Les trois grandes religions du Livre sont (ou sont devenues) monothéistes. Or, selon Freud, qui a étudié le phénomène à travers le prisme du judaïsme, le monothéisme constitue une sorte de névrose collective, fondée sur le meurtre originel du père de la « horde primitive ». Et cela entraîne un certain nombre de caractéristiques bien perceptibles aujourd’hui, depuis la dimension politique du monothéisme, « reflet secondaire de l’impérialisme », jusqu’à l’intolérance religieuse, inconnue des polythéismes antérieurs, qui préféraient quant à eux le syncrétisme à l’exclusion [Pour une analyse similaire, lire :« Les leçons du paganisme »].
Pour parvenir à ces conclusions, Freud a fait s’allonger sur son divan de psychanalyste les sociétés et leurs religions, ces « névroses de l’humanité ». Les sociétés sont, nous dit-il, comme les petits bambins : l’ontogenèse (la construction de l’individu) et la phylogenèse (celle de l’espèce) doivent en effet emprunter le même parcours, que balisent les grands moments de la structuration de la psyché – notamment cette étape clé, celle du meurtre du père, authentique « péché originel ». L’histoire du judaïsme se conforme bien sûr à cette « légende type », avec dans le rôle du père la figure de Moïse, son fondateur. Pour Freud, le prophète ne serait en effet pas mort de sa belle mort au seuil du pays de Canaan, conformément à la tradition biblique ; Moïse aurait au contraire été assassiné par son peuple lors d’une révolte antimonothéiste (le retour au veau d’or), soutient-il en se fondant sur un récit caché dans un recoin de la Bible, le livre d’Osée. Un processus qui se répétera avec Jésus, le Messie, « car le Christ fut vraiment Moïse ressuscité, et derrière lui se cachait le Père Primordial de la horde primitive, transfiguré il est vrai, et ayant en tant que fils pris la place du père ».
Mais la démonstration de Freud constitue à son tour un « meurtre du père », car elle s’appuie sur un postulat éminemment sacrilège : non seulement Moïse, le socle du judaïsme, aurait été assassiné par son propre peuple, mais en plus il n’était même pas juif ! C’était effectivement un Égyptien – plus précisément, un prince égyptien, peut-être le gouverneur-prêtre de la terre de Gessen, peuplée de protojuifs (les Hyksôs) [Sur les origines du judaïsme, lire « La véritable origine des Hébreux »] .Ce haut personnage était un adepte du monothéisme (implanté au XIVe siècle av. J.-C. par le grand pharaon de la XIIIe dynastie, Akhenaton), que la réaction anti-Aton des prêtres d’Amon aurait contraint à fuir le pays et à se réfugier dans la Palestine actuelle, où il s’efforcera de perpétuer sa religion. Freud fonde sa thèse sur les éléments suivants : Moïse (Mose) est un mot égyptien désignant un apparentement divin (Tut-Mose, « créé par Tut ») ; la circoncision, pratique égyptienne par excellence (cf. Hérodote), est choisie par Moïse comme marque d’allégeance à sa religion ; Adonaï serait une déformation du nom Aton ; les Lévites, « les gens de Moïse », portaient des noms égyptiens. Plus fondamentalement, Freud discerne une parenté entre le mouvement d’Akhenaton et le judaïsme ancien : leur commune indifférence à l’au-delà. Chez Akhenaton, il s’agit d’une réaction contre le culte traditionnel des morts et l’obsession égyptienne de la vie future (Osiris). Mais Moïse fait lui aussi l’impasse sur cette vie future : « L’ancienne religion juive avait complètement renoncé à l’immortalité, jamais et nulle part il n’est fait allusion à une possibilité d’existence après la mort. » Freud avance même une explication plutôt pittoresque : si le judaïsme a moins besoin d’immortalité, c’est grâce à la mama juive : « Si la religion juive paraît allégée d’une illusion si répandue dans les autres confessions, c’est parce que la vie juive, grâce à la providence qu’incarne la mère pour le fils juif, baigne dans la belle illusion narcissique de l’immortalité. »
Cette vision d’un Moïse égyptien n’est pas sortie toute armée de l’imagination de Freud. La théorie – entachée d’antisémitisme, et très populaire dans certains cénacles – remonte à L’Histoire de l’Égypte de Manéthon (IIIe siècle), et Voltaire (1), Schiller, Goethe y ont souscrit, parmi d’autres. Henrich Heine, juif converti au christianisme en 1825, allait jusqu’à voir dans le judaïsme un « fléau ramené de la vallée du Nil, foi malsaine de la vieille Égypte ». Pourtant, « plus aucun historien sérieux ne défend aujourd’hui la thèse […] qu’il faut rechercher les origines du monothéisme hébreu dans l’épisode historique de la réforme d’Akhenaton », affirme le philologue Jacques Le Rider (2). Tout au plus s’accorde-t-on à reconnaître que le personnage de Moïse, tel que présenté dans la Bible, n’a aucune base historique et qu’il constituerait une invention destinée à « judaïser » le récit biblique.
