Mariages à trois à l’italienne

« Ce n’est pas parce que quelques femmes eurent des amants mais parce qu’aucune femme ne put paraître en public sans son amant que les Italiens cessèrent d’être des hommes. » Tel était le verdict sans appel de Sismondi au sujet des sigisbées, ces « chevaliers servants » qui expliquaient selon lui tous les maux de la péninsule. L’économiste suisse n’était pas seul à s’offusquer du rôle très public de ces hommes qui accompagnaient leur dame en toute circonstance – au théâtre, dans les salons, en promenade et jusque dans la maison du mari, où ils étaient semble-t-il comme chez eux. Mais, à l’époque où écrivait Sismondi (en 1818), tout cela semblait déjà de l’histoire ancienne. Selon l’historien Roberto Bizzocchi, le phénomène des sigisbées (un néologisme forgé au XVIIIe siècle) ne dura que le temps de ce settecento et resta cantonné à une classe bien précise : l’aristocratie citadine, surtout dans le Nord.

« Le sigisbéisme avait la capacité de concilier l’exigence de renouveau partagée par les élites du pays avec les impératifs de la tradition », souligne Benedetta Craveri dans la Repubblica. Les Lumières avaient fait naître en Europe de nouvelles formes de sociabilité – ce que l’on appelait « la conversation ». Les femmes se trouvaient au cœur de cet essor du « raffinement social », dont la galanterie formait la clé de voûte. Or, « à la différence de la France où les dames du beau monde pouvaient papillonner seules d’un salon à l’autre, leurs sœurs italiennes ne pouvaient sortir de la maison sans être escortées d’un cavalier. Choisi avec l’approbation du mari, celui-ci avait le devoir de veiller sur elles ».

Le phénomène tenait également aux stratégies patrimoniales des familles de la noblesse italienne. « Pour ne pas disperser leurs biens, elles cherchaient à réduire le nombre de mariages de leurs fils et filles », explique le livre. D’où la proportion élevée des hommes célibataires dans l’Italie du XVIIIe siècle (selon les villes, ils pouvaient représenter jusqu’à 50 % de la population masculine adulte). Devenir chevalier servant offrait un rôle socialement reconnu et constituait pour les familles un moyen de multiplier les alliances. La liberté sexuelle n’était donc clairement pas le motif principal du phénomène. Quant à savoir ce qui se passait dans le secret des alcôves, « Bizzocchi montre bien que [cette relation] pouvait s’ouvrir à toutes les expériences de la vie : l’amour, le don de soi, la jalousie, la fidélité, la trahison, l’abandon ».

Aux sources du racisme anti-tchèques

Ils ont « les traits féroces, les yeux exorbités, une gueule qui jure, les dents en avant. » Ce sont « des gens chez qui l’on retrouve la sauvagerie innocente des animaux. On peut les apprivoiser, mais jamais ils n’oublient la forêt. » Ces deux phrases ne détonneraient pas dans les pires pamphlets antisémites. Elles visaient en fait les Tchèques : la première est tirée d’un magazine allemand édité à Leipzig en 1948 ; la seconde est attribuée par le site iLiteratura au poète et critique britannique Arthur Symons, mort en 1945. Toutes deux illustrent le propos de l’historienne Eva Hahnová, selon laquelle il exista, jusqu’à une époque relativement récente, un virulent racisme anti-Tchèques. Son livre, « L’ombre des préjugés », en examine les manifestations en Allemagne et en Grande-Bretagne.

Le Literární Noviny l’affirme à l’unisson d’Hahnová : les stéréotypes concernant les Tchèques étaient loin d’être anecdotiques. Les accords de Munich en représentent pour l’auteure l’exemple le plus tragique. « La Tchécoslovaquie de l’entre-deux-guerres se voyait comme un État solide, un îlot de démocratie au cœur de l’Europe, explique le mensuel. Mais les étrangers en avaient une perception complètement différente : celle d’un État hétérogène, dont la nature était défectueuse depuis le début » – que l’on pouvait par conséquent sacrifier sans trop d’états d’âme.

