Gare aux féculents !

«Les féculents, c’est à chaque repas et selon l’appétit ! » annonce en lettres chantantes, dans le style d’un livre pour enfants, un volet du guide officiel des autorités sanitaires françaises en matière d’alimentation. Intitulé « Manger bouger », ce guide, diffusé sur Internet, est édité par le « Programme national nutrition santé ». Poursuivons la lecture. Sur une pleine page, on lit à nouveau : « Les féculents, un plaisir à chaque repas ». Et en regard, sur la page d’à-côté : « Les féculents ? Généralement tout le monde les aime. Mais savez-vous vraiment qui ils sont et à quel point ils sont bons pour vous ? » Les pages qui suivent nous expliquent toutes « les bonnes raisons de manger des féculents ». Et pour lever toute ambiguïté : « “Les féculents, ça fait grossir”. C’est une idée fausse. C’est la manière de les préparer (sauces grasses…) qui risque de nous faire grossir. » À ce propos, d’autres pages sont consacrées à la recommandation de « réduire sa consommation » de « matières grasses », notamment les « acides gras saturés », que l’on trouve « surtout dans les produits d’origine animale (fromage, beurre, crème fraîche, viandes grasses) ».

Et si nos experts nationaux avaient tout faux ? C’est le point de vue développé par un nombre croissant de spécialistes. Le dernier livre à sonner l’alarme est celui de l’endocrinologue David Ludwig, professeur à la Harvard Medical School. « J’ai commencé ma carrière dans les années 1990, au moment de l’hystérie sur les régimes à faible teneur en matières grasses », raconte-t-il dans un entretien. « Vous vous rappelez la Pyramide du guide alimentaire publiée en 1992 ? Elle avait les céréales pour base (jusqu’à onze fois par jour !) et les graisses au sommet, à consommer avec parcimonie. Mais j’ai rapidement découvert la réalité : les traitements contre l’obésité consistant à réduire les calories et les graisses sont rarement efficaces. Ma chance : je n’avais reçu qu’une faible formation en nutrition. Mon ignorance s’est révélée un atout. Je n’étais pas endoctriné par la thèse standard. »

Dans son livre, David Ludwig étaye avec des arguments nouveaux le point de vue défendu par Books dans son numéro de décembre 2015 (« Le lobby du sucre ») : les sucres, dont les féculents font partie, sont la principale cause de l’épidémie d’obésité observée depuis les années 1980. Les graisses saturées sont hors de cause. L’auteur ne se contente pas de reprendre les données épidémiologiques, qui vont désormais massivement dans ce sens. Il propose une explication. L’épidémie d’obésité est principalement causée par le type d’alimentation pratiquée et encouragée depuis quarante ans : un régime pauvre en graisses et beaucoup trop riche en « carbohydrates », notamment le pain, le riz blanc, les pâtes, les pommes de terre blanches et les produits qui en sont issus, et bien sûr tous les crackers, cookies et autres snacks, jus de fruits et desserts. Une alimentation trop riche en carbohydrates canalise l’apport de calories vers les cellules adipeuses et en prive le sang, faisant monter le niveau d’insuline. Le cerveau réagit en accroissant la sensation de faim, ce qui incite à manger davantage, créant un cercle vicieux. Les régimes à basse teneur en calories ne font qu’aggraver le processus. Si l’on veut enrayer l’épidémie d’obésité, il faut réduire la part des féculents et autres sucres dans l’alimentation et accroître la part des graisses, y compris des graisses saturées.

Les lecteurs intéressés pourront lire une enquête bien documentée publiée ce printemps dans le Guardian, qui complète notre dossier de décembre 2015 (1). Le journaliste retrace l’histoire du consensus fallacieux qui s’est construit dans les années 1950 au sein de la communauté scientifique américaine pour établir, fraudes et trucages à l’appui, un lien entre les maladies cardiovasculaires et la consommation de graisses d’origine animale. Ce qui déboucha sur la publication par l’administration fédérale de recommandations alimentaires absurdes, fidèlement reproduites par les Européens. Un bel exemple de panurgisme, soutenu par des intérêts bien compris.

Le dieu des dealers de Rio

La montée en puissance des Églises évangéliques, en particulier pentecôtistes, dans les favelas de Rio est l’un des phénomènes les plus saillants du Brésil contemporain. À l’origine, rappelle O Globo, le vide laissé dans ces quartiers par l’Église catholique et par l’État démissionnaire. Car les temples évangélistes proposent non seulement des lieux de rencontre et de loisirs, mais aussi un réseau d’entraide et de solidarité inexistant par ailleurs.

Comment les trafiquants qui font la loi dans les favelas se sont-ils accommodés de cette présence sur leurs territoires ? La sociologue Christina Vital a observé pendant près de quinze ans les liens entre ces deux communautés qu’à première vue tout oppose. Elle en fait dans « Prière de trafiquant » une analyse édifiante. Bien sûr, certains prédicateurs refusent d’intégrer les dealers à leur paroisse, craignant qu’ils ne donnent le mauvais exemple. Mais un nombre non négligeable d’entre eux les accueillent à bras ouverts.

