Trois meurtres du père

Les trois grandes religions du Livre sont (ou sont devenues) monothéistes. Or, selon Freud, qui a étudié le phénomène à travers le prisme du judaïsme, le monothéisme constitue une sorte de névrose collective, fondée sur le meurtre originel du père de la « horde primitive ». Et cela entraîne un certain nombre de caractéristiques bien perceptibles aujourd’hui, depuis la dimension politique du monothéisme, « reflet secondaire de l’impérialisme », jusqu’à l’intolérance religieuse, inconnue des polythéismes antérieurs, qui préféraient quant à eux le syncrétisme à l’exclusion [Pour une analyse similaire, lire :« Les leçons du paganisme »].

Pour parvenir à ces conclusions, Freud a fait s’allonger sur son divan de psychanalyste les sociétés et leurs religions, ces « névroses de l’humanité ». Les sociétés sont, nous dit-il, comme les petits bambins : l’ontogenèse (la construction de l’individu) et la phylogenèse (celle de l’espèce) doivent en effet emprunter le même parcours, que balisent les grands moments de la structuration de la psyché – notamment cette étape clé, celle du meurtre du père, authentique « péché originel ». L’histoire du judaïsme se conforme bien sûr à cette « légende type », avec dans le rôle du père la figure de Moïse, son fondateur. Pour Freud, le prophète ne serait en effet pas mort de sa belle mort au seuil du pays de Canaan, conformément à la tradition biblique ; Moïse aurait au contraire été assassiné par son peuple lors d’une révolte antimonothéiste (le retour au veau d’or), soutient-il en se fondant sur un récit caché dans un recoin de la Bible, le livre d’Osée. Un processus qui se répétera avec Jésus, le Messie, « car le Christ fut vraiment Moïse ressuscité, et derrière lui se cachait le Père Primordial de la horde primitive, transfiguré il est vrai, et ayant en tant que fils pris la place du père ».

Mais la démonstration de Freud constitue à son tour un « meurtre du père », car elle s’appuie sur un postulat éminemment sacrilège : non seulement Moïse, le socle du judaïsme, aurait été assassiné par son propre peuple, mais en plus il n’était même pas juif ! C’était effectivement un Égyptien – plus précisément, un prince égyptien, peut-être le gouverneur-prêtre de la terre de Gessen, peuplée de protojuifs (les Hyksôs) [Sur les origines du judaïsme, lire « La véritable origine des Hébreux »] .Ce haut personnage était un adepte du monothéisme (implanté au XIVe siècle av. J.-C. par le grand pharaon de la XIIIe dynastie, Akhenaton), que la réaction anti-Aton des prêtres d’Amon aurait contraint à fuir le pays et à se réfugier dans la Palestine actuelle, où il s’efforcera de perpétuer sa religion. Freud fonde sa thèse sur les éléments suivants : Moïse (Mose) est un mot égyptien désignant un apparentement divin (Tut-Mose, « créé par Tut ») ; la circoncision, pratique égyptienne par excellence (cf. Hérodote), est choisie par Moïse comme marque d’allégeance à sa religion ; Adonaï serait une déformation du nom Aton ; les Lévites, « les gens de Moïse », portaient des noms égyptiens. Plus fondamentalement, Freud discerne une parenté entre le mouvement d’Akhenaton et le judaïsme ancien : leur commune indifférence à l’au-delà. Chez Akhenaton, il s’agit d’une réaction contre le culte traditionnel des morts et l’obsession égyptienne de la vie future (Osiris). Mais Moïse fait lui aussi l’impasse sur cette vie future : « L’ancienne religion juive avait complètement renoncé à l’immortalité, jamais et nulle part il n’est fait allusion à une possibilité d’existence après la mort. » Freud avance même une explication plutôt pittoresque : si le judaïsme a moins besoin d’immortalité, c’est grâce à la mama juive : « Si la religion juive paraît allégée d’une illusion si répandue dans les autres confessions, c’est parce que la vie juive, grâce à la providence qu’incarne la mère pour le fils juif, baigne dans la belle illusion narcissique de l’immortalité. »

Cette vision d’un Moïse égyptien n’est pas sortie toute armée de l’imagination de Freud. La théorie – entachée d’antisémitisme, et très populaire dans certains cénacles – remonte à L’Histoire de l’Égypte de Manéthon (IIIe siècle), et Voltaire (1), Schiller, Goethe y ont souscrit, parmi d’autres. Henrich Heine, juif converti au christianisme en 1825, allait jusqu’à voir dans le judaïsme un « fléau ramené de la vallée du Nil, foi malsaine de la vieille Égypte ». Pourtant, « plus aucun historien sérieux ne défend aujourd’hui la thèse […] qu’il faut rechercher les origines du monothéisme hébreu dans l’épisode historique de la réforme d’Akhenaton », affirme le philologue Jacques Le Rider (2). Tout au plus s’accorde-t-on à reconnaître que le personnage de Moïse, tel que présenté dans la Bible, n’a aucune base historique et qu’il constituerait une invention destinée à « judaïser » le récit biblique.

