Il est tôt le matin et je cherche des pièces de 25 cents. Le centre de Fayetteville est calme et compte nombre de bâtiments en pierre majestueux : l’argent des mines, probablement. Nous sommes au cœur du pays du charbon. Le restaurant au coin de la rue n’est pas encore ouvert. « L’unique restaurant créole de la Virginie-Occidentale » n’est pas encore ouvert. La mairie n’est pas encore ouverte. Un prospectus est affiché sur la porte vitrée, annonçant une levée de fonds au bénéfice de la construction d’une cabane dans un arbre pour une certaine Izzy.
Je cherche des pièces de 25 cents parce que j’ai rendez-vous dans une prison. On m’a dit que c’était utile d’en avoir, là-bas. Je vais voir un homme nommé Charlie Engle, avec qui j’entretiens une correspondance depuis neuf mois. Il a promis que si j’apportais des pièces de 25 cents on pourrait se goinfrer de saloperies aux distributeurs automatiques tout en parlant. Les visites se déroulent de huit heures à quinze heures. Je suis un peu nerveuse à l’idée de parler de huit heures à quinze heures. Je redoute d’oublier toutes mes questions ou de ne pas poser les bonnes. Je planifie mes repas : petit déjeuner au distributeur automatique, déjeuner au distributeur automatique. J’envisage déjà ce que je ferai – ce que je mangerai, qui j’appellerai, où je me rendrai – lorsque je sortirai.
Charlie et moi nous sommes rencontrés il y a deux ans à l’occasion d’un ultramarathon dans le Tennessee, plusieurs mois avant qu’il ne soit accusé de fraude au prêt immobilier et condamné à vingt et un mois de prison au centre pénitencier fédéral Beckley, à Beaver, en Virginie-Occidentale.
Charlie a eu plusieurs vies : ancien fumeur de crack, père de deux enfants, réparateur des dommages liés à la grêle, producteur télé, conférencier spécialiste de la pensée positive, star dans un film documentaire, et – depuis vingt ans – coureur d’ultramarathon, un des meilleurs au monde. Charlie a commencé à courir en quatrième : « J’étais maladroit, dégingandé et peu sûr de moi pratiquement tout le temps, sauf quand je courais, m’a-t-il écrit une fois. Lorsque je courais, je me sentais libre, détendu, et joyeux. »
Les performances de Charlie sont bien connues dans le monde de l’ultramarathon : il a traversé la vallée de la Mort, le désert de Gobi, et l’Amérique tout entière en courant. Il a parcouru à pied des centaines de kilomètres dans la jungle de Bornéo et encore plus à travers l’Amazonie. Il a fait l’ascension du mont McKinley. En 2006 et 2007, il a couru plus de sept mille kilomètres à travers le Sahara. L’expédition a fait l’objet d’un film ; et c’est ce film, d’ailleurs, qui a mis en branle son cauchemar judiciaire.
L’histoire de l’arrestation et de la condamnation de Charlie est longue et douloureuse, mais voici en quelques mots de quoi il s’agit : un inspecteur des impôts nommé Robert Nordlander a commencé à s’interroger sur les finances de Charlie après avoir regardé le reportage sur le Sahara. Il voulait savoir : comment un type comme ça finance-t-il ses aventures ? J’ai essayé de voir dans la curiosité de Nordlander une déformation professionnelle. Peut-être s’interroge-t-il sur la façon dont les inconnus paient leurs impôts comme moi je me demande comment les gens s’entendent avec leur mère, ou quels secrets ils cachent à leurs épouses.
