La redécouverte du golfe du Bengale

Le golfe du Bengale est l’une de ces zones d’ombre de l’historiographie que l’on ne s’explique pas très bien, tant cette région a été le lieu d’échanges migratoires, sociaux, culturels et politiques majeurs. L’un des cœurs battants du commerce mondial et de l’histoire des empires. L’historien Sunil Amrith, professeur au département Asie du Sud d’Harvard, a entrepris de combler cette lacune en offrant une véritable biographie de cette partie négligée de l’océan Indien, les historiens ayant préféré se consacrer au quart nord-ouest (entre la péninsule Arabique et l’Inde), un choix « surprenant, écrit-il, car les communautés riveraines du golfe du Bengale ont noué davantage de liens que n’importe quelle autre partie de l’océan Indien ».

Géographiquement, le golfe du Bengale part du Sri Lanka, remonte le long de la côte orientale de l’Inde, s’incurve sous le Bangladesh et la Birmanie, puis redescend vers le sud le long de la Thaïlande et de la Malaisie jusqu’à atteindre quasiment la côte nord de Sumatra, en Indonésie. C’est la plus grande baie du monde. Un quart de la population mondiale vit dans les pays qui la bordent et plus de 500 millions de personnes en sont directement riveraines. Rien d’étonnant, donc, si le golfe est devenu au fil des siècles une sorte de boulevard parcouru en tous sens par les peuples de ses côtes et un lieu de migrations intenses : l’historien estime qu’entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, ère d’apogée des migrations, la baie était traversée par autant de personnes que l’Atlantique. « Sunil Amrith raconte chaque vague successive de guerriers, d’explorateurs et de travailleurs (notamment tamouls) qui ont sillonné le golfe, écrit le journaliste indien Akash Kapur dans le New York Times. Il nous fait rencontrer les commerçants arabes et les marchands chinois ; les colons portugais, français, hollandais et britanniques ; et, bien sûr, les masses de travailleurs partis d’Inde du Sud et du Sri Lanka, plus ou moins volontairement, pour édifier les plantations de caoutchouc, de café et d’épices d’Asie du Sud-Est. »

Toutes ces interactions ont fait du golfe du Bengale un monde cosmopolite, « étrangement familier à l’observateur de ce début de XXIe siècle, soutient Sunil Amrith. Un monde de marchands polyglottes, de mariages interculturels, un monde dans lequel le voyage au loin fait partie de la vie ». Aujourd’hui encore, les traditions historiques s’y juxtaposent en un millefeuille culturel étonnant dont témoigne Akash Kapur. « À quelques kilomètres de chez moi, sur une plage de sable du Tamil Nadu, se trouve un vieux fort à moitié en ruine qui domine le golfe du Bengale. Bâti au XVIIe siècle, il a été contrôlé successivement par les Moghols du nord de l’Inde, les Français et les Britanniques. Un peu plus au sud, après un chapelet de villages de pêcheurs, se trouve l’ancienne colonie française de Pondichéry, ses grands boulevards et ses villas élégantes qui surplombent les eaux miroitantes de la baie. Quelques kilomètres encore et l’on tombe sur un ancien comptoir romain. Et, à deux heures et demie de trajet, le port de Tranquebar est fier de son ancien fort danois aux murs jaunes qui se confondent avec le sable, ses canons rouillés pointés vers l’océan ».

 

L’impitoyable empire portugais

Personne n’aurait parié sur le Portugal, pays petit et pauvre posté à la lisière occidentale de l’Europe, pour accéder au statut de puissance impériale. Pourtant, à partir du début du XVIe siècle, et en un laps de temps remarquablement bref, les Portugais s’élancèrent sur la scène mondiale. Les mers devinrent leur empire : parcourant de vastes distances, les explorateurs portugais, prompts à manier le sabre, s’implantèrent en Inde et poussèrent jusqu’à Malacca. Là, ils se livrèrent au commerce des épices et des richesses de l’Orient. Mais le négoce n’était pas leur seul objectif : inspirés par les croisades et le zèle chrétien, les Portugais avides de gloire religieuse et désireux de reconquérir Jérusalem s’attaquèrent aussi à l’islam.

Tel est l’arrière-plan du récit haut en couleur de Roger Crowley, « Conquérants ». Spécialiste de cette époque et de l’affrontement entre l’Empire ottoman et l’Occident chrétien, Crowley possède un don pour la narration palpitante (et sanglante), soutenu par une solide connaissance des enjeux politiques et religieux du temps.

Les grandes traversées qui firent du Portugal une puissance mondiale couvraient des distances à couper le souffle. Si le voyage de Christophe Colomb en 1492 domine les livres d’histoire (il navigua sur quelque 6 000 kilomètres jusqu’aux Bahamas), les marins portugais allèrent trois fois plus loin, puisque 18 000 kilomètres environ séparaient Lisbonne de l’Inde.

En 1488, Bartolomeu Dias réussit à contourner l’Afrique pour atteindre l’océan Indien ; jusque-là, les Portugais s’étaient cramponnés à la côte africaine, n’osant pas s’en éloigner, prisonniers de la zone des calmes équatoriaux. La grande innovation de Dias fut, contre toute logique, de prendre le large vers l’ouest [s’éloignant des côtes de la Namibie], où les vents forts de l’Atlantique Sud lui permirent de passer le cap de Bonne-Espérance. Environ neuf ans plus tard, Vasco de Gama fit mieux encore et alla jusqu’à la côte de Malabar, en Inde. C’est ainsi que naquit le projet impérial portugais.

D’emblée, l’entreprise se caractérisa par des erreurs de perception quasi comiques, qui tournèrent vite au conflit meurtrier. Les Portugais avaient une vision bornée de ce qu’ils espéraient trouver en Inde. Déjà hostiles envers les musulmans, qui dominaient les réseaux marchands, ils ignoraient tout de l’hindouisme, qu’ils prenaient pour une secte hérétique chrétienne. « Les Portugais étaient arrivés sur la côte indienne avec les visières de leurs heaumes baissées, écrit Crowley. Endurcis par plusieurs décennies de guerre sainte en Afrique du Nord, ils adoptaient pour stratégie par défaut le soupçon, la prise d’otages, l’épée toujours à demi dégainée et une opposition manichéenne entre christianisme et islam qui semblait exclure la possibilité même de l’hindouisme. Ce simplisme intolérant n’était pas taillé pour les complexités de l’océan Indien, où hindous, musulmans, juifs et même chrétiens indiens étaient intégrés au sein d’une zone d’échanges commerciaux multiethnique ».

 

D’un bout à l’autre de la côte de Malabar, dans le sud-ouest de l’Inde, ces intrus ibériques lancèrent une série d’échauffourées sanglantes au moment où ils s’efforçaient d’installer leurs comptoirs commerciaux. Le riche comptoir de Calicut [le principal port du Kerala, d’où partaient les épices] devint une violente zone de conflit. Quand, en 1498, Vasco de Gama offrit au souverain des lieux, le zamorin, quelques colifichets, l’explorateur se vit refuser les avantages commerciaux qu’il demandait. Son humiliation déclencha une réaction en chaîne, avec représailles et contre-représailles.

Les successeurs de Vasco de Gama tuaient en toute impunité, même si leur tactique de combat était moyenâgeuse : les nobles portugais (fidalgos), qui formaient les rangs, préféraient se battre pour leur gloire personnelle plutôt qu’en bataille rangée. Mais ce dont les impérialistes manquaient en sens tactique, ils le compensaient amplement en puissance de tir, ce qui leur donnait l’avantage lors des combats navals, affrontements souvent unilatéraux.

Lisbonne s’enrichit quand les Portugais commencèrent à rapporter des trésors comme la soie et l’ivoire ; le parfum des clous de girofle, de la cannelle et de la muscade flottait dans l’air. Mais comme le montre Crowley, la mission impériale portugaise ne se bornait pas au commerce. Elle avait aussi un versant religieux qui créait davantage de tensions encore dans les rapports du Portugal avec l’Orient.

 

Manuel Ier, le souverain qui présida à l’incursion agressive du Portugal dans l’océan Indien, était habité par le désir d’en découdre avec le monde musulman. Fasciné par le mythe du prêtre Jean (1), monarque chrétien que la légende plaçait à la tête d’un royaume en Afrique, Manuel enhardit ses conquistadors jusqu’à presser le zamorin (une source d’irritation constante) de chasser les commerçants musulmans sur lesquels s’étendait son autorité ; sans quoi « imposez-lui une guerre totale et ravageuse, par tous les moyens que vous pourrez sur terre et sur mer, afin de détruire tout ce que vous pourrez ». Pas de quartier : la domination, et non la compréhension, devint le principe directeur des bâtisseurs de l’empire portugais.

