Les Buddenbrook indiens

Un jour de 1966, Nitai Das, paysan misérable du Bengale, décide de mettre un terme à une situation inextricable. Sa femme et ses enfants crient famine ; il les tue avant de se suicider. Ainsi s’ouvre le dernier roman de Neel Mukherjee. « Un défi lancé aux goûts de la classe moyenne, en particulier à l’amour persistant des lecteurs de l’Angleterre postcoloniale pour les romans indiens qui charment plus qu’ils ne heurtent », estime Patrick Gale dans The Independent.

La suite de La Vie des autres est consacrée à une famille qu’un abîme d’inégalité sépare de celle de Nitai Das : les Gosh dirigent un petit empire dans l’industrie du papier. Ils sont riches, ils sont puissants. Ils occupent une grande maison au sud de Calcutta. Trois générations réparties sur quatre étages : au sommet, le patriarche, Prafullanath, avec son épouse, la terrible Charubala ; tout près d’eux, Adinath, le fils aîné ; tout en bas, dans le garage, Purba, la veuve du benjamin, avec ses deux enfants (dont Sona, un génie des mathématiques), qui survivent des restes que les étages supérieurs daignent leur laisser. Il y a aussi le fils cadet, Priyo, qui fréquente un bordel où il paie une prostituée pour qu’elle lui chie dessus. Et enfin Chhaya, l’unique fille de Prafullanath et Charubala, qui n’a jamais pu se marier à cause de sa peau trop foncée et en a conçu une profonde aigreur. « La hiérarchie familiale reflète les disparités de la société indienne », note Patrick Flanery dans le Telegraph.

La plupart des romans mettant en scène une dynastie pourraient reprendre à leur compte le sous-titre des Buddenbrook, indépassable modèle du genre : « Le déclin d’une famille. » La Vie des autres ne fait pas exception. La prospérité des Gosh s’effrite peu à peu : leurs usines ferment les unes après les autres. Le patriarche Prafullanath « part du principe que ce qu’il a accompli ne peut qu’être défait par ses modernisateurs de fils tandis que les fils se désespèrent du manque de vision de leur père », résume Patrick Gale. L’essentiel de l’intrigue se déroule entre 1967 et 1970, au moment où, en Inde, se développe le mouvement révolutionnaire naxalite, d’obédience maoïste. L’un des drames qui touchent la famille Gosh survient lorsque le fils aîné d’Adinath (lui-même fils aîné de Prafullanath), et donc l’espoir, l’héritier de la dynastie, disparaît pour rejoindre la guérilla. « La Vie des autres, méditation complexe sur la souffrance, invite à éprouver de l’empathie pour des personnages qui embrassent des idéologies violentes par refus de l’injustice, mais sans jamais pour autant innocenter la violence épouvantable qu’ils commettent », conclut Hirsh Sawhney dans le New York Times.

Franco l’exterminateur

Long de près de 850 pages (dont 120 de notes), Une guerre d’extermination devrait s’imposer comme une référence parmi les synthèses consacrées à la guerre d’Espagne. L’historien britannique Paul Preston, spécialiste réputé de cette période, y étudie avec un remarquable souci d’exhaustivité le système de terreur mis sur pied par Franco, dont la violence a continué de se faire sentir longtemps après la fin de la guerre civile. Le titre du livre, plus explicite encore en anglais (The Spanish Holocaust), résume l’un de ses principaux axes : Preston prête aux franquistes une volonté claire d’exterminer l’ennemi. Pour étayer cette thèse, l’historien analyse la rhétorique raciste et déshumanisante employée pour dénigrer les républicains et dresse un impressionnant catalogue de massacres, sans omettre les détails les plus sordides – Preston a confié que la rédaction du livre avait été pour lui une épreuve. À Badajoz, en août 1936, « des milliers de prisonniers sont abattus à la mitrailleuse dans les arènes de la ville, sous les vivats des franquistes venus assister à l’exécution. Un témoin portugais perdit la raison face à l’horreur du spectacle », note Giles Tremlett dans le Guardian. Tout aussi terrifiants, ces défilés de soldats « arborant, plantés sur leur baïonnette, le nez et les oreilles de leurs victimes » ou encore « les sous-vêtements de femmes qu’ils venaient de violer puis d’assassiner », rapporte Adam Hochschild dans le New York Times. Pour l’historien, la barbarie des méthodes franquistes est à la mesure de la paranoïa nourrie par la droite conservatrice espagnole à l’égard de ses adversaires, réels ou supposés (communistes, francs-maçons, juifs, anarchistes, libéraux de tout poil…). L’héritage des guerres coloniales a aussi joué un rôle : « Les principaux officiers sous les ordres de Franco étaient, comme lui, des vétérans des opérations sanglantes menées par l’Espagne en Afrique du Nord. Encore jeune homme, le futur général avait conduit un raid dont il était revenu avec les têtes de douze Marocains », écrit Hochschild. Preston ne cache pas ses sympathies prorépublicaines mais rend compte avec une égale précision des exactions perpétrées par les adversaires de Franco, en particulier contre les membres du clergé. L’historien récuse pourtant toute notion de symétrie : « La plupart des meurtres commis par les républicains [près de 50 000 sur un total de 200 000 victimes civiles] furent le fait de foules violentes et ne résultèrent pas d’une politique délibérée », souligne Hochschild.

Socrate, Bouddha, Confucius refusaient la divinité

L’hypothèse de l’âge axial possède un grand pouvoir de fascination, surtout pour celui qui se lance dans les études de philosophie comparée. Les présocratiques, le Bouddha, Confucius… Tous sont exactement contemporains. Et, si l’on desserre d’un petit siècle l’étau des dates, la liste des génies fondateurs croît à en donner le vertige. Des cultures, des lieux différents et une absence d’influence des uns sur les autres, comment ne pas voir dans cette coapparition une analogie saisissante avec le phénomène d’émergence spontanée des néodarwiniens ? Une phase clé de l’évolution qui ne serait plus seulement biologique mais culturelle et spirituelle, associant le cours de la nature et l’histoire humaine en un même mode de déploiement universel ?

