Homère aux champs

Faire de paysans analphabètes des critiques littéraires. Tel était le projet un peu fou d’un instituteur russe, Adrian Toporov, initiateur d’une singulière expérience en Union soviétique. Convaincu que toute œuvre littéraire, aussi ambitieuse soit-elle, peut être comprise et appréciée de tous, Toporov fonde en 1920 une communauté baptisée Maïskoïé Outro (« Le matin de mai »). Située dans la région de l’Altaï, dans le sud de la Russie, elle restera active jusqu’en 1932. Pendant plus d’une décennie, une vingtaine de familles vivront dans ce hameau dont les membres « prennent les décisions de façon collégiale, partagent le travail et s’entraident », lit-on dans la revue Otetchestvennyïé Zapiski (OZ).

Après leur journée aux champs, les travailleurs se rendent quotidiennement à la Maison du peuple, où le jeune instituteur anime des séances de lecture. Les textes frappent par leur éclectisme : Homère, le Kalevala [l’épopée nationale finlandaise], Heinrich Heine, Victor Hugo, Henrik Ibsen, Alexandre Pouchkine, sans oublier des auteurs soviétiques contemporains. « Sur des tables rassemblées au milieu de la pièce et recouvertes de manteaux de fourrure sibériens dormaient les enfants, parfois même des nouveau-nés, tandis que leurs parents débattaient avec ardeur de sujets littéraires », précise OZ. « Les paysans ont progressivement pris goût à la littérature, au point qu’elle est devenue leur seconde vie », souligne le journal Kommersant.

Les prises de parole des paysans, sincères et pleines de sens, exprimées dans un langage pittoresque, ont poussé Toporov à en prendre note et à les publier dans diverses revues, puis sous forme de livre, « Les paysans parlent des écrivains », paru en 1930. La démarche était alors saluée par certains dignitaires, au premier rang desquels le chantre du réalisme socialiste, l’écrivain Maxime Gorki. Malgré ces soutiens, Toporov fit l’objet d’attaques de plus en plus fréquentes dans la presse. Dans l’État totalitaire naissant, la littérature était censée formater l’« homme nouveau ». L’expérience de Toporov paraissait trop libre, en rupture avec les impératifs idéologiques. Il fut arrêté en 1937 et passa au total vingt ans au Goulag. Son livre fut proclamé « politiquement incorrect » et expurgé.

Il aura fallu plus de trente ans après la disparition de Toporov (décédé en 1984) pour qu’un éditeur moscovite s’intéresse à ce document oublié, ce « surprenant monument de la littérature et de la pédagogie soviétiques », ainsi que le salue Kommersant. Restitué dans son intégralité, l’ouvrage est à nouveau disponible dans les rayons des librairies russes.

Néron réhabilité

« C’est peut-être l’empereur le plus indigne qui soit jamais monté sur le trône romain, ce qui n’est pas peu dire. » Ce jugement du grand historien de la Rome antique Theodor Mommsen reflète parfaitement l’opinion communément admise sur Néron, dernier représentant de la dynastie julio-claudienne, devenu pour la postérité l’incarnation du tyran à la fois sadique et grotesque. Ce « monstre » ne s’est pourtant pas rendu coupable, comme Jules César, de ce que d’aucuns qualifient de génocide contre les Gaulois ; il n’a jamais non plus lancé de proscriptions à grande échelle comme Auguste. Mais voilà, relève le Frankfurter Allgemeine Zeitung, « ses victimes étaient des personnages de premier plan » – sa mère Agrippine, son ancien précepteur, le philosophe Sénèque, et, pour finir, un groupe d’individus, certes insignifiants à l’époque, mais qui allaient plus tard prendre une importance considérable dans l’histoire et sa réécriture : les chrétiens.

Le spécialiste de l’Antiquité Holger Sonnabend consacre à l’empereur vilipendé un livre qui vaut presque réhabilitation. Néron n’a certainement pas fait incendier Rome, comme le prétend la vulgate. Et sa poésie, déjà jugée ridicule par ses contemporains (en 67, l’empereur participe aux jeux Olympiques et y chante ses poèmes), relevait sans doute d’une propagande (plus ou moins) habile vis-à-vis de l’Orient grec. Surtout, il fut un souverain relativement pacifique (il n’y eut aucune grande guerre sous son règne), ce qui le perdit : l’aristocratie guerrière et les militaires dont il heurtait les idéaux ou contrecarrait les ambitions furent les premiers à se rebeller et à provoquer sa chute.

Einstellung

« Je le fous à la porte, ce con, je divorce ! Et il n’aura rien, tu m’entends ? Rien du tout ! Ni les enfants, ni la maison, ni l’assurance, ni même le chien. Rien du tout, tu peux me croire ! »

Einstellung, pensais-je en l’écoutant. Absolument incapable d’envisager une autre solution que celle-ci, qui la comble. Et c’est ainsi que se fait l’Histoire. Einstellung. Truman devait, lui aussi, penser qu’il n’y avait pas d’autre solution que de rayer Hiroshima et Nagasaki de la carte.

D. P.

 

Einstellung est pris ici au sens de l’incapacité de voir une autre solution quand une solution initiale s’est fixée dans notre esprit. Le mot a plusieurs sens en allemand courant : embauche, réglage, adaptation, scène (d’un film), arrêt, suspension.

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant :

Existe-t-il dans une langue un mot pour évoquer l’idée d’aller au-delà de l’humain, de sortir des limites de l’humain ?

 

Écrivez à

Et l’homme inventa la pensée

Réfléchissant à l’histoire de l’humanité au cours des derniers millénaires, quelques penseurs européens des XVIIIe et XIXe siècles ont noté une surprenante coïncidence. Bon nombre des personnages les plus influents de l’histoire du monde ont vécu au milieu du Ier millénaire av. J.-C., plus précisément entre – 800 et – 200 à peu près : Confucius en Chine ; Bouddha en Inde ; les prophètes d’Israël (Amos, Isaïe, Jérémie) en Judée ; Socrate, Platon et Aristote en Grèce ; et Zarathoustra (Zoroastre) en Iran. Même si de nouvelles recherches ont récemment conduit à situer Zarathoustra à une époque antérieure, cette concomitance n’en reste pas moins impressionnante. L’orientaliste français Anquetil-Duperron est probablement le premier à avoir attiré l’attention sur le phénomène, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (1). Et le philosophe allemand Ernst von Lasaulx a ensuite brodé sur cette idée en 1856 dans un petit livre dense et peu connu, au titre bizarre : « Nouvelle tentative d’élaboration d’une ancienne philosophie de l’histoire fondée sur la vérité des faits. » Tout en insistant sur le caractère empirique de son analyse, Lasaulx privilégiait la religion et soutenait que l’histoire du monde obéissait à un processus organique de croissance et de décomposition.

Tous, dans l’Europe d’alors, voyaient la vie de Jésus-Christ comme le grand tournant de l’humanité. Un événement clairement postérieur. Hegel a même affirmé que l’idée de la trinité de Dieu était le pivot sur lequel tournait toute l’histoire du monde, à la fois son point de départ et sa finalité. Cette centralité du Christ, du moins en Occident, a poussé l’helléniste prussien Johann Gustav Droysen à écrire un très long récit qu’il entame avec Alexandre le Grand, au IVe siècle av. J.-C. Publié en 1833, ce livre raconte les événements de Grèce et du Moyen-Orient qui ont conduit inéluctablement, selon lui, à l’avènement du christianisme. Le travail de Droysen sur ce que nous appelons « l’époque hellénistique » avait donné un nouveau souffle aux recherches sur le christianisme primitif. Droysen n’a cependant pas conscience de l’étonnante conjonction des vies de Confucius, Socrate, Bouddha et leurs commentateurs.

Dans un cadre conceptuel différent mais géographiquement assez proche, les musulmans ont depuis longtemps fait commencer leur propre calendrier avec l’hégire (l’« émigration » du prophète Mahomet à Médine en 622). Selon leur historiographie, cette date reste le grand tournant. Aucun historien chinois, indien ou iranien ne semble avoir jamais noté que la vie de ses anciens maîtres à penser s’était déroulée à l’époque de Socrate, de Platon, d’Aristote et des prophètes hébreux. Seuls les Occidentaux se sont intéressés à cette bizarrerie chronologique – probablement encouragés par le goût du romantisme allemand pour les peuples et les lieux exotiques. Cela étant, même en Occident, l’idée d’une convergence historique s’est peu répandue, le début du christianisme demeurant l’indéfectible tournant de l’histoire.

Tout cela change au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, quand le philosophe allemand Karl Jaspers fait paraître, en 1949, Origine et sens de l’histoire (Plon, 1954) et forge le concept d’« âge axial » (Achsenzeit) pour désigner la période allant de 800 à 200 av. J.-C. Cette thèse sous-tend tous les essais publiés par Robert Bellah et Hans Joas dans un nouveau livre collectif intitulé « L’âge axial et ses conséquences » (2). En 1949, Jaspers se tournait avec nostalgie vers l’époque préchrétienne et s’emparait de la synchronie des vies de Confucius, de Bouddha, des prophètes juifs, de Socrate et de ses disciples (et, à ses yeux, de Zarathoustra) pour affirmer que ç’avait été là un moment charnière, une période « axiale ».

Pour nourrir son propos, le philosophe exploitait le travail oublié d’Ernst von Lasaulx ainsi qu’une étude publiée en 1870 par Victor von Strauss sur Lao-tseu, le fondateur du taoïsme (3). Quels que soient ces antécédents, la thèse qu’il soutenait dans ce livre brillant et subtil était la sienne propre. Il comparait sa démarche à celles d’Oswald Spengler et d’Arnold Toynbee, qui avaient défini de nombreuses périodes historiques (huit pour Spengler, vingt et une pour Toynbee). Jaspers adoptait une approche globale « avant/après » permettant de repérer un moment de rupture dans l’histoire. En plaçant les philosophes aux avant-postes du changement : « Zum ersten Mal gab es Philosophen » (« Pour la première fois, il y eut des philosophes »). Que Jaspers en fût un lui-même n’était sans doute pas étranger à cette profession de foi.

Le recueil d’essais sur l’âge axial publié par Bellah et Joas est la dernière contribution en date au débat lancé par Jaspers il y a bientôt soixante-dix ans, et sans doute la plus substantielle. La plupart des contributions sont issues de communications présentées lors d’une conférence à l’université d’Erfurt en 2008.

 

La conférence d’Erfurt s’inscrit dans une longue série de colloques consacrés au sujet au cours des dernières décennies. L’idée d’âge axial a été prise au sérieux par les sociologues, comme Bellah et Joas, mais beaucoup moins par les philosophes. La plupart de ces débats ont été animés par un impresario charismatique, le regretté Shmuel Eisenstadt. Ce sociologue israélien, sans doute le commentateur le plus prolixe de la pensée de Jaspers, s’est consacré sans relâche à promouvoir son hypothèse comme outil d’analyse de l’histoire.

Comme l’écrit Joas, l’âge axial se caractérise fondamentalement par l’émergence, chez les principaux penseurs, d’une « vision transcendantale ». Il s’agissait pour certains de prophètes, mais la plupart étaient des philosophes concernés à un degré variable par la présence et la puissance du divin. Leur vision a eu un impact sur le monde réel, la « sphère mondaine », pour employer le jargon axial. La politique et la morale terrestres devaient être évaluées et, si nécessaire, modifiées au gré de la vision transcendantale introduite par ces pionniers. Eisenstadt qualifie cela d’institutionnalisation de la vision transcendantale.

 

Pour l’historien italien Arnoldo Momigliano, ce transcendantalisme institutionnalisé a servi de catalyseur à l’analyse et à la critique des coutumes et des systèmes sociaux. Pour reprendre les termes de Jaspers, la société humaine elle-même était ainsi devenue un objet de réflexion, et aucun signe d’une telle approche n’était discernable avant 800 av. J.-C. Une telle transformation avait forcément touché la morale, la politique et la religion. La composante religieuse de ces doctrines transcendantales avait inévitablement produit des innovations et des bouleversements à la fois sur les plans théologique et rituel. Le confucianisme, le bouddhisme, le judaïsme et le zoroastrisme portent la marque de ces pionniers « axiaux ».

Évidemment, tout cela est assez enivrant et le risque d’en tirer de savantes sottises n’est pas mince. Mais le concept d’âge axial s’est révélé utile – du moins chez les sociologues. Les historiens comme Momigliano se sont joints au débat de temps à autre mais n’ont pas joué un rôle moteur. Et les philosophes, à l’exception notable du Canadien Charles Taylor, ont plutôt brillé par leur absence. Il est parfaitement logique que Bellah, éminent sociologue, ait eu recours aux idées de Jaspers pour écrire son livre précédent sur la religion dans l’évolution humaine (4). Il a pourtant, de son propre aveu, une vision néodarwinienne du passé de l’humanité, qui se marie mal avec l’idée de grand tournant ou « axe » chère à Jaspers. Et le titre complet du livre de Bellah illustre cette incompatibilité : « L’évolution religieuse humaine : du paléolithique à l’époque axiale ». L’hypothèse de Jaspers présente indiscutablement un intérêt pour étudier ce qui s’est passé après l’âge axial : développement de la réflexion critique, action fondée sur des concepts moraux et religieux forgés antérieurement. Mais il n’est pas facile de l’intégrer à une interprétation évolutionniste. Bellah conclut son livre par quatre chapitres sur les développements axiaux en Chine, en Inde, en Grèce et en Judée, mais il ne poursuit pas sa théorie évolutionniste au-delà.

Eisenstadt aimait, pour qualifier les évolutions historiques survenues en dehors de l’âge axial (généralement après) utiliser le mot breakthrough (percée). La période axiale était présentée comme la plus grande percée de toutes, même si la nature de ce qui avait été percé n’était pas très claire. Pour parler du Christ et de Mahomet, les deux grandes ruptures postérieures, Eisenstadt et d’autres parlaient de « percée secondaire ». La même chose valait, vraisemblablement, pour l’époque de Galilée et de Kepler. L’idée d’âge axial résiste-t-elle à l’examen et peut-elle être davantage qu’un stimulant pour le débat historique et sociologique ?

Nous devons le meilleur essai du livre à John Assmann, qui a le don de clarifier les questions les plus obscures. Son expérience d’égyptologue spécialisé dans l’exégèse de la théologie pharaonique doit y être pour quelque chose. Les plus grandes réalisations de l’Égypte antique, notamment l’introduction par Akhenaton du monothéisme, se sont produites en dehors du cadre magique de l’âge axial. Assmann en est bien conscient. Il ne croit pas en l’âge axial en tant que « tournant global de l’histoire universelle », mais il y voit « un outil d’analyse précieux et même indispensable pour l’étude comparative des civilisations ». Et il vise juste lorsqu’il écrit : « L’opposition introduite par Jaspers entre le monde axial et le monde préaxial me paraît à bien des égards une version sécularisée de l’opposition chrétienne entre vraie religion et paganisme, entre historia sacra et historia profana ». Pour Assmann, Akhenaton, Moïse et Zarathoustra (qu’il date du IIe millénaire av. J.-C., et non du Ier) sont des figures axiales, au même titre que Jésus puis Mahomet. Car ce n’est pas l’époque à laquelle ils ont vécu qui fait d’eux des figures « axiales » mais le moment où ils sont devenus une référence sacrée. Ce qui dépend de l’essor de l’écrit et des compétences de lecture.

