La terre vue de la planète Sirius

Supposons un instant que je sois premier ministre de la République fédérale planétaire. Chef du gouvernement mondial. Et que, confronté à la cacophonie des affaires urgentes, et ne sachant plus où donner de la tête, je demande à six de mes conseillers de me dresser la liste des six problèmes à examiner en priorité, par ordre d’importance. Je me retrouverais probablement comme dans la parabole des aveugles et de l’éléphant : mis en présence de six avis trop différents pour pouvoir en tirer une conclusion utile. L’un mettrait en avant le risque d’une crise financière encore plus grave que les précédentes, un autre les ondes sismiques en provenance du Proche-Orient, un troisième la stagnation de la croissance dans les pays riches, le quatrième la baisse de la fécondité et le vieillissement de la population, le cinquième le changement climatique, le dernier la montée des égoïsmes nationaux. Et si je poursuivais ma quête, formulant la même demande auprès de six autres conseillers, j’obtiendrais encore des réponses différentes. Avec en prime la même ritournelle, récemment exprimée par le patron d’une grande compagnie de réassurance : « Tous les risques sont en expansion et en interconnexion ».

Chacun voit midi à sa porte, ce qui est bien naturel, et l’urgence est liée à la contingence, celle des affaires qu’il faut traiter parce que le dossier brûle sur la table. Mais les meilleurs esprits ne s’accordent pas sur une hiérarchie des risques majeurs. Peut-on ordonner les maux structurels justiciables d’un traitement de fond, sans que l’analyse soit biaisée par le jeu des intérêts particuliers, des idéologies et  des effets de loupe liés à spécialité du locuteur ? Si l’on fait le tour des livres parus ces dernières années dans le monde, on voit bien qu’il nous manque un Swift ou un Voltaire nous conduisant par la main pour adopter le point de vue de Sirius ou de Gulliver.

A la décharge de nos grands penseurs, le monde a gagné en complexité depuis le XVIIIè siècle. De même qu’un philosophe ne peut plus embrasser toutes les sciences, l’homme le plus averti ne peut prétendre maîtriser également les sujets les plus fondamentaux. En outre l’idée d’une hiérarchisation des risques se heurte aussitôt au choix des critères à privilégier. L’un des plus simples et des plus souvent invoqués est le risque de mort. Mais on tombe vite sur des absurdités. Pour prendre un exemple, alors qu’on ne peut imputer en toute rigueur aucun décès au changement climatique, les accidents de la route font 1,2 millions de morts par an dans le monde. Faut-il placer les accidents de la route loin devant le changement climatique ? De même, on peut préférer la liberté à la mort. On aurait évité des millions de victimes en ne faisant pas la guerre à Hitler, mais était-ce une raison de ne pas la faire ? Hiérarchiser les risques implique de hiérarchiser des valeurs, ce qui nous renvoie aux biais idéologiques, ou culturels. On est aussi en droit de préférer l’argent et le confort à certaines formes de liberté. Comment empêcher 1,3 milliard de Chinois de n’être guère sensibles aux idéaux de la démocratie ?

En tant que Premier ministre éphémère de la République fédérale planétaire, je m’aperçois du même coup qu’il serait vain, au lieu de m’adresser à mes six experts préférés, de créer un organisme international chargé de produire un consensus. Compte tenu de la diversité des intérêts et des idéologies, j’obtiendrais au mieux de beaux rapports en langue de bois, au pire des conventions internationales plus ou moins creuses rédigées par les plus habiles et ceux qui parlent le plus fort.

Finalement je me rends compte que j’ai rêvé. Il est parfaitement inutile de demander à des experts d’établir une hiérarchie des risques. Ce que je pourrais peut-être obtenir, c’est le regard savant porté par quelques grands médecins sur les corps malades de ma clinique mondiale, un diagnostic et dans le meilleur des cas une ordonnance, s’ils jugent que le remède existe et son coût n’est pas exorbitant pour la Sécurité sociale.

Et pourtant, je ne peux pas réprimer le désir de reprendre mon rêve. Toutes ces objections sont valables et vérifiables, mais si un Swift ou un Voltaire venait aujourd’hui publier un livre proposant une fable philosophique invitant à une discussion serrée sur une possible hiérarchisation des risques, je serais preneur. Des Swift et des Voltaire, on en redemande.

 

Cet article est paru initialement dans Libération le 10 février 2016.

Dans les coulisses de la marine marchande

Imaginez l’Empire State Building. Maintenant, renversez-le sur le côté, poussez-le doucement dans l’Hudson et emmenez-le jusqu’à la mer. Voilà la taille de la chose que je contemplais, bouche bée, un jour de novembre 2013 : l’immense coque du CMA CGM Christophe-Colomb, l’un des plus grands porte-conteneurs du monde, s’étendant à perte de vue devant et au-dessus de moi sur un quai de Hongkong. Long de plus 600 mètres, le Christophe-Colomb est plus gros qu’un porte-avions et dépasse en longueur les plus grands paquebots de croisière. Mais l’immense espace est chez lui tout entier dévolu à des boîtes. Le navire a une capacité de 13 344 EVP (« équivalent vingt pieds », la taille d’un conteneur standard, même si la plupart font aujourd’hui 40 pieds de long). Ils sont empilés par sept sur le pont, et par six à huit dans la cale. Leur joyeux camaïeu turquoise, bordeaux, bleu marine, doré, vert, fait penser à un jeu de Lego conçu pour un enfant géant.

Comme je tentais de découvrir par où monter à bord de ce monstre, j’ai fini par trouver une passerelle d’aluminium très raide dont j’ai gravi les 74 marches, avant de franchir deux écoutilles pour pénétrer dans le château arrière de huit étages qui domine le pont principal et abrite les quartiers d’habitation, les bureaux et la passerelle de commandement. Voilà donc ce qui me tiendrait lieu de chez-moi pendant presque quatre semaines, puisque je m’embarquais pour une traversée de Hongkong à Southampton via le canal de Suez.

Les paquebots n’empruntent plus aujourd’hui ces routes, mais de nombreuses compagnies de fret continuent de mettre quelques cabines à disposition de passagers pour leur offrir ce que la CMA CGM, la compagnie française propriétaire du Christophe-Colomb, décrit comme « l’opportunité excitante et inoubliable de découvrir les grandes routes commerciales maritimes », et ce pour environ 130 dollars par jour. J’avais commencé à m’intéresser au sujet en écrivant un livre sur le monde des années 1900 à travers la vie de Joseph Conrad. Avant de devenir écrivain, il avait été pendant vingt ans officier de la marine marchande, naviguant surtout entre l’Asie, l’Australie et l’Europe. Ce qu’il a vécu à bord imprègne des ouvrages comme Au cœur des ténèbres et Lord Jim. Quand j’ai pris connaissance de l’itinéraire actuel du Christophe-Colomb – des rotations régulières de onze semaines entre la Chine et l’Europe via Hongkong, le détroit de Malacca, le canal de Suez, le détroit de Gibraltar et la Manche –, j’y ai reconnu une route que Conrad avait souvent parcourue et évoquée.

 

À son époque, les quais des grandes villes du monde bruissaient d’une activité intense. C’était un maelström de dockers, d’ouvriers, de commerçants en gros, de charretiers, de cabaretiers, de vendeurs d’accastillage et de prostituées. Les escales duraient des jours voire des semaines, car il fallait charger ou décharger un à un chaque régime de bananes centre-américaines ou chaque planche de teck birman, à dos de débardeur. Les officiers jouaient aussi le rôle d’experts en logistique, car le volume de la cargaison, donc le profit que l’on pouvait en retirer, dépendait de l’intelligence avec laquelle la cale était organisée ; et le bon équilibre de la charge affectait la vitesse et la sécurité du trajet.

Dans les années 1960, la marine marchande a été bouleversée par l’adoption généralisée du conteneur standard. Cette invention de l’Américain Malcolm MacLean, patron d’une société de transport routier, est devenue la norme universelle de conditionnement de toutes les marchandises. Ces caisses de 20 pieds (6 mètres) pouvaient être remplies sur le lieu même de l’expédition (qu’il s’agisse d’une usine, d’un entrepôt ou du seuil d’une maison), chargées sur un camion, transportées jusqu’au quai, soulevées par une grue et déposées directement à leur place précise dans la cale. Fini les transferts coûteux et chronophages du véhicule à l’entrepôt maritime et de l’entrepôt à la cale. Si charger 13 000 conteneurs sur un navire vous semble une tâche colossale, imaginez ce que c’était que de charger chacun des objets un par un. Avant cette nouvelle ère, la cargaison d’un bateau, même de taille moyenne, se composait souvent de plusieurs centaines de milliers d’articles. Aujourd’hui, il ne faut même pas une minute à un pont roulant pour saisir un conteneur sur le quai, le soulever, le faire pivoter et le déposer à l’endroit prévu, avant de passer illico au suivant.

Mais pour cela, il faut des ports capables d’accueillir une telle manutention, avec d’immenses grues à plusieurs étages et des machines à empiler qui effectuent le travail autrefois dévolu aux dockers. À mesure qu’ont été créés ces nouveaux ports automatisés – souvent à bonne distance du centre-ville, pour des questions d’espace –, tous les fronts de mer des villes se sont transformés l’un après l’autre en reliques historiques. Dès le milieu des années 1970, les quais de Brooklyn et de Manhattan n’étaient plus guère qu’un « souvenir », selon Marc Levinson (1), réduits à l’inactivité par le port à conteneurs d’Elizabeth, dans le New Jersey. Quant au réseau des docks de Londres, où l’on gérait chaque année 60 millions de tonnes de fret au début des années 1960, il était au début des années 1980 un désert voué au silence et aux portes closes.

Lorsqu’un porte-conteneurs arrive à quai aujourd’hui, il s’insère dans un dispositif géré à distance 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24 par des experts dans des bureaux lointains. À bord, le second vérifie que tout se déroule conformément au plan informatisé transmis par le service logistique. Tandis que nous regardions les boîtes s’empiler à bord du Christophe-Colomb à Hongkong, j’ai demandé au second s’il avait une idée de ce qu’ils renfermaient. Il a haussé les épaules, s’en fichant complètement. Tout ce qu’il savait – comme tout le monde à bord – c’est s’ils avaient besoin d’être réfrigérés, ou s’ils contenaient des matériaux dangereux et devaient être placés dans des zones de stockage sécurisé. Les escales ne durent désormais que six à vingt-quatre heures, et les hommes descendent rarement en ville. Les conteneurs dressent un mur entre mer et terre, rendant chaque bord moins accessible à l’autre.

 

En réduisant le coût du transport, cette révolution a accéléré un processus d’intégration économique mondiale dont Joseph Conrad avait vécu les prémices. Aujourd’hui, « le transport maritime est tellement bon marché qu’il est plus intéressant financièrement d’aller faire trancher la morue écossaise en Chine, à 15 000 kilomètres, avant de la réexpédier en filets dans les magasins et les restaurants écossais, plutôt que de payer des découpeurs locaux », écrit la journaliste britannique Rose George dans Ninety Percent of Everything. On a récemment demandé aux habitants de la ville portuaire de Southampton à combien ils évaluaient la proportion de marchandises transportées par mer. Toutes leurs réponses, raconte Rose George, « étaient données sur un ton interrogateur marquant leur incertitude » : « 35 % ? », « Pas beaucoup ? » La bonne réponse, c’est : « Presque tout. » Plus exactement, 90 % de tout : l’essentiel des habits que vous avez enfilés ce matin ; le café ou le thé que vous avez bu ; votre voiture, ou du moins certains de ses composants, et une partie de l’essence que vous y mettez ; votre ordinateur, votre téléviseur, votre téléphone, vos écouteurs – bref, tous les éléments de votre quotidien.

Rose George possède une connaissance du transport maritime acquise de première main lors d’un voyage de l’Europe vers l’Asie à bord du Kendal, un porte-conteneurs appartenant à la plus grande compagnie du monde, la société danoise Maersk. La journaliste souligne la difficulté d’avoir accès « à un bateau en opération, d’où les citoyens lambda sont en principe bannis ». Ce qu’elle révèle, c’est une activité marquée par des conditions de travail épouvantables, le danger physique, les épreuves personnelles et les dégâts faits à l’environnement.

 

Rose George a bâti son livre plus ou moins librement autour de son voyage, utilisant chaque étape pour explorer un aspect associé. Son style haché, sans fioritures, pulvérise toutes les illusions sur la mer. Si vous croyez la vie d’un marin pleine d’aventures et d’excitation, détrompez-vous. C’est un métier épuisant, mal réglementé, profondément aliénant et souvent franchement dangereux. Même si « le bateau est le moyen de transport de masse le plus écologique », sa pollution sonore saccage les habitats marins : « Un supertanker s’entend sous la mer un jour avant son arrivée » ; adieu, donc, dauphins et baleines. Vous trouvez les étincelantes eaux bleues magnifiques, magiques ? Regardez-le donc de plus près, « cet océan sonorisé, plastifié, endommagé ». « Voilà de bien tristes mers », pleines de migrants désespérés s’agrippant à des embarcations de fortune, de naufrages épouvantables et de tempêtes dévastatrices.

Le transport maritime est l’une des activités les plus « résolument opaques » de la planète. Les compagnies s’abritent derrière un système de pavillons de complaisance qui permet aux bateaux d’être enregistrés dans des pays étrangers à la nationalité de leur propriétaire, s’affranchissant ainsi des impôts, taxes et autre législation du travail. Sur le papier, les trois principales flottes marchandes du monde appartiennent au Panamá, au Liberia et aux îles Marshall, bien que pas un seul de ces bateaux n’ait sans doute le moindre rapport avec le moindre Panaméen, Libérien ou habitant des îles Marshall. Plus d’une centaine de navires sont même enregistrés dans ces nations enclavées que sont la Mongolie ou la Moldavie. Un bâtiment sera souvent immatriculé dans un premier pays, géré à partir d’un deuxième, loué à un troisième, avec un système « vertigineux de poupées russes » pour en masquer la propriété.

De telles escroqueries autorisent toutes sortes d’abus non réprimés. « Le non-paiement des salaires est monnaie courante et se pratique au grand jour », écrit Rose George. Tout comme la double comptabilité : les compagnies déclarent des salaires corrects conformes aux normes de la Fédération internationale des travailleurs du transport (qui représente les gens de mer), tout en versant des rémunérations bien moindres. Les comportements délictueux sont presque impossibles à poursuivre en justice. Si un citoyen des Philippines employé à bord d’un navire battant pavillon libérien mais possédé par un Grec et naviguant dans les eaux internationales se fait molester par un coéquipier croate, où la plainte doit-elle être déposée ? Voyageant dans des zones sans réseau téléphonique, avec un accès Internet faible ou inexistant, les membres d’équipage n’ont aucun moyen de solliciter de l’aide si quelque chose tourne mal. En pratique, la haute mer est un no man’s land juridique où le bon vouloir du capitaine tient lieu de loi.

« Nous sommes à moitié prisonniers, me confie l’un des officiers philippins pendant son quart, ses doux yeux bruns fixés sur l’horizon. Ma vie, c’est le pont G et le pont B. » Il écrit les deux lettres en marge de la carte de navigation face à lui, puis les montre avec la pointe de son crayon : « C’est ça », avant d’effacer les lettres. Cela m’a rappelé le mot de Samuel Johnson que cite Rose George : « Être à bord d’un bateau c’est comme être en prison, le risque de noyade en plus. » Mais alors, pourquoi donc vouloir travailler dans le transport maritime ?

 

Par rapport aux paquebots de croisière et aux navires de guerre, avec leur équipage de plusieurs milliers d’hommes, les porte-conteneurs sont des vaisseaux fantômes. Vingt et une personnes travaillent sur le Kendal, à bord duquel se trouvait Rose George, et trente sur le Christophe-Colomb : huit Français, vingt et un Philippins et un Indien – que des hommes. Les Français sont tous officiers, et la plupart des Philippins officient comme matelots peu qualifiés de deuxième ou troisième classe – pétroliers, mécaniciens, hommes de pont ou cuisiniers.

Environ un cinquième des salariés de la marine marchande sont philippins. Ils sont appréciés des compagnies, car ils parlent l’anglais, possèdent une réputation de fiabilité et ne sont pas très chers. L’Indien, quant à lui, était peintre : les Indiens travaillent toujours comme peintres à la CMA CGM, m’a-t-on dit, parce qu’ils sont encore moins chers que les Philippins. En tant qu’unique passagère et seule femme à bord (francophone et à moitié asiatique par ailleurs), j’ai fait de mon mieux pour ne pas être assimilée à quoi que ce soit de spécifique et pour parler à chacun.

J’ai fait plus particulièrement connaissance avec le capitaine, un homme énergique de 52 ans qui en paraît 40. À son poste, c’était un manager vigilant et exigeant ; en dehors, il était drôle et racontait de nombreuses histoires amusantes, son visage expressif pétillant d’humour ironique. Lors de son embauche à la CMA CGM, au début des années 1980, être capitaine dans la marine marchande, « c’était quelque chose » : un travail prestigieux, de luxueuses conditions de vie à bord, des équipages très qualifiés, des escales intéressantes. Fini, tout ça. Le capitaine raille les « falbalas en plastique » (des placages de bois) et les reproductions ringardes de Klimt, Dalí ou Van Gogh dans leurs cadres fabriqués en Corée et décorant chaque pont. Il se hérisse face aux erreurs de navigation commises par ses lieutenants et hurle contre le steward qui n’a pas mis les bons couteaux avec le poisson. Et pour ce qui est du côté romantique de la mer, j’ai découvert que, pour bien des membres de l’équipage, le temps passé sur l’océan n’était qu’une pénitence permettant d’acheter leur liberté à terre.

