Dernier tango à Munich

Theo Schadt a été trahi : son meilleur ami Cargos Kroll, qui est aussi son partenaire en affaires, a vendu le secret d’un de leurs investissements les plus risqués à leur concurrent le plus acharné. Le voilà ruiné, réduit à tenir la caisse du magasin d’articles de tango que dirige sa femme. À 72 ans, sa vie semble derrière lui et il se met à fréquenter sur Internet les forums consacrés au suicide.

En 2009, Martin Walser avait signé un roman intitulé « Un homme amoureux », sur la passion inaboutie du vieux Goethe pour la toute jeune Ulrike von Levetzow (de cinquante-cinq ans sa cadette !). Cette fois, son livre est intitulé « Un homme mourant », mais l’amour y joue encore un rôle de premier plan car, dans le magasin de sa femme, Théo s’éprend d’une cliente. Il mène son enquête, apprend son nom (Sina Baldauf), lui écrit. Et le miracle a lieu : elle répond, une correspondance s’ébauche.

Parallèlement, sur son forum pour candidats au suicide, notre antihéros a noué une autre correspondance avec une mystérieuse Aster. « Avec ses lettres, ses mails, ses chats, ce livre ressuscite la forme du roman épistolaire », estime Richard Kämmerlings dans Die Welt. Theo écrit, en effet, à tout le monde : à Sina et à Aster donc, mais bientôt aussi à sa femme, qu’il s’est décidé à quitter pour vivre pleinement son amour pour Sina.

« La correspondance avec Sina Baldauf, tout comme celle avec Aster, illustre l’idée du sociologue Niklas Luhmann selon laquelle l’amour est moins un sentiment qu’un moyen de communication. Les personnages ne cessent de s’écrire de jolies choses jusqu’à se persuader qu’ils sont importants l’un pour l’autre », remarque Friedmar Appel dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung.

Walser ne serait pas Walser si son roman ne comportait pas une petite dose de polémique. Certes, rien de comparable à Mort d’un critique, qui, en 2002, avait provoqué en Allemagne l’un des débats les plus virulents des dernières décennies. « Un homme mourant » se contente de proposer, discrètement, une satire de la bourgeoisie cultivée munichoise. Theo n’est pas seulement entrepreneur, il a aussi signé quelques best-sellers, des ouvrages de développement personnel. Cargos Kroll, l’ami qui l’a trahi, est quant à lui une caricature de poète hermétique, dont les œuvres, prétend-il, « sont des événements linguistiques qui, à une époque où triomphe la médiocrité, ne sauraient être reconnus ». Un sort auquel, de toute évidence, a échappé « Un homme mourant », qui a connu un joli succès outre-Rhin.

Attention aux mauvais riches

Pourquoi certains pays sont-ils pauvres et d’autres riches ? À New Delhi, l’essai de Ruchir Sharma, enfant du pays devenu banquier chez Morgan Stanley, captive la bourgeoisie anglophone. Ouvrage « bien troussé » et « intellectuellement séduisant », estime l’hebdomadaire Outlook, « L’essor et le déclin des nations » présente « les dix lois du changement dans un monde post-crise », autant de repères jugés indispensables dans une Inde chamboulée par la mondialisation. Corruption, démographie, faible poids de l’industrie, tous les handicaps sont passés au crible. Un pays dynamique évitera de « mettre des bâtons dans les roues des entreprises privées », affirme le banquier. Mais attention, prévient-il encore, « l’essor d’une classe de mauvais milliardaires » pourrait bien « briser la croissance » et « nourrir la colère qui fait le lit des populistes ». Inventé au tournant du siècle pour désigner les pays émergents, l’acronyme Bric (Brésil Russie Inde Chine) explose au passage, qualifié de « Bloody Ridiculous Investment Concept » – une « idée complètement ridicule faite pour les investisseurs ».

La mémoire en moins

Pour toute une génération de scientifiques, Henry Molaison était « H. M. », son nom de patient, cité dans des dizaines d’études et articles de revues. « H. M. » avait subi, en 1953, une opération du cerveau visant à remédier à de sévères crises d’épilepsie. Il en était ressorti amnésique : de ses 27 ans à sa mort, en 2008, Henry Molaison ne fut plus capable de se forger de nouveaux souvenirs. Il se rappelait sa vie d’avant l’opération, mais rien de ce qui lui était arrivé depuis. Le visiteur qui s’absentait ne fût-ce qu’une minute devait à nouveau se présenter une fois revenu devant Molaison ; celui-ci avait oublié jusqu’à son existence. Il fallut également lui répéter des centaines de fois que son père était mort. Chaque fois, le choc était le même. D’après le journaliste Luke Dittrich, auteur du « Patient H. M. », le quotidien d’Henry Molaison n’aurait pu être plus pathétique. Le livre « balaie l’idée selon laquelle l’homme aurait vécu dans une sorte de nirvana, se satisfaisant sereinement du présent, commente The Economist. Il souffrait et était manipulé par les scientifiques. De son vivant, son identité était jalousement gardée ; à sa mort, la dissection de son cerveau fut diffusée en direct sur Internet. »