Freud savait que sa proposition était scandaleuse : « Déposséder un peuple de l’homme qu’il célèbre comme le plus grand de ses fils est une tâche que l’on n’accomplit pas d’un cœur léger – surtout quand on appartient soi-même à ce peuple. » Il avait même perçu les difficultés que cela entraînerait pour l’élaboration du récit national d’un éventuel État d’Israël : « On a prétendu avec raison que si cette hypothèse était repoussée, l’histoire ultérieure d’Israël deviendrait incompréhensible. » Mais voilà : Freud est obsédé par cette figure depuis qu’il a vu pour la première fois, en 1909, la statue du Moïse de Michel-Ange dans l’église de Saint-Pierre-aux-Liens (« Aucune œuvre n’a produit sur moi un effet plus intense »), et la lecture psychanalytique de son histoire s’impose à lui. En outre, Freud pense faire œuvre utile en persuadant les juifs de renoncer à leur revendication de « peuple élu », qui les fait si mal voir. Ce qui avait constitué au cours des siècles un avantage compétitif, cette confiance en soi, se retourne contre le peuple juif : « J’ose affirmer que la jalousie provoquée par un peuple qui prétend être le premier-né et le favori de Dieu le Père n’est pas encore éteinte aujourd’hui, comme si les autres peuples apportaient foi à une pareille prétention. » Non seulement cette jalousie n’est pas éteinte, mais à une époque où le nazisme, avec « le pharaon Hitler », prend son essor, elle devient la source d’un réel danger (Hitler confirmait : « Il ne peut y avoir deux peuples élus. Nous sommes le peuple de Dieu. »)

Ironie du sort, Freud est à cette même époque lui aussi victime d’un « meurtre du père ». La psychanalyse qu’il a fondée commence à lui être arrachée des mains. C’est Carl Jung, le disciple-héritier présomptif, qui tient le rôle du fils meurtrier, avec le concours des nazis, qui veulent à tout prix déjudaïser la psychanalyse. (Freud lui-même s’étonnait du nombre de ses disciples juifs et de la popularité de la psychanalyse chez les juifs ; il attribuait cela à son approche « talmudique » du décryptage de la psyché.) Pour récupérer le mouvement, les nazis ont phagocyté la Société allemande de psychanalyse, et Göring lui-même assiste à ses débats pour vérifier que le nom de Freud n’y est pas mentionné. Jung, quant à lui, n’y va pas par quatre chemins : « L’inconscient aryen est plus élevé que l’inconscient juif », assène-t-il. Élisabeth Roudinesco a bien raison de dire que l’histoire de Moïse peut apparaître comme une métaphore de l’histoire du mouvement psychanalytique.

Et Freud semble n’avoir pas tort quand il avance qu’« à l’aide de certaines hypothèses […] on est en mesure de se faire une opinion bien fondée sur l’origine des religions monothéistes en général ». Une origine qui détermine le caractère absolutiste du monothéisme, car « le croyant participe à la grandeur de son dieu, et plus son dieu est puissant, plus efficace est la protection qu’il peut assurer ». Et c’est ainsi que l’on passe du meurtre symbolique du père au meurtre très réel de ses enfants infidèles.

 


[EXTRAIT ]

Moïse l’Égyptien

 

« La religion donnée aux Juifs par Moïse était une religion égyptienne. »

 

«Cependant un étrange épisode de l’histoire religieuse d’Égypte nous ouvre de nouvelles perspectives. Ce fait fut tardivement découvert et apprécié à sa juste valeur. Il est possible, malgré tout, que la religion donnée aux Juifs par Moïse ait bien été sa propre foi, UNE sinon LA religion égyptienne.

 

Sous le règne de la glorieuse dynastie, à l’époque où l’Égypte devint un empire mondial, vers 1375 av. J.-C., un jeune pharaon qui se fit d’abord, comme son père, appeler Amenhotep (Amenhotep IV), et qui plus tard transforma son nom en même temps que bien d’autres choses encore, monta sur le trône. Ce roi entreprit d’imposer à ses sujets une nouvelle religion qui allait à l’encontre aussi bien de leurs traditions millénaires que de leurs us familiaux. Il s’agissait d’un rigoureux monothéisme, première tentative de ce genre dans l’histoire de l’humanité pour autant que nous le sachions. Avec la croyance en un seul Dieu naquit aussi, chose inévitable, l’intolérance religieuse, demeurée jusque-là et longtemps après étrangère à l’Antiquité.

 

Mais le règne d’Amenhotep ne dura que 17 ans; très peu de temps après sa mort, qui survint en -1358, la nouvelle religion fut proscrite et la mémoire du pharaon hérétique honnie. C’est aux ruines de la nouvelle résidence qu’il avait édifiée et consacrée à son Dieu, et aussi à des inscriptions tombales, que nous devons les quelques renseignements parvenus jusqu’à nous touchant ce souverain. Tout ce que nous apprendrons sur ce personnage remarquable et même unique mérite de susciter le plus vif intérêt.

