Affaire Litvinenko, autopsie d’un crime d’État

C’est sur son lit de mort qu’Alexandre Litvinenko a résolu son propre meurtre et prédit l’avenir. L’enquêteur professionnel qu’il est travaille alors sur sa dernière affaire. Simplement, cette fois, c’est lui la victime. Très vite, cet ancien officier du FSB (l’héritier du KGB) comprend qu’il a été empoisonné au Pine Bar du Millennium Hotel, dans le quartier londonien de Mayfair, par un autre ancien du KGB : Andreï Lougovoï. Les deux hommes enquêtaient ensemble sur les liens entre le Kremlin de Poutine, le crime organisé et le blanchiment d’argent en Europe, et Litvinenko croyait que Lougovoï était son allié. Il se rend compte à présent que son acolyte n’a en fait jamais cessé de travailler pour ceux-là mêmes que visaient leurs investigations. À présent, ses cheveux tombent par poignées, sa peau jaunit et se dessèche, il peine de plus en plus à ouvrir la bouche pour parler, et il se maudit d’avoir baissé la garde en pensant que l’asile et la citoyenneté britanniques, obtenus de fraîche date, garantissaient sa sécurité. Mais résoudre l’affaire est un simple préalable, l’ancien espion le comprend d’emblée. Car le gouvernement de Sa Majesté mettra-t-il en péril ses intérêts financiers pour mener une enquête irréprochable sur sa mort ?

« Je conçois tout à fait que l’Occident veuille se procurer du gaz et du pétrole russe, confie-t-il aux inspecteurs de Scotland Yard venus l’interroger sur son lit d’hôpital. Mais il ne faut pas s’engager en politique si l’on n’a pas de convictions. Et des convictions, cela ne s’échange pas contre du gaz et du pétrole. Quand un homme d’affaires fait du commerce, il le fait avec son argent ; quand un homme politique fait du commerce, il le fait avec la souveraineté de son pays et l’avenir de ses enfants. » Les transcriptions des entretiens de Litvinenko ont été rendues publiques l’an dernier : il s’efforçait clairement de gagner la police à sa cause. Et c’était un bon orateur : « Si jamais le sommet de l’administration fait pression pour des raisons politiques, tenez bon… Menez cette enquête à son terme. » Les hommes de Scotland Yard sont impressionnés par la foi qu’il a en eux : « J’ai obtenu la citoyenneté britannique le mois dernier, et j’aime beaucoup ce pays. Je vais peut-être mourir, mais je mourrai en homme libre, ma femme et mon fils sont libres, et la Grande-Bretagne est un grand pays. » Litvinenko est décédé quatre jours plus tard, le 23 novembre 2006.

Six heures avant sa mort, Scotland Yard avait reçu un appel téléphonique de l’Établissement des armes atomiques (AWE), situé à Aldermaston. Les analyses révélaient une « grave contamination » au polonium 210, un métal quatre cents fois plus radioactif que l’uranium, et que seul un réacteur nucléaire peut produire. Le crime était presque parfait : les compteurs Geiger ne détectent pas le polonium, et les médecins avaient suivi de nombreuses fausses pistes (la ricine ? le thallium ?) en essayant d’identifier le poison mystère. Des analyses d’urine en avaient bien révélé des traces, mais les résultats avaient été attribués à une souillure du flacon en plastique.

 

À présent que l’hypothèse du polonium se confirmait, ç’allait être un jeu d’enfant pour les enquêteurs, munis d’un détecteur de rayonnement alpha et vêtus de combinaisons de protection, de suivre la piste radioactive à travers Mayfair, à l’aéroport d’Heathrow, et jusque dans l’avion qui avait amené Lougovoï de Moscou. Or seul le centre nucléaire d’Avangard, à Sarov, produit du polonium en quantité suffisante pour cet assassinat. « Il faut être un État ou une organisation étatique pour en détenir une telle dose », déclarait l’ambassadeur de Grande-Bretagne en Russie alors que le Royaume-Uni demandait l’extradition de Lougovoï et de son acolyte, Dmitri Kovtoun – laquelle demande se heurta à une fin de non-recevoir de Moscou. Au lieu de l’extrader, le Kremlin fit élire Lougovoï à la Douma sur la liste du Parti libéral-démocrate (d’extrême droite), lui assurant ainsi l’immunité. Moyennant quoi la Russie et le Royaume-Uni expulsèrent réciproquement quelques diplomates, les services secrets cessèrent toute coopération, et le Premier ministre Gordon Brown refusa toute rencontre avec Poutine.

À Londres, le ministère des Affaires étrangères demanda à Marina, la veuve de Litvinenko, de se tenir tranquille et d’attendre que le Royaume-Uni trouve un moyen d’extrader les meurtriers grâce à des pourparlers en coulisses. En 2010, elle attendait toujours. Mais quand David Cameron devint Premier ministre cette année-là, écrit Luke Harding dans le passionnant récit qu’il consacre à l’affaire, sa doctrine de politique extérieure se réduisait à un objectif « assez simple : vendre aux étrangers ». Londres devait se muer en « capitale financière du monde » : il s’agissait d’attirer l’argent des autres pour alimenter la croissance. « La Grande-Bretagne demandait certes toujours l’extradition de Lougovoï et de Kovtoun, explique Harding. Mais pour Cameron, il était possible de “surmonter” ces différences bilatérales qui ne devaient pas empêcher la coopération dans d’autres domaines, en particulier le commerce. » Le nouveau Premier ministre était parfaitement au courant de la nature du régime de Poutine : selon les télégrammes divulgués par WikiLeaks à la fin de cette année-là, un procureur espagnol avait déjà prévenu les responsables américains que la Russie était un « quasi-État-mafia » et que le Kremlin contrôlait le crime organisé, lequel influençait à son tour les ministres et les hauts responsables du pays. Cette enquête de la justice espagnole était en partie fondée sur les recherches de Litvinenko. Et l’ancien agent russe devait se rendre à Madrid quelques jours après son empoisonnement pour apporter son témoignage sur les liens entre le Kremlin et le gang de Tambov [opérant dans la région de Saint-Pétersbourg], spécialisé, entre autres, dans la drogue, le trafic d’armes et le blanchiment d’argent (1). (Dans une requête de 488 pages présentée à la justice espagnole l’an dernier, les procureurs apportent la preuve que Gennady Petrov, l’un des chefs du groupe, a été actionnaire de la banque Rossia dans les années 1990, aux côtés de proches alliés de Poutine. La banque a d’ailleurs été surnommée « le portefeuille de Poutine » depuis l’accession de celui-ci à la présidence.) Qui plus est, le MI6 payait en partie pour le travail de Litvinenko : au milieu des factures de supermarché, ses relevés de compte firent apparaître des versements de 2 000 livres par mois émanant d’un compte bancaire non identifié.

 

Malgré tout cela, Cameron avait décidé que « l’afflux des Russes en Grande-Bretagne était bon pour les affaires », écrit Harding : « Ces nantis achètent des propriétés à Londres et dans les comtés voisins, envoient leurs enfants dans les écoles privées britanniques et font leur shopping chez Harrods. Ils viennent aussi de plus en plus souvent au Royaume-Uni régler leurs différends juridiques, matrimoniaux ou commerciaux. Tout cela représente une aubaine pour les directeurs d’école, les avocats, les agents immobiliers et les livreurs de sushis. » Malgré la relative faiblesse du montant (officiel) de l’investissement russe dans le pays, sa concentration dans des secteurs de prestige contribuait à la diffusion de ce message stratégique : la Grande-Bretagne est prête à faire des affaires avec tout le monde. Cela étant, les chiffres officiels ne rendent pas compte de l’argent transféré anonymement à travers le vaste réseau des anciennes colonies reconverties en paradis fiscaux. À elle seule, la City rivalise presque avec Wall Street, mais elle domine si l’on prend en considération les paradis fiscaux offshore : un tiers de tous les dépôts et investissements de la planète passeraient par la Grande-Bretagne et ses satellites. Qui plus est, selon l’Autorité de bonne conduite financière, la plupart des banques du Royaume-Uni n’appliquent pas la règle du know your customer (2) : la capitale financière du monde pose peu de questions sur la provenance de l’argent. 1,5 milliard de dollars entrent chaque mois au Royaume-Uni sans apparaître dans les statistiques officielles, à en croire les calculs de la Deutsche Bank ; et la moitié vient de Russie.