L’argent fournit, il est vrai, un authentique terrain d’entente. La « théologie de la prospérité » prêchée par les évangélistes des favelas se coule en effet assez naturellement dans l’écosystème du narcotrafic. Dieu n’est-il pas censé accroître la richesse de ceux qui donnent à l’Église ? Exhiber son argent, comme aiment à le faire les dealers, n’est donc pas un problème. Au contraire. L’auteure a pu voir certains d’entre eux régler le cachet de chanteurs de gospel venus se produire lors d’une fête paroissiale.

Tous les religieux qui font bon accueil aux membres des gangs ne sont pas pour autant cyniques. Ils ont parfois l’espoir sincère de réussir à détourner leurs ouailles du trafic. Là aussi, la doctrine évangélique offre un argument en or : ce n’est pas parce qu’ils abjurent la vie criminelle que les trafiquants sont censés abandonner la fortune amassée illégalement. À partir du moment où ses détenteurs mettent leur vie en accord avec la religion (ce que très peu font au bout du compte), l’argent est considéré comme « purifié ».

Umberto Eco face à la confusion du monde

Depuis la disparition d’Umberto Eco, en février dernier, les ouvrages emblématiques du professore ont repris place parmi les meilleures ventes italiennes : Le Nom de la rose bien sûr, Numéro zéro, le dernier roman paru de son vivant, mais aussi un ouvrage posthume, compilation de ses chroniques publiées dans L’Espresso, sélectionnées et éditées par l’auteur lui-même avant sa mort. Le titre du recueil, Pape Satàn Aleppe, est tiré de La Divine Comédie de Dante – des tout premiers vers du chant VII de L’Enfer. Dans ce « testament pour le futur », lit-on dans Il Fatto quotidiano, Eco se demande si l’on « peut survivre à la liquidité » – un concept élaboré par le sociologue Zygmunt Bauman pour caractériser notre époque postmoderne, utraconcurrencielle et tout entière centrée sur l’individu. Pour Eco, passé « l’interrègne liquide de l’indignation dans laquelle nous vivons aujourd’hui, il faudra mettre en place de nouveaux instruments » pour transformer cette indignation en un véritable mouvement collectif. « Les politiques, comme une grande partie de l’intelligentsia occidentale, n’ont pas encore compris l’ampleur du phénomène ».

Un immense débat

« La multiplication des faibles d’esprit représente un terrible danger pour la race », écrivait Winston Churchill en 1910 dans une note au Premier ministre. Ce disant, il traduisait l’esprit de l’époque. Fondé sur le consensus de la communauté scientifique, l’eugénisme comme politique publique semblait devoir s’imposer. Dans les faits, il a été largement institué aux États-Unis, où trente-cinq États ont voté des lois de stérilisation dans les années 1920. Les « défauts » allégués allaient de l’épilepsie à la tuberculose. Le nazisme a discrédité l’eugénisme, mais moins qu’on ne le croit. La Caroline du Nord a stérilisé des milliers de « patients » dans les années 1950 et 1960. Dans la France d’après-guerre, le grand démographe Alfred Sauvy ne cachait pas son intérêt pour « les projets d’amélioration de la race humaine » et préfaçait un livre sur l’« eugénique ». En 1997, un organisme privé américain a engagé un programme de stérilisation volontaire pour des femmes pauvres et toxicomanes, en échange d’argent.

On assiste aujourd’hui à un vaste retour en force de l’eugénisme, mais sur des bases différentes. Les techniques de screening des embryons et des fœtus in utero s’ajoutent à celles de la procréation in vitro pour permettre d’envisager une humanité débarrassée des pires maladies génétiques. C’est une révolution d’ampleur comparable à celle consécutive à la découverte des agents infectieux puis des antibiotiques. Elle donne naissance à tout un courant non seulement médical mais philosophique tendant à réhabiliter la notion d’un eugénisme positif, fondé sur la convergence de deux idéaux, celui d’une santé publique à moindre coût et d’un droit au bonheur. Pour couronner le tout, une nouvelle technique à la portée de n’importe quel laboratoire, permettant d’« éditer » l’ADN, ouvre la perspective de corriger des gènes considérés comme défectueux, voire de doper des gènes jugés prometteurs pour l’individu à naître.

Aristote pensait que tout bébé né d’une mère de plus de quarante ans ne devrait pas voir le jour. Qu’aurait-il pensé de la nouvelle donne imposée par le progrès technique ? La vérité oblige à dire qu’elle défie l’entendement. Où allons-nous ? Vers une standardisation biologique de l’espèce humaine ? Vers des expérimentations tendant à créer des individus aux capacités inédites, comme le suggèrent certains chercheurs chinois ? Vers de nouvelles formes de coercition sanitaire ? Vers un individualisme débridé favorisant les plus riches et les plus fous ? Un immense débat s’est ouvert.

Ne tirez pas sur Vargas Llosa

« Déception. C’est le mot qui résume le mieux la sensation laissée au lecteur par le dernier livre de Mario Vargas Llosa », écrit Elena Méndez dans le quotidien espagnol La Voz de Galicia. Paru en mars dernier, Cinco esquinas, le dix-huitième roman du prix Nobel péruvien, a suscité une pluie de critiques dans l’ensemble de la presse hispanophone. L’ouvrage transporte les lecteurs dans le Pérou des années 1990, sous le régime autoritaire d’Alberto Fujimori et de son sinistre chef des Renseignements, Vladimiro Montesinos. « Cinco esquinas, du nom d’un quartier délabré de Lima, parle des dessous du pouvoir, de la presse à scandale, de la manipulation politique et aussi d’érotisme, poursuit La Voz de Galicia. Cela aurait pu donner un grand roman, du style de La Fête au bouc », dans lequel Vargas Llosa abordait avec maestria les derniers jours du dictateur dominicain Rafael Trujillo. Un roman intense, revendicatif. Mais non. « Au lieu de cela, nous avons une tentative manquée, où la description des ébats sexuels entre deux femmes de l’aristocratie occupe presque plus de place que celle de la répression politique », poursuit Elena Méndez.

