« Vous êtes en communication avec un détenu »

Il est tôt le matin et je cherche des pièces de 25 cents. Le centre de Fayetteville est calme et compte nombre de bâtiments en pierre majestueux : l’argent des mines, probablement. Nous sommes au cœur du pays du charbon. Le restaurant au coin de la rue n’est pas encore ouvert. « L’unique restaurant créole de la Virginie-Occidentale » n’est pas encore ouvert. La mairie n’est pas encore ouverte. Un prospectus est affiché sur la porte vitrée, annonçant une levée de fonds au bénéfice de la construction d’une cabane dans un arbre pour une certaine Izzy.

Je cherche des pièces de 25 cents parce que j’ai rendez-vous dans une prison. On m’a dit que c’était utile d’en avoir, là-bas. Je vais voir un homme nommé Charlie Engle, avec qui j’entretiens une correspondance depuis neuf mois. Il a promis que si j’apportais des pièces de 25 cents on pourrait se goinfrer de saloperies aux distributeurs automatiques tout en parlant. Les visites se déroulent de huit heures à quinze heures. Je suis un peu nerveuse à l’idée de parler de huit heures à quinze heures. Je redoute d’oublier toutes mes questions ou de ne pas poser les bonnes. Je planifie mes repas : petit déjeuner au distributeur automatique, déjeuner au distributeur automatique. J’envisage déjà ce que je ferai – ce que je mangerai, qui j’appellerai, où je me rendrai – lorsque je sortirai.

Charlie et moi nous sommes rencontrés il y a deux ans à l’occasion d’un ultramarathon dans le Tennessee, plusieurs mois avant qu’il ne soit accusé de fraude au prêt immobilier et condamné à vingt et un mois de prison au centre pénitencier fédéral Beckley, à Beaver, en Virginie-Occidentale.

Charlie a eu plusieurs vies : ancien fumeur de crack, père de deux enfants, réparateur des dommages liés à la grêle, producteur télé, conférencier spécialiste de la pensée positive, star dans un film documentaire, et – depuis vingt ans – coureur d’ultramarathon, un des meilleurs au monde. Charlie a commencé à courir en quatrième : « J’étais maladroit, dégingandé et peu sûr de moi pratiquement tout le temps, sauf quand je courais, m’a-t-il écrit une fois. Lorsque je courais, je me sentais libre, détendu, et joyeux. »

Les performances de Charlie sont bien connues dans le monde de l’ultramarathon : il a traversé la vallée de la Mort, le désert de Gobi, et l’Amérique tout entière en courant. Il a parcouru à pied des centaines de kilomètres dans la jungle de Bornéo et encore plus à travers l’Amazonie. Il a fait l’ascension du mont McKinley. En 2006 et 2007, il a couru plus de sept mille kilomètres à travers le Sahara. L’expédition a fait l’objet d’un film ; et c’est ce film, d’ailleurs, qui a mis en branle son cauchemar judiciaire.

L’histoire de l’arrestation et de la condamnation de Charlie est longue et douloureuse, mais voici en quelques mots de quoi il s’agit : un inspecteur des impôts nommé Robert Nordlander a commencé à s’interroger sur les finances de Charlie après avoir regardé le reportage sur le Sahara. Il voulait savoir : comment un type comme ça finance-t-il ses aventures ? J’ai essayé de voir dans la curiosité de Nordlander une déformation professionnelle. Peut-être s’interroge-t-il sur la façon dont les inconnus paient leurs impôts comme moi je me demande comment les gens s’entendent avec leur mère, ou quels secrets ils cachent à leurs épouses.

Nordlander a ouvert une enquête, et il n’a rien trouvé d’anormal au niveau des impôts de Charlie. Mais au lieu de refermer le dossier, il a décidé de poursuivre son enquête. Il a donné le feu vert pour que l’on fasse ses poubelles. Pour que l’on déploie des moyens inenvisageables avant le Patriot Act. Il a envoyé une inspectrice incognito – bardée de micros – pour inviter Charlie à déjeuner. Celui-ci était célibataire, à l’époque. Il a accepté. Il a voulu impressionner. Il a raconté que son courtier avait contracté pour lui quelques « prêts frauduleux » – en d’autres termes, des crédits immobiliers obtenus par l’emprunteur en déclarant des revenus ou des biens fantômes –, et cette confession a plus ou moins scellé le sort de Charlie. En octobre 2010, douze inculpations ont été retenues contre lui pour e-mails frauduleux, escroquerie à la banque et au transfert financier. Nordlander avait enfin remporté la partie.

Le cas de Charlie s’inscrit dans une histoire plus vaste : les conséquences de la crise des subprimes aux États-Unis. On peut penser que sa condamnation n’était pas sans rapport avec le fait que tout le monde savait que les choses avaient vraiment très mal tourné et qu’il fallait désigner des coupables. Ainsi Charlie a été tenu pour responsable. On lui a reproché ce que des millions de personnes avaient fait, accusation qu’il continue de nier – avec force preuves irréfutables. Il est devenu le parfait bouc émissaire auquel reprocher l’effondrement inévitable d’un système alimenté par l’inconséquence et l’avidité.

Lorsqu’il a été appelé à comparaître, Charlie était fiancé. Ses fiançailles n’ont pas survécu au procès. Il a été emprisonné dans un État qui ne jouxtait pas la Caroline du Nord, où vivaient ses fils adolescents, mais se situait à un État de là. Il a perdu ses sponsors. Il a perdu deux ans de course. Il a perdu tout droit de recours. Il a perdu – comme il allait me le dire plus tard simplement – beaucoup.

J’ai écrit à Charlie pour la première fois parce que j’étais fascinée par sa vie. J’éprouvais une sorte de vertige à songer que lorsque nous nous étions rencontrés dans les collines du Tennessee, il n’avait aucune idée de ce qui se produirait, aucune idée de la façon dont les choses allaient évoluer. Je me demandais comment il vivait son incarcération. « Lorsque je courais, je me sentais libre, détendu, et joyeux. » Son corps était un corps qui éprouvait du réconfort à traverser des territoires – déserts, jungles, pays entiers. Le noyau dur de son existence allait à l’encontre de l’essence même de l’incarcération, c’est-à-dire maintenir quelqu’un au même endroit. Je voulais savoir : que se passe-t-il lorsqu’on enferme un homme ayant consacré sa vie au mouvement ?

Une des conséquences, c’est qu’il devient un correspondant épistolaire sur lequel on peut compter. Au fil de nos échanges, Charlie s’est montré intelligent, drôle, et honnête. Il évitait soigneusement de laisser transpirer sa colère au sujet de sa détention, mais avec tant d’application, de sincérité, et d’effort que la colère se révélait en négatif dans les marges. Charlie la décrivait comme un précipice ; il devait s’efforcer de s’en tenir éloigné. « Ma colère est immense et je déteste avoir le sentiment de perdre le contrôle, ce qui arrive le plus souvent lorsque je laisse ma colère s’exprimer. » Il cherchait ce qu’il pouvait sauver : « Comme dans toute situation difficile, si on reste ouvert… quelque chose de positif adviendra. Cela dit, je continue de me demander ce qu’il pourrait m’arriver de positif dans tout ça. J’ai beaucoup perdu. »

Il m’a écrit à propos de sa mère qui glissait dans la démence : « Elle me manque. Forcément, je trouve injuste de ne pas pouvoir être près d’elle. » Il a écrit sur les femmes : « Je n’ai jamais passé autant de temps sans relation sexuelle dans ma vie. Je ne crois pas que j’aurais tenu un an tout seul, là-bas dehors. »

À propos, « là-bas » était une locution que j’avais souvent entendue à l’ultramarathon de Barkley, où j’avais rencontré Charlie pour la première fois. Il s’agit d’une course très dure de deux cents kilomètres (la distance change d’année en année) à travers les collines envahies par les ronces du Tennessee. À Barkley, « là-bas » signifie en pleine nature, sur le parcours, être perdu ou trouvé ou se frayer un chemin dans les broussailles. « Là-bas » signifie être en mouvement, faire le boulot, gagner ou être battu. « Ici », en prison, c’était tout le contraire ; il ne s’agissait jamais de se perdre, d’aller là où vous n’aviez jamais mis les pieds.

Certaines semaines, Charlie, dans ses lettres, semblait au fond du gouffre : « Ma mère va de plus en plus mal, l’état de mon genou empire, mon attitude se détériore. » Ou : « Aujourd’hui, je me suis réveillé la peur au ventre. »

Il avait dû cesser de courir sur le tapis roulant de la prison à cause d’une lésion s’étant transformée en kyste de Baker, un gonflement énorme à l’arrière du genou. Il m’a écrit sur la frustration colossale qu’il éprouvait à tenter de se faire soigner : « J’ai passé plus de trois mois à essayer de voir le médecin. La négligence avec laquelle on nous traite ici est presque inimaginable. »

À Noël, il m’a envoyé un dessin de presse photocopié : un père Noël derrière des barreaux, les yeux rivés sur un sapin malingre. « Tu me manques » était barré et remplacé par : « Ça me manque. »

En écrivant à Charlie, je me sentais souvent coupable. J’ai évoqué des choses aussi simples qu’une promenade dans mon quartier, avec son centre d’accueil pour toxicomanes et ses poiriers en fleur, mais j’ai eu le sentiment d’être incapable de lui communiquer mon monde sans remuer le couteau dans la plaie de son existence. J’ai évoqué la fois où j’ai couru sous la pluie à New Haven – « à la fin j’étais tellement trempée que j’avais l’impression d’être une vraie serpillière » –, et comment cela m’avait rappelé le jour où j’avais couru sous la pluie en Virginie avec mon frère, en passant devant la conserverie dans la baie de Chesapeake, après le décès de notre grand-père. « Tu vas peut-être dire que je ne manque pas d’air de t’écrire sur la course à pied », ai-je écrit, ce qui ne m’a pas empêchée de poster la lettre. Je me disais que cela ferait écho à un épisode dont Charlie m’avait parlé : il avait couru un jour de tempête sur la piste en gravillons de la prison. C’était le meilleur moment pour courir, avait-il écrit, parce que tout le monde était à l’intérieur. Il n’y avait que là qu’il parvenait à être seul. Parler au téléphone avec Charlie était encore plus étrange : une voix annonçait, à intervalles réguliers : « Vous êtes en communication avec un détenu d’un centre pénitencier fédéral. » J’ai déambulé dans Trumbull Street au crépuscule tandis qu’il était assis dans une petite cabine en plastique que je ne parvenais même pas à imaginer. Après avoir raccroché, je suis allée manger de la truite grillée dans le meilleur restaurant de la ville alors qu’il s’apprêtait à passer une fois encore une bonne partie de la nuit à lire dans son lit superposé.