À l’été 2012, Cameron recevait donc Poutine à Downing Street et regardait tranquillement avec lui les compétitions de judo aux Jeux olympiques. Quelques mois plus tard, BP fusionnait avec le géant public russe Rosneft pour donner naissance à la première entreprise pétrolière mondiale, surnommée « Britneft ». Or les dividendes versés par BP représentent le sixième de la rente des fonds de pension britanniques. Craignant que le gouvernement n’essaie d’enterrer l’affaire, Marina Litvinenko réclama alors l’ouverture d’une procédure criminelle. Et Robert Owen, juge à la Haute Cour de justice, promit une enquête « publique et courageuse ». Mais en 2013, le ministre des Affaires étrangères, William Hague, faisait une demande « d’immunité d’intérêt public », interdisant ainsi l’accès aux dossiers secrets sur l’affaire et limitant drastiquement la liberté d’action du juge Owen. « Le gouvernement britannique, comme le gouvernement russe, est en train de conspirer pour clore l’enquête au nom des intérêts commerciaux substantiels que poursuit, nous le savons, M. Cameron », déclarait alors Ben Emmerson, l’avocat des Litvinenko. En mai de la même année, Cameron allait à Sotchi pour s’entretenir avec Poutine, et acceptait de renouer la coopération entre les services de renseignement des deux pays, pour la première fois depuis la mort de Litvinenko. Le ministre de la Justice, Chris Grayling, refusait pour sa part de payer les frais judiciaires de Marina.

Robert Owen écrivit à Theresa May, alors ministre de l’Intérieur, pour demander l’ouverture d’une enquête d’utilité publique – dispositif qui permet au président du tribunal d’examiner des documents secrets à huis clos, et aurait en l’espèce assuré l’équilibre entre les préoccupations de sécurité du gouvernement et le besoin d’une justice ouverte. Theresa May rejetait la requête, en invoquant six motifs, notamment budgétaire ; et Marina Litvinenko déposait un recours, en demandant que la Haute Cour réexamine la décision du gouvernement. En février 2014, trois juges statuaient en sa faveur, qualifiant d’« irrationnel » et « juridiquement erroné » le refus de May et lui demandant de revenir sur sa décision.

Peu après, en mars, Poutine annexait la Crimée et violait le mémorandum de Budapest, signé en 1994, notamment par la Grande-Bretagne, pour garantir l’intégrité territoriale de l’Ukraine en échange de l’abandon par celle-ci de son armement nucléaire. Un conseiller du gouvernement britannique fut photographié entrant au 10, Downing Street avec un papier expliquant que le Royaume-Uni ne « soutiendrait pas, pour le moment, de sanctions commerciales… et n’interdirait pas la place financière de Londres aux Russes » : « Bien des problématiques présentes dans le meurtre de Litvinenko resurgissaient là, écrit Harding, mais à plus grande et plus terrible échelle. »

 

Cinq jours après le crash de l’avion de la Malaysia Airlines, abattu dans l’est de l’Ukraine le 8 mars, le ministère de l’Intérieur annonçait cependant qu’il autorisait, finalement, l’enquête sur le meurtre de Litvinenko. Marina semblait de toute manière en passe de gagner la partie ; difficile, néanmoins, de ne pas penser que le Home Office a jeté l’éponge parce que la poursuite des « affaires courantes », étant donné la détérioration des relations avec la Russie, devenait ingérable sur le plan des relations publiques. Le 30 juillet, l’Union européenne publiait une liste de sanctions contre les oligarques et les entreprises proches de Poutine, dont la banque Rossia. Après dix ans d’occultation politique, l’enquête Litvinenko allait enfin être rendue publique.

Elle se déroulait pour l’essentiel dans la partie de Londres qui incarne tous les paradoxes nés du rôle de la Grande-Bretagne comme capitale financière du monde : Mayfair, ghetto de riches et scène de crime. Si les quartiers d’affaires de la City et de Canary Wharf regorgent de banques multinationales susceptibles de s’implanter potentiellement n’importe où, Mayfair vend au monde un décor exclusivement British. « À Hanover Square, écrit Harding, garçons et filles en uniforme rouge jouent après l’école, entre les platanes et le palmier exotique des Canaries. C’est une scène bucolique à l’anglaise. Les filles arborent des canotiers… Au nord de la place, on tombe sur Grosvenor Street et son alignement d’élégantes maisons géorgiennes du XVIIIe siècle, où comtes, lords, amiraux, et poètes parfois, avaient leur résidence… Le lieu est empli de prestige et de sérieux. » Mayfair abrite également l’opposition à Poutine en exil. Hanover Square est le Q. G. de Mikhaïl Khodorkovski [depuis sa sortie de prison en 2013], qui y prépare une nouvelle Russie pour l’après-Poutine. Jusqu’à sa mort en 2013, Boris Berezovsky y complotait, ou menaçait de le faire, des révolutions anti-Kremlin. Ce même Berezovsky qui a joué un rôle majeur dans le destin de Litvinenko. En 1998, l’agent du FSB en charge du crime organisé trahissait « la maison » en révélant le projet de l’agence d’assassiner cet oligarque parmi les plus puissants, et vice-président du Conseil national de sécurité. Le directeur du FSB était renvoyé et Poutine nommé à la tête de l’agence, avec le soutien de Berezovsky. Mais lorsque Litvinenko a exposé les conclusions de ses investigations sur les liens entre le FSB et le crime organisé à son nouveau directeur, ce dernier les a écarté. En raison de sa propre implication dans ces réseaux, se persuadera plus tard l’agent. En 1999, en effet, Poutine limogeait Litvinenko et expliquait à un journaliste que « les agents du FSB ne doivent pas étaler des scandales internes devant le grand public ». Le lieutenant-colonel est alors arrêté pour avoir tabassé un suspect, puis acquitté, puis de nouveau arrêté en pleine salle d’audience ; les enquêteurs confient ouvertement à sa femme qu’il paie sa trahison de l’agence. C’est alors qu’il s’enfuit à Londres, où il obtient l’asile politique, et que Berezovsky, désormais en exil lui aussi, en fait son conseiller pour la sécurité ; l’oligarque paie même la scolarité de son fils dans une école privée.

Berezovsky, Khodorkovski et les autres se revendiquent de la même tradition qu’Alexandre Herzen, militant antitsariste du XIXe siècle : celle des exilés politiques qui ont trouvé refuge en Grande-Bretagne. Voilà qui est en un sens légitime, puisque Berezovsky et Khodorkovski ont tous deux fait l’objet de procès politiques en Russie. Mais leur trajectoire révèle aussi l’autre face du rôle de Londres, cette manière qu’a la ville d’appâter les grandes fortunes. Avant de se convertir à la démocratie, ou simplement de se brouiller avec Poutine, Berezovsky et Khodorkovski avaient amassé leur richesse en bénéficiant de privatisations truquées et en rachetant les actifs d’entreprises en faillite. Autant de profits que les gestionnaires de patrimoine, les trafiquants d’influence et autres experts en communication de Londres étaient plus qu’heureux de légitimer. Tout comme ils ont été ravis de toucher, après la saisie des entreprises de ces oligarques en Russie, l’argent de ceux qui les avaient dépouillés. (Rosneft, par exemple, est née après que l’allié de Poutine, Igor Setchine, a mis la main sur Ioukos, l’entreprise de Khodorkovski.) Mayfair a attiré, écrit Harding, des « vagues successives de super-riches du monde entier. Arabes tirant leur richesse du pétrole, armateurs grecs, dictateurs africains : tous sont ici chez eux, apportés par une marée mondiale de crises du crédit, de coups d’État et de récessions. » Enfin, « chez eux » est peut-être beaucoup dire. La plupart de ces propriétés, qui font office d’investissements, de refuges ou de moyens de blanchiment, sont généralement inoccupées.

 

Le jour de son empoisonnement, le 1er novembre 2006, Alexandre Litvinenko descend donc Old Bond Street, avec ses boutiques de mode, ses joailleries, et leurs vendeurs qui parlent russe, chinois, arabe. Il arrive sur Berkeley Square par l’angle sud-ouest, où se trouve aujourd’hui le restaurant Sexy Fish, ses canapés rouges flamboyants, ses fontaines qui coulent le long des fenêtres et un crocodile de 4 mètres de long signé Frank Gehry au mur. Sexy Fish est l’œuvre de l’homme d’affaires Richard Caring, plus connu pour son restaurant The Ivy à Soho, dont le caractère sélect passe par une apparence aussi sobre et discrète que possible, comme il sied à l’Anglais de la haute. Mais il faut sacrifier à d’autres goûts pour attirer l’argent du Mayfair contemporain… Litvinenko traverse Berkeley Square, passe devant la concession Bentley et serpente à travers Grosvenor Square, qui accueille depuis toujours l’ambassade américaine et ses gardes armés de M16. Il franchit enfin la porte du Millennium Hotel, celui-là même où la nouvelle de la victoire de Wellington à Waterloo est parvenue au Cabinet, en 1815.