 

Toute innovation est forcément conditionnée et préparée par le passé. Nous sommes en mesure avec assez d’exactitude de remonter assez loin dans l’histoire du monothéisme égyptien. À l’école des prêtres du Temple du Soleil d’On (Héliopolis), une tendance s’était depuis longtemps manifestée à développer la conception d’un dieu universel, et à faire ressortir l’aspect éthique de celui-ci. Maat, déesse de la vérité, de l’ordre et de la justice, était la fille de Rê, dieu du soleil. Dans le règne d’Amenhotep III, père et prédécesseur du réformateur, l’adoration du dieu solaire prit un nouvel essor, sans doute par opposition au dieu Amon de Thèbes, devenu trop puissant. On tira du passé une très ancienne dénomination du dieu solaire : Aton ou Atum, et dans cette religion le jeune souverain trouva un mouvement qu’il n’eut pas besoin de créer mais auquel il put se rallier.

 

Les conditions politiques avaient déjà, alors, commencé à exercer leur influence sur la religion égyptienne. Grâce aux exploits victorieux d’un grand conquérant, Thotmes III, l’Égypte était devenue une puissance mondiale. La Nubie dans le sud, la Palestine, la Syrie et une partie de la Mésopotamie dans le nord, avaient été réunies à l’empire. Cet impérialisme se manifestait, dès lors, dans la religion sous les formes d’universalisme et de monothéisme. Comme le pouvoir du pharaon ne s’exerçait plus seulement sur l’Égypte, mais aussi sur la Nubie et la Syrie, la divinité, elle aussi, devait cesser d’être purement nationale. Le pharaon étant devenu le maître unique, aux pouvoirs illimités, de tout l’univers connu des Égyptiens, le nouveau dieu de ceux-ci devait être lui aussi unique et tout-puissant. En outre il était normal que, les bornes de son empire s’étendant, l’Égypte devînt plus accessible aux influences étrangères ; parmi les épouses royales certaines étaient des princesses asiatiques, et il est possible que certaines influences monothéistes venues de Syrie se soient fait sentir.

 

Amenhotep n’a jamais nié avoir adopté le culte du soleil d’On. Dans les deux hymnes à la gloire d’Aton que nous ont conservé les inscriptions tombales et qui sont vraisemblablement l’œuvre du souverain lui-même, il glorifie le soleil créateur et protecteur de tout ce qui existe en Égypte et en dehors de l’Égypte. L’ardeur qui transparaît dans ces hymnes est comparable à celle qui animera, quelques siècles plus tard, les psaumes en l’honneur du dieu juif Jahvé. Toutefois il ne se contenta pas de cette surprenante anticipation sur la connaissance scientifique des effets du rayonnement solaire. Il fit, c’est certain, un pas de plus en n’adorant pas le soleil en tant qu’objet matériel mais en tant que symbole d’un être divin dont l’énergie se manifestait par ses rayons.

 

Toutefois, si l’on veut rendre justice au souverain, il convient de ne pas seulement le considérer comme le partisan et le protecteur d’une religion d’Aton qui existait déjà avant lui. Son action fut bien plus efficace. Il ajouta à la doctrine d’un dieu universel quelque chose qui en fit le monothéisme, à savoir son caractère exclusif. Dans l’un de ses hymnes il est dit clairement : “Ho toi, Dieu unique à côté de qui il n’en est point d’autre.” Et n’oublions pas que pour apprécier la nouvelle doctrine, il ne suffit pas de connaître seulement son contenu positif ; il importe presque autant d’être au courant de son côté négatif, de ce qu’elle répudie. Il serait également erroné d’admettre que la nouvelle religion ait surgi tout à coup, tout achevée, tout équipée, à la manière d’Athénè sortant du crâne de Zeus. Au contraire tout semble indiquer que, pendant le règne d’Amenhotep, elle se renforça peu à peu, gagnant en clarté, en harmonie, en rigueur, et en intolérance. Peut-être cette évolution se réalisera-t-elle sous l’effet de l’opposition violente que rencontrèrent, parmi les prêtres d’Amon, les réformes du roi ? Dans la sixième année du règne d’Amenhotep, l’hostilité était telle que le roi modifia son nom pour en supprimer les syllabes formant le mot Amon, nom du Dieu honni, et se fit désormais appeler Akhenaton. Mais le souverain ne se contenta pas de proscrire de son propre nom le nom de la divinité haïe, il l’effaça de toutes les inscriptions et du nom de son père Amenhotep III. Peu après son changement de nom, Akhenaton abandonna Thèbes, soumise à Amon, et alla fonder, en aval du fleuve, une nouvelle capitale qu’il appela Akhetaton (Horizon d’Aton). Les ruines de cette cité s’appellent aujourd’hui Tell el-Amarna.

Amon fut bien la principale mais non pas l’unique victime des persécutions du souverain. Partout dans l’empire, les temples furent fermés et leurs biens confisqués, les cultes interdits et les trésors ecclésiastiques saisis. Le monarque, dans son zèle, alla jusqu’à faire rechercher les inscriptions des monuments anciens pour que le mot “Dieu” y fût effacé chaque fois qu’il y était au pluriel. »

 
— Ce texte est extrait de L’Homme Moïse et le monothéisme, de Sigmund Freud. Traduction Anne Berman.

