La Grande Barrière de corail australienne s’étire sur environ 2 300 kilomètres le long de la côte nord-est du continent. Elle couvre une surface supérieure à la moitié de la France. Ceux qui ont plongé dans ses eaux cristallines savent que c’est l’une des merveilles naturelles de la Terre – un monde corallien à la beauté et à la diversité exceptionnelles. Mais comme le fait clairement apparaître cette « histoire passionnée » du récif, c’est aussi une scène sur laquelle se sont joués rêves, ambitions et tragédies humaines de grande ampleur. Iain McCalman retrace son histoire en racontant des vies qui, volontairement ou non, ont modelé notre perception de ce labyrinthe.
Nous ignorons toujours qui l’a découvert. Le capitaine Cook a certes rencontré la barrière en 1770 en remontant la côte orientale de l’Australie sur son trois-mâts, le HMS (navire de Sa Majesté) Endeavour. Mais a-t-il pris la dimension de la chose ? Le récif forme une sorte d’entonnoir qui rétrécit vers le nord. Dans sa partie méridionale, son embouchure est si large que Cook ne l’a pas remarqué. Le navigateur ne comprit qu’il était prisonnier d’un dédale corallien que lorsqu’il approcha de la latitude de l’actuelle Cooktown, très au nord.
Il était près de minuit le 10 juin quand l’Endeavour toucha le fond, puis s’enfonça. Dans l’obscurité, Cook et son équipage étaient aussi loin de chez eux et de tout secours qu’on peut l’être. Le grand navigateur comprit que, même si le vaisseau pouvait être tiré, il sombrerait probablement. Il voyait déjà les marins se battre pour une place sur le long canot de sauvetage, mais imaginait pour ceux qui y parviendraient une mort bien plus terrible que la noyade, aux mains des gens « les plus grossiers et barbares » de la Terre.
Il fallait risquer le tout pour tout. En profitant d’une grande marée, Cook fit haler le vaisseau – pour découvrir qu’un morceau de corail de la taille d’un poing s’était fiché dans la coque, bloquant l’entrée de l’eau. Le navire put rejoindre un fleuve où il fut caréné et réparé. Quelque six semaines plus tard, après plusieurs jours d’anxiété passés à se faufiler dans le labyrinthe, l’Endeavour finit par rejoindre la haute mer. Cook fit alors une chose surprenante. Il ordonna de faire demi-tour afin de trouver une route permettant au navire de poursuivre son exploration de la côte.
À 4 heures du matin, le 16 août, le récif se fit à nouveau connaître. Le bruit des déferlantes « projetant de l’écume à une hauteur vertigineuse » emplissait les oreilles. Grossies par la traversée du Pacifique, les vagues se dressaient puis s’écrasaient devant les remparts de corail en dents de scie. Pas de prise pour l’ancre, pas un souffle de vent ; le navire errait sans défense, la marée montante le rapprochant sans cesse davantage des « mâchoires de la destruction » dont parle Cook. Au milieu de vagues « hautes comme des montagnes », racontera plus tard Joseph Banks, le naturaliste de l’expédition, « nous ne pouvions espérer qu’une mort rapide ».
Deux heures durant, dans les ténèbres qui précèdent l’aube, l’équipage désespéré mania l’aviron pour tenter de mener l’Endeavour vers le large, mais la marée était plus forte. Et puis, aux premières lueurs du jour, de petites brises se firent sentir. Cook allait survivre, trouver un passage et achever sa carte.
Au début du XIXe siècle, le capitaine Matthew Flinders reprit le travail de cartographie là où Cook l’avait laissé. C’est lui qui donna leur nom à l’Australie et à la Grande Barrière. Il fut aussi le premier Européen à exprimer son admiration pour la beauté du récif. Plongeant le regard dans les eaux claires autour des îles Northumberland, il voit « une nouvelle Création, mais imitant l’ancienne […]. Gerbes de blé, champignons, bois de cerf, feuilles de chou et toute une série d’autres formes, qui luisent sous l’eau avec toutes les nuances imaginables entre le vert, le pourpre, le brun et le blanc ; égalant en beauté et surpassant en surface le parterre du jardinier le plus sophistiqué ».