Seulement voilà, l’âge axial est une hypothèse de philosophe sur l’histoire. Or rien dans les données proprement historiques, en particulier du côté de l’archéologie, ne donne de privilège au VIe siècle. En revanche, les conceptions nées durant ce siècle eurent des conséquences civilisationnelles indéniables. L’influence du bouddhisme en Inde est évidente à bien des niveaux, quand bien même y fut maintenu le régime des castes tant décrié par le Bouddha. Il exista en outre d’authentiques civilisations bouddhiques au Tibet et en Asie du Sud-Est. Nous savons que la première dynastie impériale chinoise se plaça délibérément sous le patronage de Confucius et cristallisa ainsi ses enseignements, dans l’Administration et au cœur des relations familiales. Quant à Socrate, il est l’initiateur d’un mode de pensée qui, de la philosophie aux sciences, représente la colonne vertébrale de l’Occident. Toutefois, le VIe siècle n’a pas, tant s’en faut, le monopole des pères fondateurs. L’hypothèse de l’âge axial ne repose pas seulement sur l’idée d’apparition de maîtres à penser, mais sur la communauté de leurs enseignements fondamentaux, en dépit de toute influence.

Quels seraient ces points communs ? « Pour la première fois, il y eut des philosophes », résume Jaspers. Mais parlerait-on en toute bonne foi du tao ou du dharma d’Aristote ? Faire de Confucius ou du Bouddha des philosophes a autant de sens que faire de Socrate un moine bouddhiste ! Cela revient à ignorer aussi bien les traditions asiatiques que la philosophie elle-même. On a dit qu’avait émergé durant ce siècle une vision radicale de la transcendance. C’est sans doute le cas du Socrate de Platon, qui distingue essentiellement l’ici-bas de l’au-delà. Mais cela aucune pertinence chez Confucius, pour qui la divinité ne doit pas préoccuper le sage. Quant au Bouddha, il est représenté touchant la terre du bout des doigts… S’il existe un point de rencontre, ce n’est en aucun cas autour de Dieu mais au contraire de son absence. Socrate, le Bouddha et Confucius ont ceci de commun qu’ils refusent à la divinité tout rôle salvateur. Leur chemin, chacun original, repose sur cette même idée que l’obtention de la liberté, du savoir ou de la joie est de la responsabilité de l’homme seul et que le dieu n’en est ni l’auteur ni le médiateur. Selon cette perspective, l’homme ne vit plus pour servir un être transcendant. Son éthique ne consiste plus en action visant à lui plaire ou à ne pas lui déplaire, mais à développer ce qui est le propre de son humanité. En conséquence, si le VIe siècle est porteur d’une révolution, peut-être pourrions-nous la nommer « éducation ».

 

Les deux sœurs

Chaque année, Alevtina et Ludmila guettent plus que d’autres encore, sans doute, l’arrivée du printemps. Car les premiers perce-neige et autres crocus sont pour elles bien davantage que l’annonce d’une existence moins rude aux beaux jours : ils augurent du retour à Alekhovshchina, pour leur transhumance annuelle dans la vieille maison familiale. Et quelle maison ! Accrochée à une colline au-dessus d’un village situé à quatre heures de route au nord de Saint-Pétersbourg, au milieu des bois, elle tient à la fois de l’archive et du refuge.

Construite par Alexeï Sablin, leur père, la cabane apparaît comme un mémorial à la vie d’une famille russe au XXe siècle. Salement blessé au début de la guerre – il y a laissé un œil, l’essentiel de l’ouïe et l’usage d’une de ses mains –, Alexeï a décidé d’installer là son petit monde en 1952, quand il a commencé à perdre la vue de son œil restant. La photographe Nadia Sablin est sa petite-fille. Elle raconte : « Il trouva une colline inoccupée à Alekhovshchina, près de ses frères et sœurs et de ses cousins. Il démonta sa maison, rondin par rondin, grava un chiffre romain sur chacun d’eux et fit descendre la rivière Oyat à ce tas de bois jusqu’à l’emplacement choisi, où il reconstruisit le tout. » Ses cinq enfants y grandiront et reviendront longtemps chaque été reformer la tribu, avec les petits-enfants.

À présent, Alevtina et Ludmila, les aînées, qui ne sont jamais mariées, entretiennent le temple familial. L’hiver, chacune d’elles habite son petit appartement dans la ville où le travail l’a envoyée : Lodeïnoïe Pole pour la première, Novgorod pour la seconde. Mais fin mars, début avril, aux premiers bourgeons, elles font leurs valises et se retrouvent pour prendre, jusqu’en septembre (aujourd’hui, 8 octobre, il fait 3 °C à Alekhovshchina) leurs quartiers d’été dans la maison d’Alexeï. Les deux sœurs ont construit leur vie autour de la relation complice qu’elles ont nouée ; celle-ci est pour beaucoup dans la magie des photos de Nadia Sablin, qui disent tout à la fois la force de caractère et la fragilité presque enfantine des septuagénaires. Ce livre « est une élégie à un mode de vie autant qu’un hommage aux femmes qui l’incarnent », écrit Sean O’Hagan dans le Guardian. Il s’en dégage une atmosphère propice à la méditation sur ce que posséder un lieu à soi veut dire.

Pour Alevtina et Ludmila, et pour nous qui contemplons leur quotidien, cette cabane est aussi un refuge à l’abri des vibrations de la ville, une retraite à l’écart des bruits du monde, hors d’atteinte des écrans (n’était le petit poste de télévision grâce auquel les deux sœurs sacrifient chaque soir au rituel du feuilleton). Un endroit hors du temps où l’on se sent bien. Et de nombreux lecteurs regarderont sans doute avec un mélange de tendresse et d’envie le spectacle de cette existence monacale dont il émane une beauté sans falbalas, pour trois fois rien : l’imprimé fleuri d’une cotonnade multicolore, l’exubérance d’un jardin russe en été, une coupelle de fraises des bois tout juste cueillies, un samovar… Les jours s’écoulent là tranquilles, au gré de tâches quotidiennes – cuisiner, faire les confitures de groseilles à maquereau, jardiner, coudre, aller chercher le lait à la ferme, cueillir les baies, débiter du bois, puiser l’eau – accomplies avec des gestes d’une grâce saisie au vol par les photos. Pour les loisirs, un peu de broderie, une grille de mots croisés, un puzzle et un brin de lecture font l’affaire. Alevtina et Ludmila semblent vivre sans le savoir la sobriété heureuse vantée par Pierre Rabhi, cette modération des besoins et des désirs qui est pour elles une évidence et à laquelle aspirent, de façon fantasmatique, bien des citadins du monde.

