La page reste à la page

Depuis les tablettes d’argile sumériennes jusqu’au codex en passant par les rouleaux de papyrus, le volumen latin, les pliages mayas et les plaques de bambou asiatiques, l’essentiel de la planète consigne sa pensée et son savoir sous une forme unique, plus ou moins plate et plus ou moins rectangulaire : la page.

Le succès de cette forme est dû à plusieurs facteurs. Physique : le rectangle correspond peu ou prou à la forme d’une peau de mouton tannée, ou d’une feuille de papyrus. Esthétique : la plupart des « pages » de par le monde, des manuscrits de la mer Morte au livre de poche, obéissent à une proportion largeur/hauteur proche du fameux « nombre d’or », 8/5 ou 1,6. Pratique, enfin : un volumen plié en accordéon est plus facile à transporter (César, dit la tradition, aurait inventé le codex, forcément rectangulaire, pour simplifier la distribution de ses ordres).

Le rectangle implique à son tour une certaine disposition spatiale de l’information, que les copistes médiévaux appelaient l’ordinatio – « l’une des constructions les plus fondamentales de notre civilisation occidentale » selon Alberto Manguel (1). L’ordinatio eut des conséquences intellectuelles majeures, comme la segmentation du discours en unités distinctes, ou l’habitude de développer une pensée à partir et au-dessus d’une autre, à coups de commentaires surajoutés sur la page même. (Notons que, à la différence du volumen, le codex libère les mains du lecteur et lui permet d’écrire des notes dans les marges).

Mais attention : la page rectangulaire ne jouit pas pour autant d’un monopole mondial. Témoin les quipus incas (cordelettes à nœuds), les bâtons gravés des Indiens Micmacs, les colliers de coquillages ou les pièces de tissu brodées (« texte » a la même origine que « textile » !). Cela pour dire que le come-back de la page sur Internet est assez surprenant. La voici en effet ressuscitée sur l’écran, pratiquement sous sa forme ancestrale plate et rectangulaire (par exemple sous Windows), avec la même terminologie (Web page, Home page). Même l’hypertexte, fonctionnalité majeure du Net, peut s’analyser comme un empilage de pages reliées entre elles par la fantaisie du lecteur, dans un agencement qui reste encore et toujours livresque.

Mais voici que l’hypertexte, « une écriture non séquentielle », comme l’appelait son inventeur, Ted Nelson, est à son tour en passe d’être supplanté par une nouvelle ordinatio verticale : l’infinite scrolling. Cette nouvelle présentation en forme de déroulement continu (plus ergonomique pour les petits écrans) permet de sonder plus facilement les profondeurs toujours plus abyssales du Net.

Fin de la page – et de la civilisation qu’elle a contribué à façonner ? Pas si vite. L’infinite scrolling est loin d’avoir pris possession du Net, car les utilisateurs rechignent « à perdre le contrôle de la quantité d’information offerte » (2). Du coup ont émergé des présentations hybrides, qui laissent la part belle à la page : le chargement automatique et accéléré de pages successives (3), le fractionnement de pages en segments s’affichant à des vitesses différentes (parallax scrolling), voire – fantasme qui aurait enthousiasmé Borges – la transformation du Net en une page unique aux dimensions infinies (infinite page).

Trasumanar

« Je viens de lire le manuscrit d’une femme qui lutte sans espoir contre la maladie, une femme qui meurt et qui le sait et qui l’écrit, et qui pourrait ­pleurer, se taire ou se tuer. Eh bien ces mots, qui disent sa lente transhumance, il me semble que c’est le Dante qui les lui souffle. »

D. P.

 

Trasumanar est un mot inventé par Dante. Il figure dans ce vers de La Divine Comédie (« Paradis, chant 1 ») : « Trasumanar significar per verba non si poria », ce qui veut dire : « S’élever au-­dessus de l’humain ne peut se décrire par des mots. »

 

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Existe-t-il un mot dans une langue pour dire « retirer de l’argent au distributeur » ?

 

Écrivez à

Allons enfants de Marx !

Le Manifeste du parti communiste n’est pas un conte. On y lit : « Pour les pays les plus avancés, les mesures suivantes pourront ­assez ­généralement être mises en application : 1. Expropriation de la propriété foncière […]. 3. Abolition du droit d’héritage […]. 5. Centralisation du crédit entre les mains de l’État, par une banque nationale dont le capital appartiendra à l’État et qui jouira d’un monopole exclusif. 6. Centralisation entre les mains de l’État de tous les moyens de transport […]. 8. Travail obligatoire pour tous ; organisation d’armées industrielles, particulièrement pour l’agriculture. »

La première phrase du Manifeste exprimait une idée simplissime : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes ». La fortune du marxisme illustre une idée plus complexe : le rôle des idées et de leur transformation dans la marche de l’histoire.

N’est-il pas surprenant qu’aujourd’hui en Asie orientale – bien loin de la ville de Cologne, où Marx fourbit ses premières armes, et plus d’un siècle et demi après – , le pays le plus peuplé du monde et d’autres qui le sont moins, comptant au total plus de 1,5 milliard d’habitants, se réclament de son enseignement ? Dans une Chine devenue très ­capitaliste, où la propriété foncière est quasiment une religion d’État, les étudiants doivent subir des cours de « marxisme-­léninisme pensée Mao Zedong ». Le comité central du Parti « communiste », qui compte 88 millions de membres, a tenu à réexpliquer aux universités, en 2015, qu’elles devaient faire de l’enseignement du marxisme une priorité.

Dans notre confortable Occident aux prises avec des maladies de riches, des inquiets – parfois déma­gogues –, en mal d’idées nouvelles, se réfèrent à ­nouveau aux idées de Marx. On croyait pourtant que des ­tombereaux d’absurdités et des dizaines de millions de morts les avaient discréditées. Mais, pour être exact, ils croient s’y référer ; ou affectent de le faire. Les vraies idées de Marx, celles qui sont exprimées de manière claire et distincte, sont serei­nement méconnues. Elles survivent à l’état de symboles, de lambeaux, d’étendards. Pour ­servir aussi bien des aspirations ­légitimes que les intérêts de pouvoirs coercitifs.

Le Duchamp de l’art graphique

Qu’est-ce donc qu’un cabochon, ce « tâcheron méconnu de la page de magazine » que même Le Petit Robert semble ne plus connaître ? À la grande époque de la presse écrite, ces petites illustrations accompagnaient les articles. « Ignorées par bien des lecteurs », ces vignettes, alias culs-de-lampe dans la profession, sont un peu les « cousines de l’article bouche-trou en bas de page », ­résume l’écrivain Luc Sante dans la préface de Dessins séquences, l’ouvrage atypique que publie Gallimard et qui rassemble plus d’une décennie de croquis de Richard McGuire pour le New Yorker.

De nos jours, les cabochons, qui avaient pour rôle d’équilibrer les colonnes des magazines, sont devenus rares dans la presse. La faute aux nouvelles technologies de mise en page, qui en ont plus ou moins réduit la nécessité, explique Luc Sante. Reste le New Yorker, fidèle au genre. Mais où tous les dessins d’un numéro sont confiés depuis 2005 à un seul artiste. Cela n’a l’air de rien, mais cela change tout. Ainsi conçues, les illus­trations n’ont plus rien à voir avec des bouche-trous. Elles sont devenues « des divertissements à part entière, affirme Luc Sante, même si leur nature modeste fait qu’elles sont encore aujourd’hui essentiellement appréciées des connaisseurs ».

Le dessinateur Richard McGuire a toujours pris très au sérieux cet art singulier, dont il est l’un des grands maîtres. Voilà sans doute pourquoi il a réuni en un seul volume vingt-neuf de ces « histoires courtes », créant pour l’occasion un véritable livre-objet de 572 pages, au format carte postale : un petit pavé, au sens propre du terme, tout blanc. Et puisque, dans un magazine, le lecteur ne voit qu’une seule vignette à la fois, chaque série est présentée dans l’ouvrage avec un dessin par double page (nous les avons ici réunies par deux avec l’accord de l’éditeur). Loin de la « bande » dessinée, il n’y a nulle prétention ici au « récit ». L’art du cabochon est un art minimaliste.

