Mary Beard : « Rome a révolutionné la citoyenneté »

Éminente professeure de lettres classiques à Cambridge, Mary Beard est aussi critique littéraire au Times Literary Supplement. Ses prises de position, souvent à contre-courant, ont fait d’elle une vedette de la vie intellectuelle britannique. Son blog A Don’s Life (« Une vie de prof de fac ») est hébergé sur le site du TLS. En français, on peut lire d’elle Pompéi : la vie d’une cité romaine (Le Seuil, 2012).

 

Écrire une histoire de Rome signifie rivaliser avec des auteurs aussi imposants qu’Edward Gibbon ou Theodor Mommsen. Pourquoi vous être lancée dans une telle entreprise ?

Je ne prétends tout de même pas rivaliser avec Gibbon ! Ce serait idiot. Mais je crois que chaque génération a besoin d’une nouvelle histoire de Rome, parce qu’elle aborde les problèmes différemment et pose des questions différentes. La plupart des récits sur Rome ont eu tendance à faire la part belle aux hommes et aux batailles. Cela a existé, bien sûr, mais j’essaie de m’intéresser aussi aux autres acteurs – aux femmes et aux esclaves, notamment, ces angles morts de l’histoire romaine –, et à d’autres thématiques comme l’idée de citoyenneté, les frontières ou les migrations. Par ailleurs, ces dernières années, d’innombrables éléments nouveaux ont été découverts sous terre, sous les eaux, ou même égarés dans des bibliothèques : des papyrus, des manuscrits, des ossements, des épaves. Et les techniques de recherche se sont améliorées : on peut, par exemple, se faire une idée du niveau de pollution à l’époque romaine grâce à des carottes de glace extraites au Groenland. On peut aussi retracer l’origine d’une personne à partir d’une de ses dents, et donc savoir si elle est décédée là où elle a grandi, ce qui nous en apprend beaucoup sur la mobilité des populations de l’empire.

 

Votre histoire s’étend de la fondation mythique de la ville, en 753 avant notre ère, à l’édit de Caracalla, en 212. Pourquoi ce choix ?

Quiconque écrit une histoire de Rome est confronté à la difficile question de savoir quand il doit la faire se terminer. Nous savons quand elle a commencé, mais il est plus compliqué de savoir quand elle s’est achevée. En 1453, avec la chute de Constantinople ? C’est ce que pense mon mari, qui est byzantiniste… En 337, quand l’empereur Constantin se convertit au christianisme ? En 410, quand Rome est mise à sac par Alaric et ses Wisigoths ? Ce sont là des choix parfaitement légitimes. Mais dans la mesure où l’une des problématiques centrales de mon livre est celle de l’identité, de la citoyenneté romaine, l’édit de Caracalla s’imposait pour moi. Je commence avec Romulus, qui accueille dans la cité qu’il vient de fonder tous les étrangers et les marginaux, et je finis donc avec Caracalla. L’intérêt de cette date, c’est que bien des gens n’en ont jamais entendu parler. Si vous demandez autour de vous ce qui s’est passé en 212, la plupart de vos interlocuteurs n’en auront aucune idée.

 

Et que s’est-il passé ?

Du jour au lendemain, l’empereur accorde la citoyenneté romaine à tous les citoyens libres de l’Empire – trente millions de personnes. C’est une décision majeure. Rarement – et même sans doute jamais – dans l’histoire du monde, on n’a accordé ainsi la citoyenneté d’un seul coup à tant de personnes. 212 représente la fin d’une époque, d’un long processus, et le basculement dans quelque chose d’autre. Une certaine façon de distinguer les citoyens des non-citoyens a alors disparu, même si, à partir de là, d’autres divisions sont apparues : entre les riches et les pauvres, en particulier.

 

Comme votre livre se clôt en 212, vous n’avez pas à vous soucier du problème de la décadence et de la chute de Rome. Mais vous avez dû batailler avec une autre grande question : comment et pourquoi une petite ville marécageuse du centre de l’Italie s’est-elle retrouvée à la tête d’un empire aussi gigantesque ?

Personne ne le sait vraiment. Nous disposons de très peu d’éléments. Mais l’une des principales raisons de cette réussite éclatante a nécessairement à voir avec l’élargissement de la citoyenneté. Quand les Romains prenaient possession d’un territoire, ils n’exigeaient à long terme des vaincus qu’une seule chose : qu’ils leur fournissent des soldats. Ces troupes étaient levées, équipées et en partie commandées par les vaincus eux-mêmes, devenus des « alliés ». Un tribut sous toute autre forme ou, pire, un contrôle direct, aurait demandé de la part des Romains un investissement matériel et humain bien plus important. Cette formule économique a eu, involontairement sans doute, un effet révolutionnaire. Les ennemis défaits sont devenus partie prenante de la machine de guerre romaine : en cas de victoire, ils partageaient gloire et butin. Rome a su faire converger leurs intérêts et les siens, et, à partir de ses premiers succès, grâce à ce système d’alliances, créer une puissance militaire sans équivalent dans le monde antique.

Il faut savoir que le facteur décisif derrière chaque victoire à cette époque, ce n’était pas la tactique, l’équipement ou la motivation : tout dépendait du nombre d’hommes que l’on était capable de déployer sur le champ de bataille. Et, à la fin du IVe siècle avant notre ère, les Romains pouvaient aligner près d’un demi-million d’hommes (en comparaison, à la même époque, Alexandre le Grand a conquis l’Empire perse avec 50 000 soldats). Cela les rendait quasi invincibles. Ils pouvaient perdre une bataille – et ils en ont perdu beaucoup ! – mais ils ne pouvaient pas perdre de guerre. Songeons à la bataille de Cannes contre Hannibal, l’une de leurs pires défaites : en un après-midi, les Romains ont perdu entre 40 000 et 70 000 hommes, autant que les Anglais le premier jour de la bataille de la Somme (lire p. 81). Après un tel désastre, n’importe quelle autre cité antique aurait été contrainte de se rendre. Pas Rome : il lui restait suffisamment de troupes pour l’emporter.

 

Vous suggérez que la réputation guerrière des Romains est en partie usurpée : leurs victoires reposent uniquement sur leur nombre. Mais leurs armées étaient très disciplinées et leurs généraux très compétents !

Rien ne le prouve. Cette image des Romains qui adoreraient la guerre et seraient des génies militaires relève du mythe (qu’ils ont été les premiers à entretenir, d’ailleurs). La guerre était une activité essentielle pour bien d’autres peuples, comme les Grecs ou les Gaulois. Nous nous sommes extasiés sur les compétences tactiques des Romains, mais leur tactique était celle de tous les peuples de l’Antiquité : il s’agissait de contourner l’ennemi et de l’attaquer dans le dos. Ce n’était pas particulièrement sophistiqué. La vérité, c’est que les Romains avaient simplement plus d’hommes à leur disposition.

 

Quel est le rapport entre ces victoires et leur conception ouverte de la citoyenneté ?

Les ennemis, devenus des alliés, ont fini par devenir aussi des concitoyens. D’abord parce que Rome a su donner envie aux élites des pays vaincus d’être partie prenante de l’Empire. Pour 90 % de la population, cela ne changeait pas grand-chose. Les habitants des territoires conquis ont poursuivi leur existence de paysans à la campagne et ont continué à payer des impôts. Mais les classes dirigeantes se sont ralliées, et ont tiré profit de leur ralliement. (Les plus doués pouvaient notamment espérer faire carrière à Rome.) Je trouve cela admirable, et en même temps je dois vous avouer que cela me met mal à l’aise.

 

Pourquoi ?

C’est une façon de dominer le monde, en passant des marchés entre privilégiés. D’un côté, c’est bien, ça marche. Mais c’est un système où les élites collaborent avec les élites.

 

Jusqu’à quel point Rome a-t-elle accordé la citoyenneté aux vaincus ?

Ce fut un long processus, qui s’est déroulé par étapes (la citoyenneté sans le suffrage, par exemple) et a donné lieu à des débats violents – et même à une guerre terrible (la « guerre des Alliés », entre 91 et 89 avant notre ère). Mais à la fin, il a donné naissance à une conception complètement inédite de la citoyenneté, puisqu’elle a été étendue à des personnes qui n’avaient aucun rapport direct avec la ville de Rome, qui habitaient parfois à des milliers de kilomètres. Le lien entre la citoyenneté et telle ou telle cité particulière, que la plupart des gens considéraient comme allant de soi, a été brisé. Tout d’un coup, il est devenu possible non seulement de devenir romain, mais aussi d’être citoyen de deux lieux à la fois : de sa ville natale et de Rome. En un sens, le premier État-nation était né, étendu d’abord à l’Italie, à l’issue de la guerre des Alliés, puis, avec l’édit de Caracalla, à l’ensemble du bassin méditerranéen – donc à des dizaines de millions de personnes. Il faut bien se représenter la nouveauté et l’énormité d’un tel phénomène : en comparaison, les Athéniens, que j’admire beaucoup au demeurant, avaient un corps électoral pas plus important qu’une université de nos jours !