Nordlander a ouvert une enquête, et il n’a rien trouvé d’anormal au niveau des impôts de Charlie. Mais au lieu de refermer le dossier, il a décidé de poursuivre son enquête. Il a donné le feu vert pour que l’on fasse ses poubelles. Pour que l’on déploie des moyens inenvisageables avant le Patriot Act. Il a envoyé une inspectrice incognito – bardée de micros – pour inviter Charlie à déjeuner. Celui-ci était célibataire, à l’époque. Il a accepté. Il a voulu impressionner. Il a raconté que son courtier avait contracté pour lui quelques « prêts frauduleux » – en d’autres termes, des crédits immobiliers obtenus par l’emprunteur en déclarant des revenus ou des biens fantômes –, et cette confession a plus ou moins scellé le sort de Charlie. En octobre 2010, douze inculpations ont été retenues contre lui pour e-mails frauduleux, escroquerie à la banque et au transfert financier. Nordlander avait enfin remporté la partie.
Le cas de Charlie s’inscrit dans une histoire plus vaste : les conséquences de la crise des subprimes aux États-Unis. On peut penser que sa condamnation n’était pas sans rapport avec le fait que tout le monde savait que les choses avaient vraiment très mal tourné et qu’il fallait désigner des coupables. Ainsi Charlie a été tenu pour responsable. On lui a reproché ce que des millions de personnes avaient fait, accusation qu’il continue de nier – avec force preuves irréfutables. Il est devenu le parfait bouc émissaire auquel reprocher l’effondrement inévitable d’un système alimenté par l’inconséquence et l’avidité.
Lorsqu’il a été appelé à comparaître, Charlie était fiancé. Ses fiançailles n’ont pas survécu au procès. Il a été emprisonné dans un État qui ne jouxtait pas la Caroline du Nord, où vivaient ses fils adolescents, mais se situait à un État de là. Il a perdu ses sponsors. Il a perdu deux ans de course. Il a perdu tout droit de recours. Il a perdu – comme il allait me le dire plus tard simplement – beaucoup.
J’ai écrit à Charlie pour la première fois parce que j’étais fascinée par sa vie. J’éprouvais une sorte de vertige à songer que lorsque nous nous étions rencontrés dans les collines du Tennessee, il n’avait aucune idée de ce qui se produirait, aucune idée de la façon dont les choses allaient évoluer. Je me demandais comment il vivait son incarcération. « Lorsque je courais, je me sentais libre, détendu, et joyeux. » Son corps était un corps qui éprouvait du réconfort à traverser des territoires – déserts, jungles, pays entiers. Le noyau dur de son existence allait à l’encontre de l’essence même de l’incarcération, c’est-à-dire maintenir quelqu’un au même endroit. Je voulais savoir : que se passe-t-il lorsqu’on enferme un homme ayant consacré sa vie au mouvement ?
Une des conséquences, c’est qu’il devient un correspondant épistolaire sur lequel on peut compter. Au fil de nos échanges, Charlie s’est montré intelligent, drôle, et honnête. Il évitait soigneusement de laisser transpirer sa colère au sujet de sa détention, mais avec tant d’application, de sincérité, et d’effort que la colère se révélait en négatif dans les marges. Charlie la décrivait comme un précipice ; il devait s’efforcer de s’en tenir éloigné. « Ma colère est immense et je déteste avoir le sentiment de perdre le contrôle, ce qui arrive le plus souvent lorsque je laisse ma colère s’exprimer. » Il cherchait ce qu’il pouvait sauver : « Comme dans toute situation difficile, si on reste ouvert… quelque chose de positif adviendra. Cela dit, je continue de me demander ce qu’il pourrait m’arriver de positif dans tout ça. J’ai beaucoup perdu. »
Il m’a écrit à propos de sa mère qui glissait dans la démence : « Elle me manque. Forcément, je trouve injuste de ne pas pouvoir être près d’elle. » Il a écrit sur les femmes : « Je n’ai jamais passé autant de temps sans relation sexuelle dans ma vie. Je ne crois pas que j’aurais tenu un an tout seul, là-bas dehors. »
À propos, « là-bas » était une locution que j’avais souvent entendue à l’ultramarathon de Barkley, où j’avais rencontré Charlie pour la première fois. Il s’agit d’une course très dure de deux cents kilomètres (la distance change d’année en année) à travers les collines envahies par les ronces du Tennessee. À Barkley, « là-bas » signifie en pleine nature, sur le parcours, être perdu ou trouvé ou se frayer un chemin dans les broussailles. « Là-bas » signifie être en mouvement, faire le boulot, gagner ou être battu. « Ici », en prison, c’était tout le contraire ; il ne s’agissait jamais de se perdre, d’aller là où vous n’aviez jamais mis les pieds.