Artiste hors normes, Richard ­McGuire est l’auteur et dessinateur d’un ouvrage absolument novateur : Ici, paru en France en 2015, et dont le principe repose sur la diffraction temporelle. Cet ovni graphique raconte l’histoire d’un même lieu, vu d’un même angle, mais à travers des fenêtres temporelles distinctes. Il faut dire, rappelle Luc Sante, que Richard McGuire est « le Duchamp de l’art graphique : un conceptualiste au talent formidable ». Rares sont les dessinateurs à pouvoir transformer « un rasoir, une paire de ciseaux et une pince à épiler en véritables cancaniers de salle de bains », estime pour sa part Eleanor Halls dans GQ Magazine. Les séries de McGuire « marient la pureté du dessin, le charme d’une bonne idée et le plaisir de l’observation scientifique ». Le tout relevé d’un « soupçon de narration », écrit Sarah ­Larson sur le site du New Yorker. Certaines séquences sont des taxinomies : des cages à oiseaux, des chapeaux, à la fois drôles et presque scientifiques. D’autres évoquent les vicissitudes de la vie quotidienne d’une salière, d’un flacon de ketchup ou d’un pot de moutarde sur une table de restaurant.

« Mc Guire a un talent singulier pour doter les objets inanimés de personna­lité », conclut Sante. Pour s’en convaincre, il suffit d’admirer le parcmètre de la ­séquence intitulée « Trois Amis », avec son « espèce de visage figé en une mine outrée permanente », et sa voisine impas­sible, la boîte aux lettres, qui « semble ­sourire fixement avec sa poignée ».

 

— Books

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Marx : figure du passé ou prophète du présent ?

Le 24 février 1848, ou dans ces eaux-là, parut à Londres un libelle de 23 pages. L’industrie moderne, disait cette profession de foi, avait révolutionné le monde. Ses réalisations surpassaient celles de toutes les grandes civilisations du ­passé : les pyramides d’Égypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques. Ses innovations – le chemin de fer, la navigation à vapeur, le télégraphe – avaient libéré de formidables forces productives. Au nom du libre-échange, elle avait aboli les frontières nationales, fait baisser les prix, transformé la planète en un espace interdépendant et cosmopolite. Les biens et les idées circulaient à présent partout.

Tout aussi important, elle balayait les vieilles hiérarchies et les mystifications anciennes. Nul ne croyait plus que le lignage ou la religion devaient déterminer le statut. Chaque individu était pareil aux autres. Pour la première fois de l’histoire, hommes et femmes pouvaient observer sans fard leur place dans l’ordre social.

Les nouveaux modes de production, de communication et de distribution avaient également créé une richesse ­immense. Mais il demeurait un problème : cette richesse était inégalement répartie. 10 % de la population possédait la quasi-totalité de la propriété ; les 90 % restants n’avaient rien. À mesure que les villes petites et grandes s’industrialisaient, que le patrimoine devenait plus concentré, que les riches s’enrichissaient davantage, le bas de la classe moyenne tombait dans la classe ouvrière.

Le moment n’était plus bien loin où ne resteraient que deux types d’individus dans le monde : ceux qui détiennent le capital et ceux qui vendent aux premiers leur force de travail. Et tandis que disparaîtraient les idéologies qui avaient autrefois fait paraître les inégalités natu­relles, les travailleurs du monde entier en viendraient inévitablement à voir le système tel qu’il est et se soulèveraient pour le renverser. L’auteur de cette prédiction s’appelait Karl Marx, et son ­libelle s’intitulait Manifeste du parti communiste. Aujourd’hui encore, rien ne dit qu’il se trompait.

Voilà pourtant que deux livres ­majeurs sur Marx s’attachent, ces temps-ci, à le renvoyer à son siècle ; fait saisissant lorsqu’on songe à la pertinence assez flagrante de sa pensée pour analyser la situation politique actuelle. « Marx n’est pas notre contemporain », insiste Jonathan Sperber dans Karl Marx: A Nineteenth-Century Life, sorti en 2013 ; il est « davantage une figure du passé qu’un prophète du présent ». Quant à Gareth Stedman Jones, il explique que le but de son nouveau livre, Karl Marx: Greatness and Illusion (« Grandeur et illusion »), est de « replacer Marx dans son cadre, le XIXe siècle ».

 

L’entreprise est louable. La mission des universitaires est précisément d’historiciser – de corriger la tendance à conjuguer le passé au présent. ­Sperber enseigne à l’université du Missouri et Stedman Jones, à l’université Queen Mary de Londres (il codirige aussi le Centre for History and Economics de l’université de Cambridge). Et ces deux livres parviennent à ancrer Marx dans la vie politique et intellectuelle européenne du XIXe siècle, en mobilisant pour cela une exceptionnelle érudition.

Cet homme qui compte parmi les plus grands pugilistes de tous les temps écrivit de nombreux textes d’actualité et usant d’arguments ad hominem – querelles sans merci avec des ­penseurs aujourd’hui inconnus et interprétations tortueuses d’événements passablement oubliés depuis. Lus sous ce nouvel éclairage, certains passages connus de son œuvre, émanation d’un homme engagé dans d’interminables guerres politiques et philosophiques intes­tines, perdent un peu de leur portée. Comme Sperber et Stedman Jones le montrent bien, les enjeux semblent plus étriqués. Finalement, leur Marx n’est pas très différent du Marx de la vulgate, en plus victorien.

 

Mais ce fut aussi un « fondateur de discursivité », pour emprunter une expression de Michel Foucault, qui donna son nom à une prodigieuse école de pensée. Certes, on lui prête l’affir­mation « Je ne suis pas marxiste ». Et c’est faire œuvre utile que de distinguer ses propres intentions de l’usage fait par d’autres de ses écrits. Cependant, l’importance de sa pensée tient en grande partie aux conséquences qu’elle eut. À certains égards, Sperber et Stedman Jones en font la démonstration, Marx peut apparaître simplement comme l’un de ces concepteurs de systèmes dont le XIXe siècle fut prodigue ; aussi convaincu que les autres de savoir comment tout cela allait tourner. Mais, quelle que soit la façon dont le philosophe a géré son travail, le fait est que le temps n’a rien enlevé à la puissance de feu intel­lectuelle de ses œuvres. Aujour­d’hui encore, le Manifeste du parti communiste fait l’effet d’une bombe sur le point d’exploser entre vos mains.

En outre, à la différence de nombreux critiques du capitalisme industriel du XIXe siècle – et il y en avait beaucoup –, Marx était un authentique révolutionnaire. Toute son œuvre visait à servir la révolution annoncée dans le Manifeste, dont il était sûr qu’elle se produirait un jour. De fait, après sa mort, des révolutions communistes finirent bel et bien par avoir lieu – pas exactement de la façon dont il l’avait imaginé, ni là où il l’avait imaginé, mais néanmoins en son nom. Dans les années 1950, plus du tiers de la population mondiale relevait de régimes qui se disaient, et se croyaient vraiment, marxistes.

Tout cela importe au regard même du principe-clé de Marx, selon lequel la théorie est inséparable de la pratique. C’est l’argument de la célèbre onzième thèse sur Feuerbach : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de ­diverses manières ; ce qui compte, c’est de le transformer. » Le penseur ne dit pas ici que la philosophie est hors de propos, mais que les problèmes philosophiques sont soulevés par les conditions de vie réelles et ne peuvent être résolus qu’en les changeant – en refaisant le monde. Et les idées de Marx furent utilisées pour refaire le monde, ou du moins, une grande partie du monde. Même si personne ne le tiendrait pour responsable, au sens juridique du terme, du résultat, le résultat nous informe sur les idées, toujours pour obéir au principe édicté par Marx lui-même.

Bref, on peut ramener Marx au XIXe siècle, mais on ne peut pas l’y laisser. Cet homme passa un temps inouï à se quereller avec ses rivaux et à éteindre des feux de broussaille sectaires, sans parvenir – loin s’en faut – à achever le livre qu’il voyait comme son grand œuvre, Le Capital. Mais, pour le meilleur ou pour le pire, il est tout simplement impossible de prétendre sa pensée obsolète. Marx comprit que les économies de marché modernes, abandonnées à elles-mêmes, produisent des inégalités obscènes. Et il fit d’une méthode d’analyse remontant à Socrate, la dialectique – qui consiste à renverser des concepts que nous pensons comprendre et prenons pour argent comptant –, un mode d’appréhension des conditions sociales et économiques de notre existence.