Eisenstadt aurait résolu toutes ces complications postaxiales en parlant de percées secondaires, voire tertiaires. Assmann, lui, estime que parler de « percées » à propos de civilisations et de contextes différents ne fait que « brouiller inutilement les faits historiques ». Incontestablement, l’adoption de visions transcendantes pour gérer les affaires terrestres, à la manière de l’empereur Constantin après sa conversion au christianisme, a bouleversé l’histoire du monde. Mais vouloir intégrer ce processus au sein d’une théorie « axiale » peut être particulièrement mystificateur.

L’erreur cardinale de la théorie de Jaspers est la même que celle qu’ont commise les Européens au XIXe siècle en considérant l’avènement du Christ comme le tournant de l’histoire humaine. Même si Jaspers prend pleinement en compte la Chine, l’Inde et la Judée, il envisage l’histoire universelle uniquement à partir d’expériences et de perceptions occidentales. C’est ainsi que l’histoire du monde apparaissait et apparaît encore à de nombreux Européens, et même à des non-Européens comme Eisenstadt, élevé dans la tradition occidentale. La seule différence est que Jaspers a enlevé le Christ du centre de la scène et l’a remplacé par Confucius, Bouddha, Isaïe et Platon.

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C’était généreux de la part d’un Européen comme Jaspers. Mais le philosophe restait tributaire de la façon dont on percevait alors ces maîtres spirituels chinois, indiens et grecs, pour ne rien dire des prophètes bibliques, en Europe de l’Ouest. La vénération dont ont fait l’objet toutes ces figures dans leur propre société n’a pas été moins sectaire et étroite que la vénération des chrétiens pour le Christ. Bien que différente, l’idée du philosophe allemand était finalement aussi européocentrée que la doctrine qu’il entendait subvertir. En outre, cette théorie élevait explicitement la notion de synchronie au rang d’outil historique, ce qui est fort discutable.

 

Les historiens sont tout simplement incapables de résister à la tentation des divisions chronologiques. Certes, elles nous aident – même si elles n’ont généralement pas de cohérence intrinsèque – à penser le flot incessant et chaotique des événements, des personnalités, des idées et des mouvements. Nous parlons avec confiance de décennies (les années 1930 et les années 1960, par exemple) et de siècles (le XVIIIe, et même « le long XVIIIe »), comme si ces constructions artificielles donnaient un sens à ce qui s’est passé dans ce cadre temporel. La simultanéité et la contemporanéité sont parfois porteuses de signification, mais il s’agit bien souvent de coïncidences. L’éclairage apporté par Jaspers sur les évolutions spirituelles survenues au milieu du Ier millénaire av. J.-C. à travers un espace certes considérable ne doit pas nous faire perdre de vue qu’il ne s’est rien passé de comparable au cours de cette supposée période de transformation en Russie, en Scandinavie, en Afrique, en Amérique ou en Europe à l’ouest de la Grèce.

L’archéologie a, cependant, révélé d’autres mutations culturelles et sociales qui pourraient vraisemblablement élargir le débat sur la période axiale. Comme Lasaulx, Jaspers écrivait en philosophe. En défendant son idée d’époque charnière, il entendait réécrire l’histoire, et pas seulement la penser. Eisenstadt, Bellah et d’autres ont relevé le défi ainsi lancé en utilisant les méthodes conceptuelles de la sociologie. Mais ils n’ont pas davantage exploité les éléments apportés par l’archéologie. Ils se concentrent pour l’essentiel sur les sources écrites qui, comme le souligne Assmann, sont forcément postérieures à l’âge axial. Or, depuis Jaspers, l’archéologie a renouvelé en profondeur l’écriture de l’histoire, en particulier pour des régions qu’il avait passées sous silence, comme la Mésopotamie, la Mésoamérique, la Russie et l’Europe de l’Ouest.

Si nous voulons que l’hypothèse axiale ne soit pas une nouvelle version de l’histoire par la vie des grands hommes, il ne faut pas seulement s’intéresser à d’autres zones que les quatre qu’évoque Bellah à la fin de son livre (la Chine, l’Inde, la Grèce et l’Israël antique) ou même cinq (la Perse) sur la foi de l’ancienne datation de Zarathoustra ; il faut également prendre en compte les découvertes archéologiques réalisées là et ailleurs.

Nos connaissances sur la Mésopotamie ont ainsi des conséquences majeures pour le millénaire axial. Quant aux civilisations mésoaméricaines, elles soulèvent de sérieuses questions concernant l’hypothèse de Jaspers. Même s’il ignorait tout de l’archéologie, le tableau sommaire qu’il dresse de l’histoire de l’humanité accorde bien une petite place au Pérou, au Mexique et à l’Afrique noire, qui sont relégués de façon embarrassante dans la catégorie des « peuples naturels » (Naturvölker).

La grande époque de la Mésopotamie antique s’est déroulée en grande partie avant l’âge axial, même si elle déborde un peu. Ses réalisations en matière d’organisation politique, d’enseignement, d’administration, de littérature ont été considérables. L’épopée de Gilgamesh mériterait d’être citée aux côtés des œuvres évoquées par Jaspers. Notre connaissance de cette civilisation a été beaucoup améliorée par la découverte de la bibliothèque du roi assyrien Assourbanipal, qui a régné de 668 à 627 av. J.-C. Elle entre donc dans l’âge axial, mais contient des textes rares d’une époque bien antérieure. Quant à l’Égypte pré-axiale, Assmann est très au fait des preuves archéologiques et architecturales à notre disposition, mais lui aussi est davantage intéressé par les concepts et les textes que par une histoire fondée sur les éléments tangibles qui ont été exhumés.

À la différence de la Mésopotamie et de l’Égypte, les vieilles civilisations mésoaméricaines ont atteint leur apogée des siècles après l’âge axial, et aucune donnée archéologique ne permet de dire qu’elles représentaient une « percée » ou l’institutionnalisation d’une vision transcendantale. Cependant, leurs monuments et leurs religions ont continué à briller longtemps dans ce que nous appelons l’Antiquité tardive. Et la civilisation maya comme celle de Teotihuacán, au Mexique, ont péri dans des circonstances toujours obscures – même si nous savons que Teotihuacán a succombé à un incendie dévastateur. Les sociologues qui s’inspirent de Jaspers ont eu tendance à éluder le sujet, en partie parce que Jaspers lui-même avait négligé l’archéologie.

À une exception près : une intervention de Shmuel Eisenstadt lors d’un colloque à Santa Fe en 1982, consacré à l’effondrement des anciennes civilisations. Certains des plus grands archéologues spécialistes de la Mésopotamie et de la Mésoamérique étaient présents. Là, Eisenstadt a proposé de distinguer effondrement irréversible et effondrement avec possibilité de régénération. L’Empire romain et l’empire Han portaient en eux les germes de leur renouveau, a-t-il soutenu à juste titre ; ils n’ont donc pas totalement disparu. Étant postérieures à l’âge axial, ces deux civilisations avaient, selon Eisenstadt, acquis d’une certaine façon la faculté de réfléchir sur elles-mêmes en se référant à de hautes visions partagées. Cela leur a permis de se reconstruire sous une nouvelle forme tout en assurant une continuité avec le passé. Chose dont les civilisations préaxiales étaient incapables : « Dans les grandes civilisations de la période axiale (tout particulièrement grecque, romaine, juive, chrétienne, chinoise, hindoue et bouddhiste), l’effondrement contient les germes d’une reconstruction probable. » (5)

Malheureusement, Eisenstadt a explicitement associé la Mésopotamie, les Mayas et Teotihuacán, en les considérant comme trois civilisations préaxiales. Cette grave erreur a affaibli non seulement son analyse, mais toute l’interprétation de l’effondrement des civilisations à la lumière de la théorie de Jaspers. Si la Mésopotamie était en effet en grande partie une civilisation préaxiale, ce n’est évidemment pas le cas des Mayas ni de Teotihuacán.

En fin de compte, l’âge axial représente une tentative désespérée, de la part d’un philosophe allemand au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de mettre fin à la tyrannie de la division de l’histoire de l’humanité opérée au XIXe siècle, entre époques préchrétienne et postchrétienne. Jaspers a eu le mérite de sortir du strict cadre européen qui était le sien pour prendre en considération un monde beaucoup plus vaste, incluant la Chine, l’Inde et le Moyen-Orient. Mais, alors même qu’il pensait adopter une perspective mondiale, il n’a pas cherché à regarder ailleurs que dans ces trois zones. Tout en rejetant l’européocentrisme, il tenait résolument à la notion de grande civilisation. L’idée que tous les peuples se valent lui paraissait un produit du positivisme du XIXe siècle. Il a ridiculisé ce point de vue en ces termes : « L’histoire, c’est là où les gens habitent. L’histoire du monde, c’est la planète en tout lieu et en tout temps. Elle est organisée géographiquement dans l’espace. Elle a eu lieu partout dans le monde. Les luttes des Noirs au Soudan sont du même niveau historique que les batailles de Marathon et de Salamine. »

 

L’ironie de Jaspers prend un sel particulier quand on songe à l’essor de l’anthropologie culturelle dans la seconde moitié du XXe siècle. Le relativisme avec lequel il était en désaccord a rapidement pris de l’ampleur chez les anthropologues qui ont examiné, à partir du terrain, des types de comportements humains dans les cultures les plus obscures et les plus délaissées. L’analyse par Clifford Geertz des combats de coqs à Bali est l’un des exemples les plus célèbres de cette démarche. Le titre d’un de ses livres, After the Fact (« Après le fait ») témoigne de son intérêt pour une histoire qui dépasse les simples descriptions fondées sur les textes et les faits, si fondamentales pour Jaspers et sa philosophie.

Pour stimulante qu’elle soit, la théorie de Jaspers ne constitue pas une percée. Certes influent, son livre est né dans une zone grise entre la philosophie et l’histoire, et il y est resté. Il a suscité un intérêt vif et durable chez des sociologues, mais, à quelques exceptions près, il a eu peu d’impact chez les philosophes et les historiens. Cette réception mitigée peut être vue comme une preuve tant de sa fécondité que du scepticisme généré par la thèse.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 9 mai 2013. Il a été traduit par Pierre de Boissieu.

Comment Hitler a dopé ses troupes

Dans L’Étrange Défaite, son livre sur le désastre de mai-juin 1940, qu’il écrivit « à chaud », juste après l’effondrement français, et qui reste l’ouvrage de référence sur la question, Marc Bloch note : « Nos soldats ont été vaincus, ils se sont, en quelque mesure, beaucoup trop facilement laissé vaincre, avant tout parce que nous pensions en retard. […] Les Allemands, eux, couraient un peu partout, à travers les chemins. […] Ils croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait. […] Tout au long de la campagne, les Allemands conservèrent la fâcheuse habitude d’apparaître là où ils n’auraient pas dû être. Ils ne jouaient pas le jeu. […] En sorte que certaines défaillances qui, je le crains, ne sont guère niables, ont eu leur principale origine dans le battement trop lent auquel on avait dressé les cerveaux. »

Les faits sont connus : la supériorité matérielle du Reich n’avait rien d’évident, au contraire. La France et la Grande-Bretagne disposaient de 151 divisions contre les 135 de la Wehrmacht, de deux fois plus de pièces d’artillerie et de chars, de davantage d’avions. La victoire éclair de l’Allemagne n’en parut que plus stupéfiante. Elle fut avant tout stratégique. Le résultat d’une audace quasi suicidaire : l’offensive principale n’eut pas lieu en Belgique, là où les Alliés l’attendaient, mais plus au sud, à travers les Ardennes, réputées infranchissables. Elle fut le fait de divisions blindées qui écrasèrent tout sur leur passage et prirent le gros des troupes franco-britanniques à revers, par un prodigieux « coup de faucille ». Si Hitler n’avait pas donné à l’armée de terre l’ordre absurde d’arrêter son offensive, pour laisser l’aviation de Göring « finir le travail » et récolter une partie des lauriers de la victoire, ce qui restait de l’infanterie alliée se serait trouvé complètement encerclé et n’aurait pas pu fuir par Dunkerque. La Grande-Bretagne n’aurait sans doute pas été capable de poursuivre la guerre.

La réussite éclatante, presque parfaite, d’une stratégie aussi téméraire fut bien entendu mise au crédit du génie des Aryens et de leur Führer. Elle confirmait leur conviction d’être des êtres supérieurs, une « race de seigneurs » destinée à dominer le monde. Le plus triste est que les faits semblaient presque leur donner raison : la rapidité avec laquelle les troupes allemandes pénétrèrent en Belgique et en France, condition nécessaire au succès du plan, eut quelque chose de surhumain. Les premiers jours connurent quelques cafouillages : des milliers de Panzers se retrouvèrent bloqués derrière les chariots de l’infanterie sur des routes complètement engorgées et formèrent « le plus gros embouteillage de l’histoire européenne », remarque Norman Ohler dans L’Extase totale. Mais une fois le chemin dégagé pour les chars, rien ne sembla plus pouvoir les arrêter. « En à peine une centaine d’heures, les Allemands gagnent plus de terrain qu’en quatre ans durant la Première Guerre », poursuit Ohler. Churchill, fraîchement nommé Premier ministre de la Grande-Bretagne, tente de rassurer le président du Conseil français, Paul Reynaud : « L’expérience nous a appris qu’une offensive est toujours suivie d’une accalmie au bout d’un certain temps. […] Dans quatre ou cinq jours, ils devront s’arrêter à cause du ravitaillement, ce qui ouvrira le champ à une contre-offensive. » Mais les troupes allemandes continuent d’avancer. Le 17 juin 1940, Rommel établit même un « record du monde du sprint militaire » : 240 kilomètres parcourus en une journée.

Tout se passe comme si les soldats de la Wehrmacht ne ressentaient pas la fatigue, n’avaient plus besoin de dormir. Et c’est effectivement le cas : ils peuvent avancer jour et nuit, rester éveillés quarante-huit heures d’affilée. Une prouesse qui laisse les Alliés perplexes : ils sont comme engourdis face à un ennemi qui se meut deux fois plus vite et à qui cette vitesse autorise toutes les audaces. En réalité, Marc Bloch ne croit pas si bien dire quand il pressent que la cause profonde de la défaite réside dans les « cerveaux » ou encore que les Allemands « ne jouaient pas le jeu ». Si l’on en croit Norman Ohler, ces formidables guerriers étaient moins animés par une force surnaturelle que par les comprimés de pervitine qu’on leur avait fait avaler. Ils étaient dopés. La Wehrmacht fut « la première armée au monde à tabler sur la drogue chimique », affirme Ohler dans L’Extase totale.