L’assassin est habillé en Harrods : gilet bleu marine et orange, jeans gris et montre de luxe, dont il aime souligner le prix – 50 000 dollars. Litvinenko avait accompagné Lougovoï dans sa virée shopping : « Pourquoi as-tu donc besoin de Harrods ? », avait-il demandé à son futur meurtrier. Lorsque Harding rencontrera Lougovoï à Moscou, des années plus tard, il découvrira un anglophile patenté : des exemplaires reliés de Conan Doyle au mur, un fils qui fréquente l’École anglaise de Moscou, une fille qui a étudié un an la langue à Cambridge. D’ailleurs, toute la petite famille l’accompagnait lors du séjour meurtrier. Après avoir servi le thé au polonium fatal dans le Pine Bar de l’hôtel, explique le rapport Owen, Lougovoï avait présenté la victime à son fils, qui sortait tout juste du grand magasin de jouets Hamleys. Puis la famille s’était dépêchée de rejoindre le stade où se jouait un match Arsenal-CSKA Moscou.

C’était la troisième fois que Lougovoï et Kovtoun tentaient d’empoisonner Litvinenko. Au cours d’un précédent voyage, ils avaient abandonné leur mission et versé le polonium dans le lavabo de leur hôtel de Park Lane. Une autre fois, ils avaient passé la nuit à faire la fête, en se baladant dans tout Soho en pousse-pousse. Ce jour-là, ils étaient allés draguer (sans grand succès) au Hey Jo, un night-club érotique de Jermyn Street : le propriétaire, un certain « lord » Dave West ayant acheté son titre sur eBay, passait ses soirées assis à l’extrémité du bar, dans son éternel costume rose, à baratiner des filles russes sur Facebook pour les persuader de venir travailler comme « hôtesses » dans son quasi-bordel de Mayfair.

Tout cela répondait-il à un besoin de détente des assassins ? La veille, Lougovoï avait presque réussi à empoisonner Litvinenko dans les bureaux d’Erinys, une société de veille économique située sur Grosvenor Street. Ce genre d’entreprises pullule à Mayfair. Souvent gérées par des (ex ?) barbouzes, elles vérifient le pedigree de firmes des « pays émergents », partenaires potentielles de sociétés occidentales. Conformément à la double personnalité de Mayfair, d’autres officines de veille plus marginales peuvent aussi être sollicitées pour rédiger des analyses qui blanchissent les oligarques corrompus et facilitent leur intégration sur la place de Londres. Litvinenko écrivait régulièrement des rapports de veille stratégique sur d’éventuels associés russes. C’était un enquêteur minutieux, mais obsessionnel, et parfois adepte de la théorie du complot : pour lui, Romano Prodi était un agent russe et la détention d’Al-Zarqaoui en Tchétchénie par le FSB prouvait l’implication de la Russie dans la formation des combattants d’Al-Qaïda. Mais il avait aussi écrit des rapports très professionnels, en collaboration avec d’autres auteurs plus rigoureux, dont un document cité dans l’enquête d’Owen. Il en ressortait que Viktor Ivanov, allié de Poutine, directeur de l’Aeroflot et chef de l’agence anti-drogue russe, avait fricoté avec des cartels de la drogue colombiens dans les années 1990. (Ivanov nie tout, mais admet que son adjoint magouillait régulièrement avec Gennady Petrov, du gang de Tambov.) Selon son coauteur, Youri Shvets, ce rapport a coûté à Ivanov quelque 15 millions de dollars lorsque le partenaire occidental s’est désisté. Litvinenko souhaitait que Lougovoï travaille avec lui et Erinys, et avait organisé une rencontre avec le dirigeant russophone de l’entreprise, Tim Reilly, dans un bureau meublé de fauteuils en cuir et d’une grande table en chêne recouverte de feutrine verte. « Lougovoï arrive avec ses sacs de shopping [et] axe la conversation sur le thé. Il propose à tout le monde d’en boire, disant pour blaguer que les Anglais passent leur temps à siroter ce breuvage. Reilly refuse en expliquant qu’il vient de se servir un verre d’eau. Lougovoï insiste étrangement. « Ils n’arrêtaient pas de me dire “Vous en voulez ? Vous en prendrez bien un peu ?” », se souvient Reilly. (L’espace d’un instant, l’histoire du meurtre de Litvinenko bascule dans la sombre farce à l’anglaise : le culte du thé érigé en stratégie d’assassinat par des agents étrangers contre des enquêteurs travaillant pour le gouvernement de Sa Majesté.) « Après avoir préparé le thé, Reilly […] s’éclipse aux toilettes », poursuit Harding. « L’expertise médico-légale laisse penser que Lougovoï ou Kovtoun verse alors le polonium dans la tasse ou le verre d’eau de Litvinenko… Pendant les trente minutes qui suivent, le thé ou l’eau reste devant lui, un peu à sa gauche : une arme du crime nucléaire invisible. La conversation porte sur Gazprom. Lougovoï et Kovtoun écoutent à peine, certainement. Pour eux, la seule question est : Litvinenko va-t-il boire ?

Il ne l’a pas fait. Mais lorsque les experts nucléaires examineront la table, ils découvriront qu’elle « grouille » de matière radioactive. La trace du polonium traverse tout Mayfair : les enquêteurs en trouveront sur une pipe à chicha que Lougovoï a fumée et sur une porte des toilettes pour hommes de chez Hey Jo. Dans sa chambre d’hôtel, il y a du polonium sur le tapis et sur un annuaire téléphonique dans un placard. Au Millennium Hotel, « c’en était infesté, comme un étrange brouillard rampant. On en a retrouvé dans le lave-vaisselle, sur le sol, la caisse, la poignée d’une cafetière. Des traces étaient restées sur des bouteilles de Martini et de Tia Maria derrière le bar, sur une cuiller à glace, une planche à découper… et le tabouret du piano. » Harding ne force pas la métaphore, mais Mayfair et tout ce que le quartier représente est ici dépeint comme un univers potentiellement, peut-être intrinsèquement, toxique.

Au total, cette enquête a permis de dénicher des traces de polonium dans 720 endroits différents, d’entendre 62 témoins et d’examiner 5 000 pages de preuves. L’annexe 12, qui ne figure pas dans le rapport publié, contient les éléments fournis à huis clos, dans le cadre de la loi relative aux secrets d’État. Elle contient selon toute vraisemblance le témoignage du responsable de Litvinenko au MI6, que celui-ci rencontrait souvent au café de la librairie Waterstones à Piccadilly (rachetée depuis par l’oligarque Alexandre Mamut), ainsi que des extraits de conversations téléphoniques enregistrées par les services de renseignement. Nous ne connaîtrons jamais exactement la teneur de ces documents, mais ils ont suffi à Owen pour conclure non seulement que Lougovoï et Kovtoun avaient tué Litvinenko, mais aussi qu’il existait une « probabilité forte » pour qu’ils l’aient fait sur ordre du FSB, l’exécution ayant en outre « vraisemblablement été approuvée » par Poutine.

 

Personne ne s’attendait à des mots aussi forts. « Je suis estomaqué », a affirmé Robert Service, principal expert de l’enquête sur l’histoire et la politique russes. « Cela montre que le processus judiciaire est indépendant. » Marina Litvinenko s’est sentie légitimée. « Il est impensable que le Premier ministre n’agisse pas après la publication de ces conclusions accablantes », a-t-elle déclaré. À tort. Le gouvernement connaissait les preuves tenues secrètes depuis le début et n’avait pas pour autant cessé de courtiser Poutine. À Davos, lors du Forum économique mondial, Cameron a donc expliqué que si le meurtre de Litvinenko était choquant, il fallait continuer à travailler avec le Kremlin « car nous avons besoin d’une solution à la crise en Syrie ». (C’est un argument contestable et certainement fantasque. Les États-Unis n’ont pas peur d’imposer des sanctions à la Russie, et dans tous les cas, la Grande-Bretagne n’est pas une puissance si importante que cela : Moscou ne prend au sérieux que Washington et Pékin, parfois Berlin). Marina Litvinenko a proposé des sanctions ciblées, entre autres, contre Poutine, le chef du FSB, le procureur général et l’enquêteur en chef ayant entravé le travail de Scotland Yard en Russie, ainsi que les entreprises ayant contribué à produire le poison. Le gouvernement a refusé, mais cette proposition s’inscrit dans un mouvement citoyen plus ample, déterminé à combattre les conséquences délétères du statut de Londres comme capitale financière du monde.