Manuel voulait porter le combat au cœur des terres musulmanes, au Caire, où la dynastie des Mamelouks tirait sa fortune du commerce des épices avec l’Inde. Dès 1505, « la destruction du bloc islamique était clairement la pierre angulaire de cette politique, au point que l’Inde devenait un tremplin pour l’assaut plutôt qu’une fin en soi ; même la voie maritime pourrait être abandonnée, une fois l’islam anéanti ». Manuel enrôla Afonso de Albuquerque, homme rusé et d’une bravoure frôlant l’inconscience, bâtisseur d’empire par excellence, pour exécuter ce programme ambitieux et sanguinaire. « Avec sa longue barbe blanche et sa cruauté, il inspirait une terreur superstitieuse d’un bout à l’autre de l’océan Indien. »

Albuquerque gouverna en Inde de 1509 jusqu’à sa mort, en 1515. Blessé à de multiples reprises, c’était un survivant et un pionnier. Avec quelques milliers d’hommes seulement, les Portugais ne pouvaient espérer contrôler d’immenses territoires. Aussi adoptèrent-ils « comme mantra le concept de la puissance maritime souple, liée à l’occupation de forts côtiers faciles à défendre et de tout un réseau de comptoirs ». C’est Albuquerque qui conçut et mit au point les stratégies adaptées aux besoins d’une opération aussi lointaine.

Goa devint le cœur de l’entreprise. Elle ne fut pas facile à prendre, et les Portugais se livrèrent à des actes d’une épouvantable sauvagerie contre les musulmans, enfermés dans les mosquées et brûlés vifs, lors sa conquête en 1510. « Ce fut, sire, une bien belle action, écrivit Albuquerque à Manuel Ier. Cet usage de la terreur rapportera de grandes choses à Votre Excellence, sans la nécessité de les conquérir. Je n’ai pas laissé debout une seule tombe, un seul édifice islamique. » L’homme était infatigable : Malacca, perle de la péninsule Malaise, fut à son tour mise à sac en 1511.

Mais c’étaient les Mamelouks qui titillaient les Portugais. La mer Rouge fut choisie en 1513 pour l’affrontement suprême qui verrait l’anéantissement de l’islam et l’essor d’un nouvel empire chrétien. Écumant la péninsule Arabique, la flotte d’Albuquerque attaqua Aden en avril. L’assaut échoua. Les fidalgos se battirent mal, abandonnant leurs hommes pendant qu’ils prenaient les murailles de la ville. Albuquerque était consterné, mais ses navires continuèrent vers son objectif, Suez et la flotte mamelouke. L’ardeur du soleil et le manque d’eau firent des ravages parmi ses soldats, irrités par les épreuves.

Malgré les difficultés, les objectifs stratégiques d’Albuquerque devinrent de plus en plus ambitieux ; il envisagea même de détruire La Mecque et Médine. « Ce n’est pas un petit service que vous rendrez à Notre-Seigneur », écrivit-il à Manuel dans une missive. La mousson mit un terme à cette expédition conquérante. Le roi continua de faire pression sur son gouverneur, qui s’exaspérait de tant d’exigences et du mécontentement croissant dans les rangs.

 

Albuquerque prépara une autre mission pour 1515, mais, en août de cette année, il mourut de la dysenterie. Et la « grande croisade rêvée par Manuel Ier » prit fin. La voie était néanmoins ouverte pour les autres impérialistes occidentaux qui allaient succéder aux Portugais. « Bien que sa suprématie n’ait guère duré plus d’un siècle, conclut Crowley, le Portugal conçut le prototype de nouvelles formes d’empire plus souples, fondées sur la puissance maritime mobile, et forgea le paradigme de l’expansion européenne. Là où les Portugais s’avancèrent les premiers, les Néerlandais et les Anglais suivirent. »

 

Cet article est paru dans The National en octobre 2015. Il a été traduit de l’anglais par Laurent Bury.

Les marins de la Préhistoire

Une famille d’Homo sapiens navigue à bord d’un canoë le long d’une côte d’Asie du Sud-Est, il y a environ 60 000 ans. Ses ancêtres sont venus d’Afrique plusieurs milliers d’années auparavant. Aucun être humain ne s’est encore aventuré au large. Le groupe d’Homo sapiens essaie de ne pas s’éloigner du rivage, mais sa maîtrise des vents et des courants est nulle. Une bourrasque emporte l’esquif. Il dérive sur des kilomètres et des kilomètres, jusqu’à atteindre l’Australie. Telle est l’une des hypothèses permettant d’expliquer les premiers peuplements de l’île-continent – pour peu que la mésaventure se soit répétée avec plusieurs embarcations. Contrairement à l’Amérique, Sahul (la plateforme continentale qui réunissait alors l’Australie et la Nouvelle-Guinée) ne pouvait être atteinte que par la mer.
Mais l’anthropologue Brian Fagan ne croit pas que sa découverte ait été accidentelle. Avec d’autres, il postule que les premiers marins hauturiers savaient parfaitement ce qu’ils faisaient. Ils avaient appris la navigation côtière – un art bien plus ardu que de voguer en pleine mer. Ils devaient pressentir qu’une terre se trouvait au-delà de la ligne d’horizon. Les colonnes de fumée dégagées par les feux de forêt, les vols d’oiseaux, la formation des nuages au loin le leur indiquaient probablement. Fagan note que le niveau très bas des mers lors de la dernière ère glaciaire raccourcissait considérablement les distances. Au pic de la période, il y a 18 000 ans, le continent asiatique s’étendait jusqu’au détroit de Lombok. Ce qu’on appelle la Wallacea (un ensemble d’îles incluant Sulawesi) n’était qu’à une trentaine de kilomètres. Elle-même n’était séparée de Sahul que de 100 kilomètres. Toujours d’après Fagan, l’observation des vents saisonniers donnait aux navigateurs préhistoriques l’espoir de revenir un jour à leur point de départ.
Intentionnellement ou non, des hommes avaient dû effectuer des traversées bien avant les premiers habitants d’Australie et de Nouvelle-Guinée. Des pierres taillées ont été retrouvées en Crète, près de Plakias. Elles attestent la présence d’Homo sapiens ou d’Homo neanderthalensis il y a 130 000 ans. Or la voie maritime était la seule possible. Plus près de l’Australie, sur l’île de Florès, des fouilles ont mis au jour un outillage vieux de 700 000 à 800 000 ans. On pense que ses créateurs avaient dû, pour arriver là, traverser un bras de mer d’une dizaine de kilomètres maximum.

La première ivresse des profondeurs

La plus grande migration de créatures sur Terre part chaque nuit de la « zone crépusculaire », la couche intermédiaire des océans, de 1 000 mètres d’épaisseur, dans laquelle évolue la majorité du vivant. À la tombée de la nuit, des millions de tonnes d’animaux, des plus petits vers sagittaires aux plus grands cétacés, montent vers la « zone euphotique » pour se nourrir en relative sécurité, s’aventurant dans ces eaux moins profondes à la faveur de la nuit pour se gorger de nutriments – et se dévorer entre eux – avant de replonger dans les ténèbres des grands fonds au lever du jour. Pendant quelques courtes heures, les 30 mètres supérieurs des grands océans de la planète grouillent de vie, tels de gigantesques aquariums surpeuplés. Le processus, appelé migration verticale, a été découvert assez récemment. Très peu d’informations sur son fonctionnement exact ont été recueillies à ce jour par les zoologues marins, pour qui une bonne partie de ce qui se passe dans les grandes profondeurs demeure tout aussi mystérieux qu’à la naissance de la science océanographique, au milieu du XIXe siècle. « Les grands fonds des océans nous sont totalement inconnus », écrivait Jules Verne en 1869 dans les premières pages de Vingt Mille Lieues sous les mers : « Que se passe-t-il dans ces abîmes reculés ? Quels êtres habitent et peuvent habiter à douze ou quinze milles au-dessous de la surface des eaux ? Quel est l’organisme de ces animaux ? On saurait à peine le conjecturer. » Nous pourrions dans une large mesure dire la même chose aujourd’hui, cent quarante ans après le périple du Nautilus : moins de 5 % du 1,37 milliard de mètres cubes du volume des océans ont été explorés, et on estime qu’environ 50 millions d’espèces inconnues vivent dans ces profondeurs.