Cet album, fruit des étés que Nadia Sablin a passés auprès de ses tantes, réussit le petit miracle de transfigurer la routine la plus banale : « Ces images révèlent des scènes qui semblent découpées dans les pages d’un conte de fées », écrit Eva Clifford sur le site Feature Shoot. « Leur monde, renchérit la photographe, est un lieu à la fois réel et enchanté. »

 

sablin-puzzle_resultat sablin-saw_resultat

 

25 faits et idées à glaner dans le numéro 80

Les civilisations les plus diverses de la planète ont toutes vu dans la constellation d’Orion la représentation d’un chasseur.

Le régime saoudien traite les Bédouins comme des indigènes.

Zarathoustra est considéré comme le premier des philosophes.

Dieu ordonne-t-il ce qui est bon parce que c’est bon, ou est-ce qu’une chose est bonne parce que Dieu l’ordonne ?

Confucius anticipe Wittgenstein.

Si le gouvernement est vertueux, les citoyens suivent son exemple.

En 221 avant notre ère, la dynastie Qin a ordonné de brûler la plupart des livres.

En 1728, le jésuite italien Desideri est le premier Occidental à avoir rédigé un exposé complet de la philosophie bouddhiste.

Faire de Confucius ou de Bouddha des philosophes a autant de sens que de faire de Socrate un moine bouddhiste.

La femme qui a porté plainte pour viol contre le vice-président sud-africain Jacob Zuma a dû se réfugier aux Pays-Bas.

Dans ses discours, Barack Obama est passé maître dans l’art du faux spontané.

Avec un minimum d’art oratoire, on donne l’impression de la raison et du bon sens.

La propagande noire se dissimule aujourd’hui dans le maquis du Web.

Certains castrats continuaient d’être attirés par les femmes.

Les relations homosexuelles entre hommes étaient aussi répandues dans l’Italie prémoderne que les relations hétérosexuelles.

La seule apparition d’un castrat sur scène suffisait parfois à faire s’évanouir les femmes.

Seuls 2 % des Russes attribuent à leur pays la responsabilité de l’explosion de l’avion de ligne de la Malaysia Airlines au-dessus de l’Ukraine.

Si le péché des intellectuels au XIXe siècle fut de proposer des visions utopiques, il est, au XXIe, de nier toute possibilité de changement.

Il n’y a que les juifs et les chrétiens pour considérer que l’ire divine est un bienfait.

Renan voyait dans la doctrine radicale des wahhabites l’essence de l’islam.

Napoléon a rédigé à Moscou un règlement pour les théâtres de Paris.

Celui qui croit à l’égalité démocratique devrait privilégier le tirage au sort pour l’attribution des charges publiques.

À la vue du beau, le pouvoir abdique.

Des soldats franquistes ont défilé en arborant sur leurs baïonnettes le nez et les oreilles de leurs victimes.

Jacob Neusner a publié 950 livres.

Ce que dit Confucius

Selon les estimations les plus fiables, Confucius vécut entre 551 et 479 avant notre ère. On appelle Entretiens ou Analectes son petit livre de sagesse – recueil de proverbes, maximes, conseils mémorables, courtes paraboles et autres observations mordantes sur la meilleure façon de vivre sa vie. Fruit d’un processus de rédaction et de compilation qui mobilisa deux générations de disciples, le texte fut achevé vers 400 av. J.-C., peut-être l’année même où Socrate trouva la mort à Athènes. « Analectes » signifie « bribes littéraires » ou « morceaux et passages variés ». C’est un traducteur anglais du XIXe siècle, James Legge, qui nomma ainsi le recueil de Confucius, et, malgré son obscurité, le titre est resté. Dans sa traduction littérale en anglais, Chichung Huang soutient de manière convaincante que la meilleure façon de rendre le titre original (Lun Yu) est « Dialogues éthiques » (1). Cela semble tout à fait légitime pour un traité présenté essentiellement sous forme de propos introduits par la formule « le Maître dit que » ou de questions suivies par les réponses du maître ou de l’un de ses disciples à propos du vice et de la vertu, de l’éducation morale ou encore de la façon de vivre d’une bonne personne.

Le style de présentation de Confucius est proche de celui du Livre des Proverbes, même si sa prose est plus nerveuse et moins poétique que celle de Salomon. Les Entretiens partagent également avec le Catéchisme de Baltimore un nombre considérable d’affirmations dogmatiques et d’arguments d’autorité (2). Comme le montrent ces dialogues, le maître chinois n’avait pas un goût très prononcé pour la métaphysique ni la religion. Bien que « le Ciel » soit souvent évoqué, le terme semble davantage faire référence au monde, à la Création dans son ensemble et à tout ce qu’elle contient qu’à la maison de Dieu ou au lieu que rejoignent les âmes vertueuses après la mort. On ne trouve dans ces proverbes nulle théologie, nulle référence à d’éventuels miracles ou à l’au-delà. Selon ces dires, nous devons non seulement éviter de penser au mal et d’en parler – car les mauvaises pensées engendrent un tempérament méchant et des agissements à l’avenant –, mais le silence est de mise lorsque l’entendement humain atteint ses limites. En cela, Confucius anticipe Wittgenstein (3). On ne peut dire le vrai que si l’on emploie le langage correctement, que si nos mots signifient ce qu’ils devraient signifier et se réfèrent aux choses auxquels ils se réfèrent réellement. Simon Leys écrit que le « silence [de Confucius] était une affirmation : il existe un univers dont nous ne pouvons rien dire » (4). On demande à Confucius quelle serait sa première initiative s’il se voyait confier les rênes d’un pays. À quoi il répond : « Rectifier les noms, certainement. » Son disciple est perplexe : « Les rectifier pour quoi faire ? » Il est rare que Confucius exprime son mécontentement ou son impatience, mais la réplique suscite chez lui ces deux réactions : « Zilu, tu n’es qu’un rustre ! Un honnête homme ne se prononce jamais sur ce qu’il ignore. Quand les noms ne sont pas corrects, le langage est sans objet. Quand le langage est sans objet, les affaires ne peuvent être menées à bien. […] Les rites et la musique dépérissent, les peines et les châtiments manquent leur but [et quand ils manquent leur but], le peuple ne sait plus sur quel pied danser. Pour cette raison, tout ce que l’honnête homme conçoit, il doit pouvoir le dire, et ce qu’il dit, il doit pouvoir le faire. »

Je ne voudrais pas avoir à défendre devant un groupe de philosophes analytiques la vision du langage implicitement à l’œuvre ici. Car elle ressemble de manière suspecte à la conception, passablement disqualifiée, selon laquelle les mots renferment un système ontologique fondamental renvoyant à un monde de faits et de valeurs existant indépendamment de nous. Au contraire, selon la théorie aujourd’hui dominante, le langage est un système d’artefacts créés pour communiquer à propos d’un monde qui s’est trouvé morcelé en fonction des besoins, des coutumes, des habitudes et de l’histoire de chaque lieu.