Une semaine après l’annonce du verdict, j’ai ainsi participé à un Kleptocracy Tour, une visite en bus des adresses les plus tape-à-l’œil de la capitale. Nous passons devant la résidence à 60 millions de livres de Dmytro Firtash, près du Victoria & Albert Museum. L’homme d’affaires a aussi acheté une ancienne station de métro juste à côté, pour 50 millions. Firtash, apprend-on, est l’oligarque ukrainien à l’origine d’importants accords gaziers entre la Russie et l’Ukraine. Moscou l’a autorisé à acheter du gaz à des taux inférieurs à ceux du marché, qu’il a ensuite revendu très cher. Les bénéfices de cette affaire et d’autres l’ont aidé à financer le gouvernement de Viktor Ianoukovitch, dont le règne corrompu n’a pu être interrompu que par une révolution, jusqu’à ce que celle-ci ne soit à son tour contrée par l’invasion russe. Firtash sponsorise le département des Études ukrainiennes de Cambridge ainsi que la British Ukrainian Society. Celle-ci, comme on peut le voir dans le registre des intérêts des parlementaires britanniques, a financé la visite en Ukraine et en Autriche du ministre de la Culture, John Whittingdale, et assuré le secrétariat du groupe parlementaire multipartite sur l’Ukraine. Le prince Philip [l’époux d’Elisabeth II] a remis une distinction honorifique à Firtash en guise de remerciement.

 

Le circuit longe ensuite l’ambassade russe sur Kensington Park Gardens, la rue la plus chère de Londres, qui sent bon le magnolia et le chèvrefeuille alors que le printemps n’est pas encore arrivé dans le reste de la ville. En 2012, le jardin de l’ambassade avait accueilli la soirée de lancement des Conservative Friends of Russia, un groupe créé pour favoriser la « compréhension culturelle » et les relations commerciales entre la Grande-Bretagne et la Russie. Au vu de ce que Harding a pu lire des e-mails de Serge Nalobin, le diplomate russe assurant la liaison avec l’organisation, également fils de l’ancien chef de Litvinenko au FSB, « les objectifs de Moscou allaient bien au-delà de la simple compréhension culturelle. Le Kremlin voulait […] faire taire les critiques sur les atteintes aux droits de l’homme en Russie […] et souhaitait à tout prix empêcher que les hauts responsables du pays soient interdits d’entrée au Royaume-Uni à cause d’une “liste dite Magnitski”, sur le modèle américain. Une telle loi, soutenue par des parlementaires des deux bords, mais non par le gouvernement, interdirait (comme la loi américaine de ce nom, votée en 2012) aux représentants russes corrompus qui violent les droits de l’homme d’entrer au Royaume-Uni ou d’y investir. (L’avocat russe Serge Magnitski, qui a donné son nom à cette loi, a été tué après avoir révélé une évasion fiscale de 230 millions de dollars, blanchie en Europe, aux États-Unis et au Moyen-Orient. L’un des principaux dénonciateurs, Alexandre Perepilichny, avait organisé une première rencontre avec les collègues de Magnitski au Polo Bar, à Mayfair. Il est mort en 2012 pendant un jogging près de sa propriété du Surrey. L’enquête sur sa mort se poursuit, après que des tests menés l’an dernier ont révélé dans son organisme des traces de gelsemium, une plante toxique très populaire chez les assassins russes et chinois.) Conservative Friends of Russia a été ensuite été relancé sous le nom de Westminster Russia Forum, avec pour président sir Malcolm Rifkind et pour principal intervenant Jack Straw. Peu après, l’émission d’investigation Dispatches de Channel 4 montrait les deux parlementaires en train de proposer à une entreprise chinoise fictive de mobiliser leur réseau à son service pour la somme de 5 000 livres par jour. Rifkind affirmait pouvoir donner accès à « tous les ambassadeurs de Grande-Bretagne dans le monde ». Straw se vantait d’avoir employé « le charme et la menace » auprès du Premier ministre ukrainien pour obtenir un changement de législation au profit d’une entreprise sucrière qui lui verse 60 000 livres par an. Nous voilà moins dans du John le Carré que dans Prends l’oseille et tire-toi. Nalobin a depuis été expulsé du Royaume-Uni.

Le bus prend la direction du quartier de Highgate et de Witanhurst, la plus vaste résidence de Londres, qui surplombe la ville. Son propriétaire s’est longtemps caché derrière des dizaines de sociétés-écrans jusqu’à ce qu’un article du New Yorker révèle qu’il s’agissait d’un sénateur russe, jugé si insignifiant que personne n’aurait cru que pareille demeure puisse lui appartenir. Les sociétés offshore détiennent plus de 100 000 résidences au Royaume-Uni, dont 36 000 à Londres, et les propriétaires réels sont inconnus dans plus d’un tiers des cas. On estime que la valeur totale de ces capitaux est comprise entre 120 et 400 milliards de livres. Un documentaire diffusé récemment, From Russia with Cash, montre que de nombreux agents immobiliers des quartiers riches avaient été heureux de prendre l’argent d’un ministre russe qui leur avait avoué s’être servi dans le budget de la santé de son pays, et de lui procurer une assistance juridique.

Le Kleptocracy Tour fait intervenir différents interlocuteurs : des dissidents russes qui veulent faire la lumière sur l’argent volé par les alliés de Poutine, dans l’espoir de discréditer le régime ; des militants qui voient dans la fermeture des paradis fiscaux un préalable à la justice fiscale et à la fin de la circulation d’argent sale dans le monde ; un tenant du libéralisme, persuadé que la mondialisation peut fonctionner si et seulement si nous faisons la distinction entre les entreprises qui s’appuient sur le népotisme et celles qui jouent le jeu de la vraie concurrence ; des citoyens qui militent pour une meilleure application des lois sur la propriété réelle ; et des journalistes d’investigation qui cherchent à pincer des parlementaires corrompus. La visite est en partie sponsorisée par le Hudson Institute, qui se définit comme un think tank de centre-droit, dont le siège est à Washington. L’institut a récemment lancé la Kleptocracy Initiative, afin de mettre au point « des mesures visant à limiter la possibilité qu’ont des étrangers hostiles de s’enfuir avec les capitaux nationaux pour les utiliser contre leurs propres citoyens ou les États-Unis et leurs alliés ». Jusqu’à récemment, Washington et Westminster soutenaient que l’intégration économique entre les nations contribuerait à garantir la sécurité. Litvinenko a toujours su que c’était une idée naïve : légitimer les régimes corrompus et criminels, dépendre d’eux, c’est encourager et non dompter leur politique étrangère agressive.

Le bus nous emmène jusqu’à Park Lane, vers le Speakers’ Corner de Hyde Park. Litvinenko adorait cette partie de Londres et y emmenait souvent son fils, Anatole. Il avait 12 ans à la mort de son père. C’est aujourd’hui un jeune étudiant à l’accent très anglais : « Mon père adorait l’Angleterre, a-t-il déclaré lors de l’enquête. Il se sentait très en sécurité ici. » Litvinenko avait dit à son fils qu’il pouvait « faire confiance à la justice britannique : ici, on peut monter sur une caisse et dire n’importe quoi ».

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 31 mars 2016. Il a été traduit par Claire Harris.

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Retrouvez dans ce hors-série une compilation des meilleurs articles de Books sur le mal :

Daech et la bataille des cartes

A en juger par les manuels scolaires de Daech  retrouvés à Palmyre, la culture historique n’est pas le point fort de l’Etat islamique. Le hashtag « #SykesPicotOver » diffusé triomphalement par  ses combattants il y a  deux ans pour célébrer l’abolition d’une frontière désertique entre l’Irak et la Syrie paraît d’autant plus surprenant. Il révèle à quel point le pacte secret scellé voici exactement cent ans entre Sir Mark Sykes et notre diplomate François Georges-Picot, en mai 1916, est scellé dans la mémoire arabe. Un peu  comme la perte de l’Alsace-Lorraine dans la mémoire française avant la guerre de 14.  L’histoire est bien racontée par l’Anglais James Barr dans A Line in The Sand (2012). Alliés de circonstance mais en réalité dressés l’un contre l’autre comme dans un combat de coqs, Anglais et Français s’étaient entendus pour tracer une ligne sur la carte dont ils disposaient, allant du « e » de « Acre » (Saint-Jean d’Acre) en Palestine au dernier « k » de Kirkuk dans le nord de l’Irak. L’idée était simple : se répartir les sphères d’influence après la victoire espérée contre l’Allemagne et  le démembrement  de l’Empire ottoman qui en résulterait. Aux Français la zone nord, comprenant le Liban, la Syrie, le sud-est de la Turquie et le nord de l’Irak. Aux Anglais la bande côtière entre la Méditerranée et le Jourdain, Haïfa et Saint-Jean d’Acre, la Transjordanie (à l’est du Jourdain) et le sud de l’Irak. Les Russes se voyaient garantir Istamboul, les Dardanelles et les provinces arméniennes. L’accord fut malignement révélé par les bolcheviks après la révolution de 1917.  Les Arabes ont vécu cela comme une trahison. Ils s’étaient battus aux côtés des Anglais avec l’espoir de se libérer du joug ottoman, espoir étayé par de multiples promesses des  Alliés. Le président américain Woodrow Wilson avait assuré aux Arabes « la pleine possibilité de se développer de façon autonome ». Le représentant de Sa Majesté au Caire, Sir Henry McMahon, avait même garanti à l’émir de La Mecque, le chérif Hussein, qu’il pourrait former un royaume arabe autour de Damas. De fait, son fils Fayçal participa à la conférence de Paris en 1919 et se fit même nommer roi de Syrie en 1920. Mais au même moment la toute nouvelle Société des Nations, ancêtre de l’ONU, avalisait l’esprit sinon la lettre du pacte Sykes-Picot et les Français s’empressèrent de déloger l’intrus. Churchill lui offrit un trône symbolique en Irak,  mais les Anglais  contrôlaient le pays de pied ferme.  Le dépeçage au profit des deux vainqueurs européens de la Première guerre mondiale avait bien eu lieu – encore que sur des bases sensiblement différentes de celles conclues par l’accord Sykes-Picot.