En 1883, lorsqu’il mourut à 64 ans, personne ou presque, hormis Friedrich Engels, son fidèle collaborateur de toujours, n’imaginait l’influence qu’aurait un jour Marx. Onze personnes assistèrent à ses funérailles. Pendant l’essentiel de sa carrière, le philosophe brilla au firmament d’une minuscule constellation composée d’exilés de gauche et de révolutionnaires ratés (sans oublier les censeurs et autres espions de la police chargés de surveiller ce petit monde), mais resta un quasi-inconnu au-delà. Les livres pour lesquels il est aujourd’hui célèbre ne furent pas précisément des best-sellers. Le Manifeste disparut presque aussitôt après sa sortie et resta introuvable pendant vingt-quatre ans ; Le Capital fut majoritairement ignoré à la paru­tion du premier tome, en 1867. Au bout de quatre ans, il s’en était vendu 1 000 exemplaires, et il fallut attendre 1886 pour le voir traduit en anglais.

Les deuxième et le troisième volumes du Capital furent publiés après la mort de Marx, assemblés par Engels à partir de centaines de pages de brouillons couverts de gribouillis. (Son ami comptait parmi les rares, en dehors de la famille, à pouvoir déchiffrer son écriture épouvantable). C’est seulement quand Engels les publia en 1888 que l’on découvrit Les Thèses sur Feuerbach, pourtant rédigées en 1845. Et certains des textes les plus importants pour les marxistes du XXe siècle – le volume bricolé connu sous le titre L’Idéologie allemande, les Manuscrits de 1844 (dits « de Paris ») et le livre intitulé Grundrisse par ses éditeurs soviétiques (1) – restèrent inconnus jusque dans les années 1920. Les Manus­crits inachevés, véritable livre saint dans les années 1960, ne parurent en anglais qu’en 1959. Il semble que Marx ait jugé ces travaux impubliables.

De son vivant, l’opus qui finit par attirer l’attention sur lui, au-delà de son cercle, s’intitule La Guerre civile en France, un livret de 35 pages publié en 1871. Marx y acclamait le Paris ouvrier, avec son éphémère Commune violemment réprimée, comme le « glorieux fourrier d’une société nouvelle » – enten­dez communiste.

Cette relative obscurité tient notamment au fait que les mouvements pour l’amélioration de la condition ouvrière ne commencèrent à gagner du terrain en Europe et aux États-Unis qu’à la fin de sa vie. Ils n’étaient certes pas marxistes, puisqu’ils prônaient la ­réforme plutôt que la révolution (bien que Marx ait spéculé, dans les années suivantes, sur la possibilité d’une transition pacifique vers le communisme). Mais l’essor du mouvement ouvrier suscita un enthousiasme pour la pensée socialiste et, dans la foulée, un intérêt pour lui.

Cela étant, comme l’écrit Alan Ryan avec sa lucidité et sa concision habi­tuelles dans son introduction à la pensée politique de Marx, Karl Marx: Revolutionary and Utopian (« Le révo­lutionnaire et l’utopiste », 2014), si ­Lénine n’était pas arrivé à Petrograd en 1917 pour prendre la tête de la révolution russe, notre homme serait sans doute connu aujourd’hui comme un « philosophe, sociologue, économiste et théoricien politique de second ordre du XIXe siècle ». C’est la révolution russe qui amena le monde à prendre au sérieux sa critique du capitalisme. Le communisme cessa d’être un fantasme utopique au lendemain de 1917.

La trajectoire de Marx nous rappelle ce qui arrive quand un enfant désobéit à ses parents pour faire un doctorat. Son père, avocat dans la petite ville de Trèves, dans l’ouest de l’Allemagne, avait bien essayé de l’orienter vers le droit, mais le fils persista dans la voie de la philosophie. Il étudia à l’université Frédéric-­Guillaume de Berlin [l’actuelle université Humboldt], où Hegel avait enseigné, et devint actif dans le groupe intellectuel dit des Jeunes Hégéliens. Hegel avait mis la pédale douce sur la critique de la religion et de l’État prussien ; pas eux. Au moment précis où Marx obtint son diplôme, en 1841, la répression s’abattit sur l’université. Son mentor fut renvoyé, et on traita les Jeunes Hégéliens en parias académiques. Marx fit donc ce que font souvent les thésards au chômage : il emprunta la voie du journalisme.

 

Hormis quelques maigres avances sur droits d’auteur, la presse était sa seule source de revenus. (On raconte – mais Sperber estime l’anecdote infondée – qu’il avait, un jour de désespoir, postulé à un poste d’employé des chemins de fer, candidature rejetée à cause de son écriture de cochon.) Dans les ­années 1840, Marx fut rédacteur en chef et collaborateur de journaux politiques en Europe ; de 1852 à 1862, il écrivit une chronique pour le Daily Tribune de New York, alors le quotidien le plus lu de la planète.

Quand le travail journalistique se raréfiait, il galérait. Il devait souvent compter sur le soutien d’Engels et sur des avances sur héritage. La nourriture même, parfois, venait désespérément à manquer ; à un moment, il lui devint impossible de quitter le foyer car il avait gagé son unique manteau. C’est devenu un classique des biographies de Marx que de souligner cette « ironie du sort » : l’auteur du Capital était financièrement incompétent, sa femme et lui dilapidaient le peu d’argent qu’ils trouvaient en éléments de confort bourgeois, comme les leçons de musique et de dessin pour les enfants. Sperber le conteste. Marx avait moins d’argent à dilapider que les historiens l’ont pensé, et il voyait dans la pauvreté la rançon de son engagement politique. Il aurait volon­tiers habité un taudis lui-même, mais ne voulait pas faire souffrir sa ­famille. Trois de ses enfants décédèrent en bas âge et un quatrième mourut à la naissance ; peut-être la pauvreté et les conditions de vie insalubres jouèrent-elles un rôle.

Le journalisme de Marx fit de lui un exilé en série. Écrivant et publiant des articles outrageants pour les ­autorités, il fut chassé en 1843 de Cologne, où il dirigeait avec quelques autres le Rheinische Zeitung. Il gagna alors Paris, qui comptait une forte communauté allemande ; et c’est là qu’il se lia d’amitié avec Engels. Une première entrevue à Cologne avait tourné au fiasco, mais, quand ils se retrouvèrent au Café de la Régence, en 1844, ils passèrent ensemble dix jours et dix nuits d’affilée à discuter.

 

Engels, de deux ans son cadet, partageait les opinions de Marx. Il écrivit d’ailleurs, peu après leur rencontre, une étude classique, La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, qui se termine sur l’annonce de la révolution communiste imminente. Le père d’Engels était un industriel allemand du textile, propriétaire d’usines à Wuppertal, Brême et Manchester, et, même s’il désapprouvait les idées politiques et les fréquentations de son fils, il lui avait confié un poste dans sa filature anglaise. Engels détestait ce travail, mais il le faisait bien, comme tout ce qu’il entreprenait ou presque. Il allait à la chasse au renard avec l’aristocratie qu’il méprisait et se moquait de Marx quand celui-ci s’essayait à l’équitation. Engels finit par devenir associé au sein de l’entreprise, et ses revenus lui permirent de maintenir son ami en vie.

En 1845, Marx fut expulsé de France et s’installa à Bruxelles. Trois ans plus tard, cependant, quelque chose se passa que presque personne n’avait prévu : des révolutions éclatèrent à travers ­l’Europe, notamment en France, en Italie, en Alle­magne et dans l’Empire austro-­hongrois. Marx écrivit le Manifeste du parti communiste juste au moment où elles commençaient. Quand les troubles gagnèrent Bruxelles, il fut soupçonné d’avoir armé les insurgés et banni de Belgique. Le philosophe ­retourna à Paris, où les émeutiers avaient forcé l’entrée des Tuileries et mis le feu au trône de France.