« Le patient H. M. » dépasse le simple cadre de la biographie. Dittrich n’est autre, en effet, que le petit-fils du chirurgien William Scoville, auteur de l’opération fatale sur Molaison. Comment expliquer que cet aïeul, respectable praticien du Massachusetts, ait pris la décision de retirer, non pas un, mais les deux lobes temporaux de son patient ? Un acte médicalement injustifiable, même dans le contexte de l’époque. La question hante Dittirch, qui souligne à quel point « l’histoire de la psychochirurgie est sombre ».

Renan, théoricien de l’islamophobie

Le 29 mai 1883, l’historien et spécialiste des religions Ernest Renan donne une conférence à la Sorbonne. Celui dont le nom est aujourd’hui, en Allemagne, avant tout associé à l’essai Qu’est-ce qu’une nation ? est à l’époque une célébrité en Europe ; La Vie de Jésus y a connu un énorme succès. Outre l’histoire du christianisme, il a aussi longtemps étudié celle du judaïsme. En comparaison, l’islam n’occupe que quelques pages dans son œuvre imposante – mais ces pages existent bel et bien. Ce soir-là, sa conférence s’intitule « L’islamisme et la science ». Elle lance un débat qui se poursuit  encore aujourd’hui.

Au XIXe siècle, la science est le nec plus ultra et Renan la considère comme la quintessence de la modernité. Dans les pays musulmans, en revanche, il ne voit que « la nullité intellectuelle des races ». La faute à l’islam, selon lui. Ce sont l’éducation et la culture islamiques qui ferment les musulmans à la science, les rendent incapables de « rien apprendre ni de s’ouvrir à aucune idée nouvelle ».

Comme le remarqua plus tard la philosophe Hannah Arendt, Renan est le premier à avoir opposé violemment dans ses écrits deux « races ». D’après son audacieuse construction « scientifique », les imaginatifs Aryens ou Indo-Européens ont offert au monde des mythologies à partir desquelles la philosophie et la science se sont développées. Il en va tout autrement des Sémites : eux ont infligé au monde le monothéisme, la croyance en un dieu unique, une foi née de la morne uniformité du désert. En fait de désert, Renan a en tête moins la Judée que la péninsule Arabique – et, à ses yeux, ce sont avant tout les Arabes et les musulmans qui incarnent l’essence du sémitisme. Eux et leur religion sont, pour lui, synonymes de sévérité, d’absence d’imagination et d’humour, d’immuabilité et de fanatisme.

Lui objecter que cette vision des choses ne rend pas compte de l’âge d’or de l’islam – cette époque où les califes faisaient traduire le savoir des auteurs antiques et favorisaient les sciences et les arts – laisse Renan de marbre. « Ce beau mouvement d’études » a été, selon lui, l’œuvre des zoroastriens, des chrétiens, des juifs et des rares musulmans qui étaient « intérieurement révoltés contre leur propre religion ». Si, dès cette période bénie, l’islam avait été plus fort, il aurait anéanti la philosophie et la science sur tous les territoires qu’il dominait.

Parallèlement, Renan refuse à l’islam le statut de religion révélée. À ses yeux, il ne s’agit que d’une idéologie politique qu’on ne saurait comparer au christianisme ou au judaïsme. C’est que Renan a surtout en tête les wahhabites, alors une petite secte arriérée et puritaine de la péninsule Arabique. Au début du XIXe siècle, ses adeptes avaient profané non seulement les tombeaux sacrés des chiites, mais aussi ceux du prophète Mahomet et de ses compagnons, par rejet de toute forme d’idolâtrie. Le souverain du plus puissant empire du monde islamique d’alors, le sultan d’Istanbul, avait réagi par la force et sévèrement puni ces fanatiques iconoclastes ; même les juristes islamiques de l’époque les avaient réprouvés, voyant en eux des Bédouins ignorants, émules d’un faux prophète. Mais Renan et quelques autres érudits européens croient reconnaître dans la doctrine radicale des wahhabites l’essence de l’islam.