J’aimais lorsqu’il écrivait sur le passé parce que cela nous mettait sur un pied d’égalité – ou plutôt parce qu’il avait un passé plus long que le mien. Comme il le formulait, il avait traîné ses baskets plus que moi. Nous avons évoqué tous deux l’alcool et la drogue, et la difficulté à arrêter l’un et l’autre. Charlie a écrit sur le fait d’être sevré depuis vingt ans dans une prison où il pensait que personne – sur plus de quatre cents détenus – n’avait arrêté quoi que ce soit avant d’être incarcéré. Dans sa vingtaine, Charlie avait monté une boîte spécialisée dans la réparation des dommages causés par la grêle, ce qui l’avait amené à traverser le pays – dans le sillage du mauvais temps et de sa traînée dévastatrice – à la recherche de quelques grammes de crack dans les quartiers des villes les plus pourries du Midwest. Il a touché le fond lorsqu’il s’est fait tirer dessus par des dealers en colère dans la partie malfamée de Wichita. Il aurait pu passer plus de temps en cabane pour ce qu’il faisait à l’époque que la peine dont il a écopé aujourd’hui alors qu’il est innocent.

Je lui ai parlé du magicien itinérant amputé d’une jambe que j’avais rencontré au Nicaragua, des années plus tôt, un ivrogne dont l’alcoolisme me rendait indiciblement triste ; en précisant que j’avais pensé à lui bien longtemps après, alors que j’étais tombée, saoule, en marchant avec des béquilles. Je lui ai raconté la fois où j’ai essayé d’emmener une fille, tout juste désintoxiquée, dans un refuge de rapaces près d’Iowa City – « pour voir les chouettes blessées ! » lui avais-je promis, comme si ces oiseaux mal en point étaient une des merveilles du monde –, et comment je m’étais perdue, comment après avoir tourné des heures nous avions fini par nous asseoir sur un banc pour fumer des cigarettes, et comment j’avais eu le sentiment d’avoir tout raté parce que, au lieu de lui montrer que vivre sans addiction était plein de promesses, je n’avais fait que la décevoir.

Durant une semaine, au printemps, Charlie et moi nous sommes écrit tous les jours. Évoquer les petites choses était devenu notre rituel. Nous nous concentrions sur les détails. Il m’a raconté une dispute pour une histoire de dettes, un grand type abordant un mec plus petit : « Du sang sur le couteau ou de la merde sur la queue, je récupérerai ce qu’on me doit. » Il m’a raconté l’évolution de ses vendredis : des demis pour 25 cents à l’époque où il buvait, des plages de repos avant la course lorsqu’il était devenu sobre. En prison, ces jours-là se déroulaient d’une tout autre manière : « Tous les vendredis depuis quinze mois, le déjeuner est constitué d’un poisson pané carré dont j’ignore l’origine, servi avec du coleslaw mal assaisonné et des chips que je ne mange pas. Le vendredi, ça signifie des codétenus très bruyants jusque tard le soir, qui jouent aux cartes ou aux dominos. Le vendredi, ça signifie un nouveau film, un film que je ne regarderai pas parce que je refuse de prétendre ne serait-ce qu’une seconde que je passe du bon temps ici. »

Charlie m’a raconté qu’il achetait des bonbons à la cannelle et du café instantané à la cantine de la prison ; il m’a parlé d’un gardien au déjeuner qui leur criait après lorsqu’un détenu n’arrivait pas à se décider entre fruit et biscuits secs. Il m’a raconté comment c’était à Beckley le jour de la fête des Mères : « Le jour de la fête des Mères, on dirait que la prison est pleine de zombies qui déambulent les yeux dans le vide, dans l’espoir que le jour s’achève vite. » La fête des Mères rappelait à ces hommes leur échec en tant que fils. Chaque période de vacances était l’occasion d’évoquer la vie « là-bas », dont tous étaient privés.

Charlie m’a invitée à venir le voir. Il m’a inscrite sur sa liste de visiteurs et m’a expliqué les règles : « Il vaudrait mieux que tu évites de porter un minishort ou une robe moulante. Évite aussi d’apporter de la drogue ou de l’alcool. » Un jour, une femme était arrivée en jupe sans avoir mis de culotte. « Elle venait, a-t-il écrit, voir un homme très jeune qui purgeait une très longue peine. »

J’ai trouvé plus de renseignements en ligne : je n’avais pas le droit de porter de tenue de camouflage, ni de Lycra, ni de vert kaki susceptible de ressembler aux tenues des prisonniers, ni de bottes pouvant ressembler aux bottes de mise à Beckley. S’il y avait trop de brouillard, ma visite pouvait être annulée. La règle à Beckley devenait stricte en cas de brouillard. Les détenus étaient comptés plus souvent. Je m’imaginais ce brouillard – ce mythique brouillard de Virginie-Occidentale – en vastes nappes mouvantes, un brouillard si épais qu’un homme pouvait s’y fondre comme dans une vague pour recouvrer la liberté. Chaque comptage des détenus par temps brumeux est une façon de protester contre un invisible possible ; Beckley serre de près ses hommes – les compte, les maintient enfermés, les contrôle.

J’ai aussi découvert la liste des denrées vendues à la cantine sur un PDF de mauvaise qualité. On pouvait acheter une poudre aromatisée à la myrtille à mélanger avec de l’eau, du maquereau frais, des sachets de viande séchée, des biscuits au chocolat noir. On pouvait acheter du shampoing à la fraise ou une lotion censée faire pousser les cheveux ou un démêlant à la noix de coco. On pouvait acheter des shorts, ou des bains de trempage pour dentier ou appareil dentaire. On pouvait acheter des rondelles de piment vert approuvées par les instances religieuses. On pouvait acheter du lait de magnésium ou un traitement contre l’acné ou de l’huile consacrée.

J’ai trouvé des extraits du règlement. Sur les déplacements, sur l’hygiène, sur ce qu’on avait le droit d’avoir dans sa cellule. Posséder trop de choses pouvait constituer un risque d’incendie. On avait le droit à cinq livres et un album photos. Tous les matériaux servant à la fabrication d’objets artisanaux devaient être détruits immédiatement après usage. Les objets artisanaux ne pouvaient être envoyés qu’aux personnes figurant sur la liste officielle des visites. Aucun harcèlement par le biais d’objets artisanaux envoyés par la poste ne serait toléré.

J’ai découvert ce qui se produisait si les règles étaient respectées : il n’y avait pas seulement le crédit de réduction de peine ordinaire (c’est-à-dire le crédit réglementaire), mais aussi le crédit de réduction de peine supplémentaire, se divisant lui-même entre crédits pour bonne conduite aux ateliers, bonne conduite générale, bonne conduite exceptionnelle, et bonne conduite à l’annexe 1. […]

Je finis par récupérer des pièces de 25 cents dans un café niché sous l’aile en pierre grise d’une église. Je pars en voiture pour Beaver. […] La radio de service public diffuse un programme sur les écoles rurales dans les comtés miniers ravagés par la pauvreté, tandis que la radio locale annonce que des mines cherchent à embaucher.

La mine et la prison sont deux choses très présentes dans le paysage de la Virginie-Occidentale – toutes deux volontairement dissimulées, et sciemment dénaturées, et dont les courbes de croissance sont soigneusement inversées. L’exploitation des mines est une industrie en déclin ; le marché de l’incarcération est en pleine expansion. Le nombre de détenus en Virginie-Occidentale a quadruplé depuis les années 1990. Les gens qui ont une influence politique ou de puissants intérêts économiques permettent à de nouvelles industries d’exploiter l’État afin de réparer les dégâts causés par les industries précédentes.

Dans l’imaginaire faussé d’une certaine Amérique, la Virginie-Occidentale est une blague, voire un cas social ; mais, plus que tout, elle passe inaperçue, son architecture invisible organisée autour du labeur et de la lutte demeure inconnue ; et la prison est au cœur de cette invisibilité ; c’est la rustine que nous avons trouvée pour faire face à la sempiternelle peur, au caractère dangereux des corps humains, que l’on parque ensuite dans des lits superposés impossibles à distinguer depuis les autoroutes.

Charlie est l’un de ces corps. Son histoire est celle d’un système qui a miné le marché immobilier américain pour en extraire tout ce qu’il pouvait, laissant l’économie sur pilotis – des terres entières sur pilotis, criblées d’emprunts à risque – et ne proposant en échange qu’un avenir illusoire bâti de rêves et de cupidité. Désormais nous nous efforçons de vivre dans les décombres de ce système. Nous punissons quand c’est possible. Nous nous emparons d’une tragédie systémique et en faisons un petit paquet soigneusement ficelé : une peine purgée.

Je suis les indications de mon GPS jusqu’à 1600, Industrial Park Road. Je ne tourne ni à droite ni à gauche pour prendre la direction de Beckley. La route devient tout bonnement Beckley. Je passe devant la cahute vide d’un gardien, et me retrouve à serpenter entre des pelouses curieusement bien entretenues et des bosquets d’arbres, ce qui me rappelle plus que toute autre chose un country club. […]

 

Charlie et moi passons les premières heures de ma visite à parler de son dossier. Il a quelques théories au sujet de Nordlander : quelqu’un a dû plonger la tête de Nordlander dans les toilettes quand il était gosse et tirer la chasse ; et peut-être croyait-il que Charlie était le gamin responsable de cette mauvaise blague. Je m’aperçois que l’impatience me gagne. Pourquoi donc ? J’ai l’impression d’être au milieu d’une histoire que Charlie a déjà racontée – ce qui est certainement vrai, mais c’est aussi l’histoire qui se cache derrière son incarcération. C’est l’histoire qui façonne son existence tout entière. Il va de soi que Charlie veut continuer d’en parler.

J’ai envie de démarquer mon point de vue par rapport au sien – pour affirmer ma position en tant qu’auteur, et celle de Charlie en tant que sujet –, mais ce serait aussi une forme de violence de ma part de marquer mon désaccord en ce qui concerne sa vie de quelque façon que ce soit. Je veux lui parler de ce qu’il vit ici. Je veux parler de celui qu’il est devenu ici, de ce que ce lieu a provoqué en lui. Mais je me rends compte que mon envie de savoir trahit le privilège de ma liberté : l’existence en prison est une nouveauté pour moi ; pour Charlie, c’est la réalité du quotidien. Pour moi, c’est intéressant. Pour lui, c’est terrible.

Charlie assouvit ma curiosité. Il me raconte qu’il dort sur un lit superposé, dans une salle divisée en cinquante petites aires de vie, à l’instar d’un open space de bureaux, sauf que les cloisons de séparation sont en parpaing et que personne ne peut sortir. Il me parle des devises servant au marché noir (les timbres) et des endroits où ont lieu habituellement les bagarres (la salle de télé et le terrain de basket). Il m’explique à quel point la vie est différente de l’autre côté de la rue, dans la prison de sécurité moyenne, où paraît-il des ballons de football remplis de cocaïne sont lancés par-dessus l’enceinte et où les gardiens se font payer pour les ramasser. De l’autre côté de la rue, certains mecs appartiennent à d’autres et sont loués. Les rapports sexuels ne sont pas perçus comme homosexuels. « Quand on suce une bite ici, à l’annexe, c’est parce qu’on le veut bien, lance-t-il. De l’autre côté de la rue, c’est parce qu’ils ont besoin d’argent, ou parce qu’ils y sont contraints. »

Je n’arrive pas à savoir si écouter tout cela me rapproche de Charlie ou ne fait qu’éclairer crûment le gouffre qui nous sépare. Est-ce que j’apprends à découvrir son monde ou suis-je seulement en train de passer en revue les détails les plus frappants, telle une touriste faisant ses courses à la cantine de l’établissement ? Parfois, Charlie dit : « Ça, je te le donne », avant de me relater une anecdote. Je ne possède que ce qu’il veut bien me transmettre de son existence carcérale. Je lui accorde mon attention et il m’offre autre chose, non pas des devises en timbres, mais plutôt des détails, un accès intime – ou ce qui y ressemble – à la spécificité de ce qu’il vit.