Cela peut sembler de l’histoire ancienne, puisqu’après la Seconde guerre mondiale les pays arabes finirent par acquérir leur complète indépendance, la France étant le dernier Etat colonial à céder, dans un bain de sang. Mais « les Arabes n’ont jamais accepté cette injustice fondamentale », écrit l’historien britannique Eugene Rogan dans son Histoire des Arabes, dont l’édition française est attendue chez Perrin. La tragédie « a ramené les Arabes au temps des Croisades », écrit le Libanais Saad Mehio. Le thème était récurrent chez Ben Laden, on le retrouve chez Daech. L’obsession d’un complot occidental a perduré, alimenté par la « catastrophe » (al-nakba) de la création  de l’Etat d’Israël, l’ « agression tripartite » en Egypte en 1956 et puis,  dans les années récentes, les interventions américaines en Irak. Comme le faisait remarquer dans ces colonnes l’écrivain d’origine marocaine Fouad Laroui,  ancien élève de notre Ecole des Ponts et Chaussées, quand le président français se mêle d’intervenir en Syrie « on ne voit en lui, là-bas, qu’un Picot nouveau – en fait, il donne enfin un visage à Picot » (Libération 10 décembre 2015).

Mais l’effacement symbolique de la frontière irako-syrienne par Daech relève aussi d’un mythe, celui que les Etats arabes seraient une création artificielle de l’Occident. Comme le souligne l’historien norvégien Reidar Visser,  l’Irak « était séparé administrativement de la Syrie depuis les premiers temps de l’islam et avait été gouverné depuis Bagdad pendant de longues périodes comme une entité unique […]Les mots “Syrie” et  “Irak” étaient en usage bien longtemps avant que Sykes et Picot entendent parler de ces régions ». Et comme on peut le constater aujourd’hui sur le terrain, le panislamisme de Daech  bute sur les nationalismes irakien et syrien.

Cet article est paru initialement dans Libération le 11 mai 2016.

Aux Etats-Unis, des psys au service de la torture

Une jeune philosophe de New York fait trembler de rage le gotha de la psychologie américaine. En cause, un article au vitriol qu’elle a écrit dans la New York Review of Books. Elle y détaille la collusion entre d’éminents psychologues et la CIA sous l’administration Bush et en profite pour se moquer des prétentions de ces scientifiques à explorer et régenter les ressorts de la morale. Steven Pinker (Comprendre la nature humaine), Jonathan Haidt (L’hypothèse du bonheur), Martin Selingman (La force de l’optimisme) l’accusent en retour d’incompétence, de manipulation des textes, d’amalgames hâtifs, de diffamation et jugent son comportement « indigne d’une philosophe ». La blasphématrice persiste, signe et en rajoute.

Auteure d’un livre salué par la critique sur le scepticisme de Nietzche, Tamsin Shaw s’est emparée d’un  volumineux rapport publié en juillet 2015 sur l’implication de la puissante Association américaine de psychologie  (APA) dans le programme de torture de la CIA après les attentats du 11 septembre 2001.

Deux mois après les attentats,  l’APA avait adopté une « résolution sur le terrorisme ». Dans les jours qui suivirent se tint au domicile de Martin Selingman une réunion  d’éminents professeurs en présence de Stephen Band, chef de l’Unité des sciences du comportement du FBI et Kirk Hubbard, chef d’une unité comparable de la CIA. Etait aussi présent le psychologue  James Mitchell, qui sera avec son collègue Bruce Jessen  l’un des deux architectes du   programme de torture de la CIA.  Tamsin Shaw observe que ce programme était largement fondé sur la théorie dite de « l’induction de détresse » développée par Seligman dès les années 1960. Celui-ci avait montré qu’en administrant à des chiens des chocs répétés auxquels ils ne pouvaient se soustraire, les animaux entraient dans un état de passivité. Il avait comparé cet état à celui d’humains confrontés à  une situation de stress prolongé associée à un sentiment d’impuissance,   pouvant entraîner une dépression ou par exemple, expliquait-il, un « défaitisme » chez des Noirs américains.  En  1998 Seligman, alors président de l’APA, fondera le mouvement de « psychologie positive », sorte d’avatar du réarmement moral fondé sur la science.

L’année suivant la réunion chez Seligman, en 2002, l’APA modifia ses règles éthiques pour autoriser les psychologues à  participer à la conception et à la supervision des interrogatoires. Si un psychologue était confronté à un conflit entre le code éthique de l’APA et une injonction  émanant de la puissance publique, il pouvait se conformer à l’injonction. Cette même année, Seligman  donna une conférence sur l’induction de détresse à San Diego,  à l’invitation  de la CIA, dans les locaux de l’agence militaire SERE, spécialisée dans l’étude de la torture et  la formation aux moyens d’y résister. L’induction de détresse faisait partie des enseignements obligatoires des militaires recevant une formation au SERE.  James Mitchell y  avait été instructeur avant de rejoindre la CIA. En juillet 2004, après  le scandale Abu Ghraib , les dirigeants de l’APA ont convié à huis clos les psychologues travaillant pour la CIA, le Pentagone et les autres agences de sécurité pour fournir des données permettant de réfléchir à la manière dont l’association pouvait gérer ce type de « sujet éthique de caractère unique ». Il s’en suivit en 2005 un rapport autorisant les psychologues impliqués dans le programme de torture de l’administration Bush à continuer à le faire.

Mitchell et Jenssen ont reçu au total 81 millions de dollars. En 2009, Seligman fut nommé  à la tête d’un programme de 125 millions de dollars destiné à promouvoir la « résilience » des militaires au combat.  Il conçut à cette occasion une échelle graduée permettant de mesurer ladite résilience. L’année suivante, son laboratoire, le Centre de psychologie positive de l’université de Pennsylvanie, bénéficia d’un contrat de 31 millions de dollars du ministère de la Défense.

Commentant ce dévoiement de l’establishment scientifique de la psychologie américaine, Tamsin Shaw rappelle cruellement le résultat d’une étude publiée en 2015 montrant que  plus de 60% des articles scientifiques publiés dans les meilleures revues de psychologie reposent sur des méthodes fautives, voire frauduleuses.  De quoi irriter, en effet.

Cet article est paru initialement dans Libération le 13 avril 2016.

Avant la barbarie

« Le Coran n’invite pas à la barbarie. Si beaucoup de musulmans se conduisent en barbares, c’est parce que nous, nous, les barbares sophistiqués,  les avons conduits à la barbarie ». Ce point de vue  peu orthodoxe a été publié dans Foreign Policy Journal, un site critique de la politique étrangère américaine, peu de temps après les attentats contre Charlie Hebdo et le magasin casher de Paris. L’auteur est un anthropologue et médecin new yorkais, John Hartung.  Habité par un antisionisme virulent, il  fait remonter la barbarie de l’Occident à l’Ancien Testament (la Torah écrite), dont il cite des passages éloquents, de ce genre : « Tue hommes et femmes, enfants et nourrissons… » (Samuel, 15).  Selon lui, la différence principale entre nous et ceux appelés par nous les Barbares est que, contrairement « aux Goths Vandales, aux Huns et à Gengis Khan », nos ancêtres spirituels ont écrit leur barbarie noir sur blanc. Cette forme de manichéisme à rebours conduit Hartung à présenter le Coran d’un œil un peu trop bienveillant, car le texte sacré des musulmans  comporte, à vrai dire , autant d’appels au meurtre et à l’extermination que la Bible.  De ce genre : « Où qu’on les trouve, ils seront pris et tués impitoyablement » (Sourate 33, 61). Ce n’est d’ailleurs pas étonnant, car le Coran est fondé sur le même monothéisme exclusif que la Bible, dont il est largement issu. Mais le New-yorkais a raison de le souligner, on trouve dans nos textes sacrés tous les arguments pour exterminer nos ennemis.