 

La citoyenneté s’étendait-elle aussi aux esclaves ?

Oui, dans la mesure où un esclave affranchi par son maître romain devenait automatiquement citoyen romain lui-même. Et – autre grande différence avec Athènes – les Romains affranchissaient de nombreux esclaves. Ces derniers, tout comme les provinciaux libres d’ailleurs, ont afflué de l’ensemble des territoires conquis, et Rome n’a pas tardé à se transformer en une ville d’une diversité ethnique sans équivalent avant l’époque moderne. À terme, les étrangers ont pris le pouvoir à Rome. L’une de mes histoires favorites est celle de cet homme du nord de l’Italie qui, pendant la guerre des Alliés, alors qu’il n’était qu’un bébé, avait fait partie du cortège des vaincus lors d’un triomphe. Adulte, devenu général romain, il célébra son propre triomphe sur les Parthes !

 

De nombreux historiens, à commencer par Polybe, ont été stupéfiés par la rapidité de l’expansion romaine hors d’Italie. En un demi-siècle, entre -202 et -146, les Romains ont pris le contrôle de presque toute la Méditerranée. Mais vous, vous vous focalisez sur une période antérieure, entre 500 et 300 avant notre ère. Fut-elle plus cruciale encore ?

Polybe avait raison d’être stupéfait. Mais, vous savez, je réfléchis à l’histoire romaine depuis quarante ans maintenant, et je me suis aperçue que ce qui a changé Rome s’est produit au cours du IVe siècle avant notre ère. Nous ne savons pas ce qui s’est passé, mais nous savons que vers 300 avant notre ère, Rome ressemblait à la Rome que nous connaissons : c’était déjà l’un des plus importants centres urbains de la Méditerranée, elle contrôlait une bonne moitié de l’Italie, et son système politique était en place. En 500 av. J.-C., en revanche, elle ne ressemblait à rien de tout cela : c’était une petite ville ordinaire, qui ne se différenciait guère de ses voisines. Il n’est pas impossible que la dévastation de Rome par des bandes gauloises, en 390 avant notre ère, ait été un événement traumatique fondateur. Les Romains en ont peut-être tiré leur détermination à ne plus se laisser de nouveau envahir ainsi, à passer à l’offensive. Peut-être une série de victoires heureuses, dans les combats endémiques que connaissait alors la région, suivie d’alliances et du surplus de soldats qu’elles ont apporté, a-t-elle enclenché le processus irrésistible de l’expansion.

 

À vous lire, l’impérialisme romain ne fut pas si terrible que cela… 

Si, il était oppressif. Mais il a changé le monde. Il intégrait les peuples conquis. Regardez Pompéi, une petite cité endormie et sans grande importance. Et vous vous apercevez à quel point l’Empire romain ouvrait les horizons de ses habitants. Ils disposaient de biens qui venaient de lieux très éloignés, et eux-mêmes pouvaient venir de très loin ou voyager. Et ce qui est vrai de Pompéi l’était de la plupart des villes des provinces. En outre, l’impérialisme romain s’est développé sans cesser d’examiner sa propre histoire. Rome est devenu le symbole de l’impérialisme bête et brutal, alors qu’il s’agit d’un impérialisme qui n’a cessé de réfléchir à la façon dont il fonctionnait. En 146 avant notre ère, quand, à quelques mois d’intervalle, Rome détruit Carthage et Corinthe, villes distantes de plusieurs milliers de kilomètres, vous pouvez considérer cet événement comme son plus grand triomphe. Or, un siècle plus tard, l’historien Salluste estime que ce fut sa plus grande défaite et le début de sa décadence ! Les voix des opposants se sont toujours fait entendre. Rappelez-vous la phrase célèbre : « Ils créent la désolation et appellent cela la paix. » Cette dénonciation terrible de l’impérialisme romain est censée avoir été prononcée par un chef rebelle calédonien. Mais c’est l’historien romain Tacite qui la rapporte et qui, selon toute vraisemblance, l’a inventée. En fait, personne n’a énoncé une critique plus cinglante de l’impérialisme romain que les Romains eux-mêmes.

 

— Propos recueillis par Baptiste Touverey.

La maladie du mâle italien

Paru en mars dernier, « L’école catholique », de l’écrivain Edoardo Albinati, fait sensation en Italie. Tous s’accordent à le dire, c’est l’événement littéraire de l’année, peut-être même de la décennie. Lauréat du prestigieux prix Strega, l’ouvrage ne compte pas moins de 1 300 pages, et pèse plus d’un kilo. « Avec son papier bible couleur crème, on croirait feuilleter un missel », renchérit le critique littéraire du quotidien en ligne Il Post. Mais outre les records physiques, ce qui impressionne la critique dans ce roman, c’est sa « puissance narrative proprement désarmante », écrit Francesco Piccolo dans le Corriere della Sera. « Plus qu’un roman, c’est une entreprise de compréhension du monde, ou même, pour être précis, une tentative pour trouver une manière d’être au monde. Alors non, 1 300 pages, ce n’est pas trop. » Pour un roman-monde comme celui-là, « c’est peu, c’est toujours peu ».

À mi-chemin du roman d’apprentissage et des mémoires, « L’école catholique » revient sur les années passées par Edoardo Albinati au lycée San Leone Magno, fréquenté par tous les fils de la bonne société romaine dans les années 1970. Une institution qui fut aussi au cœur d’un des faits divers les plus macabres de la décennie : « le massacre du Circeo ». Toute l’Italie a encore en mémoire la tragédie qui a frappé, en 1975, Maria Rosaria Lopez et Donatella Colasanti, deux adolescentes d’une banlieue défavorisée de la capitale, violées, torturées et battues à mort par trois jeunes néofascistes issus de la grande bourgeoisie et scolarisés à San Leone Magno. Dans le contexte de l’effervescence post-1968 et de la multiplication des violences politiques, le crime d’Angelo Izzo, Gianni Guido et Andrea Ghira était même devenu le symbole de l’immoralité de la « classe dominante ».

Avec « L’école catholique », Albinati s’inscrit en faux contre toute vision manichéenne de l’histoire, qui se contenterait de dénoncer une bourgeoisie perverse pour mieux idéaliser les classes populaires. Son ouvrage se présente plutôt comme une fresque, à la fois subtile, profonde et inquiétante, de la Rome des années 1970. Entre fiction et étude de mœurs, il fait le « portrait de cette génération d’Italiens devenus adultes dans les années 1970, au milieu du déclin des valeurs bourgeoises et de l’explosion de la violence politique », commente l’écrivain Christian Raimo dans les colonnes d’Internazionale. Mais il ne se contente pas de cela. « C’est aussi un traité sur l’éducation des garçons en Italie, une réflexion sur la fabrique de l’arrogance, la culture de l’abus de pouvoir, la nature ambiguë de l’esprit de camaraderie dans les milieux cryptofascistes de l’époque. » Et bien d’autres choses encore !

Roman « boulimique », « total », « L’école catholique » aborde toutes les questions cruciales de notre temps. Tant et si bien, avoue la critique littéraire Margherita Loy dans Il Fatto Quotidiano, qu’il est « difficile de trouver les mots pour décrire cette structure monumentale. À qui me demande de quoi parle le livre, je ne peux que répondre : de la vie. Ce livre, c’est la vie, toute la vie. »

Pas étonnant dès lors que Francesco Pacifico l’ait comparé, dans Il Sole 24 Ore, aux Essais de Montaigne, dont il reprend aussi bien la voix que le rythme, mêlant avec une verve rutilante récit narratif et réflexions sociologiques, divagations et souvenirs biographiques, lectures personnelles et analyses féroces. « L’école catholique » est, à strictement parler, un « roman du moi », mais il réalise cette prouesse de « coller avec une sincérité farouche à l’existence, à nos vices et nos passions, tout en mettant un frein salutaire à cet ego qui envahit et ruine la littérature italienne contemporaine », conclut pour sa part Margherita Loy. C’est qu’Edoardo Albinati a su mettre en perspective cinquante ans d’histoire personnelle et collective. Son roman est « géographiquement confiné aux limites d’un quartier du nord de Rome, ne sort pas ou peu des murs de l’école San Leone Magno ; et pourtant, à travers le portrait pluriel d’un groupe d’adolescents – celui de ses camarades de classe, qui composent peu à peu comme un seul et unique personnage – Albinati dessine un “nous”. Ce “nous”, affirme Christian Raimo dans Internazionale, c’est celui de la condition masculine. » En génial médecin de l’âme, l’auteur de « L’école catholique » décrit par le menu tous « les symptômes d’une maladie incurable, celle d’être né homme en Italie ».