Comme l’exploration de l’espace, branche de la science avec laquelle elle est souvent comparée, l’océanographie des grands fonds est une discipline extrêmement coûteuse et risquée ; en fait, nous avons envoyé davantage d’hommes dans l’espace que dans la « zone obscure » des mers, à 2 000 mètres au-dessous de la surface, et il n’existe qu’une poignée de submersibles sans équipage capables d’atteindre le fond, 6 ou 7 kilomètres plus bas. L’exploration des profondeurs est particulièrement difficile et dangereuse en raison de l’augmentation régulière de la pression hydrostatique provoquée par le poids de l’eau des couches supérieures. À 1 000 mètres, la pression extérieure est multipliée par cent. À 5 000 mètres, elle avoisine 500 atmosphères – environ 3,5 tonnes par pouce carré (6,45 cm2) : peu d’objets fabriqués par l’homme peuvent supporter les contraintes que cela entraîne. Une facétie répandue parmi les plongeurs en eaux profondes consiste à attacher une tasse de café en polystyrène à l’extérieur de leur sous-marin pour la regarder se faire lentement comprimer jusqu’à atteindre la taille d’un dé à coudre dans une maison de poupée – ce qui arriverait ni plus ni moins à leurs organes internes si la coque de leur submersible venait à prendre l’eau.

Les océanographes n’ignorent donc rien du courage de leurs prédécesseurs, aux exploits d’autant plus remarquables qu’ils n’avaient pas d’équipement fiable et manquaient généralement d’expérience de la pleine mer. Quand le HMS  (navire de Sa Majesté) Challenger quitta le port de Sheerness en décembre 1872 pour une expédition scientifique sans précédent, la plupart des membres de l’équipe de « philosophes » présents à bord ne se doutaient pas des privations qu’ils allaient endurer pendant leurs quatre années de voyage. Tous, naturellement, avaient étudié le récit que Darwin fit en 1839 de son périple (qui dura cinq ans) à bord du Beagle ; mais le scientifique s’était employé à minimiser les difficultés de la vie à bord d’un brick de la Navy, à commencer par le supplice qu’il avait subi en partageant sa cabine avec le capitaine Robert Fitzroy, dont le naturaliste décrivait ainsi en privé le tempérament « des plus malheureux » : « Cela ne s’exprimait pas seulement par la passion, mais par de longues périodes d’animosité contre ceux qui l’avaient offensé », en particulier Darwin, dont les journaux portent témoignage de ses querelles sans fin avec l’irascible Fitzroy, « certaines frôlant la déraison ».

Cela étant, même si le père de la théorie de l’évolution avait été moins évasif, il est peu vraisemblable qu’un seul de ces naturalistes de la génération montante eût renoncé à un périple sur l’océan : que pesaient quelques insultes, dangers et inconforts face à l’espoir d’une gloire éternelle ? Et c’est ainsi qu’au milieu du XIXe siècle, pendant quelques décennies, « mettre à la voile sur l’eau bleue […] devint une entreprise héroïque », comme l’observe Helen Rozwadowski. La pleine mer n’était plus ce vide à traverser le plus vite possible pour retrouver la civilisation, mais un objet de fascination – et, surtout, de recherches financées par l’État.

Dans « Sonder l’océan », elle tente d’expliquer l’essor rapide de l’océanographie dans la seconde moitié du XIXe siècle, processus qui, selon ses termes, commença « modestement, sur les côtes », avec la vogue des batteurs de grève du début de l’ère victorienne, bien connus des lecteurs de Father and Son d’Edmund Gosse (1). Dans l’un des passages les plus célèbres du livre, l’auteur se rappelle comment son père, veuf depuis peu, « pataugeait avec de l’eau jusqu’à la poitrine dans l’une des énormes cuvettes littorales et examinait la surface des rochers rongée par les vers au-dessus et au-dessous de leur bord », à la recherche de coraux et d’anémones de mer pour enrichir sa collection. Des milliers d’autres promeneurs faisaient de même, et avant la fin du siècle, selon Gosse, les mares rocheuses du littoral anglais – « l’anneau de beauté vivante qui ceint nos côtes » – furent quasiment dépouillées de leur contenu : « Une armée de “collecteurs” était passée par là et avait ravagé leurs moindres recoins… Personne ne reverra sur les côtes anglaises ce que j’ai vu dans ma tendre enfance, la vision sous-marine de rochers sombres, étoilés et parsemés d’une infinité de couleurs, sur lesquels flottaient de soyeuses oriflammes pourpres et cramoisies. »

 

Nonobstant les regrets rétrospectifs de Gosse, cette vogue du ratissage des grèves fut de courte durée, notamment parce que ses principales figures étaient très vite passées à autre chose, préférant les balades en mer sur des bateaux de pêche et des navires hydrographiques pour rechercher des spécimens plus rares. La description que fait Rozwadowski de ces océanographes amateurs naviguant sur des bâtiments conçus pour la pêche ou l’étude des côtes est un petit chef-d’œuvre de reconstitution historique. Notamment parce qu’elle montre, à travers les difficultés pratiques auxquelles ils se confrontaient en draguant les fonds, l’impact social que cette génération de marins d’eau douce naturalistes a exercé sur les professionnels de la mer. Il revenait ainsi aux matelots, plutôt qu’aux scientifiques, de manipuler les nouveaux appareils. Dans la mesure où il fallait souvent faire appel à l’équipage entier du bateau, pendant plus d’une heure, pour remonter une drague remplie à ras bord, et plus longtemps encore pour vider et trier son contenu visqueux, de nombreux marins finirent par travailler quatorze heures par jour du fait de la présence de ces savants souffrant du mal de mer, dont la plupart « saisissaient avec enthousiasme la moindre occasion de descendre à terre ». Toujours dans leurs pattes, ils se plaignaient de la nourriture et étaient incapables de retenir le vocabulaire marin le plus rudimentaire.

 

Mais ces passionnés apparaissent dans le livre sous un jour sympathique. J’ai particulièrement apprécié Edward Forbes, étudiant en médecine d’Édimbourg, qui composa une sorte de chanson de matelot pour bourgeois, The Dredging Song (« Le chant de la drague »), qui commençait par « Hourra pour la drague ! ». Il la chanta avec ses camarades de navigation avant de la publier dans la Literary Gazette de novembre 1840. Il remplissait également ses lettres de « jeux de mots vaseux », signalant ainsi à un ami que « tout baignait » dans ses recherches sur les étoiles de mer. C’était une habitude qu’il partageait avec bien d’autres naturalistes. Comme l’observe Helen Rozwadowski, ces chants et plaisanteries pour initiés étaient le fruit de la camaraderie de la mer, amplifiée dans le cas de ces premiers océanographes par leur statut d’outsiders, ainsi que par l’exigence du processus d’apprentissage intensif auquel ils étaient confrontés chaque jour.

Car, en dépit de leurs mains douces et de leur apparente innocence de savants, c’étaient des pionniers, s’aventurant courageusement dans un univers où les règles habituelles du travail sur le terrain ne s’appliquaient plus, et où les rares espèces remontées à la surface ne correspondaient à aucune catégorie connue de la vie sur Terre.

Certains des noms qu’ils donnèrent à ces stupéfiantes nouvelles espèces des profondeurs – Chimaera monstrosa, Synanceia horrida – nous rappellent le malaise et l’inquiétude qu’ils durent éprouver chaque fois qu’un de ces monstres était remonté à la surface, boursouflé et sans vie au terme de son voyage depuis les abysses. Nombre de ces créatures venimeuses aux yeux protubérants venaient à l’évidence de plusieurs kilomètres sous la surface ; mais à quelle profondeur précisément, et jusqu’où fallait-il descendre pour ne plus trouver aucune vie ? Dans les années précédant la mise au point des premiers sonars, il était étonnamment difficile de répondre à toutes ces questions. Des sondages effectués aux mêmes coordonnées pouvaient varier considérablement d’un bateau à l’autre, personne n’étant capable de dire exactement quand le plancher marin avait été atteint ; les courants profonds faisaient en effet déraper les lignes bien après que leurs plombs de lestage avaient touché. Une grande partie du temps en mer était donc passée à expérimenter toutes sortes d’appareils de sondage, en quête d’une « loi de descente » fiable qui permît à l’utilisateur de savoir exactement où le plomb (un poids de 13 kilos attaché à une ligne de sonde d’un diamètre spécifique) atterrissait.

Chaque élément de l’équipement, y compris les lignes, était testé encore et encore au fil des ans, les cordes de chanvre et les câbles en acier cédant finalement la place à des ficelles d’emballage bon marché, le seul type de ligne qui ne cassait pas quand on la remontait après un sondage en eau profonde. L’océanographie reste une science de la mesure et de débats sur la mesure, et l’auteure reconstitue à merveille les discussions techniques qui ont tant occupé ses fondateurs au XIXe siècle. La définition même du dragage en eau profonde changea ainsi quasiment chaque année à mesure que les connaissances progressaient et que l’équipement se perfectionnait, repoussant la définition de l’« eau profonde » de 50 brasses (90 mètres) dans les années 1850 à beaucoup plus de 1 000 brasses à la fin des années 1860. Forbes prétendit en 1842 que la vie ne pouvait exister au-dessous de 300 brasses, et, malgré la quantité croissante de preuves du contraire, sa théorie « azoïque », comme on l’appelait, était difficile à réfuter sans mesures fiables. Les créatures des profondeurs ramenées en surface pouvaient avoir été capturées par une drague en n’importe quel point de son ascension. C’est seulement lorsqu’un tronçon de câble télégraphique fut remonté pour être réparé en 1860 depuis une profondeur connue de 1 000 brasses [près de 2 000 mètres], au sud-ouest de la Sardaigne, recouvert de toutes sortes d’animaux marins, que la théorie de Forbes fut définitivement abandonnée. La vie, semblait-il, pouvait se développer sans lumière sous les énormes pressions des grands fonds.

