 4 Leur nouveau livre est plus sobre. Alors que le manifeste était délibérément offensif, les auteurs cherchent ici à faire des convertis.

 

Paul Mason, lui, arrive au postcapitalisme du haut de sa carrière de journaliste technologique et économique, et après un petit détour par le trotskysme. Son « Guide de notre avenir » s’ouvre à la frontière entre la Moldavie et le micro-­État de Transnistrie, soutenu par la ­Russie : un pays, dit Mason, dont la population préfère la stabilité de la dictature au chaos néolibéral. Le fleuve Dniestr, ligne de démarcation, représente « la frontière géographique entre l’économie de marché et le système régi par Vladimir Poutine, quel que soit le nom qu’on lui donne » (mais on ne voit pas très bien pourquoi il ne devrait pas être ­appelé « économie de marché »). Traverser le Dniestr pour se rendre au Poutinistan, c’est prendre conscience que « la meilleure part du capitalisme est désormais derrière nous » : vers 2050, il commen­cera à s’effondrer, en raison du changement climatique, du vieillissement de la population, des migrations et de ses propres dysfonctionnements économiques. Mason et le tandem Srnicek-Williams doutent que les programmes anti-austérité d’inspiration keynésienne, prônés par Corbyn en Grande-Bretagne, Sanders aux États-Unis, Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce avant sa capitulation (« éliminer la haute finance, revenir sur les politiques de rigueur, investir dans les énergies vertes et favoriser le travail le mieux rémunéré », comme l’écrit Mason) suffiront le moins du monde à empêcher ce pourrissement annoncé. Mais l’absence d’alternative systémique viable est « logique, si ce que la gauche du xxe siècle appelait le “socialisme” vous apparaît comme la seule alternative ». Entendez par là, selon la définition à l’emporte-pièce qu’en donne Mason, « le contrôle étatique et le nationalisme économique » assortis d’un « système hiérarchique brutal ». Pour Srnicek et Williams, beaucoup plus jeunes, il s’agit de corriger les erreurs commises par les libertariens de gauche post-soixante-huitards. Pour Mason, il s’agit d’aller beaucoup plus loin qu’eux.

 

Le journaliste affiche précisément la forme de croyance dans le carac­tère inévitable du progrès historique que la plupart des marxistes, édifiés par l’expérience, ont appris à redouter. Le post­capitalisme est à la fois nécessaire et possible parce que « le capitalisme ne peut plus s’adapter au changement technologique ». En des termes qui rappellent la préface de Marx à sa Contribution à la critique de l’économie politique (Grundrisse), Mason écrit : « Il sera aboli » parce qu’il a épuisé ses ressources productives et abrite « en son sein, d’abord à l’état presque invisible, un principe plus dynamique ». Les deux livres professent le même enthousiasme pour la possibilité d’une « nouvelle forme d’être humain » mais ne l’entendent pas de la même façon. Srnicek et Williams envisagent une « approche interventionniste », appelant de leurs vœux l’« expérimentation corporelle indi­viduelle » contre les « images étriquées de l’humain » – image ahurissante d’un nouvel homme dans un nouveau corps. Mason envisage une prothèse plus familière : Internet, qui a créé « l’être ­humain instruit et connecté », avec pour avant-garde la « génération en réseau » responsable de la récente vague de mouvements protestataires, d’Occupy Wall Street au Printemps arabe en passant par Maïdan. Cette analyse paraît pour le moins optimiste, avec le recul, mais l’auteur n’émet aucune réserve sur les « révolutions connectées » qu’il ­saluait dans son livre précédent, Why It’s Kicking Off Everywhere (« Pourquoi ça secoue de partout »), publié en 2012. Srnicek et Williams voient plus juste en ne discernant pas de nouveau sujet historique dans les étudiants diplômés utilisateurs de Twitter.

Chacun de ces livres se bat principalement sur deux fronts : l’opposition totale à l’austérité et au néolibéralisme, d’une part ; l’insistance sur les conséquences probables de l’automatisation, avec l’émergence d’une « population en surplus », d’autre part. Le « véritable projet de la rigueur, écrit Mason, est de faire baisser les salaires et le niveau de vie en Occident des décennies durant, jusqu’à les voir rejoindre les revenus, à la hausse, des classes moyennes chinoise et indienne. » Résultat, « la prochaine génération sera plus pauvre que la nôtre ; le vieux modèle économique est cassé et ne peut relancer la croissance. » Les pays qui, chacun à sa façon, se sont isolés – les régimes autoritaires de Chine, de Russie et d’Iran, mais aussi l’Europe du Nord encore partiellement social-démocrate – n’y échapperont pas : « En 2060, la Suède aura le même niveau d’inégalités que les États-Unis aujourd’hui. » Réflé­chissant à la manière dont nous en sommes arrivés là, Srnicek et Williams montrent particulièrement du doigt les think tanks qui avaient des solutions fin prêtes quand le keynésianisme a vacillé au milieu des années 1970. La « politique folklorique » incarnée par les « camps action climat » ou le localisme n’est pas à la hauteur pour répondre à la conquête de l’État, des universités et du « sens commun » par la pensée néolibérale. Mason va plus loin et se montre plus ambitieux. Selon lui, le capitalisme actuel freine le changement technologique et la marche de l’humanité pour des raisons structurelles ; or les bouleversements intervenus dans les domaines du travail et de l’allocation des ressources ont engendré un nouvel agent historique capable de le dépasser.