Mais, avant la fin de 1848, la plupart des révolutions avaient été écrasées par les troupes monarchistes. Bien des gens qui étaient ou allaient devenir des ­figures importantes de l’art et de la littérature en Europe – Wagner, Dostoïev­ski, Baudelaire, Tourgueniev, Berlioz, Delacroix, Liszt, George Sand – avaient été gagnés par l’effervescence, et l’issue des événements provoqua un rejet de la politique (sujet de L’Éducation sentimentale de Flaubert). L’échec des révolutions de 1848 est l’événement ­auquel se réfère la célèbre phrase de Marx sur la tendance de l’histoire à se répéter, « la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ». (Il la doit à Engels.) La « tragédie » en question, c’était le sort de la Révolution française sous Napoléon ; la « farce », c’était l’élection du neveu de Napoléon, Louis-Napoléon Bona­parte, que Marx considérait comme un bouffon, à la présidence de la France en décembre 1848. Il allait d’ailleurs s’autoproclamer empereur et gouverner jusqu’à la défaite de 1870 contre la Prusse, ­défaite dont la Commune de ­Paris serait le contrecoup…

En 1849, donc, Marx fut derechef contraint à l’exil et partit trouver refuge à Londres avec sa famille, pour un séjour qu’il pensait provisoire. Il allait y passer le reste de sa vie. C’est là que, jour après jour, dans la salle de lecture du British Museum, il faisait ses recherches pour Le Capital, et c’est là, au cimetière de Highgate, qu’il repose. L’impressionnant buste en bronze que l’on voit aujourd’hui sur sa tombe fut érigé là, en 1956, par le parti communiste britannique.

À quoi ressemblait Marx ? Nous possédons quelques rares témoignages de première main, mais unanimes. C’était, à certains égards, une caricature de l’universitaire allemand qu’il avait espéré devenir : un « monsieur je-sais-tout » sûr de lui et dominateur, les cheveux en bataille, mal fagoté dans sa redingote boutonnée de travers. Il parla un jour de lui-même à l’un de ses enfants comme d’« une machine condamnée à dévorer les livres afin de les jeter ensuite, sous une forme différente, sur le tas de fumier de l’histoire ». Il écrivait toute la nuit enveloppé d’un nuage de fumée (2), ses livres et ses papiers posés en tas autour de lui : « Ce sont mes esclaves, et ils doivent me servir comme je l’entends. »

L’homme était dur sur le plan professionnel. Il savait convaincre à l’oral mais zozotait, ce qui en faisait un piètre orateur et bien conscient de l’être ; le philosophe s’adressa rarement à la foule. Impitoyable dans ses écrits, il se fit des ennemis de nombreux amis et anciens alliés. Qui plus est, il ne souffrait pas les imbéciles, catégorie dans laquelle il rangeait une bonne partie de ses connaissances. Un exilé allemand le compara à un « agent des douanes et garde-frontière intellectuel, désigné de son propre chef ».

Malgré cela, il forçait le respect. Un collègue, se souvenant de Marx à 28 ans, le décrivit comme un « leader-né ». Il savait en vérité faire tourner son affaire, d’abord comme rédacteur en chef, puis comme figure dominante de l’Association internationale des travailleurs, plus connue sous le nom de Ire Internationale. Il avait des cheveux d’ébène, des yeux noirs, le teint mat. Engels l’appelait le « noir gaillard de Trèves » ; sa femme et ses enfants le surnommaient le Maure.

Dans l’intimité, en revanche, il se montrait modeste et charmant. Quand il n’était pas malade – il avait de gros problèmes de foie, était sujet aux bronchites et développait des furoncles de la taille du poing –, il se révélait ­enjoué et tendre. Il aimait Shakespeare, inventait des histoires pour ses trois filles, appréciait les cigares bon marché et le vin rouge. Sa femme et ses enfants l’adoraient. Un espion prussien qui se rendit chez Marx en 1852 fut surpris de découvrir en lui « l’homme le plus aimable qui soit ».

Il avait 18 ans et elle 22 quand Marx se fiança à Jenny von Westphalen, également native de Trèves. Sperber dit qu’un conte de fées s’est développé autour du couple, mais Jenny était, dit-on, d’une beauté exceptionnelle, et entièrement dévouée à Karl. Il écrivit pour elle des poèmes d’amour passionnés. Leurs fiançailles durèrent sept ans, le temps pour lui de terminer ses études, pendant lesquels ils se virent peu. Leur relation était alors essentiellement épistolaire. ­(Sperber pense qu’ils couchèrent ­ensemble avant le mariage. Je l’espère vraiment.) Dans ses lettres, Jenny ­appelle Karl « mon petit sanglier ».

Une seule ombre plana peut-être sur cette idylle : l’enfant de leur bonne. Lenchen Demuth avait été offerte en « cadeau » au couple par la mère de Jenny, et elle habitait avec la famille. (Dans l’Angleterre du XIXe siècle, presque toutes les femmes pouvant se le permettre entretenaient une domestique. Même miss Bates, qui vit de la charité de ses voisins nantis dans Emma, de Jane Austen, a une bonne.) L’enfant de Lenchen, prénommé Frederick et surnommé Freddy, naquit en 1851 et fut élevé par des parents adoptifs. Les filles de Marx ne firent sa connaissance qu’après la mort de leur père.

Engels en assuma la paternité. La chose n’avait rien d’invraisemblable. Céli­bataire, il en pinçait pour les femmes de petite condition ; son amante de toujours, Mary Burns, travaillait dans une usine de Manchester. Mais sur son lit de mort, quarante-quatre ans plus tard, il aurait avoué que Marx était le véritable père de Freddy, information qui se répandit dans les milieux communistes mais ne fut rendue publique qu’en 1962. Sperber et Stedman Jones avalisent l’histoire, tout comme l’auteur de la biographie de référence en anglais, David McLellan, même si l’un des biographes d’Engels, Terrell Carver, pense que la preuve n’est pas établie. Lenchen Demuth resta dans la famille, puis alla travailler pour Engels après la mort de Marx. Et le mariage de Karl et Jenny survécut (3).

Sperber et Stedman Jones veulent nous faire lire Marx dans le contexte du XIXe siècle par sympathie pour lui. Ils espèrent le soustraire ainsi à l’interprétation posthume de son œuvre par des penseurs comme Karl Kautsky, son principal exégète en allemand, Gueorgui Plekhanov, son principal exégète russe, et Engels, le plus influent de tous. C’est principalement à ces auteurs que l’on doit la repré­sentation du marxisme en « socialisme scientifique », expression qui résume le pire aspect du communisme du XXe siècle : l’idée que les êtres humains peuvent être ­remodelés pour satisfaire une théorie se présentant comme une loi de l’histoire. Le XXe siècle forgea un mot pour désigner cela : totalitarisme.

Voilà pourquoi, en 1939, quand le philosophe britannique Isaiah Berlin publia son Karl Marx, livre très lu et pas totalement dépourvu d’admiration, il put faire figurer Marx parmi « les grands fondateurs autoritaires de religions nouvelles, les innovateurs et perturbateurs impitoyables qui interprètent le monde au prisme d’un seul principe clair et passionnément brandi, dénonçant et détruisant tout ce qui s’oppose à lui. Sa foi […] était du genre sans borne et absolu qui fait taire toutes les questions et dissout toutes les difficultés. » (4) Ce portrait allait devenir celui du Marx de la Guerre froide.

 

Incontestablement, l’homme était très doctrinaire, trait peu prisé au XIXe siècle et encore moins aujourd’hui, après avoir fait l’expérience des régimes conçus en son nom. Aussi peut-il sembler pervers d’affirmer que la philosophie de Marx était en fait dédiée à la liberté humaine. C’est pourtant vrai. En penseur des Lumières, il militait pour un monde rationnel et transparent, dans lequel les hommes vivraient affranchis du contrôle de forces extérieures.

Telle était l’essence de son hégélianisme. Hegel définit l’histoire comme le processus par lequel l’humanité progresse vers la liberté véritable, c’est-à-dire la maîtrise et la compréhension de soi, le fait de voir le monde sans les illusions fabriquées par nous-mêmes. Les Jeunes Hégéliens en prenaient pour exemple – controversé – le Dieu chrétien. (Ce sur quoi écrivait Feuerbach.) Nous avons créé Dieu, puis prétendu que lui nous avait créés. Nous avons hypostasié notre propre concept pour le transformer en une entité omniprésente, dont nous nous efforçons de comprendre et respecter les commandements (inventés par nous). Nous en appelons à notre propre fiction.