Dès le milieu du XIXe siècle, les passages sûrs recensés par Cook et Flinders étaient devenus des voies de navigation fréquentées. Mais ceux qui traversaient ces paysages magnifiques devaient aussi éprouver des moments de terreur. Il était particulièrement perturbant de savoir que les coraux sont des organismes vivants « tapis dans l’ombre et même qui poussent ». Des chenaux décrits comme navigables trente ans auparavant pouvaient se révéler brusquement périlleux. Journaux et petits livres à trois sous alertaient sur le sort qui guettait les voyageurs si le gémissement du corail sur la coque venait à se faire entendre. Et les récits s’attardaient sur le destin de ceux qui atteignaient le rivage, attisant auprès du public victorien une fascination particulièrement morbide pour les femmes blanches enlevées par des cannibales.
Quand le brick de commerce Stirling-Castle, parti de Sydney pour Singapour, heurta un récif et sombra à 300 kilomètres de la côte nord-est de l’Australie en 1836, l’épouse du capitaine fut du petit nombre à pouvoir embarquer sur la chaloupe. Eliza Fraser atteignit le rivage de l’île Great Sandy, où elle vécut six semaines parmi les aborigènes Badtjalas avant d’être sauvée par un forçat en fuite. Les journaux ne se lassaient pas de son aventure, et Eliza elle-même assura fort habilement sa publicité. Quand elle arriva à Londres en 1837, elle rendit visite à M. Kelly, le maire de la ville, qui était aussi éditeur à ses moments perdus. Comprenant qu’il tenait là un best-seller potentiel, il s’adressa à John Curtis, journaliste au Times, pour rédiger l’histoire d’Eliza Fraser.
« Au début du XIXe siècle, les journaux anglais comptaient en partie sur les revenus tirés de petits pots-de-vin ou du chantage », écrit McCalman. Kelly paie donc Curtis pour qu’il rédige « un brillant mélo journalistique fondé sur une histoire vraie, avec cannibalisme, emprisonnement, meurtre, torture et viols ». Le livre qui en sortit, « Naufrage du Stirling Castle […], les Terribles Souffrances de l’Équipage […], Le Meurtre Cruel Du Capitaine Fraser Par Les Sauvages [et…] l’Horrible Barbarie des Cannibales Infligée à la Veuve Du Capitaine, Dont les Souffrances Inouïes sont Racontées par Elle-même […] », définit, en un instant, les attitudes européennes à l’égard des peuples de la région de la Grande Barrière. Les croyances encouragées par ce récit très exagéré donnaient une justification au massacre, à la déportation et au viol des indigènes.
Quand le Charles-Eaton, 313 tonneaux, parti de Sydney pour l’Inde, fit naufrage en 1834 dans le détroit de Torrès, la plupart des membres de l’équipage furent massacrés. Mais deux garçons, John Ireland, 16 ans, et William D’Oyley, 3 ans, en réchappèrent de justesse et furent recueillis par les habitants de l’île Boydang. Le sort du Charles-Eaton ne fut connu qu’en 1836, juste à temps pour que John Curtis l’intègre dans son livre. Même lui eut de la peine à transformer en monstres ceux qui avaient recueilli les deux garçons, dont le témoignage montrait qu’ils s’étaient attachés à leurs parents adoptifs. Faisant bon marché de ces détails, Curtis a pris sur lui de formuler des recommandations sur la façon de traiter les indigènes de la région : « Exterminer toute la population » était une option, mais il admettait préférer la soumission et la conversion au christianisme. En pratique, sous son influence, on choisit souvent d’exterminer.
Chose curieuse, les plus informatives de ces sagas de naufrages passèrent inaperçues jusqu’à la fin du XXe siècle en Australie. Ainsi de l’histoire de Barbara Thompson. Elle avait tout juste 13 ans en 1844 quand elle s’enfuit avec son amant, William Thompson, capitaine du cotre America. Ayant fait naufrage sur le récif Madji, dans le détroit de Torrès, elle a été secourue par trois garçons aborigènes et adoptée par un couple qui crut reconnaître en elle, à certains traits de son menton et de ses yeux, leur fille Giom, morte noyée. Le spectre au visage pâle sorti de la mer était la revenante Giom, marki naroka, la fille fantôme.