Les Français travaillent sur la base de périodes de trois mois à bord suivis de trois mois de repos. Les Philippins, eux, prennent la mer avec des contrats de neuf mois, et tous, sans exception, m’ont dit qu’ils ne faisaient ce métier que pour l’argent. La plupart gagnent entre 1 500 et 3 500 dollars par mois – des salaires élevés même selon les critères occidentaux. Aux Philippines, il leur faudrait diriger une grosse entreprise pour gagner autant. Un jeune ingénieur qui entame juste sa carrière sur l’océan m’a confié que, s’il avait pu travailler aux Philippines même pour la moitié du salaire, il l’aurait fait ; mais il n’y avait pas d’emploi. Le plus âgé des travailleurs moins qualifiés, le quartier-maître, un homme de 53 ans, avait débuté à la petite vingtaine en occupant les plus basses fonctions à bord. Il avait grimpé au mérite. Son visage de tous les jours, renfrogné et brûlé par le soleil, s’est éclairé d’un sourire édenté quand il a commencé à évoquer fièrement les carrières qu’ont pu faire ses quatre grands enfants dans le droit et les affaires. Ces postes peuvent se révéler très pénibles sur le plan personnel. L’ingénieur philippin s’était marié cinq jours avant le début de son contrat, et il avait déjà un bébé en route. Il ne souffrait pas du mal de mer, « mais du mal du pays. Très fort. »

Dans le transport maritime comme dans bien d’autres activités « globalisées », l’économie de salaire réalisée sur l’un crée une opportunité pour l’autre : un emploi délocalisé d’Europe se traduit par un emploi nouveau en Asie. La marine marchande met en lumière l’énigme de la mondialisation. En créant en Asie des postes mieux rémunérés tout en réduisant les coûts au profit des consommateurs occidentaux, le transport maritime fait tellement de dégâts en termes de conditions de travail, de niveaux de salaire et de respect du droit qu’il va peut-être finir par faire sombrer bon nombre des personnes concernées.

J’étais curieuse de savoir comment les deux communautés du Christophe-Colomb, française et asiatique, vivaient à bord à la fois séparément et ensemble. C’est au moment des repas que j’appréhendais au plus près la vie du bord, quand je mangeais avec les Français dans le mess des officiers. Je m’étais résignée à la perspective de repas médiocres à cause du récit de Rose George, qui avait eu à supporter un buffet en self-service avec des frites et des hot dogs remplis de fromage fondu préparés par une Philippine bourrée de bonnes intentions mais manquant de compétences culinaires. Maersk interdit l’alcool à bord de ses navires depuis quelques années, et, cerise sur le gâteau, venait en plus de décider d’économiser sur les serviettes en papier en les remplaçant par du papier absorbant (gain : 50 000 dollars par an).

En comparaison, le Christophe-Colomb mériterait une étoile au Michelin. Avant les repas, les officiers descendent prendre l’apéritif dans le salon qui leur est réservé. Puis ils gagnent ensemble la salle à manger, en chemise blanche avec galons, pantalon bleu et mocassins, et s’assoient à leur place, marquée par une serviette en tissu dans son étui nominatif, autour d’une table recouverte d’une nappe. Un steward en veste blanche présente tous les mets – entrée, plat, fromage et dessert –, servant d’abord le capitaine et moi-même, puis les autres à tour de rôle selon leur rang. Il y avait du vin rouge et blanc, une panière avec de la baguette, et le menu du jour imprimé sur de jolis cartons.

 

Mais tout ce décorum ne faisait que souligner la médiocrité de la nourriture elle-même : monotone, grasse et trop cuite. « Riz et patates, patates et riz », se lamente l’ingénieur en chef. Et de la viande, de la viande, de la viande – essentiellement de mauvais morceaux achetés en Chine. J’éprouve cependant de la compassion pour le cuisinier philippin, à qui on demande de mitonner des plats qui lui sont aussi étrangers que les plats chinois le sont pour moi. « Comment as-tu appris à cuisiner ? » lui ai-je demandé un soir. « Quand je suis aux Philippines, explique-t-il, je regarde des vidéos au bureau », des démonstrations de cuisine fournies par la société de restauration. Il a aussi suivi pendant deux jours à Manille un « cours d’initiation à la cuisine est-européenne », et il possède un certificat attestant sa formation spécifique aux cuisines ukrainienne, russe, croate et polonaise, ainsi qu’à la « cuisine de la pomme de terre ».

Tandis que les officiers mâchonnent tristement leur riz et leurs patates dans un silence presque total, j’en suis venue à considérer cette piètre nourriture comme une pénitence très spéciale infligée à des hommes par ailleurs tellement sevrés de changement au quotidien. Quand il n’y a pas d’informations de l’extérieur, personne de nouveau à qui parler et qu’en général même le temps qu’il fait ne suscite pas de commentaires, la conversation s’embourbe. Les anecdotes sur leurs précédents bateaux, leurs attentes à propos du retour à terre, tout cela ne va pas bien loin avec des gens qui, comme le fait remarquer le capitaine, « ne vous parleront jamais de leur vie personnelle ».

À l’autre extrémité de la galerie, dans le mess et la salle de détente de l’équipage, une culture différente règne parmi les hommes et les officiers philippins. Le cœur du repas est un immense chaudron de riz, avec d’ordinaire du poulet en sauce, et chacun se sert. Après le dîner, le seuil de la salle de loisirs est jonché de sandales en plastique. Je sais qu’on y regarde un film quand la seule chose qui émane de la pièce est la fumée des cigarettes ; et je sais qu’on y joue au jeu vidéo Counter Strike quand les cris de joie ou de dépit fusent.

Je sais aussi quand le capitaine a ouvert la « cantine », le magasin du bord où ils peuvent acheter de la bière, car les Philippins se mettent alors à chanter. Un soir, je me suis incrustée avec les types en tee-shirt et en short, affalés sur un long canapé face à des tables basses croulant sous les canettes de San Miguel, de Coca et les Pringles. Au bout de la pièce trônait un marin tout en muscles et tatouages, vêtu du T-shirt d’un club de football de Barcelone, mugissant une chanson d’amour. Sur l’écran de télévision face à lui, une machine à karaoké faisait défiler les paroles en même temps que des images du pays : festivals folkloriques, cascades, plages. Tandis que les hommes faisaient circuler les micros à travers la pièce et fredonnaient leur complainte sentimentale préférée, je me suis souvenue que les gens de mer étaient connus depuis toujours pour leurs chansons. Le karaoké est la version XXIe siècle du chant de marin.

Pour aider le capitaine à gérer son équipage essentiellement philippin, la CMA CGM l’a muni d’une brochure intitulée Comprendre le marin philippin : ses valeurs – son comportement – son attitude, par le docteur Thomas Quintin D. Andres, « consultant interculturel ». L’ouvrage a été publié en 1991, mais il semble avoir été écrit au moins un siècle auparavant. « Les marins philippins forment un joyeux mélange de plusieurs races, essentiellement malaise, mais avec des apports chinois, espagnol, indien et américain… Dans leurs veines coulent les riches valeurs chrétiennes de l’Europe, les valeurs pragmatiques et démocratiques de l’Amérique et les valeurs spirituelles de l’Asie. » Andres continue en détaillant les sous-types d’une façon qui rappelle l’élevage de chiens : « Le Philippin à dominante malaise est confiant comme un enfant, naturellement tolérant, patient et gentil, mais belliqueux quand on le provoque » ; « Le Philippin à dominante espagnole est généreux mais arrogant », et ainsi de suite.

Pas un mot dans ce guide, en revanche, sur cette pratique intime des marins philippins, les bolitas. Il s’agit de minuscules objets qu’ils insèrent dans leur pénis en faisant une incision au rasoir et en introduisant quelque chose dans la blessure : une bille de roulement à billes, par exemple, ou l’extrémité d’une baguette en plastique. Cela devient ensuite, selon l’universitaire norvégien Gunnar Lamvik, « une arme secrète » qui leur facilite l’accès aux prostituées brésiliennes. Rose George cite Lamvik : « Les Philippins sont si petits et les femmes brésiliennes sont si grosses. » Le capitaine a entendu ses collègues raconter d’affreuses histoires d’opérations chirurgicales de fortune qu’ils ont dû effectuer eux-mêmes (il n’y a pas de médecin sur ces navires) sur les pénis enflés et purulents de Philippins dont les incisions avaient mal tourné.

Avec ou sans bolitas, les chances sont rares pour ces hommes de trouver des femmes, s’ils en veulent, pendant un engagement de neuf mois. De nombreux ports sont trop éloignés de la ville pour pouvoir descendre à terre (Tanger, Port Kelang). Ailleurs, les prostituées sont trop chères (Southampton, Rotterdam). Ils en sont donc réduits aux bordels des ports chinois de seconde zone (Yantian, Chiwan). À part ça, on en revient à la sempiternelle hypothèse jamais évoquée – mais qu’étaie la diminution du stock de préservatifs dans l’infirmerie pendant la traversée – selon laquelle les marins couchent ensemble.

 

Tout comme Rose George, je suis revenue de mon voyage pleine d’admiration pour ces gens de mer dont personne ne vante les mérites, et j’ai apprécié que son livre les mette en lumière. Est-ce suffisant ? Elle évoque aussi quelques remèdes aux maux du secteur. Une amélioration significative des conditions de travail, un renforcement significatif de la réglementation et de son application, des bateaux plus sûrs et plus écologiques – voilà qui ferait un bien substantiel et à la marine marchande et à la planète dans son ensemble. La réforme la plus percutante consisterait à juguler le système des pavillons de complaisance. Et le simple fait de donner aux marins un accès régulier et bon marché à Internet améliorerait considérablement leur qualité de vie. Mais il faudrait pour cela que les consommateurs acceptent de payer un peu plus pour les produits importés, sauf à s’en passer tout de go. Il est certainement plus facile de simplement remercier les marins.

 

Faire cette traversée m’a aussi permis de voir des choses que je n’aurais jamais pu appréhender en me contentant de lire le livre de Rose George. Elle reconnaît que « le transport maritime peut se révéler poétique malgré lui. Il y a la chanson des vents » et le langage très évocateur des cartes de navigation. Comme moi, elle trouve de la beauté à ces boîtes de couleurs vives qui contiennent nos marchandises. Mais ce sont des productions humaines. Alors que, souvent, vivre entre ciel et mer est tout simplement magnifique. Debout à la proue de ce navire de la taille de l’Empire State Building fonçant vers l’horizon dans un silence presque absolu, j’ai vu des poissons volants bondir et nous dépasser, planant quelques dizaines de mètres à la surface de la mer. Je me suis réveillée la nuit parce que mon lit bougeait sous moi. J’ai vu la mer verte écumer sous un vent colérique, et l’océan couleur cobalt clapoter dans le calme, et d’aveuglants lambeaux de mer s’illuminer de soleil à travers les taches de pluie grise.

Un soir, sur l’un des ponts inférieurs à côté du canot bâbord, les marins placèrent une manivelle bricolée au-dessus d’un bidon rempli de charbon de bois pour y faire rôtir lentement un cochon de lait. Nous eûmes droit à un barbecue en plein air, sur un large espace de pont muré sur deux côtés par des conteneurs. La machine à karaoké et les seaux remplis de bière Tiger étaient de la partie, et le cuisinier découpait des tranches de porc pendant que d’autres jetaient du poulpe et des hot dogs sur un gril gigantesque. Pour quelques heures, tous les trente et un, nous avons mangé la même nourriture à la même table et fait circuler les micros en plaisantant et en rigolant tandis qu’on apercevait les étoiles entre les conteneurs. En oubliant – ou en savourant – aussi le fait que tout cela se passe à quelques milliers de milles de tout lieu que l’on pourrait appeler chez-soi.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 3 avril 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

438 jours à la dérive

Alors qu’ils traversaient un lagon des îles Marshall, au beau milieu du Pacifique, les policiers contemplaient l’individu étendu devant eux sur le pont du bateau. On ne pouvait se cacher que cet homme avait passé un sacré bout de temps en mer, avec ses cheveux hirsutes comme un buisson et sa barbe tout embroussaillée de sauvageon. Les chevilles enflées, les poignets riquiqui, il pouvait à peine marcher. Incapable de regarder qui que ce soit dans les yeux, dissimulant souvent son visage, Salvador Alvarenga avait quitté la côte du Mexique quatorze mois plus tôt, à bord d’une petite embarcation. Un jeune équipier accompagnait alors ce pêcheur de 36 ans originaire du Salvador. À présent, on l’emmenait sur l’atoll Ebon, la pointe sud des îles Marshall et la commune la plus proche de l’endroit où il s’était échoué, à plus de 10 000 kilomètres de son point de départ. Alvarenga avait passé 438 jours à la dérive, observé la lune croître et décroître pendant plus d’un an en luttant contre la solitude, la dépression et les pulsions suicidaires.

Il avait survécu dans un monde rempli d’animaux sauvages, d’hallucinations saisissantes et d’extrême isolement. Rien de tout cela ne l’avait préparé à devenir une célébrité nationale, objet de toutes les curiosités. Quelques jours plus tard, Alvarenga faisait face à la presse internationale. Vêtu d’un ample sweat-shirt marron qui dissimulait son torse squelettique, il avait débarqué du bateau de la police, péniblement mais sans aide. La foule s’attendait à trouver une victime décharnée et grabataire. Un frisson incrédule parcourut l’assistance. Alvarenga esquissa un sourire et adressa un signe aux caméras. Plusieurs observateurs lui trouvèrent une ressemblance avec Tom Hanks dans le film Seul au monde. La photo du pêcheur barbu s’avançant à pas lents sur le rivage se propagea comme un virus. Pendant un bref moment, son nom fut sur toutes les lèvres.

Qui peut survivre à quatorze mois en mer ? Seul un scénariste d’Hollywood est capable d’imaginer une histoire dans laquelle ce genre de périple finit bien. J’étais sceptique, mais, correspondant du Guardian dans la région, j’ai commencé à enquêter. Il se trouve que des dizaines de témoins avaient vu Alvarenga prendre la mer ou entendu son SOS. Lorsqu’il fut rejeté sur une plage (à bord du bateau avec lequel il avait quitté le Mexique), à des milliers de kilomètres, il refusa obstinément d’accorder la moindre interview. Il fit même placarder sur la porte de sa chambre d’hôpital un message invitant la presse à le laisser en paix.

Je devais plus tard passer de nombreuses heures avec lui. De retour au Salvador, il m’a décrit en détail les réalités abominables de sa vie en mer pendant plus d’un an. Nous avons eu plus de quarante entretiens au cours desquels il m’a raconté son extraordinaire survie au beau milieu de l’océan. Voici son histoire.

Tout commença le 18 novembre 2012. Coincé en mer depuis la veille par une énorme tempête, Alvarenga naviguait en s’efforçant d’ignorer la mare d’eau montante qui s’étendait à ses pieds. Un marin inexpérimenté aurait pu paniquer, se mettre à écoper et se laisser détourner de sa tâche première : aligner le bateau avec les vagues. Mais Alvarenga était un vieux loup de mer. Il savait qu’il devait reprendre l’initiative Avec son homme d’équipage débutant, Ezequiel Córdoba, il se trouvait à 80 kilomètres des côtes. Et négociait lentement son retour vers le rivage.

Les embruns et les flots déversaient des centaines de litres dans le bateau, menaçant de les faire sombrer. Pendant qu’Alvarenga pilotait, Córdoba rejetait frénétiquement l’eau dans l’océan, ne s’arrêtant que pour reposer un peu les muscles de ses épaules. Le bateau, qui mesurait 8 mètres, était large comme un pick-up et long comme deux. Sans cabine surélevée, sans vitre ni feux de navigation, il était pratiquement invisible en mer. Sur le pont, une caisse en fibre de verre de la taille d’un réfrigérateur. À l’intérieur, une pleine cargaison de poissons : thons, mahi-mahi et requins – le butin de deux jours de pêche. S’ils réussissaient à rentrer, les deux hommes pourraient en tirer de quoi vivre une semaine.

Le bateau était chargé de matériel, dont 300 litres d’essence, 70 litres d’eau,
23 kilos de sardines pour les appâts, 700 hameçons, des kilomètres de fil de pêche, un harpon, trois couteaux, trois seaux pour écoper, un téléphone mobile (dans un sac en plastique pour le tenir au sec), un GPS (non étanche), un émetteur-récepteur radio (avec la batterie à moitié chargée), plusieurs clés à molette pour le moteur et 91 kilos de glace.

 

Alvarenga l’avait préparé avec Ray Pérez, son ami fidèle et compagnon habituel. Mais à la dernière minute, Pérez n’avait pu se joindre à lui. Pressé de prendre la mer, le pêcheur avait alors décidé d’embarquer Córdoba, un jeune homme de 22 ans surnommé Piñata. Piñata habitait au fin fond du lagon, où il était surtout connu comme défenseur vedette de l’équipe de foot locale. Alvarenga et lui ne s’étaient jamais parlé auparavant.

Le capitaine amorçait péniblement leur lent retour vers la côte (1), manœuvrant comme un surfeur qui tente de se frayer un chemin à travers les vagues. À mesure que le temps se dégradait, Córdoba perdait toute énergie. Il refusait par moments d’écoper, préférant s’accrocher à deux mains au bastingage pour vomir et pleurer. Il avait signé pour 50 dollars. Sportif et robuste, le jeune homme était capable de travailler douze heures d’affilée sans se plaindre. Mais ce trajet de retour sous le déluge et dans le fracas des vagues ? Il était persuadé que leur minuscule esquif allait se briser et les donner en pâture aux requins. Il se mit à hurler.