La pervitine n’est pas n’importe quelle drogue. C’est l’une des plus efficaces, un excitant extraordinaire qui permet de rester alerte au moins trente-six heures durant. Aujourd’hui, elle est bien connue des junkies sous le nom de méthamphétamine. La thèse d’Ohler n’est pas inédite. Mais le mérite de son ouvrage est de mettre en relation ce dopage de masse au sein de l’armée avec la toxicomanie des principaux dirigeants nazis et, en particulier, du premier d’entre eux, Adolf Hitler. Ohler, qui n’est pas historien de formation mais journaliste et romancier, a fourni un travail salué par le spécialiste de l’Allemagne nazie Hans Mommsen dans une postface. Au centre des archives militaires de Fribourg-en-Brisgau, il a déniché des rapports inédits des services de santé du Reich, qui prouvent entre autres qu’avant la campagne de France 35 millions de doses de pervitine avaient été distribuées à l’armée de Terre et à la Luftwaffe. Aux archives fédérales de Coblence, il a mis la main sur les papiers du médecin personnel d’Hitler, le docteur Morell. À Washington, il a pu lire la retranscription des interrogatoires de ce même docteur Morell par les services secrets américains. Son constat : « L’influence des psychotropes sur l’Allemagne nazie » a été « jusqu’à présent négligée ». Cela tient en partie au voile jeté sur ce problème par les nazis eux-mêmes, avec leur prétendue « lutte contre la drogue ». De la poudre aux yeux (si l’on peut dire) dont bien des historiens ont été dupes. Selon Ohler, « malgré les interdictions et sans aucun état d’âme, la pharmacopée fut appelée en renfort à tous les niveaux du pouvoir quand l’idéologie ne suffisait plus. »

Par rapport aux autres pays, l’Allemagne bénéficiait de quelques prédispositions. C’est en Westphalie qu’en 1805 le commis de pharmacie Friedrich Wilhelm Sertüner parvient à isoler la morphine à partir du pavot. Le 10 août 1897, un certain Felix Hoffmann, chimiste chez Bayer, invente l’aspirine et, onze jours plus tard, la toute première drogue de synthèse, elle aussi promise à un brillant avenir, sous le nom d’héroïne. « Avant même la fin du XIXe siècle, l’Allemagne est devenue l’usine chimique du monde », rappelle Ohler. Ses entreprises dominent outrageusement le secteur. Dans les années 1920, le pays est le principal exportateur d’héroïne et contrôle 80 % du marché mondial de la cocaïne. Berlin devient la capitale de la drogue : on en trouve à chaque coin de rue, et de toute sorte ; 40 % des médecins y seraient morphinomanes.

Les nazis se posent en ennemis résolus de ce qu’ils assimilent à un poison étranger propagé par les juifs pour affaiblir les races supérieures. « Les vendeurs de drogue sont présentés comme des personnages avides, sans scrupule, métèques », note Ohler. Cette virulence, qui se traduit par une législation très répressive, n’empêche pas un haut dignitaire comme Göring de se gaver de morphine, au point d’être surnommé « Möring ». Surtout, elle ne dissuade pas l’industrie chimique, en cheville avec la Wehrmacht, de chercher la drogue miracle, celle qui permettra de vaincre le plus implacable des ennemis : la fatigue. En 1937, c’est chose faite avec la mise au point de la pervitine. Son inventeur, le Dr Fritz Hauschild, chef du département chimie chez Temmler, connaîtra par la suite une brillante carrière de médecin sportif en RDA et sera à l’origine de son programme de dopage. Étrennée contre la Pologne, la pervitine fait des merveilles en France. Les doses absorbées varient d’une unité à l’autre. Le directeur de l’Institut de physiologie de l’Académie militaire, Otto Ranke, qui est le grand promoteur de cette drogue nouvelle (à laquelle il est lui-même accro), « s’entend confirmer par un médecin officier que la consommation de pervitine pour chaque pilote oscille entre deux et cinq comprimés par jour de conduite », rapporte Olher. Avec des conséquences parfois fatales : « Un colonel de la 12e Panzerdivision, dont on savait qu’il prenait beaucoup de pervitine, meurt d’un arrêt cardiaque alors qu’il se baigne dans l’Atlantique. Un capitaine fait également un arrêt cardiaque après avoir consommé de la pervitine lors d’une soirée entre camarades. »

Par la suite, la consommation ne diminue guère, même si elle ne se traduit plus par les mêmes succès militaires foudroyants qu’au début : échec de la bataille d’Angleterre, enlisement en Russie… Dès l’hiver 1941, « le stimulant n’est plus employé pour monter à l’assaut et conquérir des territoires mais pour tenir le coup et survivre », juge Ohler. À mesure que la situation du Reich se détériore grandit l’obsession d’un sursaut qui renverserait la situation ou permettrait du moins à l’Allemagne de négocier une paix plus favorable. On cherche à renouveler les coups géniaux de 1939-1940. La marine va alors jouer un rôle peu reluisant. Son idée est d’utiliser des mini-sous-marins, difficilement détectables, pour s’approcher des bâtiments ennemis et les torpiller. « Pour cela, l’équipage est obligé de rester plusieurs jours et plusieurs nuits en immersion, sans faire de pause ni dormir – une durée beaucoup plus longue qu’avec la pervitine », écrit Ohler. Une nouvelle drogue est nécessaire. Pour la trouver, on utilise les détenus des camps de concentration.

À Sachsenhausen existe « une piste de marche composée à 58 % d’une route en béton, 10 % de sable dur, 8 % de glaise constamment imbibée d’eau, 4 % de gravillons, 4 % de pierrailles et 4 % de pavés – le tout devant constituer un échantillon représentatif des chemins d’Europe que les soldats allemands foulaient de leurs pieds conquérants. » Cette piste sert à éprouver la résistance des semelles de l’industrie de la chaussure allemande. Chaque jour, un groupe de détenus, appelé le « commando piéton », est forcé d’y marcher des heures durant sans s’arrêter. En novembre 1944, la marine décide de « sous-louer » ce commando pour une « affaire classée secrète ». On oblige ses membres préalablement drogués à marcher jusqu’à ce qu’ils s’écroulent de fatigue. L’objectif : déterminer le composé chimique le plus efficace. C’est ainsi qu’est mise au point une drogue nouvelle, qui n’a rien de bien original puisqu’il s’agit de chewing-gums fourrés à la cocaïne. Mais ils permettent de rester éveillé quatre jours de suite. Leur utilisation sur des jeunes gens inexpérimentés enfermés dans ces boîtes de conserve immergées que sont les mini-sous-marins allemands tourne au désastre : la plupart périssent noyés.

Pourquoi ce qui avait si bien fonctionné en Pologne et en France échoue-t-il en Russie et sur les côtes anglaises ? Pourquoi, à partir de la fin 1941, la Wehrmacht ne connaît-elle pratiquement plus que des défaites ? Le livre d’Ohler met en relation les déboires du Reich et la toxicomanie grandissante de son chef suprême.

La propagande nazie présentait le Führer comme un être pur, qui ne fumait pas, ne buvait pas, ne mangeait pas de viande. Aucun poison n’était censé souiller son corps. Il est vrai que jusqu’en 1936, contrairement à Möring, pardon, Göring, il se tient à l’écart des drogues. Voilà qui change à partir de sa rencontre avec le docteur Morel. Celui-ci dirige un cabinet chic de l’Ouest berlinois où se pressent sportifs, vedettes de cinéma, chefs d’entreprise… « Ce médecin à la mode, aussi roublard qu’égocentrique, fait figure de pionnier dans un domaine bien particulier : les vitamines », explique Olher. Au printemps 1936, le chancelier du Reich fait appel à ses services. Morell parvient à soulager ses problèmes de digestion. À partir de là, les deux hommes ne vont pratiquement plus se quitter. « Morel affirmera plus tard, entre fierté et résignation, être la seule personne à avoir vu Hitler au moins tous les deux jours depuis 1936 », note Olher. Malgré les critiques de son entourage, qui trouve l’obèse Morell repoussant et même franchement ridicule quand il se balade avec les insignes d’Esculape sur son uniforme, le Führer peut de moins en moins se passer de lui.

Les premières années, les injections du bon docteur se limitent à des cocktails de vitamines et de glucose, relativement inoffensifs. Mais, en août 1941, Hitler est atteint de dysenterie et, pour le remettre sur pied, Morell y ajoute des stéroïdes et des hormones animales. Le dictateur se retrouve d’aplomb en un temps record. Et il ne tarde pas à exiger de nouveau le mélange miracle. « Le Dr Morell va fournir un exemple typique de ce qu’on appelle aujourd’hui la polypragmasie, c’est-à-dire l’abus de prescriptions. Il administre toujours plus de produits à des doses variables, essayant ci puis ça, n’établissant plus de diagnostic précis, écrit Ohler. De fait, grâce à ces traitements qui sans cesse varient et à ces doses qui croissent sans répit, les défenses naturelles d’Hitler sont remplacées par une sorte de bouclier artificiel. »

Les décisions irrationnelles du maître du Reich se multiplient : après le lancement de l’opération Barbarossa, il étend excessivement le front à l’est. À l’hiver 1941, il interdit à la Wehrmacht, qui commence à y essuyer de lourdes pertes, de se replier, puis il déclare la guerre aux États-Unis. Le 23 juillet 1942, pour s’emparer de Stalingrad, il divise encore des forces allemandes déjà affaiblies. Fin 1944, il ordonne la contre-offensive suicidaire des Ardennes. Le 19 mars 1945, il communique l’« ordre Néron » (qui ne sera pas exécuté) : toutes les infrastructures du Reich doivent être détruites… « Entre les injections d’hormones et de stéroïdes, puis la cocaïne et surtout l’eucodal [un puissant opiacé] dans la seconde moitié de 1944 au plus tard, Hitler n’a quasiment pas connu un seul jour de sobriété depuis l’automne 1941 », raconte Olher. Et sa forme physique se détériore à vue d’œil : il se tient de plus en plus courbé, commence à trembler.

Dans quelle mesure le nuage narcotique dans lequel baignait le Führer a-t-il eu une influence sur ses décisions ? Ohler suggère que les drogues l’ont de plus en plus coupé de la réalité, l’enfermant dans un délire de puissance ; malgré la succession de désastres, il ne doutait jamais de la victoire finale. Pire, le dictateur est devenu parfaitement insensible aux souffrances que ses choix pouvaient impliquer.

Cela revient-il à dédouaner le camé Hitler d’une partie de ses crimes ? Ohler s’en défend : « Les objectifs et les mobiles de ce délire idéologique n’ont pas été engendrés par les drogues ; ils avaient été déterminés bien auparavant. Hitler ne tue pas non plus dans un aveuglement toxicomaniaque ; jusqu’à la fin, il demeure responsable de ses actes. […] Jusqu’à la fin, il va suivre la logique d’un système qui s’est toujours fondé sur l’ivresse et le déni de la réalité. » Autrement dit, la drogue fut moins une cause qu’une manifestation de la folie nazie.

 

— Cet article a été écrit pour Books.

Quand Heinrich Heine épinglait la France

Rare combinaison : grand poète et correspondant de presse. C’est pourtant celle qu’a réalisée en son temps Heinrich Heine, auteur de la fameuse Lorelei mais aussi de chroniques parisiennes pour la Gazette d’Augsbourg et la « Revue théâtrale de Stuttgart ». Avec ses poèmes, Heine, chantre de la modernité sur un mode lyrico-romantique, a mérité le titre de « Baudelaire allemand ». Avec ses chroniques, il a conquis celui de fondateur du journalisme politique moderne. Ses œuvres complètes sont désormais disponibles à la demande chez Hachette Livres, via la BNF (www.hachettebnf.fr).

Exilé en France pour impertinence envers le roi de Prusse, le plus francophile et francophone des Allemands de l’époque fait une description poétique et politique des « particularités françaises » au début du règne de Louis-Philippe (1). Son analyse, pleine d’humour, de belles formules et de sagacité, s’articule autour de quelques idées fixes – on pourrait presque dire des dadas – qu’il fouille et revisite continuellement.

En tête de ceux-ci, l’incroyable faveur dont jouit encore Napoléon en 1831. « C’est pourquoi l’image de l’empereur est suspendue dans la cabane de tous les paysans, au même mur où serait attaché le portrait du fils de la maison si celui-ci ne fût tombé sur un champ de bataille avant d’être passé général, ou duc, ou même roi […]. » Cette faveur extrême, Heine l’attribue au fait que Napoléon est le fils de la Révolution, ce qui lui confère un grand mérite auprès d’un peuple « naturellement révolutionnaire ». Mais Napoléon est aussi celui qui « s’est rendu coupable d’infidélité envers la Révolution, sa mère ». Alors, autre explication : « Sans doute le nom de Napoléon est cher et respectable parce qu’il est devenu presque synonyme de la gloire de la France et de la prééminence des trois couleurs ». Notre poète – qui n’hésite pas à prêcher pour sa paroisse – postule également l’existence d’une « poésie bonapartiste [avec] bien autrement d’importance et de portée […]. Les jours de l’Empire sont la poésie de ces gens-là […]. Mille canons dorment dans ce nom. »

Cette ferveur poético-politique est fortifiée par le triste contrepoint politique et poétique qu’offre l’époque de Casimir Perier, « qui a abaissé la France pour relever les cours de la Bourse », et surtout de Louis-Philippe. Car « Napoléon est mort aussi, et le trône n’est plus qu’un fauteuil de bois recouvert de velours rouge », qui n’accueille désormais que le vaste postérieur du roi-citoyen, pour lequel Heine n’a que sarcasmes : « On ne remarque jamais le grand seigneur chez Philippe, et le peuple français n’aurait pu choisir en effet pour roi un homme plus bourgeois ». Qu’attendre en effet, sur le plan symbolique, d’un souverain qui dit que « la couronne d’or était trop froide en hiver et trop chaude en été, un sceptre trop lourd pour s’en servir comme arme et trop court pour un appui, et qu’un chapeau en feutre et un bon parapluie étaient beaucoup plus utiles en ce temps » ? Sans surprise, ce piètre monarque est hypocritement bourgeois jusque dans son maintien même : « Il serrait la main alors à tous les épiciers et aux ouvriers et portait, dit-on, pour cet usage, un gant spécialement sale qu’il retirait et remplaçait par un gant glacé plus propre, aussitôt qu’il remontait dans sa région d’anciens gentilshommes, de banquiers-ministres, d’intrigants et de laquais écarlates ».