 

Il existe, pour l’essentiel, deux sortes d’océanographes : ceux qui s’intéressent à ce qu’il y a dans la mer et ceux qui s’intéressent à ce qu’il y a sous le plancher marin, et ce sont en définitive les seconds qui ont réussi à donner ses bases modernes à l’océanographie. Cela, bien sûr, supposait des financements ; en Grande-Bretagne comme aux États-Unis, les soutiens étatiques ont augmenté substantiellement dans les années 1850, en réponse aux besoins des compagnies télégraphiques transatlantiques, dont les navires s’apprêtaient à déposer des milliers de kilomètres de câbles fort coûteux dans les profondeurs sous-marines. Les inquiétudes quant au relief du plancher de l’océan motivèrent plusieurs expéditions de sondage à grande échelle, financées par des fonds publics. Cette campagne permit notamment de découvrir une dépression au fond quasi plat à quelque 2 000 brasses [environ 3 600 mètres] de profondeur entre l’île de Valentia, en Irlande, et St John’s, à Terre-Neuve – un plateau qui, selon un rapport hydrographique remis en 1854, semblait « avoir été placé là à seule fin de soutenir les câbles du télégraphe sous-marin et de le préserver de tout danger ». D’autres, cependant, n’étaient pas convaincus, se référant à la théorie ancienne, mais encore largement admise, selon laquelle la densité de l’eau de mer augmentait avec la profondeur, de telle sorte que tous les objets, y compris des câbles très lourds, se mettaient à flotter bien avant de toucher le fond. Moyennant quoi, s’il était vrai que les câbles suspendus ne seraient pas affectés par les irrégularités du plancher marin, n’allaient-ils pas représenter un danger pour les navires en accrochant leurs ancres et leurs filets de pêche ?

En réaction à de telles craintes, une campagne de relations publiques énergique fut lancée pour convaincre les actionnaires et l’opinion publique que le câble électrique reposerait bel et bien en sécurité sur les « fond doux comme du duvet » du plateau du Télégraphe, où, selon les termes du communiqué publié par l’Atlantic Telegraph Company, la nature, en effet, avait « fait tous les préparatifs nécessaires à l’opération ». Des journaux tels que le New York Herald diffusèrent le même message, en publiant en bonne place à la une des photographies rassurantes de sédiments récemment dragués au fond de l’Atlantique, tandis que les « Mémoires » du câble, intitulés « Histoire de ma vie », étaient publiés à Londres en 1859. La précision du travail des océanographes fut louée, de même que la douceur de l’« édredon océanique » sur lequel le câble patriotique allait bientôt reposer : « La Providence a conçu le dessein que l’Ancien Monde et le Nouveau, séparés initialement par un abîme, seraient de nouveau réunis par des affinités et des liens électriques, et elle a préparé les moyens matériels pour l’accomplissement de ce dessein. »

 

Au total, ce fut un épisode extraordinaire, le plancher de l’Atlantique étant une région totalement inconnue que personne jusque-là n’avait même approchée, et pourtant « vendue » par un lobby de scientifiques et d’entrepreneurs comme un environnement accueillant, « sûr, calme, et libre de tout danger », où il était facile d’imaginer un câble reposant paisiblement dans sa « tranquille retraite que rien ne viendrait troubler ». Quoique n’étant fondée sur aucun argument scientifique, la campagne porta ses fruits, et, quand le câble fut finalement posé en 1866, tous les doutes sur sa sécurité avaient depuis longtemps été dissipés. Des morceaux en surplus furent vendus chez Tiffany comme souvenirs, et des grains de sédiments du plancher marin furent montés comme des pierres précieuses sur des montres et des bagues. L’avenir de l’océanographie en tant que science financée par l’État était également assuré : le rapport en 50 volumes de l’expédition du Challenger s’imposa bientôt comme le texte fondateur de la discipline, avec Vingt Mille Lieues sous les mers et « L’histoire de ma vie », chacun constituant à sa manière un éloquent témoignage de la rencontre émerveillée du XIXe siècle avec les profondeurs abyssales.

Le XXe siècle, en comparaison, fut marqué par un désintérêt progressif du public à mesure que l’océanographie se professionnalisait, son prestige ne dépendant plus des exploits de scientifiques amateurs. Comme l’auteure le fait remarquer avec tristesse, les découvertes sous-marines ultérieures, comme l’existence des dorsales médio-océaniques, ne furent même pas annoncées dans les quotidiens. « À la fin du XIXe siècle, écrit-elle, le fond des mers, et de plus en plus les eaux intermédiaires, n’éveillaient plus l’intérêt que d’une poignée d’océanographes. » L’ère de l’enchantement était terminée, mais, pendant son bref âge d’or – en gros de 1840 à 1880 –, la discipline s’était imposée dans l’esprit de l’opinion avec une force dont on ne retrouverait d’équivalent qu’avec les alunissages de la fin des années 1960, un siècle complet après la disparition du Nautilus du capitaine Nemo dans le tourbillon.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 3 novembre 2005. Il a été traduit par Philippe Babo.

De la démocratie en Amérique

« Dans les démocraties où la loi gouverne, il n’y a point de démagogues; et les citoyens les plus respectés ont la direction des affaires », écrit Aristote dans un chapitre sur « les différentes formes de démocratie » (Politique, livre XIII). Les démagogues surgissent quand « la loi » ne gouverne plus, c’est-à-dire quand les institutions ne sont plus respectées : quand les démocraties vont mal. C’est le cas aujourd’hui aux Etats-Unis et dans plusieurs pays d’Europe, dont la France. A l’origine, le démagogue (démos , le peuple et agogos, le guide), désignait tout meneur d’une faction populaire. La connotation négative est apparue très tôt. Une figure iconique est Cléon, qui profita de la peste et de la mort de Périclès pour instaurer à Athènes un pouvoir fondé sur la flatterie du plus grand nombre, le dénigrement des élites et la calomnie. Il est l’antithèse de Périclès, tel du moins que le présente Thucydide : « C’est qu’il avait, lui, de l’autorité, grâce à la considération dont il jouissait et à ses qualités d’esprit […]. Au lieu de se laisser diriger par la foule, il la dirigeait […] il ne parlait jamais en vue du plaisir, et il pouvait au contraire mettre à profit l’estime des gens pour s’opposer même à leur colère ».

Pour nous le comble du démagogue est bien sûr Hitler, porté au pouvoir par une démocratie allemande en crise. Bien d’autres figures du monde contemporain viennent à l’esprit, aux quatre coins du monde. Donald Trump et Ted Cruz en sont les incarnations les plus récentes.

Ce type de démagogue est souvent perçu comme une anomalie, l’expression d’une dégénérescence, une dangereuse monstruosité. Le démagogue est un furoncle qui éclot sur un corps démocratique atteint de déficit immunitaire. C’est vrai, mais n’épuise pas le sujet. Car les démagogues en titre n’ont pas le monopole de leur art. L’analyse avait été faite avant Aristote, par Socrate : dans la démocratie athénienne, les hommes politiques, au lieu « de parler dans tous les cas en ayant égard à ce qui vaut le mieux [pour la cité], entreprennent de faire plaisir aux citoyens, portés par le souci de leur intérêt personnel à peu se soucier de l’intérêt général ». Les électeurs, dit encore le philosophe, « c’est aux propos qu’on leur tient en conformité avec leurs propres dispositions d’esprit qu’ils prennent plaisir ; ils s’irritent de ce qui en est étranger ». L’homme politique est comme le poète tragique, « moins préoccupé de dire des choses susceptibles d’améliorer son auditoire que de plaire à la foule des spectateurs ».

Pour filer la métaphore médicale, le virus de la démagogie est à l’œuvre dans toutes les démocraties, même celles qui se portent apparemment le mieux. Il se reproduit à bas bruit et contamine non seulement les hommes politiques, mais tous ceux, personnes et institutions, qui traitent de sujets d’intérêt général, défendent une thèse et recherchent les faveurs du public. Le virus se multiplie indistinctement à droite et à gauche. En France le mot « démagogie » est apparu sous la Révolution. Comme le notera sobrement le Larousse un siècle plus tard, « la démagogie peut être cléricale ou socialiste, réactionnaire ou révolutionnaire ».