L’historien avait déjà souvent présenté ses thèses devant un public cultivé, elles ne contenaient rien de vraiment neuf. Mais, en 1883, elles rencontrent une forte opposition, notamment de la part des musulmans eux-mêmes. Le plus célèbre contradicteur de Renan dans cette querelle est l’homme qui l’avait incité à donner sa conférence : Djamal al-Din al-Afghani, un intellectuel reconnu et un militant anticolonial. Cela étant, le lettré ottoman Namik Kemal et le mufti de Saint-Pétersbourg Ataullah Bajazitow rédigent eux aussi des réfutations.

Renan n’avait pas su discerner la nouvelle élite de savants et d’intellectuels qui avait émergé dans le monde musulman, des hommes qui poursuivaient les mêmes objectifs que leurs collègues occidentaux – simplement dans une perspective inversée : tandis que Renan entendait expliquer la supériorité des Européens (c’est-à-dire avant tout des Français, des Anglais et des Allemands) en s’appuyant sur leurs « origines », les savants de l’Orient recherchaient la raison pour laquelle leur civilisation avait perdu sa grandeur passée. Ils ne voyaient eux aussi dans leurs pays que décadence et arriération – toujours en comparaison avec la supériorité technologique de l’Europe – et en rendaient responsable l’islam. Ils souhaitaient « moderniser » leur religion, autrement dit la rendre compatible avec la modernité européenne [lire « La comète de Halley, Darwin et le grand mufti », Books, février 2016].

Al-Afghani était le plus remuant d’entre eux. Il venait de Perse, même si toute sa vie durant il se prétendit afghan – donc membre de la majorité sunnite et non de la minorité chiite. En tant que sayyid, il faisait remonter sa lignée jusqu’à la famille du Prophète. Il se considérait comme un philosophe islamique et se référait à Averroès, qui, au XIIe siècle, avait fortement influencé l’Europe chrétienne avec ses commentaires d’Aristote.

 

Al-fghani présente un double programme : d’un côté il veut réformer et renouveler l’islam ; de l’autre il observe avec inquiétude les revendications coloniales, surtout celles des Britanniques, sur les territoires musulmans. Jeune homme, il a vu, en Inde, avec quelle brutalité le pouvoir colonial a maté la révolte des cipayes. En raison de cette menace, il faut unir et renforcer la communauté des croyants, l’Oumma.

Al-Afghani parcourt les métropoles du monde musulman. À Kaboul, à Téhéran, au Caire et à Istanbul, il tente de gagner les dirigeants et le peuple à ses idées, mais à chaque fois il finit par être expulsé, banni. Les puissants ne reconnaissent que trop bien à quel point cet agitateur est dangereux pour eux. Même les services secrets britanniques ne le quittent pas des yeux.

Lorsqu’il arrive à Paris [en 1883], il est accueilli par plusieurs de ses partisans, qu’il a rassemblés autour de lui en Égypte et parmi lesquels se trouvent un juif et quelques chrétiens. Eux aussi ont été contraints à l’exil et ils publient désormais des revues à Paris, grâce auxquelles ils espèrent exercer une influence sur leur pays d’origine. L’un de ces exilés écrit dans le célèbre Journal des débats, auquel Renan collabore lui aussi. C’est par lui que Renan rencontre Al-Afghani, qui va vite se révéler un adversaire à sa mesure.

Les deux hommes possèdent de nombreux points communs. Issus d’un milieu modeste, ils ont parcouru du chemin : Renan est le fils d’un pêcheur breton, Al-Afghani vient de la campagne. Tous deux ont eu maille à partir avec leur communauté religieuse. L’Église catholique a fait retirer à Renan sa chaire d’hébreu au Collège de France, le cheikh Al-Islam d’Istanbul (1) a rayé Al-Afghani du registre de ses enseignants et contribué à son expulsion. Tous deux sont des orateurs de talent et tous deux recherchent volontiers la proximité du pouvoir : Renan a voyagé avec l’empereur Napoléon III, Al-Afghani a été l’hôte du chah de Perse et du sultan ottoman. Surtout, Al-Afghani est un représentant de la philosophie islamique d’Averroès, sur laquelle Renan a rédigé une thèse de doctorat.

L’historien français est profondément impressionné par son interlocuteur. Il ne voit pas en lui un musulman mais un représentant de la « race aryenne » et un philosophe, une sorte d’Averroès ressuscité. Il est vrai qu’Al-Afghani, dans la lutte pour la prééminence entre la philosophie et la théologie, s’est rallié à la philosophie. Mais il se considère en même temps comme un réformateur. À l’instar d’Averroès, il défend l’idée selon laquelle la plupart des gens ont besoin d’une identité religieuse, tandis que l’élite peut, elle, s’adonner au questionnement philosophique. Il ne peut laisser sans réponse les attaques de Renan contre les Arabes, les musulmans et l’islam.