Giom habita dans les îles pendant cinq ans et s’y adapta. Elle oublia son anglais et une bonne partie de sa vie passée, prit semble-t-il pour amant un jeune homme charismatique, Boroto (le mariage avec une marki naroka était prohibé chez les Kauraregs), dont elle aurait eu un enfant nommé Outsie, « Eau boueuse ».
Nous devons cette connaissance de la vie de Barbara Thompson au talent et à la détermination hors du commun d’Oswald Brierly, un artiste de 33 ans voyageant sur le HMS Rattlesnake (« Serpent à sonnette »), qui a « sauvé » la jeune femme. Profitant du séjour prolongé du navire dans les eaux du détroit de Torrès, il a appris les dialectes locaux et vécu auprès des Kauraregs, s’imprégnant de leur culture. Comme Barbara Thompson, il fut adopté par un clan.
Le journal de Brierly et ses superbes illustrations révèlent une profonde fascination pour les Kauraregs et leur technologie. Il a dessiné et peint sous tous les angles le canoë à balancier Kyee Mareeni (« Grande Ombre »), appartenant à Manu, un ancien. « Je n’avais jamais rien admiré qui incarnât à ce point l’idée de beauté », écrit-il. Brierly raconte les détails de la construction du bateau et les subtilités du tempérament de ses amis insulaires, donnant d’étonnantes précisions sur leur aspect physique, leur personnalité et leurs particularités. Pourquoi ce chef-d’œuvre d’ethnographie est-il resté dans un tiroir jusqu’en 1979 ? Il aurait pu servir à corriger le tableau caricatural des peuples de cette région. Peut-être est-ce justement la raison : le récit de Brierly ne cadrait pas avec les stéréotypes (1).
Vers la fin du XIXe siècle, les récits de rencontres entre naufragés et indigènes tombèrent dans la farce pure et simple. Henri-Louis Grin (alias Louis de Rougemont), explorateur suisse autoproclamé, prétendit avoir fait naufrage sur la Grande Barrière et vécu des années avec les Aborigènes. Paru d’abord en feuilleton dans Wide World Magazine, son récit fit sensation et devint un best-seller. « Les aventures de Louis de Rougemont » étaient entièrement inventées. Grin a terminé sa carrière dans un spectacle de cirque intitulé « Le plus grand menteur de la Terre », ce qui n’a pas suffi à entamer sa gloire. Il avait construit sa fiction à partir de deux des plus extraordinaires histoires de naufrage jamais écrites. James Morrill avait 22 ans en 1846 quand le Peruvian, un navire marchand de Dundee transportant du bois de Sydney vers la Chine, sombra près de l’actuelle Townsville. Narcisse Pelletier venait d’avoir 14 ans, en 1858, quand le Saint-Paul, un navire marchand français, s’échoua près de Cape York. Tous deux furent adoptés par des clans aborigènes et s’intégrèrent facilement à la vie tribale. Ils vécurent l’un et l’autre dix-sept ans dans leurs familles adoptives et ont laissé des récits riches de détails sur un mode de vie disparu. Les aventures de Morrill ont été publiées dans un petit ouvrage peu après son « sauvetage », la biographie de Pelletier parut en français en 1876. Or ces récits sont restés ignorés du public australien. Celui de Morrill n’a été republié qu’en 2006, et encore, aux États-Unis ; celui de Pelletier n’est paru en anglais qu’en 2009. Peut-être cela s’explique-t-il aussi par le fait que l’Australie coloniale, en dépossédant les indigènes, avait besoin de la fiction de la barbarie tribale pour apaiser sa culpabilité.
À la fin du XIXe siècle, les tribus habitant la région du récif avaient été, pour l’essentiel, assujetties ou exterminées, et le commerce des mollusques et des perles avait pris son essor. Les gouvernements successifs firent appel à des experts pour les conseiller sur la gestion de ces richesses. Le plus connu d’entre eux s’appelait William Saville-Kent, aujourd’hui considéré comme le père de la science australienne de la Grande Barrière.