L’« économie de l’information n’est peut-être pas compatible avec une économie de marché » : voilà le problème majeur, tel que l’énonce Mason. Il résume bien les diverses théories de l’adaptation capitaliste formulées depuis le début du XXe siècle, s’intéressant en particulier aux « cycles » de l’économiste socialiste révolutionnaire russe Nikolaï Kondratiev – réfutation par le menu des scénarios d’effondrement imaginés par les bolcheviks et les mencheviks (5). Un cycle comprend « l’apparition de technologies inédites, l’essor de modèles économiques inattendus, l’insertion de nouveaux pays dans le marché mondial et l’augmentation de la quantité de monnaie disponible ». ­Témoin le « troisième cycle » d’expansion capitaliste, à la Belle Epoque.

 

Mason raconte les tentatives faites par Rosa Luxemburg, Lénine, Rudolf Hilferding et Eugène Varga pour expliquer l’apparente prospérité d’un système qu’ils jugeaient moribond. Pour Luxemburg, l’effondrement se produirait quand toutes les régions de la planète auraient intégré le monde capitaliste. Mais elle « n’a pas vu que de nouveaux marchés […] pouvaient être créés non seulement dans les colonies mais au sein des économies nationales, à l’échelon local, à l’intérieur des foyers et même du cerveau de chacun ».

Un nouveau cycle s’est apparemment enclenché après 1989, quand le capitalisme « a été dopé par l’injection de travail, de marchés, de liberté d’entreprendre et d‘économies d’échelle » produite par l’intégration de la Chine, de l’Europe de l’Est et de l’ancienne URSS. Mais dès la fin des années 1990, il était évident que quelque chose avait mal tourné. L’explosion de la bulle Internet a clairement montré que la nouvelle révolution industrielle était loin d’être aussi profitable qu’espéré. Dans le nouveau « capitalisme de l’information », les prix ne sont plus dictés par les facteurs habituels, mais fixés arbitrairement en réponse à la disponibilité du « gratuit ». Combien iTunes peut-il faire payer pour un mp3 quand les fichiers numériques sont copiables à l’infini, quand les nouveaux morceaux sont accessibles sur des dizaines de canaux semi-légaux dans les secondes qui suivent leur sortie ? Le mouvement des logiciels libres pose un autre problème : la soudaine disponibilité de programmes gratuits, conçus collectivement, comme Linux, signifie que « de nouvelles formes de propriété et de gestion propriétaire s’imposent », laissant présager « un nouveau mode de production relevant d’un au-delà du capitalisme ». Des entreprises « capitalistes pures et dures » comme Google exploitent des logiciels gratuits tels qu’Android, utilisé par la firme pour sa téléphonie. Mason en déduit qu’aucun nouveau « cycle » n’émergera du capitalisme de l’information actuel. Srnicek et Williams sont d’accord : les « nouvelles industries » – Facebook, Twitter, ­Instagram, etc. – « n’emploient que 0,5 % de la main-d’oeuvre américaine » et « les nouvelles entreprises créent en moyenne 40 % d’emplois en moins qu’il y a vingt ans ».

Aux yeux de Mason, Wikipédia est l’exemple même de l’institution postcapitaliste : une entreprise à but non lucratif qui connaît un succès phénoménal grâce à l’enthousiasme et au travail bénévole de milliers de contributeurs ; un réseau autorégulé qui ne rémunère personne et ne peut être ni acheté ni vendu. C’est un meilleur choix qu’Uber, la plateforme de taxis qui exploite outrageusement les chauffeurs et que Mason a évoquée ailleurs. Mais sa présentation de Wikipédia incite à penser que sa propre expérience de contributeur est des plus limitées. Wikipédia s’appuie d’une façon confinant au parasitisme sur les recherches effectuées non par un réseau de bénévoles mais par des universitaires. C’est pourquoi la formule « citation nécessaire » est celle qui a le plus de chances d’être insérée dans votre texte s’il est de mauvaise qualité, prélude à sa suppression. Cela étant, l’encyclopédie peut être fort peu regardante tant que la source paraît suffisamment officielle. Si douteux soit-il, tout travail de recherche « réel » peut servir de référence, comme en témoignent les guerres d’édition sur des sujets historiques comme la Russie et l’Ukraine. Les historiens staliniens et les services de sécurité ukrainiens sont régulièrement cités comme des sources fiables. Le péché insinué par l’insertion de la question « Original research ? » (6), entorse aux bonnes manières presque aussi grave que « citation nécessaire », est une autre façon de rappeler que le travail non postcapitaliste des universitaires est la base de presque toute l’entreprise. Wikipédia est moins une nouvelle forme de savoir que le nouvel habillage d’un savoir ancien.

 

Comme le Manifeste accélérationniste de Srnicek et Williams, le livre de Mason est bâti sur le socle du « Fragment sur les machines » des Grundrisse. Dans cette expérience de pensée, Marx imagine que « le capitalisme s’effondre car il ne peut subsister dans un monde de savoir partagé » (7). Celui-là même que Mason voit advenir grâce aux ordinateurs en réseau, annonciateurs d’« une économie où les machines peuvent être fabriquées gratuitement et durer éternellement ». « Même si un atelier d’aujourd’hui dégage les mêmes odeurs et fait à peu près le même bruit qu’il y a trente ans », écrit-il en se rappelant une expérience de jeunesse, « il est aussi différent de celui où je travaillais qu’un téléchargement sur iTunes l’est d’un disque ­vinyle ». Près de la moitié des emplois seront bientôt automatisés, ­affirme-t-il, et les chômeurs ainsi créés « ne peuvent devenir tous les domestiques postmodernes des 1 % ». Compte tenu du déclin du travail salarié, compte tenu du fait que les nouvelles technologies, conçues pour privilégier le gratuit et le collectif, ne peuvent relancer le système, le capital en est réduit à dévorer les restes de l’État-providence tout en cherchant frénétiquement à « monétiser » les ­réseaux sociaux. « Pour capter les externalités dans une économie dominée par l’information, écrit ­Mason, le capital doit étendre ses droits de propriété dans de nouveaux domaines ; il lui faut posséder notre personnalité, nos projets, pas seulement nos articles universitaires ­publiés mais la recherche sous-jacente. Or la technologie elle-même nous donne les moyens d’y résister, et rend cette perspective impossible à long terme. » Comme Marx et Rosa Luxemburg, il pense que le capitalisme a trouvé ses limites ; ils l’ont simplement annoncé trop tôt.

