Les Varsoviens en leur palais

Staline voulait un monument à la gloire de l’amitié polono-russe, une cathédrale séculière. Le Palais de la culture et de la science de Varsovie, inauguré en 1955, surplombe toujours la capitale du haut de ses 237 mètres. Bien des Varsoviens souhaitaient que le bâtiment accompagne le régime communiste dans sa chute. Mais la fascination exercée par le Palais – où l’on trouve cinémas, théâtres, musées, centre de congrès – a fini par l’emporter sur les critiques (trop grand, trop laid, trop russe…) Écrit à l’occasion des soixante ans de l’édifice, le livre de Beata Chomątowska entend « donner un visage humain » à ce colosse de béton. D’abord, la journaliste « regarde le Palais de loin », rapporte le site Culture.pl. Elle parle avec respect de ses ancêtres, révèle les détails de sa conception. Puis elle s’approche, arpente ses couloirs, se faufile dans ses moindres recoins, pour en révéler l’âme ». Une âme qui se dessine à travers les personnages qui peuplent ou ont peuplé le Palais – les ouvriers qui l’ont construit, les fonctionnaires qui ont travaillé là, le chat qui y a élu domicile –, mais aussi grâce à ses visiteurs en tout genre.

La montée de l’islam au Mexique

Quatre hommes à genoux prononcent les paroles rituelles : « J’atteste qu’il n’y a de dieu que Dieu et que Mahomet est son prophète. » Ce sont les mots de la chahada, la profession de foi qu’il est nécessaire de prononcer pour devenir musulman. Ariel est l’un d’eux. Entré dans l’islam depuis vingt minutes, ému, souriant, il s’apprête à faire la première prière de sa vie avec ses nouveaux frères.

En ce vendredi de juillet 2015, au centre islamique Al-Hikmah de San Juan de Aragón, un district de la zone nord de Mexico, la petite communauté célèbre le ramadan, mois sacré de l’islam, le neuvième du calendrier lunaire musulman, au cours duquel Mahomet reçut la révélation du Coran. La mosquée d’Aragón est en réalité une maison particulière d’un quartier populaire, que l’imam Isa Rojas a aménagée avec une décoration arabisante – ouvertures de fenêtre en ogive, tapis au sol et citations du Coran aux murs. Depuis 2006, le lieu est officiellement devenu un centre islamique, peu après le retour d’Isa Rojas d’Arabie saoudite, où il avait passé huit ans à étudier la loi et la théologie islamiques à l’université de Médine.

Ariel a 26 ans. Gérant adjoint d’une boulangerie de la chaîne El Globo, il vit à Tecámac, une municipalité de l’État de Mexico. Il a pris sa décision en deux jours, après avoir été invité à une rencontre à la mosquée d’Aragón pour faire connaissance avec l’islam. Aujourd’hui, Ariel est musulman. Ses premières prières et prosternations laissent apparaître une certaine maladresse dans la reproduction des gestes rituels et la prononciation des mots arabes.

« Avant, comme tous les Mexicains, j’étais catholique, sans pour autant aller à la messe le dimanche. Mais c’est ici que je veux être à présent. Je me sens à l’aise, ils m’ont accueilli comme un frère dès que j’ai posé un pied dans la mosquée. Nous sommes tous ici dans le même but, vénérer Allah », explique-t-il juste après sa première oraison. Ses parents, eux, ne sont pas encore au courant de sa conversion. « Dans ma famille, personne ne sait que je suis ici, mais je rentre à la maison ce soir et je vais le leur dire. Aujourd’hui j’ai pris le chemin qui, pour moi, est le bon. Peut-être qu’ils ne verront pas cela d’un très bon œil, mais je sais, moi, que c’est celui sur lequel je me sens en paix. »

 

Il reste un peu moins d’une heure avant la rupture du jeûne et Noé, comme les autres frères d’Aragón, prépare la mosquée pour le repas commun de la soirée. Les fidèles vont manger, prier, se reposer jusqu’au petit matin, à l’heure où reprendra le jeûne. Issu d’une famille de Témoins de Jéhovah, Noé est musulman depuis trois ans. Il a fait sa conversion, ou plutôt son « retour à l’islam » (pour les fidèles, nous naissons tous musulmans, mais les circonstances de la vie nous éloignent de la foi, jusqu’à ce que nous lui revenions), à la mosquée d’Aragón. Il a 26 ans maintenant et milite depuis ses 18 ans au Parti action nationale [PAN, le parti mexicain de la droite sociale-chrétienne]. Selon lui, l’islam est en plein essor au Mexique, surtout auprès des jeunes. « Quand tu commences à te rendre compte que tu vis dans un système complètement vicié et que les médias gouvernent l’esprit des gens, c’est comme si tu t’éveillais. Tu comprends que quelque chose ne va pas. Et tu commences à chercher. » C’est ainsi que Noé a découvert l’islam. « Dans mon cas, comme dans celui de beaucoup d’autres, tu te mets à lire un peu de philosophie, puis des textes sur la religion. » Après avoir multiplié les lectures concernant le judaïsme et le catholicisme, il est tombé, via Internet, sur un documentaire à propos de l’islam. « Pour ce que j’en savais, les musulmans se résumaient à des terroristes, des personnes qui tuent les femmes, les maltraitent et les lapident. Alors pourquoi se disaient-ils, dans ce film, des gens de paix ? Cela a attisé ma curiosité. Et après deux ans passés à étudier cette religion dans mon coin, je suis venu ici. J’ai fait ma chahada, je suis rentré chez moi et j’ai dit à mon père : “Écoute, tu sais quoi ? Ça fait deux ans que j’y réfléchis, je suis convaincu que l’islam est la bonne voie et j’ai pris la décision de devenir musulman.” Évidemment, comme la majorité des gens ont des préjugés sur les musulmans, à cause de ce que les médias racontent, mon père a répondu : “Qu’est-ce qui te prend, fils ? Tu veux devenir un terroriste ? Qu’ils t’obligent à t’immoler, à lapider des femmes ?” Sa réaction m’a fait rire. C’est le reflet de ce que tout le monde pense de l’islam. Alors qu’il n’y a pas plus exemplaire que les manières et le comportement musulmans. J’essaie aussi d’expliquer ma religion aux autres, mais je sais de toute façon qu’à la fin, l’islam triomphera partout dans le monde – c’est une prophétie. Aujourd’hui, au bout de trois ans, ma famille accepte ma foi. Mon petit frère s’est converti l’an dernier, comme mon meilleur ami, et sa fiancée aussi. J’ai deux autres collègues encore qui sont devenus musulmans. El hamdou lilah (“Grâce à Dieu”), le mouvement s’étend. »

 

Malgré les liens étroits entre son parti et la religion catholique, il ne voit pas de contradiction entre sa foi et son engagement : « Je ne dis pas que j’aime le PAN, mais c’est un moyen d’exprimer mes idéaux sociaux et culturels. Maintenant que je suis musulman, je peux servir d’intermédiaire entre la communauté politique et la communauté islamique. Parce qu’un jour le nombre des musulmans sera tellement important au Mexique qu’il nous faudra nécessairement une représentation. Moi ou un autre, un frère devra représenter la communauté musulmane au Congrès. » Aux yeux de Noé, il est important de poser les bases de cette expansion future dès maintenant. Le jeune homme se dit idéaliste, convaincu que l’on peut appartenir à la classe politique, servir le peuple et être honnête. Mais nombreux sont ceux autour de lui à la mosquée qui le taquinent.

« L’idéologie du PAN est faible, affirme Noé, mais c’est de l’intérieur qu’on pourra changer les choses. En réalité, l’islam est la seule résistance véritable, la vraie révolution. Les Mexicains veulent changer les choses, et c’est ce que l’islam offre : une authentique résistance contre le système. »

L’imam Isa, inquiet de la tonalité radicale de ce discours, intervient et corrige : « Il ne faut pas se méprendre sur ce que notre frère entend par résistance ou révolution. Il ne s’agit pas de violence. Dans le Coran, il est écrit qu’ “Allah ne modifie point l’état d’un peuple, tant que les individus qui le composent ne prennent pas pour eux-mêmes la décision de changer” [sourate 13, verset 11]. La corruption est consubstantielle aux Mexicains. Et c’est par l’éducation islamique que l’on combat cela. Si je vais au supermarché avec mon fils et que je me rends compte en sortant qu’il a pris quelque chose sans que je l’aie payé, je lui dirai : “Non, il faut y retourner et le payer, parce qu’il n’est pas permis de prendre aux autres.” Voilà ce qu’il faut enseigner aux enfants, l’honnêteté. L’islam parle beaucoup de justice. Il nous encourage à changer, à faire des efforts pour accomplir le bien. Le catholicisme a une vision plus conservatrice des choses : quoi que tu fasses, tu seras sauvé. Dans l’islam, on te dit plutôt que si ta vie ou ton comportement sont blâmables, alors il faut en changer. Il ravive notre désir de changer le monde, en un sens. Selon l’islam, les dirigeants doivent être justes et honnêtes. Le plus grand djihad, c’est dire ses quatre vérités à l’oppresseur. On transcrit mal la notion de djihad en la traduisant par “guerre sainte”, un concept qui n’existe pas dans la culture islamique. Le djihad, c’est faire l’effort maximal sur soi. Le Prophète a dit : “Celui d’entre vous qui voit un acte blâmable, qu’il le change. C’est un ordre”. »

Mais Noé, qui veut avoir le dernier mot, ajoute aussitôt : « On dit que le changement, la révolution est en chacun de nous. Effectivement. Sauf que l’islam te donne les armes véritables pour pouvoir le faire. Et ces armes, ce sont des valeurs, l’honnêteté, la moralité. »

 

À Aragón, la nuit de ramadan se passe entre prières, repas et bavardages à même les tapis, sur lesquels tous sont assis et parfois étendus. L’ambiance joyeuse rappellerait presque celle des camps d’été pour adolescents de l’Église catholique. Les hommes sont au rez-de-chaussée, séparés des femmes, qui occupent l’étage. Un peu partout, des affichettes rappellent comment accomplir les gestes selon les prescriptions du Coran et de la Sunna (1), le code de comportement islamique. Dans les toilettes pour hommes, un panneau explique que les hommes doivent uriner assis, car, si des gouttes d’urine venaient à souiller leurs vêtements, la prière suivante serait invalidée. De la même façon, on rappelle également aux nouveaux convertis ce qu’il est permis – halal – de manger, et ce qui est prohibé.

Le lendemain, le centre culturel islamique accueillera une conférence de Paola Aisha Schietekat Sedas, une jeune musulmane mexicaine installée au Koweït et auteure, à 21 ans, de Kalashnikov (2), un roman sur l’islam, une histoire d’amour impossible sur fond de guerre en Afghanistan et d’oppression des talibans. La jeune femme multiplie désormais les voyages à travers le monde pour donner des conférences sur la place et les droits de la femme en islam. Issue d’une famille catholique appartenant à la congrégation des Légionnaires du Christ (3), Paola Aisha Schietekat Sedas a prononcé sa chahada à 16 ans, sur Skype, face à un imam qui se trouvait à des milliers de kilomètres.