Une notion comme Dieu ne relève pas de l’erreur. L’histoire est rationnelle : nous avons des raisons de faire le monde comme nous le faisons. L’homme a conçu Dieu parce que cela lui permettait de résoudre certains problèmes. Mais, quand un concept commence à entraver la marche vers la maîtrise de soi, il doit être critiqué et dépassé, abandonné. Sinon, comme les membres de Daech aujourd’hui, nous devenons les instruments de notre Instrument.

Mais il est difficile de se débarrasser des outils que nous avons objectivés, en raison de la persistance des idéologies qui les justifient et travestissent une simple invention humaine en ordre natu­rel des choses. Déconstruire les idéologies, voilà donc précisément la tâche de la philosophie. Et Marx était un philosophe. Le Capital a pour sous-titre « Critique de l’économie poli­tique ». Ce livre inachevé se voulait une remise en cause des concepts économiques qui font paraître naturelles et inévitables les modalités des relations sociales dans une économie de marché, tout comme la notion de grande chaîne des êtres et celle de la royauté de droit divin faisaient autrefois paraître le féodalisme naturel et inévitable.

 

La raison pour laquelle Le Capital ressemble davantage à une œuvre d’économie qu’à un livre de philosophie – raison pour laquelle il est rempli de tableaux et de graphiques plutôt que de démonstrations abstraites – est celle-là même qu’énonce la onzième thèse sur Feuerbach : la philosophie a pour but de comprendre les conditions de vie afin de les transformer. Marx aimait dire que la lecture de Hegel lui donnait le sentiment de regarder la philosophie marcher sur la tête. Alors il l’a retournée et remise sur ses pieds. La vie, c’est faire, pas penser. Il ne suffit pas de se rendre maîtres de nos fauteuils.

Le capitalisme industriel, lui aussi, avait surgi pour une bonne raison : augmenter la production économique – ce dont le Manifeste se réjouit. Mais au prix d’un système dans lequel une catégorie d’êtres humains, les détenteurs de capital (en termes marxiens, la bourgeoisie), en exploite une autre, les travailleurs (le prolétariat). Les capitalistes n’agissent pas de la sorte par rapacité ou par  cruauté (même si l’on pourrait décrire ainsi leur comportement, comme Marx l’a presque toujours fait). Ils agissent ainsi parce que la concurrence l’exige. Parce que le système fonctionne de cette ­manière. Le capitalisme industriel est un monstre de Frankenstein menaçant ses créateurs. Nous l’avons construit pour servir nos objectifs et il a fini par nous contrôler.

Humaniste, Marx était convaincu que nous transformons le monde afin de produire des objets pour le bénéfice de tous. Il s’agit de notre nature en tant qu’espèce. Un système qui transforme cette activité en « labeur » acheté, utilisé pour magnifier les autres, fait obstacle au plein accomplissement de notre humanité. Le capitalisme est condamné à s’autodétruire, exactement comme les systèmes économiques précédents se sont autodétruits. La révolution du prolétariat mène au stade final de l’évolution historique : le communisme, qui « est l’énigme résolue de l’histoire, et en est conscient ».

Le philosophe se dévoua corps et âme à la recherche des données empiriques corroborant sa théorie. C’était cela, remettre la philosophie sur ses pieds, ambition au nom de laquelle il passa toutes ces heures seul au British Museum, à étudier des rapports sur les conditions de travail dans les usines, des données sur la production industrielle, des statistiques sur le commerce international, en une tentative héroïque de montrer que la réalité épousait la théorie. Pas étonnant qu’il n’ait pas pu finir son livre.

Marx était peu disert sur la manière dont on vivrait dans une société communiste, un sérieux problème pour les régimes qui devaient ensuite s’efforcer de la réaliser. Et il avait des raisons de rester vague : nos concepts, valeurs et croyances étant toujours l’expression des conditions de vie matérielles, il paraissait difficile d’imaginer ce dont l’existence serait faite de l’autre côté du changement historique. En théorie, après la révolution, tout serait « accessible » – grand rêve de l’extrême gauche depuis.

Marx était plus clair sur ce qu’on ne verrait pas dans une société communiste : pas de classes sociales, pas de propriété privée, pas de droits ­individuels (que sa pensée réduisait à la protection du droit des détenteurs de capital à s’y accrocher) et pas d’État (ce « comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière »). Les régimes socialistes du XXe siècle allaient pourtant juger impossible de dépasser ce concept bourgeois d’État, ci-devant incarné par le Parti. Le communisme n’est pas une religion ; il est vraiment, comme ses adversaires ont coutume de le dire, sans Dieu. Mais le Parti fonctionne à la manière dont le fait Dieu, ­selon Feuerbach, dans le christianisme ; comme un pouvoir extérieur mystérieux et implacable.

Cela étant, Marx fournit peu d’indications sur la manière dont tournerait une société sans pro­priété, ni classes, ni État. Un bon exemple du problème réside dans sa critique de la division du travail. Au premier chapitre de Richesse des nations, en 1776, Adam Smith analyse la spécialisation comme la clé de la croissance. Il étudie pour cela le cas de la manufacture d’épingles. Plutôt que d’avoir un seul ouvrier confectionnant une épingle à la fois, affirme Smith, la fabrique peut distinguer dix-huit opérations distinctes, depuis celle qui consiste à tirer le fil à la bobille jusqu’à celle qui consiste à bouter les épingles dans le papier d’emballage, et multiplier ainsi la production par milliers.

 

À nos yeux, cela paraît une façon mani­festement efficace d’organiser le travail, des chaînes de montage auto­mobiles à la « production de savoir » dans les universités. Marx, lui, considérait la division du travail comme l’un des maux de la vie moderne. (Hegel aussi.) Elle transforme les ouvriers en simples rouages d’une machine et les prive de tout lien avec le produit de leur labeur : « L’action même de l’homme devient pour lui un pouvoir étranger, opposé, qui l’enchaîne au lieu d’être contrôlé par lui. » Dans une société communiste, en revanche, « chacun n’a pas une sphère d’activité exclusive, mais peut se perfectionner dans la branche qui lui plaît. » Il sera possible « de chasser le matin, d’aller à la pêche l’après-midi, de pratiquer l’élevage le soir, de se faire critique après le repas […] sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou critique. »

Ce passage souvent cité [de L’Idéologie allemande] semble fantaisiste, mais il est au cœur de la pensée du philosophe. Les êtres humains sont naturellement créatifs et sociables. Un système qui les traite en monades mécaniques est inhumain. Question : comment une société sans ­division du travail produira-t-elle suffisamment de biens pour survivre ? Personne ne voudra élever le bétail (ou nettoyer la grange) ; tout le monde voudra être critique. (Croyez-moi !) Comme Marx le reconnaissait, le capitalisme, malgré tous ses méfaits, avait créé l’abondance. Le penseur semble avoir imaginé qu’il serait possible, d’une ­manière ou d’une autre, d’abandonner les caractéristiques de ce mode de production tout en conservant l’acquis de l’abondance, comme par magie.

En 1986, le philosophe Peter Singer publia un petit livre sur Marx dans lequel il énumérait une partie de ses prédictions : l’écart de revenus entre travailleurs et propriétaires allait se creuser, les producteurs indépendants devoir rejoindre les rangs du prolétariat, les salaires stagner au niveau du minimum vital, le taux de profit baisser, le capitalisme s’effondrer et des révo­lutions se produire dans les pays avancés. Aux yeux de Singer, la plupart de ces prédictions étaient « si clairement erronées » qu’on comprenait mal comment quelqu’un ayant de la sympathie pour Marx pouvait les défendre. Vingt ans plus tard, elles sont plus difficiles à balayer d’un revers de main.

« Voici une démarche dont les économistes d’aujourd’hui feraient bien de s’inspirer », écrit Thomas Piketty à propos de Marx dans son best-seller de 2013, Le Capital au XXIe siècle. Un livre qui fait, pour bien des lecteurs de notre temps, ce que Marx espérait accom­plir avec le Capital pour ceux du XIXe siècle : il utilise les données pour nous révéler la vraie nature des relations sociales et, ainsi, nous obliger à repenser les concepts qui ont fini par sembler natu­rels et inévitables. À ­commencer par le concept de marché ; volon­tiers imaginé comme un mécanisme auto-optimisateur dont il ne faut surtout pas se mêler, il ne fait qu’accroître continuellement les inégalités si on l’abandonne à lui-même. Autre concept, étroitement lié : la méritocratie ; volontiers imaginée comme une assurance de mobilité ­sociale, elle ne sert en vérité qu’à donner un sentiment de vertu aux gagnants du système.