Quand Internet soigne

En 2012, à 39 ans, Salvatore Iaconesi apprend qu’il est atteint d’une tumeur au cerveau. Cet ingénieur en informatique, qui se présente également comme « artiste digital » et « hacker », a l’impression d’être presque instantanément « transformé en une entité administrative et bureaucratique ». « Le monde avait déjà commencé à me considérer non plus comme un individu, mais comme une maladie ambulante », explique-t-il à Il Venerdi, le supplément hebdomadaire de La Repubblica. Au bout de quelques semaines, Iaconesi prend une résolution : puisque la société veut le réduire à son cancer, il va mettre ce cancer « au cœur de la société ». Il récupère son dossier médical et entreprend de mettre en ligne toutes les données qu’il contient (scanners, radios, analyses). L’idée était de partager une « image » la plus complète possible de son cancer. Pour cela, Iaconesi doit convertir les fichiers dans un format qui soit accessible à tous. Puis les publier, en open source, sur un site dédié. En quelques jours, cette « bouteille à la mer », selon l’expression du quotidien Il Manifesto, va être commentée et relayée par des centaines de milliers d’internautes. Malades, proches de malades, artistes, mais aussi médecins, adressent à Iaconesi soutien et conseils. Certains s’approprient les images de sa tumeur pour en faire des œuvres d’art. Un neurochirurgien propose de le prendre en charge. L’opération est un succès, que raconte Iaconesi dans un livre coécrit avec sa compagne. Leur but n’est pas, comme ils l’expliquent, d’inciter tout un chacun à partager ses données médicales avec le monde entier. Mais plutôt de montrer que s’exprimer sur sa maladie, se l’approprier, est déjà, en soi, un « remède ».

Les meilleures ventes en Russie – Un passé acceptable

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À première vue, la Russie offre le visage d’une puissance retrouvée. Tel est en tout cas le message servi par la télévision nationale. En mars dernier, la fin de l’intervention militaire en Syrie et le deuxième anniversaire de l’annexion de la Crimée ont été célébrés en grande pompe. Pourtant, l’économie russe est en récession, et le niveau de vie moyen baisse.

Premier constat : bien que l’Occident soit prétendument honni, les best-sellers internationaux s’imposent dans les librairies du pays. Le roman Shantaram, de Gregory David Roberts, qui raconte dix années de cavale d’un évadé de prison australien à Bombay, et sa suite, « L’ombre de la montagne », occupent à eux seuls, dans leurs diverses éditions, quatre places parmi les dix meilleures ventes du pays. Le désir d’évasion est l’une des clés du succès phénoménal de Roberts en Russie. Mais pas seulement. Shantaram, c’est aussi l’histoire de la « transformation spirituelle » de son personnage principal, « exactement comme dans les grands romans russes », analyse le site Meduza. De plus, il offre une image « romantique » des bandits, qui n’est pas, là aussi, sans rappeler les réalités locales.

Quant au succès de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, un classique de la littérature américaine, il est essentiellement dû à la disparition en février dernier de son auteure, Harper Lee. Le roman raconte l’histoire d’un avocat intègre défendant un homme noir accusé de viol dans une petite ville du Sud des États-Unis. Véritable plaidoyer pour la justice et la compassion, il fait sans aucun doute vibrer une corde sensible chez les lecteurs russes.

Du côté des auteurs nationaux, on retrouve aussi bien le dernier recueil de nouvelles du très nationaliste Zakhar Prilepine que le nouveau polar du romancier et opposant politique Boris Akounine. Dans son dernier ouvrage, « Le voile noir », l’écrivain contestataire décrit une Russie médiévale où s’opposent « deux systèmes d’organisation d’État : la totalitaire Moscovie et la démocratique république de Novgorod », qui finira par être annexée. Une critique à peine voilée de la politique actuelle du Kremlin.

Mais le titre le plus emblématique de cette liste reste « Zouleïkha ouvre les yeux », le premier roman de Gouzel Iakhina, récit de la rédemption paradoxale d’une paysanne tatare dékoulakisée dans l’enfer du Goulag. Comme le résume bien le site InLiberty, l’ouvrage répond parfaitement « à la principale demande des lecteurs d’aujourd’hui » : raconter un passé soviétique acceptable. Glaçant d’horreur, certes, mais peuplé de gens de bien.

 

Revivre Tchernobyl

Déjà auteure de Tchernobyl, retour sur un désastre, la journaliste d’origine russe Galia Ackerman, collaboratrice de Books, présente ici son témoignage personnel sur la catastrophe : ses nombreux voyages dans la zone interdite autour de la centrale sinistrée, ses rencontres avec des habitants et des travailleurs de cette zone et avec des artistes et des intellectuels qui se sont investis dans cette tragédie. Elle explore également les raisons qui l’ont poussée à consacrer dix-huit ans de sa vie à Tchernobyl, en livrant au lecteur une plongée dans le monde soviétique. Le livre a été repéré par la presse ukrainienne. « Que reste-t-il de ce morceau de notre terre jadis prospère ? écrit le journal Dan. Il n’y a pas eu beaucoup de cadavres, mais la zone est devenue la plus grande décharge de la planète… En tant que modèle du futur pour l’humanité, c’est un exemple atroce ». En Russie, Nezavissimaïa Gazeta salue sa détermination et son courage : « Telle une tête brûlée, Galia Ackerman pénètre dans les endroits les plus dangereux de la zone. Elle a réussi à s’approcher du “pic-vert russe”, un gigantesque radar trans-horizon destiné à la veille des missiles balistiques intercontinentaux… Elle n’a pas eu froid aux yeux en partageant un repas avec le parrain de la zone, un criminel qui contrôle le commerce du métal radioactif, au bord de la rivière de Pripiat ».

Que s’est-il passé sur la Somme ?

« Sur un front d’attaque de 25 kilomètres il faut s’attendre à des résultats variables », écrit sir Douglas Haig, le général qui a conçu pour l’armée britannique le plan du premier jour de la bataille de la Somme, le 1er juillet 1916. Quand celle-ci s’achèvera, le 18 novembre, elle aura fait plus d’un million de victimes, dont près d’un demi-million de morts. Pour un gain allié à peu près nul : 12 kilomètres gagnés vers l’est !

Le livre de l’historien militaire Andrew Roberts se concentre sur ce fameux premier jour. Tandis qu’au sud, les Français conduisaient une offensive d’une relative efficacité, au nord les Britanniques subissaient les pires 24 heures de toute leur histoire militaire. En cause, une série d’erreurs d’appréciation, de déficiences matérielles, mais surtout de décisions absurdes, et pas seulement du côté britannique. Les Alliés n’avaient pas su garder secrète la date de leur offensive « surprise », si bien que les Allemands avaient eu tout le temps de se préparer au « plus intense bombardement de l’histoire de la guerre », qui devait précéder l’assaut. Une « forte proportion » des obus n’a pas explosé. Le nombre de soldats allemands présents avait été très sous-estimé. Les lignes téléphoniques avaient été mal posées. Le bombardement dura plusieurs jours, mais dès qu’il cessa, les Allemands sortirent de leurs profondes tranchées pour actionner leurs mitrailleuses. Les Britanniques avaient reçu l’ordre de partir à l’assaut en marchant, non en courant ; et par cette belle journée d’été, l’uniforme des officiers représentait une cible facile. Près de 60 000 Britanniques dans la fleur de l’âge furent fauchés.

Andrew Roberts juge que ce sacrifice n’était pas dépourvu de sens, car il marqua le début de la « courbe d’expérience » qui conduisit à la victoire de 1918. Sur ce point, il ne parvient pas à convaincre Peter Parker, du Spectator, ni surtout l’historien Hew Strachan. Dans l’Evening Standard, celui-ci conteste l’idée que la bataille de la Somme ait pu sauver les Français d’un désastre à Verdun, et pour le reste regrette un livre « bâclé », truffé d’erreurs.

