Selon les estimations les plus fiables, Confucius vécut entre 551 et 479 avant notre ère. On appelle Entretiens ou Analectes son petit livre de sagesse – recueil de proverbes, maximes, conseils mémorables, courtes paraboles et autres observations mordantes sur la meilleure façon de vivre sa vie. Fruit d’un processus de rédaction et de compilation qui mobilisa deux générations de disciples, le texte fut achevé vers 400 av. J.-C., peut-être l’année même où Socrate trouva la mort à Athènes. « Analectes » signifie « bribes littéraires » ou « morceaux et passages variés ». C’est un traducteur anglais du XIXe siècle, James Legge, qui nomma ainsi le recueil de Confucius, et, malgré son obscurité, le titre est resté. Dans sa traduction littérale en anglais, Chichung Huang soutient de manière convaincante que la meilleure façon de rendre le titre original (Lun Yu) est « Dialogues éthiques » (1). Cela semble tout à fait légitime pour un traité présenté essentiellement sous forme de propos introduits par la formule « le Maître dit que » ou de questions suivies par les réponses du maître ou de l’un de ses disciples à propos du vice et de la vertu, de l’éducation morale ou encore de la façon de vivre d’une bonne personne.
Le style de présentation de Confucius est proche de celui du Livre des Proverbes, même si sa prose est plus nerveuse et moins poétique que celle de Salomon. Les Entretiens partagent également avec le Catéchisme de Baltimore un nombre considérable d’affirmations dogmatiques et d’arguments d’autorité (2). Comme le montrent ces dialogues, le maître chinois n’avait pas un goût très prononcé pour la métaphysique ni la religion. Bien que « le Ciel » soit souvent évoqué, le terme semble davantage faire référence au monde, à la Création dans son ensemble et à tout ce qu’elle contient qu’à la maison de Dieu ou au lieu que rejoignent les âmes vertueuses après la mort. On ne trouve dans ces proverbes nulle théologie, nulle référence à d’éventuels miracles ou à l’au-delà. Selon ces dires, nous devons non seulement éviter de penser au mal et d’en parler – car les mauvaises pensées engendrent un tempérament méchant et des agissements à l’avenant –, mais le silence est de mise lorsque l’entendement humain atteint ses limites. En cela, Confucius anticipe Wittgenstein (3). On ne peut dire le vrai que si l’on emploie le langage correctement, que si nos mots signifient ce qu’ils devraient signifier et se réfèrent aux choses auxquels ils se réfèrent réellement. Simon Leys écrit que le « silence [de Confucius] était une affirmation : il existe un univers dont nous ne pouvons rien dire » (4). On demande à Confucius quelle serait sa première initiative s’il se voyait confier les rênes d’un pays. À quoi il répond : « Rectifier les noms, certainement. » Son disciple est perplexe : « Les rectifier pour quoi faire ? » Il est rare que Confucius exprime son mécontentement ou son impatience, mais la réplique suscite chez lui ces deux réactions : « Zilu, tu n’es qu’un rustre ! Un honnête homme ne se prononce jamais sur ce qu’il ignore. Quand les noms ne sont pas corrects, le langage est sans objet. Quand le langage est sans objet, les affaires ne peuvent être menées à bien. […] Les rites et la musique dépérissent, les peines et les châtiments manquent leur but [et quand ils manquent leur but], le peuple ne sait plus sur quel pied danser. Pour cette raison, tout ce que l’honnête homme conçoit, il doit pouvoir le dire, et ce qu’il dit, il doit pouvoir le faire. »
Je ne voudrais pas avoir à défendre devant un groupe de philosophes analytiques la vision du langage implicitement à l’œuvre ici. Car elle ressemble de manière suspecte à la conception, passablement disqualifiée, selon laquelle les mots renferment un système ontologique fondamental renvoyant à un monde de faits et de valeurs existant indépendamment de nous. Au contraire, selon la théorie aujourd’hui dominante, le langage est un système d’artefacts créés pour communiquer à propos d’un monde qui s’est trouvé morcelé en fonction des besoins, des coutumes, des habitudes et de l’histoire de chaque lieu.