Aujourd’hui, elle revendique le port du hidjab. Son discours est passionné, centré sur le droit des femmes musulmanes à prendre la place qui leur revient dans la communauté. Cette conquête et cette émancipation passe précisément, pour elle, par une tenue vestimentaire islamique trop souvent jugée dégradante par les autres croyances. « De nombreux anthropologues admettent que le prophète Mahomet – que la paix soit sur lui ! – fut le premier féministe de l’histoire, affirme la jeune femme lors de la discussion qui suit sa conférence à la mosquée d’Aragón. Il vivait dans un monde où les femmes étaient lapidées et enterrées vivantes simplement parce qu’elles étaient femmes et n’avaient aucun droit. L’islam leur a offert l’opportunité de participer à la vie politique et sociale. Il leur a donné un rôle actif dans une société où elles étaient, jusque-là, invisibles, réduites au statut de simple objet de plaisir. » Selon elle, les critiques adressées ces derniers temps à l’islam s’explique par la situation subalterne toujours réservée aux femmes. « Le fait que les principes du Coran soient aujourd’hui dévoyés, dans certains pays musulmans, ne signifie pas qu’il doive en être ainsi. La libération, qui a commencé avec la révélation coranique, n’est toujours pas achevée. Les femmes n’ont pas encore conquis tous leurs droits, mais l’islam a représenté une étape importante. Il est légitime pour elles d’aspirer à un mode de vie qui leur assure reconnaissance et protection. Toute la jurisprudence islamique est pensée pour leur donner des droits ». Soustraire le corps féminin au regard des hommes est, selon Aisha, l’un des fondements du droit/devoir de porter le hidjab.

 

L’ambiance, dans la communauté Nur Ashki al-Yerráhi, est très différente de celle de la mosquée d’Aragón. Ce centre soufi, situé dans le quartier bobo de Roma Norte, au cœur de Mexico, dispose de vastes salles, avec tapis au sol et tentures colorées au plafond, des coussins pour s’asseoir et un énorme ours en peluche à l’entrée pour ceux qui ont envie d’un câlin gratuit. Ici, hommes et femmes partagent les mêmes espaces. Elles portent une calotte mais pas le hidjab. Certaines se couvrent la tête d’un léger voile. La cheikha Amina Teslima al-Yerráhi est la ministre du culte. Depuis 1995, elle dirige la communauté des derviches de Mexico, dans le plus grand centre culturel islamique de la capitale, fondé en 1987. Quand on lui avoue être surpris de voir une femme à la tête d’une mosquée, Amina répond qu’il n’y a rien d’étrange à cela. « C’est très islamique, affirme-t-elle avant de porter à ses lèvres une tasse de thé. Il y a eu des femmes cheikhs dans le monde musulman à toutes les époques. Et à chaque fois, ces cheikhas étaient très influentes. Malheureusement, l’islam semble l’avoir totalement oublié. »

À 13 ans, quand elle s’appelait encore Edlín Ortiz et vivait à Porto Rico, Amina dévorait les ouvrages de Krishnamurti et Khalil Gibran (4). Elle était en quête de spiritualité, mais jamais elle n’aurait imaginé devenir une cheikha de l’islam mexicain. « La bonne nouvelle, c’est que les musulmanes sont de plus en plus nombreuses à faire des études théologiques de haut niveau et à publier leurs travaux. Par exemple, il existe plusieurs éditions du Coran traduites par des femmes. Nous avons aussi un ouvrage intitulé Muslima Theology: The Voices of Muslim Women Theologians (5), dans lequel des femmes universitaires s’expriment sur l’islam. Les musulmanes sont de plus en plus présentes dans les milieux académiques et diffusent leurs propres visions de la religion. » Nous avons souvent, selon Amina, une représentation erronée de la femme musulmane, l’imaginant soumise et enfermée dans un rôle subalterne, que symbolise pour nous le hidjab. Elle n’hésite pas, pour prouver le contraire, à citer son propre cas, tout en défendant les préceptes de sa religion. « Les féministes occidentales prétendent dire aux musulmanes ce qu’elles doivent faire. Mais qui a le droit d’énoncer ce qui est discriminatoire et ce qui ne l’est pas ? » assène-t-elle calmement. Si les femmes musulmanes militent pour obtenir plus d’égalité, très bien, et si elles ne le font pas, très bien aussi. La religion ne se réduit pas à cette seule question. Elle est ce qui relie intimement chacun de nous à la vie et à la mort. Notre intérêt n’est pas de transformer la communauté en un matriarcat, mais en une société équitable. C’est dans cette direction que travaillent les féministes musulmanes. Honnêtement, j’ai les cheveux qui se dressent sur la tête quand j’entends parler ces féministes – surtout européennes – qui veulent donner la suprématie aux femmes. Il y en a même, dans certains pays, qui veulent faire des enfants seules, sans père. Mais il est impossible de faire disparaître les hommes de ce processus, c’est un mensonge que de le croire. Toutes ces procréations ne se font pas sans dons de sperme. Ces femmes-là feraient mieux de régler leurs problèmes avec la figure masculine. Même chose pour les hommes qui croient pouvoir se passer des femmes. Hommes et femmes sont irrémédiablement liés à l’heure de transmettre la vie. Rien ne peut changer cela. »

 

Le sama, qui veut dire « audition spirituelle », est la cérémonie musicale ancestrale des soufis, dans laquelle prend place la danse sacrée des derviches tourneurs. Chez les soufis aussi, le ramadan est compris comme un moment de fraternité. À ceci près qu’ici hommes et femmes partagent repas et discussions. Pour cheikha Amina, l’islam n’est pas nécessairement arabe. « Comme nombre des musulmans qui fréquentent notre centre, je n’ai pas d’origines arabes. Mais c’est une erreur de penser qu’il faille devenir arabe pour être un bon musulman. Chaque pays du Moyen-Orient a des traits culturels propres qui entrent parfois aussi en contradiction avec l’islam. La communauté de Polanco [dans l’un des quartiers les plus huppés de Mexico] est culturellement arabe. Les immigrés et expatriés qui se retrouvent là-bas cherchent à reproduire ici au Mexique les pratiques culturelles de leurs pays. C’est la mosquée que fréquentent tous les ambassadeurs en poste au Mexique. » Cheikha Amina, elle, préfère insister sur la responsabilité qu’ont les autres communautés musulmanes vis-à-vis de leur propre culture. Les musulmans non arabes doivent impérativement, selon elle, rester fidèles à eux-mêmes, tout en suivant les préceptes de l’islam. « Bien des musulmans pensent que si l’on est pas arabe on ne peut pas ressentir pleinement la vérité du Coran. Pour l’amour de Dieu ! Franchement, ai-je besoin de parler l’araméen pour réciter le Notre Père et porter Jésus dans mon cœur ? L’islam est une religion universelle. »

La mosquée de Polanco est la première du pays. Officiellement, c’est un centre éducatif. De l’extérieur, rien ne la distingue des autres demeures du quartier, si ce n’est la présence continuelle à ses abords d’hommes et de femmes en tenue traditionnelle, hidjab et djellaba pour les unes, tuniques pour les autres. On y croise des musulmans du monde entier. La mosquée de Polanco est sans doute la plus internationale du Mexique, celle où accourent tous les étrangers musulmans de la capitale. Devant la porte, un jeune Indonésien vend des réveils qui sonnent avec l’appel à la prière et des clés USB contenant le Coran. Rafael, un Mexicain à la barbe fournie, s’est converti il y a de cela dix-huit ans. Il vend des petits flacons de parfum, d’eau de musc pour être plus exact, dont la fragrance était, dit-il, très appréciée du Prophète. De fait, nombre de fidèles achètent ses produits. On trouve aussi, devant la mosquée, un attroupement de femmes et d’enfants indigènes qui attendent, non sans impatience, les portions de riz aux haricots noirs, les galettes de maïs et les jus de fruits que la communauté leur distribue régulièrement pour accomplir l’aumône, un devoir sacré.

 

Nous sommes vendredi, et la mosquée s’est remplie dans les dernières heures de l’après-midi. Plus de 300 personnes attendent la rupture du jeûne. Saïd Louahabi, l’imam marocain qui dirige le centre, sermonne l’assistance sur le devoir de respecter tous les musulmans et la nécessité d’accueillir avec bienveillance les convertis de plus en plus nombreux qui cherchent à apprendre les règles de l’islam.

Le nombre des musulmans dans la seule ville de Mexico n’est pas si élevé qu’on le dit (3 000 personnes environ), mais il est en augmentation constante. Selon les chiffres officiels, la population islamique a presque triplé en quinze ans au Mexique, passant de 1 500 fidèles en 2000 à 5 260 en 2015. Et, surtout, les conversions se sont accélérées ces cinq dernières années : 250 % d’augmentation entre 2010 et 2015 (6). Cette croissance est devenue un motif d’inquiétude dans les mosquées du pays, qui ne sont pas préparées à accueillir autant de monde.

 

À l’occasion du ramadan, celle de Polanco a invité un imam saoudien et plusieurs cheikhs de différents pays, qui savent tous réciter la totalité du Coran par cœur. Al-Muthanna Saoud est un jeune Chilien de 19 ans qui étudie la loi islamique au Panamá. Dès l’âge de 4 ans, il a appris de ses parents – des Syriens – à mémoriser le livre saint. « Le Coran doit être récité avec une voix mélodieuse, dit le Prophète. Il faut bien prononcer les lettres, clairement, mais avec autant d’harmonie qu’on le peut. » Al-Muthanna chante presque le Coran ce jour-là, face à plusieurs dizaines de ses frères musulmans. Il récite des heures durant, jusqu’au petit matin, les versets qu’enfant, sans rien saisir de leur signification, il avait appris par cœur.

Rubén, lui, était flûtiste professionnel. Il a étudié l’histoire de l’art et l’égyptologie à l’université avant de trouver un emploi de guide touristique spécialisé dans les circuits sur « la route des Mayas ». « Un jour, raconte-t-il, l’agence de voyages m’a demandé d’accompagner un groupe de clients en Égypte et de leur servir de guide lors de la visite des pyramides. C’est là-bas, en 2000, que j’ai découvert l’islam. » Rubén parle vite, le regard vif. En tant que responsable de la mosquée, il a pour tâche d’accueillir tous les frères qui viennent prier, d’apaiser les disputes qui ne manquent pas d’éclater à cause des différences entre les us et coutumes des uns et des autres et de recevoir les visiteurs avides de renseignements sur l’islam. Vêtu d’une large tunique, un keffieh rouge sur la tête, il est surnommé Garibaldi, du nom du héros national italien dont Rubén dit descendre. Selon ses dires, son arrière-grand-père n’était autre que Peppino Garibaldi, petit-fils du célèbre Giuseppe, qui aurait participé en 1910 au mouvement révolutionnaire mexicain. « J’étais dans cet hôtel, face aux pyramides et au musée du Caire, quand, à l’aube, j’ai entendu l’appel à la prière résonner dans toute la ville : “Allahou Akbar, Allahou Akbar !” Les muezzins des mille mosquées de la ville chantaient à l’unisson, mêlant leurs appels en une seule voix céleste, retentissante. J’ai senti la présence de Dieu. J’en ai eu la chair de poule et les larmes aux yeux. » L’émotion s’entend encore dans sa voix quand Garibaldi se remémore ce premier contact avec l’islam. « À Mexico, j’étais client d’une petite boutique tenue par un Égyptien où j’allais souvent acheter des babioles pour mes petites amies. En rentrant d’Égypte, j’ai raconté mon expérience au patron. Il m’a offert un CD sur lequel il avait enregistré l’appel à la prière. Je l’écoutais en boucle, sans même être musulman. » La famille de Rubén a toujours été très croyante, et il était le plus religieux de tous. Le commerçant égyptien qui lui avait offert le CD l’a orienté vers la mosquée de Polanco. Au début, Garibaldi avait un peu peur de s’y rendre. « Je lui disais : “Non, je ne veux plus entendre la voix de Dieu”, et lui riait en m’expliquant que ce n’était pas la voix de Dieu mais celle d’un homme appelant les autres à l’honorer. Je le savais bien, mais je ressentais Dieu dans cette voix. Et cela me terrifiait autant que cela me ravissait. Qui aurait cru que je deviendrais un jour celui qui appelle à la prière dans une mosquée ? Aujourd’hui, c’est moi le muezzin de Polanco, et les frères apprécient ma voix. »

 

L’arrière-petit-fils de Peppino Garibaldi est l’homme à tout faire de la mosquée, le médiateur en cas de disputes comme le gardien de la maison d’Allah. Surtout, il est le visage aimable de l’islam pour ceux qui ne sont pas musulmans. Car la peur de cette religion est très répandue dans notre société. La question du terrorisme est très souvent abordée par les musulmans mexicains eux-mêmes pour prendre leurs distances et condamner ces dérives extrémistes. Cheikha Amina est catégorique : « Soyons clairs : cela n’a rien à voir avec l’islam. Prenez, par exemple, les troubles qui agitent de nombreux pays arabes. En réalité, ils sont dus aux injustices sociales criantes et aux dysfonctionnements politiques qu’on y observe, et non à l’islam. Le problème, c’est que dans le monde arabe il y a beaucoup de pétrole, et beaucoup d’argent. La cause première de tous ces problèmes, c’est l’argent, pas la religion. Qu’on soit arabe, européen ou chinois, la seule chose qui importe quand on a beaucoup d’argent, c’est de le garder jalousement et de s’enrichir toujours plus. Dans ces pays, les hommes au pouvoir se servent de l’islam pour se donner une légitimité et asseoir leur domination sur les peuples. L’islam n’a rien à voir avec la violence, c’est une religion de paix. »

 

Et, de fait, le sentiment de paix qu’éprouve celui qui entre pour la première fois dans une mosquée est frappant. La tranquillité qui caractérise ces espaces de spiritualité est rassurante. C’est sans doute cela aussi que viennent chercher les jeunes Mexicains qui, après avoir touché à toutes les religions, sont de plus en plus nombreux à se convertir. Mais pas seulement. Les convertis comptent aussi dans leurs rangs des Mexicaines qui souhaitent se marier avec des musulmans étrangers installés dans le pays pour affaires.