 

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Entre 1945 et 1975, écrit Piketty, la forte croissance des économies avancées s’est accompagnée d’une hausse des revenus dans toutes les classes ­sociales, les inégalités criantes semblant désormais appartenir au passé (raison pour laquelle, dans les ­années 1980, on pouvait raisonnablement ­juger erronées les prédictions de Marx). Aujour­d’hui, ces Trente Glorieuses apparaissent comme une anomalie. La crise des années 1930 et les deux conflits mondiaux avaient en fait ­ruiné les détenteurs de patrimoine ; mais les trente premières années de l’après-guerre ont restauré l’ordre économique antérieur. « La très forte hausse de la valeur totale des patri­moines privés que l’on constate depuis les années 1970-1980 dans l’ensemble des pays riches – particulièrement en Europe et au Japon – relève directement de la logique marxienne. » Le philosophe avait raison. Comme l’écrit Piketty, « il n’existe aucun processus naturel et spontané permettant d’éviter que les tendances déstabilisatrices et inégalitaires l’emportent durablement ».

La disposition du système à accroître les disparités se vérifiait certainement au siècle de Marx. En 1900, les 1 % les plus riches de la population, en Grande-­Bretagne et en France, possédaient plus de 50 % de la richesse nationale ; les 10 % les plus riches en détenaient 90 %. Nous flirtons de nouveau avec des inégalités de cette envergure. Aux États-Unis, selon la Fed, les 10 % les plus riches possèdent 72 % de la richesse, tandis que les 50 % les plus pauvres en détiennent 2 %. Et 10 % environ du revenu national échoit aux 247 000 adultes qui occupent le sommet de la pyramide (un millième de la population majeure).

Ce problème n’appartient pas en propre aux pays développés. Le patri­moine est tout aussi inégalement ­réparti, et dans des proportions au moins comparables, à l’échelle de la planète. Piketty ne prédit pas une révolution ouvrière mondiale pour autant ; il remarque, en revanche, que ce niveau d’inégalités est « insoutenable ». Nous pouvons déjà anticiper le moment où l’essentiel de la richesse mondiale sera aux mains des milliardaires.

Marx n’avait pas tort non plus concernant la tendance des salaires à stagner pendant qu’augmentent les reve­nus des propriétaires du capital. Au cours des soixante premières années du XIXe siècle – période durant laquelle il commença d’écrire Le Capital –, les salaires ouvriers en Grande-Bretagne et en France restèrent bloqués à des ­niveaux proches du minimum vital. Il peut être difficile aujourd’hui de mesu­rer le degré de paupérisation dans l’économie industrielle du XIXe siècle. Pendant un temps, en 1862, la durée moyenne de la semaine de travail dans une usine de Manchester fut de 84 heures.

Le temps de la stagnation salariale semble aujourd’hui de retour. Après 1945, les rémunérations augmentèrent parallèlement à la richesse nationale, mais le revenu des salariés les plus ­modestes atteignit son pic en 1969, avec un salaire minimum horaire de 1,60 $ aux États-Unis : l’équivalent de 10,49 $ actuels, quand le salaire minimum est à présent de 7,25 $. Et, pendant que le pouvoir d’achat des sala­riés dans le secteur des services décline, la durée du travail hebdomadaire s’allonge, les employés étant contraints d’occuper plusieurs emplois.

La rhétorique de notre époque, celle de Bernie Sanders et de Donald ­Trump, du Brexit et du mécontentement popu­laire en Europe, semble se couler parfaitement dans le moule de l’analyse marxiste. Les propositions faites par Sanders pour réduire les inégalités sortent tout droit de chez Piketty : ­imposer le patrimoine et élargir ­l’accès au savoir. Trump, puisqu’il admire les personnalités autoritaires, pourrait être ravi d’apprendre que Marx était favorable au libre-échange au nom de la politique du pire : en tirant les salaires vers le bas, celui-ci appauvrit la classe ouvrière et précipite la révolution. Pour reprendre les termes utilisés partout aujour­d’hui, à gauche, à droite et dans la presse : le système est « truqué » au bénéfice des « élites » – la « classe domi­nante » de Marx.

À quel point la pensée du philosophe permet-elle de comprendre ­l’effervescence politique actuelle ? Nous ne connaissons pas encore le profil démo­graphique précis des partisans du Brexit, de Donald Trump et de Bernie Sanders. Nous ne ­savons pas encore très bien s’il s’agit de citoyens matériellement touchés par le libre-échange et l’immigration ou d’électeurs hostiles au statu quo pour d’autres raisons. Leur ­appartenance à la première catégorie pourrait bien se révéler consolatrice pour les nantis, plus aptes à comprendre la colère de ceux qui souffrent économiquement que l’envie de tout faire sauter chez des individus sans raison matérielle de se plaindre.

Cela étant, dans ce moment de grande confusion politique, nous éprouvons parfois le sentiment d’observer un phénomène inédit dans des pays comme la Grande-Bretagne et les États-Unis depuis les années 1930 : un débat se tient sur ce que Marx appellerait la vraie nature des relations sociales. La terre politique est en train de brûler quelque peu. Et, pendant que la vie ­démocratique perd sa retenue traditionnelle, aussi vilain cela soit-il à observer, nous accédons peut-être à une meilleure compréhension de ce que sont ces vraies relations sociales.

Or elles ne sont sans doute pas totalement économiques. Marx et Engels, avec leur obsession de la lutte des classes – comme le rappelle Stedman Jones tout au long de son livre –, ont ignoré la puissance d’autres formes d’identité. Dont le nationalisme. Pour les deux compères, le mouvement ouvrier était internationaliste. Mais aujourd’hui, nous semblons assister, chez les électeurs qui ont voté pour le Brexit, par exemple, au retour du nationalisme ; tout comme nous ­assistons à la poussée du nativisme aux États-Unis. De même, poursuit Stedman Jones, Marx et Engels n’ont pas su mesurer à quel point l’agitation ouvrière dans l’Angleterre du XIXe siècle ne visait pas à obtenir la propriété des moyens de production mais l’inclusion politique, autrement dit le droit de vote. Quand ce fut fait, le mécontentement s’apaisa.

 

Voter n’apparaît plus comme le test de l’intégration. Ce qui se passe dans les démocraties riches est peut-être moins une guerre entre nantis et démunis qu’une guerre entre ceux qui sont socialement privilégiés et ceux qui se sentent en marge. Aucun individu vivant dans la pauvreté ne refuserait d’échanger cette vie pour une meilleure ; mais la plupart des gens ne veulent probablement rien d’autre que la vie qu’ils ont. Ils craignent de la perdre plus qu’ils n’en souhaitent une autre, même s’ils veulent aussi probablement que leurs enfants puissent mener une existence différente le cas échéant.

Les inégalités ne sont sans doute pas le facteur qui exacerbe le plus cette peur et menace le plus cet espoir. L’argent compte aux yeux des individus, mais le statut compte davantage, précisément parce que cela ne s’achète pas. Le statut est lié à l’identité au moins autant qu’il l’est au revenu. C’est aussi, malheureusement, un jeu à somme nulle. Les luttes pour le statut sont clivantes, et elles peuvent ressembler à une guerre de classes.

Ryan, dans son livre sur Marx, fait une remarque que le philosophe n’aurait pas reniée. « La république moderne, écrit-il, tente d’imposer l’égalité politique sur un socle d’inégalité économique qu’elle n’a aucun moyen de réduire. » Il s’agit d’un problème relativement récent, l’ascension du capitalisme ayant coïncidé avec celle des démocraties, plaçant les disparités sociales en contradiction avec l’égalité politique. Mais l’inégale ­répartition des ressources sociales n’a rien de nouveau. C’est l’un des arguments les plus frappants de Piketty : « Dans toutes les ­sociétés connues, à toutes les époques, la moitié de la population la plus pauvre en patrimoine ne détient presque rien », tandis que le décile supérieur de la hiérarchie des patri­moines « possède une nette majorité de ce qu’il y a à posséder ».