En filigrane de ce dénigrement, l’idée que la population de la jeune République tchécoslovaque étaient un agrégat de peuples « asiatiques » (des Slaves), moins civilisés que les Européens. « Sans aucune volonté de s’informer davantage, la majorité des Tchèques portent aujourd’hui un regard négatif sur les étrangers qui décident de faire le voyage périlleux vers l’Europe, déplore le journal, qui a fait de l’ouvrage d’Hahnová son livre de l’année 2015. Or l’histoire de la Tchécoslovaquie – sa création après la Première Guerre mondiale, Munich et l’expulsion des Sudètes – montre clairement les ravages auxquels peuvent mener de tels jugements. »

Légalisons les drogues dures !

« Presque tout ce que l’on pense savoir sur les drogues est faux. Elles ne sont pas ce qu’on croit qu’elles sont. La toxicomanie n’est pas ce qu’on croit qu’elle est. La guerre contre la drogue n’est pas ce que nous montrent nos écrans de télé. Et les solutions ne sont pas ce qu’on s’imagine qu’elles sont. » Voilà le constat que dresse le journaliste britannique Johann Hari dans un entretien à la Los Angeles Review of Books. Son propos se fonde sur une enquête de plusieurs années qui vient d’être traduite en français sous le titre La Brimade des stups. Lorsque l’ouvrage est sorti outre-Manche et outre-Atlantique, l’an dernier, il a été accueilli avec méfiance. Hari traîne en effet quelques casseroles : en 2011, il a été convaincu de plagiat (il reprenait pour ses articles des citations recueillies en fait par des confrères) et de l’usage d’une fausse identité sur Wikipédia pour calomnier ses rivaux. Ce livre, pour lequel il a parcouru plus de 40 000 kilomètres et neuf pays, rencontré des toxicomanes, des dealers, des barons de la drogue, des policiers et divers responsables politiques (comme le président de l’Uruguay José Mujica, qui, en 2013, a légalisé la production et la vente de marijuana dans son pays) constitue, selon John Paul Rathbone, du Financial Times, « plus qu’un acte de réhabilitation : un récit fluide et souvent prenant sur les “premiers et derniers jours de la guerre contre la drogue” ».

Hari commence par dresser le portrait de trois personnages, qu’il érige au rang d’archétypes et qui permettent de comprendre les ressorts de cette guerre vieille de près d’un siècle, aux motivations douteuses et au bilan catastrophique.

Le premier s’appelle Harry Anslinger et a dirigé le Bureau fédéral des narcotiques de 1930 à 1962. C’est le père des mesures prohibitives adoptées par les États-Unis et, à leur suite, par une grande partie des pays occidentaux. Son action fut guidée avant tout par un racisme viscéral : il craignait que l’usage des drogues ne fasse oublier aux Noirs quelle était leur place et ne favorise leur promiscuité avec les Blancs.

De fait, les Noirs furent les principales victimes de cette politique. Aujourd’hui encore, ils constituent une part disproportionnée de la population carcérale américaine, souvent pour des délits mineurs liés au trafic de drogue. Hari retrace le destin bouleversant de la chanteuse noire Billie Holiday (sa deuxième figure archétypale), accro à l’héroïne et persécutée par Anslinger.

Le troisième personnage de cette triade est le gangster Arnold Rothwein, qui mit sur pied le premier cartel de la drogue digne de ce nom. Anslinger avait une autre « bête noire » (si l’on peut s’exprimer ainsi) : la mafia. Or, ironie de l’histoire, celle-ci fut la grande bénéficiaire de ses initiatives. « Il a transféré l’énorme industrie de la drogue des gens qui la contrôlaient jusqu’alors – les médecins et les pharmaciens – au crime organisé », explique Johann Hari.

La Brimade des stups est un plaidoyer pour la légalisation des drogues, douces comme dures, car c’est là, selon Hari, le meilleur moyen de mettre fin à un cercle vicieux infernal. Le lecteur découvre des histoires terribles : une détenue américaine exposée dans une cage en plein cagnard et littéralement « cuite vivante », un dealer new-yorkais transgenre, né du viol de sa mère toxico par un policier… Dans le New York Times, Seth Mnookin reproche à Hari de confondre « anecdotes » et « données » sérieuses. Reste que certains faits mis au jour sont troublants.