Les mosquées jouent en effet un rôle inattendu d’agence matrimoniale. Avec, en guise de « marieuses » modernes, les membres de la communauté, ou bien l’imam lui-même ! C’est ainsi par l’intermédiaire de l’imam Isa Rojas, et après beaucoup d’insistance de sa part, qu’Alina s’est mariée avec Mahmoud, un cheikh égyptien qui, après leur mariage, est venu vivre au Mexique pour enseigner l’arabe et l’islam à la mosquée d’Aragón. « Moi, je ne voulais pas me marier, raconte la jeune femme avec humour, ça m’allait très bien d’être célibataire. » Alina travaille à l’Institut national des femmes de Mexico (Inmujer) comme psychologue. Elle y reçoit des femmes violées, maltraitées. La première fois qu’elles la voient, ses patientes marquent toujours un temps d’arrêt en découvrant son hidjab. « J’ai commencé à m’intéresser à l’islam lors des travaux de recherche pour ma thèse de doctorat en psychologie. Étant féministe, ma posture était a priori très critique. Mais, sur le terrain, à force de travailler avec des musulmanes, j’ai appris à mieux connaître cette religion. Tant et si bien que je suis moi-même devenue musulmane ! » Alina a passé plusieurs mois à discuter avec Mahmoud sur Skype. Lui insistait pour se marier avec elle, mais la psychologue ne s’y résolvait pas. Jusqu’à ce qu’elle décide de partir à sa rencontre en Égypte. « C’était de la folie ! raconte-t-elle en riant. J’ai débarqué dans son petit village du fin fond de l’Égypte ; je dormais chez une de ses sœurs, parce qu’il nous était interdit de rester seuls dans la même maison. Quand nous sortions nous promener, nous avions toujours un chaperon. Tout contact physique était proscrit, mais j’étais profondément bouleversée. Jusqu’à ce qu’un jour, après lui avoir dit au revoir, je l’ai rappelé et lui ai volé un baiser. Si vous aviez vu sa tête ! J’avais enfreint les règles, mais je pense aujourd’hui que j’avais besoin d’en passer par là. Dieu nous dira si j’ai bien fait ou pas. » Selon Alina, ce sont les différences culturelles plus que religieuses qui posent les plus grosses difficultés dans son mariage, mais cela ne l’inquiète pas outre mesure. « En réalité, c’est comme pour n’importe quel couple. Il faut s’habituer à l’autre, à ses qualités comme à ses défauts. »

 

Le phénomène des conversions ne cesse d’étonner dans le très catholique pays de la Vierge de Guadalupe. On en compte quelques dizaines par semaine à travers le Mexique. Pour cheikha Amina, ce n’est pas si incongru que cela en a l’air. « Dans n’importe quel pays ayant été marqué plusieurs siècles par le catholicisme, où l’amour pour Jésus et Marie est encore très présent, l’islam apparaît tout à fait naturel. Il prolonge la lignée prophétique inaugurée par le judaïsme et poursuivie par le christianisme. Nous reconnaissons Abraham et Moïse comme des prophètes. D’Ismaël, premier fils d’Abraham, descend Mahomet ; et de son second fils, Isaac, descend Jésus. Après Jésus est venu le prophète Mahomet. L’islam complète la lignée des religions monothéistes. Qui aime Jésus, quand il rencontre Mahomet, ne peut que l’aimer aussi. Et il peut continuer à aimer Jésus dans l’islam. De sorte qu’un catholique converti à l’islam peut continuer à lire les Évangiles. Il n’a pas à renier son cœur. »

 

Pour la directrice du centre soufi de Roma Norte, convertie à l’islam depuis trente-trois ans, si cette religion attire de plus en plus de gens, c’est parce que « l’islam est quelque chose d’organique. Ses cinq prières quotidiennes mettent chacun en contact avec l’autre. Elles relient tous les frères et sœurs entre eux. La communion avec les croyants est palpable, vibrante. Ce n’est pas une abstraction, comme c’est souvent le cas chez les catholiques. Par ailleurs, le conservatisme affiché par l’Église dans les pays d’Amérique latine pousse de nombreux fidèles à en sortir pour embrasser l’islam. Une Église doit être conçue comme un corps mystique dont participent tous les croyants. C’est ainsi que les premiers chrétiens vivaient leur religion. Pour eux comme pour les soufis de ce centre, il s’agissait de manger ensemble, célébrer la messe ensemble, honorer Dieu ensemble. Il n’y avait pas de clercs, pas de hiérarchie. Tout n’était que communion. L’Église catholique a trahi cela. Or, dans l’islam, tu peux retrouver cette fraîcheur, cette sincérité. Sentir la respiration de ton voisin, sentir que nous ne faisons qu’un, se déprendre de tout égocentrisme, ressentir le divin dans cette foule qui vibre d’un même souffle. Tu te perds en Dieu et dans ses louanges, tu es transfiguré, purifié, illuminé. C’est une chose de parler de la lumière divine, mais c’en est une autre que d’y entrer en acte. L’islam est une activité lumineuse, du moins dans le soufisme. »

 

Ce texte est paru dans Gatopardo en janvier 2016. Il a été traduit de l’espagnol par Suzi Vieira.

L’enfer des hospices suédois

Le jeune écrivain et critique suédois Sebastian Lönnlöv a travaillé pendant ses études comme aide-soignant dans une maison de retraite. Le titre du livre tiré de cette expérience (« Chaque jour dans les maisons de retraite est un scandale ») en dit long sur son indignation. Manque de temps et de personnel compétent, patients angoissés et laissés seuls pendant des heures sans être ni nourris ni lavés : le tableau dressé est affligeant. Or Lönnlöv assure que de tels dysfonctionnements ne sont pas rares. Pour Ida Therén, qui commente le livre dans le Svenska Dagbladet, la prise en charge déplorable des personnes âgées trahit autant les failles de l’État-providence que l’individualisme de la société suédoise. Dans un pays qui accorde de moins en moins de temps et d’attention à ses anciens, l’essai de Lönnlöv constitue selon elle « une importante contribution au débat démocratique ».

L’animal, un homme comme les autres

Les corbeaux calédoniens sont capables de tailler des branches avec leur bec et de s’en servir pour attraper des larves. Les macaques du Japon se transmettent de génération en génération l’art de saler leurs patates douces en les trempant dans l’eau de mer. Fabriquer des outils, hériter de pratiques culturelles : les scientifiques ont longtemps cru que de telles facultés étaient l’apanage de l’homme. Les recherches menées ces trente dernières années ont prouvé le contraire. Au point que le primatologue néerlandais Frans de Waal en appelle à « un moratoire sur l’idée du caractère unique de l’homme », écrit Joan Silk dans Nature. De Waal entend balayer ce qu’il qualifie de pensée « néocréationniste ». D’après lui, « nous acceptons le principe de l’évolution, mais en supposant que celle-ci s’est “arrêtée au niveau de la tête” – en imaginant que nos corps peuvent avoir évolué à partir des singes, mais que notre cerveau est une invention à part, miraculeuse, qui nous est propre », résume Jon Mooallem dans le New York Times.

Pour de Waal, il convient au contraire de considérer les facultés cognitives comme un produit de l’évolution au même titre, par exemple, que l’envergure des ailes d’un oiseau. Pourquoi se demander si un écureuil sait compter jusqu’à dix, quand la survie de cet animal dépend de sa capacité à savoir, non pas combien de noisettes il a stockées, mais il les a stockées (ce que les spécialistes nomment l’« intelligence géospatiale ») ? « Il existe toute une variété des formes d’intelligence et chacune devrait être évaluée en relation avec son environnement », précise Mooallem.

Mais si tous les cerveaux se valent, pourquoi l’homme en est-il venu à dominer la planète ? « Cela a probablement à voir avec l’émergence d’une suite unique de caractéristiques cognitives », écrit Silk, pour qui de Waal n’insiste pas assez sur l’importance du langage dans la genèse de ces traits (il y a bien là un « propre de l’homme » dont l’étude fait sens). Quand bien même exclurait-on avec de Waal toute notion de hiérarchie des espèces, « le livre aurait gagné à donner une idée plus claire des raisons pour lesquelles, quelques millions d’années après que notre lignée a divergé de celle des chimpanzés, c’est nous, et non eux, qui sommes en train de lire ces pages », conclut la critique.

Start-up, ton univers impitoyable

Le journaliste Dan Lyons avait 52 ans lorsqu’il a été licencié par Newsweek. Après avoir consacré des années au secteur des nouvelles technologies, il décide de passer de l’autre côté du miroir. Embauché au service marketing d’une start-up des environs de Boston (moyenne d’âge : 29 ans), il prend ses fonctions au milieu des fauteuils-poires, baby-foots et autres consoles de jeux qui composent le décor typiquement « cool » des entreprises du secteur. Ce qui le surprend, c’est la novlangue de ses nouveaux collègues : ceux-ci n’envoient pas de spams pour le compte de leurs clients, mais « d’adorables contenus » ; ils ne vendent pas des produits marketing, mais « mènent une révolution » ; ceux qui sont poussés vers la sortie ne sont pas licenciés, mais « diplômés » (ils vont mettre en application ailleurs ce qu’ils ont appris). « L’entreprise prétend évaluer ses salariés sur la base du HEART – l’acronyme lénifiant formé des adjectifs “humble”, “efficace”, “adaptable”, “remarquable” et “transparent”–, mais elle impose en réalité des objectifs draconiens », souligne le Financial Times. L’aventure n’aura duré que deux ans, mais elle n’aura pas été vaine : outre l’argent de ses stock-options, l’auteur est parti avec des idées de personnages qu’il a exploitées en tant que scénariste de la série Silicon Valley, produite par HBO.

Trop de sexe tue le texte

Nouvelle difficulté pour l’écrivain moderne : non seulement il lui faut parler d’amour, donc de sexe, mais il doit en plus décrire le tout avec le maximum de détails. Et cela à une époque où, Internet aidant, l’imagination n’a en la matière plus qu’un rôle supplétif. Les écrivains d’antan, y compris ceux de l’Antiquité, n’avaient pas froid aux yeux. Mais, à de rares exceptions près, ils adhéraient aux préceptes formulés par Montaigne : « Il y a certaines choses que l’on ne cache que pour mieux les montrer. […] Celui qui dit tout nous saoule et nous dégoûte. » Même Maupassant, qui n’avait rien d’une rosière, trouvait que le Bon Dieu s’était montré « trop… naturaliste » et qu’il avait « manqué de poésie dans son invention » (comprendre : l’acte reproductif) (1). Pas besoin, selon lui, d’en rajouter dans le détail écrit.