Alvarenga restait assis, agrippant fermement le gouvernail, déterminé à traverser une tempête à présent si forte que, sur la côte, les capitaineries interdisaient aux bateaux de sortir. Il finit par remarquer un changement dans la visibilité : la couverture nuageuse se levait et l’on pouvait désormais voir à plusieurs kilomètres. Vers 9 heures du matin, Alvarenga vit une montagne se dresser à l’horizon. Ils se trouvaient à environ deux heures de la côte quand le moteur se mit à crachoter. Alvarenga sortit sa radio et appela son patron. « Willy ! Willy ! Willy ! Le moteur est foutu !

– Calme-toi, donne-moi tes coordonnées, répondit Willy, depuis les docks de Costa Azul.

– On n’a pas de GPS, il ne fonctionne pas.

– Jette l’ancre.

– On n’a pas d’ancre. (Avant de partir, il avait remarqué son absence, mais n’imaginait pas qu’il en aurait besoin pour aller pêcher en haute mer.)

– OK, on arrive.

– Viens tout de suite, je suis vraiment dans la merde », cria Alvarenga.

Les derniers mots qu’il adressa à terre.

Les vagues cognaient le bateau. Alvarenga et Córdoba se mirent à travailler en équipe. Grâce au soleil du matin, ils pouvaient voir les lames s’approcher, s’élever très haut au-dessus d’eux, puis se fendre. Pour contrebalancer le roulis, chacun s’appuyait de toutes ses forces à l’un des côtés de l’embarcation à coque ouverte.

Mais les vagues étaient imprévisibles, elles se percutaient, unissant leurs forces pour créer une houle qui, l’espace d’un instant, hissait les pêcheurs à la hauteur d’un bâtiment de trois étages, avant de les laisser aussitôt retomber, comme un ascenseur qui se décroche. Leurs sandales de plage n’offraient aucune adhérence.

Alvarenga prit conscience que leurs prises – près de 500 kilos de poisson frais – alourdissaient considérablement le bateau et le rendaient instable. Il fallait sacrifier toute la pêche. Un par un, les poissons furent tirés de la glacière et jetés à l’eau. Ensuite, ils se débarrassèrent de la glace et de leur réserve d’essence. Alvarenga attacha au bateau 50 bouées fixées les unes aux autres, formant une « ancre » qui offrait résistance et stabilité. Mais, vers 10 heures du matin, la radio tomba en rade. Il n’était même pas midi et la tempête pouvait durer cinq jours, le pêcheur le savait. La perte du GPS était un inconvénient, la panne du moteur était une catastrophe, et maintenant, sans contact radio, ils étaient livrés à eux-mêmes.

La tempête malmena les hommes tout l’après-midi. Ils bataillaient pour écoper. Les mêmes muscles, les mêmes gestes répétitifs, heure après heure, leur avaient permis de rejeter peut-être la moitié de l’eau hors du bateau. Tous deux étaient sur le point de s’évanouir, épuisés. Mais Alvarenga était aussi furieux. Il s’empara d’un gros bâton normalement employé pour tuer les poissons et se mit à frapper le moteur cassé. Puis il prit la radio et le GPS et les jeta rageusement par-dessus bord.

Quand le soleil disparut derrière l’horizon, la tempête continuait de les ballotter. Córdoba et Alvarenga commençaient à mourir de froid. Ils renversèrent la glacière grande comme un réfrigérateur pour se blottir à l’intérieur. Trempés, à peine capables de fermer leurs poings gelés, ils se serrèrent dans les bras l’un de l’autre, s’entourant de leurs jambes. Mais, comme l’eau qui affluait faisait progressivement couler le bateau, les deux hommes durent quitter la glacière à tour de rôle pour écoper pendant des sessions frénétiques de dix à quinze minutes. Les progrès étaient lents, mais la mare d’eau à leurs pieds diminua peu à peu.

 

Les ténèbres rétrécissaient leur monde et ils s’avançaient toujours plus loin en haute mer, poussés par les violentes bourrasques qui partaient de la côte. Étaient-ils revenus là où ils avaient pêché la veille ? Se dirigeaient-ils vers Acapulco, au nord, ou vers Panama, au sud ? Avec les étoiles pour seul guide, ils avaient perdu leurs moyens habituels d’évaluer les distances.

Sans appât ni hameçon, Alvarenga mit au point une stratégie audacieuse pour pêcher. Il s’agenouillait sur le côté du bateau, guettait les requins, plongeait les bras dans l’eau, jusqu’aux épaules. La poitrine pressée contre le côté du bateau, il gardait les mains immobiles, à quelques centimètres d’écart. Quand un poisson passait entre elles, il les refermait brusquement, enfonçant ses ongles dans les écailles rugueuses. Beaucoup s’échappaient, mais Alvarenga maîtrisa bientôt la technique et se mit à attraper les poissons. Avec le couteau, Córdoba les vidait d’une main experte, avant de les débiter en bandelettes de la taille d’un doigt, qu’il laissait ensuite sécher au soleil. Ils mangèrent poisson après poisson. Alvarenga enfournait chair crue et chair séchée, sans vraiment relever ou se soucier de la différence. Quand ils avaient de la chance, ils capturaient des tortues et parfois des poissons volants qui se posaient dans le bateau.

Au bout de quelques jours, Alvarenga se mit à boire son urine et encouragea Córdoba à faire de même. Le liquide était salé mais n’avait rien d’immonde. Ils buvaient, urinaient, buvaient de nouveau, urinaient de nouveau, en un cycle qui leur donnait l’impression de se procurer un minimum d’hydratation ; en réalité, cela ne faisait qu’aggraver leur déshydratation. Alvarenga avait appris depuis longtemps le danger qu’il y a à boire de l’eau de mer. Malgré leur soif, ils résistèrent à l’envie d’avaler ne serait-ce qu’une tasse de l’eau salée qui les entourait à perte de vue.

« J’avais tellement faim que je mangeais mes propres ongles, j’avalais tous les petits morceaux », me dit plus tard Alvarenga. Il commença à attraper des méduses et à les engloutir tout entières. « Ça me brûlait le haut de la gorge, mais ça n’était pas si mauvais. » Au bout d’une quinzaine de jours, alors qu’il se reposait dans la glacière, Alvarenga entendit un bruit : ploc, ploc, ploc. Le clapotement ne trompait pas, c’étaient des gouttes de pluie. « Piñata ! Piñata ! Piñata ! » hurla Alvarenga en se glissant hors de son abri. Son compagnon se réveilla et le rejoignit. Courant sur le pont, les deux hommes installèrent un système de collecte de l’eau de pluie auquel Alvarenga réfléchissait depuis une semaine. Córdoba récura un seau gris d’une contenance de 20 litres et le plaça sous les gouttes.

Des nuages sombres couvaient dans le ciel et, après des jours à boire de l’urine et du sang de tortue, un orage finit par éclater. Les deux hommes ouvrirent la bouche pour profiter de la pluie, arrachèrent leurs vêtements et se douchèrent sous ce formidable déluge d’eau claire. En une heure, le seau se remplit de deux centimètres d’eau, puis bientôt de cinq. Ils se mirent à rire, en buvant toutes les deux minutes, puis décidèrent d’observer un strict rationnement.

Après plusieurs semaines en mer, Alvarenga et Córdoba excellaient dans l’art de la récup, ayant appris à distinguer les variétés de plastique qui dansent à la surface de l’océan. Ils attrapaient et mettaient de côté toutes les bouteilles. Et quand un sac-poubelle vert bien rempli passa près d’eux, ils l’attrapèrent, le hissèrent à bord et l’éventrèrent. À l’intérieur d’un sac, ils trouvèrent un morceau de chewing-gum mâché, grand comme une amande, qu’ils se partagèrent. Chacun de son côté, ils se délectèrent de cette orgie de plaisir sensuel. Sous une couche de détritus imbibés d’huile de cuisine, ils découvrirent des trésors : un demi-chou, quelques carottes et un litre de lait – à moitié tourné, mais qu’ils burent tout de même. C’était les premiers produits frais que les deux hommes voyaient depuis longtemps. Ils traitèrent les carottes détrempées avec le plus grand respect.

Lorsqu’ils eurent constitué une réserve de nourriture pour plusieurs jours, et surtout après avoir capturé et mangé une tortue, Córdoba et Alvarenga trouvèrent une brève consolation dans le magnifique paysage marin. « Nous parlions de nos mères, se rappelle Alvarenga. Et de nos mauvaises actions. Nous demandions à Dieu de nous pardonner d’être d’aussi mauvais fils. Nous imaginions les serrer dans nos bras, les embrasser. Nous promettions de travailler plus dur afin qu’elles n’aient plus jamais à trimer. Mais c’était trop tard. »

Deux mois en mer avaient habitué Alvarenga à capturer et à manger des oiseaux et des tortues. En revanche, Córdoba déclinait physiquement et mentalement. Ils étaient sur le même bateau mais prenaient des chemins différents. Le jeune homme avait été malade après avoir mangé des oiseaux crus et prit une décision radicale, commençant de refuser toute nourriture. Il saisit une bouteille d’eau en plastique mais n’avait plus l’énergie ni la motivation pour la porter à sa bouche. Alvarenga lui proposait de minuscules morceaux de chair d’oiseau, parfois une bouchée de tortue. Córdoba serrait les lèvres. La dépression était en train de paralyser son corps.

 

Les deux hommes firent un pacte. Si Córdoba survivait, il irait au Salvador rendre visite aux parents d’Alvarenga. Si Alvarenga s’en sortait vivant, il retournerait au Chiapas trouver la mère de Córdoba, une femme très pieuse qui s’était remariée avec un prédicateur évangélique. « Il m’a demandé de dire à sa mère qu’il était désolé de n’avoir pu lui dire au revoir et qu’elle ne devait plus lui préparer de tamales – ils devaient le laisser partir, il était allé rejoindre Dieu ».

« Je meurs, je meurs, je suis presque parti, dit Córdoba un matin.

– Ne pense pas à ça. Faisons une sieste, répondit Alvarenga en s’étendant à côté du jeune homme.

– Je suis fatigué, j’ai besoin d’eau », gémit Córdoba.

Il avait le souffle rauque. Alvarenga lui prit la bouteille d’eau et la plaça devant sa bouche, mais Córdoba n’avala pas. Au lieu de cela, il s’étendit de tout son long, secoué de brèves convulsions. Il grogna, son corps se raidit. Soudain, Alvarenga paniqua. Il hurla au visage du jeune homme : « Ne me laisse pas seul ! Il faut que tu te battes ! Qu’est-ce que je vais faire ici tout seul ? »

Córdoba ne répondit pas. Quelques instants après, il mourut les yeux ouverts.

« Je l’ai redressé pour qu’il reste au sec. J’avais peur qu’une vague l’emporte par-dessus bord, m’a raconté Alvarenga. J’ai pleuré pendant des heures. »

Le lendemain, il regarda fixement Córdoba qui se trouvait à la proue du bateau et demanda au cadavre : « Comment tu te sens ? Tu as bien dormi ? » « J’ai bien dormi, et toi ? Tu as pris ton petit déjeuner ? » Alvarenga répondait tout haut à ses propres questions, comme s’il était Córdoba parlant depuis l’au-delà. Le moyen le plus simple d’affronter la perte de son unique compagnon était de faire comme s’il n’était pas mort, tout simplement.

Six jours après le décès, Alvarenga eut une grande conversation avec la dépouille, là près de lui par une nuit sans lune ; soudain, comme s’il s’éveillait d’un rêve, il fut consterné de s’apercevoir qu’il bavardait avec un mort. « J’ai commencé par lui laver les pieds. Ses habits pourraient servir, alors je lui ai enlevé son short et son sweat-shirt. J’ai enfilé le sweat, il était rouge avec une petite tête de mort, et puis j’ai jeté le corps à la mer. À ce moment-là, je me suis évanoui. »

En reprenant connaissance, quelques minutes plus tard, Alvarenga fut terrorisé. « Qu’est-ce que je pouvais faire tout seul ? Sans personne à qui parler ? Pourquoi était-il mort et pas moi ? Je l’avais invité à venir pêcher. Je me reprochais d’avoir causé sa mort. »

 

Mais sa volonté de vivre et sa peur du suicide (sa mère lui avait assuré que ceux qui se tuent ne vont jamais au paradis) le poussèrent à chercher des solutions et à scruter la surface de l’océan, en quête de navires. Le lever et le coucher du soleil étaient des moments propices, car les formes floues à l’horizon deviennent alors des silhouettes nettes et le soleil est supportable. Grâce à son œil exercé, Alvarenga était désormais capable d’identifier un minuscule point au loin comme étant un bateau. À mesure qu’il s’approchait, le pêcheur reconnaissait le type d’embarcation – en général un porte-conteneurs qui passait en grondant. Chaque navire aperçu insufflait à Alvarenga un regain d’énergie qui l’incitait à faire de grands signes, à bondir et à s’agiter pendant des heures. Une vingtaine de porte-conteneurs défilèrent à l’horizon, sans qu’il se lasse de cette danse exaspérante. Les tempêtes malmenaient son petit bateau, mais, à mesure qu’il progressait à travers l’océan, elles semblaient devenir plus brèves, plus gérables.

Pour rester sain d’esprit, Alvarenga laissait vagabonder son imagination. Il s’inventa une réalité alternative, si vraisemblable qu’il pourrait déclarer par la suite en toute franchise que, seul en mer, il avait savouré les meilleurs repas et connu les rapports sexuels les plus satisfaisants de sa vie. Il commençait chaque journée par une longue promenade à pied. « J’arpentais le bateau d’avant en arrière et j’imaginais que je parcourais le monde. Je me donnais l’impression de faire réellement quelque chose. Cela me permettait de ne pas rester assis, à penser à mourir ». La joyeuse compagnie de sa famille, de ses amis et de ses maîtresses offrait à Alvarenga un moyen de s’isoler d’une réalité déprimante.

Quand il était enfant, son grand-père lui avait appris à mesurer le temps d’après les phases de la lune. À présent, seul au milieu de l’océan, il tenait le compte du nombre de mois écoulés depuis son départ ; il savait qu’il avait vu quinze cycles lunaires pendant sa dérive. Il était persuadé que sa prochaine destination serait le Ciel.

Il filait, porté par un courant régulier, quand tout à coup le ciel se remplit d’oiseaux de rivage. Alvarenga ouvrit grands les yeux. Les muscles de son cou se tendirent. Une île tropicale jaillit de la brume. Un atoll vert du Pacifique, une petite colline entourée d’un camaïeu d’eaux turquoise. Les hallucinations ne duraient jamais aussi longtemps. Ses prières avaient-elles enfin été entendues ? Très vite, l’esprit d’Alvarenga envisagea différents scénarios-catastrophes. Il pourrait dévier. Il pourrait repartir en sens inverse, c’était déjà arrivé. Il fixait la terre, tentait de repérer des détails de la côte. C’était un îlot minuscule, pas plus grand qu’un terrain de football, d’après ses calculs. Il avait l’air inhabité, sans routes, ni voitures, ni maisons en vue.

 

Avec son couteau, il trancha sa ligne de bouées réduite en lambeaux. C’était une décision grave. En plein océan, sans ancre, il risquait fort de chavirer à la moindre tempête tropicale. Mais Alvarenga distinguait clairement le littoral. Il fit le pari que la vitesse comptait plus que la stabilité.

Au bout d’une heure, il avait dérivé à proximité de la plage de l’île. À 10 mètres du rivage, Alvarenga plongea dans l’eau, puis pataugea « comme une tortue », jusqu’à ce qu’une grosse vague le soulève et le projette loin sur la grève, comme un morceau de bois flotté. Quand elle se retira, Alvarenga était face contre terre. « Je tenais une poignée de sable comme si c’était un trésor ».

Le pêcheur affamé rampa nu à travers un tapis de feuilles de palmier trempées, d’éclats de noix de coco et de fleurs délicieuses. Il était incapable de tenir debout plus de quelques secondes. « J’étais totalement anéanti et maigre comme une planche. Tout ce qui restait, c’était mes intestins et mes boyaux, plus ma peau et mes os. Mes bras n’avaient plus de chair. Mes cuisses étaient squelettiques, affreuses. »

Alvarenga ne le savait pas, mais il s’était échoué sur l’îlot de Tile, une petite île de l’atoll Ebon, à la pointe sud des 1 156 îles qui forment la république des Îles Marshall, l’un des lieux les plus isolés du monde. Un bateau quittant Ebon à la recherche d’une terre devra soit parcourir 6 500 kilomètres vers le nord-est pour atteindre l’Alaska, soit 4 000 kilomètres vers le sud jusqu’à Brisbane, en Australie. Si Alvarenga avait raté Ebon, il aurait dérivé au nord de l’Australie et se serait peut-être échoué en Papouasie-Nouvelle Guinée. Ou, plus probablement, il aurait continué sur 4 800 kilomètres, jusqu’à l’est des Philippines.

À force de tituber à travers le sous-bois, il se retrouva tout à coup devant un petit canal qui le séparait de la maison de plage d’Emi Libokmeto et de son mari, Russel Laikidrik. « Je regarde, et je vois un Blanc, dit Emi, qui travaille sur l’île à décortiquer des noix de coco pour les faire sécher. Il hurle. Il a l’air faible et affamé. J’ai d’abord pensé qu’il était arrivé à la nage, qu’il devait être tombé d’un bateau ».