Al-Afghani envoie une réplique à la rédaction du Journal des débats, dans laquelle il démolit avec élégance et une ironie exquise les thèses de Renan. Ses arguments se lisent aujourd’hui comme les plus modernes, et de loin. À l’essentialisme et au racisme de Renan, il oppose un point de vue historique, qui prend en compte l’évolution sur la longue durée. L’islam, rappelle-t-il, est plus jeune que le christianisme de plusieurs siècles. Pourquoi les sociétés musulmanes ne réussiraient-elles donc pas à l’avenir ce que les sociétés chrétiennes ont déjà réussi ? Il faut reconnaître, selon lui, que « c’est par cette éducation religieuse, qu’elle soit musulmane, chrétienne ou païenne, que toutes les nations sont sorties de la barbarie, et qu’elle ont marché vers une civilisation plus avancée ». Pour Al-Afghani, toutes les religions se ressemblent en ce qu’elles souhaitent détruire la philosophie et la libre pensée. Le dogme religieux, est à ses yeux « un joug des plus lourds et des plus humiliants ».

 

Cette critique de la religion au sein de sa défense de l’islam suscite une levée de boucliers parmi les musulmans de Paris. Si d’ordinaire on s’arrache les manuscrits du penseur, cette fois on préfère s’abstenir de publier son texte. La même année, la conférence de Renan est, elle, traduite en plusieurs langues et connaît une large diffusion, y compris en Orient.

En Égypte, la réplique d’Al-Afghani, si critique envers la religion, n’est parue que récemment en arabe. Jusqu’à aujourd’hui, l’image de lui qui domine est celle du défenseur héroïque de l’islam, celle du pieux théologien. Son existence mouvementée, aventureuse, enveloppée de mystère a elle aussi donné lieu à des malentendus. Ainsi a-t-on voulu voir en lui le précurseur d’Oussama Ben Laden et des djihadistes. Il est vrai que ce n’était pas un pacifiste et que l’un de ses partisans a perpétré un attentat contre le chah de Perse (le penseur s’est d’ailleurs immédiatement désolidarisé de lui). Mais il se considérait comme le réconciliateur des sunnites et des chiites, il appelait à l’unité des musulmans et non à persécuter les hérétiques et les incroyants, comme le font les djihadistes d’aujourd’hui.

L’islam qu’il défendait était une « religion de la raison ». C’est pourquoi il faisait preuve de scepticisme à l’égard de toutes les formes de piété. Celle-ci était pour lui une manifestation d’arriération et de superstition. On ne saurait faire d’Al-Afghani un partisan du wahhabisme. Son islam philosophique et son intérêt pour la mystique sont peu compatibles avec les raccourcis et l’étroitesse doctrinale développée dans les cercles salafistes. Il prêchait la compatibilité de l’islam avec les valeurs et les avancées de l’Occident, sur la base d’une identité musulmane consolidée.

Le fait que Renan et d’autres savants européens aient voulu voir dans le wahhabisme l’« essence de l’islam » à une époque où il restait marginal et rejeté – et où des intellectuels comme Al-Afghani proposaient une tout autre vision – apparaît aujourd’hui comme une singulière ironie de l’histoire. Par la magie des pétrodollars saoudiens, la doctrine wahhabite s’est diffusée dans le monde entier et elle menace désormais le pluralisme musulman. C’est ainsi que les thèses de Renan ont pu se perpétuer en Occident depuis plus d’un siècle.

Ce premier débat moderne sur l’islam (succédant aux polémiques entre chrétiens et musulmans qui ont eu lieu dès le Moyen Âge) a posé les bases de la confrontation entre l’islam et l’Occident telle que nous la connaissons encore aujourd’hui. Il montre que ce sont les savants européens qui ont « islamisé » l’islam et l’ont présenté comme le repoussoir absolu de l’Occident. Déçus par l’Europe, les intellectuels musulmans ont, par la suite, repris à leur compte cette dichotomie radicale pour se démarquer résolument de l’Occident. Ainsi la divergence s’est-elle accentuée.

Le débat ouvert par Renan apparaît rétrospectivement comme la répétition générale du rapport contemporain de l’Europe à l’Orient. Cette page n’est pas refermée.