L’inconnu qui a prédit la crise de 2008

Il est difficile de ne pas imaginer l’économiste Hyman Minsky comme un vieux grincheux – le genre d’homme que l’on évite absolument d’inviter à son anniversaire, parce qu’au moment où la fête battra son plein, il vous rappellera que cette euphorie alcoolisée ne saurait durer, que la gueule de bois vous guette, que tout excès se paie un jour ou l’autre et que, de toute façon, la mort, le cancer, sont peut-être déjà en vous. Je n’ai jamais rencontré Hyman Minsky, bien sûr. Il est décédé en 1996, dans un oubli relatif. Dix ans plus tôt, il avait publié un livre qui, jusqu’il y a peu, était épuisé. Soudain on s’est mis à se l’arracher ; les exemplaires d’occasion se négociaient près de 1 000 dollars sur Internet. Que s’était-il donc passé ? La crise de 2008 avait éclaté, et tout le monde s’était rendu compte que ce livre épais, ardu, intitulé Stabiliser une économie instable, l’avait prédite.

John Cassidy a publié dans le New Yorker un article intitulé « Le moment Minsky » (expression qui a fait florès). Les thèses que l’économiste avait commencé à développer dans les années 1960, rappelait-il, étaient alors considérées par nombre de ses collègues comme « radicales, pour ne pas dire tordues ». L’effondrement de 2007-2008 les rendait visionnaires. L’incompris avait tout prévu, tout décrit. Il n’était pas fou. C’était une vox clamantis in deserto, et d’ailleurs, ce rôle presque tragique, il l’avait endossé en toute conscience : dans les périodes d’euphorie, écrivait-il, « les avertissements des Cassandre rappelant que rien n’a fondamentalement changé, qu’il subsiste un point de rupture financier qui causera une profonde dépression, sont naturellement ignorés ».

L’idée fondamentale de Minsky est « si simple qu’elle pourrait servir de slogan sur un T-shirt », note Duncan Weldon sur le site de la BBC : « La stabilité est déstabilisante. » C’est pendant les périodes paisibles d’essor économique que de mauvaises habitudes sont prises qui, à terme, mèneront à la catastrophe : on se relâche, on oublie les erreurs passées et, inévitablement, on finit par les reproduire. Une thèse paradoxale et terriblement pessimiste que Minsky développe sur près de 700 pages.

Entre 1946 et 1966, l’économie américaine a connu une période de prospérité exceptionnelle, que rien ou presque n’est venu perturber. Elle n’a pas tardé à être considérée comme la norme. Il s’agissait en fait d’une « anomalie » historique. Cet essor extraordinaire de l’après-guerre tenait à des circonstances atypiques : une victoire écrasante à l’issue d’un conflit gigantesque, qui avait permis aux États-Unis, dont le territoire avait été totalement épargné, de donner la pleine mesure de leur potentiel industriel (qui représentait 50 % de l’économie mondiale en 1945 !) Parallèlement, le spectre de la Grande Dépression planait encore. État, banques, entreprises, particuliers, tout le monde semblait avoir retenu la leçon : finie la spéculation effrénée. Sauf que, bien sûr, les bonnes intentions n’ont pas duré. Minsky fait remonter la fin de cet âge d’or trompeur à la pénurie de crédit de 1966. 1 À compter de cette date, le système capitaliste est entré dans une zone de turbulences, les crises se sont succédé toujours plus proches, toujours plus violentes : nouvel assèchement des liquidités en 1970, dans un contexte de restriction monétaire de la Fed par crainte de l’inflation, récession et faillites bancaires de 1973-1975, spirale inflationniste de 1979-1980, récession de 1982-1983…

Pourquoi aucune de ces crises (pas même celle de 2008, qui en est le couronnement) n’a-t-elle dégénéré, comme celle de 1929 ? Grâce à l’action du big government et de la Réserve fédérale, explique Minsky, qui a joué le rôle de prêteur en dernier ressort et arrêté la « spirale baissière ». La Grande Dépression avait provoqué une « déflation par la dette » cataclysmique : les ménages et les entreprises qui avaient contracté beaucoup d’emprunts s’étaient mis à vendre leurs actifs pour tenter de les rembourser ; ce qui eut pour effet de les déprécier et d’augmenter du même coup la dette réelle.

Depuis le New Deal, des garde-fous ont été mis en place : l’État providence prend en charge un certain nombre de transferts sociaux (l’assurance chômage notamment) et peut, par ailleurs, refinancer les banques et les entreprises en faillite. Il assure leurs actifs et évite ainsi toute dépréciation brutale, et l’effondrement général qui en découlerait. Ces importantes injections d’argent ont un prix : un déficit public de plus en plus colossal.

Minsky juge ces interventions nécessaires, mais souligne leur effet pervers : elles justifient l’irresponsabilité de ceux qui ont pris des risques inconsidérés. Et ceux-ci recommenceront d’autant plus volontiers qu’ils savent désormais que l’État ne peut se permettre de les laisser sombrer si les choses tournent mal. Minsky aurait donc souhaité que les aides soient assorties de mesures de régulation (des exigences que beaucoup ont renouvelées en 2008, et qui sont restées lettre morte). Mais ne nous y trompons pas : dans l’esprit de Minsky, de telles mesures ne sauraient assurer une stabilité perpétuelle au système capitaliste. Celui-ci est intrinsèquement instable et, tôt ou tard, les acteurs économiques trouveraient le moyen, pour maximiser leurs profits, de déroger aux nouvelles règles et de se mettre en danger.

Minsky distingue trois « types de financements » qui sont autant de stades dans le cycle qui mène de la prospérité à la crise : la finance prudente, la finance spéculative et la finance de Ponzi. Dans le premier cas de figure, les rentrées d’argent suffisent à payer les dettes. Dans le second, il faut avoir recours à une série d’opérations de refinancement. « La finance spéculative implique le financement à court terme de positions à long terme », résume Minsky. Elle repose sur l’espoir que les opérations en cours couvriront, in fine, le coût des refinancements. Dans la pyramide de Ponzi (du nom de l’escroc italien qui a inventé ce système frauduleux), les revenus ne suffisent même pas à payer les intérêts, qui ne sont couverts que grâce à de nouveaux refinancements : c’est la course à l’abîme. Le passage de la finance prudente à la finance spéculative, laquelle dégénère ensuite en finance de Ponzi, est l’une des grandes lois du capitalisme tel que le décrit Minsky.

Prenons l’exemple d’une entreprise qui, pour se développer, aurait contracté un emprunt. Elle a prévu que les profits qui découleront de cet investissement lui permettront de le rembourser. Son calcul se révèle juste. La voilà tentée de renouveler une stratégie gagnante, mais à plus grande échelle. Comme l’explique Sébastien Charles, maître de conférences à l’université Paris 8, dans une note limpide publiée sur le site Les Crises, « la perception des risques diminue fortement […]. Grisées par leurs succès passés, les firmes emprunteuses vont être tentées de s’endetter plus largement pour investir, commençant à surestimer dangereusement les profits qu’elles peuvent retirer de ces mêmes investissements. » Les banques, également aveugles et encouragées à prêter toujours plus, stimulent ce processus qui, à l’échelle d’une économie entière, mène immanquablement à la bulle spéculative, puis à son éclatement catastrophique. Pour le dire dans les termes désabusés de Minsky, « les possibilités de profits présentes au sein d’une structure financière solide font du basculement de la solidité à la fragilité un phénomène endogène ».

Stabiliser une économie instable constitue une magnifique réhabilitation de la pensée keynésienne, cette grande incomprise de l’histoire économique, et une charge violente contre la théorie néoclassique. Cette dernière suppose que « les fluctuations, les déséquilibres et les traumatismes financiers ne se produisent que si des chocs ou des changements sont imposés de l’extérieur du système » – une thèse à l’exact opposé de celle de Minsky et qui présente, selon lui, un défaut rédhibitoire : elle « nie que ce qui arrive puisse même arriver ».

 

— Cet article a été écrit pour Books.

Zweig l’exhibitionniste

L’œuvre de Stefan Zweig est hantée par la sexualité et pourtant, même dans son autobiographie Le Monde d’hier, il n’est jamais question que de celle des autres. L’auteur de La Pitié dangereuse ne dévoile rien ou presque de lui-même. C’est cette lacune que le journaliste viennois Ulrich Weinzierl a entrepris de combler. S’il confirme que Zweig était érotomane (un fait difficilement contestable), il n’accorde guère de crédit, en revanche, aux rumeurs sur son éventuelle homosexualité.