Charlie est généreux de ce point de vue. Il me raconte qu’en juillet dernier il a couru en deux jours près de deux cent vingt kilomètres sur la piste en gravillons de la prison. Il s’est arrangé pour le faire en même temps que l’ultramarathon de Badwater qui se déroulait « là-bas », dans l’étendue plate et aride de la vallée de la Mort – course que Charlie a terminée à cinq reprises. Charlie n’a cessé de courir que pour le comptage réglementaire, à seize heures, et pour dormir. Depuis quelque temps, il anime un groupe d’entraînement : un type nommé Adam, un autre que l’on surnomme Butterbean, et le seul Juif de l’annexe, un certain Dave, dont la femme est aussi incarcérée et dont l’enfant de six mois est né en prison. Butterbean a perdu vingt-deux kilos depuis qu’il court avec Charlie, et Adam plus de quarante-cinq.

Mais Charlie n’est pas populaire auprès de tout le monde. Il me raconte que certains Blancs n’aiment pas qu’il critique leurs réflexions racistes ; et un Noir l’a taxé de « sale petit Blanc merdique » après la victoire de UNC [University of North Carolina] sur Duke en mars dernier. Le mec était pour Duke, et Charlie avait célébré en le raillant la victoire de UNC. Pourtant, en règle générale, il fait preuve de tact. Il sait qu’il doit laisser les Noirs plus âgés faire taire les Noirs plus jeunes lorsqu’ils jouent trop bruyamment au poker ; un Blanc d’âge moyen n’a pas à leur dire de se taire. Mais il m’assure aussi qu’il n’hésite pas à rentrer dans un mec si nécessaire. Il faut être un peu un connard – juste un peu – si tu ne veux pas te faire emmerder.

Ne pas se faire emmerder est un concept relatif lorsque le gouvernement impose à votre corps de se trouver à tel ou tel endroit.

« Je suis facile à ignorer ici », affirme Charlie. Il a remarqué que les week-ends sont particulièrement difficiles – les gens sont accaparés par leurs propres vies et te contactent moins. Il s’en rend compte surtout le vendredi. Je me souviens de ce qu’il m’a dit sur les vendredis dans ses lettres : les carrés de poisson pané d’origine inconnue, les folles parties de dominos jusque tard la nuit, et pas de course en ligne de mire pour le lendemain. Il ne parvient pas à faire les choses les plus petites, les plus simples – envoyer un texto, par exemple, laisser un message sur une boîte vocale, ou avoir une conversation téléphonique qui ne soit pas ponctuée par l’éternelle annonce automatique rappelant sa détention. Il vit dans un autre monde, et lui parler implique toujours de s’exprimer à travers la frontière séparant ce monde de celui que nous disons nôtre, qui se trouve dehors, selon l’expression consacrée, celui que nous jugeons réel.

Charlie évoque l’idée de « mobilité intérieure », qu’il a empruntée à Jack London, et qui consiste tout simplement à aller quelque part même s’il n’est pas autorisé à se déplacer librement. Pour Charlie, cette mobilité intérieure signifie lire des livres, mais aussi laisser aller son imagination vers d’autres endroits, en suivant d’autres scénarios : « Ce n’est pas comme le fantasme, précise-t-il. Quand je fantasme, je finis toujours à poil avec une jolie femme. » Il s’agit de quelque chose de plus subtil, qui ne relève pas vraiment du souhait réalisé mais implique plutôt de se rendre vulnérable aux circonstances – l’une des libertés précieuses dont cet endroit vous prive : la liberté d’agir dans de nombreux cadres, selon de nombreux scénarios, et non dans le contexte unique de l’incarcération. Le principe de la mobilité intérieure est à double tranchant – entre opportunité et conséquence : « Je suis libre de faire une sieste quand je veux, d’aller courir quand je veux, de tomber amoureux, de sauter du haut d’un immeuble, de manger des gâteaux jusqu’à en être malade, dit-il. La règle la plus importante de ma mobilité intérieure, c’est que je dois suivre le chemin là où il me mène, et parfois ça finit mal. » Cette façon de formuler le désir me fascine : suivre le chemin là où il va, et pas seulement là où c’est bien. La détention ne prive pas seulement de la capacité à se rendre où on le souhaite, elle ôte aussi la possibilité de foirer – de se goinfrer de gâteaux jusqu’à en être malade, de sauter de trop haut ou de coucher avec les mauvaises personnes.

Charlie m’avoue qu’il a cessé de demander aux gens de venir le voir parce qu’il est trop douloureux pour lui de les regarder partir. « Tu me manques » n’est qu’un pansement recouvrant « Ça me manque ». « Tu me manques » ne suffit jamais. Lorsqu’il m’avoue à quel point ces moments de séparation lui font mal, nous savons tous deux que nous ne serons pas épargnés. Peu importe si nous parlons longtemps, peu importe de quoi nous parlons – peu importe le soin avec lequel Charlie décrit la prison, ou le soin avec lequel je l’écoute – notre visite prendra fin. Chaque instant que nous passons ensemble nous rapproche de l’horizon du départ – il en est comme du point de fuite dans un tableau, tout s’y réfère. L’admettre ne le fait en rien disparaître.

Quinze heures n’est qu’un instant de la journée mais c’est aussi la différence entre Charlie et moi, entre les vêtements que nous portons et les repas que nous prendrons ce soir, entre le nombre de personnes que nous toucherons la semaine prochaine, entre les libertés que l’État a jugé appropriées pour son corps et le mien. Chaque type en prison a un rêve qu’il ambitionne d’accomplir quand il sortira, déclare Charlie. L’un d’eux veut commercialiser des vidéos d’entraînement basées sur ses exercices de musculation et d’assouplissement en prison ; un autre veut vendre des glaces sur un bateau longeant des plages.

Quinze heures, c’est le moment où l’un de nous partira, et où l’autre restera. Quinze heures, c’est la fin de l’illusion selon laquelle son monde s’est ouvert, et selon laquelle j’y suis prétendument entrée. Alors qu’en vérité nous n’avons jamais occupé le même espace. L’espace n’est pas le même pour celui qui a choisi d’être là que pour celui qui n’a pas eu le choix.

« La négligence avec laquelle on nous traite ici est presque inimaginable » – et ce n’est pas seulement la négligence de la part du personnel de Beckley mais aussi de la part du monde lui-même. Le monde qui a continué de vaquer à ses occupations tout en gardant ces hommes invisibles, en dépôt quelque part, dans les coins les plus obscurs de la nation. Dehors, on peut songer à la prison l’espace d’un instant et passer ensuite à autre chose. Dedans, on y pense tout le temps. Impossible de l’ignorer.

Un comptage des détenus supplémentaire a lieu à quinze heures – il n’y a pourtant pas de brouillard, le temps est parfaitement dégagé – et certains d’entre nous exercent leur droit à disparaître tandis que d’autres se voient rappeler qu’ils n’ont plus ce loisir. Un homme exerce son droit à faire cinq cent quarante fois le tour d’une piste en gravillons en courant. Que se passe-t-il lorsqu’on confine dans une prison un homme dont toute l’existence est centrée sur le mouvement ? Ça, j’imagine, des tours de piste. […]

Des comptages supplémentaires de détenus ont lieu en cas de brouillard, dès que le ciel devient opaque et qu’il semble possible de se mouvoir, lorsque les frontières entre liberté et enfermement deviennent plus difficiles à percevoir – sans jamais se dissoudre, mais en se contentant de se dissimuler. Ainsi les contrôles se font plus pressants : ceux qui ont fait quelque chose de mal sont comptés, ceux qui n’ont rien fait sont comptés aussi, et le périmètre est cerné d’une enceinte protégée par des armes à feu – ou par la menace des extensions de peine –, et cette frontière se dessine telle une cicatrice barrant un paysage déjà meurtri. La prison est une blessure que nous flanquons aux endroits du pays ne pouvant se permettre de la refuser, les endroits qui ont besoin des emplois et de l’argent qu’elle engendre, les endroits qui doivent endurer la violence silencieuse de sa présence physique – ses panneaux signalant : « Ne prenez pas d’auto-stoppeurs », ses clôtures de barbelés – comme ils ont dû supporter de voir leurs sommets anéantis et leurs richesses pillées : parce qu’une rhétorique puissante affirme qu’on ne peut se délivrer de ses anciens traumatismes qu’en acceptant d’en subir de nouveaux.

 

— Ce texte est extrait d’Examens d’empathie, à paraître le 31 août aux éditions Pauvert. Il a été traduit par Emmanuelle et Philippe Aronson. © Pauvert.

Un architecte sur orbite

David Nixon est un architecte un peu particulier : au cours de sa carrière, il a alterné entre des projets « terrestres » et d’autres destinés à concevoir et améliorer l’habitat des astronautes. Dans les années 1980, l’homme a fait partie des experts consultés pour la construction de la future Station spatiale internationale (ISS). Intitulé « L’architecture au-delà de la Terre », son livre est une merveille visuelle, où se côtoient des photos de la vie à bord de l’ISS et des textes d’une grande précision, tant sur la conception de la station que sur le contexte politique qui l’a accompagnée. L’auteur raconte que des psychiatres ont été consultés pour décider de quelle couleur revêtir les murs de certains modules (un saumon aujourd’hui passablement démodé l’a emporté, pour ses vertus « apaisantes »), et que les parties construites par les Russes sont plus « douillettes » que celles des Américains. Le lecteur novice ne peut que s’étonner de l’exiguïté et du confort spartiate des espaces de vie à bord de l’ISS. Comme le relève un article de 1843, le supplément mensuel de The Economist, une fois réglées les questions de sécurité et de fonctionnement, les contraintes budgétaires ont laissé peu de place aux « facteurs humains ». « Tel est le paradoxe de l’architecture au-delà de la Terre : dans l’espace, il n’est pas évident de faire de la place, y compris pour des choses aussi banales que changer de vêtements. »

Le nez sur sa machine

« De même que fumer occupe nos mains quand nous ne les utilisons pas, Time occupe notre cerveau quand nous ne sommes pas en train de penser », écrivait le journaliste et critique Dwight Macdonald en 1957. À l’ère du smartphone, le problème ne se pose plus jamais. Nos mains et notre cerveau sont en permanence accaparés par l’envoi de textos, la rédaction de e-mails, les « like », les tweets, les vidéos sur YouTube ou une partie de Candy Crush.