Socrate critique l’écriture et les livres

Socrate.

J’ai ouï-dire qu’il existait près de Naucratis, en Égypte, un des antiques dieux de ce pays, et qu’à ce dieu les Égyptiens consacrèrent l’oiseau qu’ils appelaient ibis. Ce dieu se nommait Theuth. C’est lui qui le premier inventa la science des nombres, le calcul, la géométrie, l’astronomie, le trictrac, les dés, et enfin l’écriture. Le roi Thamous régnait alors sur toute la contrée ; il habitait la grande ville de la Haute-Égypte que les Grecs appellent Thèbes l’Égyptienne, comme ils nomment Ammon le dieu-roi Thamous. Theuth vint donc trouver ce roi pour lui montrer les arts qu’il avait inventés, et il lui dit qu’il fallait les répandre parmi les Égyptiens. Le roi lui demanda de quelle utilité serait chacun des arts. Le dieu le renseigna ; et, selon qu’il les jugeait être un bien ou un mal, le roi approuvait ou blâmait. On dit que Thamous fit à Theuth beaucoup d’observations pour et contre chaque art. Il serait trop long de les exposer. Mais, quand on en vint à l’écriture :

« Roi, lui dit Theuth, cette science rendra les Égyptiens plus savants et facilitera l’art de se souvenir, car j’ai trouvé un remède pour soulager la science et la mémoire. »

Et le roi répondit :

« Très ingénieux Theuth, tel homme est capable de créer les arts, et tel autre est à même de juger quel lot d’utilité ou de nocivité ils conféreront à ceux qui en feront usage. Et c’est ainsi que toi, père de l’écriture, tu lui attribues, par bienveillance, tout le contraire de ce qu’elle peut apporter.

Elle ne peut produire dans les âmes, en effet, que l’oubli de ce qu’elles savent en leur faisant négliger la mémoire. Parce qu’ils auront foi dans l’écriture, c’est par le dehors, par des empreintes étrangères, et non plus du dedans et du fond d’eux-mêmes, que les hommes chercheront à se ressouvenir. Tu as trouvé le moyen, non point d’enrichir la mémoire, mais de conserver les souvenirs qu’elle a. Tu donnes à tes disciples la présomption qu’ils ont la science, non la science elle-même. Quand ils auront, en effet, beaucoup appris sans maître, ils s’imagineront devenus très savants, et ils ne seront pour la plupart que des ignorants de commerce incommode, des savants imaginaires au lieu de vrais savants. » […]

Ainsi donc, celui qui croit transmettre un art en le consignant dans un livre, comme celui qui pense, en recueillant cet écrit, acquérir un enseignement clair et solide, est vraiment plein de grande naïveté. Sans contredit, il ignore la prophétie d’Ammon, s’il se figure que des discours écrits puissent être quelque chose de plus qu’un moyen de réveiller le souvenir chez celui qui déjà connaît ce qu’ils contiennent.

 

Phèdre

Ce que tu dis est très juste.

 

Socrate

C’est que l’écriture, Phèdre, a, tout comme la peinture, un grave inconvénient. Les œuvres picturales paraissent comme vivantes ; mais, si tu les interroges, elles gardent un vénérable silence. Il en est de même des discours écrits. Tu croirais certes qu’ils parlent comme des personnes sensées ; mais, si tu veux leur demander de t’expliquer ce qu’ils disent, ils te répondent toujours la même chose. Une fois écrit, tout discours roule de tous côtés ; il tombe aussi bien chez ceux qui le comprennent que chez ceux pour lesquels il est sans intérêt ; il ne sait point à qui il faut parler, ni avec qui il est bon de se taire. S’il se voit méprisé ou injustement injurié, il a toujours besoin du secours de son père, car il n’est pas par lui-même capable de se défendre ni de se secourir.

 

Phèdre

Tu dis encore ici les choses les plus justes.

 

Socrate

Courage donc, et occupons-nous d’une autre espèce de discours, frère germain de celui dont nous avons parlé ; voyons comment il naît, et de combien il surpasse en excellence et en efficacité le discours écrit.

 

Phèdre

Quel est donc ce discours et comment racontes-tu qu’il naît ?

 

Socrate

C’est le discours qui s’écrit avec la science dans l’âme de celui qui étudie ; capable de se défendre lui-même, il sait parler et se taire devant qui il convient.

 

Phèdre

Tu veux parler du discours de l’homme qui sait, de ce discours vivant et animé, dont le discours écrit, à justement parler, n’est que l’image ?

 

Socrate

C’est cela même.

Une histoire mandchoue

« Nulle pierre précieuse ne peut être polie sans friction, nul homme ne peut parfaire son expérience sans épreuve », disait Confucius. Des épreuves, l’artiste Belle Yang et sa famille en ont traversé un certain nombre. Née en 1960 à Taïwan, où ses parents chinois avaient fui le communisme, Belle Yang a grandi au Japon, avant que la famille ne parvienne à émigrer aux États-Unis. Plus de quarante ans après leur odyssée, l’auteure et illustratrice a enfin mené à bien un projet qui la hantait depuis plusieurs décennies. Forget Sorrow, son premier roman graphique, raconte l’histoire de son arrière-grand-père paternel (« le patriarche ») et de la famille de ses quatre fils, dans la Mandchourie des années 1940.