Certaines semaines, Charlie, dans ses lettres, semblait au fond du gouffre : « Ma mère va de plus en plus mal, l’état de mon genou empire, mon attitude se détériore. » Ou : « Aujourd’hui, je me suis réveillé la peur au ventre. »
Il avait dû cesser de courir sur le tapis roulant de la prison à cause d’une lésion s’étant transformée en kyste de Baker, un gonflement énorme à l’arrière du genou. Il m’a écrit sur la frustration colossale qu’il éprouvait à tenter de se faire soigner : « J’ai passé plus de trois mois à essayer de voir le médecin. La négligence avec laquelle on nous traite ici est presque inimaginable. »
À Noël, il m’a envoyé un dessin de presse photocopié : un père Noël derrière des barreaux, les yeux rivés sur un sapin malingre. « Tu me manques » était barré et remplacé par : « Ça me manque. »
En écrivant à Charlie, je me sentais souvent coupable. J’ai évoqué des choses aussi simples qu’une promenade dans mon quartier, avec son centre d’accueil pour toxicomanes et ses poiriers en fleur, mais j’ai eu le sentiment d’être incapable de lui communiquer mon monde sans remuer le couteau dans la plaie de son existence. J’ai évoqué la fois où j’ai couru sous la pluie à New Haven – « à la fin j’étais tellement trempée que j’avais l’impression d’être une vraie serpillière » –, et comment cela m’avait rappelé le jour où j’avais couru sous la pluie en Virginie avec mon frère, en passant devant la conserverie dans la baie de Chesapeake, après le décès de notre grand-père. « Tu vas peut-être dire que je ne manque pas d’air de t’écrire sur la course à pied », ai-je écrit, ce qui ne m’a pas empêchée de poster la lettre. Je me disais que cela ferait écho à un épisode dont Charlie m’avait parlé : il avait couru un jour de tempête sur la piste en gravillons de la prison. C’était le meilleur moment pour courir, avait-il écrit, parce que tout le monde était à l’intérieur. Il n’y avait que là qu’il parvenait à être seul. Parler au téléphone avec Charlie était encore plus étrange : une voix annonçait, à intervalles réguliers : « Vous êtes en communication avec un détenu d’un centre pénitencier fédéral. » J’ai déambulé dans Trumbull Street au crépuscule tandis qu’il était assis dans une petite cabine en plastique que je ne parvenais même pas à imaginer. Après avoir raccroché, je suis allée manger de la truite grillée dans le meilleur restaurant de la ville alors qu’il s’apprêtait à passer une fois encore une bonne partie de la nuit à lire dans son lit superposé.
J’aimais lorsqu’il écrivait sur le passé parce que cela nous mettait sur un pied d’égalité – ou plutôt parce qu’il avait un passé plus long que le mien. Comme il le formulait, il avait traîné ses baskets plus que moi. Nous avons évoqué tous deux l’alcool et la drogue, et la difficulté à arrêter l’un et l’autre. Charlie a écrit sur le fait d’être sevré depuis vingt ans dans une prison où il pensait que personne – sur plus de quatre cents détenus – n’avait arrêté quoi que ce soit avant d’être incarcéré. Dans sa vingtaine, Charlie avait monté une boîte spécialisée dans la réparation des dommages causés par la grêle, ce qui l’avait amené à traverser le pays – dans le sillage du mauvais temps et de sa traînée dévastatrice – à la recherche de quelques grammes de crack dans les quartiers des villes les plus pourries du Midwest. Il a touché le fond lorsqu’il s’est fait tirer dessus par des dealers en colère dans la partie malfamée de Wichita. Il aurait pu passer plus de temps en cabane pour ce qu’il faisait à l’époque que la peine dont il a écopé aujourd’hui alors qu’il est innocent.