Après s’être timidement approchés, Emi et Russel l’accueillirent chez eux. Alvarenga dessina un bateau, un homme et la côte. Puis il renonça. Comment expliquer ainsi qu’il avait dérivé en mer sur plus de 11 000 kilomètres ? Son impatience était à son comble. Il demanda des médicaments. Il demanda un médecin. Le couple indigène sourit et secoua aimablement la tête. « Même si nous ne pouvions pas nous comprendre, je me suis mis à parler, parler, parler. Plus je parlais, plus nous hurlions de rire. Je ne sais pas trop pourquoi ils riaient. Moi je riais parce que j’étais sauvé. » Après une matinée passée à soigner et nourrir le naufragé, Russel partit à l’autre bout du lagon jusqu’au chef-lieu, le port de l’île d’Ebon, pour demander l’aide de la maire. En quelques heures, un groupe composé de policiers et d’une infirmière vint secourir Alvarenga. Ils durent le persuader de monter sur un bateau pour partir avec eux à Ebon. Tandis qu’ils rendaient la santé à ce sauvageon et tentaient de lui faire raconter son voyage, un anthropologue norvégien de passage dans l’atoll prévint le Marshall Islands Journal.

Rédigé par Giff Johnson, le premier article fut publié le 31 janvier 2014 par l’Agence France-Presse. Il esquissait l’histoire dans ses incroyables grandes lignes. D’Hawaii, de Los Angeles et d’Australie, des reporters se précipitèrent sur l’île pour interviewer ce soi-disant naufragé. L’unique ligne téléphonique d’Ebon devint un champ de bataille. Les journalistes tentaient d’obtenir des détails croustillants. L’histoire d’Alvarenga reposait sur suffisamment de faits tangibles pour être plausible : il avait été porté disparu, une opération de secours avait été lancée, sa dérive était compatible avec les courants marins connus et il était extrêmement faible. (2)

 

Un débat éclata pourtant sur Internet et dans les salles de rédaction du monde entier : s’agissait-il du plus remarquable survivant depuis Ernest Shackleton (3), ou de la plus grande escroquerie depuis le journal intime d’Hitler ? Les recherches officielles permirent de retrouver le patron d’Alvarenga, lequel confirma que le numéro d’immatriculation du bateau à bord duquel il avait accosté était bien celui dans lequel il avait quitté le port le 17 novembre 2012, avant de disparaître. Jo Tuckman, reporter du Guardian, interrogea un représentant des sauveteurs mexicains, Jaime Marroquín, qui détailla les recherches désespérées lancées pour retrouver Alvarenga et Córdoba : « Les vents étaient forts. Nous avons dû suspendre les vols de recherche au bout de deux jours à cause du manque de visibilité. »

Je me suis mis à enquêter, à parler aux gens tout le long de la côte du Mexique. J’ai consulté les rapports médicaux, étudié les cartes et parlé à des spécialistes de la survie, des garde-côtes américains aux forces spéciales des Navy Seals en passant par Ivan MacFadyen et Jason Lewis, deux aventuriers qui ont traversé cette partie du Pacifique. Je me suis entretenu avec des océanographes et des pêcheurs qui connaissent bien la région. Tous ont confirmé que la version de la vie en mer d’Alvarenga correspondait à ce à quoi l’on pouvait s’attendre. Lorsqu’il arriva à l’hôpital des îles Marshall, il fut débriefé par des représentants de l’ambassade des États-Unis qui décrivirent les nombreuses cicatrices sur son corps très abîmé. « Il est resté longtemps dehors », déclara l’ambassadeur.

Aux îles Marshall, l’état de santé d’Alvarenga se dégrada. Il avait les pieds et les jambes enflés. Les médecins supposaient que ses tissus avaient été si longtemps privés d’eau qu’ils absorbaient désormais tout. Mais, au bout de onze jours, ils jugèrent son état suffisamment stabilisé pour l’autoriser à rentrer chez lui, au Salvador. Ils diagnostiquèrent une anémie – son alimentation à base de tortues et d’oiseaux crus avait sans doute infecté son foie. Alvarenga craignait que les parasites ne remontent dans sa tête et n’attaquent son cerveau. Il lui était impossible de dormir profondément et il pensait souvent à la mort de Córdoba. Fêter sa survie seul avait un goût amer. Dès qu’il en eut la force, il alla au Mexique s’acquitter de sa promesse et porter un message à la mère de Córdoba, Ana Rosa. Il passa deux heures avec elle, répondant à toutes ses questions.

Alvarenga resta sous le choc pendant des mois. Non seulement il souffrait d’une peur panique de l’océan, mais la simple vue de l’eau l’effrayait. Il dormait la lumière allumée et avait besoin d’être accompagné en permanence. Peu après s’être échoué, il choisit un avocat pour gérer les demandes qui émanaient des médias du monde entier. Il en changea ensuite et son premier avocat lui intenta un procès, exigeant 1 million de dollars pour une prétendue rupture de contrat.

C’est seulement au bout d’un an qu’Alvarenga commença à prendre la mesure de son extraordinaire voyage, en examinant les cartes de sa dérive à travers l’océan Pacifique. Pendant 438 jours, il avait vécu à la limite de la démence. « J’ai connu la faim, la soif et une solitude extrême et je ne me suis pas suicidé. On n’a qu’une vie, alors il faut en profiter. »

 

Ce texte est paru dans le Guardian le 7 novembre 2015. Il s’agit d’un extrait adapté de 438 Days: An Extraordinary True Story of Survival at Sea, paru chez Macmillan. Il a été traduit par Laurent Bury..

Quand on pêchait la morue au panier

«Une espèce de poisson trop connue pour avoir besoin d’être décrite », lit-on à l’entrée “morue” de la Cyclopedia of Commerce and Commercial Navigation (1858). « Elle est incroyablement prolifique, poursuit l’article. Leewenhoek [un naturaliste hollandais] a compté 9 384 000 œufs dans une morue de taille moyenne – un nombre qui élimine à l’avance toute possibilité d’extermination. » Les hommes se sont d’ailleurs longtemps émerveillés du caractère inépuisable de l’espèce. Et les vastes « pâturages » à morues situés au large des côtes américaines ont même sans doute attiré les premiers Européens vers le continent. Mark Kurlansky rapporte les preuves que non seulement des explorateurs vikings mais aussi des pêcheurs basques étaient arrivés là bien avant Colomb. Toujours dans les mémoires, des récits de marins de retour d’Amérique au XVIe siècle faisaient état d’une telle quantité de morues que la mer suffisait à peine à les contenir et qu’on pouvait les ramasser avec un panier.

Certes, pareille profusion n’était déjà plus de saison au XIXe siècle, mais Alexandre Dumas pouvait encore écrire en 1873 : « On a calculé que si aucun accident n’arrêtait l’éclosion de ces œufs et si chaque cabillaud [l’autre nom de la morue] venait à sa grosseur, il ne faudrait que trois ans pour que la mer fût comblée et que l’on pût traverser à pied l’Atlantique sur le dos des cabillauds. » (1)

Aujourd’hui, la morue qui grouillait dans les eaux des Grands Bancs au large de Terre-Neuve est considérée comme une espèce en danger. Le désastre a frappé très récemment, et en un temps record. À South Bay, par exemple, on trouvait plus de 1 million de morues en 1986 ; en 1996, des rapports fébriles révélaient qu’il n’en restait que 15 000, et petites de surcroît. L’époque est bel et bien révolue où les morues pouvaient faire la taille d’un homme, où la moitié seulement d’un poisson faisait le repas d’une famille et où l’on pouvait se régaler au dîner de mets aussi fins que ses joues ou ses « langues » (les muscles de la gorge).

En 1992, le gouvernement canadien a enfin été obligé de se préoccuper de préservation – il avait jusque-là soutenu l’utilisation de chalutiers et de navires-usines géants, qui rendaient plus rentable la pêche dans l’Atlantique. Un moratoire fut mis en place, avec des conséquences désastreuses pour Terre-Neuve, où la pêche représentait tout depuis longtemps, mettant en péril toute une société et sa culture. Pendant ce temps, d’autres espèces se sont installées dans ces eaux désertées, et les biologistes ont craint qu’au milieu de ces intrus les rares petites morues restantes ne puissent plus se nourrir suffisamment pour reconstituer le stock.

Dans ce contexte, nous avons fini par reconnaître l’ampleur de notre ignorance au sujet de la morue : nul ne savait vraiment ce qu’il faudrait faire pour empêcher le désastre de cette disparition annoncée. Qu’est-ce qui a exactement éradiqué ce poisson ? Pourquoi les petites morues qui restent ne migrent-elles pas comme elles en avaient l’habitude ? Quel rôle la température de la mer a-t-elle joué ? Existe-t-il des facteurs dont nous ne savons rien ? À ce stade, nous ne pouvions qu’attendre en scrutant l’océan impénétrable, abandonner la pêche et espérer que la morue revienne. Mais attendre est extrêmement difficile quand le travail manque et qu’on meurt d’envie d’aller attraper le peu de poisson encore présent. Les biologistes marins ont recommandé quinze années sans pêche sur les Grands Bancs – mais les habitants peuvent-ils tenir si longtemps ?

Dès qu’elle atteint la taille adulte, la morue n’a presque plus d’ennemi, sinon l’homme. Le livre de Kurlansky commence par expliquer pourquoi et comment, en tant que prédateurs de cette espèce, nous avons presque anéanti l’une des plus riches sources d’approvisionnement en poisson que le monde ait connues. Cod [morue] signifie « sac », comme dans peas-cod [cosse de petit pois] ou codpiece [braguette]. La couverture du livre pourrait bien expliquer pourquoi (2). Trois pêcheurs norvégiens tout joyeux se tiennent côte à côte, chacun tenant une énorme morue sous le bras. Les gueules de ces poissons à l’air féroce bâillent, grandes ouvertes ; leurs corps sont des entrailles caverneuses vouées à recevoir la nourriture engloutie au fond de l’océan.

La morue est mangée fraîche, sèche, ou salée-séchée. Elle se sale et se sèche remarquablement bien parce qu’elle est quasiment dépourvue de graisse. Les hommes du Nord comme les Vikings appelaient stockfish (« poisson attaché à un bâton pour être séché ») la morue ainsi préparée, qui se conservait longtemps ; elle est généralement détestée par ceux qui n’y sont pas habitués. Auden et MacNeice décrivent ce mets comme plus ou moins coriace dans leurs Lettres d’Islande (1936) : « Le plus dur a un goût d’ongle d’orteil, et le plus doux celui de la peau de la plante des pieds » (3). Mais, soigneusement réalisés, le salage comme le séchage peuvent aussi donner un produit merveilleux.

Après avoir constitué longtemps un aliment de première nécessité pour les pauvres, la morue salée, le bacalhau portugais (bacalao en espagnol), est aujourd’hui un plaisir coûteux. Sur les marchés de la péninsule Ibérique, les clients choisissent des morceaux sur les étalages, discutant inlassablement des recettes, de la durée de macération, des sauces et des prix. L’Islande, le Danemark et plus encore la Norvège ont depuis un siècle fourni en morue salée ce marché de connaisseurs. La Russie pêche chaque année toujours plus de morue, inondant même la Norvège, où le poisson est traité.

 

Les Britanniques n’ont jamais vraiment adopté le bacalhau. Leur morue, ils l’aiment fraîche, et avec des frites. Mais elle se révèle parfois trop chère aujourd’hui pour les fish and chips, où la remplacent le haddock, le carrelet et le merlu, mais aussi la raie et la roussette.

Dans les années 1780, les Britanniques s’étaient entichés de l’huile de foie de morue, fort appréciée pour le traitement des rhumatismes, de la tuberculose, et réputée favoriser un bon état général en raison des vitamines qu’elle contient. Pendant la Seconde Guerre mondiale encore, le gouvernement en distribuait gratuitement aux femmes enceintes ou qui allaitaient, aux enfants de moins de 5 ans et aux adultes de plus de 40. Et l’Islande approvisionna avec plaisir le pays jusqu’en 1971, date à laquelle cette prestation fut supprimée, essentiellement parce que les Britanniques regimbaient désormais à ingurgiter la potion.

 

Les Nord-Américains n’ont jamais été très friands de poisson quel qu’il soit, sinon comme source d’enrichissement. Les morues des Grands Bancs ont commencé d’être salées parce que la pêche, à l’origine, relevait de la guerre éclair – les marins, des Européens pour l’essentiel, venaient à Terre-Neuve en été et repartaient. À cette période de l’année, il ne faisait pas assez froid pour faire du stockfish : pour être conservée et commercialisée, la morue devait être salée, puis séchée au maximum, en particulier à destination des pays tropicaux. Et c’est là que les marchands d’esclaves américains ont commencé à être impliqués. « La société de la Nouvelle-Angleterre, écrit Kurlansky, était la grande championne de la liberté individuelle, et dénonçait même ouvertement l’esclavage, mais s’enrichissait toujours plus en approvisionnant les planteurs des Caraïbes en barriques de nourriture bon marché permettant de faire travailler les esclaves seize heures par jour. » Les Caraïbes avaient vocation à produire du sucre, pas de la nourriture. Mais il fallait bien que les esclaves mangent pour trimer ; et dans la chaleur tropicale, ils avaient particulièrement besoin de protéines et de sel. Cette morue salée bon marché était baptisée « le remède des Antilles » et était rarement préparée selon les normes propres à satisfaire des Européens.

C’est ainsi que se mit en place un circuit commercial bien rodé. Des navires acheminaient par exemple du sel du Portugal à Terre-Neuve. Les morues étaient alors pêchées, salées, séchées puis expédiées aux Caraïbes pour nourrir les esclaves. Un bateau pouvait remplir ses cales de mélasse, faire escale à Boston, décharger sa cargaison et embarquer du rhum pour l’échanger en Afrique de l’Ouest contre des captifs. Morue salée, mélasse et esclaves demeurèrent pendant deux siècles les maillons essentiels d’un commerce très lucratif. Dont il reste encore quelques témoignages : les Antillais et les Africains de l’Ouest ont un faible pour la morue salée ; et certains tambours caribéens, comme le gwo-ka guadeloupéen, sont fabriqués avec des tonneaux à morue.

Les Américains se sont donc enrichis grâce au poisson salé, qu’ils n’auraient mangé pour rien au monde, et au sucre, qu’ils consommaient. Selon Kurlansky, la révolution américaine ne fut pas un soulèvement populaire : c’est « l’aristocratie de la morue » de Nouvelle-Angleterre qui, par sa détermination à gagner de l’argent comme elle l’entendait, fonda réellement les États-Unis.

Les Islandais découvrirent avant tout le monde que, en dépit de l’obstination des hommes à croire la morue éternelle, les réserves ne cessaient de décliner. Cela conduisit à trois guerres de la morue (1958-1961, 1971-1972 et 1975-1976) : la Grande-Bretagne, avec le soutien de l’Allemagne, refusait d’accepter que l’Islande étende ses eaux territoriales jusqu’à 12 miles de ses côtes (4). Ce pays, lui, ressentait la nécessité de contrôler ses eaux afin de préserver la morue ; le Royaume-Uni avait pratiqué la surpêche en mer du Nord, et cherchait des nouveaux « pâturages ». L’Américain Kurlansky, en observateur extérieur, offre un récit plutôt apaisé de ces querelles relativement courtoises, au cours desquelles le combat fut intense mais dont les armes furent l’intelligence et le sang-froid. (Même si quelques coups de feu furent tirés, et c’est aussi par chance qu’il n’y eut pas d’effusion de sang.) L’Islande l’emporta, et le monde a depuis entériné le principe des limites de pêche, aujourd’hui portées à 200 miles du littoral.

L’Islande est la plus sage des nations quand il s’agit de préservation. La morue a permis à cette « société coloniale du XVe siècle » d’entrer, en une génération, dans le XXe siècle. En 1995, le pays a proclamé sa volonté de ne jamais capturer plus de 25 % du stock estimé de morue dans sa zone de pêche. Les Islandais savent que leur nouvelle prospérité dépend de cette espèce. Cependant, « penser à pêcher moins » est « très difficile à concevoir », admet Tómas Thorvaldsson, le responsable des exportations de poisson.

En vérité, le sort de la morue fut scellé juste avant la Seconde Guerre mondiale par la conjonction de trois inventions ingénieuses. Il y eut d’abord la conception de navires ultrapuissants dotés de filets dérivants et de ponts impressionnants où le poisson pouvait être préparé. Vint ensuite la congélation, avec la méthode conçue par Clarence Birdseye, qui permit aux Américains de consommer de la morue fraîche. Enfin, la machine à fileter se répandit. Et l’on obtint le produit parfait, celui qui satisfaisait aux critères marketing indispensables : le poisson pané surgelé.

Aujourd’hui, les navires-usines atteignent une capacité de 4 000 tonnes, voire davantage, et tractent d’immenses filets qui sont remontés toutes les quatre heures, 24 heures sur 24. Sonars et avions d’observation traquent les proies. Les « rockhoppers » [disques ou sphères accrochés aux filins qui bordent les filets pour leur éviter d’accrocher] font que les roches ne sont pas un obstacle au ratissage du fond de l’océan. Les chaînes gratteuses soulèvent de la poussière et font du bruit pour débusquer tout poisson qui se cache. Un bateau ainsi équipé laisse un désert dans son sillage. Peu importe la largeur des trous dans les mailles d’un filet : une fois qu’une grande quantité de poissons a été prise, tous les trous sont bouchés, et le plus petit poisson est coincé tout autant que le plus gros. Les filets maillants, faits de monobrins pratiquement invisibles, ne sont pas tractés, mais ils peuvent économiser le prix de l’appât en prenant au piège les poissons par la tête et en les étranglant ; un filet maillant perdu et à la dérive peut continuer à étrangler des poissons pendant cinq ans.

 

Toutes les pratiques de la commercialisation mondialisée sont illustrées par les stratégies de la pêche à la morue contemporaine. Les poissons désirables sont gardés, les autres sont jetés par-dessus bord, morts. La radio tient le navire au courant des poissons qui sont demandés et de ceux qui ne le sont pas. Si un lieu de pêche ne rapporte plus assez, les chalutiers le quittent pour un autre qui n’a pas encore été épuisé. Grâce à la congélation et à de belles réserves de capital, les compagnies spécialisées dans les produits de la mer peuvent acheter du poisson n’importe où dans le monde, c’est-à-dire là où le prix demandé est le plus bas.