Et, bien sûr, quand la quantité augmente, la qualité baisse. Avec un pragmatisme tout britannique, la Literary Review a créé en 1993 un prix littéraire renommé mais peu prisé : le Bad Sex in Fiction Award, qui distingue les pires descriptions de sexe dans des livres par ailleurs respectables. La lecture des textes sélectionnés ou présélectionnés laisse perplexe. Jonathan Franzen, Norman Mailer, Tom Wolfe ou Haruki Murakami ont eu droit à ce déshonneur, conféré de façon très subjective. Rien n’est en effet rose et noir dans la phénoménologie du sexe. La pornographie est facile à identifier, et sans doute à produire ; mais la friponnerie de qualité, c’est une autre paire de manches.

Premier défi : le choix des mots, ou plutôt du registre lexical. Faut-il faire dans l’allégorique ? le poétique ? le gynécologique ? L’écrivain doit naviguer entre la description scientifique façon Masters et Johnson et l’obscénité pure et simple. Autre défi : l’utilité même de la description. Kurt Vonnegut a décrété que, dans la fiction, chaque phrase devait ou bien faire avancer l’intrigue, ou bien contribuer à la caractérisation des personnages. À cette aune, on ne devrait insérer une scène de sexe dans un roman que s’il s’y produit quelque chose de vraiment spécial – par exemple la mort de l’héroïne, succombant, « évanouie de joies si profondes », à la violence de ses transports, comme chez Villiers de L’Isle-Adam (2) ; ou alors, lorsque l’opération même révèle une facette intime et nouvelle de la personnalité d’un des (deux) protagonistes – son innocence, sa rouerie, son ardeur, son manque d’enthousiasme…

Sinon, autant revenir à l’allusion. Flaubert, qui décrit franchement dans ses « scénarios » ce qu’il appelle « la vie du cul », corsète sa plume quand il passe à la rédaction. Et le lecteur ne perd guère au change : en lieu et place de la banalité de l’obscène, il se voit offrir des images d’un érotisme ineffaçable, comme celle d’Emma à l’hôtel délaçant son corsage en en faisant siffler les lacets. Et quel lycéen (pré-Internet) Stendhal n’a-t-il délicieusement fait rêver lorsqu’il se contente de cela : « Quelques heures après, quand Julien sortit de la chambre de Mme de Rênal, on eût pu dire, en style de roman, qu’il n’avait plus rien à désirer » ?

 

 

Sappho l’intraduisible

Vers 300 avant J.-C., on appela un médecin pour diagnostiquer le mal dont souffrait Antiochos, prince héritier de l’Empire séleucide, en Syrie. Le jeune homme présentait les symptômes suivants : voix affaiblie, sensations de brûlure, rythme cardiaque accéléré, pâleur et évanouissements. Dans sa biographie du père d’Antiochos, Séleucos Ier, Plutarque raconte que ces signes n’étaient visibles que lorsque la jeune belle-mère d’Antiochos, Stratonice, se trouvait dans la pièce (1). Cela amena le médecin à conclure que le jeune homme était tout bêtement tombé amoureux. La cause de la maladie était à l’évidence de nature érotique, expliquait-il, car les symptômes correspondaient à « tous les accidents que Sapho décrit dans une de ses odes ». La solution était simple : le père d’Antiochos divorça et laissa son fils épouser Stratonice.

L’anecdote rapportée par Plutarque invite à s’interroger sur la nature de la relation entre Sappho et les manifestations physiques de l’amour. Antiochos et son médecin ont-ils puisé dans les poèmes d’amour de Sappho, déjà « classiques » à l’époque, les mots pour décrire les sensations du jeune homme ? L’art a-t-il façonné la vie ? Ou bien ces sensations correspondent-elles tout simplement à l’expérience universelle que fait n’importe quel individu transi d’amour, ce qui revient à dire que l’art de Sappho a su capter le vécu avec un réalisme étonnant ?

Nous avons sans doute fait couler plus d’encre sur cette poétesse que sur tout autre écrivain, en proportion de l’œuvre parvenue jusqu’à nous. Deux poèmes complets et à peu près deux cents fragments, voilà tout ce qu’il nous reste des neuf épais recueils qu’elle écrivit, en variant les genres et les mètres, à Lesbos, son île natale, vers 600 avant J.-C. L’intégralité de ses poèmes était disponible dans les bibliothèques de l’Antiquité, y compris celle d’Alexandrie. Mais ils n’ont pas survécu aux millénaires écoulés entre le triomphe du christianisme et le rapatriement précipité, vers l’Occident, des manuscrits grecs de Constantinople avant la chute de la ville, en 1453. Certains savants de la Renaissance soupçonnaient le pape Grégoire VII d’avoir fait brûler tous les manuscrits de la Grecque au XIe siècle, en raison de leur caractère dangereusement grivois.

 

Malgré le petit nombre des poèmes conservés, Sappho reste une figure fondatrice, et pas seulement, tant s’en faut, pour nous avoir appris les sensations de l’amour. Elle est la première « femme de culture » connue de l’Antiquité – la seule que les érudits de l’époque admettaient dans le canon des plus grands poètes lyriques – et de la tradition littéraire occidentale. Platon l’aurait surnommée « la dixième muse ». Et son importance ne se limite pas à ses textes : sa vie et ses amours ont fourni matière à des pièces de théâtre, des opéras et des romans, que Margaret Reynolds énumère avec soin dans sa synthèse, The Sappho Companion (2001). Jusqu’au XIXe siècle, ces récits biographiques s’appuyaient principalement sur la lettre fictive rédigée par Ovide dans ses Héroïdes, qu’une Sappho hétérosexuelle et suicidaire aurait adressée à son amant Phaon. Cette tradition culmina avec Sapho, l’opéra spectaculaire de Charles Gounod, et demeure vivace, comme l’illustre le roman torride d’Erica Jong Sappho’s Leap (2003).

Le changement d’attitude envers la vie et l’œuvre de Sappho a coïncidé avec l’émergence d’une culture littéraire lesbienne assumée au XIXe siècle, grâce au décadentisme français et au « Lesbos » de Baudelaire, publié dans ses Fleurs du mal. Sappho fut alors célébrée comme la première poétesse à avoir explicitement traité de l’amour homosexuel féminin. Certains savants prussiens de la fin du XIXe siècle ont ensuite tenté de contrecarrer la popularité croissante de cette Sappho érotique. Ils soutenaient qu’elle entretenait avec les jeunes femmes dont elle chantait les heures passées sur des couches soyeuses les rapports d’une directrice d’école de filles avec des débutantes entrant sur le marché du mariage. Mais la soudaine découverte de papyrus portant des vers sexuellement explicites de la main de Sappho rendit la tâche de ces prudes universitaires impossible.

Ce propos homoérotique n’avait rien d’inhabituel dans l’Antiquité. La thématique est aussi présente dans des chants féminins liés à des cultes de déesses, par exemple ceux que le poète Alcman composa pour les filles de Sparte, en l’honneur d’Artémis. L’homoérotisme figure également dans des poèmes de banquet écrits par des hommes. L’époque dont Sappho est issue, marquée par le règne des tyrans et la poésie lyrique, fut aussi celle où la mode des symposiums (soirées alcoolisées accompagnées de divertissements musicaux et littéraires censés imiter la pompe des palais anatoliens) déferla sur l’ensemble du monde grec. Les femmes organisaient elles aussi des festins lors de fêtes où les hommes n’étaient pas admis. On y reprenait sans doute en chœur des chants de Sappho.

 

Certains spécialistes plus récents ont tenté d’assagir l’image de la poétesse en la présentant comme une prêtresse : les gestes érotiques décrits dans ses textes feraient partie d’un rituel codifié. Cela n’a pourtant pas empêché Sappho d’inspirer non seulement des auteures lesbiennes, mais aussi des poètes hétérosexuels, ainsi que des chantres de l’amour homosexuel masculin, en particulier C. P. Cavafy. Tout comme cet écrivain protomoderniste d’Alexandrie, elle semble nous adresser ses chants depuis un autre monde. Un seul de ses poèmes, dans lequel elle affirme que son Anactoria adorée est plus précieuse à ses yeux que la splendeur de n’importe quelle cavalerie, infanterie ou flotte, a suffi pour inaugurer une lignée de chansons sur le thème de « Faites l’amour, pas la guerre », dont la postérité va de Properce à Bob Dylan en passant par John Lennon et Bruce Springsteen. Si grande est l’importance de cette voix originelle de l’extase lyrique que des poètes de toutes générations, de Catulle à Sylvia Plath et Anne Carson, s’en sont inspirés pour composer leurs propres manifestes esthétiques. Parmi les Anciens, seul Homère a été autant instrumentalisé dans l’histoire de la littérature.

Le passage sur lequel se fondait l’interprétation des symptômes d’Antiochos est le poème lyrique le plus influent de tous les temps : le « fragment 31 » de Sappho, ou « Phainetai moi » – transcription phonétique de ses deux premiers mots, qui signifient « Il me semble » [lire p. 52]. Le texte décrit une scène à trois personnages. Sappho regarde une femme qu’elle aime en train de rire en compagnie d’un homme, pétrifiée par ses propres réactions physiologiques. Le brio du texte (qui ne se limite pas à sa précision luxuriante dans la description des symptômes) tient à ce paradoxe : la locutrice, seul membre silencieux du trio, traduit ses propres pensées en mots et, par cet acte même, manque de peu de sombrer dans le silence de la mort.

« Phainetai moi » a été imité par Catulle, le plus grand maître de la poésie amoureuse latine. Mais l’original grec n’est arrivé jusqu’à nous que parce qu’il est cité dans le Traité du sublime, ouvrage sur la transcendance en littérature attribué à Longin et rédigé en grec au Ier siècle de notre ère (2). Imprimée pour la première fois en 1554, l’œuvre fut traduite en anglais dès 1652 par John Hall, un partisan de Cromwell. Voici la seconde moitié du poème de Sappho, dans la version de Hall. C’est ici que se trouvent les vers célèbres où la poétesse décrit ses symptômes physiques :

 

I’m speechless, feavrish, fires assail
My fainting flesh, my sight doth fail
Whilst to my restless mind my ears
Still hum new fears
Cold sweats and tremblings so invade
That like a wither’d flower I fade
So that my life being almost lost
I seem a Ghost.

 

Les vers iambiques de Hall, exempts de prétention, rendent plutôt bien la force, la fraîcheur et la candeur de l’original. Mais le traducteur est entravé par les conventions hétérosexuelles sexistes de son temps. L’image que ces derniers se faisaient de la poétesse s’appuyait principalement sur le personnage inventé par Ovide, amoureuse non des femmes qu’elle nomme dans ses œuvres (Anactoria, Gongyla…), mais d’un certain Phaon. Hall prête ainsi à l’admirateur masculin le pouvoir d’enfoncer des « langueurs » au sein du « cœur ravi » de Sappho.

 

L’accessibilité du poème fut élargie par la traduction française du Traité du sublime par Boileau (1674). Cette version, rééditée plus de vingt fois jusqu’en 1740 et traduite en anglais en 1711, plaçait le sublime au centre du débat littéraire et préparait le terrain à Burke et à Kant, qui firent de l’esthétique un domaine autonome de la philosophie. C’est aussi grâce à elle qu’aucun écrivain digne de ce nom ne pouvait désormais manquer de rencontrer le « Phainetai moi » de Sappho. Le poème a été traduit ou paraphrasé, pour ne parler que de l’anglais, par Addison, Smollett, Byron, Tennyson, William Carlos Williams et Robert Lowell. Il est, dans notre répertoire culturel, l’ancêtre de toute représentation d’un désir sexuel réprimé.