Issus de l’imaginaire de peuples d’Arabie, l’Ancien Testament et le Coran sont étrangers à la pensée grecque, dont nous sommes aussi les héritiers. Ils sont loin d’en avoir la sophistication, y compris au sujet de notre rapport aux « barbares ». On le sait, ce mot désignait chez les Grecs, sans connotation péjorative, ceux qui parlaient une langue incompréhensible. Mais le plus surprenant était l’empathie réfléchie dont les Hellènes  savaient faire preuve à l’égard de l’étranger, même quand il fallait se battre contre lui. L’historien américain Erich Gruen y a consacré un livre : « Repenser l’autre dans l’Antiquité ».  Dans Les Perses, Eschyle, le père de la tragédie grecque, évoque puissamment ce qu’ont pu ressentir Xerxès et les Perses après leur défaite à Salamine contre les Grecs.  La tragédie met en scène la souffrance de l’ennemi qui a perdu la partie. Xerxès, qui n’était pas un tendre (il avait fait empaler un roi de Sparte) est traité en égal d’un héros grec. Or Eschyle avait lui-même combattu contre les Perses à  Salamine et, dix ans plus tôt, à Marathon, bataille au cours de laquelle il avait perdu son frère, la main tranchée par la hache d’un Perse. De surcroît, les spectateurs athéniens étaient pour beaucoup des vétérans de la guerre contre les « Asiatiques ».

Le cas le plus étonnant est peut-être celui d’Alexandre de Grand. Un siècle et demi après la tragédie d’Eschyle,  il  conquit la Perse.  Il envisagea alors sérieusement de régler le problème du choc entre les cultures en obligeant les populations à se mélanger.  Il organisa une cérémonie de masse à Suse, la capitale achéménide, où furent mariés un grand nombre de ses officiers avec des femmes perses, lui-même s’en octroyant deux. Les enfants nés de ces unions devaient  être considérés comme des héritiers légitimes. Selon l’historien grec Diodore de Sicile, qui écrivait au premier siècle « avant Jésus-Christ » (selon la formule consacrée), il avait même conçu un plan destiné à installer en Perse des populations entières de Grecs et à faire venir en Grèce des populations de Perses. Il s’agissait, écrit Diodore,  « par l’effet des mariages mixtes et des liens familiaux ainsi créés, d’amener les deux continents à vivre dans une harmonie partagée et une affection fraternelle ». Alexandre étant mort prématurément à 32 ans, on ignore ce qu’il serait advenu de ces idées.

On est loin de la brutalité sommaire avec laquelle est gérée la question des peuples « anathèmes » dans la Bible et celle des « mécréants » dans le Coran. Les Grecs avaient de la chance. Ils n’étaient pas habités par l’idée envahissante d’un dieu unique et exclusif. Leur panthéon était accueillant, il invitait à l’ouverture de l’esprit. Aujourd’hui encore, nous semblons hésiter entre ces deux héritages. Peut-être faudrait-il envisager de rétablir le panthéisme.

Cet article est paru initialement dans Libération le 30 mars 2016.

Esprit critique, es-tu là ?

« Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle », écrivait Noam Chomsky sur le site ZNet en 1999. La formule a fait mouche. En 2005, un professeur de l’université du Québec à Montréal, Normand Baillargeon, publiait un Petit cours d’autodéfense intellectuelle, illustré par de savoureux dessins de Charb et bientôt traduit en anglais. Le flambeau est repris en France par Sophie Mazet, une jeune normalienne agrégée d’anglais, qui anime depuis 2011 un « atelier d’autodéfense intellectuelle » dans son lycée de Seine Saint-Denis. Elle vient de publier un ouvrage issu de son expérience, Manuel d’autodéfense intellectuelle (Robert Laffont).

On s’attend à trouver une analyse de ce que pensent les lycéens, de leur rapport à l’esprit critique, mais le sujet est rapidement évacué (c’est dommage) au profit d’une réflexion  plus ambitieuse sur la « fabrication de l’information » (titre d’un livre de Florence Aubenas) et sur les pièges dans lesquels nous tombons, faute de savoir exercer notre esprit critique à bon escient.  Le résultat est excellent. C’est même un tour de force. Sophie Mazet nous entraine avec grâce et légèreté à penser les sujets les plus complexes, en s’appuyant sur les meilleures sources françaises et anglo-saxonnes. La plupart de ses développements sont présentés sous forme de réponse à une question faussement naïve ou simple en apparence, du genre : « Pourquoi voit-on toujours les mêmes “experts” sur les plateaux de télévision » ?, « Pourquoi les policiers sont-ils aussi télégéniques ? », « Est-il possible de bien s’informer sur l’état du monde ? », « Pourquoi, dans les séries télé, les médecins passent-ils leur temps à parler au lieu de s’occuper des patients ? », « A quels indices repère-t-on un discours complotiste ? », « Une certaine dose de paranoïa est-elle justifiée ? », « Quand Nadine Morano va à la plage, défend-elle la laïcité ? », « Est-il finalement plus sain d’habiter dans une grande ville polluée ? », « Les gens en bonne santé sont-ils tous des malades qui s’ignorent ? », « Que se passe-t-il quand nous laissons traîner des cookies partout ? », « Mon supermarché me connaît-il mieux que mes parents ? », « La novlangue est-elle une autre forme de jargon ? », « Les électeurs sont-ils des enfants à qui il faut raconter des histoires ? », « Tous les discours “scientifiques” sont-ils fiables ? », « Pourquoi l’être humain aime-t-il autant se mentir à lui-même ? »…

A la fin de son livre, Normand Baillargeon écrivait : « Rappelez-vous que tout le monde a des valeurs et des présuppositions. Méfiez-vous donc aussi [de l’auteur de ce livre]. Il ne vous cache pas que ses convictions sont libertaires et il vous invite à le prendre en compte pour évaluer ses propos ». Sophie Mazet, elle, ne dit pas que son cœur penche à gauche, ce qui pourrait influencer son jugement. On se prend à se demander ce qu’aurait pu produire un auteur aussi talentueux dont le cœur pencherait à droite. Elle se contente de dire : « Il ne faut pas craindre de se tromper, car, de toute façon, cela se produira : même bien armé, notre esprit critique n’est pas infaillible. J’espère toutefois que cela n’est pas arrivé trop souvent dans ce manuel ».

De fait, il comprend quelques erreurs ou naïvetés, mais vraiment très peu au regard de l’ampleur des sujets traités.   Pour chercher la petite bête,  un reproche que l’on peut adresser à l’auteure est de ne s’être pas suffisamment distanciée de son propre parcours. C’est une littéraire, et même si ses incursions dans le champ scientifique sont plutôt réussies (sur les vaccins, sur les rats nourris aux OGM, par exemple), elle reste très en deçà de ce qui pourrait être dit sur la fiabilité des discours scientifiques.  J’avais éprouvé la même déception en lisant le livre par ailleurs excellent de Gérald Bronner, La démocratie des crédules (PUF). Chez l’un et l’autre on perçoit la même révérence intimidée à l’égard du monde scientifique. Il est vrai que l’  « autodéfense intellectuelle » est plus difficile à exercer à son endroit. Mais Normand Baillargeon, en bon Nord-Américain, y consacrait la moitié de son livre. On retrouve là le problème du fossé entre les « deux cultures » décrit par le chimiste et romancier anglais C.P. Snow en 1959. En France, et depuis longtemps, les intellectuels sont pour la plupart des littéraires. Il leur manque les outils pour décortiquer les discours scientifiques, dont pourtant l’influence ne cesse de croître.

Cet article est paru initialement dans Libération le 9 mars 2016.

 

De la démagogie en Amérique

Tandis que certains sondages commencent à donner Donald Trump gagnant,  Hillary Clinton continue de subir sur son flanc gauche les morsures de Bernie Sanders. A la désespérance qui affecte les caciques du parti républicain se conjugue désormais un début de désespérance chez les démocrates. A gauche comme à droite, le sentiment s’installe que la démocratie américaine est partie en roue libre.

Un article de la New York Review of Books rappelle un texte prémonitoire du philosophe Richard Rorty, écrit en 1997. Il vaut d’être cité :  les travailleurs modestes « vont tôt ou tard réaliser que l’Etat n’essaie même pas d’empêcher leurs salaires de chuter ou leurs emplois d’être exportés. Ils vont aussi comprendre que les cols blancs des banlieues chics n’ont pas l’intention de se laisser taxer pour financer les prestations sociales d’autrui. A ce moment-là, quelque chose va craquer. L’électorat modeste va juger que le système a échoué et se mettre en quête d’un homme fort pour qui voter, qui leur promettra qu’une fois élu, les bureaucrates prétentieux, les avocats roublards, les financiers surpayés et les professeurs postmodernes ne tiendront plus le haut du pavé […]. Tout le ressentiment éprouvé par les Américains de faible niveau d’instruction à l’égard des diplômés des universités qui leur dictent les façons de penser trouvera un exutoire ».