 

Néanmoins, si l’on interprète charitablement Confucius, comme l’auteur d’une théorie sur la manière dont fonctionne le langage dans une société où les gens s’épanouissent, son idée-force est convaincante et importante. Une communauté politiquement et moralement fonctionnelle est une communauté dont les dirigeants et les citoyens partagent un langage commun, où la « voie » (dao) vers la vertu est distinctement et sincèrement exprimée, où le mode de participation aux rituels cérémoniels et musicaux qui créent l’harmonie sociale est clairement établi, où la justice est rendue de manière cohérente et où l’on dit ce que l’on pense et agit en fonction. L’homme véritablement honnête « ne prêche rien qu’il n’ait d’abord mis en pratique ». L’alternative est un monde où règne le double langage et d’autres formes de discours malhonnêtes ou hypocrites ; un monde dont les dirigeants affirment être mus par des principes et agir en toute intégrité, mais dont le gouvernement repose en réalité « sur des manœuvres ». Si les gouvernants manquent de vertu alors qu’ils prétendent en être dotés, les citoyens les imitent et « deviennent eux-mêmes roublards et dépourvus du sentiment de honte ». En revanche, si le gouvernement est vertueux, les citoyens suivent l’exemple. Ils développent un sens de l’honneur et ressentent de la honte à bon escient. « La vertu n’est pas solitaire ; elle a des voisins. » Elle rayonne, a le pouvoir de transformer et de faire des adeptes : « Faites la promotion des hommes intègres, les retors suivront. »

Dans l’Apologie de Socrate, Platon rapporte la plaidoirie du philosophe à son procès. Accusé de corrompre la jeunesse et d’adorer de faux dieux, Socrate rétorque que ce sont les hommes ignorants comme eux qui corrompent la jeunesse, eux dont les actes et les paroles lui apprennent à penser et agir sans réflexion ni vertu. Socrate leur reproche de se prononcer sans vergogne sur des sujets auxquels ils n’ont jamais réfléchi et qui pour certains dépassent l’entendement humain – ou tout du moins le leur.

Confucius fait des remarques similaires à propos du discours des puissants ignares, par opposition aux hommes d’humble sagesse. Mais il le fait de manière plus courtoise, ce qui explique sans doute pourquoi, bien qu’il soit décédé à peu près au même âge que Socrate, il est mort de causes naturelles – non sous les effets mortellement soporifiques d’un cocktail de ciguë concocté aux frais de l’État.

Chose intéressante, la pensée de trois des plus influents penseurs de l’éthique – Confucius, Socrate et Jésus – ne nous est parvenue qu’à travers les écrits de leurs disciples. D’un strict point de vue littéraire, Platon, Matthieu, Marc, Luc et Jean étaient plus talentueux et consciencieux que les scribes qui ont consigné la pensée de Confucius. Même si Les Entretiens ont été davantage lus que les Dialogues de Platon ou que les Évangiles, et, même si leur message a eu une plus grande influence, ils leur sont inférieurs à deux égards. D’abord il manque à ce traité philosophique et éthique ce qu’offrent à la fois les Dialogues et les Évangiles, chacun à sa façon : des raisons, des arguments, un contexte et une motivation qui fondent le projet moral recommandé. Ensuite, et ce n’est pas sans lien, Les Entretiens sont médiocres sur le plan esthétique. Les adages du maître ne sont pas enchâssés dans une narration qui les rendrait vivants.

 

Les déclarations de Confucius ont beau être brèves, leur interprétation n’est pas toujours facile. Le plus long des 501 fragments numérotés ne dépasse pas quinze lignes. Et beaucoup, parmi les meilleurs, ne font qu’une ligne ou deux. En les lisant, je me suis souvenu d’un collègue à qui l’un de ses étudiants demandait pourquoi les auteurs présocratiques écrivaient en fragments. « Parce qu’ils vivaient au milieu des ruines », avait répondu le professeur. Confucius a de fait traversé une époque où la société civile telle qu’il la connaissait était en train de s’effondrer. Mais cela ne saurait expliquer, ni justifier, sa manière sibylline, didactique et morcelée de s’exprimer.

 

confucius-censure

Leys est d’accord avec Elias Canetti lorsqu’il écrit : « Ce qui frappe dans ce livre, c’est son caractère moderne. » Voilà qui me laisse perplexe. À moins que Canetti ait eu à l’esprit – mais j’ai des doutes sur ce point – le genre best-sellers du développement personnel, des livres qui visent à l’épanouissement individuel. Je ne veux pas dire par là que Les Entretiens avaient pour but de donner des conseils de réussite en amour ou sur le plan thérapeutique et financier. Mais le style en est très proche. Cela dit, ces morceaux s’apparentent bien, mis bout à bout, à un système éthique. Système dont le projet se comprend à mes yeux de la façon suivante : contrôlé par une aristocratie héréditaire, l’ordre féodal s’est effondré, obligeant à revoir les fondements de la vie morale et politique. Sous le nouveau régime éthique, les pays auront toujours besoin d’être gouvernés. Les nouveaux dirigeants devront être issus de la classe des honnêtes hommes – une classe ouverte à tous, ou du moins à tous les représentants du sexe masculin. Les honnêtes hommes sont vertueux, car ils ont bénéficié de l’instruction universelle embrassée par Confucius. La forme d’éducation primordiale étant l’éducation morale – et non mathématique, scientifique ou technologique –, et les êtres humains ne différant pas beaucoup sur le plan des capacités morales, devenir un honnête homme est à la portée de tout un chacun, même des barbares. En tant que moraliste, on peut imaginer imposer ses idées à un monde composé de citoyens parfaitement vertueux. Mais Confucius est un psychologue réaliste. Nous devons nous contenter d’aspirer à un monde d’honnêtes hommes ; nous ne saurions à vrai dire espérer trouver un homme parfait ou un saint. Dans la traduction de Huang, les aspirations sont encore plus modestes : « D’homme sage, je ne rencontrerai jamais. Ce serait déjà beau si je rencontrais un honnête homme. […] D’homme plein de bonté, je ne rencontrerai jamais. Ce serait déjà beau si je rencontrais un homme constant. »