Dans les années 1930, beaucoup d’intellectuels et membres de la haute société allemande pensaient pouvoir contenir Hitler. La formule consacrée était « den Führer führen » (guider le guide). C’était évidemment une illusion. C’en est une autre de penser que la démagogie est réservée aux grands bretteurs. Elle est omniprésente. A y regarder d’un peu près, chaque jour apporte son lot de propos ou de gestes illustrant la prégnance du virus. C’est la démagogie soft. La démagogie hard risque de prendre l’avantage quand la situation se dégrade. Mais la première occupe le paysage en permanence, et manifestement n’immunise pas contre la seconde. La question se pose plutôt de savoir si elle ne lui prépare pas le terrain. A force de vouloir faire plaisir, de flatter les goûts et les penchants du plus grand nombre, de si peu faire appel à l’intelligence, de reculer devant le moindre accès de colère, on habitue beaucoup d’électeurs à l’idée que l’avantage revient à ceux qui parlent le plus fort. Pire, que toute demande est recevable. En jouant ce jeu médiocre, l’establishment politique contribue aussi à se discréditer. La démagogie soft fait le lit de la démagogie hard.

Cet article est paru initialement dans Libération le 3 février 2016.

La bibliothèque perdue d’Ariel Dorfman

« Si seulement mes livres m’entouraient encore pour me réchauffer le cœur ! »

Walter Mehring, La Bibliothèque perdue.

 

Je pense, parfois, qu’il ne peut rien m’arriver de pire que de perdre ma bibliothèque. C’est idiot. Je sais que des malheurs bien plus grands me guettent, comme tout le monde. Mais rien n’y fait, cette pensée est de nouveau venue me tenailler il y a quelques jours, alors que je regardais heure par heure l’eau de la Marne monter à quelques pas de la bicoque que j’habite dans un quartier charmant mais inondable de la région parisienne : les livres y sont installés au point le plus bas, le plus proche des berges. Comme souvent dans les moments de désarroi, je me raccroche à un récit qui réconforte. Cette fois, je me suis rappelé le texte magnifique que l’écrivain chilien Ariel Dorfman a écrit dans le second tome de ses mémoires, Feeding on Dreams, sur l’étrange destinée de ses livres, à la fois engloutis et sauvés par une crue ; l’un des témoignages les plus bouleversants que je connaisse sur l’amour des livres et l’expatriation.

En le lisant la première fois, en 2011, j’avais tremblé à l’unisson du romancier en exil (militant d’extrême gauche, Ariel Dorfman avait dû quitter le Chili après le coup d’Etat de Pinochet) qui décroche son téléphone un jour maussade de l’hiver 1982, neuvième année de déracinement, pour entendre parler espagnol. Cela s’annonçait comme l’un de ces coups de fil d’amis restés au pays et annonciateurs d’une sale nouvelle – torture, disparition, mort. Qui était-ce cette fois ? Cette fois, « la victime n’était pas un être humain, écrit Ariel Dorfman. C’était ma bibliothèque ». L’ami (son beau-frère) lui explique que des pluies torrentielles ont provoqué la crue de la rivière Mapocho, inondant la cabane où étaient stockés une centaine de cartons de ses livres : « Tu as perdu la moitié de ta bibliothèque. Je suis terriblement désolé ».

En le lisant la première fois, j’avais été chamboulée par la réaction qui suit l’annonce, à laquelle ni moi ni l’homme au bout du fil n’étions préparés : au lieu d’être anéanti, Ariel Dorfman jubile. A vrai dire, il vient de retrouver la moitié de cette bibliothèque, la « pierre angulaire » de sa vie, qui lui « avait été retirée à jamais » le jour de son départ.

En le lisant la première fois, j’avais souri aussi, en m’imaginant ces fichus bouquins qui envahissaient l’espace, « s’accumulant même dans la salle de bains et la cuisine ». « Comme chez moi », avais-je pensé avec une sorte de joie enfantine : dans ma maison du bord de l’eau, les livres se sont infiltrés partout. Dans la cuisine, ils trahissent ouvertement Georges Perec, qui énonce dans Penser/Classer qu’on n’y « met généralement qu’un seul genre d’ouvrages, ceux que précisément on appelle des “livres de cuisine” », puisque pas un seul ouvrage de recettes n’est entreposé là. Au lieu de quoi parade entre l’évier et le four un assemblage hétéroclite, qui a dû naguère obéir à une logique depuis longtemps oubliée, où l’on trouve pêle-mêle une étude sociologique du pique-nique, une biographie de Thelonious Monk et une autre de Beckett, un Belle du Seigneur tout fourbu et un Lolita guère plus fringant, aux côtés de deux jeunots (relatifs), Trois fermiers s’en vont au bal de Richard Power et L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza. De la salle de bains, toujours en infraction au constat de Perec (« Il est rarissime de trouver des livres dans une salle de bains, bien que ce soit pour beaucoup de gens un lieu favori de lecture. L’humidité ambiante est unanimement considérée comme la première ennemie de la conversation des textes imprimés »), nous avons fait l’empire du polar, pour des raisons que je ne m’explique pas tout à fait mais qui n’ont jamais fait l’objet de la moindre discussion tant la chose nous a toujours paru aller de soi…

A présent complètement dans la peau d’Ariel Dorfman, j’avais ressenti le manque de cette bibliothèque comme l’une des pires blessures de l’exil : « Ces livres, remplis de notes gribouillées dans les marges, avaient été mon seul luxe au Chili, les compagnons de mes voyages intellectuels, mes meilleurs amis dans le monde ». Voilà que l’écrivain chilien dialoguait à travers les siècles avec Montaigne évoquant ces « bons et sûrs amis » que sont les livres ; ces « amis qui ne nous trompent jamais », dira un peu plus tard le délicieux Emile Faguet, chouchou de la Booksletter.

Il faudrait pouvoir expliquer aux non-amoureux des livres (mais ils sont sans doute peu nombreux à se promener par ici) que les bibliothèques ne ressemblent pas à leur réputation d’ascétisme grisâtre, de pénombre enturbannée de moleskine ou de papier de soie ; que l’air alentour n’a pas le côté poudreux des espaces confinés, asphyxiant, mais le côté vivifiant du grand large ; que, sous leurs airs un peu pépères, vaguement bonnet de nuit, elles ne sont que folle passion ! Car cet ensemble de « supports rectilignes, parallèles entre eux, ni trop profonds ni trop espacés » (Perec) où l’on range des « parallélépipèdes composés d’une couverture et de pages avec des mots imprimés » (Jean-Jacques Brochier) éclatent de vie, voyez-vous. Chaque livre renvoie à une histoire vécue, un moment de l’existence, une phase de questionnement intellectuel ou une heure d’enchantement du bibliophile. Les bibliothèques abritent des textes qui vous accompagnent toute une vie et d’autres que l’on renierait bien mais pour lesquels nous éprouvons la même tendresse que pour nos bêtises de jeunesse ; il y a les livres-révélation qui font bifurquer à jamais et les livres un peu faciles des jours de fatigue que l’on dévore avec le même plaisir un peu coupable qu’une barquette de frites bien grasses un week-end de tournoi de foot ou qu’un numéro de Paris-Match un peu crapouilleux ; il y a les livres hérités aussi, et les ouvrages empruntés-jamais-rendus qui portent encore la juste empreinte de l’ami(e) perdu(e) de vue. Et puis, une bibliothèque est faite de ces passages soulignés, de ces annotations qui rappellent des années d’études, des émotions révolues, des réflexions qui paraissent rétrospectivement un peu étranges ou parfaitement imbéciles. A tous sont associés des sentiments, des illuminations, des joies, des peines, des rires, des larmes. Une bibliothèque, ça garde souvent le souvenir du premier frisson amoureux (par procuration, peut-être, et alors ?) : était-ce avec Frédéric Moreau ? (« Ce fut comme une apparition ») ; celui de la première expérience de résistance passive : était-ce avec Bartleby ? (« Je préfèrerais ne pas ») ; l’empreinte du premier deuil aussi : était-ce avec Bambi ? (« Bambi ne revit plus jamais sa mère ») Ou avec Barthes ? (« Ouate du dimanche matin. Seul. Premier dimanche matin sans elle. Je sens le cycle des jours de la semaine. J’affronte la longue série des temps sans elle. »)

Chaque bibliothèque raconte un peu, beaucoup, passionnément, l’histoire de celui qui l’a composée. Dans Le Léopard au garrot, le livre de Mémoires de Jean-Christophe Ruffin, l’homme accompli se souvient du petit garçon élevé par ses grands-parents qui s’introduisait régulièrement par effraction, puisque la pièce lui était interdite, dans la bibliothèque de son médecin de grand-père : « Un jour que j’y feuilletais les Contes drolatiques de Balzac, on m’a appelé. Me sentant coupable, j’ai refermé le livre précipitamment, y écrasant un insecte qui se trouvait entre deux pages. Ce souvenir d’enfance, je l’ai gardé toute ma vie, jusqu’au jour où, adulte, au cours d’un de mes déménagements, j’ai retrouvé le livre et son insecte ». Avouez que ce livre et son insecte valent leur pesant de madeleines.