Ce n’est sans doute pas vrai des sociétés tribales, et cela ne semble pas avoir été vrai du premier État démocratique connu, l’Athènes de Périclès (du moins pour ses citoyens). Mais les inégalités existent depuis longtemps. Le capitalisme industriel n’a pas inversé cela au xixe siècle, et le capitalisme financier n’a pas inversé cela au xxie siècle. La seule chose qui puisse le faire, c’est l’action poli­tique destinée à changer des systèmes qui semblent simplement incarner, aux yeux de beaucoup, l’ordre naturel des choses. Nous avons inventé nos orga­nisations sociales ; nous pouvons les modifier quand elles se mettent à fonctionner à notre détriment. Il n’y a pas, là-haut, de dieux pour nous foudroyer si nous l’osons.

 

— Cet article est paru dans le New Yorker le 10 octobre 2016. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

D’autres lieux que les leurs

Qui connaît Guadalupe Nettel ? En France, encore peu de lecteurs sans doute. Cette quadragénaire a pourtant su s’imposer comme l’une des principales représentantes de la nouvelle littérature latino-­américaine. Elle a construit une œuvre, reflet d’une manière d’être au monde toute particulière, entre délicatesse et étrangeté, fantastique et réalité, vie quotidienne et anormalité. En 2014, l’Espagne lui a décerné le prestigieux prix Herralde pour son troisième roman, Après l’hiver, qui vient d’être traduit en français.

Deux voix s’y font entendre : celle de Cecilia, étudiante mexicaine venue terminer sa thèse à Paris, et celle de Claudio, éditeur cubain réfugié à Manhattan. Lui est cartésien, obsessionnel, sardonique, misogyne. Il vit dans un appartement sombre et minuscule, et cela lui plaît. Isolé dans sa « bulle de ciment », il écoute Keith Jarret et lit César Vallejo à longueur de journée. Cecilia, elle, suit un parcours initiatique qui la mène du Paris festif de la communauté latina – un Paris qui n’est pas celui qu’elle est venue chercher – au Paris mélancolique, gris et triste du Père-Lachaise, où elle finit par passer ses journées, plus à l’aise parmi les morts qu’auprès des vivants.

« Les narrateurs de Nettel sont des“exilés” – des transfuges volon­taires – à une époque où les diasporas latino-américaines le sont plus par désir d’évasion que par subversion », estime une autre romancière mexicaine de talent, Valeria Luiselli, dans Letras libres. Des personnages déplacés sous d’autres climats, « venus là pour fuir une ­famille, une culture avec lesquelles ils étaient en dissonance, mais qui arrivent dans un lieu où personne ne les attend ni ne les voit, renchérit le critique espagnol Carlos Zanón dans El Mundo. Leur existence est semblable à celle de bactéries  rejetées par un corps qui les catalogue comme porteuses du virus de l’étrangeté. Il ne les ­rejette pas en bâtissant un mur, ne les expulse pas. Il les isole, pour mieux les rendre inoffensives, insignifiantes. »

En véritable « entomologiste » de l’esprit, Guadalupe Nettel dépeint les peurs, les névroses, les obsessions, les férocités et les failles de la bête humaine qui gisent au plus profond de ses personnages, dans « une prose aussi lumineuse et syntaxiquement impeccable que dépouillée de toute ornementation super­flue ». Avec une délicatesse infi­nie, elle livre le récit de ces vies singulières, pleines de manies, d’obsessions et de bizarreries, pour les déconstruire et les rendre, par là même, humaines, trop humaines.

L’ambassadeur du futur

Tom Fletcher dénote, parmi les diplomates de Sa Majesté. En 2011, il est nommé ambassadeur au Liban et devient, à 36 ans, l’un des plus jeunes Britanniques à occuper un tel poste. Avant cela, ce diplômé d’Oxford avait eu le temps de conseiller trois Premiers ministres (Tony Blair, Gordon Brown et David Cameron). Au Liban, l’homme a bousculé tous les codes : il a alimenté un blog et, surtout, posté sur Twitter une photo de lui en train de donner son sang pour venir en aide aux victimes d’un attentat contre l’ambassade d‘Iran à Beyrouth, en novembre 2013. Fletcher a ainsi pu ajouter une ligne à son impressionnant CV : premier diplo­mate occidental retweeté par un président iranien. En quoi la présence d’un ambassadeur sur les réseaux sociaux Twitter ou Facebook est-elle importante, ou même souhaitable ? Tout dépend du point de vue. Le critique de la Literary Review a par exemple très peu goûté le livre dans ­lequel Fletcher (qui a entre-temps ­quitté le corps diplomatique) livre sa ­vision de l’ambassadeur du ­futur. On dirait « l’équivalent pour la diplomatie d’un tract d’évangélisation d’Eric Schmidt [l’un des dirigeants de Google] pour la voiture sans chauffeur », assène Michael Burleigh. L’ambassadeur selon Fletcher ne devra plus être diplomate de métier. Il aura eu et aura à nouveau, une fois son office achevé, d’autres activités (comme « lobbyiste, conseiller en communication, entrepreneur, militant, avocat »). Son rôle majeur sera de défendre, via les réseaux sociaux, les droits de l’homme et la société civile. Ses missions d’information sur la situation du pays hôte seront réduites par la nature même des réseaux, ouverts et mondialisés (« Qui se préoccupe de notre homme à La Havane quand nous pouvons tous suivre la dissidente Yoani Sánchez en direct sur Twitter ? », rapporte Burleigh). Autant d’évolutions qui, pour le Guardian, auront pour conséquence de rendre la diplomatie plus « créative » et plus en phase avec les citoyens. Anthony Sattin a en tout cas été conquis. Comme il l’écrit dans les pages du quotidien : « Plus j’avançais dans ma lecture, plus ce livre m’est apparu comme un nouveau manifeste et j’ai fini par penser que je ne serais pas surpris de voir Fletcher finir à la tête du Foreign Office, ou même du pays. »

Dans ce hors-série

Retrouvez dans ce hors-série une compilation des meilleurs articles de Books sur l’art et son influence.

Edito : Le pouvoir de l’art !

Le pouvoir de l’art

« “L’Art” n’a pas d’existence propre. Il n’y a que des artistes », écrit Ernst Gombrich en introduction à son Histoire de l’art. Ce n’est pas exact, si l’on pense aux œuvres d’art monumentales laissées par les civilisations anciennes, dont la force symbolique continue de résonner, au-delà des siècles et des millénaires. Au point d’être jugée insupportable par les talibans et les combattants de Daech… Nous ne savons pas qui a réalisé les fresques de Chauvet et leur signification nous échappe, mais nous y reconnaissons des gestes artistiques et une beauté qui nous parlent en direct après 35 000 ans.

On l’oublie parfois, l’art premier est la musique, qui a peut-être précédé le langage. C’est aussi l’art dont le pouvoir est le plus fort. Dans ses formes les plus simples et les plus sophistiquées, il met l’esprit en transe. Il est l’art le plus aisément exploitable par le politique, de tout poil. La musique soutient les contestataires, les révolutionnaires et les dictateurs. Il est récupéré par les nationalismes, les Etats, les Eglises et les bureaucraties. Il soigne les tourments de l’âme et du corps. Il allège le sort des esclaves, des prisonniers, de tous les déshérités. Il sert à canaliser la violence mais aussi à la faire accepter.

Les arts se mêlent. Les couleurs, les sons et les mots se répondent. Le pouvoir subversif des arts littéraires reste sans doute le plus manifeste. A égalité dorénavant avec le cinéma – encore que cet art ait été dès l’origine exploité pour véhiculer les thèses les plus bornées. L’art de la caricature sociale, lui, est en déshérence.

Le grand art peut faire scandale mais le critère est la résistance au temps. L’art qui n’est pas grand tire sa force la plus paradoxale de la séduction de l’éphémère. Témoin le succès puis la disparition ou l’effacement de tant d’œuvres réalisées dans le passé. Une vertu de l’art dit contemporain est d’attirer les milliardaires, pour des œuvres dont la plupart seront jetables. Une fois sacralisée par l’argent, les commissaires et les critiques, l’œuvre éphémère séduit la foule. Même le faux attire les masses.