Le moment annoncé par Rorty est donc arrivé, propulsé par  les résultats de la débâcle financière de 2008. Trump surfe sur un boulevard. « J’adore les gens peu instruits », dit-il. Son adversaire, Hillary Clinton, représente tout ce que déteste ce peuple américain décrit par Rorty. L’establishment, la morgue et l’argent. Trump lui a trouvé un petit nom, « Crooked Hillary » (Hillary pourrie), qui trouve un écho chez les partisans de Sanders, eux aussi souvent des laissés pour compte. Sanders s’est démarqué de la formule de Trump mais  ne tient pas un meeting sans rappeler les millions de dollars acquis par Hillary dans des conditions douteuses.  Comme on lui demandait récemment à la télévision s’il n’avait pas lui-même enfourché le cheval de bataille de « Hillary pourrie », il sourit et déclara : « Mais dans ce cas, c’est tout le système politique américain qui est pourri ». L’actrice de gauche Susan Sarandon,  qui soutient Sanders, a déclaré  ne pas être sûre de voter Clinton pour barrer la route à Trump. « Le statu quo ne fonctionne plus, a-t-elle déclaré. Donc vendre aux gens un système fondé sur la reconduction du statu quo n’est pas réaliste ».

Selon un dictionnaire de sciences politiques américain, le démagogue  est « un politicien peu scrupuleux qui cherche à acquérir et conserver le pouvoir en exploitant les préjugés et les passions des masses. Demi-vérités, mensonges francs et autres moyens de truquer les cartes peuvent être utilisés avec plus ou moins de subtilité et d’impudeur pour duper les électeurs ». Cette définition n’a pas changé depuis le temps de la démocratie athénienne. Aristophane présente dans son théâtre des personnages qui ressemblent  étrangement à Donald Trump.  Démosthène fait de la démagogie le principal danger pour Athènes. L’histoire lui donnera raison et un siècle plus tard Aristote en tirera la leçon : « Dans les démocraties, les changements ont principalement pour cause l’effronterie des démagogues ».

Mais ceux-ci ne sortent pas de nulle part. Les grandes orgues de la démagogie ne se déchaînent que lorsque la situation est devenue détestable. Et les Grecs avaient aussi compris  que la  démocratie est minée, au quotidien, par la démagogie ordinaire, médiocre, des politiciens qui songent avant tout à leur carrière et s’emploient à flatter leur électorat sans grand souci de la vérité. C’était avant Internet. Se fondant sur les analyses d’un site américain qui vérifie les déclarations des personnalités politiques,      un commentateur de gauche se félicite  de voir Clinton et Sanders loin devant Trump en matière d’intégrité verbale : « 50% des déclarations de Clinton et 49% de celles de Sanders sont vraies ou principalement vraies. Le chiffre tombe à 9% pour Trump ».  Mais, auraient dit les Grecs,  cela signifie aussi que la moitié des déclarations de Clinton et Sanders sont fausses. Comme en France, cette pratique est entrée dans les mœurs. Elle pervertit les esprits. Témoin ce paradoxe : toutes tendances confondues les Américains pensent que s’il est élu, Donald Trump,  le plus fieffé menteur du moment, « leur dira plus la vérité »  que Hillary Clinton.

Cet article est paru initialement dans Libération le 25 mai 2016.

«Mein Kampf», best-seller en Inde

Livraison garantie demain à 20h (à Bombay). Le livre : Mein Kampf. Best seller en Inde. Présenté ainsi sur le site  amazon.in : « l’un des livres les plus controversés mais aussi l’un des plus intrigants de tous les temps […] une très bonne base pour l’étude de l’histoire politique ». Commentaire posté le 20 avril : « Très important. Hitler le grand dictateur. Je reste sans voix après la lecture du livre ».  Le 22 mars (pour une autre édition illustrée) : « Je suis un grand fan de Hitler. Biographie inspirante ».  Le 19 mars : « Le meilleur livre que j’aie jamais lu ». Le 29 février : « Grand livre ».   Et ainsi de suite, pour les nombreuses éditions présentées sur le site (le livre de Hitler est vendu par treize éditeurs).  Tous les commentaires ne sont pas au diapason, mais il y a de quoi s’interroger. En Inde Mein Kampf est disponible partout, sur les étals de rue, dans les gares. En anglais et dans presque toutes les langues du sous-continent. Comment l’expliquer ? Ici l’antisémitisme n’est pas un sujet. Comme le soulignait récemment le président de la communauté juive de Bombay, « Nous n’avons jamais été persécutés par une caste ou une religion quelconque ». On ne peut  donc pas avoir recours à l’argument invoqué pour  rendre compte du succès comparable de Mein Kampf dans les pays musulmans, de la Turquie à l’Indonésie, en passant par l’Egypte et le Bangladesh.

Pour la plupart des Occidentaux et des adversaires du président Modi, le succès de Mein Kampf est imputable aux dérives du nationalisme hindou. On l’a peut-être oublié, en 2005 l’actuel président indien, Narendra Modi, alors premier ministre du Gujarat, s’était vu interdire l’accès au sol américain. Selon le représentant démocrate John Conyers, le département d’Etat avait « évalué le rôle de Modi et de son gouvernement  dans la promotion d’idées de suprématie raciale, de haine raciale et de l’héritage du nazisme en finançant des manuels scolaires où le nazisme est glorifié ».  Modi appartient à la tendance dure de l’hindouisme, qui prône la supériorité des Indiens « aryens ».  Il avait largement couvert un massacre de musulmans dans le Gujarat en 2002. Et comparé l’effet de la mort d’un musulman à celui d’un chiot qu’une voiture écrase par mégarde. Hitler « s’est trompé de cible. S’il avait débarrassé le monde des musulmans, le monde serait un bien meilleur endroit où vivre », écrit typiquement un lecteur en réaction à un article récent de l’ Indian Express sur Mein Kampf.  Lors d’un rassemblement récent du BJP, le parti de Modi, des orateurs ont dénoncé les « démons musulmans », les avertissant que la « bataille finale » était proche.  Le président du BJP, Amit Shah, vient d’annoncer que si sa formation remportait les élections en Assam (résultats attendus en mai), la frontière avec le Bangladesh serait hermétiquement fermée, de manière que « pas même un oiseau ne puisse passer ».

Mais l’Inde est un monde.   En ce moment même 160 millions d’électeurs, soit plus de trois fois le corps électoral français (mais seulement un cinquième  du nombre total  des citoyens indiens),  sont appelés à renouveler le gouvernement de quatre de ses vingt-neuf Etats. Le BJP est loin d’être partout le parti le plus populaire.  L’année dernière il a perdu les élections à Delhi et au Bihar, un Etat de plus de cent millions d’habitants. Shivam Vij, un journaliste indépendant vivant à New Delhi, peu suspect de tendresse à l’égard du BJP,  ne croit pas que le succès de Mein Kampf  doive être entièrement imputé aux dérives du nationalisme hindou. Sur une suggestion d’un ami historien d’art, il invoque un tout autre phénomène :  l’« iconophilie ».  Les Indiens adorent s’approprier les images de personnages célèbres, même quand ceux-ci n’ont rien à voir avec leurs convictions. Ainsi un homme d’affaires en vue a appelé son fils Che, comme Che Guevara. Le BJP s’est approprié l’image d’Ambedkar, alors que cette grande figure de l’histoire indienne, avocat des intouchables, avait répudié l’hindouisme et affirmé haut et fort que le système des castes ne pourrait jamais être éradiqué tant que cette religion dominerait. « La plupart des Indiens qui achètent Mein Kampf ne le lisent pas, écrit Shivam Vij. Le personnage d’Hitler fascine le propriétaire du livre, et il l’expose dans son salon ».  Mein Kampf, trop kitsch !

Cet article est paru initialement dans Libération le 26 avril 2016.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Europe, cette usine à gaz dysfonctionnante

Connaissez-vous une personne non susceptible de conflit d’intérêt ayant sur l’Europe des idées claires et pas trop partisanes fondées sur une connaissance approfondie des dossiers ? Non, je parie. Peut-être une telle personne existe-t-elle, peut-être même y en a-t-il plusieurs, mais en ce cas elles sont bien rares et se font des plus discrètes. Sur cette question cruciale, nous en sommes réduits à capter ici ou là des bouts d’information mal digérée, des idées inachevées, des opinions à l’emporte-pièce. Et pendant ce temps, aurait dit Fellini, la nave va.