 

Et puis, qui n’a jamais ressenti à quel point une bibliothèque n’est pas un héritage comme un autre en débarrassant la maison d’un lecteur après le décès ? L’anthropologue Michèle Petit rend un joli hommage à sa mère, dont elle est en train de trier les livres, dans la préface de l’édition de poche de L’Art de lire, récemment parue chez Belin : « Je découvre que démonter la bibliothèque d’un disparu est un geste sacrilège, bien plus que disperser ses habits ou les objets qui l’entouraient. La bibliothèque de quelqu’un, fut-elle constituée de dix volumes ou de cinq mille, ce sont ses rêves. En touchant ses livres, j’avance avec impudeur dans ses territoires les plus intimes. Les rêves de ma mère étaient faits de beaucoup de traités scientifiques sur l’évolution du vivant, le cosmos ou le système nerveux. De beaux livres sur les oiseaux, leurs plumages, leurs mœurs, leurs chants. De poésies françaises du XXe siècle, de romans américains, de dictionnaires très savants. Et d’îles aux antipodes gardées secrètes : entre deux ouvrages d’art, je découvre un jeu de cartes et documents sur l’océan Pacifique dont je n’avais jamais entendu parler. »

Les livres ont dans la vie des grands lecteurs quelque chose des cailloux dans la poche du petit Poucet. Difficile de retrouver son chemin sans eux. La perte est d’autant plus terrible qu’il faut partir à l’étranger en suivre d’inconnus et qu’il est impossible « d’ouvrir une page, consulter une note, chercher une scène de Shakespeare ou de Cervantès que j’avais marquée », comme en témoigne Ariel Dorfman. Il faudra attendre à l’écrivain 1990 pour retourner au Chili (six mois seulement, le temps de se rendre compte qu’après dix-sept ans d’exil, il n’y trouve plus tout à fait sa place) et renouer avec le plaisir de fouiner dans ses volumes – quelle était, déjà, cette phrase de Montaigne sur la pauvreté de l’esprit ?* Et connaître la plénitude déchirante de rencontrer, le jour, les familles de disparus à la recherche des corps de leurs proches, en retrouvant le soir la détermination d’Antigone à enterrer son frère.

D’abord réfugié à Paris, Ariel Dorfman s’était raccroché à la pensée consolatrice de la présence lointaine de ses livres, là-bas, dans la maison envahie qu’il refuse de vendre pour cette raison même : « C’était un réconfort quotidien, au milieu de notre dépossession en exil, d’imaginer cette bibliothèque cosmique à la maison. C’était ma vraie personnalité, la meilleure part de moi-même, c’était la vie de lecture et d’écriture à laquelle j’avais aspirée, l’espace où j’avais été le plus créatif. Empaqueter les livres une fois que nous avions fui le pays aurait été reconnaître notre errance comme éternelle. »

Même acheter un livre lui semble une infidélité ; c’était admettre que l’exil allait durer suffisamment longtemps pour justifier la fondation d’une nouvelle bibliothèque, gage d’abandon définitif de la première. « Il nous faut un dictionnaire français-espagnol », plaidait régulièrement sa femme, s’attirant inévitablement cette rebuffade indignée : « J’en ai six au Chili ». L’idée de ces livres qui l’attendaient lui faisait alors comme une ancre « dans le marais toujours changeant de l’exil ».

Pendant des années, comme bien des exilés, l’écrivain s’est donc accroché à l’illusion que loin des yeux n’est pas toujours loin du cœur. Mais la réalité s’est rappelée à lui et un jour, pour vivre, Ariel Dorfman a vendu la maison et confié ses cartons de livres au beau-frère qui téléphonera un jour maussade de l’hiver 1982. « J’avais pleuré la disparition de mes livres pendant les nuits sinistres de l’exil, lorsque je passais en revue l’ordre impalpable dans lequel certains de mes volumes préférés étaient posés sur l’étagère. Ils avaient commencé de s’effacer de ma vie. » C’est pour cela, parce qu’il avait cessé, à force d’éloignement, de croire en l’existence de cette bibliothèque, en la possibilité de tenir encore entre ses mains un jour le moindre de ces livres, qu’Ariel Dorfman est « reconnaissant à cette rivière de s’être attaquée à ce que je possédais de plus cher. Cette montée des eaux avait sauvé ma bibliothèque, l’avait bizarrement rendu réelle à mes yeux une nouvelle fois. Au lieu de regretter la moitié qui avait été perdue à jamais, quelque chose en moi se réjouissait de la résurrection de ce que j’avais abandonné pour mort ».

La bibliothèque du poète Walter Mehring n’a pas eu cette chance. Pas de résurrection pour elle. Quoique… Héritée de son père, cette fabuleuse collection de livres a pu être sauvée une fois, quand l’intellectuel parti se réfugier à Vienne l’avait faite sortir clandestinement d’Allemagne (les livres « dangereux » camouflés sous ses livres d’enfants et les textes grecs et latins pour tromper la douane). Il lui avait fallu une semaine pour tout ranger à l’identique. Mais elle sera réduite en cendre par les nazis le 12 mars 1938, jour de l’Anschluss. Définitivement détruite. A ceci près que Walter Mehring, sauvé par une nouvelle fuite, l’a ressuscitée à jamais dans un livre magnifique, à la fois prodige d’érudition et d’humour mordant (et réédité en 2014 par les Belles Lettres). Cela commence ainsi : « C’est à Vienne, avant sa chute, que j’ai possédé pour la dernière fois un foyer… Je m’y trouvais encore entouré par les livres provenant de la bibliothèque de mon père, et leur devais de me sentir chez moi ». Je n’ai pu m’empêcher de lire le récit d’Ariel Dorfman en me demandant s’il avait lu celui de Mehring, juif comme lui, fuyant la tyrannie comme lui, orphelin d’une bibliothèque comme lui. Incapable de vivre sans, comme lui. Page après page, le poète allemand déballe donc en pensée ses caisses de livres issus de cette « muraille protectrice édifiée pour moi par mon père », cette « unique configuration historique, esthétique, philosophique » de l’esprit du XIXe siècle. Il la prend toute, avec les espérances, les sagesses, mais aussi les toxines, les menaces et les « prognoses trompeuses » qu’elle contient. Les Contes de Grimm, qui enseignent « comment on se défend des esprits frappeurs qui hantent les cheminées » ; les « belles châtelaines moyenâgeuses » de Walter Scott qui peuvent faire chavirer un cœur d’adolescent ; les « ouvrages anticapitalistes, anticléricaux, que je détectais du premier coup comme les lanternes rouges d’un quartier réservé et dont je faisais mes délices » ; Rimbaud, qu’il a lu tout son saoul ; le Décaméron, Les Liaisons dangereuses, les nouvelles de Maupassant, qui contiennent « chaque degré du tourment de l’amour » ; le choc Proust ; et La Critique de la raison pure, que Sigmar Mehring lisait à voix haute à son fils lorsqu’il fut foudroyé par une crise cardiaque. Vous vous souvenez de Faber, le vieux professeur de Farenheit 451 ? De ce qu’il dit à Montag, le pompier qui prend le maquis où l’on sauve les livres en substituant la mémoire au papier ? Il dit cela, Faber : « Vous n’avez pas besoin de livres, mais de ce qu’il y avait autrefois dans les livres. »

J’avais entrepris de relire les récits d’Ariel Dorfman et de Walter Mehring pour me faire du bien face à la montée des eaux. Ils ont fait leur œuvre. Comme dans les Contes de La Fontaine, cette histoire a une morale : nulle tyrannie, nulle crue, nul bûcher, n’a le pouvoir d’anéantir vraiment une bibliothèque qu’on aime.

 

 

 

* « La pauvreté des biens est aisée à guérir ; la pauvreté de l’âme impossible. »

 

 


 

Post-scriptum

Après avoir écrit ce billet de blog, j’ai contacté Ariel Dorfman. Je voulais lui demander si, depuis la parution de Feeding on Dreams, il avait réalisé son rêve, réunir ses livres de Santiago « avec les milliers de livres achetés durant mon long exil » : « Je peux seulement espérer et rêver qu’avant de mourir, le jour viendra où je lèverai les yeux du bureau où j’écris ces mots, et où ma bibliothèque complète, celle d’ici et celle de là-bas, me saluera. Je peux seulement espérer, rêver et prier que je ne resterai pas disloqué à jamais. »

Voici sa réponse : « Mes deux bibliothèques restent physiquement et géographiquement séparées. Même si ma femme et moi faisons régulièrement des allers-retours entre le Chili et les Etats-Unis, nous sommes en permanence en train de réunir les livres dans notre esprit, notre vie, notre mémoire. »

Il n’a pas dit s’il avait toujours le sentiment d’être disloqué à jamais.