 

Cet article est paru dans le Zeit le 28 avril 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Lysistrata, toujours actuelle

Guerre et sexe font mauvais ménage. Dans le pire des cas, le viol constitue une arme de guerre ou de représailles (Darfour), voire une prime compensant une solde insuffisante (Soudan du Sud). Mais le théâtre grec classique montre que le sexe peut être aussi le sujet d’une bataille pacifique et même pacificatrice. Aristophane le raconte dans Lysistrata, avec une bonne dose d’humour et de friponnerie.

L’affaire se passe en 411 av. J.-C. à Athènes, alors que s’éternise la guerre contre Sparte, qui d’ailleurs prend mauvaise tournure. Les femmes d’Athènes en ont plus qu’assez, tout comme leurs homologues de Béotie et même de Sparte. Lysistrata (« Celle qui vainc les armées ») leur propose donc un stratagème : grève multilatérale du sexe tant que dureront les hostilités – une grève agrémentée qui plus est de quelques ruses. Les femmes doivent d’abord tout employer pour attiser le désir des hommes : tuniques ultracourtes, parfums sexy et un « triangle bien épilé ». Et en cas de sexe forcé, elles refuseront leur participation active (« car il n’y a jamais de véritable volupté pour l’homme si la femme ne la partage »). Pour faire bonne mesure, les femmes s’emparent de l’Acropole, mal défendue par quelques vieillards, et du même coup du trésor d’Athènes. Les gérontes tenteront bien une contre-offensive, dont ils sortiront vaincus et ridiculisés, déféquant de terreur l’un après l’autre. Lysistrata devra certes lutter pour maintenir la cohésion parmi ses femmes, qui vivent très mal la continence auto-infligée. Mais heureusement, chez les hommes c’est pire encore : leurs érections les empêchent tout bonnement de marcher. Tant et si bien que la tactique de Lysistrata sera, au final, victorieuse.

Depuis Aristophane, ce thème un peu scabreux a été repris maintes et maintes fois. Au théâtre (dès 1611 par un successeur de Shakespeare, John Fletcher). En chansons. En ballet. À l’Opéra et dans de nombreuses comédies musicales. En BD. Au cinéma enfin, où Lysistrata et ses procédés ont été transposés dans toutes sortes d’environnements : chez des Texanes anxieuses de désarmer leurs hommes (« C’est un pistolet que tu as dans ta poche ? ») ; chez des Marocaines ou des Turques voulant forcer leur époux à construire un puits ou travailler. La grève du sexe est aussi utilisée pour réconcilier des équipes de football, stimuler la performance de basketteurs, empêcher des dealers de Chicago de s’entre-tuer, résoudre les problèmes de couple d’actrices suédoises, voire ramener les hommes politiques du monde entier à la raison. La pièce d’Aristophane a fait elle-même l’objet d’innombrables mises en scène, avec des acteurs exclusivement masculins, ou exclusivement féminins, ou exclusivement LGBT, ou exclusivement noirs, ou entièrement nus.

Dans la vraie vie, en revanche, la grève du sexe a été plusieurs fois tentée, mais son efficacité n’a jamais été démontrée. Ni au Soudan du Sud (pour forcer une réconciliation entre Salva Kiir et son rival Riek Machar) ; ni au Liberia en 2003 (pour faire avancer la paix) ; ni au Togo en 2012 (pour évincer Faure Gnassingbé) ; ni en Colombie en 2006 (pour canaliser l’énergie des gangs vers des actions civiques, via le « Mouvement des jambes croisées »). La seule grève moderne à avoir sans doute atteint son objectif est celle des femmes polonaises luttant contre l’interdiction de l’avortement (mais, dans ce cas, la grève était à la fois une arme et un bouclier).

Si ces mouvements n’ont qu’un effet mitigé, c’est sans doute parce que le sexe n’est pas un levier assez puissant. Aristophane l’utilise cependant pour ce qu’il est : un ressort comique d’une grande efficacité, et le prétexte à confronter une bestialité à une autre, l’œstrogène à la testostérone. Mais si le lecteur dépasse les rustiques gaudrioles, il découvre que le dramaturge munit ses femmes d’un arsenal qui va bien au-delà de leurs attraits charnels. D’abord, elles sont l’habileté même, comme en témoigne l’idée de s’emparer à la fois de l’Acropole et du trésor qu’elle contient – c’est-à-dire du pouvoir symbolique et du nerf de la guerre. Une habileté qui leur fait aussi tirer le meilleur parti de leurs fonctions sacerdotales (Lysistrata fait prononcer à ses comparses un serment solennel et invoque un oracle bidon). Aristophane ne perd pas non plus une occasion de rappeler que le ventre des femmes est le véritable creuset de la société, dont elles sont par conséquent les garantes légitimes. Au bout du compte, semble-t-il conclure, les femmes ne détiennent pas seulement la clé du plaisir et du bien-être familial, donc social ; elles sont – au minimum – égales aux hommes en cruauté (voir le traitement burlesque et infamant infligé aux vieillards), mais aussi en intelligence, en générosité, en hauteur de vues et en talent diplomatique. D’ailleurs, leurs adversaires masculins le reconnaissent eux-mêmes : « Ô la plus courageuse des femmes, les chefs de la Grèce, vaincus par tes charmes, se confient à toi et t’appellent à juger avec eux de leurs griefs. » Ô sagesse du théâtre antique, où la fiction dépasse, pour une fois, la réalité !