Le néolibéralisme, pour Mason, a fait le pari que « le jaillissement euphorisant des nouvelles technologies allait justifier toutes les souffrances endurées pour obtenir un marché vraiment libre. Il fallait écraser les mineurs pour avoir Facebook, privatiser les télécoms pour avoir des téléphones 3G ». En réalité, « la destruction du pouvoir de négociation du monde du travail […] était l’essence même du projet, le moyen justifiant la fin ». Le résultat, toutefois, n’a pas été la disparition de la classe ouvrière, mais l’émergence d’un « prolétariat fort de trois milliards de membres ». Or Mason doute beaucoup que ce prolétariat puisse développer une conscience politique : « Sur le terreau de la précarité, de l’extrême pauvreté, du travail migrant et de la vie en taudis, il a été impossible de faire pousser dans les pays du Sud quoi que ce soit ressemblant à l’esprit collectif et à la conscience du mouvement ouvrier occidental à son zénith ». Soit dit en passant : dans la mesure où il affirme par ailleurs que ce mouvement n’a jamais été révolutionnaire, Mason aurait pu observer que le « terreau » quasi rural de la Chine ou de l’Amérique latine a été bien plus propice à la révolte depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale que les forces organisées des travailleurs de Birmingham ou de Pittsburgh. Qu’importe, à vrai dire, puisque « l’agent du changement, c’est désormais, potentiellement, chaque habitant de la Terre ». Le prolétariat est « en passe d’être remplacé par une population diverse, globale, qui se bat sur tous les terrains de la vie en société – et pas seulement sur les questions liées au travail ».

 

La lecture de cette partie du livre de Mason est très frustrante en raison du fossé entre son traitement exceptionnellement subtil de l’histoire des vaches sacrées de l’extrême gauche et son enthousiasme pour l’homme nouveau connecté. L’auteur défend avec une certaine sophistication l’idée que « le prolétariat est, de tout ce que l’humanité a jamais produit, l’entité la plus proche du sujet historique collectif et éclairé », même s’il n’a jamais été totalement persuadé qu’il lui fallait renverser le capitalisme. De fait, il a préféré le tempérer en s’assurant que les travailleurs pourraient bénéficier d’une vie sûre et viable au sein du système grâce à l’aide des syndicats, des coopératives et de l’éducation populaire. Contre la conception du prolétariat comme ­« absence », dépourvu de son propre bagage (8), que propose Marx, Mason observe que les ouvriers du Lancashire ont créé une culture bien à eux au moment où Marx était encore à l’université. Tandis que ­Lénine voyait dans l’« aristocratie ­ouvrière » une force réactionnaire, Mason sait bien que les plus qualifiés formaient en réalité souvent l’avant-garde, comme à Glasgow en 1919 ou à Birmingham et à Turin dans les années 1970.

Mason excelle quand il décrit les effets de la financiarisation sur Leigh, sa ville natale, dans le nord-ouest de l’Angleterre, ou quand il raconte l’histoire du militantisme ouvrier au xxe siècle. Il est beaucoup moins convaincant sur les « mouvements connectés » de ces dernières années. Le prolétariat industriel organisé aux États-Unis, en Europe et au Japon n’a jamais réussi à se frayer un chemin vers le postcapitalisme – ou le socialisme, comme on l’appelait alors – mais le mouvement Occupy, les mili­tants de Maïdan ou de la place Tahrir, et jusqu’aux manifestants qui se sont mobi­lisés contre le Parti des travailleurs au Brésil « démontrent qu’un nouveau sujet historique est apparu. Ce n’est pas seulement la classe ouvrière avec des ­habits neufs ; c’est l’humanité connectée ». Le « nouveau fossoyeur » produit par le capitalisme est formé des « individus en réseau qui ont campé sur les places des villes, bloqué les sites de fracturation hydraulique, joué du rock punk sur les toits des cathédrales russes, brandi des cannettes de bière contre l’islamisme sur la pelouse du parc Gezi à Istanbul ». Voilà pour le kitsch. Mais l’auteur se montre incapable d’analyser le contenu politique de ces mouvements de jeunes, et c’est ­autrement plus important. Bien peu d’entre eux considèrent le « capitalisme » comme leur principal ennemi, à la différence de nombreux grévistes des années 1930 ou 1970. Ils forment un ensemble disparate, aux origines sociales et aux opinions politiques variées, mais apparemment soudé par l’usage de Twitter et la méfiance à l’égard des « vieilles élites » et des hiérarchies traditionnelles. Dans la mesure où ils n’ont pas de bagage idéologique, il ne sert à rien de chercher les raisons pour lesquelles, par exemple, les manifestations au Brésil ont si facilement viré au racisme, certains insurgés de la place Tahrir ont préféré un général à un islamiste élu, les deux camps en Ukraine comprenaient une forte minorité d’extrême-droite, ou les héritiers d’Occupy à Londres et New York font aujourd’hui campagne pour des sociaux-démocrates de gauche de la vieille école [Jeremy Corbyn et Bernie Sanders]. Mason balaie tout cela en surfant sur une vague d’utopisme niais.