Les avertissements des pêcheurs sur la diminution des stocks de morue n’ont pas été entendus, et longtemps les navires-usines ont continué leur œuvre. Le biologiste Thomas Huxley avait enseigné ce que tout le monde voulait entendre : la nature, non contente d’être généreuse, est résiliente, voire indestructible. Cette idée est également invoquée pour apaiser le moindre doute sur la capacité de l’environnement à résister aux assauts de la science. Voilà une vision, écrit Kurlansky, qui « semble avoir plus de résilience » que la nature elle-même. Mais il nous faut peu à peu affronter la réalité. Nous savons à présent que si, pour chaque frai de 3 millions d’œufs (les morues portant 9 millions d’œufs appartiennent au passé), deux morues parviennent à la maturité sexuelle –ayant survécu à l’appétit de toutes les espèces qui se nourrissent d’œufs et de menu fretin –, c’est qu’une maman morue a fait ce qu’il fallait.

La pisciculture peut nous aider à réparer quelques-uns des dommages que nous avons causés, mais les poissons d’élevage doivent être nourris de maquereaux, de harengs et de capelans qui sont chers et ne sont pas eux-mêmes en quantités illimitées. Et Kurlansky explique le danger que présenteraient des poissons d’élevage qui, en s’échappant, risqueraient d’affecter les facultés génétiques de la morue sauvage.

Il n’existe tout simplement pas de dérobade possible : notre comportement doit changer. La grande catastrophe de la morue nous apprendra les leçons nécessaires. Comme le souligne Kurlansky, une gigantesque population de poissons de mer est difficile à exterminer, « mais nous savons maintenant que c’est possible ». Nous est-il permis d’espérer, comme les habitants de Terre-Neuve, le retour durable de la morue ?

 

Cet article a été publié dans la London Review of Books le 16 avril 1998. Il a été traduit par Bernard Loupias.

L’homme et la mer

« Ceux-là ont vu les œuvres de Yahvé, ses merveilles parmi les abîmes », lit-on dans le livre des Psaumes. Tous les peuples ne sont pas marins. Certains pays sont enclavés, parfois au fin fond d’un continent et, encore aujourd’hui, une bonne partie de l’humanité n’a jamais vu la mer. Mais Homo sapiens a franchi de belles étendues d’eau salée voici 60 000 ans. Et la mer, peut-on soutenir, a fondé la civilisation occidentale. Les Grecs subtils, les hardis Vikings, les rusés marchands hanséatiques et génois, les navigateurs portugais, puis britanniques et américains ont ouvert les océans au commerce mondial et transformé la géographie politique. Même l’Empire du Milieu n’est pas en reste . Hemingway entre en résonance avec Lu Yan, poète chinois du XIIe siècle : « Toujours plus loin dans mon esquif léger, mon cœur bondit dans des élans de joie. »

La mer couvre 71 % de la surface de la planète et détermine le climat, dans des conditions encore bien mal connues. Elle porte 90 % du commerce mondial, assure les communications haut débit et fournit à un milliard d’hommes leur principale source de protéines. L’océan est le lieu de drames et de tragédies sans nom, comme en témoignent aujourd’hui encore les naufrages de bateaux remplis de réfugiés. C’est aussi une nouvelle source d’inquiétudes, pour les atolls du Pacifique et les basses terres de pays très pauvres, pour le devenir des poissons ou des coraux, ou encore en raison des énormes quantités de déchets qui s’y accumulent.

La mer « couleur de lie de vin » dont parle Homère est chantée sous toutes les latitudes. Source infinie d’inspiration pour les peintres, les photographes et les écrivains, elle a nourri les fantasmes les plus divers avant de devenir l’affaire de scientifiques passionnés qui auscultent les cachalots, sondent les abysses ou comptent les méduses à mains nues. Pour clore ce numéro, une histoire extraordinaire parmi tant d’autres, celle d’un petit pêcheur salvadorien qui a dérivé deux ans sur son bateau.

L’enfer des navires négriers

Entre la fin du XVe et le début du XIXe siècle, 14 millions d’Africains furent arrachés à leur continent et vendus comme esclaves dans les Amériques. Cinq millions d’entre eux sont morts au cours de leur première année de captivité.

Pour rendre compte de cette tragédie, les historiens ne peuvent s’appuyer sur presque aucun témoignage de victime. Les archives sont en revanche plus abondantes du côté des esclavagistes : lettres, journaux, Mémoires, livres de bord et registre de compagnies maritimes permettent de mesurer l’ampleur d’une industrie extrêmement lucrative et longtemps jugée parfaitement respectable.

Au cœur du dispositif, le navire négrier était une épouvantable « prison flottante » où s’entassaient parfois jusqu’à 600 captifs (auxquels s’ajoutait un équipage nombreux, composé de 30 à 45 marins) durant les deux ou trois mois que pouvait durer la traversée de l’Atlantique jusqu’aux Antilles.

L’historien Marcus Rediker reconstitue dans The Slave Ship le fonctionnement de cette microsociété. Au sommet de la hiérarchie, le capitaine : un despote redouté qui cumulait les fonctions de directeur général, de geôlier, de comptable, de trésorier-payeur et de contremaître. Certains capitaines parvenaient à constituer de véritables fortunes et embrassaient même la carrière politique.

Pour tenir en respect les esclaves, en surnombre, les membres d’équipage avaient à leur disposition toute une panoplie d’instruments de torture : des « chats à neuf queues », des fers rougis au feu, des garrots, etc. Mais ces moyens d’intimidation ne suffisaient pas à prévenir les soulèvements. « On a gardé la trace de presque 500 révoltes sur les navires négriers de l’Atlantique et beaucoup d’autres ont sans doute été jugées si ordinaires qu’on ne jugea pas nécessaire d’en avoir une trace écrite », écrit Adam Hochschild dans l’article du New York Times qu’il consacre au livre.

Les esclaves préféraient parfois la mort à la servitude. Les archives mentionnent plusieurs cas de suicide collectif. Certains captifs, poussés par le désespoir, allèrent jusqu’à se cisailler la gorge avec leurs ongles.

Comme le souligne Marcus Rediker, c’est l’horreur des conditions de vie à bord des navires négriers, plus encore que le sort des esclaves des Amériques et des Antilles, qui permit aux abolitionnistes britanniques et américains de remporter leurs premières victoires dans l’opinion.

 

L’odyssée du Spray

C’est l’ancêtre des Tabarly, des Gerbault, des Chichester. Joshua Slocum est le premier à avoir effectué le tour du monde à la voile en solitaire. Un exploit que beaucoup jugeaient alors impossible en cette fin de XIXe siècle. Mais ce navigateur canadien de 50 ans avait une prodigieuse expérience de la mer. Mousse à 12 ans, marin à 16, capitaine à 25, il avait passé presque toute sa vie sur l’eau. En plusieurs occasions, il avait montré un étonnant sang-froid face aux pires dangers. Échoué sur les côtes de l’Alaska, il était ainsi parvenu à construire un autre navire et à gagner sa destination sans perdre un seul homme du Washington.

Avant de se lancer dans son périple, Slocum fit refaire intégralement le Spray, un sloop de 11 mètres dont un ami lui avait fait cadeau. Slocum s’élance du port de Boston par une belle journée d’avril 1895. Son plan initial est de faire route vers l’est et de rejoindre l’océan Indien via le canal de Suez. Mais à Gibraltar, il modifie son parcours : les autorités navales britanniques lui expliquent que la Méditerranée est trop dangereuse pour un navigateur solitaire en raison des nombreux pirates qui y sévissent. Slocum est d’ailleurs pourchassé par une felouque marocaine, peu après son départ, et ne réussit à la semer qu’à grand-peine.

Décidant de poursuivre son tour du monde par l’ouest, il pique vers les Açores et traverse à nouveau l’Atlantique. Il longe le continent sud-américain, faisant plusieurs escales au Brésil, en Uruguay et en Argentine. Il profite d’une halte pour préparer le Spray à affronter les vents violents des mers du Sud, faisant raccourcir ses mâts et modifier le gréement. Il franchit ensuite le détroit de Magellan, redouté pour ses tempêtes. Ayant gagné le Pacifique, océan qu’il connaît comme sa poche, Slocum s’arrête dans les îles Samoa, où il fait la connaissance de la veuve de l’écrivain Stevenson.

Après une halte de six mois en Australie, il fait voile vers le nord, longeant la Grande Barrière de corail ; puis il oblique vers l’ouest et pénètre dans l’océan Indien. Passé les îles Cocos, l’île Maurice et l’île Rodrigues, il accoste en Afrique du Sud un jour de novembre 1897. À Pretoria, un ami le présente à Paul Kruger, le président du Transvaal. Ce dernier, persuadé que la Terre est plate, refuse d’admettre que Slocum soit sur le point d’effectuer un « tour » du monde !

Le marin remonte sans encombre vers le nord, traverse une nouvelle fois l’Atlantique et essuie au large de New York l’une des pires tempêtes de son voyage. Enfin, en juin 1898, il fait son entrée dans Newport. Son odyssée aura duré plus de trois ans, couvrant une distance de 46 000 milles.

Paru un an plus tard, le récit de son aventure, Seul autour du monde, est un immense succès de librairie. Financièrement à l’aise, le capitaine s’installe dans une petite ferme du Massachusetts. Mais le virus de la navigation ne l’a pas quitté. À 65 ans, il repart à bord du Spray pour une expédition vers l’Amazone. Ce sera son dernier voyage : le navire s’abîme dans le triangle des Bermudes et ne sera jamais retrouvé.

Naviguer avec les monstres

Dans le conte d’Abdallah de la terre et Abdallah de la mer, tiré des Mille et Une Nuits, un pauvre pêcheur s’efforce en vain depuis des jours d’attraper du poisson. Mais voilà qu’enfin, en réponse à ses prières de plus en plus désespérées, il sent quelque chose de lourd se prendre dans son filet. Il le remonte, tout joyeux, et se retrouve nez à nez avec un triton, qui lui demande de lui laisser la vie sauve et de lui donner des fruits et des légumes – il est difficile de s’en procurer sous la mer, explique la créature. En échange de quoi le triton promet de revenir avec une fastueuse récompense. Abdallah de la terre n’en croit pas un mot, mais le libère tout de même, par bonté d’âme.

Évidemment, nous sommes dans un conte de fées, et le triton tient parole : il émerge à nouveau des profondeurs en tendant vers son libérateur des paniers remplis de pierres précieuses (perles, coraux, chrysolites…). Et les échanges fructueux entre les deux personnages se poursuivent jusqu’à ce qu’Abdallah de la mer finisse par inviter son ami terrien à le suivre dans son monde. Il vit dans l’une des nombreuses et très belles cités marines, chacune ayant sa propre organisation sociale et sa propre culture. Le pêcheur objecte qu’il risque de se noyer. Mais le triton a tout prévu.

Il lui parle d’un onguent enchanté extrait d’un poisson monstrueux et terrifiant appelé dandane. « C’est le plus énorme de tous les poissons de la mer, tellement que, d’une seule bouchée, il avalerait sans se gêner ce que vous autres, les terriens, appelez un éléphant ou un chameau. » Le foie du dandane (dans certaines versions du conte, il s’agit de la graisse qui l’enveloppe) sécrète une huile aux vertus puissantes, « semblable à la graisse des vaches, et dont la couleur était jaune comme celle de l’or, et dont l’odeur était délicieuse absolument ». La substance est nécessaire pour permettre aux sirènes et aux tritons de survivre sous l’eau, mais ils ne peuvent pas la récolter sans l’aide des hommes. Le monstre est féroce, mortel et avide de chair (celle des habitants de la mer et des autres). Il a toutefois un talon d’Achille, ne pouvant supporter le son d’une voix humaine. Au moment où le grand poisson approchera, prêt à le dévorer, Abdallah de la terre doit pousser un cri. Le terrible dandane s’évanouira et mourra, permettant à Abdallah de la mer de recueillir la précieuse substance.

Tout se passe bien ainsi.

Une fois enduit de l’onguent magique de la tête aux pieds, Abdallah de la terre est entraîné par son compagnon dans un tour complet des cités sous-marines, où différents peuples et créatures cohabitent. Il découvre, stupéfait, que poissons et êtres humains y vivent en symbiose, puis est intégré par le Sultan de la mer à son cabinet de curiosités. Quand les filles sirènes du triton se moquent du pêcheur parce qu’il est « sans queue », Abdallah de la terre, vexé, souhaite rentrer chez lui pour manger autre chose que du poisson cru. Il est en outre choqué de voir ces créatures féminines aller et venir sous l’eau tête et poitrine nues, et exprimer leurs opinions sans réserve. C’est ainsi que l’homme décide de quitter le monde sous-marin.

Les contes de ce genre, qui invitent l’imagination à se représenter la vie des abysses, ont quelque chose de délicieusement absurde. La plupart des légendes qui ont trait aux monstres marins proposent le même merveilleux mélange de fantaisie et d’observation : on y retrouve des allusions aux baleines et aux précieuses substances tirées de leurs carcasses, à l’architecture intriquée des récifs coralliens, aux écosystèmes océaniques et au quotidien des pêcheurs de perles, le tout assorti de pures chimères. Plusieurs des cartes marines que Chet Van Duzer et Joseph Nigg (1) explorent dans leurs passionnants ouvrages représentent ainsi d’infortunés marins en train de bivouaquer sur un poisson gigantesque qu’ils ont pris pour une île : après avoir accosté, les matelots allument un feu pour préparer un repas, mais, dès que l’animal sent la chaleur des flammes, il se réveille et plonge au fond de la mer, entraînant avec lui les pique-niqueurs imprudents.

Ce récit édifiant était si populaire que l’on a donné un nom au monstre-île, inspiré par sa ressemblance avec une carapace de tortue : aspidoceleon. La scène figure dans nombre d’illustrations et de récits, dont le Roman d’Alexandre, le conte de Sindbad et la légende de saint Brendan. Le moine du Moyen Âge s’en sert comme d’une mise en garde : un goût excessif pour l’oisiveté et les plaisirs de ce monde risque de vous précipiter en enfer. Comme d’autres histoires de monstres, l’aspidoceleon évoque une possibilité effroyable (au point d’être comique) et contient un avertissement implicite ; mais il appartient surtout à la littérature du merveilleux – mirabilia, en latin, ou ajaib, comme dans les Mille et Une Nuits –, et ses auteurs visent d’abord à étonner et enchanter.

Il est toujours difficile d’assigner un statut exact aux monstres. Sont-ils réels ou fictifs ? Les cartographes prémodernes se dispensaient de répondre à cette question. Les deux Abdallah font écho à la théorie, déjà exposée par Pline dans son histoire naturelle, selon laquelle « toute forme de vie présente dans la nature possède un équivalent marin ». Beaucoup se sont laissé convaincre par cette hypothèse fantaisiste ; au XIIIe siècle, toutefois, Gervais de Tilbury (2), voyant que les êtres marins doivent être en mesure de nager, y ajouta une dimension d’hybridation : « Toutes les créatures qui vivent parmi nous, quelle qu’en soit la forme, ont un double, identique du nombril à la tête, qui vit parmi les poissons de la mer britannique. »

 

Les locutions « éléphant de mer », « lion de mer » ou « léopard de mer » reflètent toujours ce rêve de parallélisme harmonieux, mais les catalogues d’autrefois y ajoutaient toutes les autres espèces : serpents de mer, cochons de mer, lièvres de mer, sans oublier la sympathique souris de mer qui, selon Pline, aide les baleines à voir où elles vont en écartant les longs cils qui obstruent leur champ de vision.

Chet Van Duzer couvre avec compétence un vaste champ tandis que Joseph Nigg se consacre tout entier au chef-d’œuvre réalisé par Olaus Magnus entre 1527 et 1539, la Carta marina de la région de la mer Baltique. Les deux auteurs ont beau, dans leurs textes d’accompagnement, essayer de séparer la réalité de la fiction, les images ont une telle présence (cette qualité que les Grecs appelaient enargeia, pour désigner les représentations saisissantes au point d’en être quasiment hallucinatoires) que l’existence de tel ou tel monstre (baleine ou dragon) reste aussi plausible qu’improbable. Ajoutons que leur invraisemblance contribue au plaisir curieux que suscitent et entretiennent les récits en question.

 

Ces deux volumes somptueusement édités, consacrés aux monstres des mers, placent les cartes au cœur de l’étude scientifique du milieu marin. Les cartographes prétendaient offrir des informations et des relevés topographiques précis sur les terres émergées et les côtes, tout en peuplant les mers d’êtres fabuleux, terribles et colossaux : poissons, serpents, sirènes et autres créatures empruntées au bestiaire bien rempli de la mythologie. Outre les cochons, serpents et autres chevaux de mer, ils mentionnaient les tritons, les sirènes, Scylla, Charybde, le Kraken, le Remora, le grampus, le prister – chacune de ces créatures étant à la fois gigantesque, unique en son genre et terrifiante.

Associés au mystère des origines du monde, les monstres gigantesques symbolisent le chaos et la création aussi bien dans les mythes babyloniens que dans le fabuleux bestiaire classique composé par Hésiode. Celui-ci mêle nos prédécesseurs à forme humaine (titans, cyclopes et Olympiens) à d’effroyables gorgones, dragons et sphinx. John Boardman soutient pour sa part dans son livre, « L’archéologie de la nostalgie » (3), que les Grecs cherchaient à donner un sens aux os de dinosaure qu’ils dénichaient dans le sol et établit une comparaison convaincante entre le squelette blanchi d’un monstre marin dessiné sur un vase, tapi dans une caverne et prêt à bondir sur la belle Hésione, avec le crâne fossile d’un Samotherium (une girafe du miocène) retrouvé dans les environs de Troie.