Hari a interviewé, par exemple, un professeur de psychologie de Vancouver, Bruce Alexander, qui remet en cause tout ce qu’on considère comme acquis sur la toxicomanie. Nos présupposés se fonderaient, à l’en croire, sur des expériences menées au début du XXe siècle et mal interprétées : un rat placé dans une cage avait le choix entre deux bouteilles d’eau, dont l’une contenait de l’héroïne ou de la cocaïne. Il finissait immanquablement par mourir d’overdose. Dans les années 1970, Alexander s’est penché sur ces expériences et s’est demandé si elles n’étaient pas biaisées : le rat consommait de la drogue parce qu’il n’avait rien d’autre à faire. Il a donc placé ses cobayes dans une cage très différente, une sorte de paradis pour rats, où ceux-ci disposaient de nourriture et de partenaires sexuelles en abondance. Le résultat fut édifiant : ils dédaignaient l’eau contenant de la drogue. Alexander en conclut que la toxicomanie n’est pas causée par la drogue elle-même, mais par un contexte.

Jusqu’où peut-on façonner son enfant ?

Quand fut lancé en 1990 le projet international de séquençage du génome humain, tout le monde ou presque était d’accord : exploiter la génétique pour modeler les générations futures constituerait une forme d’eugénisme, entreprise dont le caractère répréhensible était si manifeste que personne n’éprouvait le besoin d’expliquer pourquoi. Les connaissances apportées par le projet, pensait-on unanimement, ne seraient jamais utilisées pour modifier les cellules germinales – spermatozoïdes et ovules – ni les embryons.

C’était facile à dire, personne n’imaginant à l’époque que cela puisse devenir possible un jour de façon sûre et efficace. De l’avis général, le recours aux technologies alors disponibles engendrerait un grand nombre de fœtus non viables, ou qui survivraient avec pour seule perspective une existence de souffrance infinie.

Mais aujourd’hui, il semble que les obstacles techniques appartiennent au passé. En avril 2015, dans la revue Science, d’éminents chercheurs et spécialistes de l’éthique se sont prononcés en faveur d’un débat public sur une nouvelle technologie de génie génétique qui, au moins en principe, pourrait être exploitée pour modifier le génome humain de manière précise, sûre et efficace.

Baptisée Crispr-Cas9, elle a déjà été testée avec succès sur des plantes et des animaux. Si nous pouvions l’utiliser sans risque pour corriger un défaut génétique, voire apporter ce que certains estiment être des améliorations au génome des générations futures, il nous faudrait affronter précisément la question que nous pouvions encore esquiver en 1990. Et même si cette technologie ne permet pas d’intervenir sur des traits aussi complexes que l’intelligence, comme le film de science-fiction Bienvenue à Gattaca l’envisageait en 1997, il pourrait être possible de l’exploiter pour éradiquer certaines maladies, notamment des pathologies rares résultant de la mutation d’un seul gène ; et peut-être même pour jouer sur des caractéristiques physiques – forger des muscles plus puissants, par exemple, ou des os plus longs. Quel que soit le trait concerné, une fois que la feuille de vigne de la sécurité et de l’efficacité disparaît et que nous disposons d’une technologie capable d’altérer les caractéristiques des générations à venir, il nous faut regarder en face le problème éthique mis à nu : l’eugénisme est-il foncièrement mauvais ?

 

crispr

 

Cette question simple en apparence nous plonge au cœur d’une tension profonde que tous les parents responsables connaissent depuis longtemps, mais qui sera encore accrue si cette technique acquiert droit de cité, celle qui existe entre l’obligation d’accepter ses enfants tels qu’ils sont et le devoir de les façonner. La technologie Crisp (on parle d’« édition » du génome) pourrait ainsi devenir un nouveau terrain de crispation culturelle, une variante high-tech du débat survolté entre le modèle de la « maman tigre », qui se consacre à fond au formatage de ses enfants, et celui de la « maman éléphant », tout aussi convaincue qu’il faut les laisser suivre leur propre cheminement – quoiqu’il vaudrait mieux parler de « parents tigres » et de « parents éléphants ». D’un autre côté, cette technologie pourrait aussi offrir l’occasion de rendre supportable – plutôt que de résorber – la tension extrême entre ces deux obligations.

 

Saisir la nature de ce dilemme nous oblige à comprendre pourquoi il ne suffira plus d’asséner : « Vous ne pouvez pas faire cela, c’est de l’eugénisme ! » Nous devrons faire la distinction entre bonne et mauvaise pratique de l’eugénisme. Ce ne sera pas chose aisée, et l’entreprise comporte bien des dangers. Mais nous n’y échapperons pas si nous voulons affronter l’avenir dans l’intégrité intellectuelle et éthique.