Sa véritable « perversion », comme on disait à l’époque, se trouvait ailleurs : Zweig était exhibitionniste. Cela peut sembler une peccadille aujourd’hui. Mais ça ne l’était pas de son vivant. « Alors que l’amour pour les très, très jeunes filles, tel qu’il était prôné par un Arthur Schnitzler, ou l’amour des jeunes garçons, pouvaient apparaître comme des passions artistiques raffinées, l’exhibitionnisme n’inspirait que dégoût et répugnance », rappelle Volker Weidermann dans le Spiegel.

Cet exhibitionnisme est évoqué par Thomas Mann dans une lettre, mais surtout par l’historien de l’art Benno Geiger dans ses mémoires. Il y affirme que Zweig, redoutant d’être pris en flagrant délit par la police, avait fait rédiger par Freud un certificat attestant qu’il était son patient et qu’il suivait un traitement pour ce genre de comportement. Ces éléments étaient connus, mais la plupart des biographes de Zweig les ont abordés avec scepticisme (Geiger étant réputé pour sa malveillance). Le grand mérite de Weinzierl est d’être allé chercher (et d’avoir trouvé) des preuves de ces allégations, dans des lettres inédites de Geiger, mais aussi dans des passages du journal de Zweig, aux allusions restées jusqu’alors mystérieuses.

La justice pour tous

Professeur à Harvard, Michael J. Sandel a transformé son cours le plus populaire, « Justice », en un livre du même nom. Même « s’il ne révolutionne pas cette notion capitale de la philosophie politique, il réussit à nous familiariser avec les concepts que renferment, sans que nous en ayons conscience, les conflits auxquels nous sommes confrontés », juge Jonathan Rauch dans le New York Times.

L’ouvrage porte la marque des talents pédagogiques de son auteur : il expose les idées des philosophes et des penseurs qui l’ont précédé de façon accessible, et les saupoudre d’exemples parlants qui confirment ou ébranlent nos conceptions de la justice. Sandel aborde de multiples sujets, mais c’est peut-être son dernier chapitre qui incarne le mieux les vraies intentions du livre. « Il s’y prononce clairement pour une politique du bien commun », rapporte The Economist. Mais il ne s’agit pas non plus de confondre morale et politique. Comme le remarque Jonathan Rée dans le Guardian, « il ne nous demande pas d’introduire en politique une rectitude morale angélique ; il veut juste que nous prenions conscience qu’elle n’a jamais cessé d’avoir la moralité dans le sang ».

« Vous êtes en communication avec un détenu »

Il est tôt le matin et je cherche des pièces de 25 cents. Le centre de Fayetteville est calme et compte nombre de bâtiments en pierre majestueux : l’argent des mines, probablement. Nous sommes au cœur du pays du charbon. Le restaurant au coin de la rue n’est pas encore ouvert. « L’unique restaurant créole de la Virginie-Occidentale » n’est pas encore ouvert. La mairie n’est pas encore ouverte. Un prospectus est affiché sur la porte vitrée, annonçant une levée de fonds au bénéfice de la construction d’une cabane dans un arbre pour une certaine Izzy.

Je cherche des pièces de 25 cents parce que j’ai rendez-vous dans une prison. On m’a dit que c’était utile d’en avoir, là-bas. Je vais voir un homme nommé Charlie Engle, avec qui j’entretiens une correspondance depuis neuf mois. Il a promis que si j’apportais des pièces de 25 cents on pourrait se goinfrer de saloperies aux distributeurs automatiques tout en parlant. Les visites se déroulent de huit heures à quinze heures. Je suis un peu nerveuse à l’idée de parler de huit heures à quinze heures. Je redoute d’oublier toutes mes questions ou de ne pas poser les bonnes. Je planifie mes repas : petit déjeuner au distributeur automatique, déjeuner au distributeur automatique. J’envisage déjà ce que je ferai – ce que je mangerai, qui j’appellerai, où je me rendrai – lorsque je sortirai.

Charlie et moi nous sommes rencontrés il y a deux ans à l’occasion d’un ultramarathon dans le Tennessee, plusieurs mois avant qu’il ne soit accusé de fraude au prêt immobilier et condamné à vingt et un mois de prison au centre pénitencier fédéral Beckley, à Beaver, en Virginie-Occidentale.

Charlie a eu plusieurs vies : ancien fumeur de crack, père de deux enfants, réparateur des dommages liés à la grêle, producteur télé, conférencier spécialiste de la pensée positive, star dans un film documentaire, et – depuis vingt ans – coureur d’ultramarathon, un des meilleurs au monde. Charlie a commencé à courir en quatrième : « J’étais maladroit, dégingandé et peu sûr de moi pratiquement tout le temps, sauf quand je courais, m’a-t-il écrit une fois. Lorsque je courais, je me sentais libre, détendu, et joyeux. »

Les performances de Charlie sont bien connues dans le monde de l’ultramarathon : il a traversé la vallée de la Mort, le désert de Gobi, et l’Amérique tout entière en courant. Il a parcouru à pied des centaines de kilomètres dans la jungle de Bornéo et encore plus à travers l’Amazonie. Il a fait l’ascension du mont McKinley. En 2006 et 2007, il a couru plus de sept mille kilomètres à travers le Sahara. L’expédition a fait l’objet d’un film ; et c’est ce film, d’ailleurs, qui a mis en branle son cauchemar judiciaire.

L’histoire de l’arrestation et de la condamnation de Charlie est longue et douloureuse, mais voici en quelques mots de quoi il s’agit : un inspecteur des impôts nommé Robert Nordlander a commencé à s’interroger sur les finances de Charlie après avoir regardé le reportage sur le Sahara. Il voulait savoir : comment un type comme ça finance-t-il ses aventures ? J’ai essayé de voir dans la curiosité de Nordlander une déformation professionnelle. Peut-être s’interroge-t-il sur la façon dont les inconnus paient leurs impôts comme moi je me demande comment les gens s’entendent avec leur mère, ou quels secrets ils cachent à leurs épouses.

Nordlander a ouvert une enquête, et il n’a rien trouvé d’anormal au niveau des impôts de Charlie. Mais au lieu de refermer le dossier, il a décidé de poursuivre son enquête. Il a donné le feu vert pour que l’on fasse ses poubelles. Pour que l’on déploie des moyens inenvisageables avant le Patriot Act. Il a envoyé une inspectrice incognito – bardée de micros – pour inviter Charlie à déjeuner. Celui-ci était célibataire, à l’époque. Il a accepté. Il a voulu impressionner. Il a raconté que son courtier avait contracté pour lui quelques « prêts frauduleux » – en d’autres termes, des crédits immobiliers obtenus par l’emprunteur en déclarant des revenus ou des biens fantômes –, et cette confession a plus ou moins scellé le sort de Charlie. En octobre 2010, douze inculpations ont été retenues contre lui pour e-mails frauduleux, escroquerie à la banque et au transfert financier. Nordlander avait enfin remporté la partie.

Le cas de Charlie s’inscrit dans une histoire plus vaste : les conséquences de la crise des subprimes aux États-Unis. On peut penser que sa condamnation n’était pas sans rapport avec le fait que tout le monde savait que les choses avaient vraiment très mal tourné et qu’il fallait désigner des coupables. Ainsi Charlie a été tenu pour responsable. On lui a reproché ce que des millions de personnes avaient fait, accusation qu’il continue de nier – avec force preuves irréfutables. Il est devenu le parfait bouc émissaire auquel reprocher l’effondrement inévitable d’un système alimenté par l’inconséquence et l’avidité.

Lorsqu’il a été appelé à comparaître, Charlie était fiancé. Ses fiançailles n’ont pas survécu au procès. Il a été emprisonné dans un État qui ne jouxtait pas la Caroline du Nord, où vivaient ses fils adolescents, mais se situait à un État de là. Il a perdu ses sponsors. Il a perdu deux ans de course. Il a perdu tout droit de recours. Il a perdu – comme il allait me le dire plus tard simplement – beaucoup.

J’ai écrit à Charlie pour la première fois parce que j’étais fascinée par sa vie. J’éprouvais une sorte de vertige à songer que lorsque nous nous étions rencontrés dans les collines du Tennessee, il n’avait aucune idée de ce qui se produirait, aucune idée de la façon dont les choses allaient évoluer. Je me demandais comment il vivait son incarcération. « Lorsque je courais, je me sentais libre, détendu, et joyeux. » Son corps était un corps qui éprouvait du réconfort à traverser des territoires – déserts, jungles, pays entiers. Le noyau dur de son existence allait à l’encontre de l’essence même de l’incarcération, c’est-à-dire maintenir quelqu’un au même endroit. Je voulais savoir : que se passe-t-il lorsqu’on enferme un homme ayant consacré sa vie au mouvement ?