Mais ces tentatives de rationalisation, aussi divertissantes soient-elles, ne rendent pas justice à l’ensemble de l’imaginaire monstrueux, qui se complaît dans l’exagération et le collage. Créatures tricéphales pourvues de multiples membres, traits empruntés aux arthropodes ou aux reptiles, collerettes, défenses, crocs, tentacules, mâchoires… Bon nombre de ces monstres primordiaux sont des êtres hybrides défiant la nature. Ils hantent des lieux obscurs, des antres situés sous la terre ou la mer (volcans, abysses océaniques), car ils incarnent les limites de notre entendement, reflétées dans leur caractère sauvage et leur morphologie asymétrique, chaotique et confuse. Pour cette raison, au moment où Olaus Magnus dessinait sa carte, des artistes (de Dürer à Goya en passant par Jacques de Gheyn et Fuseli) convoquaient des paroxysmes de monstruosité physique pour traduire les états d’envoûtement à la faveur desquels s’expriment nos désirs pervers, engendrant d’excitantes transgressions morales.

Les monstres continuent de nous fasciner précisément parce qu’ils reflètent ce qui peut se cacher derrière la claire lumière du quotidien. Et, comme dans le cas du Songe de la raison de Goya, la peur et la fascination que ces créatures nous inspirent ne sont pas entièrement dissipées par les investigations de la raison, pas plus aujourd’hui qu’autrefois. Les océans tourbillonnent dans un état de dualité mythopoétique : en un sens, la mer existe, elle couvre les deux tiers de la planète, est navigable, palpable et visible, mais elle est aussi insondable, recelant des profondeurs obscures et s’enfonçant dans l’abîme d’un passé immémorial d’où peut surgir n’importe quelle chimère.

Chet Van Duzer et Joseph Nigg abordent tous deux les cartes marines anciennes pour ce qu’elles sont (des cartes) et voient dans les monstres des éléments décoratifs (ou pédagogiques) appartenant au répertoire iconographique à la disposition du cartographe. Les deux auteurs prolongent leur récit jusqu’à notre époque et montrent comme la « géographie du merveilleux » a imprégné l’imaginaire collectif et acclimaté d’anciens monstres marins à notre monde à travers différents médias, notamment les jeux vidéo. Aucun des deux auteurs n’étend le champ de son analyse jusqu’à évoquer le zodiaque ou la cosmologie, ni ne s’intéresse aux personnages mythologiques que sont Protée (à l’apparence changeante) ou l’épouvantable Vieil Homme de la mer, ni ne s’étend sur la riche faune marine des contes de fées, peuplée d’ondines et de selkies (4).

Ils démontrent néanmoins avec force le rôle clé joué par les cartes dans la survivance des mythes et, surtout, dans la vogue actuelle du merveilleux au cinéma et dans la littérature. Moby Dick, le calamar géant et les autres monstres marins inventés par Jules Verne, la Créature du lac noir (5) et même le masque généré par images de synthèse que l’acteur Bill Nighty est condamné à porter pour jouer le rôle de Davy Jones (dans Pirates des Caraïbes 2), fait de tentacules visqueux, ondulants et couverts de ventouses, illustrent la persistance de l’image du monde marin qui s’est cristallisée sous la plume visionnaire des premiers cartographes. Les deux livres évoqués ici participent en outre d’une nouvelle phase féconde de l’histoire de l’édition, le traitement numérique de l’image permettant de grossir de merveilleux détails. Et la couverture du livre de Nigg se déplie pour devenir un poster reproduisant en couleurs réelles le chef-d’œuvre d’Olaus Magnus.

Évêque catholique d’Uppsala, Olaus Magnus fut expulsé de sa cathédrale par les réformateurs suédois et se réfugia à Dantzig. Ses travaux cartographiques lui ont peut-être été inspirés par une fierté nostalgique pour sa patrie perdue. Il truffa les océans nordiques de dizaines de monstres mythiques, polymorphes et colossaux, à la manière d’une luxueuse boîte de chocolats aux saveurs riches et variées, mêlant le vert émeraude et l’écarlate, les collerettes et les bulbes, les mâchoires dentées, les épines et les queues de serpent. En 1555, il adjoignit à son œuvre un commentaire savant dans lequel il mêlait science et légendes classiques, y compris des détails tirés de bestiaires aussi anciens que le Panchatantra (texte rédigé en sanskrit et remontant au IIIe siècle avant notre ère) mais aussi des aperçus glanés dans Aristote, Pline et le traité Hortus sanitatis, dont l’auteur est inconnu.

L’essai de Chet Van Duzer commence par évoquer les premières mappemondes de l’Antiquité et du haut Moyen Âge. L’auteur fait preuve d’une connaissance encyclopédique de la cartographie historique, doublée d’une maîtrise impressionnante de l’histoire des sciences et d’une attention scrupuleuse aux détails, remarquant jusqu’aux plus infimes caprices griffonnés au milieu des vagues. Nigg manifeste quant à lui un intérêt plus vif pour les mythes et les récits, et il a même composé un « index des monstres marins » aussi utile que réjouissant. (« Ziphius : horrible monstre marin capable d’engloutir un phoque d’une seule bouchée […]. Rostunger : […] ressemble un peu à un pinnipède. Il plonge au fond de la mer, où il se tient sur ses quatre pattes, qui sont très courtes. ») Il cite également des passages fort amusants d’une traduction anglaise anonyme du commentaire d’Olaus, croisement improbable du Pseudoxica epidemica de Thomas Browne, d’une invention tirée de la bibliothèque de Babel de Borges et d’une relique gnomique de la Terre du Milieu :

« Non seulement nous savons par l’observation qu’il existe des images d’animaux dans la mer, mais on y trouve aussi une cruche et une épée ; des scies et des têtes de cheval apparaissent dans certains petits coquillages. On peut voir en outre des éponges, des orties, des étoiles, des fées, des cerfs-volants, des singes, des vaches, des loups, des souris, des moineaux, des merles, des corbeaux, des grenouilles, des porcs, des bœufs, des béliers, des chevaux, des ânes, des chiens, des langoustes, des veaux, des arbres, des roues, des scarabées, des lions, des aigles, des dragons, des hirondelles, etc. Il existe également des monstres titanesques qui se rendent parfois à terre pour dévorer les racines des arbres et des plantes. Certains s’engraissent au contact du vent du sud ; d’autres avec celui du nord. »

Nigg pense que les monstres dont Olaus peuplait les mers de son ancienne patrie avaient pour but d’éloigner les pêcheurs étrangers tentés d’y faire des incursions. Ceci expliquerait pourquoi il a placé d’énormes créatures crachant des jets d’eau dans les mers de Scandinavie et d’Islande ; toutefois, le reste de son opulent bestiaire marin témoigne d’un goût du fabuleux typiquement catholique, et que les réformés jugeaient aberrant. La notice que l’évêque consacre au cochon de mer en fait d’ailleurs une allégorie de l’hérésie protestante : « Les yeux qui percent son corps couvert d’écailles symbolisent leurs tentations […] et ses serres de dragon le mal qu’ils répandent à travers le monde. »

 

Le terme « monstre » conserve l’empreinte du mot latin monstrare, qui veut dire montrer. C’est pour cela qu’on a longtemps vu en eux des créatures révélatrices, et ce de bien des manières : comme dans les Mille et Une Nuits, la mer attestait la plénitude et l’infinie variété de la création. Les cartes visaient à enrichir notre connaissance du Grand Livre de la nature et de ses mirabilia. Les artistes qui assistaient les cartographes représentaient les traits monstrueux avec une ingéniosité stupéfiante, déployant un large éventail de défenses, cornes, ailerons, nageoires, pattes, évents, tentacules, branchies, écailles, épines, queues et autres membres. L’ensemble formait un catalogue de créatures composites, portant des yeux sur leur corps, des mâchoires sur leur queue, etc. Beaucoup sont des « animaux poétiques » – comme Thomas Browne appelait les griffons –, mais d’autres ne sont pas loin de ressembler aux baleines, aux requins, aux polypes ou aux crabes ; si l’on en croit les livres de Nigg et Van Duzzer, les cartographes progressaient à tâtons vers une connaissance empirique, cherchant à guider et protéger les marins.

« Monstre » fait peut-être également écho à un autre mot latin, monere, qui signifie « avertir ». Si les bêtes étaient sans doute des allégories de dangers physiques, elles avaient aussi, souvent, valeur de présages divins – des Léviathans pour châtier les méchants ou annoncer la fin des temps. Olaus Magnus regardait à la fois vers le passé et vers l’avenir, vers l’allégorie médiévale et vers l’investigation empirique. Mais les peurs ancestrales continuent d’habiter le mythe melvillien de la baleine blanche et de la quête d’Achab. Tout récemment encore, après la découverte en Californie de deux régalecs (6) morts, l’un de plus de 5 mètres, l’autre de plus de 4, on établit immédiatement un lien plutôt inquiétant avec une légende locale d’après laquelle ce type de serpents de mer vivant en eaux profondes ne remonte à la surface qu’à l’approche d’un tremblement de terre.

Les cartographes du Moyen Âge et du début de l’époque moderne, avant et après Olaus, invoquaient les récits de témoins oculaires – les mêmes qui, de nos jours, continuent d’affirmer qu’ils ont vu le monstre du Loch Ness : les premiers voyageurs, tel Marco Polo, des navigateurs, des pèlerins, des collectionneurs de curiosités et des charlatans exhibant des reliques et des monstres sur les places publiques d’Amsterdam, de Venise et de Londres. Pétrarque, étonnamment, est l’une des autorités citées par l’explorateur Sébastien Cabot au sujet du rémora, un monstre qui se colle à la coque d’un bateau et dévie sa course malgré les vents et les courants avant de l’envoyer par le fond. Sur les illustrations, la créature ressemble à un énorme cloporte.

 

Le grossissement et l’accumulation sont les maîtres-mots des cartographes. « La plus riche collection de monstres marins rassemblés en un unique manuscrit » se trouve dans une traduction latine du XVe siècle de la Géographie de Ptolémée. Van Duzer les a comptés : ils sont au nombre de 476, dont 411 « génériques », ce qui nous laisse avec 65 « créatures marines plus ou moins exotiques et intéressantes ». Il s’agit de gribouillages réalisés à la plume, barbotant dans une mer sépia faite de lignes ondulantes. Ces créatures ingénieuses dessinées rapidement, avec spontanéité et humour, ressemblent plus à des remarques impertinentes laissées dans les marges d’un livre qu’aux monstres terrifiants évoqués par les Écritures. Ces êtres sont bel et bien là pour nous mettre en garde, mais ils nous rappellent aussi quelle consolation on peut trouver dans l’imagination. « Les couleurs dont usent les cartographes, a écrit la poétesse Elizabeth Bishop, sont plus délicates que celles des historiens. » Et, quoique cette phrase ne s’applique pas aux riches coloris des œuvres rassemblées dans ces deux volumes, elle décrit bien la touche légère de certains des artistes qui y ont travaillé.

Les monstres représentés là sont de taille disproportionnée. Et de fait, le gigantisme est l’un des attributs du sublime : en dessinant l’animal qu’il observait au microscope à une échelle 288 fois supérieure à ses dimensions réelles, le pionnier de la science Robert Hooke transforma au XVIIe siècle une puce ordinaire en une apparition aussi grotesque que terrifiante. Avec l’histoire de Jonas et de la baleine et l’évocation puissamment poétique du Léviathan dans le livre de Job, la Bible prête son autorité à l’existence des monstres marins :

« Qui a ouvert les battants de sa gueule ? La terreur règne autour de ses dents ! […] De sa gueule jaillissent des torches, il s’en échappe des étincelles de feu. Ses naseaux crachent de la fumée, comme un chaudron qui bout sur le feu. […] Il fait bouillonner le gouffre comme une chaudière, il change la mer en brûle-parfums. […] Sur terre, il n’a point son pareil, il a été fait intrépide. »

Les dragons de mer gigantesques qui beuglent et crachent de l’écume sur les routes marines dessinées par Olaus et ses confrères doivent plus à la rhétorique furieuse de ce livre biblique qu’aux observations des navigateurs.

Le gigantisme propre au monstrueux dérive aussi de la manière dont on se représente le temps originel, temps de la création mythique recelant des possibilités sans nombre. Même dans une perspective postdarwinienne, la mer suscite l’émerveillement – et la crainte. Durant la période qui s’est écoulée depuis la plus récente des cartes reproduites dans ces deux livres, les zoologues n’ont cessé de découvrir dans les profondeurs océaniques de nouvelles formes de vie, aux propriétés étranges et rares : la bioluminescence est déjà exploitée à des fins pratiques, et d’autres encore font actuellement l’objet de recherches. Nous étudions de près l’étoile de mer qui, comme d’autres animaux, est capable de générer de nouveaux membres. La miraculeuse éponge de verre, qui a pour squelette un réseau intriqué de spicules siliceux, est d’une résistance à la traction et d’une solidité exceptionnelles ; sa capacité à supporter de fortes pressions donne des idées aux architectes pour leurs projets extravagants dans les États du Golfe.

 

La constitution d’un savoir encyclopédique sur les monstres a peut-être été motivée par une certaine anxiété : connaître ses chimères sur le bout des doigts peut aider à s’en protéger. Un secteur particulier de l’océan Indien représenté sur la mappemonde catalane (datant de 1460 environ) de la bibliothèque Estense, à Modène, rassemble trois espèces différentes de sirènes, dont un hippocampe femelle ressemblant à un centaure. De son œil aiguisé, Van Duzer a remarqué que des zones avaient été laissées vierges dans la mer pour qu’un autre artiste puisse ensuite les remplir ; un dessinateur qui aurait eu pour spécialité les sirènes. De fait, l’auteur nous rappelle que la majorité des cartes anciennes sont dépourvues de monstres (les mappemondes illustrées étaient chères et dépassaient le budget de la plupart des clients). Mais si ces derniers en avaient les moyens, ils les recherchaient.

Shakespeare, contemporain du monde qu’Olaus Magnus et ses successeurs cartographiaient, donne tous les indices d’une véritable fascination pour les bestiaires. La Tempête, jouée pour la première fois en 1611, traduit de manière évocatrice la double nature du monstre, oscillant sans cesse entre illusion et présence réelle. Caliban, en tant que monstre, est à la fois un phénomène réel et un produit de l’imagination. D’un côté, l’« esclave sauvage et difforme » est traité comme une erreur de la nature, et Trinculo et Stefano s’entendent pour le capturer et l’exhiber ; de l’autre, la pièce fait aussi de Caliban un objet de méprise de la part de ceux qui le maltraitent. Quand Prospero dit, à la fin, « Quant à cet être de ténèbres – je le reconnais comme mien », il est clair que Prospero reconnaît que les ténèbres, en un sens, lui appartiennent aussi.

Les progrès de la cartographie moderne ont, de manière surprenante, produit un résultat contraire à l’esprit des Lumières : ils ont conféré une certaine réalité aux monstres. Les deux auteurs supposent que les marins d’autrefois ont bel et bien vu quelque chose, mais qu’ils l’ont pris pour quelque chose d’autre, avant d’identifier le phénomène réel en se référant à une créature mythologique dûment répertoriée. C’est ainsi, par exemple, que les « méduses » ont reçu leur nom : la zoologie n’a cessé de poétiser en s’appuyant sur des constructions imaginaires plus anciennes. Des marins en manque de sexe ont-ils vraiment cru voir des sirènes là où il n’y avait que des phoques ? Ou même des lamantins gras et patauds ? Un glossaire placé à la fin du livre de Nigg se hasarde à associer certaines des créatures fabuleuses que l’on voit s’agiter sur les cartes marines à des espèces connues.

D’autres récits évoquant des monstres marins sont pourtant moins exagérés, raison pour laquelle ils nous troublent plus profondément. Ainsi, quand le chroniqueur Ralph de Coggeshall raconte qu’en l’an 1187 un homme sauvage fut pêché dans la mer au large d’Orford, dans le Suffolk, quel sens donner à sa description ?

« L’homme sauvage était complètement nu et tous ses membres étaient formés comme ceux d’un homme. Il était poilu et sa barbe était longue et pointue. Autour de la poitrine, sa peau était très rugueuse et couverte de poils hirsutes. Il mangeait le poisson cru plutôt que cuit, le pressant entre ses mains pour en extraire toute l’humidité avant de le dévorer. Il ne voulait, ou plutôt ne pouvait pas parler, même après qu’on l’eut pendu par les pieds et torturé. »

 

L’homme en question survécut longtemps à ces mauvais traitements mais finit par « s’enfuir et regagner secrètement la mer, et on ne le revit jamais ». Conclusion du chroniqueur : « S’agissait-il d’un homme mortel, ou d’un esprit malin ayant pris possession du corps d’un noyé, ou encore d’un poisson ayant pris forme humaine ? Difficile à dire. » Aucun des deux auteurs évoqués dans cet article ne s’intéresse aux mythes sur la cohabitation, voire la collaboration des hommes avec les créatures marines. Pourtant, dans un passé très lointain, on racontait au sujet des hommes et des monstres des histoires ouvrant la possibilité d’une alliance : dans les Mille et Une Nuits, des hommes mortels tombent follement amoureux de djinns vivant au fond de la mer, comme dans le conte de Jullana de la Mer. Contrairement aux légendes européennes associant êtres humains et créatures marines, ces unions entre espèces ne sont pas nécessairement vouées à l’échec.