Quelles vertus possède l’homme honnête et à quels vices séduisants résiste-t-il ? Comme chez Platon, Aristote et Jésus, les vertus interagissent et forment pour Confucius une sorte d’unité. Il y a la vertu d’humanité ou d’amour. S’il est naturel et bon d’aimer par-dessus tout sa famille et ses amis, nous devrions « aimer tout le monde ». Qu’est-ce que cela signifie ? Quelque chose comme la règle : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse à vous-même » (Les Entretiens, XII, 2). Il y a aussi les vertus de respect, de loyauté, de piété entre père et fils, entre frères et entre mari et femme. Autres qualités morales majeures et probablement obligatoires : la justice, l’équité, la modestie, la sincérité, la fidélité et le goût de la vérité. La diligence, l’application et la générosité figurent aussi en divers passages, mais elles sont moins souvent célébrées. La douceur, l’absence d’esprit de compétition et le pacifisme au sein du groupe sont également des qualités. Si l’on doit se mesurer les uns aux autres, alors que ce soit au tir à l’arc. Après quoi les adversaires sont invités à boire ensemble.

Au chapitre des vices, le maître éprouvait une répulsion toute particulière pour l’inhumanité, l’injustice, l’impiété filiale, le manque de sincérité et la malhonnêteté. En plus de quoi il « rejetait absolument quatre choses : les idées en l’air ; les dogmes ; l’obstination ; le Moi ». À l’image de Socrate, de Platon et d’Aristote, Confucius souligne qu’une excellente réputation et la renommée ne sont des biens que si elles découlent des qualités morales d’un individu. L’important réside dans le fait de mériter le respect public, voire la gloire, en raison d’un caractère bon, non dans celui de les recevoir. Alors que « quand un homme vulgaire faute, il cherche toujours à sauver les apparences », l’honnête homme qui a mal agi admet ses erreurs et s’amende. Peut-être Confucius ne s’attendait-il pas à rencontrer qui que ce fût de parfait, mais il s’inquiétait de ce qu’il n’existât peut-être pas même – du moins dans la Chine du Ve siècle av. J.-C. – d’hommes honnêtes ; de ce que tout le monde fût en réalité vulgaire. « Il n’y a rien à faire, je n’ai jamais rencontré un homme qui fût capable de découvrir ses propres fautes ou d’instruire son propre procès », lit-on dans la traduction de Leys. « Oh, tout est fini ! Je n’ai jamais rencontré quiconque capable, ayant découvert ses fautes, de se réprouver en son for intérieur », affirme celle de Huang. Le lecteur est laissé à ses interrogations : l’honnêteté personnelle, l’examen critique de soi et la capacité des vertueux à s’ajuster et à se transformer eux-mêmes ne seraient-ils pas, après tout, une sorte d’idéal impossible ?

 

Un problème connexe, quoique différent, se fait jour dans la quête du royaume de la vertu. « Le Maître dit : “Je n’ai jamais vu quelqu’un qui aimât la vertu autant que le sexe.” » En supposant qu’il ait vraiment voulu dire ce qui est écrit ici, c’est une mauvaise nouvelle pour le projet éthique de Confucius. La passion sexuelle peut en effet prévaloir sur l’honnêteté, détruire les relations respectueuses entre mari et femme, et engendrer jalousie et agressivité. Peut-être les quelques brèves remarques relatives à l’honnête homme qui apprend à se dominer indiquent-elles que Confucius espérait opérer la transformation d’un petit groupe de personnes qui seraient amenées à aimer la vertu autant, voire plus, que le sexe. En particulier lorsque ces remarques sont faites dans le contexte des commentaires, nombreux, sur l’importance des rituels et de la musique dans l’inculcation de la vertu et de la coopération. Si un tel groupe voyait le jour, les choses iraient dans la bonne direction, puisque, dans la logique de Confucius, les vulgaires suivraient l’exemple des vertueux.

La question du sexe amène celle des femmes. Huang traduit le « Je n’ai jamais vu quelqu’un qui aimât la vertu autant que le sexe » de Leys en remplaçant « le sexe » par « les belles femmes ». Ce qui donne : « Je n’ai jamais vu quelqu’un qui aimât la vertu autant que les belles femmes. » Le fait que cette traduction soit crédible peut servir à mettre en lumière un point peut-être déjà évident : les leçons de morale des Entretiens sont destinées aux hommes ; l’objectif du livre est la constitution d’une communauté d’honnêtes hommes. Les femmes sont rarement mentionnées et, quand elles le sont, c’est en relation avec les hommes vulgaires, ou dans le contexte des règles interdisant aux hommes de prendre l’initiative d’un acte sexuel ou d’une conversation avec leurs concubines durant les périodes de jeûne ou de rituels imposés par l’État. Cela dit, je ne vois aucune objection de principe à ce que le modèle de l’honnête homme vertueux soit transposé en modèle d’honnête personne tout court. Et, ainsi, à ce que la vision de Confucius englobe l’humanité tout entière, malgré le fait que ni lui, ni les disciples qui ont compilé les Entretiens n’ont probablement jamais envisagé que les femmes puissent être des humains à part entière.