Les Américains passent en moyenne cinq heures et demie par jour sur les médias numériques, dont la moitié à partir d’un appareil mobile, selon le cabinet d’études eMarketer. Et les chiffres sont encore plus élevés pour certaines catégories. Les étudiantes de l’université Baylor, à Waco (Texas), déclarent utiliser leur portable en moyenne dix heures par jour. Les trois-quarts des 18-24 ans affirment consulter leur téléphone dès le réveil. Les Britanniques vérifient leur appareil 221 fois dans la journée – une fois toutes les 4,3 minutes en moyenne. Et ce chiffre est sans doute en dessous de la réalité, car nous avons tendance à sous-estimer notre usage du mobile : selon une enquête réalisée par l’institut Gallup en 2015, 61 % des Américains interrogés assuraient regarder leur téléphone moins souvent que leur entourage.

La rapidité avec laquelle nous nous sommes transformés en un peuple connecté est sans précédent. Les premiers iPhones à écran tactile ont été commercialisés en juin 2007, suivis, en 2008, des premiers appareils équipés du système Android. Les smartphones sont passés en un temps record de 10 % à 40 % du marché. Du jamais-vu dans l’histoire des technologies de consommation. Le taux d’équipement de 50 % a été atteint voici seulement trois ans aux États-Unis. Pourtant, ne pas avoir de smartphone est aujourd’hui synonyme d’excentricité, de marginalité ou de grand âge.

Qu’est-ce que cela signifie de passer du jour au lendemain d’une société où l’on marche dans la rue en regardant autour de soi à une société où l’on marche le nez sur sa machine ? Nous n’agripperions pas sans arrêt notre smartphone si nous n’avions pas le sentiment que cet ordinateur de poche nous sécurise, améliore notre productivité, protège de l’ennui et nous rend mille et un services. Selon une étude menée l’an dernier par le Pew Research Center, 70 % des Américains interrogés affirmaient se sentir plus libres avec leur téléphone, tandis que 30 % déclaraient le ressentir comme une laisse. Près de la moitié des 18-29 ans déclaraient s’en servir pour « éviter les autres autour d’eux ».

 

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Psychologue clinicienne et sociologue enseignant au MIT, Sherry Turkle n’a rien d’une technophobe. Mais dans son nouveau livre, après une carrière entière passée à observer les relations entre l’homme et l’ordinateur, elle quitte la description pour le plaidoyer : cette révolution de la communication mine la qualité des relations humaines, aussi bien en famille et avec les amis qu’entre collègues ou amoureux, soutient-elle, avec bien des arguments à l’appui. Le tableau qu’elle brosse est à la fois familier et navrant : des parents constamment distraits, sur le terrain de jeux comme à la table familiale ; des enfants frustrés de ne pouvoir capter leur attention pleine et entière ; des soirées où les amis présents en chair et en os doivent rivaliser avec d’autres amis, virtuels, ceux-là ; des classes dans lesquelles le professeur contemple un parterre d’élèves occupés à plusieurs tâches à la fois, ne faisant qu’à moitié attention à ce qui se passe en cours ; et une culture de la drague où l’infinité de choix nuit à l’engagement affectif.

 

Aux yeux de Turkle, le problème a ses racines dans un phénomène qu’elle abordait déjà dans Seuls ensemble : les jeunes sont trop absorbés par leur appareil pour développer un « moi » pleinement indépendant (1). dans ce livre, la sociologue observait la façon dont les interactions des adolescents avec des jouets robotisés et leur incapacité à se « déconnecter » affectaient leur développement : le téléphone et les textos perturbent l’aptitude à se séparer des parents et font obstacle de multiples façons à la progression vers l’âge adulte. Administrer un profil Facebook modifie l’image que l’on donne de soi. Se laisser absorber par un avatar de jeu peut devenir un moyen de fuir les difficultés de la vie réelle. Les jeunes connaissent aujourd’hui des angoisses inédites, liées à la perte d’intimité et à la survivance des données en ligne.

Dans son nouveau livre, Turkle donne à ces questions une dimension aussi bien philosophique que psychiatrique. Faute d’apprendre à rester seuls, soutient-elle, les jeunes perdent leur capacité à être en empathie. « C’est notre aptitude à la solitude qui nous permet de venir en aide aux autres et de les voir comme des êtres séparés et indépendants », écrit-elle. Incapables d’introspection, les individus qui vivent enfermés dans le monde virtuel des médias sociaux développent un état d’esprit du type : « Je partage, donc je suis. » Ils forgent leur identité pour les autres. Les ados se mettent en scène en permanence. Résultat : les satisfactions que pourrait leur apporter la solitude sont vécues en termes d’« angoisse de la déconnexion ».

Comme dans son précédent ouvrage, Turkle aborde cette perte de l’empathie à la fois en clinicienne et en ethnographe. Elle puise dans les centaines d’entretiens qu’elle a menés depuis 2008, l’année où de nombreux lycéens et étudiants ont commencé à être équipés d’un smartphone. Inquiets, les enseignants d’un collège du nord de l’État de New York décrivent des élèves qui ne regardent pas dans les yeux ou ne réagissent pas au langage corporel, qui ont du mal à écouter l’enseignant et à lui parler, qui sont incapables de se mettre à la place de l’autre, de reconnaître qu’ils ont blessé quelqu’un ou de fonder une amitié sur la confiance. « C’est comme s’ils présentaient tous des symptômes apparentés au spectre de l’autisme », lui dit un enseignant. Turkle essaie même de quantifier les dégâts, citant à plusieurs reprises une étude qui fait état d’une baisse de 40 % de l’empathie parmi les étudiants de premier cycle au cours des vingt dernières années (empathie mesurée par des tests psychologiques standards).

Pour les jeunes, remarque-t-elle, l’art de l’amitié consiste de plus en plus à savoir fragmenter son attention. Parler à quelqu’un qui n’est pas entièrement présent dans la conversation est agaçant. Mais cette situation tend à devenir la norme. Turkle a déjà observé des évolutions considérables dans le domaine des « technologies de l’amitié ». Au début, elle voyait les gamins investir leur énergie dans l’amélioration de leur profil Facebook. Ces derniers temps, ils préfèrent Snapchat, une application célèbre pour ses messages qui disparaissent immédiatement après avoir été vus, et Instagram, où les utilisateurs échangent autour d’un flux de photos partagées, généralement prises avec leur téléphone. Ces deux plates-formes, à la fois asynchrones et éphémères, permettent de se composer une image tout en ayant l’air plus naturel et spontané que sur Facebook (2). Car les jeunes utilisateurs de Snapchat ne craignent pas tant de laisser des traces indélébiles sur le Web que de commettre ce nouveau péché qu’est l’excès de polissage de son image.

Un autre phénomène est encore plus inquiétant, aux yeux de Turkle : les médias sociaux permettent de se soustraire à l’embarras des relations humaines directes. L’application FaceTime d’Apple n’a pas décollé parce que, comme l’explique un étudiant en dernière année de « college » [premier cycle universitaire], « il faut le tenir [le téléphone] en face de son visage avec son bras ; on ne peut rien faire d’autre pendant ce temps-là ». Malgré tout, certains parmi les plus jeunes (probablement dotés du même nombre de bras que tout le monde) utilisent FaceTime pour ne pas avoir à passer physiquement du temps ensemble. L’avantage ? « On peut toujours lâcher le contact » et « faire en même temps d’autres choses sur les réseaux sociaux ».

La chose que les jeunes ne font jamais avec leur smartphone, c’est se parler. Ce qu’ils ont à dire de leurs conversations en chair et en os est révélateur : « Je n’ai jamais vraiment appris à bien parler en personne. » « Même quand je suis avec mes amis, je préfère aller sur Internet pour faire une remarque […]. Je me sens plus à l’aise. » Un lycéen qui se prépare à rejoindre un établissement de l’Ivy League [les universités privées les plus prestigieuses] s’inquiète parce qu’à la fac, il lui faudra « avoir pas mal de conversations in situ ». Dans l’ensemble, les ados « expriment clairement que les allers-retours de la conversation spontanée, “en temps réel”, les rendent “inutilement” vulnérables », écrit Turkle.

Au contact de ces récits, le lecteur oscille entre consternation et admiration. Consternation de voir que les jeunes fuient les contacts personnels. Admiration pour l’ingéniosité de l’homme à imaginer de nouveaux modes de communication. Un groupe d’étudiants l’explique : lorsqu’ils se rencontrent physiquement, ils ajoutent une « couche » de conversation numérique à celle qui se tient en face-à-face, dans la même pièce.

Des pratiques inédites voient aussi le jour dans les familles, où les antagonismes se transforment dans bien des cas en « batailles par textes interposés », écrit Turkle. L’auteure raconte ainsi l’histoire d’un jeune garçon qu’elle appelle Colin. Il est en conflit avec ses parents car lui et sa fratrie ne sont pas à la hauteur de leurs attentes. Il lui semble que déplacer l’affrontement sur Gchat « adoucit les choses » (3). « Mais, après s’être interrompu pour demander si quelque chose se perd en agissant ainsi – une question qu’il s’adresse à lui-même autant qu’à moi –, Colin emploie une expression venue du monde des affaires : “Quelle serait la valeur ajoutée d’une dispute en face-à-face ?” Il n’en voit pas. Chez lui, on gère le conflit en l’apaisant en ligne. Colin pense que son entourage et lui sont ainsi plus “productifs” en tant que famille. » Aborder le foyer en termes de « productivité » n’est évidemment pas sain aux yeux de la psychothérapeute. Les parents choisissent de gérer les différends dans le cyberespace afin de contrôler leurs émotions, d’évacuer les éléments « compliqués et irrationnels » de la querelle. « Mais dire à un enfant, à un compagnon ou à un époux “j’ai choisi de m’absenter pour m’adresser à toi” est en soi porteur de bien des dommages potentiels, estime Turkle. Pour éprouver de l’empathie, il faut maîtriser suffisamment ses sentiments pour écouter l’autre. Si le parent ne donne pas l’exemple – s’il se rue sur ses textos ou ses e-mails –, l’enfant n’apprendra pas l’empathie ou ne la considérera pas comme une valeur ».