Les monstres d’aujourd’hui sont moins des objets de terreur sublime que de séduisantes diversions. Mais la question posée par le poète Michael Symmons Roberts – « Pourquoi les sirènes continuent-elles de nager dans nos rêves ? » – en soulève d’autres, qui ont trait à la structure des esprits d’où surgissent ces êtres à la fois comiques et terrifiants, amusants et horribles. Dans Fishskin Trousers, un drame lyrique inspiré par l’homme sauvage d’Orford, la dramaturge Elizabeth Kuti aborde le défi que le monstre marin nous lance aujourd’hui, quand l’ignorance qu’il représente n’est plus de nature épistémologique mais éthique, renvoit surtout à celle de ses tortionnaires : excès de la science ou de la cruauté, de l’exclusion et de l’intolérance. La monstruosité des monstres continue de nous mettre en garde contre les dangers, ceux de la mer comme ceux qui viennent de nous.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 19 décembre 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Dans le ventre du cachalot

Pour calculer l’âge d’un cachalot, il faut casser en deux l’une de ses dents. Au temps où la chasse à la baleine était encore légale (1), Obla Paliza avait pour mission, sur le port de Pisco, au sud de Lima, d’arracher l’une des 46 dents de la bête. La biologiste fut, dans les années 1950, la seule femme à intégrer le premier laboratoire océanographique d’Amérique du Sud. Du haut de son petit mètre soixante, âgée alors d’à peine 25 ans et vêtue comme n’importe quel marin de la flotte – salopette en jean et bottes en caoutchouc –, la scientifique maniait agilement lance, faucille et machette. Comme les hommes de l’équipage, elle mangeait des brochettes de cœur de baleine au dîner. Mais, pendant que les marins se jetaient sur le cachalot pour le dépecer, prélever la précieuse couche de graisse de 15 centimètres, découper la viande, récupérer les os qu’ils transformeraient en farine, Obla Paliza, elle, plongeait ses bras à l’intérieur des quatre estomacs du cétacé. Elle avait vingt minutes pour autopsier le plus grand prédateur de la planète et l’étudier. Car un cachalot mort est une bombe à retardement : en se décomposant, il accumule les gaz de fermentation et peut, à tout moment, provoquer une pluie de sang et d’organes. La scientifique devait également prendre garde à ne pas entraver le rythme de travail des baleiniers. Il lui fallait mesurer la taille de l’animal de la tête à la queue, examiner et peser les testicules, rechercher d’éventuels fœtus dans l’utérus des femelles pour les rapporter au laboratoire. Une fois que les baleiniers avaient fini de dépouiller la tête du cétacé, qui représente plus d’un tiers de sa masse, Obla Paliza, armée de sa machette, pouvait s’atteler à l’extraction des dents. Elle en coupait ensuite une en deux, sur la longueur, l’aspergeait d’un produit chimique colorant et comptait les stries apparues pour déterminer l’âge. Pendant trois ans, la biologiste a exploré les entrailles de quelque 2 000 cachalots.

Aujourd’hui, Obla Paliza est une vieille femme aux cheveux gris noués en une longue tresse qui descend jusqu’à la taille. Des lunettes austères à monture métallique accentuent son regard noir. À 82 ans, elle se souvient de chaque caractéristique scientifique du mammifère qu’elle a passé sa vie à étudier. Un cachalot peut mesurer jusqu’à 20 mètres, autant qu’un terrain de volley-ball, et pèse l’équivalent de quatre autocars. De nos jours, il suffit de quelques clics pour tout savoir sur cet animal, apprendre que les cétacés – du grec ketos, « monstre marin » – se divisent en deux sous-ordres, les odontocètes (cétacés à dents) et les mysticètes (cétacés à fanons, ou lames cornées). Les cachalots, les dauphins et les orques font partie des cétacés à dents, se distinguant en cela des baleines. Mais à l’époque où Obla Paliza voulait comprendre comment se développaient les fœtus des cachalots que l’on chassait à Pisco et de quoi ils se nourrissaient, il n’existait pas d’autre moyen que d’ouvrir des centaines d’utérus et d’estomacs.

Le travail du biologiste obsédé par des cétacés capables de plonger jusqu’à 3 000 mètres de profondeur est frustrant, puisqu’il est presque impossible de les étudier dans leur habitat naturel. Nous ne savons d’eux que ce que nous ont permis d’apprendre cinq siècles de pêche. Dans « Léviathan », Eric Jay Dolin raconte qu’au XVIIIe siècle « l’huile de baleine américaine illuminait le monde ». Il parlait en réalité du spermaceti, le liquide laiteux qui se forme dans la tête des cétacés et était utilisé dans les lampes à huile. En brûlant, le spermaceti produisait une lumière plus brillante que les combustibles végétaux et présentait en outre l’avantage d’être inodore. La graisse était quant à elle transformée en une cire jaunâtre dont on se servait pour lubrifier les premiers moteurs, les montres, les machines à coudre et à écrire. Un baleinier était l’équivalent d’un puits de pétrole.

 

À la fin des années 1950, sur le port de Pisco, le travail d’Obla Paliza consistait à découvrir si le cachalot pouvait devenir une ressource renouvelable pour le Pérou. Il s’agissait de définir la taille idéale pour le chasser, de savoir combien de temps il lui fallait pour se reproduire, de fixer les mois de fermeture de la pêche. Les notes que la biologiste a prises à l’époque composent aujourd’hui sept volumes d’articles et publications scientifiques sur la vie, la mort et la reproduction des cachalots. Ils figurent parmi les sources principales citées dans tout travail de recherche aujourd’hui publié dans le monde sur l’animal. Paliza a beaucoup voyagé au Chili, en Norvège, au Portugal [trois pays ayant une longue tradition de pêche à la baleine] pour exposer ses travaux. En 2012, lors d’un congrès international sur la conservation des baleines, alors que les jeunes biologistes avaient multiplié les présentations Powerpoint et raconté leurs voyages en bateau pour observer les cétacés, Paliza, elle, commença son exposé en sortant de son sac une authentique dent de cachalot. La vieille femme a été l’actrice de ce que les jeunes générations étudient désormais dans les livres.

Ce mammifère marin est l’animal de tous les records. Son cerveau, le plus grand du règne animal, pèse 8 kilos. Son mugissement est si intense que le son est potentiellement mortel pour l’être humain. Un bébé pourrait déambuler à quatre pattes dans son aorte. Avec dix palpitations par minute, son rythme cardiaque est l’un des plus lents au monde. Il respire sept fois moins vite que nous. Et c’est, après la tortue, l’animal qui vit le plus longtemps (jusqu’à soixante-dix ans). Son mets préféré, le calamar géant, mesure près de 10 mètres. Cette créature énorme, aux longs tentacules gélatineux, a d’ailleurs inspiré dans l’Europe du XVIIIe siècle la légende du Kraken, un calamar si grand qu’il tirait les bateaux au fond de l’océan pour dévorer les marins. Le cachalot, lui, le gobe entier, puisqu’il ne peut pas mastiquer : le plus grand carnivore de la planète n’a de dents que sur la mâchoire inférieure. Voilà pourquoi l’histoire de Jonas, qui aurait été avalé par une baleine et en serait sorti après trois jours et trois nuits de prières, peut, en ce sens au moins, sembler possible.

Obla Paliza, qui a passé quant à elle trois ans à l’intérieur des baleines, est surtout connue aujourd’hui dans la petite crique de pêcheurs où elle vit, tout près de Pisco, comme la professeure d’anglais du village. Dans le jardin de sa maison se dresse, sur 4 mètres de hauteur, une sculpture grandeur nature de la queue d’un cachalot femelle, entourée de fleurs jaunes et de lilas. À l’intérieur, accrochés aux murs du salon, trônent deux énormes harpons. On trouve aussi sur un meuble une vertèbre de l’alète caudale d’un cachalot. Sa bibliothèque compte de nombreux livres de biologie datant du XVIIIe siècle, parfois cachés derrière des maquettes de baleiniers en bois. En 2012, Obla Paliza a été hospitalisée six mois à Lima, après avoir été victime d’un accident sur la route qui mène aux îles Ballestas, au large de Pisco, celle-là même qu’elle avait empruntée quelques mois plus tôt pour disperser dans l’océan les cendres de son mari, l’océanographe Robert Clarke.

 

Paliza parle toujours de son époux au présent. Clarke était spécialiste des cachalots de l’Atlantique, qu’il avait longtemps étudiés aux Açores, où l’on pratiquait une chasse à la baleine encore très traditionnelle. Il officia comme consultant sur le tournage du film Moby Dick, sorti en 1956, avec pour mission de rendre le roman de Melville aussi réaliste que possible à l’écran. L’océanographe britannique arriva au Pérou pour créer, à la demande de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), un institut chargé de la gestion de la pêche à la baleine sur les côtes du Pacifique Sud. Aujourd’hui, la fondation est devenue l’Institut de la mer du Pérou (Inmarpe), une agence gouvernementale. Aucune université de la région n’ayant encore, à l’époque, de département spécialisé en biologie baleinière, Clarke sélectionna huit étudiants en biologie marine originaires du Pérou, du Chili et d’Équateur pour participer à une formation intensive de trois mois. Obla Paliza n’en faisait pas partie, mais elle se débrouilla pour assister aux cours. Elle n’était alors qu’une jeune biologiste marine qui étudiait les anchois sur le port baleinier de Paita, au nord du pays. C’est là qu’elle avait commencé à s’intéresser aux fœtus de cachalot que les marins mettaient de côté jusqu’au dernier moment avant de les balancer dans le fondoir. Après la formation théorique, Clarke et ses élèves partirent pour leur premier voyage d’observation. Deux heures avant de larguer les amarres, l’océanographe demanda aux étudiants de dégager un espace dans la cale du bateau, cloua une table au sol et leur donna un rapide cours de navigation.

Obla Paliza et Robert Clarke commencèrent à travailler ensemble. À ses côtés, elle put entamer ses recherches sur le développement des fœtus de cachalot. Au début, les yeux apparaissent à l’avant de la tête et ne migrent qu’ensuite sur les faces latérales ; leurs alètes sont comme deux petites pattes recouvertes de peau ; et, à la place de l’évent (le futur orifice nasal), ils ont deux trous pour respirer. Au cours des quinze mois de la gestation, ils perdent peu à peu ces traits caractéristiques d’animaux terrestres pour se transformer en êtres aquatiques dont la taille avoisinera 4 mètres à la naissance.

Nous avons coutume de penser que les premiers animaux de la planète étaient des créatures aquatiques, qui passèrent peu à peu de l’eau à la terre ferme. Mais l’inverse a également pu se produire. Les cachalots sont de lointains parents des hippopotames et des chameaux. Leur cycle reproductif est l’un des plus longs du genre animal : il dure quatre ans (la femelle a un petit tous les trois à cinq ans).

Cependant, Obla Paliza et Robert Clarke n’ont pas fait leurs découvertes les plus mémorables dans l’utérus des animaux, mais dans leurs estomacs. Le cachalot du Pacifique Sud est une véritable machine à engloutir les calamars. Il en avale des tonnes et des tonnes. Or le couple a constaté que la côte péruvienne était un pays de cocagne en matière de céphalopodes – jusqu’à ce que l’État laisse la surpêche les décimer. Au cours des années 1980, Paliza a estimé que les cachalots de la côte péruvienne mangeaient entre 8 et 13 millions de tonnes de calamars géants par an. Dans un article publié en 1988 par la revue scientifique Investigations on Cetacea, elle a décrit comment il était possible à un cachalot – qui, dans les autres océans, mange aussi du poisson – de grossir et croître malgré une alimentation composée exclusivement de calamars. Dosidicus gigas, le calamar géant vivant dans les eaux du courant de Humboldt, dans le Pacifique Est, est connu au Pérou sous le nom d’encornet géant, que l’on déguste avec une marinade de citron, d’ail et de sel.

Dans les conclusions de son article, Paliza proposait l’organisation d’une pêche durable. Mais les scientifiques japonais et chinois se sont bientôt montrés très intéressés, non par les cachalots, mais par les calamars péruviens. Dès 1989, la pêche industrielle aux calamars a commencé le long des côtes du pays. Et l’État a distribué à tour de bras les concessions, sans aucun quota, faisant fi de la recommandation faite par Paliza d’interdire celle-ci entre mai et décembre, période où les femelles pondent leurs œufs. À vrai dire, personne ne s’en est particulièrement ému. Seuls les cachalots en ont ressenti les effets.

 

Avant qu’il ne soit interdit de le chasser, nous avions de l’animal l’image d’une malicieuse baleine blanche détruisant les bateaux et dévorant les jambes des marins tombés à la mer. Le roman Moby Dick, d’Herman Melville (1850) apparaissait parfaitement vraisemblable, avec un tel luxe de détails qu’il ne pouvait mentir. Certains experts pensent que le romancier a dû s’appuyer sur l’ouvrage d’un chirurgien de l’époque, passionné par le comportement des cétacés. Melville donna un caractère terrible aux attaques de son cachalot albinos car il croyait que son énorme tête lui servait de bélier contre les lames en haute mer. Aujourd’hui, nous savons qu’elle joue le rôle d’un sonar géant, à l’instar de ceux qu’utilisent les sous-marins pour naviguer dans l’obscurité des profondeurs. Plus la tête est grande, plus les sons émis vont loin. Il faut imaginer ces sons comme l’amplification monstrueuse du bruit que fait une personne en claquant la langue contre son palais. Mais d’autres passages de Melville ont l’exactitude d’une encyclopédie.

Dans un chapitre, l’écrivain raconte comment les « nombreux nez » du Péquod, le baleinier du capitaine Achab, sentirent soudain une odeur nauséabonde, « pire qu’une cité assyrienne lors d’une épidémie de peste, quand les vivants n’arrivent plus à enterrer les morts ». L’odeur pestilentielle provenait d’une « baleine ballonnée », une bête trouvée morte, dont le cadavre flottant avait été remorqué par un navire français. À force de ruses, Stubb, second officier du Péquod, persuade les Français de leur abandonner la prise. Les baleiniers s’affairent ensuite à ouvrir les estomacs de la bête pour en extraire une substance de grande valeur. Aujourd’hui, le précieux ambre gris sert de fixateur dans la parfumerie. Son prix est vingt fois supérieur à celui de l’argent.

Le défunt mari de Paliza, Robert Clarke, a publié un ouvrage dans lequel il explique l’origine de l’ambre gris. Comme la perle, qui se forme dans les coquillages où un grain de sable s’est introduit, l’ambre gris se forme dans les entrailles des cachalots à partir du bec d’un calamar ingéré, partie la plus dure du céphalopode. Les sécrétions biliaires du cachalot produiraient comme des selles liquides autour du bec, qui peuvent tuer le cétacé s’il ne les expulse pas. L’ambre gris acquiert ensuite sa composition finale après exposition à la lumière et à l’eau pendant des mois ou des années de flottaison dans l’océan.

Obla Paliza et Robert Clarke ont passé leur vie à accumuler des centaines de pages d’observations sur la reproduction des baleines, la taille de leurs alètes, les différences entre les taches cutanées des mâles et celles des femelles. La dernière fois que tous deux sont sortis en mer à la recherche de baleines, ce fut en vain. C’était en mai 2001. Avec des pêcheurs traditionnels, des photographes et des écologistes, ils ont embarqué sur un navire de la marine péruvienne pour les îles Galápagos. L’expédition dura un mois. Clarke avait 82 ans ; il passait douze heures par jour sur le pont à scruter l’océan dans l’espoir de voir une tête de cachalot émerger. En vain. L’absence de cétacés aussi bien que de bêtes échouées sur la côte confirmait les craintes des deux biologistes : quand la nourriture vient à manquer dans la zone où il est installé, le plus grand prédateur de la planète n’hésite pas à la quitter.

 

La question de savoir où étaient partis les cachalots du Pacifique Sud est restée sans réponse jusqu’à ce qu’une scientifique américaine en localise sept, en 2003, au large de la Basse-Californie, au Mexique. Tous portaient les étiquettes posées par les deux biologistes pour marquer leur origine. Il est impossible de savoir si les cétacés ont modifié leur régime alimentaire. Les chercheurs ne peuvent plus aujourd’hui ouvrir leurs estomacs pour le vérifier. L’occasion de pratiquer une nécropsie se présente uniquement lorsqu’un cachalot s’échoue sur une plage. Depuis les données récoltées par Paliza et Clarke, l’information dont nous disposons sur les cachalots du Pacifique Sud n’a jamais été actualisée. Pourtant, en 2010, un groupe de scientifiques a découvert que les selles rejetées par ces mammifères marins dans l’océan, très riches en fer, nourrissent et fertilisent le plancton, l’une des principales sources d’oxygène de la planète. Nous ne savons pas si la migration des cachalots vers le nord a affecté la population de phytoplancton du Pacifique Sud, ni si une interdiction de la pêche aux calamars géants dans les eaux péruviennes permettrait le retour des cétacés sur ces côtes.

Quand la Commission baleinière internationale a instauré les premiers quotas, à la fin des années 1970, il s’agissait de protéger les cétacés des chasseurs de baleines. Trente ans plus tard, le principal danger ne vient plus des harpons ni des filets. Le réchauffement climatique affecte la température des eaux dans lesquelles les cachalots avaient l’habitude de vivre. Le trafic commercial désoriente leurs sonars. Il n’est plus rare de voir ces animaux heurter des navires marchands. La pollution chimique les empoisonne, et les chasseurs d’encornets les privent de leur nourriture. Un cachalot doit ingérer une tonne de calamars par jour pour couvrir ses besoins. Mais l’animal est une victime dont il est presque impossible de s’occuper. On ne peut pas l’élever en captivité comme un panda.

Aujourd’hui, Obla Paliza partage son temps entre traductions d’ouvrages et écriture de contes pour enfants. Depuis la fin de la pêche à la baleine, personne ne s’intéresse plus à ces cétacés, regrette-t-elle. Nous nous contentons désormais, pour l’essentiel, de spéculer sur les significations de leurs claquements et d’organiser des expéditions touristiques pour aller contempler le spectacle d’une espèce en voie d’extinction.