Ce livre est né du récit que le propre père de Belle Yang lui a fait de son enfance, quand la jeune étudiante âgée d’une vingtaine d’années a dû retourner vivre en catastrophe chez ses parents pour fuir un fiancé violent qui la harcèlera de longs mois. Cloîtrée dans la maison familiale, Belle Yang voit sa vie réduite aux seuls échanges, souvent houleux et compliqués, avec sa mère et son père. C’est sans doute pour apaiser la tension que ce dernier se lance alors dans une fascinante chronique de l’histoire familiale, une histoire chahutée par les bouleversements politiques chinois et par les jeux d’intrigue que connaissent toutes les familles. Le génie de Belle Yang a su transformer cette saga en un passionnant récit des mutations de la Chine du XXe siècle : celle de l’après-guerre bien sûr, puis celle de la guerre civile, du communisme, des expropriations et des famines, sans oublier les événements que Belle a pu vivre lors de ses années études à Pékin à la fin des années 1980, quand la révolte grondait place Tiananmen.

« Les tensions décrites dans Forget Sorrow entre père et fille rappellent fortement l’effort de réconciliation avec le père mis en scène par Art Spiegelman dans Maus », écrit Paul Gravett dans le Times Literary Supplement. « Yang enchevêtre elle aussi le témoignage oral d’un père avec le passé de son peuple et sa propre biographie. Elle parvient ce faisant à écrire et dessiner l’âme de la Chine, dont elle saisit la phraséologie et la philosophie. » Héritiers de la calligraphie chinoise dont elle a appris les secrets à Pékin, ses coups de pinceau, parfois bruts, parfois sensibles, et ses aplats d’un noir profond, déposent sur la page les traces d’une mémoire collective et individuelle souffrante.

Blogueur ou écrivain ?

En République tchèque, le Magnesia Litera est l’un des prix littéraires les plus prestigieux. Alors, quand, l’an dernier, la décision a été prise de créer une récompense pour le meilleur blog de l’année, le microcosme a sursauté. « On s’est posé beaucoup de questions sur ce qu’est un blog et ce qu’il n’est pas, se souvient le site iLiteratura. Serait-il possible d’en parler comme d’un genre à part entière et de bonne qualité ? Jusqu’alors, le blog était plutôt perçu comme un produit suspect d’internet, utilisé par les graphomanes ou les égocentriques. La bonne société pensait surtout que les gens avides de littérature ne lisaient pas les blogs, ou alors en secret. »

Mais cette année, le choix opéré par le jury du prix Magnesia Litera dans cette catégorie insolite semble avoir davantage convaincu la critique. Dans son blog « Un café et une cigarette », la jeune comédienne Marie Doležalová – révélée au public par la téléréalité bien plus que par ses prestations sur les planches – fait depuis deux ans le récit, au quotidien, des coulisses de la vie d’actrice. Un guide de survie plein d’humour et bien senti, dans lequel on apprend que nul jeune talent ne peut s’empêcher de répéter son discours de victoire aux Oscars quand il prend le tramway – sait-on jamais… Des « posts » enlevés et sensibles, « plus authentiques et intéressants que ce à quoi l’on pouvait s’attendre », concède, sans plus, le critique d’iLiteratura. Pour finir, les textes du blog ont été rassemblés dans un livre, devenu un best-seller comme les autres.

Homo spiritualis

Sur une roche en surplomb de la grotte Chauvet, une peinture montre l’image composite d’une femme et d’un bison. À Lascaux, un homme effilé à tête d’oiseau, tombant en arrière, le pénis érigé, face à un bison chargeant dont les entrailles sortent de son ventre blessé, dans lequel est fiché un javelot cassé sur lequel est perché un oiseau. Dans des grottes des Pyrénées, plusieurs sculptures représentent une jeune femelle bouquetin en train d’accoucher, le regard tourné vers un petit oiseau perché sur son arrière-train. Quels sont les mythes évoqués par ces œuvres d’art de l’âge glaciaire et tant d’autres, non seulement en Europe, mais un peu partout dans le monde ? On l’ignorera toujours. Le préhistorien Jean Clottes, qui a consacré sa vie à ausculter ces grottes, passe en revue toutes les interprétations données depuis cent cinquante ans pour expliquer ce symbolisme. Et défend avec passion la théorie chamanique. Il le fait en s’inspirant aussi de sa connaissance approfondie des peuples de chasseurs-cueilleurs qui ont pu être étudiés. L’univers mental de ces populations, explique-t-il, est structuré par quatre composantes principales : « l’interconnexion des espèces », la « fluidité du monde vivant », l’acceptation sans réserve de « la complexité du cosmos » (les Lapons, par exemple, ont 600 mots pour décrire les rennes, leurs traits et leurs usages) et la « perméabilité » des mondes. Tout s’interpénètre. Des animaux peuvent se transformer en hommes, et inversement. Et sans cesse interviennent des esprits, des forces surnaturelles.