Il ne cesse de répéter que, dans la lutte entre le postcapitalisme et ses ennemis néolibéraux supposés, « le combat sous-jacent oppose réseau et hiérarchie ». C’est peut-être l’argument qui le distingue le plus de Srnicek et Williams. La première partie d’« Inventer l’avenir » développe une critique des mobilisations locales, auto-organisées et sans hiérarchie, qu’ils qualifient de « politique folklorique ». Elle semble pourtant aussi impliquée dans Internet et les réseaux sociaux que le futurisme qu’ils préconisent ; et même davantage. Ceux qui s’engagent dans la politique folklorique, comme les jeunes connectés de Mason, préfèrent « le quotidien au structurel […], le ressenti au pensé ». Leurs hérauts se rencontrent chez ­Occupy, 15M en Espagne, les zapatistes et tous les mouvements attachés à l’action directe : l’immédiateté fait tout. « L’importance de la tactique et des méthodes passe avant les objectifs stratégiques », si bien que le mode de communication – qu’il s’agisse de discussions en chair et en os dans un camp de manifestants ou de l’usage des réseaux sociaux pour s’organiser – a valeur de fétiche. Le propos politique passe au second plan. Aux yeux de Srnicek et Williams, l’idée d’être soi-même le changement que l’on veut voir dans le monde garantit quasiment que le changement n’aura pas lieu.

Pourquoi la politique folklorique fait-elle florès dans l’univers connecté des mouvements de protestation contemporains ? Parce que, estiment les auteurs, elle crée un halo chaleureux, le sentiment d’être en train de « faire quelque chose », renforcé quand une petite bataille est effectivement remportée : « Ces petits succès, certes utiles pour nourrir l’espoir, s’effacent néanmoins devant l’impasse globale. » Le « défi majeur de la gauche aujourd’hui, écrivent-ils, est de tenir compte des déceptions et des échecs du dernier en date des cycles de luttes. » Cela inclut « l’histoire récente des révolutions – depuis la révolution iranienne jusqu’au Printemps arabe » (généralisation un peu rapide), qui n’a « fait qu’engendrer un mélange d’autoritarisme théocratique, de dictature militaire et de guerre civile ». Ils consacrent plus de temps aux mouvements qui ont tenté d’approcher le pouvoir d’État par la voie plus classique des élections : la tentative, par exemple, de créer un « pouvoir dual » entre l’État et les collectifs bolivariens au Venezuela – apparemment un échec, là aussi, mais au moins le mouvement s’est-il efforcé de construire un système authentiquement « anti-hégémonique » et « structurel ».

 

Pour Srnicek et Williams, le mouvement historique des travailleurs a su se donner des objectifs et formuler des ­revendications – pour les retraites, la ­Sécurité sociale, la réduction du temps de travail – et lutter pour cela dans les lieux de travail et au-dehors. Ce que proposent vraiment les deux auteurs, une fois mise de côté leur critique de la politique folklorique (laquelle semble être déjà dépassée par les événements, maintenant que la jeune gauche née de la crise de 2008 s’organise non par groupes d’affinités mais au sein des partis), c’est de se mettre d’accord sur un nouvel ensemble de revendications et s’y tenir, à manière de la vieille gauche. Deux d’entre elles, l’Automatisation complète 9 et le Revenu universel, sont concrètes. L’autre, « L’Avenir », est plus floue. Srnicek et Williams nous rappellent que beaucoup jugeaient autrefois possible d’envisager la semaine de trois jours à l’horizon du XXIe siècle. Or « le temps de travail moyen d’un salarié américain est en réalité proche de 47 heures par semaine », sans compter le transport. Ce hiatus est d’autant plus absurde, soutiennent-ils, qu’une part considérable du travail est déjà automatisée. Le mouvement de non-travailleurs qu’ils imaginent revendiquera l’automatisation totale comme un phénomène non seulement possible, mais nécessaire. Cependant, même si une grande quantité de travail peut ­encore être automatisée sans problème, il est difficile de concevoir la robotisation de nombreuses tâches, même à long terme ; dans le domaine des soins à la personne, en particulier – un sujet sur lequel ils glissent un peu vite.

De quoi vivra la population après l’avènement de la pleine automatisation ? C’est là qu’intervient le ­Revenu universel garanti. Mason soutient lui aussi cette idée. Il propose de le financer par « des impôts sur l’économie de marché », ce qui permettrait aux bénéficiaires de consacrer leur temps à la partie postcapitaliste de l’activité. Google sera lourdement taxé pour que les anciens salariés des centres d’appel et assistants des boutiques en ligne puissent consacrer du temps à publier sur Wikipédia. Ici comme ailleurs, Mason va plus loin que Srnicek et Williams. Tandis que ces derniers manifestent quelque affection pour certains aspects du socialisme soviétique (en particulier son programme spatial et son approche « interventionniste » à l’égard de la nature), Mason n’a que mépris pour le cheminement à « marche forcée » de l’URSS et de ses ­satellites. Le système ­soviétique, explique-t-il, a fourni une « voie de sortie » du capitalisme en créant « un système pire que lui » (ce qui n’est pas franchement juste : on peut penser que la vraie question est de savoir si ce régime valait mieux que le capitalisme russe, tel qu’il existait au début du XXe siècle ou tel qu’il a existé dans les vingt-cinq dernières années – une question autrement plus complexe).