 

Cet article est paru dans Etiqueta verde en avril 2013. Il a été traduit par Suzi Vieira.

 

L’attaque des méduses tueuses

Vers la fin du roman de H.G. Wells, le passager de La Machine à explorer le temps se retrouve sur une plage désolée, dans un avenir lointain. Sous un ciel rouge et sinistre, au bord d’une mer morte et huileuse, il est attaqué par des crabes géants, derniers survivants d’un monde à l’agonie, « ces lentes et répugnantes bêtes monstrueuses » aux « vastes pinces maladroites, barbouillées d’une vase gluante ». Si Wells écrivait cette scène aujourd’hui, la méduse serait un bien meilleur candidat que le crabe pour le rôle de la créature apocalyptique sur une plage de la fin des temps. À en croire l’essai troublant de Lisa-ann Gershwin, la méduse est un « ange de la mort », annonciateur d’un « cataclysme planétaire » ; elle risque fort d’être le « dernier survivant » dans un avenir qu’elle qualifie de « gélatineux ».

Les méduses sont extrêmement anciennes. D’après les vestiges fossiles, nous savons qu’elles ont dominé les océans pendant des millions d’années avant que n’apparaissent des prédateurs munis d’os, de coquille ou de dents. « Au fil des âges géologiques, écrit Gershwin, tandis que trilobites et dinosaures apparaissaient et disparaissaient, tandis que les plantes et les animaux gagnaient la terre ferme et développaient des mécanismes respiratoires, alors que les mammifères acquéraient un cerveau plus gros et plus performant, les méduses sont restées les mêmes. » Sans cerveau, sans cœur, sans poumons et sans branchies, elles sont « simples mais efficaces » : « Il s’agit essentiellement d’un corps gélatineux possédant une ou plusieurs bouches pour ingérer la nourriture, un ou plusieurs estomacs pour la digérer, et en général quatre ou huit gonades pour produire d’autres méduses. » Les méduses appartenant à l’embranchement des cnidaires – les méduses classiques – existent à peu près sous leur forme actuelle depuis au moins 565 millions d’années ; quant aux cténophores, elles sont à peine plus jeunes. Elles ont survécu aux « cinq grandes » extinctions massives. Et, aujourd’hui, elles connaissent apparemment une renaissance.

« Piqué ! » est un ouvrage sérieux, un manuel sur la biologie des méduses et une analyse de leur récente explosion, par une experte de ce domaine. Mais c’est un livre sérieux déguisé, de façon très convaincante, en film de monstres. Il s’ouvre sur une série de tableaux terrifiants illustrant les carnages perpétrés par des méduses, comme le « massacre des poissons » qu’ont subi les élevages de saumons. En 1998, un groupe d’aurélies (la méduse commune ou méduse-lune) est entré dans Big Glory Bay, au large de l’île du Sud, en Nouvelle-Zélande, tuant dans leurs parcs en moins d’une demi-heure 56 000 saumons pesant 3 kilos chacun. Gershwin décrit l’incident avec un luxe de détails effrayants:

« Dans les parcs circulaires, tous les saumons nagent dans la même direction, ce qui engendre un tourbillon si puissant qu’il aspire l’eau des environs. Les aurélies, qui se laissent dériver, ont été entraînées par le mouvement. Trop grosses pour passer à travers les mailles, elles ont été plaquées contre le filet. Alors que les méduses tentaient de lutter contre le courant, leur mucus, abondant et chargé de cellules urticantes, pénétra dans les cages. Il semble que ce mucus, inhalé par les saumons, ait obstrué la surface d’échange d’oxygène de leurs branchies, provoquant leur asphyxie. Les cellules urticantes ont exacerbé le problème en faisant paniquer les saumons, qui se sont mis à respirer plus vite et ont donc été étouffés d’autant plus rapidement. »

À l’époque, on crut à un événement exceptionnel. Mais, depuis, des incidents similaires se sont produits dans des élevages de saumons du monde entier : en Écosse, entre 1999 et 2002, plus de 4 millions de saumons sont morts dans leurs parcs au cours de 90 incidents distincts. De plus, les méduses ont mis hors service des centrales électriques en Inde, aux États-Unis, en Israël et aux Philippines, en bouchant les grilles de leurs arrivées d’eau ; elles ont paralysé de la même manière le supertransporteur nucléaire USS Ronald Reagan ; et elles ont fait chavirer un chalutier japonais, dont les filets étaient remplis de Nemopilema nomurai « de la taille d’un lutteur de sumo ». Elles sont plus ou moins impossibles à arrêter, comme des zombies aquatiques : « Les répulsifs chimiques sont sans effet sur les méduses, parce qu’elles se laissent porter par le courant et ne peuvent réagir. Les chocs électriques ne fonctionnent pas non plus, pour la même raison. Idem pour les chocs acoustiques : dépourvues de cerveau, les méduses n’ont pas peur du bruit. » Et les biocides n’agissent pas car, mortes ou vives, les méduses bloquent les tuyaux et filets et répandent leur mucus urticant.

 

Mais surtout, les méduses pullulent en très grand nombre dans les baies, les mers et les océans de toute la planète, chassant des plages les baigneurs et, plus grave, imposant leur domination sur des écosystèmes naguère très riches. Une espèce en particulier, Mnemiopsis leidyi, méduse à peigne originaire de la côte est des États-Unis, a envahi la mer Noire durant les années 1980. Il semble que l’animal ait traversé l’Atlantique dans les ballasts des bateaux (jusque récemment, les navires avaient l’habitude de pomper de l’eau de ballast dans un port et de déverser ces « zoos et jardins botaniques flottants » dans un autre, propageant ainsi espèces invasives et pathogènes à travers le monde). La prolifération estivale en mer Noire a créé une telle surpopulation que la densité atteint par endroits 300, voire 500 spécimens par mètre cube. De 300 à 500 méduses « grosses comme le poing » dans une zone « à peine plus large que l’espace occupé par nos jambes sous la table du petit déjeuner ». Mnemiopsis s’est ensuite répandue dans les mers d’Europe « comme un cancer » ou comme « l’armée d’Hitler », conquérant la Caspienne, où elle a contribué à l’extinction de l’industrie du caviar béluga, puis est passée par la mer de Marmara pour atteindre les mers Égée, Ionienne, et enfin la mer du Nord et la Baltique.

Les étendues d’eau partiellement fermées tendent à être le plus durement affectées : on estime que les 30 kilomètres carrés du Lurefjorden, en Norvège, abritent 35 millions de Periphylla periphylla, la méduse casquée dont le cône rouge rappelle le bonnet du Père Noël. Mais même l’océan ouvert peut « passer sous le contrôle des méduses ». Le courant de Benguela, au large de la Namibie, zone historiquement prisée pour la pêche à la sardine, est à présent dominé par deux grandes espèces de méduses :

« À l’été 2010, la région de pêche de Benguela, naguère productive, était devenue une “zone fantôme”. Les méduses mortes ou agonisantes coulent à pic et pourrissent au fond. Des millions de phytoplanctons [plantes aquatiques monocellulaires] auparavant consommés par les copépodes [crustacés minuscules] et d’autres variétés de zooplancton, ne sont désormais plus mangés, meurent à leur tour et vont pourrir au fond. Ces amoncellements de carcasses en décomposition créent une poche de sulfate d’hydrogène dépourvue d’oxygène où rien ne peut survivre. De vastes secteurs du plancher océanique ont été transformés en paysage lunaire, en un étrange cimetière presque entièrement vide de créatures vivantes. Au-dessus de cette zone morte, les méduses règnent sur les eaux de surface. Elles ont repoussé la plupart des autres êtres vivants hors de leur espace vertical et horizontal, un champ de massacre piquant et gélatineux qui s’étend sur plus de 30 000 miles nautiques carrés ».

 

L’épanouissement saisonnier des méduses est connu depuis très longtemps, mais Gershwin soutient qu’elle se produit désormais à une tout autre échelle. Au cours du siècle dernier, par exemple, on n’a repéré dans les eaux japonaises que trois grandes efflorescences de méduses géantes de Nomura. Or, depuis 2002, il y en eut six en huit ans. Une étude récente, portant sur des tendances mesurables au sein de quarante-cinq grands écosystèmes marins, observe une augmentation du nombre de méduses dans vingt-huit d’entre eux ; la population est stable dans douze écosystèmes, et ne décline que dans deux. Tout cela résulte en grande partie de « perturbations anthropogènes ». La cause la plus évidente de la multiplication des méduses est la surpêche. Nous avons exterminé – par la pêche ou autrement – leurs rares prédateurs, comme le maquereau, le thon, le poisson-lune, la tortue de mer et l’albatros. Nous avons éliminé par la pêche leurs concurrents, les poissons fourrage comme l’anchois, le pilchard, la sardine et l’alose. Dans les cas particulièrement graves, cela permet aux méduses de prendre totalement possession d’un écosystème. Elles dévorent d’énormes quantités de zooplancton (petits crustacés, œufs et larves de poissons), dont les poissons fourrage dépendent eux aussi. Les méduses tuent donc directement les poissons en mangeant leurs alevins mais aussi indirectement, en les privant de nourriture.

La plupart des livres de biologie marine actuels reviennent inévitablement sur le thème de notre lamentable gestion de la mer. Celui-ci ne fait pas exception à la règle, et il donne un résumé vigoureux et impitoyable des diverses agressions que nous commettons contre l’océan. Gershwin propose un rapide survol des travaux de biologistes de la pêche tels Boris Worm, Ransom Myers, Jeremy Jackson et Daniel Pauly. Leurs recherches servent de base à une grande partie de la couverture médiatique consacrée à la surpêche, comme le récent documentaire The End of the Line. Au cours d’une étude réalisée en 2003, Myers et Worm ont découvert que, depuis le début de l’exploitation industrielle, 90 % des grands poissons ont disparu. En général, moins de quinze ans après l’ouverture d’une nouvelle zone de pêche industrielle, « la biomasse communautaire » est réduite de 80 %. Leur travail a été contesté ; si vous préférez, une étude récente de l’ONU, plus optimiste, indique que seulement 72 % de tout le stock de poissons est actuellement surexploité. Mais Gershwin affirme que de tels chiffres relèvent d’un simple « déplacement de la base de référence » : chaque génération démarre avec un horizon d’attente plus étroit que la précédente concernant la vie marine.

 

La surpêche a aussi de nombreux effets indirects, comme les « cascades trophiques » qui perturbent des écosystèmes entiers quand un maillon de la chaîne alimentaire est supprimé. Prenons le cas de la loutre de mer des Aléoutiennes, en voie de disparition dans la mer de Béring. Dans cette région, les poissons fourrage ont décliné au cours des années 1980 à cause de la pêche excessive et des fluctuations climatiques, ayant entraîné un déclin de leurs prédateurs pinnipèdes (phoques et lions de mer). Par conséquent, les orques se sont brusquement retrouvées à court de mammifères à chasser. Elles se sont donc tournées vers les loutres de mer, qu’elles consommèrent en grand nombre car elles sont bien plus petites que les phoques dodus. Avec le déclin des loutres, la proie principale de ces derniers – les oursins – a vu sa population multipliée par huit dans la biomasse ; les oursins se sont mis à dévorer le varech, « réduisant des forêts de varech jadis luxuriantes à des paysages désolés faits de rochers nus et d’algues encroûtées ». Avec la disparition des forêts de varech, tout un écosystème s’est évanoui : les petits poissons, les escargots et « une myriade de bestioles vivant dans le sous-bois sous-marin ». Les pêcheries de goberges de la mer de Béring ont commencé à s’effondrer à la fin des années 1980 ; ce n’est sans doute pas un hasard si, à la même époque, les méduses se sont tout à coup mises à proliférer sauvagement, à tel point que les pêcheurs ont surnommé « côte visqueuse » la zone située au nord de la péninsule d’Alaska.

Outre la surpêche, l’homme exerce une multitude d’influences funestes, à commencer par le rejet d’engrais et d’eaux usées, ainsi que d’autres formes de pollution et le changement climatique. Le principal exemple de Gershwin est l’efflorescence de méduses la plus étudiée, survenue en mer Noire. Cette étendue d’eau, l’une des plus polluées du monde, est l’unique puisard de drainage dont disposent 165 millions d’individus, répartis dans 22 pays, via les cinq grands fleuves qui l’alimentent. Les surconcentrations de nitrates, phosphates et autres polluants ont créé une zone morte grande comme deux fois l’embouchure du Mississippi, elle-même grande comme le Massachusetts. Ces nutriments favorisent de vastes mais éphémères éclosions d’algues qui, en se décomposant, provoquent une hypoxie (raréfaction de l’oxygène) et donc l’asphyxie des poissons et d’autres animaux. Par ailleurs, les décennies de surpêche ont fait des ravages. Les grands poissons – thon, esturgeon, espadon – ont été éliminés les premiers. Au départ, le stock de poissons fourrage, tels les sprats et les anchois, a augmenté puisqu’ils étaient débarrassés de leurs prédateurs pinnipèdes. Les pêcheurs, reconnaissants, ont pris le relais, et les poissons fourrage avaient disparu à leur tour dès 1990. En outre, le chalutage avait détruit l’habitat du fond marin, tuant la plupart des moules et autres filtreurs du fond qui avaient survécu à l’hypoxie. Comme ces animaux se chargeaient d’éliminer les impuretés dans de vastes quantités d’eau, la mer est devenue plus sale et plus trouble. À la fin des années 1980, la mer Noire était « l’équivalent marin d’un patient atteint du VIH et d’emphysème », et Mnemiopsis était l’équivalent marin d’une pneumonie.

Les méduses sont les « mauvaises herbes de la mer », écrit Gershwin : robustes, croissant et se reproduisant vite, adaptables et tenaces. Elles ont des stratégies reproductives complexes mais prolifiques et pratiquent l’« alternance des générations ». De manière caractéristique, la méduse se reproduit sexuellement en répandant du sperme et des œufs qui, une fois fertilisés, se transforment en polypes semblables à des anémones de mer, qui s’attachent à la partie inférieure de la méduse ou à d’autres surfaces. Ces polypes se reproduisent eux-mêmes par clonage : quand les conditions sont propices, ils « strobilent » – ils s’étirent et se divisent en une pile de disques qui deviennent des larves et se détachent pour devenir des méduses. Celles-ci supportent l’hypoxie, ainsi que des changements de température et de degré d’acidité de l’eau fatals ou handicapants pour de nombreux animaux marins ; les fonds troubles ne les gênent pas, puisqu’elles chassent par le toucher, avec leurs tentacules, plutôt qu’avec la vue ; elles semblent résister à un grand nombre de toxines, et même aux radiations. Elles peuvent manger beaucoup quand la nourriture est présente en quantité et « décroître » quand elle se fait rare, consommant très lentement leur propre masse corporelle, sans effets négatifs. Des méduses de 18 centimètres peuvent rapetisser jusqu’à 1,4 centimètre, puis croître à nouveau, sur une période de cent vingt jours. Dans le cas de Turritopsis dohrnii, les cellules se réagrègent quand la méduse meurt pour former de nouvelles colonies de polypes, « premier exemple connu de véritable immortalité biologique », comme si les cellules d’un papillon mort formaient à nouveau une chenille. Bref, tels les rats ou les cafards sur la terre, les méduses sont parfaitement adaptées pour profiter de la situation quand « les écosystèmes vacillent ». Elles éliminent toute la concurrence, et, comme elles ont très peu de prédateurs, elles constituent une « impasse trophique ». Même quand elles meurent, elles pourrissent, ce qui contribue à l’hypoxie et favorise la multiplication de bactéries toxiques.

« Piqué ! » n’est pas une lecture très réjouissante. Gershwin affirme que les perspectives sont, pour la mer, « fondamentalement apocalyptiques ». Avec la pêche industrielle, nous en sommes encore à tuer le capital « sans récolter les intérêts » ; en ce qui concerne le chalutage, nous brûlons la banque pour y voler notre propre argent. L’essai passe en revue toutes les pêches qui se sont épuisées elles-mêmes ainsi que les espèces marines éteintes ou sérieusement en danger. Une tragédie planétaire se déroule à notre époque, mais nous n’en tenons pas compte parce qu’elle se déroule sous l’eau.

 

Dans les années 1990, on comptait dans le monde environ 125 zones mortes eutrophiques ; en 2011, leur nombre s’élève officiellement à 530, plus 228 autres sites montrant des signes inquiétants. Pour citer le biologiste Jeremy Jackson, ces lieux « se multiplieront au cours du siècle pour former des étendues continues, sur des milliers de kilomètres. Les efflorescences toxiques augmenteront aussi en taille et en fréquence […] avec des effets catastrophiques sur la pêche et l’agriculture ». Pendant ce temps, l’acidification des océans – due à la hausse du niveau de CO2 – se poursuit à grands pas ; les escargots, les coraux et les crustacés perdent déjà leur coquille et leur squelette à mesure que le carbonate de calcium se dissipe. Et chaque jour nous ajoutons de plus en plus de dioxyde de carbone et de fertilisants, et de déchets industriels.

« Que restera-t-il, alors ? Quand les grands poissons et les mammifères marins auront disparu, quand les palourdes et les vers auront été asphyxiés par l’hypoxie du plancher océanique, quand les escargots, les coraux et le plancton calcifié se seront désintégrés, quand les oiseaux, les moules et les concombres de mer se seront étouffés avec le plastique… et quand les macroalgues auront succombé à l’ombre des dinoflagellés, que restera-t-il ?

Les méduses. »

Un avenir gélatineux nous attend.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 6 mars 2014. Il a été traduit par Laurent Bury.