 

extrait

Haïssable littérature

Nicolas Sarkozy ne savait pas qu’en s’en prenant à La Princesse de Clèves il marchait dans les pas de Xénophane de Colophon, le premier personnage à avoir, de mémoire d’historien, tiré sur la littérature. Mort quelques années avant la naissance de Socrate, Xénophane n’était pas un homme politique mais lui-même un littérateur. « Homère et Hésiode, écrit-il, attribuèrent aux dieux tout ce qui chez les hommes vaut honte et reproche : le vol, l’adultère et la tromperie réciproque ». C’était donc un siècle avant les diatribes de Platon contre les poètes, accusés de ne pas proférer leurs mensonges au service de l’État.

Il est heureusement un Français pour nous rappeler ou nous informer de tout cela, et ce n’est pas un hasard. William Marx, professeur de littérature comparée à Nanterre, évoque en effet le rôle considérable que la littérature a joué dans l’espace public français. Témoin le philologue allemand Ernst Robert Curtius, qui en 1930 écrivait : « La littérature joue un rôle capital dans la conscience que la France prend d’elle-même et de sa civilisation. Aucune autre nation ne lui accorde une place comparable. » Les choses semblent avoir changé, surtout si l’on ajoute au cas Sarkozy celui de Fleur Pellerin, ministre de la Culture dans le gouvernement Valls, qui, lorsque Modiano reçut le Nobel, fut incapable de citer un seul de ses livres. Dans le Times Literary Supplement, Ann Jefferson, professeur de littérature française à Oxford, prend un plaisir évident à rappeler ces faux pas. Elle y ajoute à tort le nom de Najat Vallaud-Belkacem, qu’elle confond avec Geneviève Fioraso, coupable d’avoir justifié l’autorisation de cours en anglais dans les universités (il fallut une loi !) en invoquant le risque qu’« on se retrouve à cinq à discuter Proust autour d’une table, même si j’aime Proust ». Ann Jefferson aurait pu a contrario citer Georges Pompidou, François Mitterrand ou Dominique de Villepin, amoureux de littérature.

William Marx organise son tour d’horizon de cette forme de « haine » sous la bannière des quatre concepts principaux au nom desquels le procès est intenté, avec les mêmes arguments, depuis la haute antiquité : autorité, vérité, moralité et société. Les domaines s’interpénètrent, mais ce sont quatre vrilles efficaces pour entrer dans le cœur du bois dont se chauffent ces imbéciles (« Marx a l’œil pour repérer l’idiotie », écrit Jefferson).

L’un des morceaux de bravoure de ce livre très bien informé est, au chapitre « vérité », le fameux discours du chimiste anglais C. P. Snow sur les « deux cultures », prononcé en 1959 devant une salle comble à Cambridge. Sous couvert d’une louable intention de créer des ponts entre culture littéraire et culture scientifique, censément séparées, le chimiste énonçait un vibrant plaidoyer pour la culture scientifique et « diffusait en contrepoint la petite musique insidieuse d’un discours visant à dévaloriser la culture littéraire ». Snow parait la science de toutes les vertus, vérité et moralité comprises.

William Marx a déterré une première version du discours, publiée en 1956, où il s’exprimait plus franchement : « La tonalité [de la culture scientifique] est, par exemple, résolument hétérosexuelle […]. Dans l’ensemble de la culture scientifique, on constate une absence – surprenante pour quelqu’un de l’extérieur – du félin et de l’oblique […]. Le climat des relations personnelles est singulièrement tonifiant, pour ne pas dire rude. » Deux ans plus tôt, le grand scientifique Alan Turing, condamné pour homosexualité, s’était suicidé.