Pour les lecteurs à la recherche d’une édition complète et actualisée, dans une traduction anglaise fidèle et scrupuleuse, des œuvres de Sappho parvenues jusqu’à nous, ce nouveau recueil, dirigé par deux clacissistes réputés, constitue à ce jour la meilleure option. Les textes sont traduits par Diane Rayor, professeure à la Grand Valley State University, dans le Michigan. Elle est l’auteure de traductions appréciées d’autres œuvres de poésie ancienne, parmi lesquelles les hymnes d’Homère et les poèmes de Callimaque. Ses traductions de Sappho, sur certaines desquelles elle travaille depuis plus de trente ans, sont accompagnées d’une bibliographie sélective, d’une introduction et de notes d’André Lardinois.

La seule dimension de l’œuvre de Sappho qui me semble insuffisamment traitée est le caractère hybride de sa voix, à la fois anatolienne et européenne. Dans un monde où certains conservateurs continuent de présenter les Grecs anciens comme les ancêtres d’une civilisation occidentale réputée « supérieure », les traits orientaux de la poésie de Sappho peuvent être utilement déroutants.

L’aristocratie de Lesbos entretenait des liens étroits avec les riches royaumes barbares du continent (actuelle Turquie), distant de 10 miles nautiques. Sappho affirme qu’elle n’échangerait pas sa Cléis chérie pour « toute la Lydie », un ancien royaume situé dans l’ouest de la Turquie ; un fragment poignant décrit son accablement quand une fille la quitte après s’être mariée en Lydie. Mais il y a plus : depuis le déchiffrement du hittite, la poésie de Sappho promet de nous faire remonter plus loin encore dans le passé, dans les mystères de l’Anatolie de l’âge du bronze. Lesbos, connue des Hittites sous le nom de Lazpas, était déjà assez avancée pour offrir au roi hittite une idole votive au XIVe siècle avant notre ère. Le nom Sappho lui-même dérive peut-être d’un terme hittite signifiant « divin », ou encore du nom hittite d’une montagne sacrée.

 

Plusieurs traductions et éditions des œuvres de Sappho sont disponibles, dont certaines sont pourvues d’annexes bibliographiques et critiques plus riches que celle de Rayor et Lardinois. Ce qui rend celle-ci incontournable, c’est le caractère opportun de sa parution. En effet, l’éditrice a été en mesure d’inclure dans le volume cinq strophes complètes d’un poème de Sappho rendu public pour la première fois depuis l’Antiquité en janvier 2014. Au XXIe siècle encore, nous avons parfois la chance d’assister à la publication de textes anciens que l’on croyait perdus. Conservés sur papyrus, ils ont surgi des sables d’Égypte après avoir transité, de manière parfois assez louche, par une série de mains anonymes. Les deux poèmes de Sappho découverts le plus récemment (l’un presque en totalité, l’autre réduit à une simple strophe) ont été exhumés juste à temps pour être inclus dans le présent recueil. En attendant que d’autres traducteurs fassent paraître une version plus complète des œuvres de Sappho, le volume de Rayor rend caduques toutes les éditions antérieures.

 

Dans celui des deux « nouveaux » textes qui est presque complet, le « Poème des frères », Sappho évoque l’insatisfaction que lui inspirent les défauts de son frère. Le registre émotionnel est sans équivalent dans le reste de son œuvre, car l’anxiété que le poème exprime est liée à la responsabilité familiale plutôt qu’aux thèmes habituels du désir sexuel, des vêtements, des fleurs, des rituels nuptiaux, des dieux ou de la mythologie. Le texte n’est pas sensuel, mais pratique et réflexif. Il est tourné vers l’avenir plutôt que vers le passé. Il présente Sappho sous un jour nouveau : le rôle qu’elle y endosse est celui de membre responsable d’une famille qui vit dans une île de la mer Égée orientale et gère une affaire de transport maritime. L’un de ses frères, Charaxos, n’est pas revenu d’une course en mer dont il doit rapporter certaines marchandises ; son plus jeune frère, Larichos, tarde à grandir et à prendre ses responsabilités.

Sappho, exaspérée et plutôt inquiète, repousse un interlocuteur anonyme qui l’assaille à coups de rumeurs infondées quant au retour imminent de Charaxos. Sappho rétorque que sa seule option est de prier Héra (la déesse tutélaire du statut social des femmes). Ce beau poème, qui évoque un long voyage psychologique, a pour fil conducteur l’image du vaisseau alourdi par son chargement et que les orages menacent. Le navire est celui que pilote Charaxos, mais c’est aussi une métaphore des aléas de la famille. Hélas, la traduction qu’en donne Rayor ne parvient pas à restituer le jeu de sonorités de l’original.

Un autre important « nouveau » poème de Sappho (le fragment 58, reconstitué en 2004 à partir de deux papyrus distincts) s’en tire mieux. Il s’agit peut-être du texte le plus ancien dont nous disposions sur un thème devenu par la suite conventionnel : l’amour considéré du point de vue d’une personne triste et vieillissante. Le fragment 58 en offre pourtant un exemple curieux. Le poème réalise l’exploit, particulièrement difficile en grec, de ne donner aucune indication sur le sexe du locuteur. Deux mille cinq cents ans avant les analyses de Jeannette Winterson sur le sujet non genré dans Written on the Body (1992), le poème méditatif de Sappho interrogeait le thème de l’amour du point de vue d’un poète au sexe indéterminé. Cette qualité unique est préservée dans la traduction de Rayor, qui parvient à refléter quelque chose des « iambes dansants » autour desquels le texte est construit, et qui font écho à son image centrale : « Mes genoux ne me portent plus/Alors qu’autrefois ils étaient vifs à danser comme ceux d’un faon ».

La traduction de poèmes lyriques appartenant au canon de la littérature classique soulève des questions fondamentales sur les objectifs que le traducteur doit se proposer d’atteindre. Rayor explique dans sa « Note sur la traduction » que ses deux buts sont « la précision, guidée par les meilleures éditions textuelles et les recherches récentes, et la poésie. Je crois que la beauté et la précision du langage ne s’excluent pas nécessairement. » Mais quelles conclusions en tirer s’agissant des composantes essentielles de l’effet poétique ? La forme, le rythme, l’euphonie, la métaphore et les images sont inséparables de l’information que transmettent les mots d’un texte, et ils peuvent être plus riches de sens encore. Les poètes lyriques ne se contentent pas de décrire leur vie intérieure : ils associent la sonorité, le rythme, la diction et les images mentales pour en maximiser l’impact sensoriel et émotionnel. Comme Emily Dickinson l’écrivait à Thomas Wentworth Higginson en 1870, « si j’ai la sensation physique que le sommet de mon crâne s’est envolé, je sais que c’est de la <vraie< poésie ». Hélas, pendant ma lecture du Sappho de Rayor, le sommet de mon crâne n’a pas bougé d’un pouce. D’autres traductions récentes se révèlent par endroits plus inventives et convaincantes sur le plan littéraire.

Tout cela ne saurait occulter le triste fait que, jusqu’à la découverte du « Poème des frères », le seul poème complet de Sappho dont nous disposions était le fragment 1, l’hymne incomparable dans lequel Sappho demande à Aphrodite de l’assister dans sa conquête d’une femme qui n’est pas nommée. Ses sept strophes parfaites ont survécu en totalité parce qu’un critique littéraire subtil de l’Antiquité, Denys d’Halicarnasse, présente Sappho dans l’un de ses traités comme la meilleure illustration, en poésie, d’un style qu’il appelait « policé et exubérant ».

Ce jugement essentiel devrait être présent à l’esprit de tous ses traducteurs. Denys explique que « l’euphonie et le charme de ce passage tiennent à sa cohésion et à la douceur de ses articulations ». Mais le critique précise alors quelles techniques Sappho emploie pour parvenir à ses fins : « Les mots sont juxtaposés et liés entre eux selon certaines affinités et associations naturelles de lettres. » Aucun défi n’est plus redoutable pour un traducteur.

 

Denys insiste sur les connexions entre sons, la chose la plus ardue à transposer d’une langue à l’autre. Le parcours sonore du poème grec que cite Denys précipite le lecteur à travers quatre strophes à enjambements, sans pause, dans lesquelles Sappho appelle Aphrodite à l’aide. La déesse finit par répondre sous la forme d’ensembles rythmiques plus mesurés, dispensant ses conseils habiles dans des phrases dont la fin coïncide avec celle des strophes. Les « associations de lettres » dont parle Denys sont complexes : Aphrodite manifeste une préférence pour les sons p et d (en résonance avec ceux de son propre nom), tandis que le début de l’adresse de Sappho est dominé par la voyelle a (cinq occurrences dans le seul premier vers), ce qui exigeait du poète lisant le poème d’ouvrir grand la bouche, comme pour appeler de loin la divinité. Mais vers la fin du texte, l’assonance en a cède la place à de brefs sons en é entrecoupés de s, suggérant de nouveau la volonté d’attirer l’attention d’Aphrodite, cette fois au moyen de sifflantes.

Rayor traduit ainsi l’apostrophe à la déesse de l’amour, sur laquelle s’ouvre le célèbre poème :

 

On the throne of many hues, Immortal Aphrodite,
child of Zeus, weaving wiles: I beg you,
do not break my spirit, O Queen ;
with pain or sorrow…

 

La traductrice est parvenue à reproduire l’ordre des mots de Sappho, la syntaxe et même l’alternance des voyelles longues et courtes. Elle offre un écho atténué de l’allitération de Sappho en utilisant une autre consonne (weaving wiles). Mais son vocabulaire latinisé lui joue des tours. Pour rendre les nuances du grec, les mots issus du latin (immortal et spirit) se révèlent souvent moins efficaces que les termes anglo-saxons plus terre à terre. Le mot immortal ne traduit pas l’idée d’êtres qui ne meurent pas de manière aussi piquante que le grec ancien athanatos (« sans thanatos ») ou l’anglais deathless. Quant à spirit, ses connotations évoquent le christianisme et une certaine forme de vie désincarnée, ce qui ne rend pas justice au puissant thumos des Grecs. Ce siège des émotions et de la colère, que les Anciens ressentaient physiquement dans le bas de leur cage thoracique, est plus justement rendu par heart ou guts. Mais c’est ici affaire de goût : la principale décision à prendre dans cette strophe concerne le long adjectif composé grec que Rayor traduit par « on the throne of many hues ».

En réalité, le manuscrit ne fait pas référence à un trône (thronos), mais à un intellect (phren, ou quelque chose de similaire), ce qui laisse penser que l’épithète d’Aphrodite évoque l’esprit chatoyant de la déesse plutôt que le siège où elle s’assoit. Même si Rayor emboîte le pas à un grand nombre de spécialistes qui ont préféré « corriger » le texte original dans le sens d’une interprétation à leurs yeux plus logique sur le plan linguistique, ils négligent ce faisant l’étrangeté du dialecte éolien oriental de Sappho ainsi que son penchant pour les néologismes aventureux. Un autre problème tient au caractère difficilement traduisible de l’adjectif poikilos, que la poétesse accole au trône d’Aphrodite (ou à son esprit), et qui signifie à la fois « bigarré » et « oscillant », « en mouvement constant ».

Un lecteur qui ferait l’effort de lire en parallèle plusieurs traductions de Sappho ne serait pas pour autant en mesure d’apprécier pleinement l’une de ses qualités essentielles, et qui en fait une pionnière : elle a donné son nom à l’un des mètres poétiques les plus raffinés et difficiles, la strophe saphique. Il s’agit de trois vers de onze syllabes suivis d’un autre de cinq, chacun opérant un mouvement circulaire, des sons forts et longs encadrant, aux deux extrémités, des syllabes courtes et rapides au milieu.