Freud savait que sa proposition était scandaleuse : « Déposséder un peuple de l’homme qu’il célèbre comme le plus grand de ses fils est une tâche que l’on n’accomplit pas d’un cœur léger – surtout quand on appartient soi-même à ce peuple. » Il avait même perçu les difficultés que cela entraînerait pour l’élaboration du récit national d’un éventuel État d’Israël : « On a prétendu avec raison que si cette hypothèse était repoussée, l’histoire ultérieure d’Israël deviendrait incompréhensible. » Mais voilà : Freud est obsédé par cette figure depuis qu’il a vu pour la première fois, en 1909, la statue du Moïse de Michel-Ange dans l’église de Saint-Pierre-aux-Liens (« Aucune œuvre n’a produit sur moi un effet plus intense »), et la lecture psychanalytique de son histoire s’impose à lui. En outre, Freud pense faire œuvre utile en persuadant les juifs de renoncer à leur revendication de « peuple élu », qui les fait si mal voir. Ce qui avait constitué au cours des siècles un avantage compétitif, cette confiance en soi, se retourne contre le peuple juif : « J’ose affirmer que la jalousie provoquée par un peuple qui prétend être le premier-né et le favori de Dieu le Père n’est pas encore éteinte aujourd’hui, comme si les autres peuples apportaient foi à une pareille prétention. » Non seulement cette jalousie n’est pas éteinte, mais à une époque où le nazisme, avec « le pharaon Hitler », prend son essor, elle devient la source d’un réel danger (Hitler confirmait : « Il ne peut y avoir deux peuples élus. Nous sommes le peuple de Dieu. »)
Ironie du sort, Freud est à cette même époque lui aussi victime d’un « meurtre du père ». La psychanalyse qu’il a fondée commence à lui être arrachée des mains. C’est Carl Jung, le disciple-héritier présomptif, qui tient le rôle du fils meurtrier, avec le concours des nazis, qui veulent à tout prix déjudaïser la psychanalyse. (Freud lui-même s’étonnait du nombre de ses disciples juifs et de la popularité de la psychanalyse chez les juifs ; il attribuait cela à son approche « talmudique » du décryptage de la psyché.) Pour récupérer le mouvement, les nazis ont phagocyté la Société allemande de psychanalyse, et Göring lui-même assiste à ses débats pour vérifier que le nom de Freud n’y est pas mentionné. Jung, quant à lui, n’y va pas par quatre chemins : « L’inconscient aryen est plus élevé que l’inconscient juif », assène-t-il. Élisabeth Roudinesco a bien raison de dire que l’histoire de Moïse peut apparaître comme une métaphore de l’histoire du mouvement psychanalytique.
Et Freud semble n’avoir pas tort quand il avance qu’« à l’aide de certaines hypothèses […] on est en mesure de se faire une opinion bien fondée sur l’origine des religions monothéistes en général ». Une origine qui détermine le caractère absolutiste du monothéisme, car « le croyant participe à la grandeur de son dieu, et plus son dieu est puissant, plus efficace est la protection qu’il peut assurer ». Et c’est ainsi que l’on passe du meurtre symbolique du père au meurtre très réel de ses enfants infidèles.
[EXTRAIT ]
Moïse l’Égyptien
« La religion donnée aux Juifs par Moïse était une religion égyptienne. »
«Cependant un étrange épisode de l’histoire religieuse d’Égypte nous ouvre de nouvelles perspectives. Ce fait fut tardivement découvert et apprécié à sa juste valeur. Il est possible, malgré tout, que la religion donnée aux Juifs par Moïse ait bien été sa propre foi, UNE sinon LA religion égyptienne.
Sous le règne de la glorieuse dynastie, à l’époque où l’Égypte devint un empire mondial, vers 1375 av. J.-C., un jeune pharaon qui se fit d’abord, comme son père, appeler Amenhotep (Amenhotep IV), et qui plus tard transforma son nom en même temps que bien d’autres choses encore, monta sur le trône. Ce roi entreprit d’imposer à ses sujets une nouvelle religion qui allait à l’encontre aussi bien de leurs traditions millénaires que de leurs us familiaux. Il s’agissait d’un rigoureux monothéisme, première tentative de ce genre dans l’histoire de l’humanité pour autant que nous le sachions. Avec la croyance en un seul Dieu naquit aussi, chose inévitable, l’intolérance religieuse, demeurée jusque-là et longtemps après étrangère à l’Antiquité.
Mais le règne d’Amenhotep ne dura que 17 ans; très peu de temps après sa mort, qui survint en -1358, la nouvelle religion fut proscrite et la mémoire du pharaon hérétique honnie. C’est aux ruines de la nouvelle résidence qu’il avait édifiée et consacrée à son Dieu, et aussi à des inscriptions tombales, que nous devons les quelques renseignements parvenus jusqu’à nous touchant ce souverain. Tout ce que nous apprendrons sur ce personnage remarquable et même unique mérite de susciter le plus vif intérêt.