En 1988 s’est tenue à Paris une conférence internationale de lauréats du prix Nobel sur le thème « Promesses et menaces à l’aube du XXIe siècle » (5). Les Nobel ont présenté seize conclusions, dont l’une affirme que « le seul moyen de sauver l’humanité consiste à revenir vingt-cinq siècles en arrière et à adopter la sagesse de Confucius ». Cette résolution vient confirmer mon sentiment que les lauréats du Nobel se servent de leur récompense comme d’un blanc-seing pour parler de sujets sur lesquels ils feraient mieux de se taire. Mais, puisqu’ils ont choisi de s’exprimer ainsi, je me dois de répondre que la grande importance historique des Entretiens tient aux différentes traditions morales, politiques et religieuses que ceux-ci ont influencées ou engendrées. Une version du confucianisme – qui a valorisé la vertu de la piété filiale et l’a corrompue en une éthique de la soumission – est devenue idéologie d’État dans la Chine impériale, trois cent cinquante ans après la mort du maître. C’est cette version qu’a dû rejeter le communisme chinois au XXe siècle, même s’il incarnait lui-même une théorie politique profondément autoritaire. Bien d’autres versions du confucianisme demeurent vivantes de nos jours, et la compréhension de notre monde nécessite de les connaître. En outre, les enseignements éthiques des Entretiens méritent d’être pris au sérieux. Il est, en revanche, tout à fait invraisemblable, et à la limite de la bêtise, de supposer que la sagesse de Confucius soit nécessaire à la survie de l’humanité.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 2 avril 1998. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Haïssable musique

Nous ne pouvons plus échapper, dans notre quotidien, à la musique, ou à son ersatz. « Ce qui était une rareté est devenu bien plus qu’une fréquence, écrit Pascal Quignard vers 1995. Ce qui était le plus extraordinaire est devenu un siège qui assaille sans finir la ville comme la campagne. Les hommes sont devenus les assaillis de la musique, les assiégés de la musique ». Violoncelliste, organisateur de concerts, l’auteur de Tous les matins du monde en vient à écrire : « Je fuis la musique infuyable. » Désormais disponible en anglais, son livre sur la « haine de la musique » (titre qui reprend simplement celui d’un des dix petits « traités » qu’il contient) « circule dans un espace particulièrement français, entre la philosophie et la fiction, ponctué de mystérieuses envolées lyriques, donnant vie à des scènes tirées de l’histoire et de la mythologie, écrit Adam Gopnik dans le New Yorker. C’est un cri du cœur ».

L’ouvrage est paru cinq ans avant le lancement de iTunes, remarque pour sa part le critique et historien d’art Hal Foster dans Bookforum. Il résume ainsi le propos de l’auteur : cet « art naguère glorieux a dégénéré en un son omniprésent qui ne mérite que le mépris ». Quignard lui-même écrit : « La musique depuis la Deuxième Guerre mondiale est devenue un son non désiré, une noise, pour reprendre un ancien mot de notre langue. » Pour l’écrivain français, écrit Foster, nous assistons à une « catastrophe moderne », due au progrès technique, qui a permis la « reproduction technologique de la musique », la séparant des musiciens en acte. « Sur la totalité de l’espace de la terre, assène Quignard, et pour la première fois depuis que furent inventés les premiers instruments, l’usage de la musique est devenu à la fois prégnant et répugnant. Amplifiée d’une façon soudain infinie par l’invention de l’électricité et la multiplication de sa technologie, elle est devenue incessante, agressant de nuit comme de jour, dans les rues marchandes des centres-villes, dans les galeries, dans les passages, dans les grands magasins, dans les librairies […], même dans les piscines, même sur le bord des plages, dans les appartements privés, dans les restaurants, dans les taxis, dans le métro… »

Du coup, écrit Foster, la musique est « entièrement passée dans le camp de la “réconciliation” sociale, par quoi il entend le conformisme social et la manipulation politique ». Il cite cette formule de Quignard : « La musique agrège les meutes comme l’ordre les met debout », et ce passage : « Ouïr c’est obéir. Écouter se dit en latin obaudire. Obaudire a dérivé en français sous la forme obéir. » L’audition, l’audientia, est une obaudientia, c’est une obéissance » (1).

Car le livre du Français est loin de n’être qu’ une récrimination contre une forme de dégénérescence. Bien qu’il ne cite jamais Nietzsche, note Foster, c’est une méditation de facture nietzschéenne sur le pouvoir de la musique, depuis la nuit des temps (et la nuit de l’utérus). Ce qui se passe aujourd’hui, c’est aussi la façon dont ce pouvoir s’est récemment transformé.

Le son « franchit toutes les barrières », écrit Quignard. « Ce qui est vu peut être aboli par les paupières, peut être arrêté par la cloison ou la tenture […]. Ce qui est entendu ne connaît ni paupières, ni cloisons, ni tentures. » Or la musique a sans doute précédé le langage. Elle est entendue dans le ventre de la mère bien avant que l’enfant n’ouvre les yeux. Comme elle accompagnait la chasse chez nos lointains ancêtres, elle accompagne la guerre. La corde de l’arc est aussi celle de l’instrument. La musique « déchire » tout en étant cette « lyre d’or », chantée par Pindare, « à qui obéit le pas ». Quignard convoque une foule d’auteurs anciens, d’Occident et d’Orient, et d’autres plus récents, comme Tolstoï, pour qui « là où on veut avoir des esclaves, il faut le plus de musique possible. »

Avec les Lagerkapelle, ces musiciens juifs obligés de jouer dans les camps de la mort, le nazisme a porté cette réalité à son paroxysme. Primo Levi, écrit Quignard, « a mis à nu la plus ancienne fonction assignée à la musique. Elle était ressentie comme un “maléfice”. C’était une “hypnose du rythme continu qui annihile la pensée et endort la douleur” ». En associant camps de la mort et dégénérescence musicale, écrit Foster, Quignard fait mieux qu’Adorno : celui-ci « avait au moins des arrière-pensées en affirmant que toute poésie après Auschwitz est barbare. Pour Quignard, la musique était barbare bien longtemps avant les camps, et, après la musique d’ascenseur et tout le reste, cela n’a fait qu’empirer. Sa vision du monde ne propose aucune dialectique laissant entrevoir la lumière ; elle s’enfonce vers le fond du fond de l’obscur ».