« Mario Vargas Llosa n’a-t-il rien de mieux à faire ? », renchérit son confrère Alberto Olmos dans les colonnes d’El Confidencial : « Les grands livres du Nobel, qu’il s’agisse de Conversation à la cathédrale ou des Chiots, transposaient à l’Amérique latine la prédisposition poétique d’un William Faulkner, la passion des personnages d’un Flaubert ou d’un Balzac, donnant lieu à des œuvres majeures, amples, avec leurs normes propres, faisant entrer la littérature en espagnol dans une modernité nouvelle. Ses romans des années 2000, eux, ont renoncé à la complexité que proposaient les James Joyce, Virginia Woolf, John Dos Passos ou Faulkner et, en un sens, ont désappris la leçon de révolte et de dynamite que ces auteurs avaient donnée à la littérature ».

À tel point qu’on se demande, conclut pour sa part La Voz de Galicia, « où est passé le Vargas Llosa qui, en 1963, nous surprenait par la dureté et l’originalité narrative de La Ville et les Chiens ? ». Pour Elena Méndez, la réponse est claire : le Nobel a opté pour « la voie la plus simple, celle du roman facile à lire, déjà empruntée en 2013 avec Un héros discret ».

Cinco esquinas a pourtant été lancé en grande pompe, intégré à une campagne marketing qui a fait de l’année 2016, celle des 80 ans de Vargas Llosa, une année d’hommage au grand écrivain à travers le monde hispanophone. Du premier magazine littéraire mexicain Letras libres au supplément Livres du premier quotidien espagnol El País, des dossiers entiers ont été consacrés à la vie et à l’œuvre de cette figure majeure (avec García Márquez) du « boom » latino-américain des années 1960 et 1970. Difficile, en effet, d’attaquer l’auteur le plus influent de la langue espagnole, surtout quand son ouvrage figure parmi les meilleures ventes en Espagne comme au Pérou, en Colombie comme au Mexique. Certains, dont El Mundo, ont opté pour une critique mesurée : certes, c’est une « œuvre mineure », mais on y retrouve « la technique solide » d’un écrivain n’ayant plus rien à prouver sur son « talent de conteur d’histoires ».

De fait, un certain élitisme nous fait toujours admirer l’écrivain qui préfère abandonner l’écriture que produire des ouvrages d’une qualité insuffisante à ses yeux, comme Salinger. Mais pourquoi donc un artiste devrait-il arrêter d’écrire si c’est ce qu’il aime faire par-dessus tout ? Quitte à produire des titres inutiles. « Et “inutiles” pour qui ? s’interroge Alberto Olmos dans El Confidencial. Le lecteur “exigeant”, la critique, les manuels de littérature ? Après tout, n’est-ce pas la preuve la plus définitive qui soit de la passion artistique qui l’anime ? Si quelqu’un demandait réellement à Vargas Llosa s’il n’a pas mieux à faire que d’écrire des ouvrages décevant la critique, il serait bien en droit de répondre : “Non, je n’ai rien de mieux à faire que d’écrire, jusqu’à la fin.” »

L’amour en équations

Quoi de plus insaisissable que l’amour ? Et pourtant, ce que propose la mathématicienne Hannah Fry, c’est bien de « capturer l’essence fugitive » de notre chaos sentimental grâce aux modèles développés par sa discipline. La séduction, l’attirance, la beauté, elle réduit tout en équations. Et le résultat, à en croire Steven Levingston du Washington Post, est aussi « intelligent » que « décapant ». Contre-intuitif aussi, souvent : ainsi se trouve-t-il que « la beauté physique n’affecte pas la popularité sur un site de rencontres. Au contraire, être laid aux yeux de quelques-uns peut jouer en votre faveur. » (Si on vous trouve trop splendide, on craint de n’avoir aucune chance…) Il ne faut donc surtout pas masquer ses petits défauts, mais arborer au contraire fièrement dents de travers, bedaine et calvitie. Pour obtenir le meilleur partenaire possible, mieux vaut, quitte à essuyer quelques refus humiliants, prendre l’initiative que de rester passif (ça, on s’en serait douté). Une astuce enfin, pour maximiser vos chances en soirée : venez « accompagné d’un ami qui vous ressemble le plus possible tout en étant un peu moins beau que vous. Il vous fera passer pour la meilleure option ».