Toute innovation est forcément conditionnée et préparée par le passé. Nous sommes en mesure avec assez d’exactitude de remonter assez loin dans l’histoire du monothéisme égyptien. À l’école des prêtres du Temple du Soleil d’On (Héliopolis), une tendance s’était depuis longtemps manifestée à développer la conception d’un dieu universel, et à faire ressortir l’aspect éthique de celui-ci. Maat, déesse de la vérité, de l’ordre et de la justice, était la fille de Rê, dieu du soleil. Dans le règne d’Amenhotep III, père et prédécesseur du réformateur, l’adoration du dieu solaire prit un nouvel essor, sans doute par opposition au dieu Amon de Thèbes, devenu trop puissant. On tira du passé une très ancienne dénomination du dieu solaire : Aton ou Atum, et dans cette religion le jeune souverain trouva un mouvement qu’il n’eut pas besoin de créer mais auquel il put se rallier.
Les conditions politiques avaient déjà, alors, commencé à exercer leur influence sur la religion égyptienne. Grâce aux exploits victorieux d’un grand conquérant, Thotmes III, l’Égypte était devenue une puissance mondiale. La Nubie dans le sud, la Palestine, la Syrie et une partie de la Mésopotamie dans le nord, avaient été réunies à l’empire. Cet impérialisme se manifestait, dès lors, dans la religion sous les formes d’universalisme et de monothéisme. Comme le pouvoir du pharaon ne s’exerçait plus seulement sur l’Égypte, mais aussi sur la Nubie et la Syrie, la divinité, elle aussi, devait cesser d’être purement nationale. Le pharaon étant devenu le maître unique, aux pouvoirs illimités, de tout l’univers connu des Égyptiens, le nouveau dieu de ceux-ci devait être lui aussi unique et tout-puissant. En outre il était normal que, les bornes de son empire s’étendant, l’Égypte devînt plus accessible aux influences étrangères ; parmi les épouses royales certaines étaient des princesses asiatiques, et il est possible que certaines influences monothéistes venues de Syrie se soient fait sentir.
Amenhotep n’a jamais nié avoir adopté le culte du soleil d’On. Dans les deux hymnes à la gloire d’Aton que nous ont conservé les inscriptions tombales et qui sont vraisemblablement l’œuvre du souverain lui-même, il glorifie le soleil créateur et protecteur de tout ce qui existe en Égypte et en dehors de l’Égypte. L’ardeur qui transparaît dans ces hymnes est comparable à celle qui animera, quelques siècles plus tard, les psaumes en l’honneur du dieu juif Jahvé. Toutefois il ne se contenta pas de cette surprenante anticipation sur la connaissance scientifique des effets du rayonnement solaire. Il fit, c’est certain, un pas de plus en n’adorant pas le soleil en tant qu’objet matériel mais en tant que symbole d’un être divin dont l’énergie se manifestait par ses rayons.
Toutefois, si l’on veut rendre justice au souverain, il convient de ne pas seulement le considérer comme le partisan et le protecteur d’une religion d’Aton qui existait déjà avant lui. Son action fut bien plus efficace. Il ajouta à la doctrine d’un dieu universel quelque chose qui en fit le monothéisme, à savoir son caractère exclusif. Dans l’un de ses hymnes il est dit clairement : “Ho toi, Dieu unique à côté de qui il n’en est point d’autre.” Et n’oublions pas que pour apprécier la nouvelle doctrine, il ne suffit pas de connaître seulement son contenu positif ; il importe presque autant d’être au courant de son côté négatif, de ce qu’elle répudie. Il serait également erroné d’admettre que la nouvelle religion ait surgi tout à coup, tout achevée, tout équipée, à la manière d’Athénè sortant du crâne de Zeus. Au contraire tout semble indiquer que, pendant le règne d’Amenhotep, elle se renforça peu à peu, gagnant en clarté, en harmonie, en rigueur, et en intolérance. Peut-être cette évolution se réalisera-t-elle sous l’effet de l’opposition violente que rencontrèrent, parmi les prêtres d’Amon, les réformes du roi ? Dans la sixième année du règne d’Amenhotep, l’hostilité était telle que le roi modifia son nom pour en supprimer les syllabes formant le mot Amon, nom du Dieu honni, et se fit désormais appeler Akhenaton. Mais le souverain ne se contenta pas de proscrire de son propre nom le nom de la divinité haïe, il l’effaça de toutes les inscriptions et du nom de son père Amenhotep III. Peu après son changement de nom, Akhenaton abandonna Thèbes, soumise à Amon, et alla fonder, en aval du fleuve, une nouvelle capitale qu’il appela Akhetaton (Horizon d’Aton). Les ruines de cette cité s’appellent aujourd’hui Tell el-Amarna.
Amon fut bien la principale mais non pas l’unique victime des persécutions du souverain. Partout dans l’empire, les temples furent fermés et leurs biens confisqués, les cultes interdits et les trésors ecclésiastiques saisis. Le monarque, dans son zèle, alla jusqu’à faire rechercher les inscriptions des monuments anciens pour que le mot “Dieu” y fût effacé chaque fois qu’il y était au pluriel. »
— Ce texte est extrait de L’Homme Moïse et le monothéisme, de Sigmund Freud. Traduction Anne Berman.