 

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Utiliser les SMS ou le « chat » comme pare-chocs dans une relation sentimentale paraît tout aussi pernicieux. Turkle consacre plusieurs pages à Adam, un architecte de 36 ans incapable de surmonter la fin d’une longue relation. Adam a l’impression qu’il pouvait ainsi donner le « meilleur de lui-même » avec sa compagne Tessa, être l’homme plus ouvert et moins sur la défensive qu’elle désirait qu’il soit. Communiquer par messages électroniques plutôt que par téléphone lui permettait de « faire une pause » et de « ne pas se tromper » dans leurs échanges. Le jeune homme reste obsédé par les archives numériques de leur amour, des dizaines de messages envoyés chaque jour pendant trois ans : « Il [en] extirpe un, envoyé à Tessa après une dispute. Adam explique qu’il était effrayé, apeuré à l’idée de ce qui allait se passer. Mais son message faisait retomber la tension. S’y trouvait une photo de ses pieds, sous laquelle était écrit : “Tâche de contrôler ton désir en me voyant en chaussures Crocs et en chaussettes.” Si Tessa avait été face à lui, Adam affirme que, sous l’effet de son angoisse, il aurait essayé de l’acculer à lui pardonner. Sa panique n’aurait fait qu’empirer les choses. En ligne, il se servait de l’humour pour exprimer sa confiance dans la solidité de leur relation. Autrement dit, ce que reflétait le message n’était pas le “vrai” Adam, mais celui qu’il voulait être. »

Dans Her, le film de Spike Jonze, la partenaire amoureuse engendrée par l’intelligence artificielle présente l’avantage d’offrir un soutien affectif sans avoir les exigences d’un être humain réel. En l’occurrence, le personnage de chair et d’os pense, lui, que la personnalité modifiée qu’il donne à voir au cours de leurs conversations désincarnées est plus séduisante que la vraie. Voilà qui retourne l’objectif de l’informatique affective (4) : nous sommes ici plus proches de l’homme imitant le robot que de machines ressemblant à des hommes. Turkle remarque que les médias numériques placent les individus dans des « zones de confort » où ils croient pouvoir partager « la juste dose » d’eux-mêmes. Mais cette impression de maîtrise n’est qu’une illusion – un « raisonnement à la Boucles d’or » (5). La distance idéale qu’il s’agirait de maintenir dans une relation amoureuse n’existe pas. « La technologie nous fait oublier ce que nous savons de la vie », résume la sociologue.

Pourquoi une trop grande immersion dans le numérique affecterait-elle notre empathie, même quand nous ne sommes pas connectés ? C’est là que Turkle est moins convaincante, et doit mobiliser les sermons de Thoreau sur la valeur de la solitude (6). Pour une meilleure réponse, mieux vaut se concentrer sur la façon dont les individus interagissent en ligne. Tel est implicitement le propos de Joseph M. Reagle Jr., professeur en sciences de la communication à l’université Northeastern de Boston. Dans son ouvrage « Lire les commentaires », il s’intéresse à la façon dont nous créons des liens dans l’univers numérique, qu’il définit comme social, réactif, court, asynchrone et omniprésent (7). Ce « fond du Web » recouvre pour lui à peu près tout, depuis les partages Facebook jusqu’aux bulletin board systems (BBS) [un système d’échanges de messages], en passant par les avis de consommateurs sur Amazon. Reagle scrute ce paysage disparate à la recherche d’un but qu’il appelle « la sérendipité intime », sa façon de désigner les communautés virtuelles réussies, ces lieux où les utilisateurs sont capables de s’exprimer de façon civilisée. Il découvre de la critique constructive dans certains endroits surprenants. Par exemple, chez des « bêta-lecteurs » qui se font mutuellement des retours sur leurs « fanfictions » (des narrations rédigées à la façon de leur écrivain préféré). Il déniche aussi des pépites de la culture de la sagesse des foules, comme cet avis spirituel d’un client d’Amazon sur un détecteur de monoxyde de carbone, titré : « A sauvé la vie de notre fils – 4 étoiles sur 5. » Mais dans l’ensemble, les conversations numériques observées par Reagle souffrent des travers identifiés par Turkle : narcissisme, désinhibition et incapacité à s’intéresser au ressenti de l’autre. Nous sommes face à un monde dénué d’empathie.

 

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Les commentaires anonymes sont les pires, qui conduisent à des phénomènes de meute haineux. Les flamers, cyberbullies et autres trolls (qui tous recourent à l’insulte) gâchent même les conversations modérées, fondées sur une identité partagée (8). Nul n’a trouvé le moyen de faire échec à la loi de Godwin, selon laquelle tout débat en ligne finit par tomber dans une comparaison avec les nazis (9). La haine et le harcèlement qui affectent n’importe quelle discussion sur le féminisme, voire le seul fait que des femmes s’expriment, sont encore pires. Autre menace, le doxxing : dévoiler des informations personnelles sur des utilisateurs anonymes, comme leur adresse ou des photos de leurs enfants, pour les intimider. La « misogynie visuelle et autre harcèlement par l’image » est également une forme de violence, qui repose sur la manipulation de photos et d’images pornographiques de façon menaçante. Une internaute peut recevoir cinquante menaces de viol et de violences par heure quand se forment des trollplex : ce que Reagle définit comme des attaques non coordonnées contre une cible quelque part sur Internet.

D’après lui, cette cruauté désinvolte naît pour partie du besoin qu’ont les hommes de quantifier le degré de séduction des femmes. Il rappelle que l’ancêtre de Facebook, Facemash, est apparu dans une chambre de la résidence étudiante de Mark Zuckerberg à Harvard. Son but était de noter les étudiantes en fonction de leur sex-appeal. Twitter ne fait pas mieux : « Notre bilan sur le front des agressions et des trolls est nullissime, et ce depuis des années », écrivait en 2015 son P-DG, Dick Costolo, dans un mémo interne, avant d’être poussé vers la sortie. Une application plus récente s’est propagée à partir des campus américains : baptisée Yik Yak, elle semble avoir été sciemment conçue pour que les étudiants puissent dénigrer anonymement leurs professeurs et partager des rumeurs agressives. Mais, en dépit de toutes les horreurs dont il parle, Reagle milite contre l’abandon des commentaires libres, décidé ces derniers temps par divers organes de presse : Reuters, le site d’actualités juives Tablet et le quotidien USA Today pour sa rubrique sportive (10). « Le commentaire fait désormais partie du paysage et nous devons trouver les moyens de l’utiliser efficacement », écrit l’auteur.

Reagle a raison de le souligner, abandonner les commentaires libres, c’est abandonner la promesse démocratique du Web. Mais la solution proposée (« trouver des façons de développer une solide estime de soi afin de faire face à l’omniprésence des commentaires ») n’est pas convaincante. On ne peut se contenter de gérer les conséquences émotionnelles de la cruauté sur Internet en s’endurcissant. Il nous faut un Web moins destructeur pour notre humanité.

Si nous faisons tant de choses nocives – pour nous comme pour les autres – sur le Web, peut-être devrions-nous y passer moins de temps. Mais ce n’est pas si simple. Il n’existe pas de frontière claire entre avoir du mal à s’arrêter et un comportement compulsif. L’idée d’un « trouble de l’addiction à Internet » est apparue pour la première fois dans une parodie d’article universitaire, en 1995. Un an plus tard, certains proposaient sérieusement de l’intégrer au manuel de référence de la psychiatrie, le DSM-IV. À cette époque, développer un comportement compulsif sur Internet supposait d’être vissé à son ordinateur, ce qui limitait le phénomène. Mais, depuis la fin des années 1990, sous l’effet conjugué des e-mails et du mobile, la relation passionnelle au numérique est devenue aussi courante que le séduisant clignotement de la lumière du BlackBerry sur la table de nuit.

 

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L’effet conjugué de la technologie mobile et des médias sociaux a ensuite rendu encore plus courants les excès numériques chez des personnes trop jeunes pour avoir connu le BlackBerry, et que le e-mail n’attire pas. Les activités habituelles les plus simples consistent à consulter les éléments mis à jour dans ses différents flux sociaux et à approuver les contributions publiées par ses amis en tapotant sur les différentes déclinaisons du bouton « J’aime » lancé par Facebook en 2009. Il y a les « +1 » de Google+, les épingles de Pinterest, les cœurs d’Instagram, les étoiles de Twitter, remplacées ensuite également par des cœurs. Les applications les plus populaires induisent des mouvements particuliers et répétitifs de la main : le balayage sur Tinder (vers la gauche pour rejeter un profil), le double tapotement sur Instagram (pour signifier son approbation), l’appui long sur Snapchat pour voir apparaître une implosion de gribouillages et le glissement vers le bas pour catapulter des oiseaux dans le jeu Angry Birds.

Quand Turkle écrit qu’« Internet nous apprend à avoir besoin de lui », son propos est imagé. Mais si le Web lui-même est dénué d’intention, les ingénieurs qui conçoivent nos interactions avec le réseau poursuivent un objectif très proche de ce qu’elle décrit. Il y a vingt ans, les emplois les plus prisés des jeunes diplômés se trouvaient chez Goldman Sachs ou Morgan Stanley. Aujourd’hui, les étudiants de Stanford, du California Institute of Technology (CalTech) et de Harvard cherchent à devenir chefs de produit ou développeurs dans des entreprises de médias sociaux. Les matières qui préparent à de telles carrières sont l’architecture de logiciels, la psychologie appliquée et l’économie comportementale – en d’autres termes, il s’agit d’utiliser ce que nous savons des vulnérabilités humaines pour créer du besoin.

Certains des développeurs d’applis les plus en vue de la Silicon Valley sont issus du Persuasive Technology Lab de Stanford, émanation de l’Human Sciences and Technologies Advanced Research Institute au sein de cette université. Le laboratoire a été créé en 1998 par B. J. Fogg. Sa thèse de doctorat, si l’on en croit le site de l’organisation, « utilisait les méthodes de la psychologie expérimentale pour démontrer que les ordinateurs peuvent changer la pensée et le comportement de manière prévisible ». Fogg enseigne à des étudiants de premier cycle et organise des « camps d’entraînement à la persuasion » destinés aux entreprises de technologie. Il appelle « captologie » la discipline qu’il a fondée, terme dérivé de l’acronyme de computers as persuasive technologies (« les ordinateurs comme technologie de persuasion »). Voilà un bon vocable pour une branche dont le but est de capter l’attention des individus et de les empêcher de s’échapper. Le modèle comportemental de Fogg comprend la création d’habitudes par le biais de « déclencheurs chauds », comme les liens ou les photos sur les fils Facebook, essentiellement composés de « posts » d’amis. L’un des étudiants de Fogg, Nir Eyal, en fournit un guide pratique avec son livre « Accros : comment créer des produits générateurs d’habitude » (11). Ancien concepteur de jeux et professeur de « psychologie appliquée du consommateur » à la Graduate School of Business de Stanford, Eyal explique pourquoi des applications telles que Facebook sont aussi efficaces. Une appli réussie, explique-t-il, engendre une « routine persistante » ou « boucle comportementale ». L’application fait deux choses : elle déclenche un besoin et fournit une réponse momentanée à ce besoin. « L’ennui, la solitude, la frustration, la confusion, l’indécision sont souvent à l’origine d’une légère douleur ou irritation. De tels sentiments poussent presque instantanément à une action souvent idiote pour dissiper la sensation négative », écrit Eyal. « Peu à peu, ces liens se consolident en habitudes, quand les utilisateurs recourent à votre produit pour faire l’expérience de certains déclencheurs internes ».

La valeur financière d’une application est en grande partie déterminée par le temps que l’on passe à l’utiliser, avec l’idée que l’usage se traduit en recettes publicitaires. Le « temps passé » des utilisateurs américains de Facebook est de 40 minutes par jour – un chiffre incroyable. Qu’est-ce qui provoque un tel niveau d’immersion ? Comme l’écrit Eyal, le déclencheur est « la peur de rater quelque chose » [FOMO : « Fear of Missing Out »]. Le réseau social soulage cette appréhension en permettant à l’internaute de se sentir connecté et approuvé. Celui-ci peut mobiliser de la reconnaissance. Facebook est un moyen d’affirmer son statut social et de mesurer sa force à travers le nombre de « J’aime », de commentaires et d’amis. Si l’on en croit Eyal, se connecter libère une dose de dopamine dans le cerveau, en même temps que l’envie irrésistible d’une nouvelle dose. Les développeurs appliquent les principes élémentaires de la psychologie des machines à sous. La variabilité de la « récompense » – ce que l’on obtient en se connectant – est fondamentale pour captiver.