Une des conséquences, c’est qu’il devient un correspondant épistolaire sur lequel on peut compter. Au fil de nos échanges, Charlie s’est montré intelligent, drôle, et honnête. Il évitait soigneusement de laisser transpirer sa colère au sujet de sa détention, mais avec tant d’application, de sincérité, et d’effort que la colère se révélait en négatif dans les marges. Charlie la décrivait comme un précipice ; il devait s’efforcer de s’en tenir éloigné. « Ma colère est immense et je déteste avoir le sentiment de perdre le contrôle, ce qui arrive le plus souvent lorsque je laisse ma colère s’exprimer. » Il cherchait ce qu’il pouvait sauver : « Comme dans toute situation difficile, si on reste ouvert… quelque chose de positif adviendra. Cela dit, je continue de me demander ce qu’il pourrait m’arriver de positif dans tout ça. J’ai beaucoup perdu. »

Il m’a écrit à propos de sa mère qui glissait dans la démence : « Elle me manque. Forcément, je trouve injuste de ne pas pouvoir être près d’elle. » Il a écrit sur les femmes : « Je n’ai jamais passé autant de temps sans relation sexuelle dans ma vie. Je ne crois pas que j’aurais tenu un an tout seul, là-bas dehors. »

À propos, « là-bas » était une locution que j’avais souvent entendue à l’ultramarathon de Barkley, où j’avais rencontré Charlie pour la première fois. Il s’agit d’une course très dure de deux cents kilomètres (la distance change d’année en année) à travers les collines envahies par les ronces du Tennessee. À Barkley, « là-bas » signifie en pleine nature, sur le parcours, être perdu ou trouvé ou se frayer un chemin dans les broussailles. « Là-bas » signifie être en mouvement, faire le boulot, gagner ou être battu. « Ici », en prison, c’était tout le contraire ; il ne s’agissait jamais de se perdre, d’aller là où vous n’aviez jamais mis les pieds.

Certaines semaines, Charlie, dans ses lettres, semblait au fond du gouffre : « Ma mère va de plus en plus mal, l’état de mon genou empire, mon attitude se détériore. » Ou : « Aujourd’hui, je me suis réveillé la peur au ventre. »

Il avait dû cesser de courir sur le tapis roulant de la prison à cause d’une lésion s’étant transformée en kyste de Baker, un gonflement énorme à l’arrière du genou. Il m’a écrit sur la frustration colossale qu’il éprouvait à tenter de se faire soigner : « J’ai passé plus de trois mois à essayer de voir le médecin. La négligence avec laquelle on nous traite ici est presque inimaginable. »

À Noël, il m’a envoyé un dessin de presse photocopié : un père Noël derrière des barreaux, les yeux rivés sur un sapin malingre. « Tu me manques » était barré et remplacé par : « Ça me manque. »

En écrivant à Charlie, je me sentais souvent coupable. J’ai évoqué des choses aussi simples qu’une promenade dans mon quartier, avec son centre d’accueil pour toxicomanes et ses poiriers en fleur, mais j’ai eu le sentiment d’être incapable de lui communiquer mon monde sans remuer le couteau dans la plaie de son existence. J’ai évoqué la fois où j’ai couru sous la pluie à New Haven – « à la fin j’étais tellement trempée que j’avais l’impression d’être une vraie serpillière » –, et comment cela m’avait rappelé le jour où j’avais couru sous la pluie en Virginie avec mon frère, en passant devant la conserverie dans la baie de Chesapeake, après le décès de notre grand-père. « Tu vas peut-être dire que je ne manque pas d’air de t’écrire sur la course à pied », ai-je écrit, ce qui ne m’a pas empêchée de poster la lettre. Je me disais que cela ferait écho à un épisode dont Charlie m’avait parlé : il avait couru un jour de tempête sur la piste en gravillons de la prison. C’était le meilleur moment pour courir, avait-il écrit, parce que tout le monde était à l’intérieur. Il n’y avait que là qu’il parvenait à être seul. Parler au téléphone avec Charlie était encore plus étrange : une voix annonçait, à intervalles réguliers : « Vous êtes en communication avec un détenu d’un centre pénitencier fédéral. » J’ai déambulé dans Trumbull Street au crépuscule tandis qu’il était assis dans une petite cabine en plastique que je ne parvenais même pas à imaginer. Après avoir raccroché, je suis allée manger de la truite grillée dans le meilleur restaurant de la ville alors qu’il s’apprêtait à passer une fois encore une bonne partie de la nuit à lire dans son lit superposé.

J’aimais lorsqu’il écrivait sur le passé parce que cela nous mettait sur un pied d’égalité – ou plutôt parce qu’il avait un passé plus long que le mien. Comme il le formulait, il avait traîné ses baskets plus que moi. Nous avons évoqué tous deux l’alcool et la drogue, et la difficulté à arrêter l’un et l’autre. Charlie a écrit sur le fait d’être sevré depuis vingt ans dans une prison où il pensait que personne – sur plus de quatre cents détenus – n’avait arrêté quoi que ce soit avant d’être incarcéré. Dans sa vingtaine, Charlie avait monté une boîte spécialisée dans la réparation des dommages causés par la grêle, ce qui l’avait amené à traverser le pays – dans le sillage du mauvais temps et de sa traînée dévastatrice – à la recherche de quelques grammes de crack dans les quartiers des villes les plus pourries du Midwest. Il a touché le fond lorsqu’il s’est fait tirer dessus par des dealers en colère dans la partie malfamée de Wichita. Il aurait pu passer plus de temps en cabane pour ce qu’il faisait à l’époque que la peine dont il a écopé aujourd’hui alors qu’il est innocent.

Je lui ai parlé du magicien itinérant amputé d’une jambe que j’avais rencontré au Nicaragua, des années plus tôt, un ivrogne dont l’alcoolisme me rendait indiciblement triste ; en précisant que j’avais pensé à lui bien longtemps après, alors que j’étais tombée, saoule, en marchant avec des béquilles. Je lui ai raconté la fois où j’ai essayé d’emmener une fille, tout juste désintoxiquée, dans un refuge de rapaces près d’Iowa City – « pour voir les chouettes blessées ! » lui avais-je promis, comme si ces oiseaux mal en point étaient une des merveilles du monde –, et comment je m’étais perdue, comment après avoir tourné des heures nous avions fini par nous asseoir sur un banc pour fumer des cigarettes, et comment j’avais eu le sentiment d’avoir tout raté parce que, au lieu de lui montrer que vivre sans addiction était plein de promesses, je n’avais fait que la décevoir.

Durant une semaine, au printemps, Charlie et moi nous sommes écrit tous les jours. Évoquer les petites choses était devenu notre rituel. Nous nous concentrions sur les détails. Il m’a raconté une dispute pour une histoire de dettes, un grand type abordant un mec plus petit : « Du sang sur le couteau ou de la merde sur la queue, je récupérerai ce qu’on me doit. » Il m’a raconté l’évolution de ses vendredis : des demis pour 25 cents à l’époque où il buvait, des plages de repos avant la course lorsqu’il était devenu sobre. En prison, ces jours-là se déroulaient d’une tout autre manière : « Tous les vendredis depuis quinze mois, le déjeuner est constitué d’un poisson pané carré dont j’ignore l’origine, servi avec du coleslaw mal assaisonné et des chips que je ne mange pas. Le vendredi, ça signifie des codétenus très bruyants jusque tard le soir, qui jouent aux cartes ou aux dominos. Le vendredi, ça signifie un nouveau film, un film que je ne regarderai pas parce que je refuse de prétendre ne serait-ce qu’une seconde que je passe du bon temps ici. »

Charlie m’a raconté qu’il achetait des bonbons à la cannelle et du café instantané à la cantine de la prison ; il m’a parlé d’un gardien au déjeuner qui leur criait après lorsqu’un détenu n’arrivait pas à se décider entre fruit et biscuits secs. Il m’a raconté comment c’était à Beckley le jour de la fête des Mères : « Le jour de la fête des Mères, on dirait que la prison est pleine de zombies qui déambulent les yeux dans le vide, dans l’espoir que le jour s’achève vite. » La fête des Mères rappelait à ces hommes leur échec en tant que fils. Chaque période de vacances était l’occasion d’évoquer la vie « là-bas », dont tous étaient privés.