Né en Angleterre, Saville-Kent n’avait pas connu une enfance facile. Il avait 3 ans quand son père, une brute aux mœurs légères, fonda un second ménage avec la gouvernante dans la maison familiale. Malade et peut-être désespérée, la mère de William mourut peu après, laissant les enfants dans l’isolement et la détresse affective. Le petit garçon avait une alliée, sa sœur Constance, atteinte comme lui de syphilis congénitale, cadeau de leur père. Âgés de 11 et 12 ans, ils fuirent ce foyer sinistre mais y furent reconduits de force. La presse raconta l’histoire et il est possible que Charles Dickens l’ait adaptée dans son dernier roman, inachevé, Le Mystère d’Edwin Drood.
En 1860, quelques années après leur retour forcé, le corps de leur demi-frère Francis, âgé de 3 ans, fut découvert dans une remise. L’enfant avait été sauvagement poignardé et presque décapité. Le soupçon se porta sur les fugueurs et l’inspecteur Whicher de Scotland Yard, qui dirigeait l’enquête, fut convaincu de leur culpabilité. Il ne put obtenir leur condamnation mais ne lâcha pas prise, et, cinq ans plus tard, Constance avoua, affirmant avoir agi seule. William s’était engagé dans une carrière scientifique et devait recevoir l’héritage de sa mère. En l’absolvant et en refusant de plaider la maladie mentale, ce qui aurait pu rejaillir sur lui, Constance protégea les intérêts de son frère. Elle le paya au prix fort : la peine de mort, alors qu’elle était adolescente, commuée plus tard en vingt ans de prison.
Rendu stérile par la syphilis, personnalité difficile et renfermée, William choisit de vivre dans une colonie éloignée. En 1888, le gouvernement du Queensland lui proposa de se joindre à une mission d’étude du nord de l’Australie, et accéda à sa requête de devenir commissaire des pêches pour l’Australie du Nord.
William ne s’intéressait pas seulement à la pêche mais au récif dans sa globalité. Photographe amateur passionné, il entreprit d’en répertorier la beauté et la diversité. Son livre « La Grande Barrière de corail d’Australie : ses produits et son potentiel » fut publié en 1893. Le Scotsman y vit « l’ouvrage de référence sur le sujet » et Nature, qui allait bientôt devenir la plus éminente revue scientifique du monde, lui commanda ses photographies, qui permirent à tous d’observer pour la première fois les merveilles du récif. La peur du grand labyrinthe corallien commençait à céder la place à l’admiration.
Sur le tard, Saville-Kent se lança dans le commerce. Il affirma avoir découvert le secret de la culture des perles rondes et, en 1906, fonda sa société. L’un de ses assistants confirma qu’il avait en effet réussi à cultiver des perles parfaites, mais, quand le biologiste pionnier mourut d’une occlusion intestinale en 1908, ses notes sur le sujet se révélèrent incompréhensibles.
Saville-Kent avait ouvert la voie. Il revint au journaliste E. J. Banfield d’initier le grand public aux merveilles du récif. Il avait 44 ans quand, malade et désabusé, il visita l’île Dunk, près de Townsville, en 1896. Ayant lu le Walden de Thoreau, il rêvait de vivre aux abords du récif, avec ses plages de sable blanc et ses sommets couverts de forêt vierge. Avec l’aide d’une famille aborigène qui détenait la propriété ancestrale de l’île, lui et son épouse Bertha construisirent une maison avec jardin et commencèrent à explorer le paradis alentour. Son récit, « Confessions d’un écumeur de plages », fut immédiatement un best-seller. Parfait remède pour l’employé de bureau des villes, ce livre a été suivi par deux autres, tout aussi populaires. Les visiteurs affluèrent sur le récif, avec parmi eux des scientifiques cherchant à comprendre les origines de cette vaste structure (2).
Les récifs coralliens sont constitués de grandes populations de très petits animaux marins sédentaires qui prennent la forme de polypes. Ils ressemblent aux anémones de mer, avec un corps en colonne et une bouche surmontée de tentacules. Dans la mesure où ils ne peuvent vivre et croître que dans des eaux inondées de soleil, comment expliquer que les récifs se dressent soudain à l’aplomb de profondeurs privées de lumière ? Darwin avait pressenti la réponse. Sa carrière scientifique avait été lancée par un article laissant entendre que les récifs coralliens et les atolls se construisent sur des formations volcaniques qui s’affaissent. À mesure que sombrent les côtes et les hauteurs, le corail monte, les animaux se multipliant au-dessus du squelette de leurs congénères. Cela suffit à remplir l’espace qui s’ouvre et à former les « barrières » et les atolls en « O ».