Le paléoanthropologue Steven Mithen, auteur de plusieurs livres sur les sociétés préhistoriques, fait dans le New Scientist un éloge sans réserve de ce livre et de son auteur, qu’il connaît bien. « Je ne peux imaginer personne ayant une connaissance plus approfondie » de l’art rupestre, écrit-il. Ni animé d’une telle émotion quand il en parle : « J’ai vu les larmes lui venir aux yeux en décrivant une peinture dont il a pourtant parlé bien des fois. » Mithen regrette la traduction anglaise du titre du livre : le « Pourquoi l’art préhistorique ? » de l’original français s’est transformé en un plat « Qu’est-ce que l’art préhistorique ? ». C’est méconnaître le dessein certes osé de l’auteur : non seulement décrire, mais chercher à expliquer. Nous sommes tous familiers des mains pigmentées apposées sur la roche, mais que signifient les traces de doigts que l’on retrouve sur les parois de presque toutes les grottes ornées du monde ? N’est-ce pas le signe de l’homme cherchant à établir un contact avec les puissances occultes ? Pourquoi retrouve-t-on, un peu partout aussi, des fragments d’os et des dents d’animaux insérés dans des fissures et dans le sol ? Clottes va jusqu’à les comparer aux morceaux de papier roulé insérés par les Juifs orthodoxes dans les espaces entre les pierres du mur des Lamentations à Jérusalem.

Dans la revue Nature, la préhistorienne Jill Cook, du British Museum, rappelle que beaucoup de spécialistes préfèrent en rester à la collation des faits et s’interdisent toute interprétation. Mais elle se sent du côté du Français quand il crée le néologisme Homo spiritualis, justifié par « notre capacité de symboliser des idées au-delà des mots et de transcender la réalité par nos croyances ». Sur la question du chamanisme, elle souligne que Clottes a trouvé un allié de poids dans le monde anglo-saxon : David Lewis-Williams, un spécialiste des grottes ornées d’Afrique du Sud, avec lequel il a publié récemment Les Chamanes de la préhistoire (Points Seuil, 2007).

Faut-il taxer la chance ?

Toute réussite comporte une part de chance. On peut travailler très dur, être très talentueux, et ne jamais faire fortune. Ceux qui y parviennent ont sans doute eux aussi travaillé très dur. Mais sur l’ensemble des facteurs qui ont conduit à leur succès, une petite part au moins est liée à des événements complètement indépendants de leur volonté – le fait, par exemple, d’être né dans un pays développé en temps de paix. Lorsqu’il a avancé cette idée il y a quelques années, dans un article du New York Times, l’économiste Robert H. Frank a provoqué un tollé. Au cours d’une interview, un journaliste de Fox News lui a déclaré se sentir personnellement « insulté ». L’homme voyait dans ce propos la négation de son propre mérite. La polémique a débouché sur un livre, « Le succès et la chance », paru en anglais au printemps. Consubstantielle à l’identité américaine, la rhétorique méritocratique va, selon Frank, à l’encontre de l’intérêt général. « Si les individus pensent que tout le mérite de leur succès leur revient, ils ont tendance à protester contre l’impôt. Si, à l’inverse, ils pensent que celui-ci est en partie dû à leur bonne fortune, ils seront plus susceptibles de consentir à l’impôt et de consacrer de l’argent à de bonnes causes », résume le Times.

Pour l’économiste de Cornell, l’impôt devrait être rendu beaucoup plus progressif. L’objectif étant, dans son esprit, de renflouer les caisses de l’État fédéral américain afin d’investir dans des infrastructures vieillissantes. Une réforme fiscale lui semble d’autant plus justifiée que les bénéfices du hasard et de la naissance ont été décuplés ces dernières années. La mondialisation et le progrès technologique ont, plaide Frank, accentué la logique du winner-takes-all (« le gagnant remporte la mise »). En clair, avec les mêmes cartes en main, ceux qui réussissent gagneront beaucoup plus qu’il y a trente ans (ainsi, les P-DG des grandes entreprises américaines sont payés quatre cent fois plus que la moyenne de leurs salariés, contre environ quarante fois plus en 1980).

La chance de tel individu n’aura beau représenter que 2 % de tous les facteurs de son succès, ces 2 % rapportent plus gros et devraient donc être taxés en conséquence. (1)

 

 

 

Une Amérique russe ?

La Californie aurait pu être russe ! Non !? Si ! Une histoire oubliée, pleine de fureur, d’amour, de courage et de vodka, mais aussi, écrit Gerard Helferich dans le Wall Street Journal, « de chicaneries, d’avarice et d’incompétence », sans oublier une dose impressionnante de souffrances (le tout très documenté, car les infortunés protagonistes, morts d’ennui en bateau ou dans leurs fortins, ont presque tous écrit des journaux pour se dénoncer les uns les autres). Au cœur de cette mésaventure, Nikolaï Rezanov, courtisan adroit et grand patriote, qui fut le secrétaire aussi ambitieux que compétent du dernier amant « sérieux » de l’insatiable Catherine II, Platon Zoubov. Via son patron, Rezanov réussira à convaincre l’impératrice à la veille de sa mort, puis ses successeurs, de consolider les quelques implantations russes à l’extrême-est de la Sibérie et en Russie d’Amérique (Alaska), en créant une Compagnie russe d’Amérique (CRA) dotée d’un monopole sur le commerce des fourrures et de prérogatives quasi-étatiques – « en se fondant non sur le modèle russe, mais sur le modèle des commerçants américains », souligne Alexander Etkind dans le Times Literary Supplement. Il faut dire que, « comme pour la plupart sinon toutes les aventures impériales, l’intérêt financier précédait la mission civilisatrice », ironise Sam Leith dans le Spectator.