 

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Eyal pense que le partage de photos sur Instagram provoque un désir encore plus irrépressible. « Instagram est emblématique [du travail] d’une équipe d’entrepreneurs – aussi calés en psychologie qu’en technologie – qui a lancé un produit générateur d’habitudes sur des utilisateurs qui l’ont ensuite intégré à leur routine quotidienne », écrit-il. Le génie de l’application réside de son point de vue dans le fait de dépasser la « FOMO » généralisée pour générer une angoisse existentielle autour de « la peur d’oublier un moment privilégié ». Poster une photo apaise ce malaise. Le rachat en 2012 d’Instagram – alors une start-up de treize employés – par Facebook, pour la modique somme d’un milliard de dollars, « démontre le pouvoir croissant de – et l’énorme valeur monétaire créée par – les technologies génératrices d’habitudes ». En d’autres termes, Instagram était tellement addictif que le no 1 des médias sociaux devait à tout prix en faire l’acquisition.

Bien entendu, poster sur Facebook et sur Instagram contribue également à l’accumulation globale de FOMO. Eyal décrit, sans paraître pleinement le comprendre d’un point de vue humain, un circuit fermé de création et de soulagement de l’angoisse. Que sont en train de faire les autres ? Que pensent-ils de moi ? Qu’est-ce que je pense d’eux ? Malgré les questions éthiques posées à la fin, son ouvrage se lit comme l’un de ces documents de l’industrie du tabac expliquant comment trafiquer le niveau de nicotine dans les cigarettes.

Pour accrocher leurs utilisateurs, les concepteurs peuvent s’appuyer sur des phénomènes psychologiques tels que le biais d’investissement (nous sommes plus susceptibles d’utiliser un outil si nous avons passé du temps à le personnaliser). Pour Eyal, une application ne devrait pas justifier d’investissement avant d’avoir offert des récompenses, comme des éléments d’information vraiment intéressants. Autre levier : la rationalisation, l’impression que si l’on passe beaucoup de temps à faire quelque chose, c’est que ce quelque chose doit avoir de la valeur.

Turkle est opposée à l’utilisation du mot « addiction », qui laisse entendre qu’« il faudrait se débarrasser de la substance addictive ». Or, on ne va pas facilement « “se débarrasser” d’Internet ». Mais nombre de ses interviewés recourent naturellement au vocabulaire de la toxicomanie, de l’abstinence et de la désintoxication. Dans le langage parlé, les sessions en ligne sont comparées à des shoots et le fait de se déconnecter des médias sociaux à une cure de désintoxication ou une phase de manque. Les fabricants non plus ne peuvent s’empêcher de parler de la sorte, à propos des « usagers » et des « dispositifs ». Les dégâts de la technologie sont plus émotionnels que physiques. Mais plus vous lisez sur le sujet, plus vous risquez d’avoir l’impression que nous sommes au milieu d’une nouvelle guerre de l’Opium dans laquelle les spécialistes du marketing font de l’addiction une stratégie commerciale explicite. Sauf que cette fois, les dealers viennent armés d’applications aux allures de bonbons acidulés.

Malgré son tableau des dommages causés par le numérique sur presque chaque type de relation humaine, Turkle reste optimiste. Elle pense que nous pouvons prendre le contrôle de la technologie ou, comme le clame le titre de son livre, « reconquérir la conversation ». Même les adolescents trop jeunes pour avoir connu un monde sans médias sociaux expriment leur nostalgie d’un tel monde. Il reste cependant un lieu où connaître l’amitié sans avoir à partager son attention. Il s’agit des colonies de vacances interdisant les appareils numériques, desquelles les jeunes reviennent plus attentionnés et plus empathiques, six semaines plus tard – pour mieux replonger dans la « zone machine ».

 

Comment profiter des plaisirs et des bienfaits des médias mobiles et sociaux tout en contrecarrant leurs effets appauvrissants et antisociaux ? Turkle reste vague. Peut-être parce qu’aujourd’hui, les bonnes solutions ne sont pas légion. Elle pense que nous devrions sciemment nous limiter à une tâche à la fois, entretenir l’art de la conversation en face-à-face et nous fixer des limites, comme s’interdire d’utiliser un smartphone à table. Elle invite à lire Walden ou La Vie dans les bois de Thoreau.

En tant que consommateurs, nous pouvons aussi pousser les entreprises à concevoir des applications moins nuisibles à la concentration. S’il existe à l’heure actuelle une conscience dans le domaine de la conception d’applications, il s’agit probablement de Tristan Harris. Ancien étudiant de B. J. Fogg à Stanford, Harris était jusqu’à récemment ingénieur chez Google. Dans plusieurs conférences disponibles sur YouTube, il explique que l’« économie de l’attention » pousse chacun d’entre nous à passer du temps à faire des choses dont nous reconnaissons qu’elles ne sont ni productives, ni satisfaisantes, mais sur lesquelles nous avons une capacité de contrôle limitée. Les entreprises high-tech sont lancées dans une « course à la conquête du bulbe rachidien » (12). Le système ne récompense pas les activités qui nous aident à occuper notre temps judicieusement, mais celles qui continuent à nous faire bêtement tirer la manette du bandit manchot.

Harris veut que les ingénieurs prennent en considération dans leur travail de conception certaines valeurs humaines, comme la notion de « temps bien dépensé ». La plupart de ses suggestions sont des mesures et signaux destinés à encourager des choix plus conscients. Par exemple, chaque session Gmail ou Facebook pourrait commencer par vous demander combien de temps vous souhaitez rester connecté aujourd’hui, et vous le rappeler lorsque vous approchez la limite. On pourrait imaginer de reconfigurer les applications de messagerie afin de favoriser l’attention plutôt que l’interruption. iTunes pourrait rétrograder les jeux les plus fréquemment effacés par ses utilisateurs parce que ceux-ci les trouvent trop addictifs. Ces propositions – des applications plus réfléchies, et des applications pour contrôler nos applications – sont utiles. Mais elles semblent aussi très insuffisantes face à l’ampleur du problème. Les contraintes de l’économie des start-up l’ont jusqu’à présent emporté sur les aspirations à un numérique humaniste. Tant que les concepteurs de logiciels seront en mesure d’offrir directement aux enfants des produits gratuits et addictifs, les parents – eux-mêmes des utilisateurs compulsifs – ont peu de chances d’exercer un contrôle. On ne se défend pas contre les disciples de la captologie en réclamant gentiment des machines à sous moins tentantes.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 25 février 2016. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Ces Allemands qui ont fait l’Amérique

Les Français n’ont jamais entendu parler de lui. Les Allemands l’ont oublié. À New York, le long de l’East River, un parc porte pourtant son nom. Et, de l’autre côté de Manhattan, non loin de l’université Colombia, une statue a été érigée en son honneur. Lorsqu’il mourut, en 1906, Mark Twain, qui avait été son ami, écrivit son éloge funèbre dans le Harper’s Weekly. Lui-même reconnut un jour dans une lettre : « On dit de moi que j’ai fait Lincoln président. » Avant d’ajouter, avec une feinte modestie : « Ce n’est certes pas vrai, mais qu’on le dise prouve assez que j’y ai un peu contribué. » Consécration suprême, il est devenu, à titre posthume, un héros d’Hollywood : dans le western de John Ford, Les Cheyennes, il est interprété par Edward G. Robinson. Cet homme s’appelle Carl Schurz. Ce fut le premier Allemand à entrer au Sénat américain, et il finit secrétaire à l’Intérieur. Mais avant cela, il avait été révolutionnaire en Europe, exilé, journaliste, ambassadeur des États-Unis en Espagne, général de l’Union contre les confédérés lors de la guerre de Sécession… Outre Lincoln, dont il fut l’un des proches conseillers, il fraya au cours de son existence tumultueuse avec Marx (qu’il trouvait d’une « insupportable arrogance »), Bismarck, ou encore Richard Wagner. Schurz est l’un de ces inconnus qui ont fait l’histoire.

Ces derniers mois, sa patrie d’origine a commencé de le redécouvrir à l’occasion de la parution de ses « souvenirs ». Ils se composent de deux tomes, qui correspondent aux deux parties de sa vie : avant et après son exil américain. Et, comme si cette division n’était pas assez claire en elle-même, Schurz rédigea la première partie en allemand et la seconde en anglais. Laquelle, immédiatement après sa mort, fut traduite en allemand par ses deux filles aînées, non sans quelques coupes et ajouts censés la rendre plus claire pour le public d’outre-Rhin. La nouvelle édition revient au texte original. Elle a été unanimement saluée par la presse germanophone.

Qu’un Allemand ait joué un rôle déterminant dans le destin des États-Unis n’a statistiquement rien d’étonnant : on l’oublie souvent, mais près de 48 millions d’Américains sont d’origine germanique (contre 26 millions d’origine anglaise et 34 millions d’origine irlandaise). Plusieurs explications à ce phénomène : la démographie allemande, d’abord, l’une des plus dynamiques d’Europe aux XVIIIe et XIXe siècles, les règles d’héritage en usage outre-Rhin, ensuite, qui laissaient l’essentiel des biens à l’un des fils et obligeaient les autres enfants à aller faire leur vie ailleurs. Enfin, les remous politiques, qui poussèrent bien des opposants sur la voie de l’exil. Carl Schurz fut l’un d’eux.

Né en Rhénanie en 1829, Schurz est encore étudiant lorsqu’éclate le « printemps des peuples » de 1848, d’abord en France, puis par émulation en Allemagne. Deux faits d’armes vont faire de lui l’une des grandes figures de cette révolution avortée. En 1849, après une escarmouche avec les troupes prussiennes ayant tourné au désastre, il s’enferme dans la ville badoise de Rastatt, l’ultime bastion des insurgés. Celle-ci ne tarde pas à être assiégée par les Prussiens, commandés par le futur empereur Guillaume Ier, qu’on surnomme à l’époque le « prince Mitraille ». Le 23 juillet, les révolutionnaires se rendent. Ce qui attend Schurz ne fait guère de doute : c’est le peloton d’exécution. Mais le jeune homme fuit in extremis par les égouts de la ville. Il pleut des cordes et les eaux montent dangereusement. Ses habits sont trempés, ses provisions épuisées, et à la sortie du tunnel, des soldats ennemis rôdent. Schurz et deux de ses camarades se terrent pendant quatre jours et quatre nuits avant de parvenir enfin à échapper à la vigilance des Prussiens, monter dans une barque et traverser le Rhin, en direction de la rive française. De là, Schurz gagne la Suisse.