En 1896, Alex Agassiz, le fils du grand zoologue d’Harvard Louis Agassiz – qui fut l’un des principaux scientifiques à contester la théorie darwinienne de l’évolution –, entreprit une croisière dans la Grande Barrière avec l’intention de démontrer que la théorie de Darwin sur la formation des récifs coralliens était fausse. Agassiz éprouvait un vif ressentiment contre le scientifique, qui avait fait une critique cinglante des thèses de son père. Il fut rejoint dans sa croisade anti-Darwin par de nombreuses personnalités, dont le duc d’Argyll et un trio d’évêques anglais très remontés. Ils pensaient que, en parvenant à réfuter sa théorie sur la formation des récifs, ils pourraient aussi faire un sort à ses idées sur l’évolution.
L’expédition d’Alex Agassiz fut un échec, car ses membres ne trouvèrent aucun argument convaincant. Il fallut attendre l’ère nucléaire pour trancher la querelle. Dans les années 1950, des scientifiques américains se préparèrent à faire exploser une bombe à hydrogène sur l’atoll d’Eniwetok. Ils forèrent le corail jusqu’à plus de 1 400 mètres de profondeur avant de trouver la roche volcanique. La théorie de Darwin était démontrée.
Un jeune étudiant d’Alex Agassiz, Alfred Mayor, eut plus d’influence que son maître. Il découvrit que certains coraux sont hypersensibles à la température de l’eau et fit en 1914 l’hypothèse que « les formes de corail qui sont sensibles aux températures élevées sont par conséquent affectées par […] l’influence du CO2 ». Environ quatre-vingts ans plus tard, quand le changement climatique commença à produire des effets, son intuition s’avéra juste : il avait identifié le mécanisme de destruction du corail.
Un effort systématique pour comprendre la Grande Barrière fut entrepris dans les années 1920, quand l’expédition dite de Cambridge s’installa dans les Low Isles du détroit de Torrès pour conduire ses recherches. Dans une série de travaux publiés entre 1930 et 1968, ces scientifiques ont révélé un par un les secrets les plus intimes du récif. Leurs découvertes les plus importantes concernent l’extrême coopération existant entre les espèces de la masse corallienne. Depuis les algues qui vivent dans le corps des polypes jusqu’aux civelles, ces alevins de nos anguilles, qui habitent l’anus des concombres de mer, c’est cette symbiose qui permet au récif de survivre.
Le progrès de la science n’effaça pas des conceptions plus profanes. Dans une étude publiée en 1925, J. Stanley Gardiner, directeur du département des pêches de Grande-Bretagne, écrit que le récif constitue « un grand inconvénient pour la navigation […] car il […] détruit entre 113 000 et 128 000 km2 d’une admirable zone de chalut ». Cette attitude fonctionnaliste revint sur le devant de la scène en 1968. McCalman dit du Premier ministre du Queensland d’alors, John Bjelke-Petersen, qu’il a « la peau d’un rhinocéros et la mentalité d’une hyène ». Il était décidé à exploiter le récif pour en tirer de l’engrais et à le forer pour en extraire pétrole et gaz. Il ne trouva en face de lui qu’un mouvement de militants écologistes mené par une poétesse, un sylviculteur et une artiste. Leur tâche paraissait insurmontable.
Le Premier ministre du Queensland ne rata aucune occasion de traiter les opposants de « marginaux cinglés », d’« imbéciles », de « fanatiques », d’« enfoirés ». Sans le désastre du Torrey Canyon en 1967, qui provoqua une marée noire en Cornouailles, et la marée noire de Santa Barbara, en Californie, en 1969, due à une plateforme pétrolière, Bjelke-Petersen aurait pu emporter la partie. Mais, en 1975, le gouvernement fédéral, de gauche, décida de protéger le récif en faisant de la Grande Barrière un parc national.