Il n’y a pas de meilleure introduction à la strophe saphique qu’un poème nostalgique d’Allen Ginsberg paru dans son recueil tardif White Shroud (1986), où il célèbre les amours homosexuelles de sa jeunesse. Dans un moment de génie, il rend un délicat hommage à sa devancière en combinant forme saphique, diction sensuelle et fonds nourri de discussions sur l’oreiller :

 

Red cheeked boyfriends tenderly
kissed me sweet mouthed
under Boulder coverlets winter
springtime
hug me naked lauging & telling girl  friend
gossip til autumn

 

Sappho, qui continue de nous hanter et de nous surprendre, hantait déjà l’imaginaire de l’Antiquité. Les habitants de Lesbos imprimaient son visage sur leurs monnaies. Une très belle statue à son effigie ornait le palais municipal de Syracuse. Sur l’île de Leucade (aujourd’hui Lefkada), les falaises de calcaire d’où, dit-on, elle se jeta étaient déjà devenues à l’époque une attraction touristique. Et un poème publié dans la Greek Anthology reproduit les vers qui étaient inscrits sur sa tombe, où Sappho en personne prend la parole. Elle annonce à celui qui visite sa sépulture qu’elle n’est pas vraiment morte, puisque ses neuf recueils sont aussi immortels que les neuf muses. Nous en avons perdu 97 %, et la voix de Sappho continue pourtant à nous parler avec grâce et autorité : « Tu sauras que j’ai échappé à l’obscurité de l’Hadès, et que jamais le soleil ne se lèvera sur un monde ignorant le nom de Sappho, la poétesse lyrique. »

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 7 mai 2015. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

 

poeme sappho poeme sappho 2

Au temps sinistre du polono-communisme

Szczecin est une ville située près de la frontière allemande, dans les terres recouvrées par la Pologne à l’Ouest, en échange des territoires de l’Est devenus soviétiques suite à la conférence de Yalta. C’est là que Wanda Hagedorn est née et a grandi jusqu’à l’âge de 11 ans. « Une enfance catholique, patriarcale et polono-communiste. Autrement dit dépressive, oppressive et répressive, chose banale à l’époque », raconte-t-elle en prologue de Retour en Ostalgie, la bande dessinée qu’elle signe aux éditions Steinkis.

Un mot résume pour elle cette période : « sinistre ». Szczecin était peuplée de « gens sinistres », avec ses « façades d’églises sinistres », ses « porches d’immeubles sinistres », « l’être le plus sinistre étant la fillette du rez-de-chaussée qui avait eu la polio ». Le regard espiègle et amer de la petite fille révèle au lecteur l’atmosphère d’aliénation dans laquelle baignait la Pologne des années 1960 : l’école-relais de propagande, l’église-opium d’un peuple qui ne s’étonne plus que la messe soit encore dite en latin, le spectacle des divisions de soldats traversant les rues au pas pour protéger les habitants d’un ennemi invisible mais toujours à l’affût, la paranoïa organisée par un régime qui encourage ses citoyens à haïr Allemands, Ukrainiens et Suédois, Tatars et Tsiganes, Juifs et Américains. « J’avais l’impression de jouer dans une pièce de théâtre. Allemands expulsés, Polonais rapatriés, gens de passage, tout le monde jouait la comédie », lit-on dans Retour en Ostalgie.

Les parents de Wanda Hagedorn, originaires des « confins orientaux », avaient été expulsés des territoires devenus russes en 1945 et « rapatriés » dans les régions reprises à l’Allemagne. Leur mariage fut un « fiasco monumental ». Lui était issu d’une famille paysanne (et devait au communisme une certaine ascension sociale). Elle venait d’une famille bourgeoise de l’intelligentsia (qui avait tout perdu, chassée par les Soviétiques). Leur différence de classe et leurs désaccords idéologiques donnaient lieu à des disputes quotidiennes. Les scènes de violence conjugale émaillent le récit de Wanda Hagedorn. Tout comme les détails de la vie en appartement communautaire.

Car la famille vit dans le logement de « la Boche », Kucja Renkiel, dont les deux tiers ont été réquisitionnés. Une « colocation » tendue, où les Chmielewski ont installé leurs meubles massifs saisis chez les Allemands expulsés et revendus aux Polonais, ainsi que leur radio Tatry à cadran vert, qui rythme le quotidien de la famille. Les informations édifiantes et les chants folkloriques qu’elle diffuse en continu constituent la véritable bande-son de Retour en Ostalgie, lancinante comme la vie sous le communisme.

Une autre auteure polonaise, Marzena Sowa, a récemment dépeint son enfance « polono-communiste » en bande dessinée. Plébiscitée par la critique et le public français, la série intitulée Marzi (aux éditions Dupuis) offre une fascinante incursion dans l’atmosphère de la Pologne communiste des années 1980, celle de l’essor du mouvement Solidarność et de Tchernobyl. Mais Marzena Sowa revendique aussi dans son ouvrage la possibilité d’une enfance heureuse, malgré la chape de plomb du régime. Wanda Hagedorn, elle, a une tout autre lecture de son passé. Point d’« Ostalgie » ici. Si le terme est repris en titre, c’est pure ironie. Elle a beau chercher, Hagedorn n’a aucun souvenir d’un quelconque aspect positif de la vie sous le communisme.

 

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Francis Galton, l’homme qui voulait améliorer l’espèce humaine

Dans les années 1880, les habitants de différentes villes britanniques remarquèrent peut-être un vieux monsieur chauve, à favoris, qui louchait sur toutes les jeunes filles qu’il croisait dans la rue, tout en manipulant quelque chose dans sa poche. Ce qu’ils voyaient alors n’était pas la luxure en action, mais la science. Dans sa poche, notre homme dissimulait un appareil qu’il avait baptisé « perceur », une aiguille montée sur un dé à coudre et un morceau de papier en forme de croix. En perçant des trous à différents endroits du papier, il pouvait enregistrer discrètement la note qu’il attribuait à la silhouette de la passante, sur une échelle allant de « séduisante » à « repoussante ». Après de nombreux mois passés à manier son perceur et à compiler les résultats, il put établir une « carte de la beauté » dans les îles Britanniques. Londres en était l’épicentre, Aberdeen l’exact opposé.

Ce genre de recherche allait comme un gant à Francis Galton, qui avait pris pour devise : « Chaque fois que tu peux, dénombre. » Il fut l’un des grands découvreurs victoriens, explora des régions inconnues d’Afrique, fut un pionnier de la prévision météorologique et du relevé d’empreintes digitales. Il découvrit des règles statistiques qui révolutionnèrent la méthodologie scientifique. Pourtant, on se souvient surtout de lui aujourd’hui pour une invention qui le montre sous un jour résolument sinistre : l’eugénisme, science (ou pseudoscience) de « l’amélioration » de l’espèce humaine par croisements sélectifs.

La biographie de Martin Brookes intègre ce versant sinistre dans son titre même : « Sombres visions et brillantes idées. » L’auteur a travaillé au Laboratoire Galton de l’University College de Londres (qui, avant d’être pudiquement rebaptisé en 1965, s’appelait Laboratoire Galton d’eugénisme national). Il est manifestement impressionné par la curiosité foisonnante du scientifique et par l’ampleur de ses découvertes. Néanmoins, il ne peut s’empêcher de trouver un peu loufoque cet homme en proie à l’obsession du dénombrement et des mesures, « l’un des principaux représentants de la dinguerie scientifique de l’époque victorienne ». Si Brookes voit juste, Galton fut détourné du droit chemin non seulement par les préjugés de son temps, mais aussi par son incapacité à comprendre les notions statistiques dont il était pourtant le concepteur.

 

Né en 1822 dans une riche famille de quakers distingués – son grand-père maternel était Erasmus Darwin, médecin et botaniste respecté qui écrivit des poèmes sur la vie sexuelle des plantes –, Galton bénéficia d’une éducation libérale. Enfant, il se délectait de sa propre précocité : « J’ai 4 ans et je peux lire n’importe quel livre anglais. Je peux réciter tous les substantifs, adjectifs et verbes actifs latins, en plus de 52 vers de poésie latine. Je peux faire toutes les additions et multiplier par 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8 et 10. Je sais aussi réciter la table des pence (1).Je lis un peu le français et je connais l’heure. » Lorsque Galton eut 16 ans, son père décida qu’il devrait embrasser la carrière de médecin, comme son grand-père. Placé en apprentissage dans un hôpital, le jeune homme fut dégoûté par les cris des patients opérés sans anesthésie. Quand il consulta son cousin Charles Darwin, qui revenait de son expédition à bord du Beagle, celui-ci lui conseilla d’« étudier les mathématiques comme un forcené ». Il partit donc pour Cambridge où, malgré l’invention d’une « machine à ranimer le courage » qui lui faisait ruisseler de l’eau sur la tête, il ne résista pas au surmenage.

Galton allait conserver toute sa vie cette alternance d’activité intellectuelle frénétique et d’effondrement nerveux. La mort de son père l’avait pourtant affranchi, dès ses 22 ans, de toute nécessité de gagner sa vie. Désormais à la tête d’un héritage substantiel, il put s’adonner à un certain hédonisme sportif. En 1845, il descendit le Nil pour chasser l’hippopotame, puis traversa le désert de Nubie à dos de chameau. Il apprit seul l’arabe, et une prostituée lui transmit apparemment une maladie vénérienne ; selon son biographe, cela pourrait expliquer un net refroidissement de ses ardeurs pour les femmes.

 

Le monde comptait alors de vastes territoires encore vierges, et leur exploration semblait être une vocation appropriée pour un riche célibataire victorien. En 1850, Galton s’embarqua pour le sud de l’Afrique et s’aventura dans des régions de l’intérieur des terres qu’aucun Blanc n’avait vues jusque-là. Avant de partir, il acheta à un théâtre de Drury Lane une couronne qu’il prévoyait de placer « sur la tête du plus grand potentat ou du plus éloigné que je rencontrerai ». Cette biographie offre un récit captivant des 1 500  kilomètres qu’il parcourut dans la brousse. Improvisant une tactique de survie en cours de route, il dut affronter la chaleur accablante, le manque d’eau, les guerres tribales, les lions affamés, les essieux cassés, les guides trompeurs et les porteurs indigènes dont les superstitions alimentaires mutuellement conflictuelles empêchaient d’établir un menu satisfaisant pour tous avec les moutons et les bœufs du garde-manger mobile de la caravane.

Galton apprit à maîtriser le sextant, qu’il utilisa même un jour pour mesurer de loin les courbes d’une autochtone particulièrement rebondie, « une Vénus parmi les Hottentots ». Le point d’orgue du voyage fut son entrevue avec le roi Nangoro, dirigeant tribal considéré localement comme « l’homme le plus gros au monde ». Fasciné par la peau blanche et les cheveux raides de l’Anglais, Nangoro ne fut que modérément ravi quand celui-ci posa sur son crâne la ridicule couronne de théâtre. Mais quand le monarque envoya sa nièce, couverte de beurre et d’ocre rouge, dans la tente de son visiteur en guise d’épouse pour la nuit, Galton, vêtu de son unique costume propre, en lin blanc, jugea la princesse nue « aussi apte qu’un rouleau d’imprimeur bien encré à laisser une trace sur tout ce qu’elle touchait… Je la fis donc éjecter sans grande cérémonie ».

Les exploits de Galton le rendirent célèbre : à son retour en Angleterre, les journaux fêtèrent l’explorateur trentenaire et la Royal Geographical Society lui remit une médaille d’or. Mais, après avoir écrit un best-seller sur l’art de survivre dans la brousse africaine, le voyageur décida qu’il en avait assez de la vie aventureuse. Il se maria avec une femme sans grâce, issue d’une famille d’intellectuels illustres, avec qui il ne parvint jamais à avoir d’enfants, et s’établit dans le quartier londonien de South Kensington pour mener une vie de scientifique dilettante.