Cela étant, Rezanov voyait bien au-delà de la mainmise sur « l’or doux » (la zibeline, en voie d’extinction, et la loutre de mer, fourrure la plus chaude du monde, qui ne se trouve que dans le Pacifique Nord). Il imaginait une variante « Pacifique » du commerce triangulaire : fourrures russes à Canton-produits chinois en Californie-céréales californiennes au Kamtchatka. Sur le territoire américain, Rezanov interpréta son mandat dans un sens très large, créant en 1804 des implantations permanentes sur l’île Kodiak et dans Novo- Arkhangelsk (Sitka), sur la côte de l’Alaska. Mieux encore, il tentera une ambassade – qui échouera magistralement – pour ouvrir le Japon au commerce russe, et déclenchera même une miniguerre pour s’approprier les îles au nord du Japon. Après quoi, poussant vers le sud, le long de la côte Pacifique, il atteignit San Francisco avec l’ambition de s’emparer de la Californie du Nord, délaissée par les Espagnols. L’opération aurait presque pu réussir : il avait séduit puis demandé la main de Conchita, la fille du gouverneur. Mais les Américains lorgnaient déjà sur la région, et fournissaient en armes les populations locales, aléoutes notamment, effroyablement maltraitées par les colons russes. La messe sera dite avec la mort de Rezanov en 1807. Et en 1867, la Russie finit par céder à l’Amérique les possessions de la CRA en Alaska, pour 7 200 000 dollars (2 cents l’acre). Seul héritage laissé par la Russie à l’île Kodiak et la ville de Sitka : « L’orthodoxie et l’alcoolisme ».

Chomsky par lui-même

Le linguiste Noam Chomsky est l’une des grandes figures de la gauche radicale américaine. Depuis les années 1960, il dénonce les zones d’ombre de la politique extérieure de son pays, les méfaits du capitalisme, et ne fait pas mystère de ses sympathies anarcho-syndicalistes. Pourtant, les nécessités de l’engagement n’ont jamais interféré avec le travail de recherche de ce professeur émérite au MIT. Ses principales contributions à la linguistique et à la philosophie du langage, totalement dépourvues d’arrière-pensées politiques, sont considérées comme des avancées majeures et encore discutées par les spécialistes.

Le court volume intitulé Quelle sorte de créatures sommes-nous ? est une introduction ramassée aux grandes questions traitées par Chomsky au cours de sa carrière. Ses quatre chapitres, issus de conférences données à l’université Columbia, traitent respectivement du langage, des limites de la connaissance humaine, du bien commun et de l’existence hypothétique de mystères inaccessibles à la science. C’est dans le premier que l’auteur fait preuve de la plus grande originalité. Dans un langage clair, débarrassé de toute fioriture rhétorique, il résume ses idées sur l’origine et la nature du langage. Pour lui, ce dernier « n’est pas un produit de l’environnement social et culturel, bien qu’il y puise sa matière première. L’environnement linguistique dans lequel baigne le bébé présente une certaine “pauvreté”, et ne suffit pas à rendre compte de la créativité de ses actes de langage ; ceux-ci supposent donc l’existence d’une faculté innée. Ainsi, pour comprendre le langage, il ne suffit pas d’étudier le comportement des locuteurs, mais il faut aussi explorer le mécanisme interne, la “grammaire universelle” dont les actes de langage sont des expressions limitées », explique Stanley Fish dans le New York Times.

Élaborée dans les années 1950 pour mettre en évidence les points faibles de la psychologie behavioriste, l’hypothèse d’une infrastructure du langage innée, indépendante des influences culturelles et donc irréductible aux usages sociaux de la langue (en particulier la communication), était pionnière. Corroborée depuis par les neurosciences, elle contredit l’un des dogmes les plus sacrés des sciences sociales, selon lequel la pensée humaine est toujours déterminée par la langue (et donc la culture) dans lesquelles elle s’énonce. Chomsky défend au contraire le caractère à la fois inné et universel de notre aptitude à discourir ; loin d’épuiser le contenu de la pensée, le langage n’en est que l’instrument, et le fait qu’il puisse servir à communiquer n’est qu’un heureux accident. Étonnant !