Eugénisme : Harvard et les « brahmanes de Boston »

Il fut un temps où la communauté scientifique américaine était résolument eugéniste, au sens le plus radical du terme. L’université d’Harvard, en particulier, a beaucoup contribué à mener la croisade, comme le raconte le journaliste Adam Cohen dans un livre qui vient de paraître. Avant même Galton, Oliver Wendell Holmes, patron de l’Harvard Medical School, avait publié en 1861 un ouvrage dans lequel il présentait l’élite bostonienne, à laquelle il appartenait, comme dotée de qualités « congénitales et héréditaires ». Il y utilisait une formule qui a fait florès, les « brahmanes de Boston ». Dans un article publié en 1875 dans The Atlantic Monthly, il fit l’éloge du livre de Galton « Le génie héréditaire » : « Si le génie et le talent sont hérités, pourquoi des défauts moraux profondément enracinés ne se retrouveraient-ils pas chez les descendants de monstres moraux ? » En 1894, des anciens d’Harvard se réunirent à Boston pour fonder la Ligue de restriction de l’immigration (qui faillit s’appeler Ligue de l’immigration eugénique). Comme l’expliquait l’un des fondateurs, Robert DeCourcy Ward, « l’immigration est purement et simplement une affaire de race ; la question est de savoir quelles races vont dominer le pays ». La Ligue allait obtenir en 1917 que les immigrants soient admis uniquement au vu d’un test montrant qu’ils savaient lire et écrire. Avant de remporter une autre victoire en 1924, avec l’adoption de quotas drastiques pour les juifs, les Italiens et les Asiatiques. C’est en raison de ce quota, encore en vigueur pendant la Seconde Guerre mondiale, que la famille d’Anne Frank se vit refuser le droit d’émigrer aux États-Unis.

Charles William Eliot, qui avait quitté la présidence d’Harvard en 1909, salua deux ans plus tard la loi sur la stérilisation qu’avait votée l’Indiana en 1907 : cet État, écrivit-il, « trace la voie que tous les États libres doivent suivre s’ils veulent se protéger contre la dégénérescence morale ». Après quoi il s’adressa à l’Harvard Club de San Francisco afin de dénoncer les risques pour la pureté raciale d’une immigration incontrôlée. « Toute nation doit maintenir la pureté de son patrimoine. Il ne faut pas mélanger les races. » Il comptait parmi les « races » indésirables aussi bien les catholiques irlandais que les juifs et les Noirs. Il était aussi partisan de la stérilisation forcée des « faibles d’esprit », des handicapés et des criminels. Il fut vice-président du premier Congrès international de l’eugénisme, qui se réunit à Londres en 1912, et allait contribuer deux ans plus tard à organiser le premier Congrès national américain pour l’amélioration de la race.

Un zoologiste d’Harvard, Charles Benedict Davenport, fonda pour sa part en 1910 l’Eugenics Record Office, qui devint le principal organe de recherche sur l’eugénisme et le premier vecteur de propagande en faveur des lois de stérilisation. Davenport publia l’année suivante « L’hérédité en relation avec l’eugénisme », qui devint le manuel de référence des cours d’eugénisme qui se multipliaient partout dans les universités américaines. Ce livre en vint même à être cité dans les manuels de biologie du secondaire. Le point de vue de Davenport reflétait le consensus alors dominant à Harvard dans toutes les disciplines.

Frank W. Taussig, auteur de Principles of Economics (1911), le manuel d’économie faisant autorité, se prononça lui aussi en faveur de la stérilisation : « La qualité de la race humaine et sa capacité de vie heureuse seraient immensément améliorées si les gens mal dotés physiquement et mentalement étaient empêchés de se multiplier. Certains types de criminels et de pauvres ne font que reproduire leurs semblables, et la société a le droit et le devoir de protéger ses membres contre le fardeau d’entretenir de tels parasites ». Dans son livre « Se reproduire entre soi et à l’extérieur : signification génétique et sociologique », le botaniste Edward M. East s’éleva lui aussi contre le mélange racial : « Les races sont aussi différentes par les capacités mentales que par les traits physiques. » Il écrivait également : « Le nègre est inférieur au Blanc. » Et mettait en garde contre les immigrés juifs, italiens et asiatiques : la possibilité était grande « qu’une fraction considérable de ces peuples soient indésirables génétiquement ». Son collègue naturaliste William E. Castle, auteur de « Génétique et eugénisme » – livre qui portait le titre de son cours –, proposa de stériliser les hommes des milieux marqués par la « faiblesse d’esprit » et de placer les femmes en institution pendant toutes leurs années de fécondité. Il s’inquiétait lui aussi de la menace que l’immigration faisait peser sur « le vieux fond anglo-saxon ».

Le célèbre psychologue Robert M. Yerkes publia en 1911 un manuel où il expliquait que « le remède à la détérioration de la race est la sélection des parents les plus aptes ». Yerkes donnait des cours sur l’eugénisme et conçut un test d’intelligence qui, appliqué à 1,7 million de conscrits en 1917, permit de conclure à la « faiblesse d’esprit » de 47 % des Blancs et d’une nette majorité des Noirs. Son collègue William McDougall expliqua dans « L’esprit de groupe », en 1920, que la race « nègre n’a jamais produit d’individus de haut niveau mental et moral ». Dudley Allen Sargent, qui a régné pendant quarante ans sur le département d’éducation physique de l’université, faisait faire aux jeunes filles des exercices spéciaux pour développer les muscles du bassin, afin de faciliter (pensait-il) leurs chances de mettre au monde des enfants dotés d’un gros cerveau.

Selon Adam Cohen, l’eugéniste d’Harvard qui exerça peut-être la plus forte influence fut l’historien Lothrop Stoddard, dont le livre « La marée montante des gens de couleur contre la suprématie blanche mondiale », publié en 1927, fut un best-seller, réimprimé quatorze fois en trois ans. Cette même année 1927, le président de la Cour suprême, Oliver Wendell Holmes, ancien professeur de droit à Harvard, fit passer un jugement condamnant une jeune femme, Carrie Buck, à être stérilisée. Elle était considérée à tort, ainsi que sa mère, comme faible d’esprit. « Trois générations d’imbéciles, cela suffit », écrivit-il dans son réquisitoire.