Je lui ai parlé du magicien itinérant amputé d’une jambe que j’avais rencontré au Nicaragua, des années plus tôt, un ivrogne dont l’alcoolisme me rendait indiciblement triste ; en précisant que j’avais pensé à lui bien longtemps après, alors que j’étais tombée, saoule, en marchant avec des béquilles. Je lui ai raconté la fois où j’ai essayé d’emmener une fille, tout juste désintoxiquée, dans un refuge de rapaces près d’Iowa City – « pour voir les chouettes blessées ! » lui avais-je promis, comme si ces oiseaux mal en point étaient une des merveilles du monde –, et comment je m’étais perdue, comment après avoir tourné des heures nous avions fini par nous asseoir sur un banc pour fumer des cigarettes, et comment j’avais eu le sentiment d’avoir tout raté parce que, au lieu de lui montrer que vivre sans addiction était plein de promesses, je n’avais fait que la décevoir.
Durant une semaine, au printemps, Charlie et moi nous sommes écrit tous les jours. Évoquer les petites choses était devenu notre rituel. Nous nous concentrions sur les détails. Il m’a raconté une dispute pour une histoire de dettes, un grand type abordant un mec plus petit : « Du sang sur le couteau ou de la merde sur la queue, je récupérerai ce qu’on me doit. » Il m’a raconté l’évolution de ses vendredis : des demis pour 25 cents à l’époque où il buvait, des plages de repos avant la course lorsqu’il était devenu sobre. En prison, ces jours-là se déroulaient d’une tout autre manière : « Tous les vendredis depuis quinze mois, le déjeuner est constitué d’un poisson pané carré dont j’ignore l’origine, servi avec du coleslaw mal assaisonné et des chips que je ne mange pas. Le vendredi, ça signifie des codétenus très bruyants jusque tard le soir, qui jouent aux cartes ou aux dominos. Le vendredi, ça signifie un nouveau film, un film que je ne regarderai pas parce que je refuse de prétendre ne serait-ce qu’une seconde que je passe du bon temps ici. »
Charlie m’a raconté qu’il achetait des bonbons à la cannelle et du café instantané à la cantine de la prison ; il m’a parlé d’un gardien au déjeuner qui leur criait après lorsqu’un détenu n’arrivait pas à se décider entre fruit et biscuits secs. Il m’a raconté comment c’était à Beckley le jour de la fête des Mères : « Le jour de la fête des Mères, on dirait que la prison est pleine de zombies qui déambulent les yeux dans le vide, dans l’espoir que le jour s’achève vite. » La fête des Mères rappelait à ces hommes leur échec en tant que fils. Chaque période de vacances était l’occasion d’évoquer la vie « là-bas », dont tous étaient privés.
Charlie m’a invitée à venir le voir. Il m’a inscrite sur sa liste de visiteurs et m’a expliqué les règles : « Il vaudrait mieux que tu évites de porter un minishort ou une robe moulante. Évite aussi d’apporter de la drogue ou de l’alcool. » Un jour, une femme était arrivée en jupe sans avoir mis de culotte. « Elle venait, a-t-il écrit, voir un homme très jeune qui purgeait une très longue peine. »
J’ai trouvé plus de renseignements en ligne : je n’avais pas le droit de porter de tenue de camouflage, ni de Lycra, ni de vert kaki susceptible de ressembler aux tenues des prisonniers, ni de bottes pouvant ressembler aux bottes de mise à Beckley. S’il y avait trop de brouillard, ma visite pouvait être annulée. La règle à Beckley devenait stricte en cas de brouillard. Les détenus étaient comptés plus souvent. Je m’imaginais ce brouillard – ce mythique brouillard de Virginie-Occidentale – en vastes nappes mouvantes, un brouillard si épais qu’un homme pouvait s’y fondre comme dans une vague pour recouvrer la liberté. Chaque comptage des détenus par temps brumeux est une façon de protester contre un invisible possible ; Beckley serre de près ses hommes – les compte, les maintient enfermés, les contrôle.