 


A lire aussi

Il existe tant de livres sur les bibliothèques (quoi de plus logique ?) qu’il est impossible d’en rendre compte. Alors, comme toujours, quelques coups de cœur strictement personnels pour prolonger la lecture de ce blog :

J’avais adoré – Books balbutiait (en 2008) – le petit livre délicieux que l’éditeur et traducteur Jacques Bonnet a écrit sur le sujet : Des Bibliothèques pleines de fantômes, que l’auteur définit comme un « petit traité sur l’art de vivre avec trop de livres ». Pour ceux d’entre vous qui se reconnaîtraient.

Je conseille vivement l’essai érudit et enthousiaste que Daniel Ménager a consacré au rôle des bibliothèques dans la fiction : Le Roman de la bibliothèque est paru aux Belles Lettres en 2014.

La lecture de tous les livres d’Alberto Manguel est recommandée, mais le dialogue entre Journal d’un lecteur et La Bibliothèque, la nuit est particulièrement fructueux en l’espèce (c’est chez Actes Sud).

Et l’extraordinaire récit de Varlam Chalamov, Mes Bibliothèques (Editions Interférences, 2003) : l’un des plus grands écrivains du goulag y raconte les rares occasion de lecture qu’il eut pendant ses vingt ans de camp. Si rares que cet amoureux des livres a désappris (et réappris) à lire.

Vers une « paix gériatrique ? »

Le meilleur indicateur du chômage des jeunes est désormais ce qu’on appelle en anglais les NEETS : ni à l’école ou à l’université, ni rémunérés pour un emploi ni en formation. En France, par exemple, le taux de neets chez les 15-24 ans est d’environ 14%, moins qu’aux Etats-Unis (16%) mais plus qu’en Allemagne (8%). Bien que la notion soit récente, les données commencent à apparaître pour les pays en prise directe avec la menace islamiste. Chez les 15-24 ans on compte 25% de neets en Jordanie et en Tunisie, 30% en Egypte. Si l’on élargit jusqu’à 29 ans, les chiffres passent à 30% en Jordanie et 35% en Tunisie, comme aussi en Turquie. Quand les données sur les neets ne sont pas disponibles, il reste celles sur le chômage des jeunes. Les manifestations contre le chômage qui ont ébranlé la Tunisie la semaine dernière sont liées à une forte augmentation du chômage des 15-24 ans depuis le printemps arabe : selon l’OIT il est passé d’un peu moins de 30% à plus de 42% entre 2010 et 2012. C’est énorme. Même tendance en Egypte, où il a grimpé de 26% à plus de 38%. En revanche le chômage des jeunes reste en dessous de 20% au Maroc. La situation des jeunes femmes est très différente selon les pays. La Tunisie fait exception : elles y sont un peu moins touchées par le chômage que les hommes ; ailleurs c’est l’inverse, allant d’un faible écart au Maroc à un véritable fossé en Egypte, où le taux de chômage des jeunes femmes de 15 à 24 ans est de 70%. Si l’on ne considère que le taux de chômage des hommes de 15 à 24 ans, qui forment le gros des bataillons islamistes, il est selon la Banque mondiale de près de 33% en Tunisie et en Egypte et de près de 40% en Libye, la nouvelle terre d’élection de Daech.

Il n’y a bien sûr pas de relation univoque entre chômage des jeunes et passage à la rébellion, mais c’est clairement un facteur favorable. Si l’on veut essayer de lire l’avenir, il faut conjuguer cela avec un autre facteur, purement démographique celui-là : l’évolution du rapport entre la population des 15-24 ans et celle de la totalité des adultes (15 ans et plus). Les historiens ont constaté une corrélation entre la violence politique, allant jusqu’à la guerre civile, et une poussée des 15-24 ans. Les raisons invoquées relèvent de la biologie et de l’économie autant que de la psychologie. Quoi qu’il en soit, il est assez évident que si les jeunes adultes sont en nombre et peinent à trouver des débouchés pour construire leur vie, ils peuvent être tentés de réagir violemment et sont une proie facile pour des extrémistes. Or de ce point de vue, contrairement à ce qui se passe du côté de l’emploi, l’évolution est nettement favorable. La baisse de la fécondité dans la plupart des pays en développement fait que le ratio entre les 15-24 ans et la population adulte baisse depuis les années 1980 et, selon les projections de l’ONU, devrait continuer de baisser dans les prochaines décennies. Le phénomène intervient au Maghreb et au Moyen Orient comme ailleurs. Il est particulièrement marqué en Libye et en Iran. Dans ce dernier pays, ce ratio, qui a frôlé les 35% au moment de la révolution islamique et est resté à ce niveau jusque vers 2005, dégringole depuis lors. Il est passé à 20 aujourd’hui et devrait descendre aux alentours de 10 en 2050.

Certains spécialistes en tirent une conclusion des plus rassurantes. Selon le Norvégien Henrik Urdal, nous serions même en train de nous diriger vers ce qu’il appelle une « paix gériatrique ». Du fait de la réduction progressive de la part des jeunes adultes dans la population, le risque de violence politique et de guerre civile ne devrait cesser de diminuer. Un autre facteur allant dans ce sens serait l’accès massif des jeunes filles à l’enseignement supérieur, dont elles sortent désormais diplômées plus nombreuses que les hommes, y compris en Iran. Vers une paix gériatrico-féminine, alors ? Encore faut-il que les jeunes, même s’ils sont moins nombreux en proportion, aient le sentiment de pouvoir trouver des débouchés dans leur pays ou ailleurs. En Iran, le taux de chômage des hommes de 15 à 25 ans est de 26%, celui des femmes du même âge de près de 43% et les trois quarts des jeunes femmes qui sortent de l’université ne trouvent pas d’emploi correspondant à leur qualification.

 

Cet article est paru initialement dans Libération le 27 janvier 2016.

De l’épaisseur du code du travail

François Bayrou s’était taillé un petit succès à l’automne 2014 sur le plateau de France 2 en plaçant côte à côte  l’énorme code du travail français et le mince code du travail suisse. Il s’était fait rabrouer dans Le Monde par le juriste Alain Supiot, professeur au Collège de France : « Le pavé exhibé était le Code du travail annoté (Groupe revue fiduciaire, 2945 p., 64 euros), recueil commenté et enrichi de la jurisprudence. On distinguait mal le fascicule que M. Bayrou a présenté, mais la vérité est que la Suisse n’a pas de code du travail. Le droit du travail y est régi par des lois éparses[…] . On touche ici au degré zéro de la gouvernance par les nombres, qui mesure la qualité d’un texte à son poids ».

Le Code du travail Dalloz 2016, 67 euros, sort le 30 mars. Il fait 3809 pages et est en outre « commenté en ligne ».  A quoi il faut ajouter les conventions collectives. En Suisse, comme le faisait valoir François Bayrou, l’équivalent de notre code du travail est beaucoup plus mince. Les dispositions législatives sont rassemblées au sein du Code des obligations, qui comprend aussi le code du commerce. Total : 492 pages. Le Code du commerce français Dalloz fait 3836 pages. On a donc près de 8000 pages d’un côté de la frontière, 500 pages de l’autre.

Beaucoup de Français « frontaliers » vont travailler en Suisse, où ils trouvent des salaires avantageux. Comme l’explique le site du Crédit agricole qui leur est destiné (la banque y voit des clients intéressants), l’accès au marché du travail est facilité par le fait que « le droit du travail suisse est plus souple et plus libéral que le droit du travail français ». Ainsi, sauf disposition plus contraignante d’une convention collective, un CDI « peut être résilié en tout temps par l’employeur ou l’employé, tant qu’il respecte le délai de congé ». Aucun motif n’est à invoquer. Voilà qui est simple ! Seuls les malades et les femmes enceintes ou ayant récemment accouché sont protégés.  Le contrat de travail peut être oral s’il est inférieur à un mois. Mais la  loi interdit d’enchaîner les CDD et accorde cinq semaines de congés payés aux  moins de 20 ans (quatre aux 20 ans et plus). Il n’y a pas de salaire minimum légal, notion que les Suisse ont   rejetée par référendum en 2014 (ce qui n’interdit pas un plancher négocié par  une convention collective). Malgré le nombre de travailleurs frontaliers, le  taux de chômage en Suisse est de 3,4%. Le plein emploi, donc. Ce succès est imputable à un grand nombre de facteurs, dont un système éducatif beaucoup plus efficace qu’en France. Mais il paraît difficile de nier que la simplicité et la lisibilité du code du travail y sont pour quelque chose.