Les eugénistes de la première moitié du XXe siècle pensaient à juste titre que des « facteurs » hérités contribuent à expliquer que certaines personnes développent des traits jugés désirables et d’autres des traits jugés indésirables. Mais ils ne savaient rien de la nature de ces facteurs. Il est difficile de se le représenter, mais, avant la publication de l’article culte de James Watson et Francis Crick sur l’ADN en 1953, personne ne savait de quoi il retournait ni ne pouvait imaginer que nous pourrions intervenir sur cette molécule. Grâce à l’édition du génome, il est envisageable que des personnes porteuses du gène de la mucoviscidose ou de la maladie de Huntington puissent avoir des enfants qui en seraient délivrés.

Avant la découverte de la structure de l’ADN, les eugénistes devaient s’appuyer sur des techniques très imprécises, sinon barbares : ils pouvaient inciter les personnes pourvues de traits « désirables » à se reproduire entre elles ou empêcher les individus aux traits « indésirables » de procréer, en les stérilisant ou en les euthanasiant. L’utilisation par les nazis de ces trois méthodes explique en grande partie pourquoi tous étaient d’accord, au début du Projet génome humain, pour dire qu’une société libre et ouverte ne se lancerait jamais dans le génie génétique des cellules germinales. S’engager dans des pratiques destinées à améliorer le « patrimoine génétique » des générations futures, c’était se conduire en nazis.

Les techniques de séquençage ont beaucoup progressé dans les années 1990, tout comme les stratégies permettant d’identifier les « facteurs » hérités – variations de l’ADN – capables d’expliquer qu’une personne manifeste un trait donné et une autre non. Il est dès lors devenu plus facile d’imaginer pouvoir manipuler les cellules germinales de manière sûre et efficace, sans faire appel aux méthodes nazies. Dans son livre « Les vies à venir », le philosophe Philip Kitcher a présenté en 1996 une synthèse grand public sur le sujet, dans laquelle il avançait que les pratiques eugéniques n’étaient pas condamnables en soi. Ce n’est pas le but intrinsèque de l’eugénisme – engendrer des enfants disposant d’un « bon patrimoine » – qui pose problème à ses yeux, mais les pratiques mises en œuvre par certains États, agissant sur la base d’une conception du « bon patrimoine » fondée sur la race ou la classe. Kitcher invitait ses lecteurs à imaginer un « eugénisme utopique » permettant aux individus de faire des choix libres et informés sur la manière d’accroître les chances de leurs enfants. D’autres philosophes ont développé ce thème dans des livres plus universitaires. On peut citer l’ouvrage collectif « Du hasard au choix : génétique et justice », paru en 2000, et celui de Nicholas Agar, titré avec hardiesse « L’eugénisme libéral », sorti en 2004 (1).

L’argument le plus simple de ceux qui s’en revendiquent est le suivant : les parents ont le droit de choisir le moyen d’appliquer leur propre conception de ce qui est bon pour eux et leur progéniture, dès lors que ces choix ne nuisent ni à leurs enfants ni à quiconque. Chacun de nous peut légitimement, sans que l’État s’en mêle, prendre des décisions qui promeuvent ce que John Stuart Mill appelait en 1859 ses propres « expériences de vie » (2).

 

avertissement habermas

 

Les parents ont, de fait, l’obligation éthique fondamentale de façonner leurs enfants. La discipline à la maison, les coutumes familiales et l’instruction sont là pour ça. Exiger d’eux qu’ils sortent la poubelle, qu’ils dînent à la table commune ou prennent des leçons de piano, voilà autant de manières de les former. Dans tous ces cas, nous utilisons nos facultés rationnelles pour modeler nos enfants, conformément à notre façon d’envisager leur épanouissement futur.