Charlie m’a invitée à venir le voir. Il m’a inscrite sur sa liste de visiteurs et m’a expliqué les règles : « Il vaudrait mieux que tu évites de porter un minishort ou une robe moulante. Évite aussi d’apporter de la drogue ou de l’alcool. » Un jour, une femme était arrivée en jupe sans avoir mis de culotte. « Elle venait, a-t-il écrit, voir un homme très jeune qui purgeait une très longue peine. »

J’ai trouvé plus de renseignements en ligne : je n’avais pas le droit de porter de tenue de camouflage, ni de Lycra, ni de vert kaki susceptible de ressembler aux tenues des prisonniers, ni de bottes pouvant ressembler aux bottes de mise à Beckley. S’il y avait trop de brouillard, ma visite pouvait être annulée. La règle à Beckley devenait stricte en cas de brouillard. Les détenus étaient comptés plus souvent. Je m’imaginais ce brouillard – ce mythique brouillard de Virginie-Occidentale – en vastes nappes mouvantes, un brouillard si épais qu’un homme pouvait s’y fondre comme dans une vague pour recouvrer la liberté. Chaque comptage des détenus par temps brumeux est une façon de protester contre un invisible possible ; Beckley serre de près ses hommes – les compte, les maintient enfermés, les contrôle.

J’ai aussi découvert la liste des denrées vendues à la cantine sur un PDF de mauvaise qualité. On pouvait acheter une poudre aromatisée à la myrtille à mélanger avec de l’eau, du maquereau frais, des sachets de viande séchée, des biscuits au chocolat noir. On pouvait acheter du shampoing à la fraise ou une lotion censée faire pousser les cheveux ou un démêlant à la noix de coco. On pouvait acheter des shorts, ou des bains de trempage pour dentier ou appareil dentaire. On pouvait acheter des rondelles de piment vert approuvées par les instances religieuses. On pouvait acheter du lait de magnésium ou un traitement contre l’acné ou de l’huile consacrée.

J’ai trouvé des extraits du règlement. Sur les déplacements, sur l’hygiène, sur ce qu’on avait le droit d’avoir dans sa cellule. Posséder trop de choses pouvait constituer un risque d’incendie. On avait le droit à cinq livres et un album photos. Tous les matériaux servant à la fabrication d’objets artisanaux devaient être détruits immédiatement après usage. Les objets artisanaux ne pouvaient être envoyés qu’aux personnes figurant sur la liste officielle des visites. Aucun harcèlement par le biais d’objets artisanaux envoyés par la poste ne serait toléré.

J’ai découvert ce qui se produisait si les règles étaient respectées : il n’y avait pas seulement le crédit de réduction de peine ordinaire (c’est-à-dire le crédit réglementaire), mais aussi le crédit de réduction de peine supplémentaire, se divisant lui-même entre crédits pour bonne conduite aux ateliers, bonne conduite générale, bonne conduite exceptionnelle, et bonne conduite à l’annexe 1. […]

Je finis par récupérer des pièces de 25 cents dans un café niché sous l’aile en pierre grise d’une église. Je pars en voiture pour Beaver. […] La radio de service public diffuse un programme sur les écoles rurales dans les comtés miniers ravagés par la pauvreté, tandis que la radio locale annonce que des mines cherchent à embaucher.

La mine et la prison sont deux choses très présentes dans le paysage de la Virginie-Occidentale – toutes deux volontairement dissimulées, et sciemment dénaturées, et dont les courbes de croissance sont soigneusement inversées. L’exploitation des mines est une industrie en déclin ; le marché de l’incarcération est en pleine expansion. Le nombre de détenus en Virginie-Occidentale a quadruplé depuis les années 1990. Les gens qui ont une influence politique ou de puissants intérêts économiques permettent à de nouvelles industries d’exploiter l’État afin de réparer les dégâts causés par les industries précédentes.

Dans l’imaginaire faussé d’une certaine Amérique, la Virginie-Occidentale est une blague, voire un cas social ; mais, plus que tout, elle passe inaperçue, son architecture invisible organisée autour du labeur et de la lutte demeure inconnue ; et la prison est au cœur de cette invisibilité ; c’est la rustine que nous avons trouvée pour faire face à la sempiternelle peur, au caractère dangereux des corps humains, que l’on parque ensuite dans des lits superposés impossibles à distinguer depuis les autoroutes.

Charlie est l’un de ces corps. Son histoire est celle d’un système qui a miné le marché immobilier américain pour en extraire tout ce qu’il pouvait, laissant l’économie sur pilotis – des terres entières sur pilotis, criblées d’emprunts à risque – et ne proposant en échange qu’un avenir illusoire bâti de rêves et de cupidité. Désormais nous nous efforçons de vivre dans les décombres de ce système. Nous punissons quand c’est possible. Nous nous emparons d’une tragédie systémique et en faisons un petit paquet soigneusement ficelé : une peine purgée.

Je suis les indications de mon GPS jusqu’à 1600, Industrial Park Road. Je ne tourne ni à droite ni à gauche pour prendre la direction de Beckley. La route devient tout bonnement Beckley. Je passe devant la cahute vide d’un gardien, et me retrouve à serpenter entre des pelouses curieusement bien entretenues et des bosquets d’arbres, ce qui me rappelle plus que toute autre chose un country club. […]

 

Charlie et moi passons les premières heures de ma visite à parler de son dossier. Il a quelques théories au sujet de Nordlander : quelqu’un a dû plonger la tête de Nordlander dans les toilettes quand il était gosse et tirer la chasse ; et peut-être croyait-il que Charlie était le gamin responsable de cette mauvaise blague. Je m’aperçois que l’impatience me gagne. Pourquoi donc ? J’ai l’impression d’être au milieu d’une histoire que Charlie a déjà racontée – ce qui est certainement vrai, mais c’est aussi l’histoire qui se cache derrière son incarcération. C’est l’histoire qui façonne son existence tout entière. Il va de soi que Charlie veut continuer d’en parler.

J’ai envie de démarquer mon point de vue par rapport au sien – pour affirmer ma position en tant qu’auteur, et celle de Charlie en tant que sujet –, mais ce serait aussi une forme de violence de ma part de marquer mon désaccord en ce qui concerne sa vie de quelque façon que ce soit. Je veux lui parler de ce qu’il vit ici. Je veux parler de celui qu’il est devenu ici, de ce que ce lieu a provoqué en lui. Mais je me rends compte que mon envie de savoir trahit le privilège de ma liberté : l’existence en prison est une nouveauté pour moi ; pour Charlie, c’est la réalité du quotidien. Pour moi, c’est intéressant. Pour lui, c’est terrible.

Charlie assouvit ma curiosité. Il me raconte qu’il dort sur un lit superposé, dans une salle divisée en cinquante petites aires de vie, à l’instar d’un open space de bureaux, sauf que les cloisons de séparation sont en parpaing et que personne ne peut sortir. Il me parle des devises servant au marché noir (les timbres) et des endroits où ont lieu habituellement les bagarres (la salle de télé et le terrain de basket). Il m’explique à quel point la vie est différente de l’autre côté de la rue, dans la prison de sécurité moyenne, où paraît-il des ballons de football remplis de cocaïne sont lancés par-dessus l’enceinte et où les gardiens se font payer pour les ramasser. De l’autre côté de la rue, certains mecs appartiennent à d’autres et sont loués. Les rapports sexuels ne sont pas perçus comme homosexuels. « Quand on suce une bite ici, à l’annexe, c’est parce qu’on le veut bien, lance-t-il. De l’autre côté de la rue, c’est parce qu’ils ont besoin d’argent, ou parce qu’ils y sont contraints. »

Je n’arrive pas à savoir si écouter tout cela me rapproche de Charlie ou ne fait qu’éclairer crûment le gouffre qui nous sépare. Est-ce que j’apprends à découvrir son monde ou suis-je seulement en train de passer en revue les détails les plus frappants, telle une touriste faisant ses courses à la cantine de l’établissement ? Parfois, Charlie dit : « Ça, je te le donne », avant de me relater une anecdote. Je ne possède que ce qu’il veut bien me transmettre de son existence carcérale. Je lui accorde mon attention et il m’offre autre chose, non pas des devises en timbres, mais plutôt des détails, un accès intime – ou ce qui y ressemble – à la spécificité de ce qu’il vit.