 

«Il ne lui vient pas à l’idée de s’y faire un peu oublier, raconte Dirk Kurbjuweit dans le Spiegel. Lorsqu’il apprend que son professeur d’université Gottfried Kinkel, en raison de ses sympathies révolutionnaires, a été incarcéré à la prison de Spandau, à Berlin, il risque à nouveau tout. Il gagne incognito la Prusse, où il est sous le coup d’une condamnation à mort, et collecte de l’argent pour libérer Kinkel. » La première tentative échoue, mais la seconde est la bonne : le gardien a été corrompu, la porte de Kinkel est abattue à coups de hache, le prisonnier rejoint les toits. Là, muni d’une corde, et malgré son embonpoint, il parvient à se laisser glisser vingt mètres plus bas, dans la rue, où l’attend un fiacre. Schurz est à l’intérieur. Les deux hommes fuient vers Rostock, d’où ils prennent un bateau pour Édimbourg.

Londres, Paris, Zurich… L’errance de Schurz se poursuit jusqu’au coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, qui lui enlève tout espoir de voir la révolution triompher en Europe. Le 17 septembre 1852, il débarque à New York.

Le dépaysement est rude. À Washington, Schurz, qui a connu l’éphémère mais brillant parlement de Francfort, n’en revient pas de voir des membres du Congrès mâcher du tabac ou se balancer sur leur siège. L’état déplorable des services publics l’atterre. Cela ne l’empêche pas de s’intégrer très vite à sa nouvelle patrie. Il ne parle pas l’anglais, mais l’apprend grâce à une méthode originale : « il traduisait des articles de journaux américains en allemand avant de les retraduire en anglais, puis examinait les différences entre le texte auquel il était parvenu et le texte d’origine », nous apprend Uwe Timm dans l’hebdomadaire Die Zeit.

Aux États-Unis, Schurz n’est pas le seul révolutionnaire à avoir fui son pays. C’est aussi le cas de Friedrich Hecker, Gustav Struve et Franz Sigel. Le premier est l’un des héros de 1848. Lorsque Schurz lui rend visite, en octobre 1854, il vit dans une « cabane en rondins d’apparence très primitive », à Belleville, dans l’Illinois. « Hecker était devenu un latin farmer, l’un de ces immigrés très cultivés qui savaient parler latin, mais qui, dans leur exil, devaient s’échiner à cultiver la terre pour survivre », explique Kurbjuweit. Hecker, jadis si élégant, célèbre pour son chapeau à plumes et ses hautes bottes, avait un « aspect lamentable », note Schurz, qui décrit « sa chemise de laine grise, son pantalon flottant et usé, sa paire de vieilles pantoufles ». Il trouve le visage de son compatriote « pâle, émacié, fatigué ». La star de la révolution allemande, à qui, outre-Rhin, on consacre des chansons, est devenue une bien triste figure.

Ces gloires déchues sont surnommées dans leur nouvelle patrie les forty-eighters – les « quarante-huitards ». Bientôt un événement va raviver leur goût de la liberté et leur donner l’occasion de prendre leur revanche. Dans les années 1850, la vie politique américaine est rongée par la question de l’esclavage. Les États du Sud veulent l’étendre, ceux du Nord l’abolir. Pour les forty-eighters, le choix est vite fait. Comme l’écrit Hecker à une connaissance, « nous autres Allemands réfugiés aux États-Unis ne pouvons défendre l’extension de l’esclavage ; ce serait insulter notre passé, les idéaux pour lesquels nous avons lutté et pour lesquels nos frères sont morts, ce serait profaner les tombes de ceux qu’a assassinés la loi martiale ». Ils s’engagent en masse dans le parti républicain, qui se crée alors sur un programme antiesclavagiste, et entreprennent de lui gagner une communauté allemande forte de trois millions de personnes (sur vingt millions d’habitants environ). Schurz et Hecker écument le pays, tiennent des discours devant des centaines, des milliers de personnes. Les vieilles querelles sont oubliées : « Hecker n’hésite pas à apparaître aux côtés de l’immigré Gustav Körner. Étudiants, ils s’étaient battus en duel. Désormais la seule chose qui compte, c’est le parti », rappelle Kurbjuweit.

 

Le parti en gestation ne rend pas pour autant les choses faciles aux Allemands. « Son aile nativiste est composée de non-catholiques nés aux États-Unis, qui se sentent envahis par les immigrés », poursuit Kurbjuweit. Il faut dire que de nombreux Allemands ne sont pas particulièrement désireux de s’assimiler : ils vivent et parlent allemand entre eux, ils lisent des journaux germanophones, le Belleviller Volksblatt, l’Illinois Staats-zeitung, le New Yorker Abendzeitung, l’Anzeiger des Westens. Cette attitude ulcère les nativistes du parti républicain.

Un incendie, d’origine vraisemblablement criminelle, réduit en cendres la cabane de Hecker, sans que l’on sache si le forfait a été commis par des démocrates partisans de l’esclavage ou des républicains germanophobes. Mais les quarante-huitards en ont vu d’autres. Ils tiennent bon et, en 1860, leur champion, Abraham Lincoln, est élu président des États-Unis. Dans ses « souvenirs », Schurtz, qui l’admire, ne peut s’empêcher de se moquer de son apparence « grotesque » : « Il portait sur la tête une sorte de haut-de-forme tout chiffonné, écrit-il. Son cou long et nerveux saillait d’un col de chemise qui était rabattu sur une étroite cravate noire. Sa maigre silhouette, mal dégrossie, était revêtue d’un frac déjà un peu râpé dont les manches auraient dû être plus longues. Son pantalon noir laissait bien voir ses longs pieds. »

Cette élection marque le début de la pire guerre qu’aient connue les États-Unis (620 000 morts). « Pour les forty-eighters, la conduite à suivre ne fait pas de doute, explique Kurbjuweit. Friedrich Hecker quitte sa ferme de Belledville et devient soldat. Le professeur Franz Sigel abandonne ses cours à Saint-Louis et redevient soldat. Gustav Struve, qui travaille à une « histoire du monde » du point de vue socialiste, abandonne la plume et s’engage. Carl Schurz, qui a été nommé par Lincoln ambassadeur en Espagne, ne résiste pas longtemps et prend lui aussi les armes. On estime que 200 000 personnes d’origine allemande ont combattu aux côtés de l’Union. Hecker se retrouve d’abord à la tête du 24e régiment de l’Illinois, puis du 82e. Il fait partie du IXe corps d’infanterie de l’armée du Potomac, qui à un moment donné sera commandé par le général de division Franz Sigel. La 3e division de ce corps est sous les ordres du général de brigade Carl Schurz, qui deviendra plus tard lui aussi général de division. Nombre de leurs hommes sont des Allemands. »

Les nativistes ne désarment pas, et cherchent à les discréditer. À l’issue d’une bataille perdue en mai 1863 se répand le bruit selon lequel ils seraient restés trop sur la défensive. Les dutchmen, terme qui désigne alors les Allemands, deviennent les running dutchmen. Leur contribution à la victoire finale de l’Union n’en a pas moins été décisive. Auréolés de ce prestige nouveau, les voilà devenus des personnages importants. Mieux : respectables. Struve bénéficie d’une amnistie et retourne en Allemagne où il va devenir l’un des pères fondateurs du végétarisme. Schurz est lui aussi autorisé à revenir dans le pays qui a voulu le fusiller, avant d’être élu sénateur du Missouri de 1869 à 1875, puis secrétaire à l’Intérieur des États-Unis de 1877 à 1881. En 1868 aura lieu une rencontre improbable avec Bismarck. Entre ces deux hommes que tout oppose, c’est le coup de foudre. Schurz est impressionné par la « vivacité » de la conversation du chancelier réactionnaire, par sa « personnalité puissante, incarnation d’un pouvoir plus que royal », par ce nouvel « Atlas, qui porte sur ses épaules le destin de tout un peuple ». Bismarck, de son côté, s’amuse beaucoup au récit de l’évasion de Kinkel qu’a organisée Schurz deux décennies plus tôt, en ridiculisant les autorités prussiennes. Les deux hommes comparent les États-Unis à la Prusse et Bismarck, selon Schurz, s’étonne « qu’une société puisse être heureuse et à peu près ordonnée alors que le pouvoir du gouvernement y est si réduit et la crainte des autorités si faible ». Schurz riposte par une leçon sur la liberté et explique « que le peuple américain ne serait jamais devenu aussi confiant en lui-même, énergique, avancé, si devant chaque flaque d’eau d’Amérique se tenait un conseiller privé ou un policier pour vous avertir de ne pas y marcher ». Et de noter le rire cordial de Bismarck.

Aux États-Unis, les forty-eighters poursuivent la lutte. « La liberté reste menacée, mais maintenant il s’agit de la liberté de boire de la bière, remarque Kurbjuweit. Les ligues de tempérance défient les Allemands en voulant interdire les joies de l’alcool. Comme on peut l’imaginer, un certain nombre d’Allemands, sitôt débarqués aux États-Unis, ont fondé des brasseries. Ce combat aussi sera gagné, du moins dans un premier temps. »

Et les « quarante-huitardes » ? Elles aussi ont joué leur rôle. Amalie, l’épouse de Struve, s’était engagée dans la révolution badoise aux côtés de son époux, qui se déclarait en faveur du droit de vote des femmes. Quant à Schurz, il s’était embarqué pour l’Amérique avec son épouse Margarethe, qui n’y resta pas inactive : elle fonda la première école maternelle des États-Unis. C’est à cause d’elle qu’aujourd’hui encore les Américains appellent les écoles maternelles kindergarten.

 

— Cet article a été écrit pour Books.

Le déserteur

Le 21 septembre 1953, six semaines après la fin de la guerre de Corée, c’est la stupéfaction sur la base américaine de Kimpo, près de Séoul : un MiG soviétique vient de se poser et No Kum-sok, le plus jeune pilote des deux Corée, émerge du cockpit. À 21 ans, il vient de livrer au camp occidental le meilleur avion du monde communiste. Les Américains pensent qu’il l’a fait pour obtenir les 100 000 dollars de récompense prévus. Mais No n’en a jamais entendu parler : il voulait simplement être libre. Dans Le Grand Leader et le pilote, Blaine Harden tente d’expliquer comment « le monstrueux système de la Corée du Nord s’est mis en place », note Carl Gershman dans le Wall Street Journal. Et il le fait en racontant parallèlement le destin du dictateur Kim Il-sung, un moins que rien qui se hissa au pouvoir en jouant la marionnette de Staline, et celui de No Kum-sok, qui se fit passer pour un communiste fervent uniquement pour pouvoir fuir. Ils se rencontrèrent à deux reprises. La seconde fois, c’était en 1951, alors que le despote inspectait une base aérienne : No remarqua que ses gardes du corps scrutaient les soldats et leurs fusils automatiques, mais pas les pilotes et leurs pistolets chargés. Il comprit alors qu’il pouvait abattre « le Grand Leader », et décida de ne pas le faire.

17 faits et idées à glaner dans le numéro 79

Gandhi pensait l’État central comme un mal.

En 212, l’empereur Caracalla accorde la citoyenneté romaine à trente millions de personnes.

À la bataille de Cannes, les Romains ont perdu en un après-midi entre 40 000 et 70 000 hommes.

La dévastation de Rome par des bandes gauloises en 390 avant notre ère a été un événement fondateur.