« Notre législation du travail est devenue illisible », répète François Hollande. On évalue à dix mille le nombre d’experts en droit social que cette illisibilité nourrit. Mais une lecture même cursive du projet de loi destiné à « refonder le droit du travail » n’indique aucun progrès dans le sens d’une plus grande lisibilité. Sur le fond, les lycéens et étudiants qui manifestent contre le projet ont bien de la chance  s’ils pensent y voir clair. Deux collectifs d’éminents économistes  ont publié deux opinions exactement contraires sur l’impact à en attendre.

La « gouvernance par les nombres » dénoncée par Alain Supiot (il en a fait un livre) est une dérive réelle et dangereuse. Mais en l’occurrence, l’énormité de notre code du travail  en illustre forcément la complexité et l’opacité. C’est un parfait exemple de dérive bureaucratique. La France « ne copie pas les autres pays européens », se défend François Hollande. Mais qu’y aurait-il de mal à le faire, si certains nous offrent des pistes pour améliorer l’administration de la société ? Emmanuel Macron a raison de dire : « Si l’on n’explique pas les déficiences du système actuel et ce vers quoi on veut aller , alors on ne peut créer ni du consensus ni du progrès ». Mais que ne le fait-il pas ? Si l’on mettait dans un shaker l’exemple suisse et l’exemple danois, celui de la « flexicurité » (4,5% de chômage et beaucoup moins d’inégalités qu’en France), on se donnerait déjà du beau grain à moudre. Refuser d’analyser les meilleures pratiques de ce qui se fait ailleurs est se mettre la tête sous l’aile, donner prise aux malentendus et attiser les feux du conservatisme et de la réaction.

Cet article est paru initialement dans Libération le 16 mars 2016.

Wiki et nous

Ayant été sollicité comme 500 millions de visiteurs uniques pour dire « ce que Wikipedia est pour moi », je m’exécute. Avouons d’abord un conflit d’intérêt. Chez Books, créé en 2008, nous avons souvent pesté contre l’encyclopédie en ligne. A l’actif de Wikimédia France, plusieurs des articles que nous avons critiqués ont été entièrement refondus. Il y a donc du progrès. Cependant mon sentiment reste partagé. J’utilise Wikipedia an anglais plusieurs fois par jour et comme tout un chacun j’y vois un magnifique outil de recherche, d’autant plus respectable qu’il est fondé, pour l’essentiel, sur le travail de bénévoles. Mais je suis sans cesse sur le qui-vive, conscient des biais qui ont pu se glisser ici ou là. Ces biais sont d’autant plus fréquents et prégnants que le sujet implique des jugements sur les humains ou des questions complexes impliquant les humains. Il y a moins de risque de biais sur l’article concernant les équations aux dérivées partielles que sur la sociologie de Bourdieu ou celle de Boudon, les OGM ou la PMA. Je suis aussi irrité par la confusion mentale qui continue de caractériser certains articles de fond, des pots pourris faits de bric et de broc écrits à dix-huit mains et dont on ne tire finalement aucune idée claire. L’un des problèmes structurels et toujours non résolu est le culte de la référence. Il est certes essentiel de sourcer les informations, mais sur Wikipedia, même dans les articles les mieux structurés, les références mises en note sont souvent là plus pour « en jeter » que pour éclairer le lecteur. Peut-être parce que Books avait en son temps tiré dessus à boulets rouges, l’article « paludisme » en français est meilleur qu’il n’a été –même s’il s’ouvre par une faute (le nom latin pour « marais » n’est pas paludis mais palus). Mais il est lesté d’un appareil spectaculaire de 202 notes de nature hétérogène. Certaines sont des références d’articles scientifiques en anglais dont parfois seul l’abstract est accessible, d’autres des articles de journaux grand public sans grand intérêt.

Il y a plus sérieux. Le mensuel américain The Atlantic a fait paraître l’été dernier une enquête sur les firmes de relations publiques qui paient des « éditeurs » pour modifier discrètement des articles de Wikipedia afin de faire valoir les intérêts des entreprises commanditaires. Eh oui, ce business existe. L’un de ses domaines de prédilection est la santé, un marché mondial de milliers de milliards de dollars. The Atlantic raconte ainsi comment l’un des cerbères de l’editing médical sur l’encyclopédie en ligne a découvert qu’un « éditeur » stipendié par l’une de ces firmes était en train de vouloir modifier un article sur une pratique chirurgicale destinée à soigner une vertèbre cassée : la kyphoplastie. Celle-ci est une version sophistiquée d’une pratique plus ancienne, la vertébroplastie. Une version aussi dix fois pus onéreuse, car elle implique un nouveau matériel.

Sur la version française de Wikipédia, il n’y a pas d’entrée kyphoplastie, mais la pratique est mentionnée dans l’entrée « Vertébroplastie ». La dernière phrase de l’article dit ceci : « L’efficacité de la vertébroplastie a été récemment discutée. Certains auteurs considèrent que l’effet antalgique a pu être surévalué, mais les dernières recommandations des sociétés américaines de neuroradiologie interventionnelle confirment, quant à elles, le bien-fondé de la technique dans ses indications ». Suit la référence à la publication en question, un article signé de quatre auteurs paru dans une revue scientifique en 2009. Allons voir cet article (merci Google). Il a été reçu et accepté le même jour, le 26 août 2009. Curieux : aucun délai pour l’évaluation par les pairs. Normal : il avait déjà été publié à l’identique, dans une autre revue, début 2009. Mais en réalité, il s’agit d’un article publié encore ailleurs, en 2007. Pourquoi donc cette troisième publication, précipitée, en août 2009 ? Parce qu’au début du mois, le New York Times avait publié une enquête faisant état de deux grandes études en double aveugle montrant que la vertébroplastie, sous toutes ses formes, n’a pas plus d’effet qu’un placebo. Ni ces études ni l’article du New York Times ne sont cités par Wikipédia, qui induit le lecteur en erreur en lui faisant croire qu’une évaluation en réalité antérieure a validé la pratique. D’aucuns défendent « la place de Wikipédia dans l’innovation pédagogique ». Oui, à condition que ce soit pour stimuler l’esprit critique.

 

Cet article est paru initialement dans Libération le 20 janvier 2016.

Siegfried Lenz, le transfuge réhabilité

Figure majeure de la scène littéraire allemande de l’après-guerre, Siegfried Lenz fut non seulement un écrivain de grand talent, mais l’un des plus populaires. « Ses ouvrages se sont écoulés en tout à 25 millions d’exemplaires », rappelle Volker Weidermann dans le Spiegel. Lenz est décédé à l’automne 2014, mais il trône de nouveau en tête des meilleures ventes de livres outre-Rhin. Non pas pour un texte tardif, mais pour un roman irradiant de jeunesse, un « événement », à en croire Weidermann. Et pour cause, « Le transfuge » (c’est son titre) est le deuxième roman écrit par Lenz, au tout début des années 1950. Un texte resté inédit jusqu’à aujourd’hui.

« “Le transfuge” est un apport saisissant à l’œuvre de Lenz et à la littérature d’après guerre en général », juge Weidermann. Mieux : « La façon dont ce roman a été refusé puis est tombé dans l’oubli constitue un épisode remarquable de l’histoire allemande des mentalités. Un démenti à cette chimère qui veut qu’en mai 1945 l’Allemagne des ténèbres se soit métamorphosée presque du jour au lendemain en une Allemagne de lumière. Un cas flagrant de lâcheté et de censure préventive. »

« Le transfuge » raconte les mésaventures du soldat Walter Proska sur le front de l’Est, entre Pologne et Ukraine, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La petite troupe dont il fait partie est harcelée par les partisans et les moustiques, coupée du reste de la Wehrmacht en déroute. Sous la direction d’un caporal sans scrupule, ils tirent sur tout ce qui bouge, y compris leurs propres camarades. Jusque-là, rien d’inacceptable. Mais Proska déserte et rejoint l’Armée rouge. « Un soldat de la Wehrmacht qui passe dans le camp soviétique, dans l’atmosphère survoltée des débuts de la Guerre froide, c’était littérairement impensable », note Barbara Möller dans le Zeit.

Le lecteur des éditions Hoffmann & Campe justifia ainsi son refus : « Un tel roman aurait pu paraître en 1946. Aujourd’hui ce n’est plus possible. » Il lui reprochait son « défaitisme » et, en termes à peine plus voilés, son antipatriotisme. Lenz accepta ces critiques et rangea son manuscrit. Il sembla même l’avoir oublié. « Dans les dernières années de sa vie, il ne l’a jamais mentionné », remarque Weidermann, qui trouve cet épisode édifiant pour ce qu’il dit « des débuts d’une grande carrière littéraire et de ses compromis ».