J’ai aussi découvert la liste des denrées vendues à la cantine sur un PDF de mauvaise qualité. On pouvait acheter une poudre aromatisée à la myrtille à mélanger avec de l’eau, du maquereau frais, des sachets de viande séchée, des biscuits au chocolat noir. On pouvait acheter du shampoing à la fraise ou une lotion censée faire pousser les cheveux ou un démêlant à la noix de coco. On pouvait acheter des shorts, ou des bains de trempage pour dentier ou appareil dentaire. On pouvait acheter des rondelles de piment vert approuvées par les instances religieuses. On pouvait acheter du lait de magnésium ou un traitement contre l’acné ou de l’huile consacrée.
J’ai trouvé des extraits du règlement. Sur les déplacements, sur l’hygiène, sur ce qu’on avait le droit d’avoir dans sa cellule. Posséder trop de choses pouvait constituer un risque d’incendie. On avait le droit à cinq livres et un album photos. Tous les matériaux servant à la fabrication d’objets artisanaux devaient être détruits immédiatement après usage. Les objets artisanaux ne pouvaient être envoyés qu’aux personnes figurant sur la liste officielle des visites. Aucun harcèlement par le biais d’objets artisanaux envoyés par la poste ne serait toléré.
J’ai découvert ce qui se produisait si les règles étaient respectées : il n’y avait pas seulement le crédit de réduction de peine ordinaire (c’est-à-dire le crédit réglementaire), mais aussi le crédit de réduction de peine supplémentaire, se divisant lui-même entre crédits pour bonne conduite aux ateliers, bonne conduite générale, bonne conduite exceptionnelle, et bonne conduite à l’annexe 1. […]
Je finis par récupérer des pièces de 25 cents dans un café niché sous l’aile en pierre grise d’une église. Je pars en voiture pour Beaver. […] La radio de service public diffuse un programme sur les écoles rurales dans les comtés miniers ravagés par la pauvreté, tandis que la radio locale annonce que des mines cherchent à embaucher.
La mine et la prison sont deux choses très présentes dans le paysage de la Virginie-Occidentale – toutes deux volontairement dissimulées, et sciemment dénaturées, et dont les courbes de croissance sont soigneusement inversées. L’exploitation des mines est une industrie en déclin ; le marché de l’incarcération est en pleine expansion. Le nombre de détenus en Virginie-Occidentale a quadruplé depuis les années 1990. Les gens qui ont une influence politique ou de puissants intérêts économiques permettent à de nouvelles industries d’exploiter l’État afin de réparer les dégâts causés par les industries précédentes.
Dans l’imaginaire faussé d’une certaine Amérique, la Virginie-Occidentale est une blague, voire un cas social ; mais, plus que tout, elle passe inaperçue, son architecture invisible organisée autour du labeur et de la lutte demeure inconnue ; et la prison est au cœur de cette invisibilité ; c’est la rustine que nous avons trouvée pour faire face à la sempiternelle peur, au caractère dangereux des corps humains, que l’on parque ensuite dans des lits superposés impossibles à distinguer depuis les autoroutes.
Charlie est l’un de ces corps. Son histoire est celle d’un système qui a miné le marché immobilier américain pour en extraire tout ce qu’il pouvait, laissant l’économie sur pilotis – des terres entières sur pilotis, criblées d’emprunts à risque – et ne proposant en échange qu’un avenir illusoire bâti de rêves et de cupidité. Désormais nous nous efforçons de vivre dans les décombres de ce système. Nous punissons quand c’est possible. Nous nous emparons d’une tragédie systémique et en faisons un petit paquet soigneusement ficelé : une peine purgée.