Heine le journaliste politique déplore aussi que la France soit devenue « le pays du matérialisme [où] l’intérêt personnel a bâti ses misérables cabanes sur l’emplacement des palais renversés ». Mais Heine le poète est plus indulgent : il reconnaît que le peuple français sait aussi se donner du rêve, grâce au théâtre. « Dans la vie comme dans la littérature et dans les arts plastiques, c’est le théâtral qui domine chez les Français […] et toute l’histoire de France m’apparaît comme une grande comédie, représentée d’ailleurs au bénéfice de l’humanité ». Le théâtre, « cet autre monde séparé du nôtre comme la scène l’est du parterre ». Incidemment, Heine fait de cet amour français du spectacle et de la frivolité une cause de l’échec de la Révolution : « Pauvre Robespierre, tu voulais introduire la sévérité républicaine à Paris, ville où 150 000 modistes, parfumeurs et coiffeurs exercent leur riante, odorante et frisante industrie ! » Napoléon, lui, a bien mieux su capter l’air du temps : « Les plaisirs de la société sont loin de manquer ici d’importance politique, et je comprends très bien comment [il] a pu s’occuper à Moscou de rédiger un règlement pour les théâtres de Paris. »

Se prévalant encore de son double regard sur la littérature et la politique, Heine n’hésite pas à interroger l’avenir. Il pronostique « l’importance future de Napoléon pour la scène française », historique comme théâtrale, et prédit que « les bonapartistes, qui croient en une résurrection par la transmission de l’esprit napoléonien, ont maintenant devant eux un avenir brillant ». Cela en 1832 – vingt ans avant l’avènement de Napoléon III. Preuve qu’on peut bel et bien exceller à la fois comme poète et comme analyste politique.

Le fabuleux pouvoir des castrats

Dans une nouvelle intitulée Sarrasine, Balzac évoque la stupeur d’une jeune femme à la vue d’un vieillard d’étrange allure, rencontré au cours d’une soirée parisienne. L’écrivain prend un plaisir fou à décrire le personnage. En commençant par son accoutrement : il porte « un gilet blanc brodé d’or » complété d’« un jabot de dentelle d’Angleterre assez roux, dont la richesse eût été enviée par une reine ». Il passe ensuite à la figure : « Ce visage noir était anguleux et creusé dans tous les sens. Le menton était creux ; les tempes étaient creuses ; les yeux étaient perdus en de jaunâtres orbites. Les os maxillaires, rendus saillants par une maigreur indescriptible, dessinaient des cavités au milieu de chaque joue. » Mais les rides et les cavités de ce visage n’étaient pas tout. Il y avait aussi le maquillage : « Quelques vieillards nous présentent souvent des portraits plus hideux ; mais ce qui contribuait le plus à donner l’apparence d’une création artificielle au spectre survenu devant nous, était le rouge et le blanc dont il reluisait. » L’homme arborait enfin une perruque légère « dont les boucles innombrables trahissaient une prétention extraordinaire ». Il portait aux oreilles des anneaux d’or et « conservait sur ses lèvres bleuâtres un rire fixe et arrêté, un rire implacable et goguenard, comme celui d’une tête de mort ». Il exhalait un parfum à l’avenant : c’était « l’odeur musquée des vieilles robes que les héritiers d’une duchesse exhument de ses tiroirs pendant un inventaire ». De qui pouvait-il bien s’agir ?

Le narrateur remonte alors le cours du temps, jusqu’à l’époque où le sculpteur Sarrasine, parti vivre en Italie en 1758, s’était entiché d’une chanteuse, la Zambinella. L’écrivain prête à celle-ci des traits aussi appétissants que ceux du vieillard sont horribles. Elle possédait « réunies, bien vivantes et délicates, ces exquises proportions de la nature féminine ». Sa bouche, ses yeux, sa peau étaient pure perfection : « L’artiste ne se lassait pas d’admirer la grâce inimitable avec laquelle les bras étaient attachés au buste, la rondeur prestigieuse du cou, les lignes harmonieusement décrites par les sourcils, par le nez, puis l’ovale parfait du visage, la pureté de ses contours vifs, et l’effet de cils fournis, recourbés qui terminaient de larges et voluptueuses paupières. C’était plus qu’une femme, c’était un chef-d’œuvre ! »

Imaginez la surprise de Sarrasine quand il découvrit que la Zambinella était en fait un pauvre bougre qu’on avait castré ! Et celle de la Parisienne du début du récit quand elle comprit que l’affreux vieillard s’était jadis appelé la Zambinella, et que la richesse de la demeure où la soirée se tenait provenait des gains du castrat au temps de sa splendeur !

 

Le livre de Martha Feldman est l’un des nombreux ouvrages parus ces dernières années au sujet de ces chanteurs. Dans « La gorge de la reine » (1), Wayne Koestenbaum avance une ingénieuse hypothèse pour expliquer la curiosité avide que nous inspire leur voix. Il fait le lien entre la psychanalyse moderne et l’étude du son qu’ils produisaient, et qui nous est aujourd’hui inaccessible, hélas. « Les deux approches accordent une grande importance à la castration : les musicologues cherchent à restituer la scandaleuse plénitude vocale du castrat, tandis que la psychanalyse voit dans la castration le fondement de l’identité – le premier rôle dans l’opéra-fleuve de la psyché. »

La pratique trouve semble-t-il son origine dans l’interdiction faite aux femmes de chanter à l’église ; sur le territoire des États pontificaux, il leur était même défendu de le faire où que ce fût. « Gardons bien à l’esprit, écrit Feldman, que la castration pour le chant, attestée bien avant 1600, resta confinée à l’Italie, centre de gravité de l’Église, une, sainte, catholique et apostolique. » Même si Londres appréciait les castrats et les payait des fortunes, les Anglais n’amputaient pas leurs compatriotes.

Ce sort échoyait souvent, explique Feldman, aux cadets de familles italiennes qui choisissaient la carrière de chanteur plutôt que la voie des armes ou de Dieu, et consentaient ce sacrifice pour y exceller. Elle observe que la castration est apparue en Italie à une époque où l’aîné recevait la quasi-totalité voire la totalité de l’héritage. Pour l’un ou l’autre de ses frères, se faire châtrer était un moyen de résoudre la question de sa subsistance. Feldman a des mots assez justes pour évoquer cette idée de sacrifice ; elle cite les sociologues Henri Hubert et Marcel Mauss, qui ont travaillé sur cette notion. Selon eux, résume Feldman, la victime « devait subir une mutilation solennelle mais dévastatrice […]. Cette sanction lui permettait de remplir légitimement une fonction bien particulière tout en la plaçant à l’écart […] de la vie ordinaire […], par une transformation physique radicale aboutissant à une sorte de renaissance. Après quoi la victime, promue à un rang supérieur, pouvait jouer le rôle d’intermédiaire entre les mondes sacré et profane ».

Ce statut spécial ne leur venait pas seulement de l’opération mais aussi des nombreuses années d’apprentissage impitoyable qui suivaient. Le castrat Caffarelli raconte que le professeur obligeait ses élèves à pratiquer la même page d’exercices pendant cinq ans avant de les laisser chanter quoi que ce fût d’autre. Ils n’étaient nullement encouragés à faire passer de l’émotion dans leur voix. Un auteur évoque ainsi « leur technique vocale parfaite […]. Il est clair que l’on voyait dans le castrat un virtuose du larynx plutôt qu’un chanteur au sens où nous l’entendons aujourd’hui ; une machine à chanter infaillible ».

Mais, dans ce monde obscur, rien n’est figé. Dans sa Vie de Rossini, Stendhal avoue préférer les castrats faisant preuve « de spontanéité, d’improvisation, d’originalité » ; il apprécie « les qualités naturelles de chaque voix particulière, notamment son timbre et ses registres propres ». L’écrivain évoque aussi, dans un chapitre court et enflammé, l’intensité de l’émotion contenue dans le chant de Velluti.

Selon Feldman, le castrat n’avait aucun intérêt à paraître – ni à être véritablement – féminin. Il était au contraire « résolument masculin », notion qu’elle interroge ainsi : « La masculinité ne constitue une zone ambiguë que si on l’envisage de prime abord en termes d’identité sexuelle. » Pour sa part, elle conçoit la masculinité en Italie à l’apogée des castrats comme une catégorie politique, synonyme d’autonomie et d’accès au pouvoir et à l’argent. Les castrats géraient leurs propriétés, choisissaient leurs héritiers et décidaient de leurs legs ; ils possédaient aussi un réseau international d’amis, de mécènes et d’associés. Ils circulaient à leur guise, faisaient ce que bon leur semblait. Certains épousaient même des femmes. Une bonne définition de la masculinité – et pas seulement au XVIIIe siècle. De fait, certains des plus fameux rôles dévolus aux castrats étaient ceux de mâles dominants comme Alexandre le Grand, Richard Ier, Titus Andronicus ou Jules César. On castrait les garçons pour en faire des chanteurs plus performants et plus puissants, pas pour en faire des filles.

Cela dit, quand le castrat Balatri séjournait chez un prince russe, « il y jouissait d’un accès privilégié au quartier des femmes, normalement inaccessible, où il passait des heures, se laissant même grimer en femme par la princesse et ses suivantes que cela amusait ».

Dans « Portrait d’un castrat » (2), Roger Freitas écrit que « les contemporains considéraient fréquemment les castrats comme l’équivalent de jeunes garçons… Ils semblent en effet avoir souvent tenu ce rôle dans les rapports sodomites ». Ces créatures pouvaient ainsi changer d’apparence et se transformer. Tout le monde les désirait – mais à des fins différentes. Les filles voulaient les déguiser, les hommes voulaient coucher avec eux.

 

Quand les compositeurs souhaitaient les entendre imiter la voix des anges plutôt que les voir jouer les hommes forts, ils écrivaient tout simplement une musique différente, et le castrat produisait alors un son suave, voire divin. Ils chantaient penchés sur la dépouille d’enfants morts mais interprétaient aussi de grands rôles épiques. « Anges gardiens des morts, écrit Feldman, les jeunes castrats s’inscrivaient dans une longue tradition de créatures androgynes, ce qui leur conférait une flexibilité mimétique toute spéciale, propre aux intercesseurs entre l’homme et le divin. » Le décalage entre l’acte de mutilation, aux effets de plus en plus manifestes à mesure que le garçon grandissait, et la beauté de la voix est probablement l’expression la plus spectaculaire de ce polymorphisme.

L’une des raisons pour lesquelles le castrat continue de nous fasciner tient à cette idée bien connue : nous éprouvons de la tendresse pour les mélodies que nous pouvons entendre mais sommes ensorcelés par les autres, celles qui nous sont devenues inaccessibles. Feldman écrit que les voix des castrats possédaient « une grande résonance […], autrement dit, elles étaient relativement fortes et intenses, et douées d’une grande richesse de timbres ». Pour nous faire une idée de ce à quoi elles ressemblaient, nous pouvons écouter l’enregistrement d’une contralto à la voix profonde et puissante (Hilde Rössel-Majdan, par exemple, ou Maureen Forrester), puis enchaîner avec celui d’un contre-ténor (David Daniels, par exemple, ou Andreas Scholl, ou Iestyn Davies). Nous pouvons aussi écouter sur YouTube la voix du dernier castrat, Alessandro Moreschi, mort en 1922, dans l’Ave Maria de Bach-Gounod (3) ou le Crucifixus de la Petite Messe solennelle de Rossini. Mais ce ne sont là qu’approximations.

Certains de ces repères sont toutefois fascinants, sans doute parce que le langage employé pour décrire le chant des castrats est lui-même à la fois pulpeux et plaintif. La soprano française Emma Calvé évoque ainsi dans son autobiographie le chant de Domenico Mustafà en 1891 : « Il avait une haute voix de ténor exquise, véritablement angélique, d’un type ni masculin ni pour autant féminin – profonde, subtile, poignante par sa vibrante intensité […]. Il possédait quelques notes curieuses qu’il appelait sa quatrième voix – des tons étranges, asexués, surhumains, bizarres ! » Un autre écrivain disait d’une voix de castrat qu’elle était « si douce, d’un velouté si enchanteur, qu’elle ne se comparait exactement qu’aux jeux de certaines orgues », eux-mêmes presque semblables au « léger ruissellement de l’eau ».

 

Néanmoins, comme l’écrit Feldman, « nous ne pouvons pas connaître le son de la voix du castrat, sauf par les vieux enregistrements du dernier d’entre eux ». C’est comme si nous possédions les lettres de Wordsworth ou de Coleridge et certaines critiques de leurs livres, mais pas les œuvres elles-mêmes. « S’il existe quelque récompense à vouloir combler ce vide, poursuit l’auteure, elle émane avant tout de l’effort lui-même, du fait de poser cette question sans réponse : que se passerait-il si nous essayions, avec toutes les facultés et les ressources dont nous disposons, d’imaginer ce que par définition nous ne pourrons jamais découvrir, encore moins ressentir ? Jusqu’où s’étend le spectre de ce que nous pouvons entendre à l’intérieur de notre tête ? »

En d’autres termes, puisque ce son a été un jour émis, il nous appartient, ou presque ; ou plutôt nous savons qu’il a existé mais qu’il a disparu, que c’est un son perdu, que l’imaginer est la seule chose possible. Nous pouvons l’imaginer puissamment, puisqu’une bonne partie de la musique que chantaient les castrats a survécu. Nous n’avons simplement plus leur voix.

Les tout premiers castrats ont commencé à triompher dans le nord de l’Italie et dans les chapelles de Rome au cours des années 1550, mais leur véritable âge d’or s’est étendu du début du XVIIe à la fin du XVIIIe siècle. Feldman décrit avec une précision remarquable l’opération elle-même, réalisée sur les garçons avant la puberté : « On éliminait les testicules en les écrasant, en les compressant jusqu’à l’atrophie ou, plus généralement, en les extirpant. […] La résection complète du scrotum était plus rare. L’opération n’était guère différente de la castration du bétail et autres animaux domestiques. […] Avant de procéder à l’opération même, on donnait aux garçons de l’opium ou on leur comprimait la carotide pour provoquer un coma, après quoi on les immergeait dans un bain de lait ou d’eau froide en guise d’anesthésie avant l’intervention. »

L’opération transformait leur voix. « Leur caisse de résonance, poursuit Feldman, devenait ainsi, en proportion de l’instrument d’émission vocale (le larynx), plus grande que la normale. On suppose que, grâce un apprentissage adéquat, les voix de certains castrats pouvaient produire un son possédant plus d’attaque et une résonance plus puissante que celles des autres chanteurs. » Mais si la castration faisait des merveilles pour la voix, elle posait problème au reste du corps – hypertrophie de la cage thoracique, élargissement des mâchoires – et entraînait des complications médicales à l’âge mûr ou dans la vieillesse, telles l’ostéoporose. Dans leur jeunesse, les castrats pouvaient passer pour des femmes. Ils n’avaient pas de barbe, possédaient souvent des silhouettes féminines et développaient aussi des « caractères sexuels secondaires féminins ».

Alors que la castration était assez courante, nous ne possédons que très peu de détails sur ceux qui la pratiquaient et les lieux où ils le faisaient. Personne ne s’en vantait et aucune localité ne souhaitait être associée à cette coutume. La genèse de ces chanteurs était entourée de mystère et d’ambiguïté. Bien qu’interdite par l’Église catholique, elle était essentielle à la musique sacrée : les castrats pouvaient émettre ce que Feldman appelle « un son proche du gémissement du Christ ». Ils étaient aussi capables de gagner beaucoup d’argent et recevoir des cadeaux somptueux : à Londres, dans les années 1750, leurs revenus annuels pouvaient atteindre 700 livres, soit dix fois ce que coûtait l’entretien d’une famille bourgeoise. Sur scène, ils étaient nimbés d’une aura de respect et d’admiration, et de nombreuses critiques très élogieuses nous sont parvenues.