Mason ne partage pas l’opinion des « cyberstaliniens » pour qui la puissance informatique redonne du souffle au rêve de l’économie planifiée : « Même avec le meilleur superordinateur et la plus grande banque de données, la planification n’est pas la route principale menant au-delà du capitalisme. » Car un tel système ne laisse aucune place au « aux structures en réseau et aux systèmes gratuits de pair à pair » – formes de vie non capitaliste réellement existantes. Mason demeure un marxiste d’un genre particulier. Il s’oppose aux projets d’économie socialiste planifiée par ordinateur à peu près pour les mêmes raisons que Marx et Engels s’en prenaient aux « socialistes utopiques » de leur temps : leurs plans ignorent le « vrai mouvement qui abolit le présent état de choses » – à savoir la classe ouvrière orga­nisée. À ceci près que, dans la version de Mason, ce sont les jeunes connectés qui s’attellent à l’abolition du système, un clic à la fois.

Et puis soudain, vers la fin de son livre, la planification fait son retour, quand Mason évoque pour la première fois le changement climatique. Il rejette l’idée que le « marché » puisse jouer un rôle positif, grâce aux échanges de carbone et autres dispositifs de ce genre. Et là, comme s’il s’exprimait dans le cadre d’un tout autre ouvrage, il préconise le « contrôle par l’État et la planification » pour présider à l’avènement d’une économie sans carbone, dans laquelle les « entreprises à bas salaires, au savoir-­faire médiocre et aux produits de mauvaise qualité », favorisées par le néolibéralisme, seront éliminées « sans état d’âme », comme le mouvement ouvrier l’a été dans les années 1980. L’incroyable réseau sans hiérarchie se révèle complètement inopérant pour gérer ce qui sera de toute évidence le problème majeur des cent prochaines années. Pour leur part, Srnicek et Williams se contentent d’observer que le climat est l’une des grandes questions structurelles que la « politique folklorique » ne saurait régler : après l’automatisation complète, disent-ils, la population, moins stressée, consommera moins et relâchera sa pression sur les ressources naturelles. Pourquoi pas, mais ce serait bien si l’un de ces deux livres nous en disait un peu plus sur nos nouveaux serviteurs-robots : où ils seront fabriqués, de quoi ils seront faits, où seront les mines qu’il faudra exploiter… Ce genre de choses.

 

L’optimisme ainsi véhiculé, la croyance qu’il est possible de résoudre les grands problèmes de notre temps, a un côté contagieux. Mais en fin de compte, le postcapitalisme, comme le postmodernisme, est le nom d’une absence, pas d’un programme concret. Comme l’anticapitalisme du début des années 2000, il nous dit ce qu’il n’est pas : dans ce cas, la vieille gauche, la ­politique folklorique, la social-démocratie ou le stalinisme, avec leurs hiérarchies et leur manque de trucs gratuits sympas. Le postcapitalisme, comme le précapitalisme, pourrait bien être un féodalisme, ou un régime esclavagiste, ou un cauchemar avec villes dévastées et nomades radioactifs comme dans un film post­apocalyptique. À moins que ce ne soit cet étatisme sans économie de marché qui horrifie tellement Mason. Le socialisme, mot dont le sens a été brouillé par son usage galvaudé, signifie toujours quelque chose de social, le communisme quelque chose de commun, l’anarchisme quelque chose d’anarchique. Vous pouvez vouloir vous battre pour l’un ou pour l’autre parce que vous y croyez. Le postcapitalisme vous dit que les forces de production sont porteuses d’un avenir possible, puis suggère soit que vous le revendiquiez, soit que vous êtes déjà en train de le vivre.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 30 juin 2016. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

22 faits et idées à glaner dans le numéro 80

Un grand livre ne peut être tué par quelques coupes.

L’idée se développe que la politique ne sert plus à grand-chose.

A Athènes, le tirage au sort servait à désigner les fonctionnaires.

Le maire d’une ville moyenne pourrait prendre les avis d’une assemblée tirée au sort.

Dans les années 1950, plus du tiers de la population mondiale habitait un pays marxiste.

Engels en pinçait pour les femmes de petite condition.

En 1900, en Grande-Bretagne et en France, les 1 % les plus riches possédaient plus de 50 % de la richesse nationale.

Le capitalisme ne peut plus s’adapter au changement technologique.

Le travail hebdomadaire moyen d’un salarié américain est de 47 heures.

Wikipédia s’appuie d’une façon confinant au parasitisme sur les recherches effectuées par des universitaires.

Certains cambrioleurs comptent parmi les plus fins critiques d’architecture de l’histoire.

Peut-on justifier de tuer un animal au motif qu’il en tue beaucoup d’autres ?

La nature n’est pas plus prévenante à l’égard de ses créations que ne le sont les chats.

Des salles de gym proposent une stimulation électrique.

L’homosexualité était acceptée en Chine jusqu’au milieu du XVIIIe siècle.

Jusqu’à preuve de leur innocence, les saints doivent toujours être considérés comme coupables.

Peu d’hommes raisonnables croient encore en une vie après la mort.

« La bonne prose est comme une vitre transparente. »

La ’ndrangheta calabraise génère un chiffre d’affaires de 53 milliards d’euros.

Louis XVI était abonné au Spectator.

Peggy Guggenheim n’a pas collectionné plus de 400 amants.

Puisque chaque vote se vaut, à quoi bon se fatiguer ?

Obstinément communiste : Alain Badiou

« Principale exportation française », titrait récemment le magazine britannique Prospect, Alain Badiou est une star dans les milieux anglo-saxons. Moins populaire que son ami Žižek, il est omniprésent dans les facultés de lettres. C’est le dernier avatar de l’engouement pour la « French Theory ». Pas moins de 43 de ses livres ont été traduits en anglais, et 18 ouvrages en anglais lui ont été consacrés.