Je suis les indications de mon GPS jusqu’à 1600, Industrial Park Road. Je ne tourne ni à droite ni à gauche pour prendre la direction de Beckley. La route devient tout bonnement Beckley. Je passe devant la cahute vide d’un gardien, et me retrouve à serpenter entre des pelouses curieusement bien entretenues et des bosquets d’arbres, ce qui me rappelle plus que toute autre chose un country club. […]
Charlie et moi passons les premières heures de ma visite à parler de son dossier. Il a quelques théories au sujet de Nordlander : quelqu’un a dû plonger la tête de Nordlander dans les toilettes quand il était gosse et tirer la chasse ; et peut-être croyait-il que Charlie était le gamin responsable de cette mauvaise blague. Je m’aperçois que l’impatience me gagne. Pourquoi donc ? J’ai l’impression d’être au milieu d’une histoire que Charlie a déjà racontée – ce qui est certainement vrai, mais c’est aussi l’histoire qui se cache derrière son incarcération. C’est l’histoire qui façonne son existence tout entière. Il va de soi que Charlie veut continuer d’en parler.
J’ai envie de démarquer mon point de vue par rapport au sien – pour affirmer ma position en tant qu’auteur, et celle de Charlie en tant que sujet –, mais ce serait aussi une forme de violence de ma part de marquer mon désaccord en ce qui concerne sa vie de quelque façon que ce soit. Je veux lui parler de ce qu’il vit ici. Je veux parler de celui qu’il est devenu ici, de ce que ce lieu a provoqué en lui. Mais je me rends compte que mon envie de savoir trahit le privilège de ma liberté : l’existence en prison est une nouveauté pour moi ; pour Charlie, c’est la réalité du quotidien. Pour moi, c’est intéressant. Pour lui, c’est terrible.
Charlie assouvit ma curiosité. Il me raconte qu’il dort sur un lit superposé, dans une salle divisée en cinquante petites aires de vie, à l’instar d’un open space de bureaux, sauf que les cloisons de séparation sont en parpaing et que personne ne peut sortir. Il me parle des devises servant au marché noir (les timbres) et des endroits où ont lieu habituellement les bagarres (la salle de télé et le terrain de basket). Il m’explique à quel point la vie est différente de l’autre côté de la rue, dans la prison de sécurité moyenne, où paraît-il des ballons de football remplis de cocaïne sont lancés par-dessus l’enceinte et où les gardiens se font payer pour les ramasser. De l’autre côté de la rue, certains mecs appartiennent à d’autres et sont loués. Les rapports sexuels ne sont pas perçus comme homosexuels. « Quand on suce une bite ici, à l’annexe, c’est parce qu’on le veut bien, lance-t-il. De l’autre côté de la rue, c’est parce qu’ils ont besoin d’argent, ou parce qu’ils y sont contraints. »
Je n’arrive pas à savoir si écouter tout cela me rapproche de Charlie ou ne fait qu’éclairer crûment le gouffre qui nous sépare. Est-ce que j’apprends à découvrir son monde ou suis-je seulement en train de passer en revue les détails les plus frappants, telle une touriste faisant ses courses à la cantine de l’établissement ? Parfois, Charlie dit : « Ça, je te le donne », avant de me relater une anecdote. Je ne possède que ce qu’il veut bien me transmettre de son existence carcérale. Je lui accorde mon attention et il m’offre autre chose, non pas des devises en timbres, mais plutôt des détails, un accès intime – ou ce qui y ressemble – à la spécificité de ce qu’il vit.
Charlie est généreux de ce point de vue. Il me raconte qu’en juillet dernier il a couru en deux jours près de deux cent vingt kilomètres sur la piste en gravillons de la prison. Il s’est arrangé pour le faire en même temps que l’ultramarathon de Badwater qui se déroulait « là-bas », dans l’étendue plate et aride de la vallée de la Mort – course que Charlie a terminée à cinq reprises. Charlie n’a cessé de courir que pour le comptage réglementaire, à seize heures, et pour dormir. Depuis quelque temps, il anime un groupe d’entraînement : un type nommé Adam, un autre que l’on surnomme Butterbean, et le seul Juif de l’annexe, un certain Dave, dont la femme est aussi incarcérée et dont l’enfant de six mois est né en prison. Butterbean a perdu vingt-deux kilos depuis qu’il court avec Charlie, et Adam plus de quarante-cinq.