Ils ne pouvaient certes pas pratiquer l’axe sexuel complet, mais certains continuaient d’être attirés par les femmes. Le meilleur témoignage que nous possédions à cet égard concerne le mariage de Giusto Ferdinando Tenducci, né en 1735, et de Dorothea Maunsell, fille adolescente d’une grande famille anglo-irlandaise. Comme les Maunsell réclamèrent par la suite le divorce pour leur fille, il leur fallut réunir un grand nombre de preuves relatives aux caractéristiques sexuelles de Tenducci, notamment celles que fournit un domestique cité par Helen Berry dans « Le castrat et sa femme » (4). Ce domestique avait assisté à la castration du chanteur, confiée aux bons soins du chirurgien Pietro Massi : « J’ai clairement vu [le médecin] pratiquer deux incisions entre les cuisses, près de l’aine. J’ai vu ensuite ledit M. Massi extraire les testicules l’un après l’autre, lesquels j’ai clairement vus sans erreur possible entre les mains dudit M. Massi, qui après cela les posa sur un plat. »

Un certain Charles Baroe, qui avait partagé la chambre de Tenducci à Dublin, apporta lui aussi son témoignage : il avait surpris le chanteur alors qu’il retirait « une bourse de velours rouge de la poche d’un de ses pantalons pour la glisser dans un autre ». Quand il lui demanda ce qu’elle contenait, Tenducci avait répondu : « Je conserve mes testicules là-dedans, ils y sont depuis ma castration. » Cela n’empêcha pas le chanteur, à son arrivée de Londres en 1759, de recevoir des billets doux de lady Littleton, dont le mari écrivit à son frère : « Elle est une fois de plus devenue le sujet de conversation de la ville en envoyant des lettres d’amour – dont l’une a été montrée à plusieurs personnes – au signor Tanduchi [sic], un eunuque. »

 

Dorothea Maunsell s’enticha de Tenducci quand il arriva à Dublin. « La musique, qui avait toujours été mon plus grand plaisir, était désormais pour moi insipide à moins d’être accompagnée par la voix de Tenducci, écrivit-elle plus tard ; et la conversation de mes amis me charmait moitié moins que la sienne. » Peu après, le couple fugua ; Tenducci fut emprisonné ensuite pour cette impudence, et Dorothea éloignée. Mais le duo fut à nouveau réuni en août 1770, lorsque Tenducci revint à Londres à l’occasion d’un concert prestigieux – une commande royale pour célébrer l’anniversaire du frère de la reine Charlotte. George III lui avait demandé de chanter des airs en vogue, y compris les arias tirés des oratorios de Haendel. Il semble bien que Dorothea soit restée en sa compagnie durant tout le séjour. Quand ils arrivèrent à Winchester, une dame écrivit à son frère : « S’il était venu tout seul, on aurait pu faire quelque usage de lui et lui demander de venir chanter ici ; mais comme il a amené Mme Tenducci avec lui, je ne veux rien avoir à faire avec lui. » La correspondance ultérieure montre clairement que la dame finit pourtant par assouplir sa position et que Dorothea fut reçue en qualité d’épouse de Tenducci.

Quelque temps après, Tenducci rencontra Casanova, qu’il étonna « en [lui] présentant sa femme légitime, dont il avait eu deux enfants. Il se moquait de ceux qui prétendaient qu’en sa qualité de castrat il ne pouvait pas procréer son semblable. La nature l’avait fait monstre pour le conserver homme : il était triorchis, et, comme dans l’opération on ne lui avait extirpé que deux glandes séminales, celle qui lui restait suffisait pour constater sa virilité. » Il n’est guère vraisemblable, comme le remarque Berry, que Dorothea ait eu deux enfants à cette époque. Il faut surtout noter la crédulité de Casanova et la façon dont il joue, ajoute Berry, « sur l’idée très répandue que les castrats possédaient des pouvoirs cachés ».

 

Des chanteurs de son envergure pouvaient circuler facilement et régulièrement entre l’Italie et l’Angleterre, gagnant et dépensant des sommes faramineuses. Ils côtoyaient aussi parfois les cercles du pouvoir. Farinelli fut ainsi invité à Madrid en 1737 « pour dissiper par son chant la mélancolie psychotique de Philippe V ». Il chantait tous les soirs pour remonter le moral du pauvre monarque qui avait passé la journée au lit à ronger ses propres chairs. « La reine demanda à Farinelli, écrit Patrick Barbier dans Histoire des castrats, de chanter dans une pièce adjacente à la chambre du roi. L’effet fut stupéfiant. Philippe, que rien ne pouvait distraire, devint soudain radieux. Sa face se recomposa, son sourire revint. Peu à peu, Farinelli devint la “drogue” du souverain […]. Dans ces rencontres quotidiennes, le roi ne recherchait pas seulement la compagnie d’un chanteur mais aussi d’un ami, d’un confident, de quelqu’un qui l’écoute et le comprenne. »

C’est précisément ce côté « entre deux » des castrats – ni femmes ni vraiment hommes, ni paysans ni aristocrates, ayant accès à l’oreille des princes comme à la chambre des jeunes filles – qui leur permit d’occuper des positions de privilège et d’influence. Atto Melani, le héros du livre de Roger Freitas, en offre le meilleur exemple. Deuxième de sept frères, il fut le premier à être castré, suivi par quatre autres. À 15 ans, il entra au service d’un frère du grand-duc de Toscane, et dans les années 1640 il rejoignit la cour de France. Là, sa voix lui valut de devenir le favori de la régente, et ses talents diplomatiques, écrit Freitas, « attirèrent l’attention de Mazarin. Ce mélange de musique et de politique devait définir la carrière d’Atto Melani ». Il se trouva « impliqué dans nombre des grands événements politiques de l’époque. Il conduisit des négociations secrètes en Bavière avant la diète de Francfort de 1657 ; il accompagna Mazarin lors des discussions et des cérémonies qui conclurent la paix des Pyrénées (1659) ; il assista aux négociations de mariage entre le prince Cosme III de Toscane et la princesse Marguerite-Louise d’Orléans (1661) ; il contribua même à l’élection de son “concittadino” et ami Giulio Rospigliosi comme pape sous le nom de Clément IX (1667). Tous ces efforts rendirent Melani encore plus célèbre sur la scène européenne, et il devint une véritable ressource pour de nombreux dirigeants ».

L’étude de la sexualité de Melani, de la manière dont il est devenu « une véritable ressource pour de nombreux dirigeants », est l’un des aspects les plus intéressants de l’essai de Freitas. L’auteur commence par brosser le tableau de la « politique du genre » dans la seconde moitié du XVIIe siècle et le début du XVIIIe, empruntant certaines analyses à La Fabrique du sexe (5), de Thomas Laqueur. « L’aspect le plus fondamental et le plus radicalement novateur de la conception prémoderne [du genre], écrit Freitas, c’est le postulat d’un système unisexe. Entendez par là qu’au lieu de faire des corps masculin et féminin les deux formes distinctes de l’espèce humaine, la tradition prémoderne considérait l’homme comme la manifestation la plus parfaite du corps unique, commun aux hommes et aux femmes […]. Les différences entre sexes ne résidaient pas dans la chair, jugée identique, mais dans un phénomène de plus haute nature, la chaleur vitale. »

 

À l’époque où la pratique a commencé, l’amputation d’un garçon n’entraînait donc pas les mêmes conséquences qu’aux XVIIIe et XIXe siècles. « La castration d’un garçon avant sa puberté, écrit Freitas, ne signifiait pas une remise en question de son genre, au sens moderne du terme. Elle le figeait simplement dans une strate intermédiaire de la hiérarchie sexuelle. » Et, depuis cette zone, le garçon pouvait profiter de bien des plaisirs et jouir d’une immense influence. Il faut aussi se rappeler, dans ce contexte, que les relations homosexuelles ne revêtaient pas alors la signification qu’on allait leur attribuer plus tard. Pour Feldman, « les données rassemblées par les historiens de la prémodernité montrent de plus en plus clairement que les relations homosexuelles entre hommes étaient aussi répandues dans l’Italie prémoderne que les “relations inter-sexes”, pour reprendre l’expression de James Davidson. »

Les portraits de Melani et de Tenducci par Freitas et Berry, couvrant cent cinquante ans de l’histoire des castrats, confirment avec un luxe de détails intimes les conclusions de Feldman. Loin d’être diminués ou déshonorés par leur castration, les chanteurs qui avaient subi l’opération entre les années 1640 et 1789 évoluaient apparemment avec aisance dans des milieux différents et pouvaient incarner bien des personnages. Leur condition leur permettait non seulement de chanter les premiers rôles avec force et beauté en collectionnant les admirateurs, mais aussi d’habiter un espace sexuel indéterminé mais plaisant. Ils pouvaient passer à leur guise d’un pays et d’une classe à l’autre, avant d’achever leur vie dans une confortable retraite.

Sarrasine, la nouvelle de Balzac, fut rédigée en 1830, à une époque où, comme l’écrit Feldman, « les Français les plus âgés conservaient encore le souvenir de Crescentini, dont Alfred de Vigny évoqua la “voix de séraphin [sortant] d’un visage étique et ridé” ». Mort en 1846, ce castrat fait une brève apparition dans la Chartreuse de Parme, et son style de chant est décortiqué par Stendhal dans sa Vie de Rossini. Le récit de Balzac, soutient Feldman, « est entièrement guidé par le souvenir des castrats ». La tonalité exacerbée de la nouvelle s’explique sans doute par le fait que, s’ils étaient bienvenus en Italie et appréciés en Angleterre, l’opinion progressiste les réprouvait dans la France des Lumières. Rousseau, par exemple, fustigeait dans son Dictionnaire de musique « les pères barbares, qui, sacrifiant la nature à la fortune, livrent leurs enfants à cette opération pour le plaisir de gens voluptueux et cruels ». Il faisait des castrats « qui chantent […] sans chaleur et sans passion […] les plus maussades acteurs du monde ». Dans Candide, un sénateur ironise ainsi : « Se pâmera de plaisir qui voudra, ou qui pourra, en voyant un châtré fredonner le rôle de César et de Caton ». En 1775, le marquis de Sade, écrit Feldman, « assista, horrifié, à une représentation florentine de Persée et Andromède, essentiellement à cause de “la voix claire et haute” qui émanait du “corps grand et gras et quelque peu déformé […] de la moitié d’homme sur scène” ». Berry écrit encore que, à l’époque des Lumières, « pour certains critiques, les castrats continuaient de représenter l’archétype du système politique absolutiste et de la mode du baroque tardif, désormais complètement dépassés ».

Stendhal n’était pas du même avis : « Quant aux belles voix d’Italie, une des sottises de Messieurs nos petits philosophes nuira probablement à nos plaisirs encore pendant un grand nombre d’années. Ces Messieurs sont montés en chaire pour nous apprendre qu’une petite opération faite à quelques enfants de chœur allait transformer l’Italie en désert : la population allait périr, l’herbe croissait déjà dans la rue de Tolède ; et d’ailleurs les droits sacrés de l’humanité ! Ah ciel ! » Stendhal prétendait avoir appris plus de musique en « six conversations » avec le castrat septuagénaire Pacchiarotti « que par tous les livres ; c’est l’âme qui parle à l’âme ».

Autre fait fascinant, et révélateur de la curieuse façon dont l’histoire fonctionne : un style de chant apparu dans les années 1550 parce que les femmes n’étaient pas autorisées à faire entendre leur voix dans les églises fut, plus de quatre cents ans plus tard, à l’origine d’un des textes les plus influents de la critique littéraire française, S/Z, de Roland Barthes. L’intensité de Sarrasine, la nouvelle de Balzac que Barthes interroge dans son livre avec la minutie d’un enquêteur, et l’intensité de la propre voix de Barthes viennent peut-être du caractère très polémique de l’idée du castrat en France. Le jugement porté sur ces chanteurs était devenu un révélateur de croyances et de préjugés.

Non seulement le castrat fut à l’origine d’un moment clé de la critique française, mais il vint même planer au-dessus du divan des psychanalystes. « L’analyse de Roland Barthes, écrit Feldman, a donné naissance après coup à une sorte de théorie psychanalytique du castrat ; cette figure en est venue à incarner le projet central de la discipline. Les partisans enthousiastes de cette interprétation, qui en ont fait une petite industrie, suggèrent que le sexe du castrat quitte le corps amputé et se réfugie dans la voix, provoquant une extase érotique chez les auditeurs, pour lesquels il devient l’objet d’un désir immodéré. »

Ceci pourrait expliquer le ton enfiévré qu’employait Stendhal à propos de Crescentini et Velluti dans sa Vie de Rossini ; pourquoi Philippe V cessa de se ronger les chairs et sortit de son lit ; pourquoi Dorothea Maunsell voulut épouser Tenducci ; et pourquoi le duc (comme peut-être le page) voulait se taper Melani. Cela permettrait enfin de comprendre pourquoi la seule apparition d’un castrat sur scène suffisait parfois à faire s’évanouir les femmes. Les Viennoises portaient cinq médaillons à l’effigie du castrat Marchesi, « un autour du cou, un à chaque bras et deux autres cousus sur leurs souliers ». Et « lors de la dernière représentation que donna Crescentini », raconte Mme Vigée-Lebrun, les femmes de Rome « lui parlèrent tout haut de leurs regrets ; plusieurs même pleuraient à chaudes larmes, ce qui, pour bien du monde, devint un second spectacle ». Toutes étaient, semble-t-il, amoureuses d’un castrat.

 

Cet article est paru le 8 octobre 2015 dans la London Review of Books. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Pascal Menoret : « Les jeunes Saoudiens en révolte contre l’État »

Anthropologue et historien, Pascal Menoret enseigne à l’université Brandeis, près de Boston. Arabophone, il est également l’auteur de L’Énigme saoudienne. Les Saoudiens et le monde, 1744-2003 (La Découverte, 2003), et de L’Arabie, des routes de l’encens à l’ère du pétrole (Gallimard, 2010). Il travaille actuellement à un livre sur l’islamisme en Arabie Saoudite.

 

Vous consacrez un livre étonnant au phénomène peu connu des rodéos automobiles en Arabie saoudite, en présentant ces jeunes en rupture de ban comme des révoltés. Mais en quoi le « tafhit », pour reprendre le terme arabe, relève-t-il de la rébellion plus que de la délinquance juvénile ?