Le président d’Harvard qui avait succédé à Charles William Eliot, A. Lawrence Lowell, imposa un quota pour les juifs et interdit aux étudiants noirs de résider sur le campus. Au nom de la « nécessité d’une homogénéité dans la démocratie », il se fit l’avocat des lois contre l’immigration afin de « résister à l’afflux en grand nombre d’une race profondément différente ». Il accéda à la requête de l’Eugenics Record Office d’étudier les dossiers des élèves et anciens élèves de l’université pour analyser leurs qualités physiques et intellectuelles. Lowell resta président de l’université jusqu’en 1933, moment où le mouvement eugéniste céda du terrain en raison de la montée du nazisme.

— Books

 

Justice pour Metternich

L’Autrichien Clemenz von Metternich passe pour « le bad guy de l’historiographie allemande », écrit Alexander Cammann dans le Zeit. Berthold Seewald le confirme dans Die Welt : quand Napoléon et Bismarck sont absous de leurs « brutalités », Metternich, lui, « doit se résigner à demeurer l’éternel réactionnaire ». Alors même que, des trois hommes d’État qui ont marqué l’Europe du XIXe siècle, il est celui qui a le plus œuvré pour la paix.Publiée en début d’année outre-Rhin, la biographie signée Wolfram Siemann (professeur émérite à l’université de Munich) « rend caduc un siècle et demi de recherches sur le sujet », assure Seewald. Siemann a épluché les archives Metternich à Prague (un fonds auquel ses prédécesseurs ont semble-t-il eu étonnamment peu recours). Le résultat fait près de 1 000 pages et forme, selon l’expression de Seewald, une « succession sans fin de révisions ».

L’ouvrage s’intéresse à ce que Siemann estime être la dimension « visionnaire » et humaniste du personnage, plus qu’à son refus de la liberté de la presse et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. « Il s’est montré très en avance sur son temps en reconnaissant la force explosive du nationalisme », écrit le Neue Zürcher Zeitung. Metternich avait compris que réorganiser l’Europe, en particulier l’Europe centrale, selon des critères d’homogénéité ethnique et linguistique, serait nécessairement source de conflits. Le combat de sa vie, il le mena contre Napoléon, dont il avait mieux que personne perçu à la fois le génie et les limites. La rencontre des deux hommes à Dresde, en 1813, est restée célèbre. Le récit de cette année décisive constitue, selon le NZZ, « le sommet de la biographie » : « Siemann montre le talent diplomatique avec lequel Metternich, après la retraite de Russie, sort prudemment l’Autriche de sa neutralité pour lui faire rejoindre le camp des Alliés, tout en leurrant Napoléon par de nouvelles offres de paix. »

Présenté le plus souvent comme le triomphe de la réaction, le congrès de Vienne de 1815 fut surtout dominé, pour Siemann, par l’idée louable d’un « plus jamais ça ». Le système qui en résulta (dont Metternich fut le principal artisan) devait procurer à l’Europe près de quatre décennies de paix.

Même les mesures les plus répressives prises par Metternich après l’assassinat du dramaturge August von Kotzebue, en 1819, par un étudiant militant de la liberté, trouvent grâce aux yeux de l’auteur. Celui-ci n’hésite pas à comparer la réaction du dirigeant autrichien à la peur qui a saisi les États européens actuels face au terrorisme. Au risque, concède Cammann, d’une certaine « exagération ».

Plaidoyer pour le dépistage génétique

Faut-il que les parents se soumettent, avant ou après la conception de leur enfant, à des tests génétiques pour déterminer si celui-ci pourrait naître avec une grave affection ? Médecins, professionnels de santé et experts débattent du sujet fébrilement, mais en général discrètement – c’est une question sur laquelle plane le spectre de l’eugénisme, avec en filigrane la crainte que notre capacité à manipuler la santé des futurs bébés porte atteinte au caractère sacré de la vie.

Environ 3 % des bébés naissent avec une anomalie congénitale majeure, structurelle ou génétique. Cela pose aux familles un énorme défi et représente un coût considérable pour le système de santé. La question de savoir si un dépistage génétique préventif peut se justifier, au plan médical comme au plan éthique, mérite donc d’être soulevée.

En 2014, l’essayiste américain Ronald Bailey a consacré un article à une société de dépistage génétique créée en 2013, GenePeeks. Utiliser ses services en même temps que ceux de sa société sœur Matchright permet aux femmes recourant à la fécondation in vitro d’évaluer en profondeur le sperme de donneurs sélectionnés au préalable comme non porteurs d’anomalies mendéliennes (les maladies causées par la mutation d’un seul gène) (1). L’idée de base vient d’un généticien de Princeton, Lee Silver, et d’une professeure de l’Harvard Business School, Anne Morriss. Celle-ci était en partie motivée par son expérience personnelle : avec son épouse, elle avait acheté, pour concevoir leur enfant, du sperme auprès d’une banque réputée. Mais Alec était né avec un déficit en MCAD, une maladie génétique très rare qui empêche de convertir certaines matières grasses en énergie, ce qui provoque des crises et dans bien des cas la mort. Un test génétique a permis a posteriori d’établir que le donneur était porteur du gène récessif responsable de cette anomalie.