Mais Charlie n’est pas populaire auprès de tout le monde. Il me raconte que certains Blancs n’aiment pas qu’il critique leurs réflexions racistes ; et un Noir l’a taxé de « sale petit Blanc merdique » après la victoire de UNC [University of North Carolina] sur Duke en mars dernier. Le mec était pour Duke, et Charlie avait célébré en le raillant la victoire de UNC. Pourtant, en règle générale, il fait preuve de tact. Il sait qu’il doit laisser les Noirs plus âgés faire taire les Noirs plus jeunes lorsqu’ils jouent trop bruyamment au poker ; un Blanc d’âge moyen n’a pas à leur dire de se taire. Mais il m’assure aussi qu’il n’hésite pas à rentrer dans un mec si nécessaire. Il faut être un peu un connard – juste un peu – si tu ne veux pas te faire emmerder.
Ne pas se faire emmerder est un concept relatif lorsque le gouvernement impose à votre corps de se trouver à tel ou tel endroit.
« Je suis facile à ignorer ici », affirme Charlie. Il a remarqué que les week-ends sont particulièrement difficiles – les gens sont accaparés par leurs propres vies et te contactent moins. Il s’en rend compte surtout le vendredi. Je me souviens de ce qu’il m’a dit sur les vendredis dans ses lettres : les carrés de poisson pané d’origine inconnue, les folles parties de dominos jusque tard la nuit, et pas de course en ligne de mire pour le lendemain. Il ne parvient pas à faire les choses les plus petites, les plus simples – envoyer un texto, par exemple, laisser un message sur une boîte vocale, ou avoir une conversation téléphonique qui ne soit pas ponctuée par l’éternelle annonce automatique rappelant sa détention. Il vit dans un autre monde, et lui parler implique toujours de s’exprimer à travers la frontière séparant ce monde de celui que nous disons nôtre, qui se trouve dehors, selon l’expression consacrée, celui que nous jugeons réel.
Charlie évoque l’idée de « mobilité intérieure », qu’il a empruntée à Jack London, et qui consiste tout simplement à aller quelque part même s’il n’est pas autorisé à se déplacer librement. Pour Charlie, cette mobilité intérieure signifie lire des livres, mais aussi laisser aller son imagination vers d’autres endroits, en suivant d’autres scénarios : « Ce n’est pas comme le fantasme, précise-t-il. Quand je fantasme, je finis toujours à poil avec une jolie femme. » Il s’agit de quelque chose de plus subtil, qui ne relève pas vraiment du souhait réalisé mais implique plutôt de se rendre vulnérable aux circonstances – l’une des libertés précieuses dont cet endroit vous prive : la liberté d’agir dans de nombreux cadres, selon de nombreux scénarios, et non dans le contexte unique de l’incarcération. Le principe de la mobilité intérieure est à double tranchant – entre opportunité et conséquence : « Je suis libre de faire une sieste quand je veux, d’aller courir quand je veux, de tomber amoureux, de sauter du haut d’un immeuble, de manger des gâteaux jusqu’à en être malade, dit-il. La règle la plus importante de ma mobilité intérieure, c’est que je dois suivre le chemin là où il me mène, et parfois ça finit mal. » Cette façon de formuler le désir me fascine : suivre le chemin là où il va, et pas seulement là où c’est bien. La détention ne prive pas seulement de la capacité à se rendre où on le souhaite, elle ôte aussi la possibilité de foirer – de se goinfrer de gâteaux jusqu’à en être malade, de sauter de trop haut ou de coucher avec les mauvaises personnes.