Vous avez raison, il ne faut pas entretenir une vision romantique de la jeunesse, insoumise, forcément insoumise. Les rodéos ne sont pas un phénomène politique parce que ces adolescents et post-adolescents les auraient conçus dès l’origine comme une forme de protestation, mais parce que les autres les ont très vite analysés en ces termes. Quand les séances de dérapages apparaissent, au milieu des années 1970, nous avons simplement affaire à des jeunes investis dans une activité consistant à réaliser, dans Riyad endormie passé minuit, des figures de style insensées avec leurs voitures, à 200 km/h. Il n’y a rien là d’extraordinaire. Ce loisir extrême est très répandu au Moyen-Orient et dans le monde – aux Etats-Unis où je vis, les rodéos sont omniprésents dans les zones rurales. Et il ne prend nulle part un sens politique aux yeux de qui que ce soit. Sauf en Arabie saoudite, où ce hobby est très vite perçu comme un acte rebelle : très vite, le pouvoir essaie d’y répondre. En 1982, un règlement de la province de Riyad définit l’activité comme un délit. La tension monte encore d’un cran dans les années 1990, quand un véritable vent de panique morale balaie le pays : c’est le moment où les Etats-Unis font de l’Arabie saoudite la base de leur opération militaire contre l’Irak lors de la guerre du Golfe, occupation qui indigne la majorité des Saoudiens. La monarchie fragilisée est à l’affût du moindre trouble. Des milliers de personnes « disparaissent » alors entre les mains des services de sécurité. Le pays compte des milliers de prisonniers politiques. Tortures, mauvais traitements, viols, aveux extorqués deviennent monnaie courante.

 

En quoi les rodéos sont-ils  touchés par cette tension ?

Dans ce climat électrique, où les fondements de la légitimité du régime sont ébranlés, les dérapages commencent à effrayer. Des sociologues, des criminologues et des prédicateurs les analysent comme un symptôme de décadence morale et érigent le phénomène en problème politique. Le grand public y voit aussi le signe de la dérive nihiliste et suicidaire de la jeune génération. Et les institutions politiques mettent cette panique morale au service de la répression. Les rodéos deviennent l’ennemi public numéro 1. En 2001, le ministère de l’Intérieur publie le premier règlement national contre la pratique. Dans la foulée, la plus importante administration religieuse du pays publie une fatwa qui présente les dérapages comme un péché et une attaque contre la vie humaine, la propriété privée et l’ordre public. Selon un sondage mené au milieu des années 2000 dans des collèges et lycées des grandes villes saoudiennes, 45 % des élèves y participent alors, de près ou de loin. La télévision publique décrira même les rodéos comme une forme de « terrorisme de rue ». Face à l’effroi qu’ils suscitent, les jeunes prennent à ce moment-là conscience de la valeur politique de leurs actes et se mettent à réfléchir. Ce qu’ils concevaient à l’origine comme un simple passe-temps se transforme en défi ouvert lancé à la police, aux normes sociales, à la surveillance de l’Etat.

 

Les amateurs de dérapages se pensent-ils vraiment comme des insurgés ?

Lors des entretiens que j’ai eus avec eux dans les années 2000, ils étaient nombreux à dénoncer le système d’exploitation mondial du Sud par le Nord, et le rôle qu’y joue le pétrole ; ils expliquaient clairement qu’en volant des voitures, l’un des symboles les plus forts de ce système, ils accomplissaient une sorte de sacrifice symbolique. Mon voisin, qui m’a beaucoup aidé à étudier les rodéos, m’a dit par exemple littéralement : « C’est avec notre pétrole que vous, dans les pays industriels, vous fabriquez des voitures. Et vous nous les vendez au prix fort. Et nous, on les prend et on les explose, point barre. »

Mais ce n’est pas sur le discours des jeunes que je me fonde pour démontrer le caractère subversif des rodéos. C’est sur l’observation : le phénomène prend toute sa dimension politique dans les faits, à l’épreuve de l’affrontement quasi quotidien entre les pilotes et l’appareil d’État. Les jeunes sont très aguerris dans leur lutte contre la police ; ils savent comment semer les patrouilles en utilisant des figures complexes (les policiers ne conduisent pas assez bien pour les suivre), ils savent concevoir des tactiques de groupe pour déjouer la surveillance et l’arrestation. Moyennant quoi ils créent des situations qui confinent à la guérilla urbaine. Les rodéos apparaissent objectivement comme une forme complexe d’opposition et une manière d’affronter l’État dans ses opérations les plus banales : le contrôle des espaces publics, la protection de la propriété privée, le maintien de l’ordre. Les pilotes et leurs fans produisent de la sorte ce que j’appelle une insurrection de basse intensité.

 

Ces jeunes se voient-ils pour autant comme des rebelles ?

D’abord et avant tout, ils s’amusent avec ce qu’ils ont sous la main : les grandes routes très larges, très droites et très bien asphaltées propres à l’urbanisme de Riyad. Or la famille Al Saoud a investi les routes d’une symbolique politique très forte. Elles ont été construites, à partir des années 1930, à la gloire de cet État qui se prétend civilisateur, pour tisser un territoire national fait de fragments disparates. Emblèmes de la prospérité, de la modernisation, de la mise en valeur du territoire, elles sont aujourd’hui un ingrédient majeur du grand roman national sur l’exceptionnalisme saoudien – cette terre et ce peuple élus de Dieu, etc. Faire un usage carnavalesque de cette infrastructure, déraper savamment à 240 km/h sur une autoroute censée mener les citadins en toute sécurité et à 120 km/h de leur maison à leur lieu de travail ou au centre commercial, revêt donc un sens très fort et ouvertement contestataire.

 

A quel point l’urbanisme de Riyad est-il le reflet de cette hypertrophie routière dont vous parlez ?

Au plus haut point. Riyad est le rejeton bodybuildé de la conception saoudienne du développement et de la modernité : une ville sur autoroute ! La monarchie a voulu construire une métropole très horizontale, très dispersée, un gigantesque damier qui favorise l’atomisation de la population et l’adoption de l’habitat individuel où tout se fait en voiture. A la faveur du boom pétrolier, la ville a explosé dans toutes les directions, bien au-delà du plan directeur d’origine. Car Riyad est devenue le terrain de jeu des promoteurs immobiliers les mieux en cour, qui violent allègrement le code de l’urbanisme. Ils achètent pour une bouchée de pain (quand un prince ne les leur donne pas) des terrains situés hors des limites officielles de la ville. Ils y lotissent de nouveaux quartiers en suivant exactement les prescriptions du plan directeur : les mêmes blocs de villas, les mêmes largeurs de rues, les mêmes lampadaires… Le but étant que la municipalité finisse par légaliser. Des kilomètres et des kilomètres d’asphalte s’ajoutent chaque semaine au périmètre urbain, précisément ceux où viennent déraper les jeunes. Riyad, c’est un peu Los Angeles, à la fois en raison de son aura d’eldorado et de la manière dont on a cherché à en expulser les indigènes.

 

Les indigènes ?

Les Bédouins sont traités comme des indigènes par le régime. Contrairement à la vision souvent véhiculée, l’Arabie saoudite n’est pas une monarchie bédouine. Elle est dirigée par des sédentaires issus des oasis agricoles et marchandes du plateau central du Najd. Ce pouvoir s’est forgé dans le combat contre les Bédouins qui nomadisaient dans les steppes arides ou semi-arides et les hauts plateaux environnants. Depuis le XVIIIe siècle, les Saoud ont pour principale préoccupation de subjuguer leur environnement, d’anéantir le pouvoir des grandes confédérations nomades, confédérations politiques assez souples, plutôt égalitaires, dont le droit coutumier était assez étranger aux prescriptions religieuses. Dans les années 1960, notamment sur le conseil d’experts américains et européens habités par une certaine vision « civilisatrice » de la modernisation, le régime détruit la société nomade en abolissant la propriété collective de la terre et en menant une politique de sédentarisation, via notamment des embauches massives dans l’armée.

Ces populations migrent alors en masse vers Riyad, où les administrations se mettent en place, et où l’on trouve pléthore de boulots, petits et grands. Beaucoup, comme le père d’un de mes amis, arrivent à pied. Ils travaillent dans la construction, comme chauffeurs, comme gardiens. Ils se constituent un petit pécule, puis font venir leur famille. La ville grossit et des bidonvilles surgissent au cœur de Riyad. C’est aussi le moment où le roi Fayçal, arrivé au pouvoir par la violence en détrônant son frère, a peur d’être à son tour victime d’un coup de force et instaure l’Etat véritablement autoritaire qu’est devenu l’Arabie saoudite. Il réprime tout ce qui bouge, notamment dans l’armée et les mouvements ouvriers. Cohérent avec lui-même, il redoute les grandes villes, dont la densité favorise les mobilisations politiques. Pour toutes ces raisons, l’arrivée des ruraux tétanise la monarchie, qui crée la catégorie administrative de « bédouin » pour désigner tous les nouveaux venus. Le plan d’urbanisation de Riyad est alors pensé pour les rejeter à la périphérie : les Bédouins ne doivent pas salir la capitale. C’est un projet de purification ethnique qui ne dit pas son nom. Dix, vingt, trente ans plus tard, les migrants ruraux, tous ces individus que les Saoud ont rangés dans la catégorie « bédouin », forment le gros des troupes dans les rodéos.

 

Les dérapages sont-ils pour eux une manière de se révolter contre le caractère excluant de Riyad ? 

Les groupes de rodéos fonctionnent d’abord comme des groupes de solidarité de nouveaux migrants ; ils permettent de passer le temps, de s’amuser, tout en se faisant des amis et des relations dans cette capitale revêche à leur présence. Riyad est la métropole la plus riche du Moyen-Orient, de très loin. Mais c’est un eldorado sélectif où seule une poignée d’individus a la possibilité de s’enrichir ; une ville qui réalise les rêves de ceux qui ont des connexions, un patron ou un parrain, et d’eux seuls. Dans ces conditions, les jeunes souvent venus des périphéries rurales, dont le quotidien est fait de chômage et de pauvreté, trouvent dans les groupes de rodéos de la chaleur, des gens avec qui partager une expérience commune, un réconfort.

 

Est-ce aussi pour eux un moyen de s’approprier la ville ?

Disons plutôt que c’est une manière de la connaître, de comprendre cet environnement intimidant, difficile. Dans une métropole en transformation constante, où le migrant est frénétiquement à la recherche de wasta (piston) et doit donc sortir de son milieu, les groupes de rodéos offrent un moyen d’accéder à la ville, de l’arpenter au-delà du quartier et de faire des rencontres. Les amateurs de dérapages acquièrent en suivant les pilotes un savoir très riche sur la capitale, ses nouveaux lotissements, qui fait quoi où. Et ils en découvrent à la fois la géographie spatiale et politique, en remarquant ces promoteurs dont les noms reviennent de manière récurrente parce qu’ils ont un accès privilégié à la famille royale. En filigrane, les jeunes se forgent ainsi une authentique culture politique. De nombreux pilotes de rodéos contestent d’ailleurs explicitement l’importance écrasante de l’immobilier et des importations automobiles dans la formation de la ville. Les réseaux de pouvoir qui créent continuellement les banlieues automobiles de Riyad sont présents à leur esprit, et ils critiquent vertement le népotisme des Saoud.

 

Vous parlez beaucoup, et ce n’est pas le moins étonnant, des jeux de séduction entre jeunes hommes : quel rôle joue le désir homosexuel dans la motivation des pilotes de rodéos ?

Quelle réalité surprenante, n’est-ce pas, dans un pays que les Occidentaux se représentent souvent, à juste titre, comme un lieu où la sexualité est terriblement réprimée ? Le fait est qu’il existe en Arabie saoudite des conduites amoureuses très fluides, encouragées par la ségrégation presque totale entre hommes et femmes. Les jeunes Saoudiens se débrouillent envers et contre tout pour rencontrer des filles et avoir des relations en dehors du mariage. C’est plus difficile, certes, mais aussi plus excitant. Sur certaines avenues, on flirte ouvertement, on s’interpelle de voiture à voiture, on se jette des numéros de téléphone sur des bouts de papier ou on s’envoie des SMS. Et puis, les garçons ont des relations avec des garçons, et les filles avec des filles. Les rodéos ne font donc pas exception. Mais la manière dont ils inventent leur propre conception de la masculinité est particulièrement intéressante, dans un pays où l’homme est identifié au courage et à l’insensibilité mais aussi assujetti politiquement. Les amateurs de rodéos s’emparent de cette contradiction, par exemple en pulvérisant la première des règles, qui est de mettre la ceinture. Etre un « mec », c’est ne pas porter de ceinture. Ces ados donnent à voir une sorte de masculinité débridée, qui passe notamment par un discours sur l’amour entre garçons. Sans nécessairement, d’ailleurs, qu’il y ait toujours passage à l’acte. Il s’agit surtout de proclamer que l’on fait des dérapages pour les beaux yeux de tel ou tel ; et le jeu de séduction consiste à convaincre ce beau mec de venir s’asseoir dans la voiture, à la place du mort, et de servir de faire-valoir ; le chauffeur est fier de montrer à tout le monde que cet éphèbe est son giton. Bien sûr, cela se traduit parfois par des relations charnelles. Mais l’aspect le plus intéressant du phénomène, c’est la manière dont il est affiché. Il ne s’agit pas de pratiques clandestines, furtives, honteuses. Ces jeunes en parlent ouvertement et, plus ils sont virils, plus ils veulent séduire d’autres garçons. Ils écrivent des poèmes, des chansons, mettent des autocollants sur leurs voitures : je dérape pour les beaux yeux de « machin » – jamais « machine ». En filigrane, il y a là aussi l’idée un peu effrayante que celui qui domine un autre homme est encore plus masculin que le masculin « normal ». Il est sur-masculin.

 

Propos recueillis par Sandrine Tolotti

 

Les guerres de Poutine

Certains, en Occident, ont vu en 1989, l’année même où naquit le reporter de guerre polonais Pawel Pieniazek, celle de la fin de l’histoire (1). Après les révolutions pacifiques à l’est, quelle alternative à la démocratie libérale pouvait-il bien rester ? L’État de droit avait remporté la victoire. L’intégration européenne allait aider des États plus fragiles à faire leurs réformes, et soutenir la souveraineté de tous. Peter Pomerantsev, fils de dissidents soviétiques partis se réfugier en Grande-Bretagne en 1978, pouvait « retourner » en Russie exercer son art de documentariste ; et Karl Schlögel, éminent spécialiste de l’histoire des émigrés russes, aller à Moscou consulter les sources de première main.

Mais assistions-nous à l’expansion de l’Ouest vers l’est, ou à l’inverse ? En 2014, un quart de siècle plus tard, la Russie incarnait une alternative cohérente : élections factices, oligarchie institutionnalisée, national-populisme et désintégration européenne. Alors quand, cette année-là, les Ukrainiens firent une révolution au nom de l’Europe, les médias russes proclamèrent la « décadence » de l’Union, et les troupes du pays envahirent le voisin au nom d’une certaine alternative « eurasiatique ».

À son arrivée à Kiev, en novembre 2013, le jeune homme de 24 ans qu’était Pieniazek put observer la dernière tentative en date, et peut-être la dernière tentative tout court, de mobiliser l’idée d’« Europe » pour réformer un État. Les Ukrainiens avaient espéré que leur gouvernement signerait un accord d’association avec l’Union européenne. Frustrés par la corruption rampante, nombre d’entre eux voyaient en ce compagnonnage un moyen de renforcer l’État de droit. Parallèlement, Moscou demandait à l’Ukraine de ne pas signer, et de prendre sa place au sein de la nouvelle zone de libre-échange « eurasiatique » entre régimes autoritaires, créée par la Russie (2).