Charlie est généreux de ce point de vue. Il me raconte qu’en juillet dernier il a couru en deux jours près de deux cent vingt kilomètres sur la piste en gravillons de la prison. Il s’est arrangé pour le faire en même temps que l’ultramarathon de Badwater qui se déroulait « là-bas », dans l’étendue plate et aride de la vallée de la Mort – course que Charlie a terminée à cinq reprises. Charlie n’a cessé de courir que pour le comptage réglementaire, à seize heures, et pour dormir. Depuis quelque temps, il anime un groupe d’entraînement : un type nommé Adam, un autre que l’on surnomme Butterbean, et le seul Juif de l’annexe, un certain Dave, dont la femme est aussi incarcérée et dont l’enfant de six mois est né en prison. Butterbean a perdu vingt-deux kilos depuis qu’il court avec Charlie, et Adam plus de quarante-cinq.

Mais Charlie n’est pas populaire auprès de tout le monde. Il me raconte que certains Blancs n’aiment pas qu’il critique leurs réflexions racistes ; et un Noir l’a taxé de « sale petit Blanc merdique » après la victoire de UNC [University of North Carolina] sur Duke en mars dernier. Le mec était pour Duke, et Charlie avait célébré en le raillant la victoire de UNC. Pourtant, en règle générale, il fait preuve de tact. Il sait qu’il doit laisser les Noirs plus âgés faire taire les Noirs plus jeunes lorsqu’ils jouent trop bruyamment au poker ; un Blanc d’âge moyen n’a pas à leur dire de se taire. Mais il m’assure aussi qu’il n’hésite pas à rentrer dans un mec si nécessaire. Il faut être un peu un connard – juste un peu – si tu ne veux pas te faire emmerder.

Ne pas se faire emmerder est un concept relatif lorsque le gouvernement impose à votre corps de se trouver à tel ou tel endroit.

« Je suis facile à ignorer ici », affirme Charlie. Il a remarqué que les week-ends sont particulièrement difficiles – les gens sont accaparés par leurs propres vies et te contactent moins. Il s’en rend compte surtout le vendredi. Je me souviens de ce qu’il m’a dit sur les vendredis dans ses lettres : les carrés de poisson pané d’origine inconnue, les folles parties de dominos jusque tard la nuit, et pas de course en ligne de mire pour le lendemain. Il ne parvient pas à faire les choses les plus petites, les plus simples – envoyer un texto, par exemple, laisser un message sur une boîte vocale, ou avoir une conversation téléphonique qui ne soit pas ponctuée par l’éternelle annonce automatique rappelant sa détention. Il vit dans un autre monde, et lui parler implique toujours de s’exprimer à travers la frontière séparant ce monde de celui que nous disons nôtre, qui se trouve dehors, selon l’expression consacrée, celui que nous jugeons réel.

Charlie évoque l’idée de « mobilité intérieure », qu’il a empruntée à Jack London, et qui consiste tout simplement à aller quelque part même s’il n’est pas autorisé à se déplacer librement. Pour Charlie, cette mobilité intérieure signifie lire des livres, mais aussi laisser aller son imagination vers d’autres endroits, en suivant d’autres scénarios : « Ce n’est pas comme le fantasme, précise-t-il. Quand je fantasme, je finis toujours à poil avec une jolie femme. » Il s’agit de quelque chose de plus subtil, qui ne relève pas vraiment du souhait réalisé mais implique plutôt de se rendre vulnérable aux circonstances – l’une des libertés précieuses dont cet endroit vous prive : la liberté d’agir dans de nombreux cadres, selon de nombreux scénarios, et non dans le contexte unique de l’incarcération. Le principe de la mobilité intérieure est à double tranchant – entre opportunité et conséquence : « Je suis libre de faire une sieste quand je veux, d’aller courir quand je veux, de tomber amoureux, de sauter du haut d’un immeuble, de manger des gâteaux jusqu’à en être malade, dit-il. La règle la plus importante de ma mobilité intérieure, c’est que je dois suivre le chemin là où il me mène, et parfois ça finit mal. » Cette façon de formuler le désir me fascine : suivre le chemin là où il va, et pas seulement là où c’est bien. La détention ne prive pas seulement de la capacité à se rendre où on le souhaite, elle ôte aussi la possibilité de foirer – de se goinfrer de gâteaux jusqu’à en être malade, de sauter de trop haut ou de coucher avec les mauvaises personnes.

Charlie m’avoue qu’il a cessé de demander aux gens de venir le voir parce qu’il est trop douloureux pour lui de les regarder partir. « Tu me manques » n’est qu’un pansement recouvrant « Ça me manque ». « Tu me manques » ne suffit jamais. Lorsqu’il m’avoue à quel point ces moments de séparation lui font mal, nous savons tous deux que nous ne serons pas épargnés. Peu importe si nous parlons longtemps, peu importe de quoi nous parlons – peu importe le soin avec lequel Charlie décrit la prison, ou le soin avec lequel je l’écoute – notre visite prendra fin. Chaque instant que nous passons ensemble nous rapproche de l’horizon du départ – il en est comme du point de fuite dans un tableau, tout s’y réfère. L’admettre ne le fait en rien disparaître.

Quinze heures n’est qu’un instant de la journée mais c’est aussi la différence entre Charlie et moi, entre les vêtements que nous portons et les repas que nous prendrons ce soir, entre le nombre de personnes que nous toucherons la semaine prochaine, entre les libertés que l’État a jugé appropriées pour son corps et le mien. Chaque type en prison a un rêve qu’il ambitionne d’accomplir quand il sortira, déclare Charlie. L’un d’eux veut commercialiser des vidéos d’entraînement basées sur ses exercices de musculation et d’assouplissement en prison ; un autre veut vendre des glaces sur un bateau longeant des plages.

Quinze heures, c’est le moment où l’un de nous partira, et où l’autre restera. Quinze heures, c’est la fin de l’illusion selon laquelle son monde s’est ouvert, et selon laquelle j’y suis prétendument entrée. Alors qu’en vérité nous n’avons jamais occupé le même espace. L’espace n’est pas le même pour celui qui a choisi d’être là que pour celui qui n’a pas eu le choix.

« La négligence avec laquelle on nous traite ici est presque inimaginable » – et ce n’est pas seulement la négligence de la part du personnel de Beckley mais aussi de la part du monde lui-même. Le monde qui a continué de vaquer à ses occupations tout en gardant ces hommes invisibles, en dépôt quelque part, dans les coins les plus obscurs de la nation. Dehors, on peut songer à la prison l’espace d’un instant et passer ensuite à autre chose. Dedans, on y pense tout le temps. Impossible de l’ignorer.

Un comptage des détenus supplémentaire a lieu à quinze heures – il n’y a pourtant pas de brouillard, le temps est parfaitement dégagé – et certains d’entre nous exercent leur droit à disparaître tandis que d’autres se voient rappeler qu’ils n’ont plus ce loisir. Un homme exerce son droit à faire cinq cent quarante fois le tour d’une piste en gravillons en courant. Que se passe-t-il lorsqu’on confine dans une prison un homme dont toute l’existence est centrée sur le mouvement ? Ça, j’imagine, des tours de piste. […]

Des comptages supplémentaires de détenus ont lieu en cas de brouillard, dès que le ciel devient opaque et qu’il semble possible de se mouvoir, lorsque les frontières entre liberté et enfermement deviennent plus difficiles à percevoir – sans jamais se dissoudre, mais en se contentant de se dissimuler. Ainsi les contrôles se font plus pressants : ceux qui ont fait quelque chose de mal sont comptés, ceux qui n’ont rien fait sont comptés aussi, et le périmètre est cerné d’une enceinte protégée par des armes à feu – ou par la menace des extensions de peine –, et cette frontière se dessine telle une cicatrice barrant un paysage déjà meurtri. La prison est une blessure que nous flanquons aux endroits du pays ne pouvant se permettre de la refuser, les endroits qui ont besoin des emplois et de l’argent qu’elle engendre, les endroits qui doivent endurer la violence silencieuse de sa présence physique – ses panneaux signalant : « Ne prenez pas d’auto-stoppeurs », ses clôtures de barbelés – comme ils ont dû supporter de voir leurs sommets anéantis et leurs richesses pillées : parce qu’une rhétorique puissante affirme qu’on ne peut se délivrer de ses anciens traumatismes qu’en acceptant d’en subir de nouveaux.

 

— Ce texte est extrait d’Examens d’empathie, à paraître le 31 août aux éditions Pauvert. Il a été traduit par Emmanuelle et Philippe Aronson. © Pauvert.