Malgré cela, le récif n’a jamais été à ce point menacé. Un grand port charbonnier est prévu à Abbot Point, sur la côte du Queensland. Ce projet implique de draguer 5 millions de tonnes de boue, qui seront relarguées dans le récif (3). Les réserves de charbon du bassin Galilée du Queensland passeront par Abbot Point, ce qui accroîtra le trafic maritime du charbon d’un tiers. Les gouvernements conservateurs de l’État et de Canberra sont bien décidés à exploiter le minerai ; son faible coût et une poignée d’opposants apparaissent comme les seuls obstacles. Malgré l’interdiction des forages pétroliers, les carburants fossiles ont attaqué le récif par la bande, de façon dévastatrice [en contribuant au réchauffement du climat]. Les premiers indices sont apparus dans les années 1970, quand le corail s’est mis à blanchir dans plusieurs zones, avant de mourir. Le blanchiment se produit quand des vagues de chaleur sous-marines exercent un stress sur les polypes coralliens, qui deviennent blancs parce qu’ils éjectent les algues qui vivent dans leurs tissus. Sans elles, ils ne peuvent plus produire le squelette osseux qui forme le récif, et en quelques semaines les polypes meurent de faim, ne laissant qu’un squelette blanc. Même sans blanchiment, l’acidification de l’océan en raison de la dissolution du CO2 dans l’eau de mer va empêcher les coraux de former le squelette osseux. C’est ainsi que la chaleur et l’acide issus des combustibles fossiles tuent le récif.
Le champion actuel de la défense de la Grande Barrière, Charlie Veron, a vu son premier corail blanchi – une tache de 10 cm2 – au large de Palm Island au début des années 1980. Aujourd’hui, dit-il, « il est affreux de voir […] des coraux vieux de 400, 500, 600 ans […] mourir » en raison de la chaleur. Pour le récif, dit Veron, la catastrophe du réchauffement planétaire est déjà là (4).
Les photos de William Saville-Kent fournissent un témoignage poignant du déclin de la Grande Barrière au fil du temps. Comme il prenait soin de laisser un repère terrestre à l’arrière-plan, le lieu précis de ses clichés peut être identifié. Nous voyons ce qui était il y a cent ans un merveilleux jardin de corail transformé en zone dévastée. L’ampleur des dommages causés à la Grande Barrière a été révélée en 2012 par une étude montrant que la moitié de ses coraux ont déjà été tués. Tout n’est pas imputable à l’acidification et à la chaleur, mais, au fil des ans, ces facteurs deviennent la principale menace.

Si l’humanité continue à consommer les combustibles fossiles au même rythme, le monde fera, en 2100, 4 °C de plus qu’en 1800. Une étude récente montre que, pour s’adapter à une telle hausse, les écosystèmes complexes de la Grande Barrière devraient migrer vers le sud à une vitesse de 38 kilomètres par an. Or les coraux semblent incapables de se déplacer de plus de 10 kilomètres par an. Le changement climatique va donc prendre le récif de vitesse. Même si nous parvenons à réduire le rythme du changement, le dommage sera monumental. Les scientifiques prévoient que « la majorité des écosystèmes coralliens existants va probablement disparaître si la température moyenne monte sensiblement au-delà des 1,5 °C au-dessus des valeurs préindustrielles (5).
Les Australiens disent aimer leur récif, mais leurs actes montrent qu’ils aiment encore plus l’argent facile. Du temps où une génération antérieure luttait pour sauver les merveilles coralliennes, Judith Wright écrivait ces vers à propos de ses compatriotes :
Nous sommes des conquérants et nous empoisonnons nous-mêmes
plus que des scorpions ou des serpents
et mourons des venins que nous sécrétons
alors même que vous mourez à cause de nous.
Aujourd’hui, le destin de l’un des plus magnifiques écosystèmes de la planète est entre les mains de l’un des peuples les plus riches et technologiquement avancés qui aient jamais existé. Nous saurons bientôt s’il attribue à son héritage naturel une valeur suffisante pour empêcher la grande apocalypse du corail.
Cet article est paru dans la New York Review of Books le 14 août 2014. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.