Mon papa à moi est président

Le champion des libertés Thomas Jefferson ne laissait pas respirer ses filles, dont il régentait la vie de façon maladive. Franklin Roosevelt, si soucieux de promouvoir la santé et le bien-être de ses concitoyens (tellement « paternaliste », lui reprochaient ses opposants), n’avait pas une minute à consacrer à ses fils – lesquels devaient prendre rendez-vous pour le voir. Lyndon Johnson, qui avait la réputation d’exceller dans les jeux d’alliance et de réseau, ne s’intéressait pour ainsi dire pas à ses deux filles. L’une d’elle, Lynda, se résolut à lire les comptes rendus de séances du Congrès dans l’espoir d’attirer l’attention de son président de père. Barack Obama, au contraire, est réputé froid et distant avec l’élite washingtonienne, dont il goûte peu les dîners en ville. Mais il s’efforce d’être présent tous les soirs à 18 h 30 pour partager le repas de Malia et Sasha. S’il y a un rapport entre le style des présidents américains et leur attitude en famille, celui-ci semble le plus souvent relever du miroir inversé. Ce que montre le journaliste et historien Joshua Kendall, dans un livre judicieusement intitulé « Premiers papas ». Kendall est persuadé que la vie de famille des 44 présidents des États-Unis (qui ont tous été pères) offre des clés pour comprendre le caractère des uns et des autres et, dans certains cas, le déroulement de leur carrière. Ainsi, Woodrow Wilson ne se serait probablement pas présenté à l’élection sans les encouragements de ses trois filles Margaret, Jessie et Eleanor. La jeune Amy Carter, elle, semble avoir involontairement joué un rôle dans la défaite de son père face à Ronald Reagan en 1980. Lors d’un débat télévisé, le président sortant déclara : « J’ai eu une conversation avec ma fille Amy l’autre jour, pour lui demander quel était à ses yeux le problème principal. Elle m’a répondu que pour elle il s’agissait des armes nucléaires et de leur contrôle. » Ses adversaires ne manquèrent pas de tomber à bras raccourcis sur ce président demandant l’avis de sa fille de 13 ans pour déterminer les priorités stratégiques du pays. Mais le contexte personnel a aussi pu avoir des conséquences beaucoup plus tragiques qu’une non-réélection. D’après un passage du livre évoqué par le Wall Street Journal, le désespoir qui gagna Calvin Coolidge après la mort de son fils de 16 ans ne fut pas pour rien dans l’incapacité du dirigeant à interpréter et réagir aux signes avant-coureurs de la Crise de 1929.

Les paradoxes d’un chef-d’œuvre

Il est rare qu’un romancier mette en épigraphe d’un de ses livres une phrase ou des vers qui ne soient pas issus d’un autre livre. Entre une citation d’Homère et une autre de Rimbaud, Marguerite Yourcenar (qu’on peut difficilement accuser de démagogie jeuniste) avait bien osé Bob Dylan en ouverture de la troisième partie de ses pesantes Archives du Nord. Mais, comme beaucoup, et à assez juste titre, elle voyait avant tout un poète dans le chanteur. En 2006, l’Italienne Milena Agus a fait plus fort : en épigraphe de son roman Mal de pierres, elle a choisi une phrase tirée d’un film sorti à peine quelques années plus tôt (en 1999) : « Si je devais ne jamais te rencontrer, fais au moins que je sente le manque de toi. »

Une épigraphe troublante. Non pas tant parce qu’elle cite un film, La Ligne rouge de Terrence Malick, grande épopée guerrière, qui a reçu l’Ours d’or au festival de Berlin en 1998 et vient de ressortir en version restaurée sur une poignée d’écrans français. Mais parce qu’elle cite un film qui est l’adaptation d’un roman (du vétéran de la Seconde Guerre mondiale James Jones). Pourquoi diable Milena Agus n’a-t-elle pas fait directement référence à ce roman ? Paresse ? Ignorance ? Elle s’est sans doute contentée de voir le film de Malick, dira-t-on. En vérité, même si elle l’avait souhaité, elle aurait eu bien de la peine à citer l’ouvrage de Jones : la phrase ne s’y trouve pas. C’est un ajout de Malick.

La Ligne rouge est un cas extrême de libre adaptation. Malick (qui a écrit le scénario en plus de réaliser le film) s’est complètement réapproprié la matière romanesque. L’ouvrage de Jones est âpre, brut, et, au bout du compte, bien plus banal que la magnifique rêverie métaphysique qu’il a inspirée. Rien ou presque de ce qui fait de La Ligne rouge un film exceptionnel n’y est présent. Pas même l’élément le plus romanesque de ce film : les pensées des soldats, rendues par des voix off. La plupart, à l’instar de celle que Milena Angus a choisie pour épigraphe, sot des inventions du cinéaste.

C’est là le comble du paradoxe. Tout scénariste en herbe le sait bien : l’usage de la voix off est un procédé formellement déconseillé, jugé trop littéraire, pas assez « cinématographique ». Et voilà un cinéaste qui s’autorise à en faire un usage abondant. Pire : qui en rajoute par rapport à l’ouvrage dont il s’inspire !

Et si c’était ça, le secret de La Ligne rouge ? Ces voix off insufflent une profondeur à une œuvre littéraire de second ordre, confèrent une sensibilité nouvelle et une dimension poétique à un film qui, sans elles, n’aurait été qu’un film de guerre parmi d’autres. Résultat ? Un chef-d’œuvre.