Gopnik saisit l’occasion de cette parution en anglais pour évoquer d’autres livres récents sur l’usage de la musique comme arme de dissuasion ou arme de guerre. Lily Hirsch étudie l’exploitation du classique dans les parkings et les grands magasins 7-Eleven pour dissuader les adolescents chapardeurs. Cela semble efficace. Jonathan Pieslak rappelle l’emploi de haut-parleurs diffusant du heavy metal lors de la bataille de Falloujah, en Irak. En Israël, des prisonniers palestiniens ont été attachés sur des chaises de jardin d’enfants, cagoulés et immergés dans de la musique classique. Dans le Chili de Pinochet, des interrogateurs ont exploité la bande-son du film Orange mécanique, Beethoven à l’appui. L’armée américaine a autorisé la musique comme moyen de torture à Abu Ghraib, Bagram, Mossoul et Guantánamo. Le livre de Quignard nous invite à renoncer une fois pour toutes à la fiction de l’innocence de la musique, conclut Gopnik.

La saga du baclofène (7) – L’efficacité du médicament confirmée

 

« Je n’ai pas connaissance que l’on ait rapporté une suppression totale par un traitement médicamenteux du craving ni des autres symptômes et conséquences de la dépendance à l’alcool, ni chez les Alcooliques Anonymes, ni par la thérapie cognitivo-comportementale, ni dans les centres de cure, ni dans la littérature médicale. Je décris ici comment, pendant déjà neuf mois consécutifs, en utilisant de fortes doses de baclofène, j’ai réussi à supprimer complètement tous les signes et conséquences de la dépendance à l’alcool, tout en contrôlant, et pour la première fois, une anxiété réfractaire associée. » C’est ainsi qu’Olivier Ameisen débutait la discussion de sa célèbre auto-observation publiée en décembre 2004.

Par la suite, de nombreux travaux ont été menés pour confirmer cet effet positif du baclofène à fortes doses dans l’addiction à l’alcool. Sans attendre, certains médecins, généralistes, psychiatres ou addictologues, ont prescrit ce traitement, confortés par les résultats favorables qu’ils observaient chez leurs patients. Sous la pression des associations de malades et des médecins prescripteurs, l’Agence nationale de sécurité du médicament a recommandé ce traitement en délivrant une autorisation temporaire d’utilisation en mars 2014, à la dose maximale de 300 mg par jour.

Les études observationnelles de suivi de cohortes montrent un taux de succès (abstinence ou consommation sans danger et maîtrisée) du baclofène à fortes doses chez les patients souffrant de dépendance à l’alcool supérieur à 50 % à un an, avec maintien de ces bons résultats à deux et trois ans. Il fallait aussi convaincre les sceptiques par des études en double aveugle contre placebo (ni le médecin, ni le patient ne savent si le traitement pris est le produit actif ou un placebo, dépourvu de tout effet pharmacologique), ce qui constitue le niveau de preuve d’efficacité le plus élevé. De telles études sont indispensables aussi pour l’obtention d’une autorisation de mise sur le marché par un laboratoire pharmaceutique.

La première de ces études en double aveugle contre placebo, l’étude Baclad, a été publiée par des auteurs allemands en 2015. Le traitement actif était prescrit jusqu’à la dose de 270 mg par jour. Portant sur 56 patients et d’une durée de 24 semaines, elle montre une efficacité du baclofène sur le maintien de l’abstinence statistiquement significative.

Trois autres études en double aveugle contre placebo ont été présentées à Berlin le 3 septembre 2016 lors du Congrès mondial sur l’alcool et l’alcoolisme. La plus attendue était l’étude Bacloville menée en France et coordonnée par le Pr Philippe Jaury, un des pionniers de l’utilisation du baclofène à fortes doses dans l’addiction à l’alcool. Les deux autres, l’étude française Alpadir (320 patients, mais dont 40% sont sortis prématurément de l’étude) et une étude hollandaise (151 patients), chacune d’une durée de six mois, utilisaient des doses de 180 mg au maximum pour la première, 150 mg pour la seconde, posologies considérées par les spécialistes du baclofène comme trop faibles. Si l’on s’en tient au critère de réduction des risques (abstinence ou diminution de la consommation à un niveau sans danger pour la santé, tels que définis par l’Organisation mondiale de la santé, soit au maximum 20 grammes d’alcool par jour chez les femmes, 40 chez les hommes), l’étude Alpadir est néanmoins positive.

L’étude Bacloville a porté sur 320 patients (dont 32 % sont sortis prématurément de l’étude) et a duré un an. La dose maximale utilisée était de 300 mg. Elle a été menée en ville par des médecins généralistes, sans critères d’exclusion trop nombreux, afin de correspondre au mieux à la pratique courante et de couvrir l’ensemble de la population susceptible de bénéficier du traitement étudié.

Les résultats de Bacloville sont positifs et finissent de démontrer l’efficacité du baclofène dans l’alcoolisme : au 12e mois, 56,8 % des malades traités étaient abstinents ou avaient une consommation modérée, contre 36,5 % dans le groupe placebo, toutes les sorties d’essai ayant été considérées comme des échecs. Ce pourcentage de succès est le même que celui observé dans les études de suivi de cohortes, soit plus d’un patient sur deux inclus et traité qui se libère de l’esclavage de l’alcool grâce au baclofène.

Une analyse approfondie de l’ensemble de ces résultats doit encore être menée, en particulier pour évaluer le rapport bénéfice/risque du baclofène à fortes doses et définir les meilleures stratégies thérapeutiques. En effet, les effets indésirables sont multiples, bien que la pratique nous apprenne comment en minimiser le risque d’apparition. De plus, le baclofène, qui est incontestablement le médicament le plus actif contre l’addiction alcoolique, n’est pas une panacée et doit très souvent s’intégrer dans une prise en charge globale, prenant en compte les aspects psychologiques et sociaux liés à l’alcoolisme.

En avril 2014, débutant cette saga, j’écrivais : « Confirmée depuis par de nombreux autres prescripteurs, cette découverte heurte de nombreux intérêts et devra franchir de nombreux obstacles avant d’être reconnue à sa juste valeur. » Un obstacle majeur vient d’être franchi. Réjouissons-nous en pour les patients et ayons une pensée très émue pour Olivier Ameisen, qui nous a quittés avant d’avoir connu ces résultats décisifs.