Néanmoins, si l’on interprète charitablement Confucius, comme l’auteur d’une théorie sur la manière dont fonctionne le langage dans une société où les gens s’épanouissent, son idée-force est convaincante et importante. Une communauté politiquement et moralement fonctionnelle est une communauté dont les dirigeants et les citoyens partagent un langage commun, où la « voie » (dao) vers la vertu est distinctement et sincèrement exprimée, où le mode de participation aux rituels cérémoniels et musicaux qui créent l’harmonie sociale est clairement établi, où la justice est rendue de manière cohérente et où l’on dit ce que l’on pense et agit en fonction. L’homme véritablement honnête « ne prêche rien qu’il n’ait d’abord mis en pratique ». L’alternative est un monde où règne le double langage et d’autres formes de discours malhonnêtes ou hypocrites ; un monde dont les dirigeants affirment être mus par des principes et agir en toute intégrité, mais dont le gouvernement repose en réalité « sur des manœuvres ». Si les gouvernants manquent de vertu alors qu’ils prétendent en être dotés, les citoyens les imitent et « deviennent eux-mêmes roublards et dépourvus du sentiment de honte ». En revanche, si le gouvernement est vertueux, les citoyens suivent l’exemple. Ils développent un sens de l’honneur et ressentent de la honte à bon escient. « La vertu n’est pas solitaire ; elle a des voisins. » Elle rayonne, a le pouvoir de transformer et de faire des adeptes : « Faites la promotion des hommes intègres, les retors suivront. »
Dans l’Apologie de Socrate, Platon rapporte la plaidoirie du philosophe à son procès. Accusé de corrompre la jeunesse et d’adorer de faux dieux, Socrate rétorque que ce sont les hommes ignorants comme eux qui corrompent la jeunesse, eux dont les actes et les paroles lui apprennent à penser et agir sans réflexion ni vertu. Socrate leur reproche de se prononcer sans vergogne sur des sujets auxquels ils n’ont jamais réfléchi et qui pour certains dépassent l’entendement humain – ou tout du moins le leur.
Confucius fait des remarques similaires à propos du discours des puissants ignares, par opposition aux hommes d’humble sagesse. Mais il le fait de manière plus courtoise, ce qui explique sans doute pourquoi, bien qu’il soit décédé à peu près au même âge que Socrate, il est mort de causes naturelles – non sous les effets mortellement soporifiques d’un cocktail de ciguë concocté aux frais de l’État.
Chose intéressante, la pensée de trois des plus influents penseurs de l’éthique – Confucius, Socrate et Jésus – ne nous est parvenue qu’à travers les écrits de leurs disciples. D’un strict point de vue littéraire, Platon, Matthieu, Marc, Luc et Jean étaient plus talentueux et consciencieux que les scribes qui ont consigné la pensée de Confucius. Même si Les Entretiens ont été davantage lus que les Dialogues de Platon ou que les Évangiles, et, même si leur message a eu une plus grande influence, ils leur sont inférieurs à deux égards. D’abord il manque à ce traité philosophique et éthique ce qu’offrent à la fois les Dialogues et les Évangiles, chacun à sa façon : des raisons, des arguments, un contexte et une motivation qui fondent le projet moral recommandé. Ensuite, et ce n’est pas sans lien, Les Entretiens sont médiocres sur le plan esthétique. Les adages du maître ne sont pas enchâssés dans une narration qui les rendrait vivants.
Les déclarations de Confucius ont beau être brèves, leur interprétation n’est pas toujours facile. Le plus long des 501 fragments numérotés ne dépasse pas quinze lignes. Et beaucoup, parmi les meilleurs, ne font qu’une ligne ou deux. En les lisant, je me suis souvenu d’un collègue à qui l’un de ses étudiants demandait pourquoi les auteurs présocratiques écrivaient en fragments. « Parce qu’ils vivaient au milieu des ruines », avait répondu le professeur. Confucius a de fait traversé une époque où la société civile telle qu’il la connaissait était en train de s’effondrer. Mais cela ne saurait expliquer, ni justifier, sa manière sibylline, didactique et morcelée de s’exprimer.