Les deux femmes auraient-elles eu Alec si elles avaient su qu’il naîtrait avec une maladie potentiellement débilitante ? La question ne se pose pas ainsi : à l’époque, si le service GenePeeks-Matchright avait été opérationnel, leur choix se serait porté sur un donneur différent.

 

Le service proposé représente un développement des tests de dépistage génétique dont la popularité a explosé ces dernières années. La société californienne qui domine ce marché naissant, Counsyl, procure aux parents potentiels l’opportunité, via leur médecin ou une clinique, d’acheter un kit contenant une batterie de tests pour plus d’une centaine de maladies génétiques, dont la mucoviscidose, la maladie de Tay-Sachs, l’amyotrophie spinale, la drépanocytose et la maladie de Pompe. Le kit ne coûte que quelques centaines de dollars et se voit parfois offert gratuitement par les assurances santé privées ou publiques, qui devraient par ce biais pouvoir économiser des millions de dollars en futurs frais.

Mais c’est là que surgit le problème éthique. Même si les programmes proposés par Counsyl, et probablement par GenePeeks, n’ont guère suscité l’émoi des groupes religieux – notamment parce qu’ils offrent l’avantage de détecter la potentialité d’une mutation dangereuse avant la conception –, la simple notion de sélection du « bébé parfait » reste en soi très controversée.

 

En 2015, deux éminentes personnalités aux opinions très modérées, Lloyd Lewis et Julie Reiskin, membres de la CCDC (Colorado Cross-Disability Coalition), ont publié un article dans le Denver Post pour s’élever contre la prolifération des tests de dépistage génétique à bon marché qui permettent, non plus avant mais après la conception, de détecter une anomalie chez un fœtus. Si l’embryon est porteur d’une maladie grave et si la grossesse n’est pas trop avancée, de nombreux couples choisissent l’avortement. Lewis et Reiskin assimilent cette pratique à un infanticide : « Les chercheurs d’aujourd’hui ont la capacité scientifique de mettre au point, en collaboration avec des sociétés financées par Wall Street, la nouvelle arme qui débarrassera le monde de personnes nées avec un handicap : le “test prénatal non invasif” (TPNI), capable de détecter un “handicap” ou une “maladie génétique” n’importe quand entre la cinquième et la neuvième semaine de grossesse, et sans amniocentèse. La trisomie 21 est souvent l’un des premiers “handicaps” dans le collimateur des technologies TPNI. Bien que le test soit quelquefois proposé aux “femmes à risque” susceptibles de concevoir des enfants trisomiques, cette technologie a surtout comme objectif à long terme le testing tous azimuts. Pour le dire sans détour, ce test fera rapidement baisser la population des personnes atteintes de trisomie. » (2)

On comprend la réaction de Lewis et Reiskin, parents d’un enfant trisomique et militants du mouvement pour les droits des handicapés. Mais leur souhait d’interdire ou de restreindre drastiquement le recours à la technologie TPNI n’est pour autant ni raisonnable ni convaincant. L’avortement est une question très délicate, controversée et personnelle, qui met en jeu des normes légales et morales variant d’un groupe social à l’autre. Lewis et Reiskin utilisent l’argument moral comme moyen détourné de plaider pour une évolution de la législation, mais je crois qu’ils le font avec des arrière-pensées. S’ils réussissaient, leurs efforts aboutiraient à restreindre le droit à l’avortement et à imposer des limites au dépistage génétique d’intérêt sanitaire.

La majorité des groupes sociaux aux États-Unis, en Europe et dans la plupart des pays occidentaux autorisent l’interruption de grossesse quand une maladie génétique a été diagnostiquée chez le fœtus. La vérité brute est que tout parent potentiel préfère avoir un enfant sans déficience de ce genre. Aux États-Unis, le dépistage des fœtus pour savoir s’ils sont porteurs d’anomalies fait l’objet d’un quasi-consensus : c’est l’amniocentèse, qui consiste à insérer une aiguille dans l’utérus pour extraire du sac amniotique du liquide et des cellules fœtales.

Comme le mentionnent Lewis et Reiskin dans leur tribune, 80 à 90 % des femmes testées positives pour la trisomie 21 lors d’une amniocentèse décident d’avorter (3). Et, même si au début la décision était mal vue, c’est désormais une procédure tout à fait acceptée, qui se traduit par l’interruption de dizaines de milliers de grossesses chaque année. Mais l’amniocentèse est un test invasif, et certaines femmes refusent de s’y soumettre pour cette raison.

L’opposition de la CCDC au dépistage génétique du fœtus repose sur l’hypothèse que cela provoquerait une multiplication des avortements, dans la mesure où la technique est non invasive (et de plus en plus populaire). Lewis et Reiskin craignent que cela se traduise par une rapide diminution du nombre de personnes atteintes de trisomie 21. Ils ont très certainement raison.