Galton pensait depuis toujours que son vrai métier était de mesurer les choses. Dans ce cadre, il procéda à des expériences complexes sur la science du thé, en rédigeant des équations pour aboutir à un breuvage parfait. Et finit par s’intéresser à un sujet réellement important : le climat. À cette époque, la météorologie ne méritait guère le nom de science et, par ses efforts de prévision, le premier météorologue en chef du gouvernement britannique s’était attiré de telles moqueries qu’il finit par se trancher la gorge. Prenant l’initiative, Galton sollicita des rapports sur les conditions climatiques de toute l’Europe, puis créa le prototype de la carte météorologique moderne. Il découvrit aussi un système de hautes pressions qu’il appela « anticyclone ».

Galton aurait pu se contenter jusqu’à la fin de ses jours d’un rôle mineur de scientifique amateur si un événement spectaculaire n’en avait décidé autrement : la parution en 1859 du livre de Darwin, De l’origine des espèces. En lisant l’ouvrage de son cousin, Galton eut la révélation de son objectif dans la vie. Il fut particulièrement frappé par l’évocation, pour illustrer le fonctionnement de la sélection naturelle, des croisements de plantes et d’animaux domestiques par les paysans qui cherchent à améliorer l’espèce. Peut-être l’évolution humaine pouvait-elle être guidée de la même manière ? Mais, là où Darwin songeait surtout à l’évolution des caractéristiques physiques, comme les ailes et les yeux, Galton appliqua la même logique de l’hérédité à des qualités mentales, comme le talent et la vertu. « Si l’on consacrait à l’amélioration de la race humaine un vingtième du coût et des efforts prodigués pour l’amélioration des chevaux et du bétail, quelle galaxie de génies ne pourrait-on créer ! », écrivit-il en 1864 dans un article de magazine, sa première salve eugéniste. Il n’inventera le mot qu’une vingtaine d’années plus tard, à partir du mot grec signifiant « bien né ».

 

Galton est aussi le père de la formule « nature vs culture », encore au cœur des débats contemporains (il la devait sans doute à La Tempête, de Shakespeare, où Prospero se désole que son esclave Caliban soit « Un démon, un diable-né, car à sa nature/La culture ne saurait adhérer ») (2). À Cambridge, le chercheur avait remarqué que les parents des meilleurs étudiants avaient eux aussi brillé à l’université ; cette réussite familiale ne pouvait résulter du pur hasard, estimait-il. Cette intuition fut confortée au cours de ses voyages, qui lui inspirèrent une conscience très nette de ce qu’il appelait « les particularités mentales des différentes races ». Galton se donna beaucoup de mal pour trouver des preuves à l’appui de sa foi en la supériorité de l’inné sur l’acquis. Dans son livre de 1869, « Le génie héréditaire », il dresse de longues listes d’hommes « éminents » (juges, poètes, savants, et même rameurs et lutteurs) pour montrer que l’excellence se transmet de génération en génération. Afin de répondre à l’objection selon laquelle cela tenait peut-être à des avantages sociaux plutôt qu’à la biologie, il prit comme groupe de contrôle les fils adoptifs des papes. Son argumentation provoqua des comptes rendus sceptiques mais impressionna Darwin. « En un sens, vous avez fait d’un adversaire un converti, lui écrivit-il, car j’ai toujours soutenu qu’à l’exception des imbéciles les hommes ne diffèrent guère par l’intellect, mais seulement par l’application et l’ardeur au travail. »

Pour Galton, les difficultés ne faisaient pourtant que commencer. Si son utopie eugéniste devait se changer en possibilité concrète, il lui fallait en apprendre davantage sur le fonctionnement de l’hérédité. Sa foi en l’eugénisme le poussa donc à tenter de découvrir les lois de la transmission génétique. Et cela le mena à la statistique.

La discipline était alors un amas aride de recensements démographiques, de résultats commerciaux, et ainsi de suite. Elle était dénuée d’intérêt mathématique, en dehors de l’unique concept de courbe en cloche. Cette courbe fut observée pour la première fois quand des astronomes du XVIIIe siècle remarquèrent que les erreurs commises dans leurs mesures de la position des planètes et autres corps célestes avaient tendance à s’accumuler de manière symétrique autour de la véritable valeur. Sur un graphique, les erreurs prenaient la forme d’une cloche. Au début du XIXe siècle, un astronome belge, Adolphe Quetelet, constata que cette « loi des erreurs » s’appliquait aussi à de nombreux phénomènes humains. Rassemblant des informations sur le tour de poitrine de plus de 5 000 soldats écossais, par exemple, Quetelet s’aperçut que les données formaient une courbe en cloche avec pour centre la taille moyenne, d’environ 100 centimètres.

 

Du point de vue mathématique, la courbe en cloche apparaît systématiquement dès qu’une variable (comme la taille humaine) est déterminée par un ensemble de petites causes (les gènes, la santé, l’alimentation) fonctionnant de manière plus ou moins indépendante. Pour Quetelet, la courbe en cloche représentait les écarts accidentels par rapport à un idéal, « l’homme moyen ». Cependant, quand il prit connaissance des travaux de Quetelet, Galton vit avec enthousiasme cette courbe sous un jour tout autre : elle ne décrivait pas des accidents négligeables, mais des différences révélant la variabilité dont dépendait l’évolution. Sa quête des lois gouvernant la transmission de ces différences d’une génération à l’autre conduisit à ce que Brookes appelle à juste titre « deux des plus grands legs de Galton à la science » : la régression et la corrélation.

Même si le chercheur s’intéressait davantage aux facultés mentales héréditaires, il savait qu’elles seraient difficiles à mesurer. Il se concentra donc sur des traits physiques comme la taille. La seule règle d’hérédité alors connue était résumée par le dicton « Les chiens ne font pas des chats ». Les parents grands ont tendance à avoir des enfants grands, alors que les parents petits ont tendance à avoir des enfants petits. Mais les cas individuels étaient imprévisibles. Dans l’espoir de découvrir un modèle plus général, Galton créa en 1884 un « laboratoire anthropométrique » à Londres. Attirées par sa renommée, des milliers de personnes y affluèrent et laissèrent mesurer leur poids, leur taille, leur temps de réaction, leur force de traction, leur perception des couleurs, etc. Parmi eux, le Premier ministre William Gladstone : « M. Gladstone insista de manière amusante sur la taille de sa tête […], mais la circonférence se révéla finalement n’être pas si grande », nota Galton, très fier de son énorme crâne chauve.

Après avoir recueilli des données auprès de 205 couples et de 928 de leurs enfants adultes, Galton reporta les chiffres sur un graphique, la taille des parents étant indiquée sur un axe et celle des enfants sur l’autre. Puis il traça une ligne droite à travers le nuage de points pour saisir la tendance représentée. La pente était de 66 %. Cela signifiait que les parents exceptionnellement grands (ou petits) avaient, en moyenne, des enfants dont seulement les deux tiers étaient aussi exceptionnels. En d’autres termes, en matière de taille, les enfants avaient tendance à être moins exceptionnels que leurs parents. Comme Galton l’avait remarqué des années auparavant, cela semblait aussi être vrai pour « l’éminence » : les enfants de Jean-Sébastien Bach, par exemple, étaient peut-être meilleurs musiciens que la moyenne, mais moins remarquables que leur père. Galton qualifia ce phénomène de « régression vers la médiocrité ». L’analyse de la régression permettait de prédire une caractéristique (la taille d’un enfant) d’après une autre (la taille des parents) alors qu’il n’existait qu’un lien très partiel entre elles. Galton élabora une mesure de la force de ces liens flous, qui pouvait s’appliquer même quand les choses ainsi liées étaient de nature différente, comme la pluie et la récolte. À propos de cette technique plus générale, il parlait de « corrélation ».

 

Le résultat fut une avancée conceptuelle majeure. Jusque-là, la science se limitait quasiment aux lois déterministes des causes et des effets, qui sont difficiles à trouver dans le monde biologique, où des causes multiples se mêlent souvent de façon confuse. Grâce à Galton, les lois statistiques acquirent une respectabilité. Sa découverte de la régression vers la médiocrité (ou régression vers la moyenne, comme nous disons à présent) rencontra un écho plus large encore. Pourtant, si claire qu’elle puisse paraître, cette idée est un piège même pour les esprits subtils. L’erreur courante est de croire qu’elle implique la convergence au fil du temps. Si des parents très grands ont tendance à avoir des enfants un peu plus petits et les très petits parents à avoir des enfants un peu plus grands, cela ne veut-il pas dire qu’à la fin nous aurons tous la même taille ? Non, parce que la régression fonctionne aussi bien en avant qu’en arrière : les enfants très grands ont tendance à avoir des parents un peu plus petits, et les enfants très petits ont tendance à avoir des parents un peu plus grands. L’explication de ce paradoxe apparent tient au fait que la régression vers la moyenne se produit quand des facteurs durables se mêlent à des facteurs éphémères. Prenons l’exemple du sport, où l’on confond souvent régression vers la moyenne et baisse de niveau. Les scores phénoménaux obtenus la saison dernière par les meilleurs joueurs de base-ball sont le fruit de la compétence et de la chance conjuguées. Certains sont réellement de grands joueurs qui ont eu une année ordinaire, mais la majorité d’entre eux sont simplement de bons joueurs qui ont eu leur année de chance. Il n’y a pas de raison que ce second groupe ait autant de veine cette année, c’est pourquoi environ 80 % d’entre eux verront leur score décliner.

Prendre la régression vers la moyenne pour une force réelle qui conduit à l’atténuation progressive des talents ou des qualités, c’est être victime de l’« illusion de Galton », erreur très répandue. En 1933, un universitaire du nord-ouest de l’Angleterre, Horace Secrist, commit « Le triomphe de la médiocrité dans le commerce », un livre entier témoignant de cette illusion. Puisque les entreprises très rentables tendent à devenir moins rentables, affirmait-il, et puisque les firmes très peu rentables ont tendance à devenir plus rentables, toutes les entreprises seront bientôt médiocres. Il y a quelques décennies, l’armée de l’air israélienne conclut que le blâme devait être plus efficace que l’éloge pour la motivation des pilotes, puisque les pilotes médiocres que l’on critiquait faisaient ensuite de meilleurs atterrissages, alors que les très bons que l’on applaudissait se posaient ensuite moins bien (il est consternant de penser que nous avons tendance à surévaluer la critique et à sous-évaluer l’éloge à cause de l’illusion de la régression). Plus récemment, un éditorialiste du New York Times a prétendu à tort que les différences raciales en matière de QI disparaîtraient avec le temps, par le simple effet de la régression.

 

Galton était-il lui-même victime de l’illusion de Galton ? Brookes le soutient. Il « s’est entièrement mépris sur ses résultats en matière de régression », car il croyait à tort que la taille humaine tendait « à devenir de plus en plus moyenne à chaque génération ». Pire encore, affirme Brookes, la confusion de Galton sur ce point le poussa à rejeter la vision darwinienne de l’évolution, pour adopter une version plus extrême et plus sinistre de l’eugénisme. Imaginons que la régression fonctionne bel et bien comme une sorte de gravité, ramenant toujours les individus vers la moyenne. Il s’ensuivrait que l’évolution ne pourrait s’accomplir par une série progressive de petits changements, comme l’envisageait Darwin. Elle exigerait d’importantes transformations discontinues, exemptes de régression vers la moyenne. De tels bonds, pensait Galton, devaient avoir entraîné l’apparition d’organismes radicalement nouveaux, ou « caprices de la nature », capables de déplacer la courbe en cloche des facultés. Si l’eugénisme voulait avoir une chance de réussir, il devrait fonctionner de la même façon. Autrement dit, il faudrait mettre à contribution ces caprices de la nature pour créer une nouvelle race, condition indispensable pour avancer véritablement.