Žižek reconnaît sa dette à son égard au moins sur plusieurs points. En particulier celui-ci : « L’idée provocatrice de Badiou que l’on devrait aujourd’hui réinventer la terreur émancipatrice est l’une de ses plus profondes intuitions. » De ce point de vue, les deux philosophes sont plus proches de Georges Sorel que de Marx, relève le philosophe anglais John Gray. Dans un texte souvent cité, Badiou approuve les révolutionnaires qui ont guillotiné Lavoisier, attribuant à tort à Fouquier-Tinville la phrase célèbre : « La République n’a pas besoin de savants. »

Badiou et Žižek ont coédité deux gros volumes sur « l’idée du communisme ». Mais « le plus grand philosophe français vivant » (dit-il lui-même – il est né en 1937) se réclame du communisme avec plus de constance que Žižek. « Il n’est qu’un seul grand philosophe de ce temps : Mao Zedong », écrivait-il un an après la mort du Grand Timonier – texte repris plus récemment dans L’Aventure de la philosophie française (2012). Il s’explique clairement dans L’Hypothèse communiste (2009) : « L’hypothèse communiste ­revient à dire que le devenir de l’humanité n’est pas condamné à la domination planétaire du capitalisme, aux inégalités monstrueuses qui l’accompagnent, à l’obscène division du travail et à la “démocratie” qui est, de tout cela, le concentré étatique, organisant en fait le pouvoir sans partage d’une oligarchie très étroite. » Se fondant sur l’idée que « l’égalité est la seule maxime fondamentale de toute politique », il écrit aussi : « Le capitalisme, même si on considère les choses en gros, n’a nullement fait la preuve qu’il était un “moindre mal”. Si sanglantes et coûteuses qu’aient été les expériences se réclamant du communisme, elles ne sauraient être comparées aux destructions immenses, aux massacres irréversibles, aux désespoirs et aux abaissements auxquels a conduit le capitalisme, non pas même au service d’une idée, mais uniquement pour pouvoir continuer à étendre et sa rapine de gangster huppé, et sa mécanique et vaine proposition marchande. L’hypothèse communiste en est encore, historiquement, à ses tout débuts. S’agissant en revanche de l’antique capitalisme, le verdict, solidement étayé, me semble aller de soi : inacceptable, il doit être détruit. »

La clarté de certains de ses textes n’a d’égale que l’obscurité de beaucoup d’autres, note le philosophe anglais ­Roger Scruton, qui y voit l’une des clés du succès de Badiou dans les universités anglo-­saxonnes. Il cite ce passage : « Telle est au demeurant la racine de toutes les déviations idéologiques du marxisme et notamment de la plus redoutable d’entre elles, l’économisme. L’économisme postule en effet que l’économie est toujours dominante ; que toute conjoncture est “économique”. Or il est vrai qu’une instance économique figure toujours dans le tout articulé. Mais elle peut y être, ou n’y être pas dominante : affaire de conjoncture. Comme telle, l’instance économique n’a aucun privilège de droit. Si nulle instance ne peut déterminer le tout, il est possible en revanche qu’une pratique, pensée dans sa structure propre, structure pour ainsi dire décalée par rapport à celle qui articule cette pratique comme instance du tout, soit déterminante au regard d’un tout dans lequel elle figure sous des espèces excentrées. »

 

Books

Syncrétique comme un juif

L’histoire des juifs, c’est bien connu, n’a été qu’un long lamento, la tragédie d’un peuple dispersé, persécuté, ostracisé, coupé de tous… Faux, rétorque Simon Schama – du moins pour la période que couvre le premier volume de son étude, celle qui va de l’émergence des juifs en tant que peuple (1000 av. J.-C.) jusqu’à leur expulsion d’Espagne, en 1492. À partir de quelques événements, personnages-clés ou artefacts, Schama démontre que « les juifs n’étaient pas ce peuple à la piété rigide qui pratiquait l’autoségrégation… Au contraire, depuis le début de leur histoire et pendant des siècles, ils se sont mélangés avec les Cana­néens, les Égyptiens, les Babyloniens, les Perses, les Grecs, les  Romains, les Arabes avant comme après l’islam et les chrétiens d’Europe », résume Judith Shulevitz dans le New York Times.

Les juifs de l’Antiquité aimaient les arts et décoraient luxueusement leurs synagogues. Ils étaient plutôt libéraux et leurs femmes jouissaient d’un statut très enviable (elles pouvaient même être banquières !). Ils faisaient aussi preuve d’une grande souplesse doctrinale – pas toujours farouchement monothéistes, leurs rites confinaient parfois au paga­nisme. Certains (les Karaïtes) ­rejetaient le Talmud. D’autres ne rechignaient pas au syncrétisme, comme les juifs chrétiens (Ébionites), les juifs arabes (l’auteur évoque même « une fusion préislamique des identités juive et arabe »), les juifs turcs de Khazarie… Quant aux juifs hellénisés, ils allaient jusqu’à se faire « décirconcire » pour pouvoir fréquenter les gymnases !

En ces temps bénis, les juifs, « quoique citoyens de seconde zone, étaient malgré tout des citoyens », renchérit David Abulafia dans le Financial Times. L’Église ne les désignera à la vindicte popu­laire qu’après l’avènement de l’empereur Constantin et de son idéologue antijuif saint Jean Chrysostome. Mais la diaspora préservera paradoxalement les juifs du sort des Samaritains, qui, restés concentrés en Palestine, se retrouveront presque éliminés au fil des conflits successifs.

Reste une question : si le peuple juif d’avant 1492 était à ce point atomisé, diversifié et intégré aux populations alentour, comment a-t-il donc réussi à maintenir et développer sa fameuse spécificité ? Réponse en un mot : la parole – ou plus exactement la Torah. « Seuls les textes rabbiniques qui visaient à purger le judaïsme des influences et des coutumes étrangères survécurent […] et ils cimentèrent la diaspora une fois que tout ce qui était physique eut disparu », rappelle Ben Wilson dans The Telegraph. Maïmonide n’avait-il pas dit de la Torah qu’il fallait « y penser jour et nuit » ?