Face à la page blanche

On plaint volontiers les lecteurs emportés par le déferlement des livres – un déferlement dont sont en partie responsables les stakhanovistes de la plume comme Jacob Neusner, recordman probable avec 950 livres publiés à ce jour. Ou encore Isaac Asimov (506 ouvrages au compteur), Dumas (277) et Balzac (143) – sans compter Kim Il-sung et ses quelque 4 000 œuvres présumées. Mais comment ces forcenés font-ils donc pour tenir le rythme ?

Chaque auteur a d’abord sa recette, même si le survol des habitudes des uns et des autres permet de détecter une pratique sinon commune, du moins majoritaire : maximum trois à quatre heures d’écriture productive par jour, de préférence le matin, en s’arrêtant en plein élan pour repartir d’un bon pied. À quoi s’ajoutent les petites techniques individuelles : Victor Hugo enferme ses vêtements dans une armoire dont il jette la clé ; Churchill ou Érasme écrivent debout ; Thomas Wolfe aussi, en se tenant les testicules…

Mais tout ça ne suffit pas toujours, et bien des écrivains doivent recourir, comme le dit W. H. Auden, « aux équipements qui économisent le travail dans la cuisine mentale : amphétamines, alcool, café, tabac » (Auden précise que « ces équipements sont très rustiques, peuvent blesser la cuisinière et se détraquent sans cesse » 1).

Le café vient en tête desdits équipements : Balzac en consomme tellement (au moins 50 tasses par jour) qu’il se lancera même, hélas pour lui, dans l’importation et la torréfaction ; Proust boit son café froid avec du lait ; Beethoven mange le sien (60 grains tous les matins), et Kierkegaard aussi, car sa tasse contient mi-café mi-sucre. Voltaire préfère le chocolat. Le tabac est également très bien vu dans la communauté – en cigarettes (Sartre, Beauvoir et des milliers d’autres), en cigares (Freud, Marx), dans une pipe (Simenon) ou prisé (Schiller).

Mais le véritable carburant de la plume, c’est l’alcool. Scott Fitzgerald, membre du peloton de tête des soûlards littéraires, s’en justifie : « Boire intensifie les sensations. Quand je bois, cela stimule mes émotions, et je mets tout ça dans une histoire. Mais ensuite ça devient difficile de garder l’équilibre entre la raison et l’émotion » 2. (Fitzgerald évite cependant de mettre tous ses œufs dans le même panier : il écrit d’abord sobre, puis ivre). La science médicale s’est penchée sur l’étrange lien unissant alcool et créativité littéraire. Il pourrait s’agir d’un effet du syndrome de Korsakoff, qui provoque toute une série de désordres mentaux – confusion, tendance à l’affabulation et aux hallucinations, détachement du réel – dont les écrivains, et eux seuls, font leur miel.

Beaucoup d’entre eux trouvent pourtant l’alcool trop rustique, et ils lui préfèrent des substances plus exotiques et plus puissantes. Mais quand Roland Barthes et consorts prétendent mettre les lecteurs sur un pied d’égalité créative avec les auteurs, ils sous-estiment gravement leurs sacrifices relatifs. Le lecteur ne met en jeu que ses yeux et son temps ; et comme adjuvants, un bon fauteuil et une boisson chaude lui suffisent d’ordinaire. Alors que l’écrivain soucieux de booster sa créativité n’hésite pas, lui, à mettre en danger sa santé, voire sa raison.

 

 

 

Un homme affronte le passé

Si je pouvais remonter le temps et changer le passé, le ferais-je ? Que voudrais-je modifier ? Quels effets ces altérations auraient-elles sur mon présent ? Ces questions sont au cœur de Patience, le nouvel album du dessinateur Daniel Clowes. De Ghost World à Mister Wonderful en passant par Wilson, la star américaine du roman graphique a créé certains des plus mémorables personnages de losers peuplant la fiction populaire contemporaine. Des paumés qui nous ressemblent, tous revenus de leurs illusions, et qui tentent maladroitement de renouer les fils d’une vie ratée. « Étudier les motivations humaines au microscope, explorer les pensées », les penchants, les affects, les tergiversations, les angoisses qui font l’ordinaire de chacun de nous et constituent, au fond, la chair de notre vie humaine, telle est, selon The Comics Journal, l’obsession qui traverse tous les ouvrages de Clowes.