Vous pensez qu’il existe une différence éthique entre l’usage de la technologie Crispr et le recours à cette autre technologie qu’est l’éducation ? Vous avez raison, et il y en a plus d’une. Pour commencer, puisque le génie génétique modifie la manière d’être de l’organisme en altérant sa mécanique, il souligne à quel point les êtres humains sont des machines. À l’inverse, puisque l’éducation modifie la manière d’être de l’organisme en lui fournissant des raisons de le faire, elle souligne à quel point les êtres humains ont un esprit. Les deux technologies reflètent différentes façons de comprendre quelle sorte d’êtres nous sommes. Elles reflètent aussi des valeurs différentes. Le génie génétique agissant sur notre machinerie, il échappe au désordre qui accompagne la communication entre les personnes et valorise l’efficacité. L’éducation, qui intervient sur l’esprit et exige donc une communication entre individus, met l’accent sur la valeur de l’engagement.

Mais rien de tout cela ne suffit à interdire aux parents de faire appel à l’intervention sur les cellules germinales pour accroître les chances de leur enfant de vivre une bonne vie. Comme l’éducation, cette technologie peut, au moins en principe, être exploitée pour remplir notre devoir de modeler notre progéniture. Au lieu de nous contenter d’affirmer que l’eugénisme est intrinsèquement mauvais, nous avons plutôt besoin de nous souvenir que façonner les enfants n’est pas le seul devoir des parents.

 

Comme nous le savons tous, ils ont aussi une obligation exactement inverse : les accepter tels qu’ils sont. Même la mère la plus « tigre » ne peut qu’être horrifiée à l’idée d’un parent qui, incapable d’admettre l’orientation sexuelle de son gosse, tenterait de la changer en lui imposant une thérapie. Et, tout « tigre » qu’il soit, un parent doit être capable de reconnaître les dégâts psychologiques que peut provoquer l’injonction faite à un enfant, qui n’en a ni le désir ni le talent, de réaliser l’ambition inassouvie de son géniteur : être un grand musicien, un athlète ou un médecin, par exemple. Ses prédispositions importent plus que nos idées préconçues sur ce qu’elles devraient être. Il s’agit d’une personne à part entière, dont la façon d’être, aussi différente soit-elle de la nôtre, impose le respect. À cet égard, avoir un enfant est un bon entraînement à la vie en société : cela développe notre faculté de respecter différentes manières d’être. Chacun est jeté dans l’existence par la nature, plus précisément par la rencontre infiniment improbable entre un spermatozoïde et un ovule. Nous ne créons pas plus nos enfants que nous ne nous sommes nous-mêmes créés. S’il est essentiel d’observer que nous façonnons notre vie et celle de nos enfants – en ce sens nous sommes bien des créateurs –, il ne l’est pas moins de garder à l’esprit que nous sommes aussi des créatures. Cultiver une attitude d’acceptation est une façon de s’en souvenir.

Le philosophe politique Michael Sandel a baptisé ce devoir d’assentiment « éthique du donné ». Dans son livre « Contre la perfection » (2007), il écrit : « Reconnaître ce que la vie vous a donné, c’est reconnaître que nos talents et pouvoirs ne sont pas entièrement de notre fait, et même ne nous appartiennent pas complètement. » (3) Notre existence et celle de nos enfants sont aussi des dons. La famille est, ou devrait être, un refuge contre la logique de marché. Si nous sommes ou devrions être valorisés en son sein, c’est parce que nous en sommes membres, pas en raison des traits que nous portons.

 

Soit. Mais cet argument s’applique-t-il vraiment à la modification des gènes ? Après tout, au stade où elle intervient, il n’y a pas encore d’être à accueillir. Une fois que l’embryon modifié sera devenu un enfant, les parents auront la vie devant eux pour apprendre à l’accepter tel qu’il est. Étant donné le caractère encore balbutiant de notre compréhension des liens entre le génome et un comportement complexe, la technologie Crispr ne pourrait au mieux, pour le moment, qu’accroître la probabilité qu’un enfant présente un trait donné. Nul ne veut succomber au fantasme selon lequel la technologie pourrait devenir si efficace que les parents n’auraient plus aucun effort à faire pour accepter l’être issu de l’embryon modifié. Mais il serait tout aussi fantaisiste d’imaginer que ce type de manipulation génétique n’entamerait en rien notre faculté à nous rappeler l’obligation d’admettre les enfants tels qu’ils sont. L’énergie psychique est limitée. Plus nous consacrons de temps au façonnage de nos enfants, moins nous en consacrons au fait de les accepter.

Mais n’êtes-vous pas en train d’oublier que nous investissons déjà presque toutes nos ressources pour accroître les chances de succès de nos enfants ? me demanderez-vous. Qu’aurait alors d’inédit l’usage de la technologie Crispr ?