Les Britanniques vérifient leur smartphone une fois toutes les 4,3 minutes.

38 % des Français de 18 à 24 ans consultent leur smartphone en traversant la rue.

Internet crée des foules d’un nouveau type.

Les sociétés offshore détiennent plus de 100 000 résidences au Royaume-Uni.

Près de 48 millions d’Américains sont d’origine germanique.

Doit-on raconter à sa femme les secrets confiés par un ami commun ?

La vie a peut-être émergé en quelques minutes.

Les premiers grands animaux sont apparus voici un demi-milliard d’années.

Freud a fait un faux certificat médical pour Stefan Zweig.

Les Allemands représentent 50 % des 1,5 à 2 millions de naturistes fréquentant les plages françaises.

Les Lapons ont 600 mots pour décrire les rennes.

La stabilité est déstabilisante.

Le croyant participe à la grandeur de son dieu.

Ma fille, cette meurtrière

Un personnage naît souvent sous les plus légers des coups de pinceau. Et à ce jeu-là, la romancière néerlandaise Mensje van Keulen excelle. « Elle sait mieux que personne caractériser un protagoniste en quelques phrases », écrit NRC Handelsblad à propos du dernier roman de cette auteure reconnue depuis de nombreuses années dans son pays. Paru en février dernier, « La dame de pique » explore la difficile relation d’une mère à sa fille devenue criminelle.

« Van Keulen ne cherche pas à trouver d’explication psychologique au crime. Paula, la mère, une femme d’origine modeste, devenue propriétaire d’une galerie d’art et mariée à un notaire, n’a d’autre choix que de faire avec ce qui lui tombe dessus quand elle voit l’image de sa fille s’afficher à la télévision », poursuit NRC Handelsblad. Adolescente déjà, une voyante lui avait prédit que ses enfants ne lui causeraient que du chagrin… Car « van Keulen mêle avec une remarquable finesse le passé et le présent de Paula », lit-on dans de Volkskrant. « La dame de pique » est un roman « bref, mais d’une densité surprenante. Rien n’est superflu : chaque mot est pesé, chaque phrase soigneusement choisie. »

Le diable, invention chrétienne

« Si on leur demande où et quand le diable est apparu pour la première fois, la plupart des gens parieront sur la Genèse et l’histoire du péché originel. Et, de fait, les premiers auteurs chrétiens ont reconnu le diable dans le serpent tentateur. Mais historiquement, c’est une erreur », écrit Stephan Speicher dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, à propos de la « nouvelle biographie » du diable signée Kurt Flasch. D’après cet éminent historien de la philosophie médiévale, Satan n’apparaît que dans des livres tardifs et apocryphes de l’Ancien Testament. Le livre d’Amos et celui d’Isaïe réfutent la possibilité de son existence (« Je suis Jahvé et il n’en est pas d’autre […] qui fasse le bien et le mal »). Même dans le livre de Job, où une entité diabolique apparaît sous le nom de l’« Adversaire », celle-ci est présentée comme l’un des « fils de Dieu », un instrument docile destiné à éprouver Job.

La figure du diable ne s’impose vraiment que dans le Nouveau Testament. Autrement dit, il s’agit d’une invention chrétienne. Flasch avait défrayé la chronique outre-Rhin il y a quelques années avec son livre Pourquoi je ne suis pas chrétien (Les Belles Lettres). Dans ce nouvel ouvrage, il ne cache pas la répugnance que lui inspire cette innovation diabolique : « Il voit avant tout en Satan un instrument aux mains de l’élite spirituelle visant à discipliner le peuple », note Speicher. Et ce n’est pas au Moyen Âge que la crainte du diable atteignit son sommet et prit sa forme la plus violente, comme on pourrait le croire. L’apogée du mouvement se produisit au début de l’époque moderne. Luther était obsédé par le Malin, qu’il voyait partout. Et les grandes chasses aux sorcières datent des XVIe et XVIIe siècles.

Tous capables d’attention

J’ai fait voir que ce n’est point de la perfection plus ou moins grande, et des organes des sens et de l’organe de la mémoire, que dépend la grande inégalité des esprits. On n’en peut donc chercher la cause que dans l’inégale capacité d’attention des hommes.

Comme c’est l’attention, plus ou moins grande, qui grave plus ou moins profondément les objets dans la mémoire, qui en fait apercevoir mieux ou moins bien les rapports, qui forme la plupart de nos jugements vrais ou faux ; et que c’est enfin à cette attention que nous devons presque toutes nos idées ; il est, dira-t-on, évident que c’est de l’inégale capacité d’attention des hommes que dépend la force inégale de leur esprit.

En effet, si le plus faible degré de maladie, auquel on ne donnerait que le nom d’indisposition, suffit pour rendre la plupart des hommes incapables d’une attention suivie, c’est, sans doute, ajoutera-t-on, à des maladies, pour ainsi dire, insensibles, et par conséquent à l’inégalité de force que la nature donne aux divers hommes, qu’on doit principalement attribuer l’incapacité totale d’attention qu’on remarque dans la plupart d’entre eux, et leur inégale disposition à l’esprit : d’où l’on conclura que l’esprit est purement un don de la nature.

Quelque vraisemblable que soit ce raisonnement, il n’est cependant point confirmé par l’expérience.

Si on en excepte les gens affligés de maladies habituelles, et qui contraints, par la douleur, de fixer toute leur attention sur leur état, ne peuvent la porter sur des objets propres à perfectionner leur esprit, ni, par conséquent, être compris dans le nombre des hommes que j’appelle bien organisés ; on verra que tous les autres hommes, même ceux qui, faibles et délicats, devraient, conséquemment au raisonnement précédent, avoir moins d’esprit que les gens bien constitués, paraissent souvent, à cet égard, les plus favorisés de la nature.

Dans les gens sains et robustes qui s’appliquent aux arts et aux sciences, il semble que la force du tempérament, en leur donnant un besoin pressant du plaisir, les détourne plus souvent de l’étude et de la méditation, que la faiblesse du tempérament, par de légères et fréquentes indispositions, ne peut en détourner les gens délicats. Tout ce qu’on peut assurer, c’est qu’entre les hommes à peu près animés d’un égal amour pour l’étude, le succès sur lequel on mesure la force de l’esprit paraît entièrement dépendre des distractions plus ou moins grandes occasionnées par la différence des goûts, des fortunes, des états, et du choix plus ou moins heureux des sujets qu’on traite, de la méthode plus ou moins parfaite dont on se sert pour composer, de l’habitude plus ou moins grande qu’on a de méditer, des livres qu’on lit, des gens de goût qu’on voit, et enfin des objets que le hasard présente journellement sous nos yeux […].

Tous les hommes que j’appelle bien organisés sont capables d’attention, puisque tous apprennent à lire, apprennent leur langue, et peuvent concevoir les premières propositions d’Euclide. Or, tout homme, capable de concevoir ces premières propositions, a la puissance physique de les entendre toutes : en effet, en géométrie comme en toutes les autres sciences, la facilité plus ou moins grande avec laquelle on saisit une vérité, dépend du nombre plus ou moins grand de propositions antécédentes que, pour la concevoir, il faut avoir présentes à la mémoire. Or, si tout homme bien organisé […] peut placer dans sa mémoire un nombre d’idées fort supérieur à celui qu’exige la démonstration de quelque proposition de géométrie que ce soit ; et si, par le secours de l’ordre et par la représentation fréquente des mêmes idées, on peut, comme l’expérience le prouve, se les rendre assez familières et assez habituellement présentes pour se les rappeler sans peine ; il s’ensuit que chacun a la puissance physique de suivre la démonstration de toute vérité géométrique […].

Maintenant, il faut examiner si le degré d’attention nécessaire pour concevoir la démonstration d’une vérité géométrique ne suffit pas pour la découverte de ces vérités qui placent un homme au rang des gens illustres […]. Je ne tire point mon exemple de la géométrie, dont la connaissance est étrangère à la plupart des hommes ; je le prends dans la morale, et je me propose ce problème : Pourquoi les conquêtes injustes ne déshonorent-elles point autant les nations que les vols déshonorent les particuliers. […]

Si tous les hommes sont capables d’apprendre à lire, et d’apprendre leur langue, ils sont tous capables non seulement de l’attention vive, mais encore de l’attention continue qu’exige la découverte d’une vérité.

Gandhi contre Modi

À quoi rêve donc l’Inde contemporaine ? « Une société vouée au développement économique n’a aucun scrupule à faire passer l’avidité des masses pour leurs besoins légitimes. Une nation droguée à la potion de la croissance se soucie peu des routes sans ombre, des arbres coupés et des cieux brouillés par la fumée », déplore l’écrivain indien U. R. Ananthamurthy dans « Hindutva ou Hind Swaraj », ouvrage posthume achevé juste après l’arrivée du parti nationaliste BJP au pouvoir en 2014. « C’est le même désir irrépressible de possession qui a propulsé Narendra Modi au poste auguste de Premier ministre », juge l’auteur. Au sein de la bourgeoisie éclairée de New Delhi, beaucoup de lecteurs se retrouvent dans cet essai combatif, pour lequel la victoire du BJP consacre le triomphe d’une vision de l’Inde fondée sur l’Hindutva (l’identité hindoue), et sur le culte de l’État, au détriment de celle, à la fois plus ouverte et plus austère, défendue autrefois par Gandhi, fondée sur l’Hind Swaraj (Home Rule, ou « émancipation à l’indienne »).

Dans l’Inde émergente, « la victoire de Modi marque celle, posthume, de Godse », l’extrémiste hindou qui a assassiné le Mahatma en 1948, résume Ziya Us Salam dans le quotidien progressiste The Hindu. « Ce livre merveilleux met à nu l’âme de l’Inde », poursuit l’article, attaché à défendre Gandhi – « l’homme qui pensait l’État central comme un mal », à la différence de Modi « qui le voit comme un dieu ». [Sur la complexité de la pensée de Gandhi, lire « Le mythe Gandhi », Books, mai 2016] Car le concept gandhien de Hind Swaraj, une émancipation décentralisée, respectueuse de l’artisanat local et de l’environnement, tolérante envers la minorité musulmane, « aurait été une excellente alternative à l’Hindutva tellement en vogue aujourd’hui », estime le chroniqueur, lui-même musulman. Hindutva contre Hind Swaraj : deux visions de l’Inde qui s’opposent depuis l’indépendance.

Et Ziya Us Salam ne se prive pas de rappeler que lors de la partition de l’Inde, le Mahatma avait appelé les musulmans en fuite vers le Pakistan à revenir chez eux, au nom d’une vision tolérante et multiculturelle de la nation indienne. Ministre en chef du Gujarat au cours des émeutes antimusulmanes de 2002, Modi, au contraire, a traité les victimes « comme des chiens écrasés sous les roue d’une voiture », dénonce le chroniqueur du Hindu en citant les termes employés par le leader nationaliste lui-même. « Peu soucieux de concilier les intérêts des musulmans, des “intouchables”, ou encore des urbains, le nationalisme élimine les divergences. » Des idéaux trahis, qui hantent manifestement toujours l’élite intellectuelle de l’Inde émergente.