Peggy Guggenheim, pour l’amour de l’art

Ni formidablement riche, ni particulièrement belle, ni spécialement compétente en matière artistique, Peggy Guggenheim restera pourtant comme une figure clé – et haute en couleur – de l’art moderne. Galeriste, elle lance Jackson Pollock et contribue à mettre le pied à l’étrier de Robert Motherwell, Mark Rothko, David Hare, Robert De Niro Sr., Clyfford Still, Arshile Gorky et bien d ‘autres.  Collectionneuse, elle laissera dans son palais vénitien une anthologie du cubisme, surréalisme, futurisme, expressionnisme, avant-gardisme, réunie à toute vitesse en Europe avant la Seconde Guerre mondiale et en Amérique pendant celle-ci. Quant à ses frasques, elles ont longtemps défrayé une chronique pourtant peu farouche. Quel était son secret ? Réponse en trois mots : l’argent, les maîtres et le sexe.

L’argent d’abord : même si elle était une Guggenheim « pauvre » (c’est-à-dire moins riche que ses oncles, ceux des musées de New York et de Bilbao), Peggy avait deux atouts : une avarice légendaire (elle rationnait la nourriture de ses domestiques) ; et un formidable sens des affaires, que sa biographe Jacqueline Bograd Weld décrit ainsi : « L’idée de vendre de l’art lui plaisait. Comme son grand-père Meyer, elle aimait faire du trafic […]. Avec une galerie, elle pouvait aider les artistes et gagner de l’argent en même temps. » (1) C’est un fait qu’elle achètera les quelque 140 tableaux à l’origine de sa collection au meilleur prix et au meilleur moment – c’est-à-dire à Paris, précisément quand la drôle de guerre est sur le point de devenir moins drôle. À cette époque, elle se fixe pour objectif d’« acquérir au moins une œuvre par jour ». Elle fera, raconte-t-elle, l’acquisition d’un magnifique Fernand Léger pour 1 000 dollars le jour où ­Hitler envahit la Norvège ; et celle de la sculpture Bird in Space, de Brancusi, pour 3 000 dollars (plus une nuit d’amour) alors que les Allemands sont aux portes de Paris.

Les maîtres ensuite : « Peggy n’a reçu pratiquement aucune instruction », observe son amie Mary McCarthy. En matière artistique, ses goûts la portent d’abord vers la peinture de la ­Renaissance. « Le premier ­tableau d’art abstrait que j’ai tenu dans mes mains était de ­Georgia O’Keeffe. J’ai dû le retourner quatre fois avant de choisir la façon de le regarder ! » raconte-t-elle avec humour et modestie. Mais elle saura vite s’entourer de mentors prestigieux, comme André Breton, Max Ernst, le critique John Holms, Yves Tanguy, Jan Arp, Piet Mondrian, Jean Cocteau, le spécialiste de l’art moderne Herbert Read, et même, sur le tard, celui de la ­Renaissance Bernard Berenson. Son principal mentor sera ­cependant Marcel Duchamp, dont elle raconte : « Il dû faire mon éducation complète. J’étais incapable de distinguer deux œuvres d’art moderne l’une de l’autre, mais il m’a appris à distinguer surréalisme, cubisme et art abstrait. » Ses préférences iront à l’art abstrait (ou plutôt l’« art non objectif », pour ­reprendre la terminologie de Vassily Kandinsky) ; mais elle défendra aussi le surréalisme bec et ongles, et se vantera d’avoir proclamé sa neutralité entre les deux mouvements en arborant, pour l’inauguration de la Biennale de ­Venise en 1948, une boucle d’oreille d’Alexandre Calder d’un côté, une d’Yves Tanguy de l’autre.

Le sexe enfin. Peggy n’a rien d’une beauté (des yeux bleus mais un nez en patate, conséquence d’une opération de chirurgie esthétique ratée). Elle collectionnera pourtant les amants aussi vigoureusement que les tableaux (1 000 selon la légende, 400 au maximum d’après elle). Des amants souvent prestigieux – John Holms, Max Ernst (un temps son mari), Samuel Beckett (avec qui elle passa quarante-huit heures au lit), Yves Tanguy… – qu’elle drainera tous de leur savoir. Car, soucieuse de joindre l’utile à l’agréable, elle utilisera volontiers le lit comme table de négociation et songera même à épouser Brancusi pour pouvoir hériter de ses œuvres !

Dans ses mémoires de collectionneuse, Peggy consacre cependant plus de pages à ses tableaux qu’à ses amants (« Mes coucheries n’étaient qu’un phénomène accessoire », écrit-elle à une amie). Ce que le lecteur perd en plaisir polisson, il le gagne en instruction artistique, car ce récit offre un panorama, peut-être unique dans l’histoire, de la façon dont une génération de plasticiens parvient, au terme de batailles dantesques, à supplanter la précédente. Le témoignage de Peggy donne en effet à voir, en direct et en accéléré, les deux temps du processus.