La CCDC est une organisation responsable qui défend les droits des handicapés. La plupart des personnes qui en sont proches ont eux-mêmes (ou connaissent dans leur entourage) des enfants affectés d’une forme de maladie génétique, bien souvent la trisomie 21. L’argument qu’ils utilisent, très puissant et profondément personnel et moral, ne diffère guère de celui des groupes anti-avortement : l’interruption d’une vie humaine, sous quelque forme et à quelque stade de son développement que ce soit, est moralement inacceptable. Pourtant, le CCDC ne prend pas lui-même position sur la question de l’avortement – ce qui en pratique revient à accepter l’interruption de grossesses normales tout en voulant instituer des protections morales et légales spécifiques pour les fœtus porteurs de maladies génétiques.

 

Lewis, Reiskin et la CCDC ont le droit de défendre la position qu’ils souhaitent sur le sujet. Leur combat fait partie des moyens légitimes auxquels a recours une société démocratique pour résoudre un problème moral aussi complexe que celui-ci. Mais les positions avancées devraient être fondées sur des données scientifiques validées et sur le raisonnement, pas sur l’émotion ni l’exagération.

Je crains personnellement que la façon dont le CCDC pose le problème ne nuise à la généralisation des tests génétiques, y compris avant la conception. Lewis, Reiskin et quantité de commentateurs brandissent régulièrement le mot « eugénisme » comme s’il était synonyme de génocide. Ils écrivent : « L’adoption par Adolf Hitler de l’eugénisme a discrédité le mouvement, mais malheureusement celui-ci n’a pas disparu… Au contraire, nous assistons aujourd’hui à l’émergence d’un nouvel eugénisme, dans le sillage des rapides avancées de la bioscience et de la biotechnologie, en particulier la cartographie du génome humain. Cette technologie et cette philosophie-là, les eugénistes américains des années 1920 les auraient volontiers adoptées, tout comme leurs homologues dans l’Allemagne nazie. »

Voilà une déformation malheureusement courante de l’histoire. L’eugénisme est traditionnellement dépeint comme une pratique moralement inacceptable à l’aune de nos principes actuels. Il a pourtant son origine dans cette période de progrès que fut le tournant du XXe siècle, et non dans la maléfique solution finale d’Hitler. Les scientifiques qui soutenaient à l’époque ce genre d’idées étaient on ne peut plus établis, et leurs thèses semblaient parfaitement raisonnables aux yeux d’un establishment américain ou européen qui essayait de faire face à des vagues d’immigrants analphabètes en provenance d’Europe du Sud.

Les scientifiques proposaient ce qu’ils considéraient comme une solution de progrès : l’eugénisme positif, qui se focalise sur l’amélioration de la médecine prénatale ou périnatale et des soins de santé, et incite les citoyens les plus sains à avoir davantage d’enfants. La fondatrice du planning familial, Margaret Sanger, ainsi que de nombreux responsables religieux protestants et juifs, étaient d’ardents défenseurs de l’eugénisme positif.

Son versant « négatif », qui jouissait d’une immense faveur dans les années 1910 et 1920, y compris parmi certains progressistes, prônait quant à elle l’interdiction légale de se reproduire pour les malades mentaux, les pauvres, les immigrants et les non-Blancs. Certains darwinistes sociaux défendaient même l’idée que la condition du progrès était l’élimination progressive des « gènes indésirables ». L’amniocentèse que nous pratiquons aujourd’hui en est la version atténuée.

Dans les années 1930, les idéologues d’extrême droite ont dénaturé l’eugénisme pour justifier le nazisme et le génocide. Leur recours à ces pratiques a donné naissance à la vision aujourd’hui répandue du « mouvement eugéniste », jugé intrinsèquement mauvais et inhumain ; et cette perception jette toujours une ombre sur les efforts faits pour améliorer la santé des individus et de la société, de façon non coercitive.

 

Dans son livre de 2012, « La science de la perfection humaine », Nathaniel Comfort, un spécialiste de l’histoire de la médecine, traite des principales questions morales et juridiques soulevées par le mouvement eugéniste. Comme il l’explique, l’engouement pour le dépistage génétique répond à des motivations complexes : « L’eugénisme répond au désir de limiter la maladie, de vivre plus longtemps et en meilleure santé, avec une intelligence plus performante et en étant mieux adapté à la vie en société. L’eugénisme apparaît dès que le désir humanitaire de bonheur et d’amélioration de l’environnement social se conjugue au fait de voir dans l’hérédité l’essence de la nature humaine. Il correspond au besoin de tout contrôler, à la négation de la fatalité, à l’élimination du hasard – donc au rêve d’être les artisans de nous-mêmes, et de réduire la souffrance maintenant et à jamais. »

Nous sommes aujourd’hui entrés « dans le deuxième âge de l’eugénisme », écrit le blogueur Razib Khan sur le site du magazine Discover, en notant l’augmentation du nombre d’avortements pour cause de trisomie 21. Les progrès du dépistage nous offrent désormais la possibilité de réduire la prévalence de nombreuses maladies mendéliennes (telles la drépanocytose, la mucoviscidose, la phénylcétonurie et la maladie de Huntington). Nous pouvons à présent identifier les porteurs de mutations avant la conception, moyennant quoi les embryons défectueux ne sont presque jamais conçus et la question de l’avortement ne se pose plus. Et oui, c’est vrai, cela signifie moins de bébés trisomiques.

C’est là l’effet de ce que Comfort appelle « la médecine individualisée », vis-à-vis de laquelle il est plutôt méfiant. « Les critiques font remarquer, écrit-il, que la médecine personnalisée semble se préoccuper davantage d’argent que de santé. » [Évoquant la perspective de l’intervention au niveau des gènes], il poursuit : « Le nouvel eugénisme perturbe un écosystème génétique complexe, dont tous les scientifiques admettent qu’on ne sait presque rien. Il est presque inévitable que l’altération de composants individuels du système aura des conséquences imprévisibles.