Leys est d’accord avec Elias Canetti lorsqu’il écrit : « Ce qui frappe dans ce livre, c’est son caractère moderne. » Voilà qui me laisse perplexe. À moins que Canetti ait eu à l’esprit – mais j’ai des doutes sur ce point – le genre best-sellers du développement personnel, des livres qui visent à l’épanouissement individuel. Je ne veux pas dire par là que Les Entretiens avaient pour but de donner des conseils de réussite en amour ou sur le plan thérapeutique et financier. Mais le style en est très proche. Cela dit, ces morceaux s’apparentent bien, mis bout à bout, à un système éthique. Système dont le projet se comprend à mes yeux de la façon suivante : contrôlé par une aristocratie héréditaire, l’ordre féodal s’est effondré, obligeant à revoir les fondements de la vie morale et politique. Sous le nouveau régime éthique, les pays auront toujours besoin d’être gouvernés. Les nouveaux dirigeants devront être issus de la classe des honnêtes hommes – une classe ouverte à tous, ou du moins à tous les représentants du sexe masculin. Les honnêtes hommes sont vertueux, car ils ont bénéficié de l’instruction universelle embrassée par Confucius. La forme d’éducation primordiale étant l’éducation morale – et non mathématique, scientifique ou technologique –, et les êtres humains ne différant pas beaucoup sur le plan des capacités morales, devenir un honnête homme est à la portée de tout un chacun, même des barbares. En tant que moraliste, on peut imaginer imposer ses idées à un monde composé de citoyens parfaitement vertueux. Mais Confucius est un psychologue réaliste. Nous devons nous contenter d’aspirer à un monde d’honnêtes hommes ; nous ne saurions à vrai dire espérer trouver un homme parfait ou un saint. Dans la traduction de Huang, les aspirations sont encore plus modestes : « D’homme sage, je ne rencontrerai jamais. Ce serait déjà beau si je rencontrais un honnête homme. […] D’homme plein de bonté, je ne rencontrerai jamais. Ce serait déjà beau si je rencontrais un homme constant. »
Quelles vertus possède l’homme honnête et à quels vices séduisants résiste-t-il ? Comme chez Platon, Aristote et Jésus, les vertus interagissent et forment pour Confucius une sorte d’unité. Il y a la vertu d’humanité ou d’amour. S’il est naturel et bon d’aimer par-dessus tout sa famille et ses amis, nous devrions « aimer tout le monde ». Qu’est-ce que cela signifie ? Quelque chose comme la règle : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse à vous-même » (Les Entretiens, XII, 2). Il y a aussi les vertus de respect, de loyauté, de piété entre père et fils, entre frères et entre mari et femme. Autres qualités morales majeures et probablement obligatoires : la justice, l’équité, la modestie, la sincérité, la fidélité et le goût de la vérité. La diligence, l’application et la générosité figurent aussi en divers passages, mais elles sont moins souvent célébrées. La douceur, l’absence d’esprit de compétition et le pacifisme au sein du groupe sont également des qualités. Si l’on doit se mesurer les uns aux autres, alors que ce soit au tir à l’arc. Après quoi les adversaires sont invités à boire ensemble.
Au chapitre des vices, le maître éprouvait une répulsion toute particulière pour l’inhumanité, l’injustice, l’impiété filiale, le manque de sincérité et la malhonnêteté. En plus de quoi il « rejetait absolument quatre choses : les idées en l’air ; les dogmes ; l’obstination ; le Moi ». À l’image de Socrate, de Platon et d’Aristote, Confucius souligne qu’une excellente réputation et la renommée ne sont des biens que si elles découlent des qualités morales d’un individu. L’important réside dans le fait de mériter le respect public, voire la gloire, en raison d’un caractère bon, non dans celui de les recevoir. Alors que « quand un homme vulgaire faute, il cherche toujours à sauver les apparences », l’honnête homme qui a mal agi admet ses erreurs et s’amende. Peut-être Confucius ne s’attendait-il pas à rencontrer qui que ce fût de parfait, mais il s’inquiétait de ce qu’il n’existât peut-être pas même – du moins dans la Chine du Ve siècle av. J.-C. – d’hommes honnêtes ; de ce que tout le monde fût en réalité vulgaire. « Il n’y a rien à faire, je n’ai jamais rencontré un homme qui fût capable de découvrir ses propres fautes ou d’instruire son propre procès », lit-on dans la traduction de Leys. « Oh, tout est fini ! Je n’ai jamais rencontré quiconque capable, ayant découvert ses fautes, de se réprouver en son for intérieur », affirme celle de Huang. Le lecteur est laissé à ses interrogations : l’honnêteté personnelle, l’examen critique de soi et la capacité des vertueux à s’ajuster et à se transformer eux-mêmes ne seraient-ils pas, après tout, une sorte d’idéal impossible ?