Dans le premier, le lecteur assiste aux avanies qu’elle subit quand, dans sa galerie londonienne (Guggenheim Jeune), ou plus tard dans sa galerie new-yorkaise (Art in the Century), ou plus tard encore à Venise, elle cherche à imposer des artistes comme Pollock, Kandinsky, Tanguy, Ernst, Picabia, Miró, Calder et tutti quanti. Un exemple : le directeur de la Tate Gallery, qui fait office de consultant auprès des douanes britanniques, refusera d’exempter de taxes les œuvres de Calder, Brancusi, Arp qu’elle voulait faire venir de Paris pour une exposition de sculpture, au motif qu’elles ne constituent pas des œuvres (lesdites sculptures seront soumises au tarif réservé aux matériaux de construction, extrêmement élevé pour protéger l’industrie britannique du bâtiment). Le Louvre ne fera guère mieux : lorsqu’on évacuera le musée en 1939, son directeur refusera de concéder une place de camion à la palette contenant la collection de Peggy, car priorité devait être donnée « aux œuvres d’art » ; c’est par miracle que l’opiniâtre donzelle réussira à exfiltrer son trésor juste avant le déferlement allemand. Elle subira aussi le mépris actif de son oncle Salomon, ulcéré de la concurrence que lui fait sa nièce (une réconciliation post mortem aura néanmoins lieu, et les deux fondations opèrent désormais sous le même chapeau).

Le second temps n’est pas moins douloureux. Après guerre, l’art moderne, jadis sauvagement voire haineusement combattu, est tout aussi brutalement propulsé au pinacle artistique et surtout financier. La radine mais formidablement généreuse ­Peggy est écœurée de voir les œuvres qu’elle a achetées pour une bouchée de pain et données à tour de bras se ­revendre des millions de dollars. L’ingratitude de ses protégés la meurtrit également : « Si j’en avais su davantage, à l’époque, sur les artistes, jamais je n’aurais conçu le rêve complètement fou de pouvoir vivre avec eux en paix ou en harmonie. » Elle terminera ses jours à Venise, dans le palais Venier dei Leoni, ruminant « sa chance que sa merveilleuse collection ait pu être constituée à une époque où les prix étaient encore décents, avant que l’art ne devienne un produit d’investissement financier », et se consolant dans les bras vigoureux des maçons ­vénitiens qui retapaient son palais. Du moins « jusqu’à ce qu’elle renonce au sexe, ou plutôt qu’il renonce à elle ». L’art moderne, en revanche, lui conservera toujours son affection reconnaissante.

 

 

Il a lu le loup

Enfant, l’écrivain néerlandais Dik van der Meulen écoutait en boucle Pierre et le Loup, de Prokofiev. De là est née une fascination qui ne l’a jamais plus quitté. Comme le résume le quotidien NRC Handelsblad, son dernier livre se situe à mi-chemin entre l’« étude biologique » et de l’« essai historico-culturel » sur le loup. De Romulus et ­Rémus au Petit Chaperon Rouge, des battues du Moyen Âge à la réintroduction du loup aux Pays-Bas après cent cinquante ans d’absence, rien ne manque à l’ouvrage, dont De Volkskrant admire aussi les qualités formelles : « Van der Meulen écrit comme marche le loup : à pas souples, de manière agile et efficace. Allié à son sens de l’humour tranchant, le résultat est un livre savoureux qui révèle le charme de notre seul véritable animal sauvage. »

Une démocratie à demi

Auteur d’une magistrale histoire de l’Inde indépendante, India after Gandhi (« L’Inde après ­Gandhi »), l’historien Ramachandra Guha ne manque jamais de susciter l’intérêt du lectorat indien. Ce fut le cas il y a trois ans avec sa biographie de Gandhi, Gandhi before India. Son dernier opus, « Démocrates et dissidents », un recueil d’essais sur l’Inde contemporaine, ne fait pas exception. Dans un contexte politique enfiévré, ce livre argu­menté fait entendre « l’une des rares voix sensées » du pays, estime le critique du quotidien The Hindu. Très remarqué par la presse indienne, le chapitre sur « les tragédies tribales dans ­l’Inde indépendante » éclaire une histoire passablement ignorée, celle des Adivasis. Mal connues, pauvres, ces populations tribales ont fait les frais des grands projets industriels de l’Inde moderne (barrages, mines, etc.). Trop enclavés dans les forêts du centre du sous-continent, « les Adivasis n’ont pas su s’organiser comme l’ont fait d’autres minorités oppri­mées en Inde, qu’il s’agisse des Dalits (intouchables) ou encore des musulmans », résume l’historien Manu Pillai dans le quotidien Livemint. Massivement spoliés, déplacés de force, les tribaux « ont subi de la part de leurs compatriotes l’équivalent de l’entreprise colonisatrice britannique sur le sous-continent tout entier », preuve que l’État indien « écrase les droits de ceux de ses citoyens qui ne peuvent se faire entendre sur la scène nationale ».

Guha décrit là « l’injustice la plus persistante depuis l’indépendance ». Mais comment a-t-elle pu se produire dans « la plus grande démocratie du monde » ? « En lisant ce livre, répond le chroniqueur de Livemint, j’ai été frappé de voir à quel point nous n’avions fait que préserver et prolonger après l’indépendance un système (et un état d’esprit) conçu par les Britanniques pour administrer des sujets– et non pour gouverner des citoyens. » Le principe consistant à accumuler du pouvoir au sommet n’a pas été remis en cause par Nehru et ses successeurs, de sorte que l’Inde n’est qu’« une ­démocratie à demi », conclut Manu Pillai. Un long chemin reste à parcourir. Plus ardu encore du fait de la montée du sectarisme hindou dans la mouvance du Parti ­nationaliste indien (BJP) au pouvoir, estime l’historien proche du parti du Congrès. Car « le radicalisme hindou se réfère à un passé supposé pur de toute influence étrangère ou religions non ­autochtones. En même temps, le nationalisme hindou prétend modeler à son image les autres cultures existantes en Inde. Ces deux tendances se prêtent peu à la réflexion et à l’examen critique ».