Au dernier moment, Vladimir Poutine parvint à dissuader son homologue, Viktor Ianoukovitch, de parapher le texte européen. Les médias russes jubilaient. Mais le 21 novembre, les étudiants ukrainiens, cette jeune génération qui avait le plus à perdre à la corruption sans frein, se rassemblèrent sur la place centrale de Kiev, le Maïdan, pour exiger la signature. Pieniazek arriva quelques jours plus tard. Après la nuit du 30 novembre, au cours de la laquelle la police tabassa les étudiants, des centaines de milliers d’autres Ukrainiens vinrent grossir les rangs des manifestants, qui allaient braver le froid, et bien pire, au cours des trois mois suivants.

 

L’« Euromaïdan », comme le mouvement fut baptisé au début, était multiculturel et anti-oligarchique. Les Ukrainiens prenaient des risques au nom d’un objectif difficile à comprendre hors de l’espace postsoviétique : l’européanisation comme moyen d’anéantir la corruption et la ploutocratie. En enrichissant une petite clique, écrit Pieniazek dans le recueil de ses reportages en Ukraine, « Ianoukovitch avait placé l’État au bord de l’effondrement » (3). En décembre 2013, le leadership russe fit de l’évacuation de la place la condition de son aide financière à Kiev. L’escalade de la répression qui s’ensuivit – d’abord la suspension du droit de réunion et de la liberté d’expression en janvier 2014, puis le massacre des manifestants en février [82 morts le 20] – transforma le mouvement populaire en révolution. Le 22 février, Ianoukovitch s’enfuit en Russie. (Deux ans plus tard, son conseiller en stratégie, Paul Manafort, allait refaire surface aux États-Unis, jouant le même rôle auprès de Donald Trump (4).) Confrontée à l’échec de sa politique de répression à distance, la Russie envahit la péninsule ukrainienne de Crimée. Et en mars, des Russes qui avaient pris part à cette campagne arrivèrent dans le bassin industriel du Donbass, l’ancien fief de Ianoukovitch dans le sud-est du pays, pour fomenter un mouvement séparatiste.

Les habitants de la région avaient autant de raisons que quiconque d’être mécontents de la corruption, et leur crainte que la révolution de Kiev ne soit guère qu’un transfert de pouvoir d’une bande d’oligarques à une autre n’était pas infondée. Comment des négociations ou des élections auraient-elles pu apaiser ces inquiétudes ? Nous ne le saurons jamais. L’intervention russe empêcha les unes et les autres de se tenir, et charria à la place son lot de peurs et de carnages, changeant à jamais les calculs politiques de tout le monde. Slaviansk, une petite métropole du Donbass, devint l’un des premiers lieux de rassemblement des séparatistes. Lorsque Pieniazek y arriva, en avril 2014, il découvrit une ville grouillant de blindés de transport de troupes et comprit que l’opposition locale à Maïdan était soutenue de l’extérieur. Le Russe Igor Guirkine, qui avait participé à l’invasion de la Crimée et commandait désormais les forces séparatistes, avait fait de Slaviansk son quartier général.

Sous son contrôle, un « maire du peuple » fit arrêter le maire légitime, et les nouvelles autorités assassinèrent deux élus qui s’opposaient à elles. Quand le gouvernement ukrainien envoya des policiers enquêter sur le crime, les séparatistes les arrêtèrent et les photographièrent dans des positions humiliantes – images censées notifier la dissolution locale de l’État central. Comme le raconte Pieniazek, le pouvoir résidait à présent dans l’ancien siège de la police ukrainienne, devenu la base des soldats et officiers russes.

En mars 2014, la Crimée fut annexée. Et personne n’excluait, en avril, que la Russie rattache bientôt de nouveaux pans du territoire : ce mois-là, Poutine parla d’une « nouvelle Russie » (Novarossiya) à propos de Donetsk et de cinq autres régions de l’est et du sud de l’Ukraine. Ce langage était étudié avec intérêt par l’historien allemand Karl Schlögel. Comme il le rappelle dans son nouveau livre, Poutine soutenait que l’usage du russe au-delà des frontières du pays justifiait une éventuelle invasion (5). Mais, si l’unification des groupes linguistiques était acceptée comme principe de gouvernement, c’en serait fini du respect des frontières internationalement reconnues.

 

N’est-ce pas à cause de ce genre d’arguments que la Seconde Guerre mondiale commença (songez à l’Anschluss et à la fin de l’Autriche, aux Sudètes et à la destruction de la Tchécoslovaquie, ou à Dantzig, prétexte à l’invasion de la Pologne) ? C’est pour cela que les fondateurs de l’Europe avaient insisté sur le respect des frontières et la résolution des questions de droits de l’homme à l’intérieur de leur cadre nécessairement imparfait. Pieniazek fut frappé de voir les séparatistes traiter inlassablement de « fasciste » l’ordre européen, tout en parlant de l’importance de la langue partagée et de la communauté de sang. Il finit par comprendre que les militants voulaient simplement dire ceci : « Tous ceux qui ne soutiennent pas la Russie sont fascistes. »

L’Ukraine est un pays bilingue doté d’une classe dirigeante cosmopolite. Mais, parce que la quasi-totalité de la population parle russe aussi bien qu’ukrainien, elle appartient à ce que Poutine nomme « le monde russe » (russkii mir). Or ce « monde », comme le montre Schlögel, n’est en aucune manière aligné sur la politique de Moscou. En parcourant l’est et le sud de l’Ukraine en 2014 pour brosser de ses villes des croquis historiques érudits, il découvrit une réjouissante variété. Kharkiv, ville universitaire proche de la frontière, est gouvernée par des gens qui éprouvent de la sympathie pour la Russie mais rejettent le séparatisme. Dnipropetrovsk, ancien fief de l’industrie militaire où étaient fabriqués les missiles soviétiques, est devenue le lieu de rassemblement des Ukrainiens russophones qui s’étaient portés volontaires pour combattre les séparatistes et les Russes. Quant à Odessa la cosmopolite, elle apparaît comme la championne des blagues anti-Poutine.

La ville de Donetsk était tombée aux mains des séparatistes pour des raisons locales. Au printemps 2014, les oligarques du cru, indécis, tentèrent de jouer Kiev et Moscou l’une contre l’autre, avec le résultat catastrophique que l’on sait. Cette stratégie avait peu à voir avec l’appartenance ethnique ; le magnat de la ville, Rinat Akhmetov, est un Tatar de la Volga. Quoi qu’il en soit, l’ambiguïté du pouvoir local permit aux vétérans russes de la campagne de Crimée de gagner Donetsk à un moment où le gouvernement central entravait leurs mouvements vers d’autres villes de l’est du pays, comme Kharkiv. Après quoi les troupes russes purent entrer à Donetsk en traversant une frontière que les autorités étaient incapables de contrôler. Certains soldats réguliers étaient sibériens, et nombre d’irréguliers étaient tchétchènes. En d’autres termes, des gens ne parlant pas russe tuaient des russophones, au nom de la défense de cette langue sur un territoire où elle n’avait jamais été menacée. Schlögel écrit : « La ville de Donetsk, où vivaient autrefois un million d’habitants, est devenue une ville fantôme, terrorisée par des bandes criminelles, des anciens combattants de la guerre de Tchétchénie, des membres des forces spéciales, des experts en haute technologie russes et des spécialistes en relations publiques. Cette dernière catégorie valant en importance toutes les autres réunies. »

Malgré l’annexion de la Crimée en mars 2014 et la prise de Donetsk en avril, Moscou subit en mai une défaite humiliante. L’intervention russe avait renforcé dans tout le pays, comme l’écrit Pieniazek, « le sentiment d’identité ukrainien ». Le « modèle de la Crimée » était inadapté à tout le reste de l’Ukraine, ou presque, et échoua dans le sud-est. À Sébastopol, la Russie pouvait s’appuyer sur un réseau de responsables locaux prêts à tourner casaque, sur le soutien massif des habitants russes et sur la présence de bases militaires. Sans ces ressources, les maigres détachements des forces spéciales, ceux que les Ukrainiens surnomment les « petits hommes verts » car ils ne portent pas d’insignes, étaient incapables de contrôler la région. Aucun mouvement séparatiste n’émergea dans quatre des six districts estampillés « Nouvelle Russie » par Poutine. L’emprise russe sur les environs de Donetsk et Louhansk était partielle et branlante.

Les dirigeants de Kiev décidèrent de combattre. Malgré la modestie des forces armées du pays, les soldats ukrainiens repoussèrent rapidement les séparatistes. L’utilisation de l’aviation permit le déploiement des troupes et la destruction d’une partie des blindés que les irrédentistes avaient pris aux forces ukrainiennes ou obtenus de Moscou. En mai 2014, Kiev bruissait des rumeurs d’une prochaine offensive ukrainienne contre Donetsk. Pour mettre un terme à cette débâcle, Moscou devait anéantir l’aviation. En juin, les troupes russes traversèrent la frontière avec des tanks et des batteries antiaériennes. Une dizaine d’avions furent rapidement abattus.

Ce choix de l’escalade provoqua un crime de guerre majeur. L’un des nombreux convois russes engagés dans le conflit quitta sa base de Koursk le 23 juin. Il s’agissait d’un détachement de la 53e brigade de défense antiaérienne russe, qui avait pour mission de relier Donetsk avec un lanceur de missiles sol-air Buk portant le numéro 332. Le matin du 17 juillet, ce lanceur fut remorqué de Donetsk jusqu’à la ville de Snijné, puis chemina seul, alimenté par sa batterie, jusqu’à une ferme située au sud de la bourgade.

Sans l’événement survenu ensuite, il n’y aurait eu là que le transport d’un armement russe parmi beaucoup d’autres, leur présence étant attestée par les photographies prises par les habitants, dans l’indifférence générale du monde. Mais le vol MH 17 de la Malaysian Airlines, emmenant 298 passagers d’Amsterdam à Kuala Lumpur, survolait alors le sud-est de l’Ukraine. À 13 h 20 GMT, il fut touché par des centaines de « projectiles à haute énergie » libérés par l’explosion de l’ogive 9N314M d’un missile tiré par ce lanceur. Lesdits projectiles perforèrent le cockpit et tuèrent sur le coup ses occupants. On a extrait le métal des morceaux de corps retrouvés. L’avion fut déchiqueté à son altitude de croisière de 33 000 pieds ; ses passagers et leurs bagages furent éparpillés sur un rayon de 10 kilomètres environ.

Pieniazek se précipita sur le site où les principaux fragments de l’épave et de nombreux corps avaient été localisés. Il fut le premier reporter sur place. Pourtant, dès le lendemain du crash, la télévision russe s’était emparée de l’histoire. Deux chaînes prétendirent que l’avion avait été abattu par un appareil ukrainien. Et trois autres expliquèrent pourquoi : les autorités ukrainiennes avaient voulu descendre un avion ayant à son bord Vladimir Poutine, et commis une erreur. Bien avant que les 298 corps aient été reconstitués et identifiés, les médias russes avaient clairement spécifié quelles étaient les victimes : le chef du Kremlin et son entourage.

Les jours suivants, ils offrirent encore moult versions de la catastrophe : fictives, contradictoires et parfois grotesques. Parmi elles, l’histoire « zombie » (pour reprendre le nom que lui ont donné les Russes), selon laquelle la CIA avait fait exploser l’avion à distance après l’avoir rempli de cadavres, jouit d’une surprenante longévité. Mais il est plus facile de ridiculiser que de disqualifier la tactique de Moscou. L’immense majorité de la population (86 % en 2014, 85 % en 2015) impute l’accident à l’Ukraine. Seuls 2 % en attribuent la responsabilité à leur propre pays, les autres croyant en la culpabilité des États-Unis.

 

Comment la Russie a-t-elle pu en arriver là ? Au point où ses médias et sa classe politique trouvent le moyen de transformer en entreprise de victimisation nationale le fait que des soldats du pays ont abattu par erreur un avion de ligne au cours d’opérations d’invasion ? Et d’ailleurs, comment la population a-t-elle pu accepter si facilement l’idée que l’Ukraine, jusque-là un pays frère, était soudain devenue une nation ennemie gouvernée par des « fascistes » ? Comment les Russes peuvent-ils à la fois tirer fierté d’une invasion et nier le fait même qu’elle ait eu lieu ? Voici l’histoire « drôle », d’un humour glaçant, qui circule ces temps-ci à Moscou :

La femme à son mari : « Notre fils a été tué au combat en Ukraine. »

Le mari à sa femme : « Nous n’avons jamais eu de fils. »

L’historien Schlögel et le producteur-auteur Peter Pomerantsev affirment de concert que cette extraordinaire souplesse psychique est le fruit d’évolutions antérieures, propres à la Russie. « La prétendue crise ukrainienne, écrit Schlögel, est avant tout une crise russe. »

Comme vient encore de le confirmer la révélation des Panama Papers, les citoyens des deux pays font face au même problème majeur : la faiblesse de l’État de droit. À la différence de l’Ukraine, la Russie possède du gaz et du pétrole, une armée puissante et un appareil de propagande qui lui permet de gagner du temps, de détourner l’attention et de semer la confusion dans les esprits. Aux yeux de Schlögel, le leadership russe n’a pas su utiliser les profits tirés des exportations énergétiques pour diversifier l’économie durant la première décennie faste du XXIe siècle, quand les prix étaient au plus haut. Les stratégies d’institutionnalisation de l’oligarchie, de remilitarisation et de mise au pas des médias doivent s’analyser comme des choix politiques internes. Et ces choix malheureux ont rendu probables les guerres extérieures. D’autres observateurs, note Schlögel, ont pourtant trouvé les sirènes de la propagande russe, sur les thèmes de la justice ethnique et de l’antifascisme, plus séduisantes que les fondamentaux de l’économie politique. Ce genre de rodomontades permet à la population de se penser en victime et autorise les étrangers à discuter de la guerre « sans avoir la moindre connaissance de la Russie elle-même ».

Pomerantsev passa cette éblouissante décennie de gabegie à Moscou, où il se fit le chroniqueur des espérances, et des malheurs, d’autres que lui. Son livre se présente comme les mémoires d’un jeune artiste ayant en tête un film qu’il veut mais ne peut pas faire. Ce film porterait sur le suicide des mannequins, ces modèles sublimes qui semblaient si bien réussir dans la Russie postsoviétique mais ont souvent fini par sauter du haut d’un immeuble. Il décrit « une génération de filles orphelines en talons hauts » cherchant sans la trouver la sécurité auprès d’hommes plus âgés, parvenus des années 2000. Une atmosphère de vertige imprègne le livre, avec ces chutes qui peuvent être retardées et niées, mais jamais évitées. Les photos d’une de ces filles s’étalaient encore à travers Moscou bien après sa mort, sur des affiches pour un parfum « enchanteur ».

 

Pomerantsev débarqua à Moscou au moment où l’État reprenait le contrôle de la télévision. En octobre 2002, les forces de sécurité russes tuèrent 129 otages durant un assaut contre des terroristes tchétchènes qui s’étaient emparés d’un théâtre de Moscou. Les caméras de télévision enregistrèrent le bain de sang. Après cela, écrit Pomerantsev, la dernière chaîne privée fut muselée, et l’État commença de mettre en scène un pluralisme de façade : des stations qui avaient l’air différentes mais disaient toutes la même chose. Les leaders des partis autorisés pouvaient se voir accorder un temps de parole plus ou moins long ici ou là. Mais leur présence avait pour seul but de confirmer le caractère incontournable de Poutine.