Charlie m’avoue qu’il a cessé de demander aux gens de venir le voir parce qu’il est trop douloureux pour lui de les regarder partir. « Tu me manques » n’est qu’un pansement recouvrant « Ça me manque ». « Tu me manques » ne suffit jamais. Lorsqu’il m’avoue à quel point ces moments de séparation lui font mal, nous savons tous deux que nous ne serons pas épargnés. Peu importe si nous parlons longtemps, peu importe de quoi nous parlons – peu importe le soin avec lequel Charlie décrit la prison, ou le soin avec lequel je l’écoute – notre visite prendra fin. Chaque instant que nous passons ensemble nous rapproche de l’horizon du départ – il en est comme du point de fuite dans un tableau, tout s’y réfère. L’admettre ne le fait en rien disparaître.
Quinze heures n’est qu’un instant de la journée mais c’est aussi la différence entre Charlie et moi, entre les vêtements que nous portons et les repas que nous prendrons ce soir, entre le nombre de personnes que nous toucherons la semaine prochaine, entre les libertés que l’État a jugé appropriées pour son corps et le mien. Chaque type en prison a un rêve qu’il ambitionne d’accomplir quand il sortira, déclare Charlie. L’un d’eux veut commercialiser des vidéos d’entraînement basées sur ses exercices de musculation et d’assouplissement en prison ; un autre veut vendre des glaces sur un bateau longeant des plages.
Quinze heures, c’est le moment où l’un de nous partira, et où l’autre restera. Quinze heures, c’est la fin de l’illusion selon laquelle son monde s’est ouvert, et selon laquelle j’y suis prétendument entrée. Alors qu’en vérité nous n’avons jamais occupé le même espace. L’espace n’est pas le même pour celui qui a choisi d’être là que pour celui qui n’a pas eu le choix.
« La négligence avec laquelle on nous traite ici est presque inimaginable » – et ce n’est pas seulement la négligence de la part du personnel de Beckley mais aussi de la part du monde lui-même. Le monde qui a continué de vaquer à ses occupations tout en gardant ces hommes invisibles, en dépôt quelque part, dans les coins les plus obscurs de la nation. Dehors, on peut songer à la prison l’espace d’un instant et passer ensuite à autre chose. Dedans, on y pense tout le temps. Impossible de l’ignorer.
Un comptage des détenus supplémentaire a lieu à quinze heures – il n’y a pourtant pas de brouillard, le temps est parfaitement dégagé – et certains d’entre nous exercent leur droit à disparaître tandis que d’autres se voient rappeler qu’ils n’ont plus ce loisir. Un homme exerce son droit à faire cinq cent quarante fois le tour d’une piste en gravillons en courant. Que se passe-t-il lorsqu’on confine dans une prison un homme dont toute l’existence est centrée sur le mouvement ? Ça, j’imagine, des tours de piste. […]
Des comptages supplémentaires de détenus ont lieu en cas de brouillard, dès que le ciel devient opaque et qu’il semble possible de se mouvoir, lorsque les frontières entre liberté et enfermement deviennent plus difficiles à percevoir – sans jamais se dissoudre, mais en se contentant de se dissimuler. Ainsi les contrôles se font plus pressants : ceux qui ont fait quelque chose de mal sont comptés, ceux qui n’ont rien fait sont comptés aussi, et le périmètre est cerné d’une enceinte protégée par des armes à feu – ou par la menace des extensions de peine –, et cette frontière se dessine telle une cicatrice barrant un paysage déjà meurtri. La prison est une blessure que nous flanquons aux endroits du pays ne pouvant se permettre de la refuser, les endroits qui ont besoin des emplois et de l’argent qu’elle engendre, les endroits qui doivent endurer la violence silencieuse de sa présence physique – ses panneaux signalant : « Ne prenez pas d’auto-stoppeurs », ses clôtures de barbelés – comme ils ont dû supporter de voir leurs sommets anéantis et leurs richesses pillées : parce qu’une rhétorique puissante affirme qu’on ne peut se délivrer de ses anciens traumatismes qu’en acceptant d’en subir de nouveaux.
— Ce texte est extrait d’Examens d’empathie, à paraître le 31 août aux éditions Pauvert. Il a été traduit par Emmanuelle et Philippe Aronson. © Pauvert.