A vrai dire, la notion d’artiste au sens où nous l’entendons aujourd’hui est récente. Elle remonte au siècle des Lumières. Auparavant le mot « art » désignait toute « manière de faire une chose selon certaine méthode », rappelle Littré. On parlait, on parle encore, de l’art oratoire, de l’art de la guerre, d’un « ouvrage d’art », de l’art du luthier et de celui de l’araignée. La polysémie du mot est un signe de son pouvoir, mais aussi de sa fragilité. Il sonne creux. Aujourd’hui est artiste celui qui se désigne comme tel et le fait savoir sur la Toile.

 

Books

 

Un Croisé du climat

Une courte chronique sur les cyclones parue sous mon nom dans Libération (« Toujours plus de cyclones ? », 19 octobre 2016) a suscité quelque émoi, d’abord au sein de la rédaction du journal, puis ailleurs. Ancien responsable environnement du quotidien, le Croisé () Sylvestre Huet, qui se produit désormais sur le site du Monde, a rédigé une philippique ainsi titrée : « Libération, Postel-Vinay et le climat ». Il me présente comme un « menteur » et un « négationniste ».

A l’appui de ses dires, il écrit d’abord : « L’affirmation selon laquelle la température planétaire n’a pas augmenté depuis 1998 est un mensonge d’une énormité telle qu’on a peine à imaginer comment un journaliste comme Postel-Vinay pourrait conserver une quelconque crédibilité sur ce sujet après l’avoir publiée ».

Appelé « hiatus » par la communauté scientifique, l’arrêt de la hausse des températures moyennes a pourtant été dûment reconnue par le Giec dans son dernier rapport scientifique. Le sujet est abordé pp. 769 sq. Je reproduis ici le début du texte d’un encadré intitulé :

« Climate Models and the Hiatus in Global Mean Surface Warming of the Past 15 Years » :

« The observed global mean surface temperature (GMST) has shown a much smaller increasing linear trend over the past 15 years than over the past 30 to 60 years […] Depending on the observational data set the GMST trend over 1998–2012 is estimated to be around one-third to one-half of the trend over 1951–2012 […]. For example, in HadCRUT4 the trend is 0.04ºC per decade over 1998–2012, compared to 0.11ºC per decade over 1951–2012. The reduction in observed GMST trend is most marked in Northern Hemisphere winter.” […]. Even with this “hiatus” in GMST trend, the decade of the 2000s has been the warmest in the instrumental record of GMST[…]. Nevertheless, the occurrence of the hiatus in GMST trend during the past 15 years raises the two related questions of what has caused it and whether climate models are able to reproduce”.

 

Une augmentation de 0,04°C par décennie ne se distingue pas du bruit statistique. Le « hiatus » est confirmé par les mesures par satellites, qui ne distinguent aucune augmentation pour la basse atmosphère dans cette période. Et même si certains scientifiques s’emploient aujourd’hui à essayer de montrer que le « hiatus » est une fiction, le phénomène est bien reconnu par la plupart des auteurs. Voir par exemple cet éditorial de Nature paru le 23 août 2013 titré « Hidden Heat » et dont le « chapeau » commence par ces mots : « Scientists are homing in on the reasons for the current hiatus in global warming ».

Le débat scientifique porte surtout sur les moyens d’expliquer le « hiatus ». Plusieurs hypothèses entrent en concurrence . Voir par exemple le dossier paru dans Nature le 16 janvier 2014, intitulé « The case of the missing heat », dont le chapeau est : « Sixteen years into the mysterious ‘global-warming hiatus’, scientists are piecing together an explanation ».

 

Le Sylvestre m’entreprend ensuite sur El Niño, ce phénomène oscillatoire de grande ampleur qui vient bouleverser le climat de la Terre à intervalles irréguliers. J’écrivais simplement que les scientifiques en ignorent la cause profonde. Mais rien dans les arguments de notre Croisé ne vient infirmer cette constatation. Comme le note sobrement l’article en anglais de Wikipedia, « Mechanisms that cause the oscillation remain under study ».

 

Le Sylvestre m’accuse aussi de « tromper mes lecteurs » sur le sujet même de mon article, les cyclones. Je dois battre ma coulpe à cet égard car j’ai laissé passer une erreur : ce n’est pas la Floride que l’ouragan Katrina a dévastée, mais bien sûr la Louisiane (La Nouvelle Orléans). Le Croisé n’a pas remarqué ce lapsus, pas plus d’ailleurs que les limiers de Libération. Il ne pouvait savoir, en revanche, que certaines phrases du texte initial de ma chronique ne se retrouvent pas dans le texte publié. Ainsi ce passage : « Aucun cyclone n’a frappé la Floride entre 2005 et 2016, alors que pas moins de 37 s’étaient abattus sur cette région en 1885 et 1930. On ne peut que saluer l’honnêteté du Giec d’avoir reconnu s’être quelque peu fourvoyé sur ce point » [celui de l’augmentation annoncée de la fréquence et de l’intensité des cyclones].

 

A l’appui de son argumentation, le Sylvestre reprend curieusement à son compte ce que j’écris. Il rappelle lui-même que, « comme l’indique le rapport spécial du Giec, il n’y a pas de tendance observée à l’augmentation de la fréquence des cyclones depuis quarante ans. Quant aux études observant une augmentation de l’intensité des cyclones les plus violents, noté dès 2008, elles sont encore à confirmer ». Nous sommes donc d’accord, et je ne vois pas le problème. Il apporte seulement une information supplémentaire, un sujet que je n’abordais pas. Il cite une étude de Nature du 15 mai 2014, d’après laquelle « les trajectoires des cyclones ont été modifiées, les poussant vers des latitudes plus élevées, au nord et au sud ». Il renvoie à l’article qu’il a publié dans Libération pour en rendre compte. Mais pas plus que dans cet article il ne cite le commentaire publié par Nature pour éclairer cette étude, dans laquelle on lit : « the North Atlantic region […] shows almost no poleward trend on the basis of historical ‘best-track’ data over the past 30 years. Moreover, when the authors used a state-of-the-art data set of tropical-cyclone intensity, an opposite, equatorward, trend is found for the North Atlantic »…

 

Cet exemple illustre à la perfection la phrase qui venait clore ma chronique et que la rédaction de Libération a supprimée : « La science du climat est encore jeune et fragile ».

 

Par les temps qui courent, cela fait plaisir de voir qu’il est encore possible de choquer. Même en exprimant des truismes, comme dans la phrase ci-dessus. Je souhaite ici ajouter quelques précisions. Je ne pense pas être un menteur et ne suis certainement pas un « négationniste », une injure que les Croisés du genre de Sylvestre Huet et certains climatologues se plaisent à colporter, des deux côtés de l’Atlantique, sur tous ceux qui ne sont pas de leur avis.

 

Sur le fond du débat, je ne nie nullement que la Terre a tendance à se réchauffer depuis un siècle et demi et qu’il est souhaitable de prendre des mesures de précaution contre les émissions de gaz dits à effet de serre, quelle que soit leur responsabilité dans la tendance au réchauffement (le point reste controversé). Ce que je récuse, en revanche, c’est l’affirmation partout répétée, par de nombreux scientifiques comme par la plupart des hommes politiques, des hauts fonctionnaires, des chefs d’entreprise et des journalistes, que « the science is settled ». C’est faux. Beaucoup plus complexe qu’on l’imagine, le système climatique est encore très mal compris. Aucune théorie scientifique n’en rend compte dans sa globalité.

Pour ceux que cela intéresse, je ne peux que renvoyer à l’enquête que j’ai consacrée au sujet : La comédie du climat (Lattès 2015). Cela dit, je ne suis pas obsédé par cette thématique. Ce qui me fascine, ce sont les modes de production et de consolidation des croyances collectives. Je me suis autant intéressé, par exemple, aux racines, à l’installation et à la perpétuation du mythe du cholestérol, auquel j’ai consacré un dossier dans Books, dossier qui a inspiré tout récemment un excellent documentaire diffusé par Arte. Ce qui me fascine, ce sont les processus aboutissant à ce qu’une problématique comme celle du climat génère des Croisés du genre de Sylvestre Huet.