Un problème connexe, quoique différent, se fait jour dans la quête du royaume de la vertu. « Le Maître dit : “Je n’ai jamais vu quelqu’un qui aimât la vertu autant que le sexe.” » En supposant qu’il ait vraiment voulu dire ce qui est écrit ici, c’est une mauvaise nouvelle pour le projet éthique de Confucius. La passion sexuelle peut en effet prévaloir sur l’honnêteté, détruire les relations respectueuses entre mari et femme, et engendrer jalousie et agressivité. Peut-être les quelques brèves remarques relatives à l’honnête homme qui apprend à se dominer indiquent-elles que Confucius espérait opérer la transformation d’un petit groupe de personnes qui seraient amenées à aimer la vertu autant, voire plus, que le sexe. En particulier lorsque ces remarques sont faites dans le contexte des commentaires, nombreux, sur l’importance des rituels et de la musique dans l’inculcation de la vertu et de la coopération. Si un tel groupe voyait le jour, les choses iraient dans la bonne direction, puisque, dans la logique de Confucius, les vulgaires suivraient l’exemple des vertueux.
La question du sexe amène celle des femmes. Huang traduit le « Je n’ai jamais vu quelqu’un qui aimât la vertu autant que le sexe » de Leys en remplaçant « le sexe » par « les belles femmes ». Ce qui donne : « Je n’ai jamais vu quelqu’un qui aimât la vertu autant que les belles femmes. » Le fait que cette traduction soit crédible peut servir à mettre en lumière un point peut-être déjà évident : les leçons de morale des Entretiens sont destinées aux hommes ; l’objectif du livre est la constitution d’une communauté d’honnêtes hommes. Les femmes sont rarement mentionnées et, quand elles le sont, c’est en relation avec les hommes vulgaires, ou dans le contexte des règles interdisant aux hommes de prendre l’initiative d’un acte sexuel ou d’une conversation avec leurs concubines durant les périodes de jeûne ou de rituels imposés par l’État. Cela dit, je ne vois aucune objection de principe à ce que le modèle de l’honnête homme vertueux soit transposé en modèle d’honnête personne tout court. Et, ainsi, à ce que la vision de Confucius englobe l’humanité tout entière, malgré le fait que ni lui, ni les disciples qui ont compilé les Entretiens n’ont probablement jamais envisagé que les femmes puissent être des humains à part entière.
En 1988 s’est tenue à Paris une conférence internationale de lauréats du prix Nobel sur le thème « Promesses et menaces à l’aube du XXIe siècle » (5). Les Nobel ont présenté seize conclusions, dont l’une affirme que « le seul moyen de sauver l’humanité consiste à revenir vingt-cinq siècles en arrière et à adopter la sagesse de Confucius ». Cette résolution vient confirmer mon sentiment que les lauréats du Nobel se servent de leur récompense comme d’un blanc-seing pour parler de sujets sur lesquels ils feraient mieux de se taire. Mais, puisqu’ils ont choisi de s’exprimer ainsi, je me dois de répondre que la grande importance historique des Entretiens tient aux différentes traditions morales, politiques et religieuses que ceux-ci ont influencées ou engendrées. Une version du confucianisme – qui a valorisé la vertu de la piété filiale et l’a corrompue en une éthique de la soumission – est devenue idéologie d’État dans la Chine impériale, trois cent cinquante ans après la mort du maître. C’est cette version qu’a dû rejeter le communisme chinois au XXe siècle, même s’il incarnait lui-même une théorie politique profondément autoritaire. Bien d’autres versions du confucianisme demeurent vivantes de nos jours, et la compréhension de notre monde nécessite de les connaître. En outre, les enseignements éthiques des Entretiens méritent d’être pris au sérieux. Il est, en revanche, tout à fait invraisemblable, et à la limite de la bêtise, de supposer que la sagesse de Confucius soit nécessaire à la survie de l’humanité.
Cet article est paru dans la London Review of Books le 2 avril 1998. Il a été traduit par Delphine Veaudor.