Les éleveurs de chiens ont produit par l’exercice de leurs choix individuels le retriever du Labrador, une race qui se distingue par son tempérament, sa force et sa beauté, mais qui est aussi sujette à des problèmes oculaires et à la dysplasie de la hanche. La sélection effectuée au niveau du gène individuel augmentera ces problèmes plutôt qu’elle ne les réduira. Et puis, l’exercice du choix individuel est conditionné par la mode et des considérations financières qui ne sont pas de meilleurs guides pour l’évolution que la bureaucratie. »

L’influence grandissante du nouvel eugénisme perturbe à la fois l’extrême gauche et l’extrême droite. Les deux camps partagent une vision quasi religieuse de la nature et de la vie, qui devraient être considérées comme inaltérables. Les mouvements pro-vie, ainsi que les gens de gauche qui militent pour la dignité des handicapés, protestent souvent vigoureusement contre l’élimination des fœtus identifiés comme porteurs de maladies débilitantes. Journaliste scientifique à Forbes, Alex Knapp plaide aussi dans ce sens, soutenant que personne n’est un « inadapté eugénique » et que la société est désormais trop avancée scientifiquement et moralement pour s’autoriser de telles pratiques. Mais il s’intéresse exclusivement à l’eugénisme négatif, sans prendre en compte l’impact positif que le planning familial et le dépistage ont déjà eu.

Cette attitude est endémique dans l’extrême gauche radicale. Aux États-Unis, la critique la plus véhémente émane du Centre pour la génétique et la société (CGS), qui se considère comme un groupe de pression progressiste mais dont les positions sur de nombreuses questions de génétique sont en fait très conservatrices. Le CGS fait volontiers l’amalgame entre eugénisme négatif et tests prénataux ou thérapie génique ; il soutient aussi qu’il est socialement et éthiquement répréhensible de modifier les gènes que nous transmettons à nos enfants.

Au fond du fond, le principal fantasme qui plane sur la génomique personnelle est le spectre brandi dans le film Bienvenue à Gattaca : plus les gens utiliseront le dépistage, moins le choix d’y recourir sera libre, ou du moins plus il sera difficile de s’y soustraire (4). Pour Hank Campbell, le fondateur du site Science 2.0, s’il devient possible de doter les êtres humains de qualités « supérieures » par manipulation génétique, tout parent aura l’obligation morale d’avoir des enfants génétiquement supérieurs. C’est la thématique inquiétante qui sous-tend les mises en garde de Lewis et Reiskin. L’argument peut paraître valide, mais il relève en réalité de la science-fiction la plus folle. La CCDC, Knapp, le CGS et Campbell – tous croient sans doute qu’ils sonnent l’alarme contre Big Brother, mais leurs positions semblent plutôt encourager les entraves à la liberté façon Big Brother.

 

Faut-il limiter le choix personnel, y compris le droit d’éventuels parents à interrompre la grossesse ? Dans un billet sur la sélection prénatale du sexe et le droit à la reproduction, le blogueur scientifique Cameron English suggère un judicieux moyen terme : « Il ne fait aucun doute qu’il faut traiter les délicates questions éthiques qui se posent à mesure qu’augmente notre capacité à manipuler la nature… Mais le catastrophisme et l’idée d’apporter des restrictions à notre choix personnel ne devraient pas entrer en ligne de compte – du moins tant que nous ne disposons pas de preuve convaincante d’un danger. »

L’eugénisme moderne n’a rien à voir avec les mesures draconiennes imposées d’en haut par les nazis et leurs semblables. Il ne répond pas au souci « d’améliorer » l’espèce, mais à notre désir personnel de santé, de vigueur et d’intelligence optimales – et à celui de procurer le même avantage à nos enfants. Et cela, ce n’est pas quelque chose qu’il convient d’entraver à la légère.

 

Cet article est paru sur le site du Genetic Literacy Project le 31 mars 2016. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Les Varsoviens en leur palais

Staline voulait un monument à la gloire de l’amitié polono-russe, une cathédrale séculière. Le Palais de la culture et de la science de Varsovie, inauguré en 1955, surplombe toujours la capitale du haut de ses 237 mètres. Bien des Varsoviens souhaitaient que le bâtiment accompagne le régime communiste dans sa chute. Mais la fascination exercée par le Palais – où l’on trouve cinémas, théâtres, musées, centre de congrès – a fini par l’emporter sur les critiques (trop grand, trop laid, trop russe…) Écrit à l’occasion des soixante ans de l’édifice, le livre de Beata Chomątowska entend « donner un visage humain » à ce colosse de béton. D’abord, la journaliste « regarde le Palais de loin », rapporte le site Culture.pl. Elle parle avec respect de ses ancêtres, révèle les détails de sa conception. Puis elle s’approche, arpente ses couloirs, se faufile dans ses moindres recoins, pour en révéler l’âme ». Une âme qui se dessine à travers les personnages qui peuplent ou ont peuplé le Palais – les ouvriers qui l’ont construit, les fonctionnaires qui ont travaillé là, le chat qui y a élu domicile –, mais aussi grâce à ses visiteurs en tout genre.