Comme le rappelle Pomerantsev, « quand des communistes rouge tomate et des nationalistes éructant s’étripent dans les émissions de débat télévisé, le spectateur a le sentiment que le président est, en comparaison, le seul candidat sain d’esprit. » Pomerantsev étudie le destin d’une femme qui avait créé sa propre entreprise chimique, apparemment légale, en se tenant à l’écart de la propagande et de la politique. Mais il n’y a pas d’échappatoire en Russie : les entrepreneurs sont exposés à des contrôles juridiques et fiscaux arbitraires sur le simple caprice d’un rival. Elle fut arrêtée (prétendument pour trafic de stupéfiants). Une fois derrière les barreaux, le surréalisme gagne inévitablement : « Le noir est blanc et le blanc est noir, comme l’écrit Pomerantsev en paraphrasant la femme d’affaires. Il n’y a pas de réalité. Quoi qu’ils disent, c’est la réalité. »

Ce genre d’histoires, dont Pomerantsev fait l’emblème d’un monde postmoderne, peut faire l’objet d’une lecture plus terre à terre : elle rappelle que la Russie, comme l’Ukraine, n’a jamais été capable d’accomplir cette tâche moderne qui consiste à instaurer l’État de droit. De nombreux Russes, d’ailleurs, réagirent à cet échec presque de la même manière que les Ukrainiens en 2013. Peu après le départ de Pomerantsev de Moscou, ils manifestèrent contre la falsification des élections législatives de la fin 2011. Poutine prétendit que l’opposition avait répondu à un signal de la secrétaire d’État Hillary Clinton, et la police russe arrêta les leaders du mouvement.

Même si les médias russes suivirent alors la ligne Poutine, l’existence même des manifestations sembla montrer que le contrôle et l’instrumentalisation de la télévision ne suffisaient pas. Le stratagème émergent consista à mêler actualités russes et actualités étrangères, pour donner le sentiment que la Russie était le point de mire du monde entier, comme si les dirigeants de la planète avaient pour unique préoccupation de perturber la politique russe. Les problèmes économiques et sociaux croissants pouvaient ainsi être ignorés, au moment où le pays se croyait le centre de l’attention mondiale.

Après les manifestations, Poutine se détourna des classes moyennes pour embrasser le national-populisme. L’opprobre jeté sur l’Union européenne « décadente » et la création de l’alternative eurasiatique furent aussi le fruit de cette expérience. Quand les Ukrainiens manifestèrent en faveur de l’UE fin novembre 2013, les leaders russes interprétèrent l’événement en l’intégrant au scénario qu’ils étaient en train d’écrire pour eux-mêmes. Plutôt que de s’arrêter sur les similitudes entre les problèmes des deux pays et sur l’embarrassante capacité des Ukrainiens à exiger des réformes, les médias russes définirent l’Euromaïdan comme une éruption de décadence européenne.

L’Union était déjà surnommée « Gayropa ». Voilà que l’Euromaïdan fut rebaptisé « Gayeuromaidan ». Mais une fois que les troupes russes eurent envahi la Crimée, il n’y eut plus de place pour les histoires à l’eau de rose sur les écrans de télévision. L’heure était à de splendides petites guerres. Le déclin économique russe pouvait bien se poursuivre, puisqu’il était désormais présenté comme la rançon de la gloire internationale. En septembre 2015, c’était encore l’Ukraine qui focalisait l’attention. Un mois plus tard, la Syrie l’avait remplacée.

Les nouvelles guerres russes relèvent d’un bonapartisme sans Napoléon. Ces aventures extérieures permettent de dépasser provisoirement les tensions internes, mais sont vouées à l’échec en l’absence de toute vision du monde. Car les idéaux ne sont reconnus que pour être tournés en dérision. « Il s’agit d’un nouveau genre de propagande du Kremlin, écrit Pomerantsev, qui consiste moins à combattre l’Occident à l’aide d’un contre-modèle, comme pendant la Guerre froide, qu’à emprunter son langage pour le narguer de l’intérieur. » En filigrane, l’idée que l’autoritarisme est le meilleur de tous les systèmes parce que les autres ne valent pas mieux, malgré les apparences. Mentir pour préserver le statu quo est parfaitement justifié, puisque les mensonges de l’adversaire sont plus pernicieux.

 

Tous les problèmes, dans cette vision du monde, viennent des chimériques espérances d’amélioration éveillées par les puissances étrangères. Le pouvoir policier est authentique, tandis que les mouvements populaires ne le sont pas. Tuer pour le statu quo est nécessaire, puisqu’il n’y a rien de plus dangereux que le changement. Dans les parties du sud-est de l’Ukraine sous contrôle russe et séparatiste, des millions de personnes ont perdu leur foyer et des milliers la vie, mais les biens des oligarques sont intacts – et les séparatistes qui croyaient combattre l’oligarchie ont été assassinés.

Faut-il vraiment que des manifestations en faveur de la justice mènent à l’invasion étrangère et à des meurtres sordides, sur fond de propagande ahurissante, au nom de la perpétuation de la richesse de quelques-uns ? Voilà le principe essentiel de la politique étrangère russe : toute velléité citoyenne d’améliorer la politique doit entraîner la guerre et la « normalisation » – pour utiliser le terme rendu célèbre par la répression du printemps de Prague en 1968. Pomerantsev, qui s’intéresse aux liens entre le soviétique et le postsoviétique, révèle habilement à quel point les révolutions de 1968 marquèrent un tournant dans la vie politique de l’URSS et la pensée dissidente.

Quand les troupes russes anéantirent les espoirs que les Tchécoslovaques avaient placés dans le « socialisme à visage humain », la mère de Pomerantsev était une écolière soviétique. Un officier du KGB qui avait pris part à l’invasion rendit un jour visite à sa classe, régalant les enfants avec ses histoires sur la défaite du mouvement réformateur. Jusqu’alors, la fillette avait gobé la version officielle : l’armée soviétique était intervenue pour arrêter un coup d’État fasciste soutenu par l’Occident. Surprise par le récit de l’agent, elle demanda : « Vous voulez dire qu’ils n’étaient pas contents de vous voir ? » Le regard que lui jeta l’homme du KGB dit tout : elle comprit ce jour-là que la version officielle était un mensonge, et que le devoir des citoyens soviétiques était de vivre en connaissance de cause avec ce genre de mensonge.

Après l’occupation de la Tchécoslovaquie, Léonid Brejnev promit une « assistance fraternelle » à tout pays d’Europe de l’Est semblant s’écarter de la ligne officielle. Aux citoyens soviétiques, il proposa le « socialisme réellement existant », l’idée qu’il fallait se faire à la grisaille de la vie car rien de mieux n’était possible. Pour les hommes du KGB qui firent leurs études dans les années 1970, comme Vladimir Poutine, l’instabilité et le changement étaient des ennemis bien plus redoutables que n’importe quelle idée. Officiant en Allemagne de l’Est dans les années 1980, le futur président pouvait se faire des illusions sur la pérennité du statu quo – même si la stabilité est-allemande reposait à l’époque sur les économies occidentales. Il ne lui vint pas à l’esprit que, en pariant sur les exportations énergétiques et l’intervention étrangère, Brejnev commettait une erreur ; une fois au pouvoir, Poutine allait la répéter. La valeur d’un baril de pétrole brut culminait à 101 dollars (d’aujourd’hui) quand l’URSS envahit l’Afghanistan en 1979 ; lorsque le pays s’autodétruisit en 1991, il était tombé à 34 dollars. Quand le convoi du lanceur Buk atteignit Donetsk en juin 2014, le prix du pétrole culminait à 112 dollars ; au moment où j’écris, il est à 39.

Les dissidents d’Europe de l’Est comme les parents de Pomerantsev tirèrent du naufrage de 1968 une tout autre leçon : l’importance de la vérité comme fondement d’une vie dans la « dignité » – un terme que les Ukrainiens appliquèrent à leur révolution en 2014. Schlögel, enfant des mouvements étudiants, est troublé par le fait que des membres de sa propre génération préfèrent la stagnation à la révolution. Il veut savoir « pourquoi cette génération dont les souvenirs personnels sont tournés vers le Paris de mai 1968 n’ont pas réagi à Kiev ». Pourquoi si peu de gens s’identifiant à la gauche ont-ils vu la révolution ukrainienne comme telle, et ont-ils condamné en conséquence l’invasion contre-révolutionnaire russe ? La réponse est en partie celle-ci : parce que nombre des Occidentaux qui se souviennent de 1968 se rappellent Paris et non Prague, et oublient ainsi le militarisme réactionnaire de la doctrine Brejnev.

La révolution ukrainienne n’eut pas son Orwell, mais les lecteurs de Schlögel et de Pieniazek trouveront dans leurs livres un peu du cran et de la perspicacité politique qui caractérisent Hommage à la Catalogne. Pieniazek risqua sa vie pour voir ce qu’il vit, comme le firent d’autres journalistes occidentaux de grand courage et de grand talent. Peut-être bénéficia-t-il aussi de la nature apparemment inoffensive de son travail. Parce que les séparatistes pensaient que seule comptait la couverture télévisée, ils ne cessèrent de lui demander où était son cameraman. Sans doute lui fut-il aussi plus facile, travaillant pour la presse écrite, d’avoir de longues conversations et de naviguer d’un camp à l’autre. Pieniazek passa ainsi des jours avec un séparatiste avant que les deux hommes ne comprennent qu’ils se trouvaient le même jour sur la place Maïdan. L’un tabassait, l’autre se faisait tabasser. Le fait que Pieniazek n’ait pas mis fin à leur relation en dit long sur son élégance. Ce reporter incarne modestement ce vieil idéal dissident : rechercher les petites vérités, en prenant des risques pour soi-même, dans un monde de grands mensonges.

 

Avec une humilité semblable, Pomerantsev présente ses amis russes comme des êtres en tous points comparables à ses amis occidentaux. Leur monde n’est qu’à un tour de passe-passe du nôtre. Depuis la parution de son livre, l’auteur a remarqué les affinités entre la propagande de Trump et le modèle russe. La fragilité actuelle du pouvoir à Moscou est une maigre consolation, dès lors que ses méthodes de gouvernement sont susceptibles de fonctionner en Occident. « Ici, écrit Pomerantsev, va être là-bas. » Si le péché des intellectuels, au XXe siècle, fut de proposer des visions utopiques, il est, au XXIe, de nier toute possibilité de changement. Schlögel craint une nouvelle trahison des clercs, un abandon de la quête de vérité qui, selon Pomerantsev, porte le scepticisme insondable faisant paraître l’action politique vaine. « Nous ne pouvons pas laisser tomber, conclut-il, sur la question de la différence entre fait et fiction. » Pour détourner le titre de son livre, certaines choses sont vraies, et certaines choses sont possibles.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 9 juin 2016. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

La colère, cette valeur fausse

La colère – ou sa valorisation – serait-elle une anomalie judéo-chrétienne ? Les sages orientaux, eux, cultivent le calme et la retenue. Les dieux grecs et romains avaient, il est vrai, l’emportement facile. Mais ils ne revêtaient pas le caractère d’exemplarité dont furent dotés leurs successeurs. Il n’y a bien, d’après Martha Nussbaum, que les juifs et les chrétiens pour considérer que l’ire divine serait un bienfait – ou, tout du moins, un mal nécessaire. Comme l’explique la philosophe américaine sous le titre « Colère et pardon », il existe dans le monde occidental un malentendu autour de la colère. Voyez, écrit Nussbaum, l’interprétation communément donnée de la tragédie d’Eschyle : Oreste tue sa mère ; les Érinyes, ces divinités infernales à la chevelure de serpents, le poursuivent de leur vengeance ; Oreste est acquitté par l’Aréopage, les Érinyes font taire leur ressentiment et deviennent les Euménides, auxquelles un culte est désormais rendu. Autrement dit, la colère est intégrée à la cité. On reconnaît que « le système judiciaire doit prendre en compte les sombres passions vindicatives et les honorer ». Mais pour Nussbaum, c’est une méprise que d’interpréter la pièce ainsi. La colère et la revanche ne sont pas chez Eschyle réunies à la cité : elles sont métamorphosées à son contact.

Pour de nombreux penseurs, laisser libre cours à sa colère aurait un triple mérite : « Premièrement, la colère est une condition de la dignité et de l’estime de soi, résume le philosophe Julian Baggini dans Prospect. Sans colère, les êtres doux sont laissés à leur silence et à leur humiliation. Deuxièmement, ne pas se mettre en rage contre les crapules revient à les traiter comme des enfants impuissants, dépourvus de responsabilité. Troisièmement, la colère est une motivation importante pour combattre l’injustice. » Autant d’arguments que rejette Nussbaum. D’un point de vue empirique, les exemples ne manquent pas d’hommes et de femmes (Gandhi, Martin Luther King, Nelson Mandela, pour ne citer que les plus célèbres) qui ont su s’opposer aux injustices sans exprimer de colère. « Les discours de King, en particulier, avaient beau être passionnés, ils ne revêtaient pas ce souhait typique d’une colère authentique qui voudrait que “celui qui a causé du tort en subisse d’une façon ou d’une autre des conséquences négatives” ». À lire Nussbaum, ce désir sous-jacent est toujours « problématique du point de vue des normes ». Il se manifeste sous deux formes : ce que la philosophe appelle la « voie de la revanche » (l’idée que la souffrance du malfaiteur pourrait en quelque sorte réparer la chose ou la personne atteinte) et ce qu’elle nomme « voie du statut » (qui cherche à renverser la dévalorisation de soi causée par une injustice en abaissant encore davantage celui qui s’en est rendu coupable). Dans le premier cas, le raisonnement procède d’une sorte de « pensée magique » sans aucun fondement rationnel, souligne Baggini. Dans la seconde approche, il repose, écrit Nussbaum, sur une « erreur narcissique », qui « transforme toute blessure en problème de place relative ».

La philosophe n’admet le bien-fondé que d’un seul type de colère, celle dite « de transition ». Son contenu se réduirait à une pensée du type : « Quel scandale ! Il faudrait faire quelque chose contre cela » – pensée « quelque peu anémique », ironise Baggini, pour qui l’acceptation de cette « colère de transition » trahit chez Nussbaum la reconnaissance de ce que « la colère se manifeste sous des formes plus variées que celles qu’elle rejette ». Par ailleurs, comment s’en tenir au seul constat de l’injustice et à son traitement social ? Comment se contenter de souhaiter, par exemple, qu’un viol ou un meurtre soit sanctionné (pour éviter qu’il ne se reproduise), en évacuant toute idée de « faire payer » son auteur ? Un tel état d’esprit « nécessite un effort moral et souvent politique » ainsi qu’un « esprit de générosité et de coopération » qu’il revient à chacun de nourrir. Nussbaum ne s’en cache pas : la marge de progression est forcément limitée. Elle-même l’admet : elle est « loin de ne pas être en colère ».