Bernard Granger

Retrouvez tous les articles de cette série consacrée au baclofène

1. La saga du baclofène (1).

2. La saga du baclofène (2).

3. Le vent tourne.

4. La servilité du Quotidien du médecin.

5. Deux livres, un même message d’espoir.

6. Le legs d’Olivier Ameisein

7. L’efficacité du médicament confirmée.

 

 

L’archipel de la mémoire russe

Imagine-t-on le portique d’Auschwitz représenté sur des billets de banque allemands ? En Russie, les tours du sinistre camp des îles Solovki, prototype du goulag dans les années 1920, figurent sur certaines coupures de 500 roubles (environ 7 euros). Sur les billets émis après 2011, le camp redevient un monastère hérissé de coupoles et de croix, tel qu’il a été restauré dans les années 1990. Pour Alexandre Etkind, ces images sont l’une des nombreuses manifestations du « deuil déformé » dont souffre la société russe – et dont il a fait le titre de son dernière livre. Comme l’explique au journal Kommersant cet historien des idées, « nous, Russes, portons tous dans nos poches et nos portefeuilles la mémoire des répressions et des victimes ».

Auteur, entre autres, d’une Histoire de la psychanalyse en Russie, Etkind fait appel aux théories freudiennes pour analyser « les étranges transformations de la mémoire des purges staliniennes ». Ainsi que le résume l’article de Kommersant, « quand un deuil se révèle difficile, voire impossible, la personne – ou tout un peuple – plonge dans la mélancolie. En essayant de refouler la perte, on la fait revenir encore et encore et celle-ci prend des formes toujours plus terrifiantes. »

Etkind consacre un chapitre entier à la comparaison avec le cas allemand. « Alors que, dans l’Allemagne de l’après-guerre, la mémoire de l’Holocauste a contribué à créer le consensus et que la nation s’est unie autour de la devise “plus jamais ça”, en Russie, la mémoire des purges a scindé la société entre ceux qui se souviennent et ceux qui oublient, ceux qui renient et ceux qui vont jusqu’à justifier les purges », soutient l’historien et journaliste Sergueï Medvedev dans la version russe du site Forbes. Parmi les obstacles au travail de deuil, il cite la pluralité des crimes orchestrés par le régime (la collectivisation, la famine en Ukraine, la déportation de peuples entiers, la grande terreur des années 1937-1938, les campagnes antisémites), qui rendrait encore plus difficile leur représentation ; ou encore la victoire militaire de l’URSS, qui a eu pour effet de légitimer les purges, reprises dès 1946.

Pour Etkind, faute de « se cristalliser » sous forme de monuments, d’instituts et de normes morales, la mémoire russe reste dans un état de « fermentation » permanent. Un état « fluide », non fixé, qui a pour effet, selon Medvedev, de produire « de nouveaux fantômes qui minent les fondements de la société, de la politique et de l’État ».

Au bonheur de l’automate

Dans la récente mise en scène de La Mouette à l’Odéon, l’écrivain Treplev ne déchire plus ses manuscrits de frustration ; non, il noie son ordinateur portable sous la vodka. C’est bien plus russe, mais aussi plus contemporain : jamais la machine et la création (littéraire) n’ont davantage eu partie liée qu’aujourd’hui. Au grand dam de certains, comme chaque fois qu’un progrès technique est venu accélérer ou faciliter la production de mots, qu’il s’agisse de l’invention de l’écriture, de l’écriture cursive, de l’imprimerie, de la machine à écrire. Désormais, c’est le traitement de texte, le bien nommé « Word Processor », qui est dans le collimateur : le premier roman produit sous traitement de texte, l’excellent Bomber de Len Deighton, date de 1970 ; et dès 1984, Gore Vidal ronchonnait : « La notion de littérature est en train d’être effacée par le traitement de texte. »

Fariboles ! Pensez à tout ce que la littérature doit au traitement de texte. Finis les manuscrits détruits, oubliés dans un tiroir ou une valise (Harper Lee), jetés par erreur (Hemingway), incinérés (Gogol), enterrés avec le personnage qu’ils évoquent (Dante Gabriel Rossetti), bouillis et mangés par l’auteur (Reinkind), dévorés par des chèvres… Certes, on peut par mégarde effacer un texte de l’ordinateur. C’est la mésaventure advenue à Jimmy Carter, qui avait pulvérisé une section de ses mémoires en appuyant sur une mauvaise touche (il avait pu récupérer son dossier avec l’aide du fabricant de son appareil). Mais le grand avantage du traitement de texte, c’est que le texte est remaniable à l’envi et indéfiniment perfectible. Balzac aurait été bien séduit, lui qui ne pouvait se résoudre à lâcher un roman et le corrigeait jusque sur le marbre. En revanche, avec l’ordinateur, impossible d’écrire définitivement le mot « fin », du moins jusqu’à la mort de l’auteur – et encore ! N’importe qui peut en effet s’emparer post mortem de n’importe quel texte et l’agrémenter à sa façon, comme Seth Grahame-Smith qui a copié Orgueil et préjugés sur son ordinateur, puis carrément intercalé son propre texte avec celui de Jane Austen, en rajoutant des personnages de son cru .

Ce qui suscite une question dans la question : ne pourra-t-on – à terme – se passer de l’intervention humaine, et laisser tout le processus de création s’effectuer dans la boîte ? « À la fois conceptuellement et technologiquement, le traitement de texte est étroitement en phase avec l’automation », écrit Matthew G. Kirschenbaum dans son essai sur l’histoire de cette technologie. Cela fait quelque temps déjà que l’ordinateur peut tout seul rédiger des articulets qui tiennent semble-t-il la route. On peut aussi désormais, en puisant dans le réservoir numérique des œuvres existantes, écrire des poèmes à partir de lambeaux de poèmes, des chansons à partir de lambeaux de chansons, voire des discours politiques à partir de lambeaux de discours politiques. Le procédé marcherait aussi pour les scénarios de films. Au Japon, une nouvelle coécrite par un humain et une machine a figuré dans la sélection finale d’un prix littéraire. Mieux encore : l’ordinateur pourra bientôt non seulement écrire à la place du journaliste, du poète, du parolier, du nouvelliste, du scénariste, du speech-writer, mais aussi lire à la place du lecteur, avec les systèmes d’intelligence artificielle « prédictifs », qui permettent d’extraire le sens d’un texte. Tout ceci nous dégagera du temps, beaucoup de temps. Grâce auquel nous pourrons… passer de longues après-midis sur l’herbe avec un bon bouquin.