Fruit de cinq années de labeur, Patience s’ouvre sur un test de grossesse acheté en pharmacie et dont un couple attend fébrilement le résultat, près des toilettes de sa salle de bains. Mais, très vite, l’histoire d’amour se transforme en une odyssée de science-fiction, récit des désarrois amoureux et des violences subies dans sa jeunesse par la femme du couple. Car l’avenir commun des deux personnages, plein de promesses après cette première scène annonciatrice d’un heureux événement, est cruellement interrompu lorsque Jack, quelques pages plus loin, trouve en rentrant un soir le cadavre de Patience gisant sur le sol de leur appartement. Accusé à tort, emprisonné puis relâché faute de preuves, Jack, d’abord anéanti par la perte, refuse de faire le deuil de son amour. Obsédé par le coupable, il ne vit bientôt plus que pour retrouver sa trace et se venger. Jusqu’à ce que, sept ans plus tard, dans un avenir proche où les humains partagent la planète avec d’inoffensifs extraterrestres, il découvre l’existence d’une machine à voyager dans le temps – et, avec elle, de la possibilité d’empêcher la tragédie de se produire. Au risque d’interrompre la longue chaine d’événements qui a pu mener à leur rencontre, ou même, plus imperceptiblement, de perturber le fil des expériences, émotions, sentiments qui ont façonné Patience et en ont fait la personne dont il est tombé amoureux.

« Revenir en arrière, changer le passé est un sujet central dans cet ouvrage », insiste Robert Ito dans The California Sunday Magazine. Mais pas seulement. Car Daniel Clowes fait surtout exploser les codes du genre. « Les histoires typiques de voyage dans le temps s’appliquent toutes à montrer que le moindre petit écart par rapport à ce qui s’est passé peut engendrer les plus horribles conséquences sur le futur. » Surtout, ne changez rien, cela serait pire ! Pour Clowes, « la question fondamentale, dans Patience comme dans beaucoup de ses autres livres, n’est pas de savoir s’il vaut mieux ou non changer le passé, mais de comprendre à quel point le passé nous constitue, nous façonne et nous change ».

Au-delà du jeu avec les codes graphiques des comics de science-fiction auxquels s’est longtemps réduit l’art de la bande dessinée outre-Atlantique, c’est à une magistrale leçon de philosophie que nous convie en réalité Daniel Clowes. À l’instar de Paul Ricœur, le dessinateur montre combien l’identité personnelle renvoie au fait que l’être humain est inscrit dans le temps. L’homme, même le plus ordinaire, est avant tout un être historique. Nous sommes tous tissés des mille et une petites ou grandes histoires qui nous sont arrivées.

 

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Le musée idéal de Cees Nooteboom

D’abord, planter le décor. Une bonne partie des textes regroupés dans l’épais recueil intitulé « Ce que nous dit l’œil » (640 pages) commence par la description d’une ville, puis de la route qui mène à son musée, puis du musée lui-même. En quelques pages, « le lecteur devient un peu Cees Nooteboom, avant d’être capable de regarder comme lui », commente De Volkskrant. Les articles rassemblés par l’éditeur amstellodamois De Bezige Bij ont tous pour objet une œuvre d’art. Le plus souvent, il s’agit de peintures (le Siècle d’or espagnol est particulièrement bien représenté). Mais la photographie a aussi sa place. Les essais témoignent selon le NRC Handelsblad du formidable talent de passeur de Nooteboom. Même dans ce genre de la critique d’art, le grand écrivain « reste un voyageur. Il va à la rencontre des œuvres comme un étranger : pas comme un connaisseur de l’art, mais comme un observateur qui prétend être tout aussi ingénu que ses lecteurs », salue le quotidien néerlandais (1).

 

 

La mémoire du tsunami

Le trait est naïf. Dans l’une des cases, on aperçoit, au loin, une vague immense. Plus elle avance, plus la masse d’eau ressemble à la gueule ouverte d’un requin. C’est ainsi qu’Edie Fassnidge représente le tsunami qui les a engloutis, elle, son petit ami, sa mère et sa sœur, le 26 décembre 2004. Ce qui avait commencé comme une expédition idyllique en kayak au large d’une plage thaïlandaise vira au cauchemar. Ballottée, charriée pendant de longues minutes, Fassnidge s’en sort de justesse, le corps recouvert de plaies dont viennent se repaître des fourmis venimeuses. À bout de forces, la jeune femme parvient à s’extraire des rochers, puis à retrouver son compagnon. Sa mère et sa sœur, elles, ne reparaîtront jamais vivantes. Financée grâce à une opération de crowdfunding, la bande dessinée « Rincer, essorer, recommencer » est née d’une incapacité : celle de son auteure à écrire la tragédie. Devant la feuille blanche, cette sociologue de formation, novice en dessin, a eu besoin de créer ses propres images pour accompagner des mots trop douloureux. Le résultat est frappant. « Curieusement, elle en dit davantage en quatre mots et une demi-douzaine de traits de traviole que certains auteurs en mille pages laborieuses », lit-on dans le Guardian.