Dans son récit, Brookes donne l’impression que Galton avait les idées moins claires qu’en réalité. Il lui fallut près de deux décennies pour élucider les subtilités de la régression, exploit qui, selon Stephen M. Stigler, statisticien à l’université de Chicago, « est comparable aux plus grands événements individuels dans l’histoire de la science, au même niveau que la découverte de la circulation du sang par William Harvey ou de la séparation de la lumière par Isaac Newton ». En 1889, quand Galton publia son livre le plus influent, « L’héritage naturel », il était parvenu à une maîtrise quasi totale du sujet (3). Il savait que la régression n’avait rien à voir avec la vie ou l’hérédité. Il savait qu’elle était indépendante du passage du temps. La régression vers la moyenne existe même entre frères, a-t-il remarqué ; les hommes particulièrement grands ont tendance à avoir des frères un peu moins grands. En fait, Galton put montrer, par un raisonnement géométrique limpide, que la régression est purement mathématique et n’a rien d’une force empirique. Pour dissiper tout doute, il présenta la question de la taille héréditaire comme un problème de mécanique et le soumit à un mathématicien de Cambridge qui, pour sa plus grande joie, confirma sa découverte.

Alors même qu’il posait les bases de l’étude statistique de l’hérédité humaine, Galton continuait à poursuivre bien d’autres intérêts intellectuels, les uns importants, les autres simplement excentriques. Il inventa des lunettes sous-marines lui permettant de lire immergé dans son bain, et il suscita une controverse en employant la statistique pour enquêter sur l’efficacité de la prière (il en conclut que les requêtes adressées à Dieu étaient impuissantes à protéger les hommes de la maladie). Inspiré par le passage de Mars près de la Terre, il conçut un système de signaux célestes pour communiquer avec les Martiens. Plus utilement, il conféra des fondements rigoureux à la pratique naissante du relevé d’empreintes digitales en classant les motifs et en prouvant que chaque être humain possède des empreintes uniques, ce qui fit considérablement progresser le travail de la police victorienne.

 

Galton déploya jusqu’à la fin du siècle une activité incessante. En 1900, l’eugénisme acquit un prestige considérable quand parut l’ouvrage de Gregor Mendel sur l’hérédité des petits pois. Le déterminisme héréditaire devint soudain la dernière mode en sciences. Bien que désormais affecté par la surdité et l’asthme (qu’il soignait en fumant du haschisch), Galton prononça en 1904 une conférence majeure. « Ce que la nature fait aveuglément, lentement et impitoyablement, l’homme peut le faire avec prévoyance, rapidité et bienveillance », déclara-t-il. Un mouvement eugéniste international se créa, dont Galton apparut comme le héros. En 1909, il fut anobli. Deux ans plus tard, à 88 ans, il mourut.

Au cours de sa longue carrière, Galton ne parvint pas à prouver l’axiome central de l’eugénisme : en matière de talent et de vertu, la nature l’emporte sur la culture. Il ne douta pourtant jamais de sa véracité, et de nombreux savants en vinrent à partager cette conviction. Darwin lui-même, dans La Descendance de l’homme, écrivait : « Les travaux admirables de M. Galton nous ont maintenant appris que le génie […] tend à être héréditaire. » Partant de cet axiome, il existe deux façons de mettre l’eugénisme en pratique : la manière « positive », qui consiste à inciter les êtres supérieurs à procréer davantage, et la manière « négative », qui consiste à obliger les êtres inférieurs à procréer moins. Pour l’essentiel, Galton était un eugéniste positif. Il soulignait l’importance de mariages précoces et d’une fertilité élevée parmi l’élite génétique, fantasmant sur de somptueuses noces financées par l’État, dans l’abbaye de Westminster, où la reine conduirait les élus à l’autel, en guise d’encouragement.

Toujours hostile à la religion, il protestait contre l’Église catholique qui, au fil des siècles, avait toujours imposé le célibat à certains de ses membres les plus brillants. Grâce à la propagation des idées eugénistes, il espérait que les plus doués prendraient conscience de leur responsabilité de procréer pour le bien de la race humaine. Mais Galton ne pensait pas que l’eugénisme puisse être entièrement affaire de persuasion morale. Inquiet de voir que, dans l’Angleterre industrielle, les pauvres se reproduisaient de façon disproportionnée, il aurait voulu que l’action caritative se détourne d’eux au profit des « désirables ». Pour empêcher « la libre propagation de la masse de ceux qui sont gravement atteints de démence, de faiblesse d’esprit, de criminalité récurrente et de paupérisme », il appelait de ses vœux « une contrainte sévère », qui pourrait prendre la forme de restrictions sur les mariages ou même de stérilisation.

Les propositions de Galton étaient bien modestes par rapport à celles de contemporains célèbres qui se rallièrent à sa cause. H. G. Wells, par exemple, déclarait : « C’est dans la stérilisation des ratés, et non dans la sélection des succès en vue de croisements, que réside la possibilité d’une amélioration de la race humaine. » Même si Galton était conservateur, son credo fut adopté par des progressistes comme Harold Laski, John Maynard Keynes, George Bernard Shaw ou encore Sidney et Beatrice Webb. Aux États-Unis, ses disciples new-yorkais fondèrent la Galton Society, qui se réunissait régulièrement dans une salle de l’American Museum of Natural History, et des vulgarisateurs conduisirent le reste du pays à se passionner pour l’eugénisme. « Nous autres Américains, si soucieux du pedigree de nos cochons, de nos poulets et de notre bétail, jusqu’à quand continuerons-nous à laisser au hasard ou au sentiment “aveugle” l’ascendance de nos enfants ? » demandait une affiche lors d’une manifestation organisée à Philadelphie. Quatre ans avant la mort de Galton, l’Indiana fut le premier État à légaliser la stérilisation, « pour empêcher la procréation de criminels confirmés, d’idiots, d’imbéciles et de violeurs ». La plupart des autres États allaient bientôt en faire autant. Au total, quelque 60 000 stérilisations sur ordre judiciaire seront pratiquées sur des Américains jugés inadaptés d’un point de vue eugénique.

Mais c’est en Allemagne que l’eugénisme prit sa forme la plus abominable. Les idées de Galton visaient à élever l’ensemble de l’humanité ; même s’il partageait les préjugés courants à son époque, le concept de race ne jouait pas un grand rôle dans ses théories. Au contraire, l’eugénisme allemand se transforma vite en Rassenhygiene, en hygiène raciale. Sous Hitler, près de 400 000 personnes atteintes de maux hypothétiquement héréditaires (faibles d’esprit, alcooliques, schizophrènes) furent stérilisées de force. Et, au fil du temps, beaucoup furent tout simplement assassinées.

 

L’expérience nazie provoqua un rejet de l’eugénisme qui mit un terme au mouvement. Les généticiens le condamnèrent comme une pseudoscience, parce qu’elle exagérait le degré auquel l’intelligence et la personnalité sont déterminées par l’hérédité, et parce qu’elle simplifiait abusivement la façon mystérieuse et complexe dont de nombreux gènes entrent en interaction pour donner ses caractéristiques à un individu. En 1966, le généticien britannique Lionel Penrose affirmait : « Notre connaissance des gènes humains et de leur action est encore si imparfaite qu’il est présomptueux et absurde d’établir des principes catégoriques pour améliorer l’espèce. »

Depuis, la science a beaucoup appris sur le génome humain, et, grâce aux progrès de la biotechnologie, nous avons notre mot à dire dans la configuration génétique de nos descendants. Les tests prénatals, par exemple, peuvent signaler aux parents qu’un enfant à naître est atteint d’une maladie génétique comme la trisomie 21 ou la maladie de Tay-Sachs, ce qui offre la douloureuse possibilité d’avorter. La technique de « sélection des embryons » permet un contrôle plus grand encore. Plusieurs embryons sont créés in vitro à partir du sperme et des ovules des parents ; ils sont soumis à des tests génétiques, et celui qui possède les meilleures caractéristiques est implanté dans le ventre de la mère. Ces deux techniques peuvent être considérées comme des formes d’eugénisme « négatif », puisque les gènes discriminés sont associés à des maladies ou pourraient l’être à d’autres situations que les parents jugeraient indésirables (faible QI, obésité, homosexualité ou calvitie) (4).

 

À l’horizon se profile une possibilité eugénique plus radicale, au-delà de tout ce que Galton envisageait. Il s’agirait de modeler l’hérédité de nos descendants en agissant directement sur le matériau génétique de la cellule d’où ils seront issus. Cette technique, appelée « thérapie germinale », a déjà été utilisée sur plusieurs espèces de mammifères et, selon ses défenseurs, ce n’est qu’une question de temps avant que les hommes puissent en bénéficier [lire l’article d’Erik Parens, p. 37]. La perspective d’éliminer les maladies génétiques apparaît comme la justification habituelle de la thérapie germinale. Mais elle pourrait aussi servir à « améliorer » l’humain. Par exemple, si les chercheurs identifiaient les gènes associés à l’intelligence ou aux capacités sportives, la thérapie germinale pourrait offrir aux parents la possibilité de rendre leurs enfants plus performants de ce point de vue.

L’eugénisme galtonien était erroné parce qu’il s’appuyait sur une science défectueuse et reposait sur la coercition. Mais l’objectif de Galton – exclure par croisement la barbarie de l’humanité – n’avait rien d’immoral. Le nouvel eugénisme, en revanche, se fonde sur une science relativement sûre (même si elle est encore très incomplète) et n’a rien de coercitif ; les décisions sur le patrimoine génétique des enfants seraient laissées à leurs parents. C’est l’objectif de ce nouvel eugénisme qui est moralement douteux. Si ces technologies servent à façonner le patrimoine génétique d’enfants selon les désirs – et les moyens financiers – de leurs parents, le résultat pourrait être un groupe d’individus « à gènes riches », plus intelligents, plus sains et plus beaux que la sous-classe des « naturels ». Cet idéal d’amélioration individuelle, plutôt que de progrès de l’espèce, s’oppose clairement à la vision de Galton.

« L’amélioration de notre espèce me semble être l’un des plus hauts objectifs que nous puissions raisonnablement viser, déclara Galton dans sa conférence de 1904. Nous ignorons les destinées ultimes de l’humanité, mais nous sommes sûrs qu’il est aussi noble de vouloir en élever le niveau […] qu’il serait abject de vouloir le rabaisser. » Martin Brookes a peut-être raison de parler de « sermon stupide », mais ce discours possède une certaine droiture lorsqu’on le compare à celui des nouveaux eugénistes, sur l’avenir « post-humain » des bébés sur mesure. Galton, lui, avait au moins l’excuse de l’innocence historique.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 24 janvier 2005. Il a été traduit par Laurent Bury.

Ténèbres sud-africaines

Martin Jasper Louw, dit Marlouw, est afrikaner et vit en Australie. Un jour, sa sœur le supplie d’aller chercher son fils, Koert, dont elle est sans nouvelles. Le jeune homme est retourné s’installer dans la ferme de ses ancêtres, dans la province du Cap-Oriental. Marlouw part sur ses traces. Cela va l’amener à côtoyer le chaos et la folie : en écho au Cœur des ténèbres de Joseph Conrad, Marlouw-Marlow traverse, pour retrouver Koert, une Afrique du Sud de cauchemar. Une centrale nucléaire a explosé. L’anarchie règne et toute la population blanche est en train de quitter le pays. Parvenu à la ferme, Marlow découvre que son neveu vit en reclus, régnant  sur une petite communauté en déliquescence, à qui il distribue de la viande et des tours de jeux sur sa console Nintendo. Paru il y a dix ans en afrikaans, « Gros mangeur » est publié pour la première fois en Angleterre. Il s’agit, pour le Guardian, de « l’un des textes fondamentaux du roman dystopique post-apartheid ».