Dans un article récent publié dans la New York Review of Books, Thomas Piketty observe à propos de l’eurozone : « Nous avons une monnaie commune avec dix-neuf dettes publiques différentes, dix-neuf taux d’intérêt sur lesquels les marchés financiers sont entièrement libres de spéculer, dix-neuf taux d’imposition des entreprises dans un contexte de compétition sans contraintes, sans filet de sécurité sociale ni standards communs en matière d’éducation. Cela ne peut pas marcher et ne marchera jamais ».

Un peu plus tôt, dans le même journal, George Soros exprimait son inquiétude. « Comme Angela Merkel l’a prédit, l’Europe est au bord de l’effondrement ». Le financier philanthrope évoque ses principales préoccupations : la crise de l’euro a transformé l’UE en une relation inégale entre créanciers et débiteurs, l’Europe répète avec l’Ukraine l’erreur qu’elle a commise avec la Grèce, la crise des réfugiés a montré notre impuissance à établir une politique commune, le modèle de la société ouverte est battu en brèche par la Hongrie et la Pologne, partout les nationalismes centrifuges ont le vent en poupe.

Ces remarques n’épuisent pas le sujet. Neuf membres de l’UE ne sont pas dans la zone euro. 40% du budget va à l’agriculture, qui représente 2% de l’emploi et 3% du PIB ; et 80% de ces subsides vont à 80% des agriculteurs les plus riches. La politique énergétique atteint un niveau d’absurdité comparable, avec un prix de l’électricité sans rapport avec le coût réel, des subventions massives aux producteurs les moins efficaces, et un beau désordre suivant les pays. Il n’y a pas de marché commun du travail, pas d’Europe bancaire (même dans la zone euro, on ne peut toujours pas faire un chèque à un ressortissant d’un autre pays). Il n’y a ni Europe des hôpitaux ni Europe des universités. Une politique du médicament en trompe-l’œil, pas de politique commune en matière de toxicomanie ou de productions culturelles. L’UE n’a pas su prendre une position cohérente et ferme à l’égard de Poutine ou d’Assad à l’extérieur, d’Orban à l’intérieur.

On pourrait allonger la liste, et faire valoir, a contrario, quelques réels succès, qui mériteraient un autre article. Mais le bilan est lamentable, et l’on comprend la perplexité des électeurs britanniques sur la perspective d’un Brexit.

L’une des idées les plus curieuses à avoir émergé ces derniers temps est celle de créer un « parlement de la zone euro ». Cela rappelle un peu les épicyles que les astronomes rajoutaient au système de Ptolémée, pour rendre compte des dysfonctionnements d’un monde fondé sur la centralité de la Terre. Comme la machine à gaz européenne ne fonctionne pas, ajoutons-lui encore une annexe. Le comble est d’entendre certains partisans de cette idée la réduire à un conclave formé des eurodéputés de la zone. « Il y a sûrement d’autres idées », a dit ironiquement Angela Merkel à propos de ce projet. Mais lesquelles ? On se perd en conjectures. Peut-être pourrait-on commencer par supprimer le Parlement européen ? Il a zéro crédibilité, brouille les cartes et coûte cher. Le supprimer aurait un avantage : montrer que le roi est nu. Le roi, c’est-à-dire ce Léviathan sans tête constitué de 28 Etats dont neuf battent leur propre monnaie, tant bien que mal réunis dans la « Commission », une caricature de bureaucratie, otage de lobbyings en tout genre. Laquelle, cerise sur le gâteau, administre des leçons de vertu aux Etats jugés mauvais élèves.

Un 25 février, mais c’était il y a 161 ans, en 1855, Victor Hugo exilé à Jersey exposait devant une poignée d’autres Français sa vision de ce qu’il appellera plus tard les Etats-Unis d’Europe  :

« Le groupe européen n’étant plus qu’une nation, l’Allemagne serait à la France, la France serait à l’Italie ce qu’est aujourd’hui la Normandie à la Picardie et la Picardie à la Lorraine ». Ah qu’elle est belle cette idée ! Nous faudra-t-il encore 161 ans pour la voir se réaliser ?

Cet article est paru initialement dans Libération le 24 février 2016.

L’altruisme arithmétique

L’altruisme est-il en progrès ou en recul ? « Ne nourrissez pas les réfugiés, sinon d’autres viendront », déclarait au début de ce mois Carl Decaluwé, gouverneur chrétien-démocrate de la Flandre occidentale. Il réagissait à l’afflux dans le port de Zeebruge de réfugiés en provenance de Calais et Dunkerque. Quelques jours plus tard, David Cameron avait trouvé un argument inattendu pour convaincre les Anglais de rester en Europe : un « Brexit » inciterait la France à mettre fin à l’accord suivant lequel la police britannique effectue sur le sol français le contrôle d’identité des réfugiés voulant aller en Angleterre : la « jungle » de Calais viendrait s’installer dans le Kent. A en juger par la manière dont les sentiments xénophobes sont attisés par les démagogues dans ces terres des Lumières que sont les Etats-Unis et l’Europe, à en juger aussi par la flambée des exils fiscaux de particuliers et d’entreprises, ou encore par la phénoménale explosion du narcissisme sur les réseaux sociaux, l’heure semble moins à l’amour du prochain qu’à l’amour de soi. Pourtant les indices en sens contraire sont frappants. Si l’on oublie le récent retour de manivelle, gardons en mémoire l’extraordinaire mouvement de générosité qui a animé les Allemands en faveur des réfugiés. Même si la stagnation économique fait baisser les recettes de la philanthropie, elle demeure à un niveau sans précédent historique. Personne ne remet en cause le principe de l’altruisme institutionnel, une invention récente. Si l’on se reporte cent trente ans en arrière, moment où Bismarck invente les premières lois d’assurance sociale, si l’on voit aussi les progrès qui sont faits en Chine cet égard, il est clair que la notion de solidarité sociale est aujourd’hui considérée dans les pays nantis ou en voie de l’être comme allant de soi. En réalité, l’altruisme est plus que jamais dans l’air du temps. On ne compte plus les jeunes qui s’engagent pour des causes humanitaires. En témoignent aussi les gestes spectaculaires de milliardaires américains (pas Donald Trump, certes) de donner la grande majorité de leur fortune à des causes de bienfaisance. Autre signe, une profusion d’ouvrages au titre entraînant. En France ceux du bouddhiste Matthieu Ricard, du généticien Philippe Kourilsky ou du psychologue Jacques Lecomte ; dans le monde anglo-saxon ceux du philosophe iconoclaste Peter Singer, de son jeune collègue et émule William MacAskill, du biologiste David Sloan Wilson ou encore de l’historien des sciences Michael Shermer. D’inspiration diverse, tous ces livres affichent un optimisme volontariste. Curieusement, plusieurs auteurs américains renouent plus ou moins explicitement avec le positivisme d’Auguste Comte, l’inventeur du mot « altruisme ». Titré « L’Arc moral », le livre de Michael Shermer a un sous-titre éloquent : « Comment la science et la raison conduisent l’humanité vers la vérité, la justice et la liberté ». Pour Shermer, le progrès de l’instruction et de l’information globale favorisent nécessairement la dimension morale de l’homme en le libérant de l’esprit de clocher et des fausses croyances.   Wilson, lui, est un défenseur acharné de l’idée selon laquelle la sélection naturelle ne s’exerce pas seulement sur les gènes mais sur les groupes humains et favorise ceux qui pratiquent la coopération altruiste. Les livres les plus surprenants sont ceux de Singer et de MacAskill. Ils sont les hérauts d’une doctrine qui ne semble pas avoir encore pénétré en France, « l’altruisme efficace ». Adeptes d’un utilitarisme pur et dur, ils s’éloignent des critères habituels de la morale. Les sentiments n’ont pas leur place dans la décision qui mène au bon choix. Pas plus l’empathie que le dégoût. Pour un même investissement, explique Singer, il faut préférer sauver dix vies à l’autre bout du monde que celle d’un proche. Et accepter d’être garde-chiourme à Auschwitz si l’on pense que les autorités du camp pourraient choisir quelqu’un de pire à votre place. Philosophe de 28 ans exerçant à Oxford, MacAskill a élaboré une savante arithmétique de l’altruisme, qui permet de vous guider à coup sûr dans vos choix de dons, de consommation et même de carrière (si vous gagnez beaucoup d’argent vous pouvez donner plus).

Le livre de Singer est intitulé The Most Good You Can Do. Si l’on se souvient que le comble de l’altruisme est de donner sa vie au bénéfice d’une cause, tout dépend bien sûr de l’idée que l’on se fait du bien.

Cet article est paru initialement dans Libération le 17 février 2016.