Rien, à vrai dire, et c’est bien le problème. Il nous faut apprendre à mieux résister à notre biais en faveur du statu quo. Ce n’est pas parce que nous exerçons déjà un contrôle croissant sur le modelage de notre progéniture que nous devrions aller encore plus loin en ce sens. Ce n’est pas parce que nous sommes de plus en plus souvent des parents « hélicoptères » que nous devrions commencer à utiliser des drones génétiques pour façonner nos enfants à un stade encore plus précoce de leur développement (4).

L’impératif d’acceptation n’est pas difficile à vendre qu’à cause du prestige culturel du parent « tigre », ni parce que cela ne s’accompagne aujourd’hui d’aucune intervention high-tech et donc d’aucune perspective de profit. Pour les libéraux agnostiques, dont je suis, la difficulté tient à une raison plus subtile : le langage de l’acceptation et de la vie comme don a une tonalité religieuse. Suggérer que la vie est un don, n’est-ce pas présumer connaître le Donneur ? Nous, les agnostiques, ne croyons pas qu’une telle connaissance existe et ne souhaitons pas employer un langage qui laisse entendre le contraire. Qui plus est, en tant que progressistes, nous n’entendons pas faire de quartier aux conservateurs, qui veulent nous priver des droits liés à l’avortement et au mariage pour tous.

Le profond problème de cette manière de voir est qu’elle nous empêche d’exprimer clairement la vérité complexe de la situation où nous sommes. Si nous entendons exploiter les technologies émergentes comme le Crispr-Cas9 pour favoriser l’épanouissement des enfants, il nous faut être capables d’évoquer non seulement l’obligation de les modeler, mais aussi le devoir de les accepter, et ce même si nos adversaires politiques emploient parfois les mêmes mots à d’autres fins.

 

Et, de même que nous ne devrions pas laisser la peur nous dissuader d’utiliser le mot « don », nous ne devrions pas la laisser nous empêcher de reconnaître que le choix est un bien sinon absolu, du moins fondamental. Le psychologue Barry Schwartz y voit le « dogme officiel » des Américains : la plupart d’entre nous pensent que plus nous avons le choix, plus nous sommes libres et plus nous serons heureux (5). Selon Schwartz et son collègue Adam Grant, la relation entre choix et bonheur peut être décrite comme une courbe en U inversée. Imaginez un graphique simple, avec le nombre d’options disponibles sur l’axe horizontal et le niveau de satisfaction ou de bonheur sur l’axe vertical. Quand le choix augmente, le niveau de satisfaction suit, mais seulement jusqu’à un certain point – le sommet du U inversé. Au-delà, la diversité des options a un effet paralysant et la satisfaction diminue. Schwartz suggère que la règle vaut autant pour la sauce salade que pour les partenaires amoureux. Serait-il déraisonnable d’imaginer que l’explosion des choix rendus possibles par l’ingénierie des embryons pourra un jour être décrite par une courbe de ce genre ?

Je crois que le rapport entre l’acceptation et le bonheur peut également être décrit par une courbe en U inversé : plus nous sommes en mesure d’accepter et d’apprécier ce que nous sommes, nous et nos enfants, plus nous pouvons être heureux, mais seulement jusqu’à un certain point. Après avoir atteint le haut de la courbe, cette attitude engendre la passivité, et donc une moindre satisfaction. Personne ne devrait affirmer qu’il faut accepter ou apprécier les modes de vie atroces accompagnant des pathologies génétiques comme le syndrome de Lesch-Nyhan ou la maladie de Tay-Sachs, dès lors que nous avons le pouvoir d’intervenir.

C’est tellement évident qu’il est presque embarrassant de le dire : il nous faut équilibrer nos engagements et entretenir la tension entre ces obligations éthiques qui vont en sens opposé, dont l’une exige que nous fassions des choix pour façonner et améliorer nos enfants, et l’autre nous impose de les accepter tels qu’ils sont. Une telle exhortation à la pondération peut sembler non seulement sans grand intérêt intellectuel, mais aussi vide de sens. Où situer exactement le juste milieu ? Comment savoir que nous avons atteint le sommet de la courbe en U inversé ? Où fixer la limite entre les traits que nous devrions chercher à modifier et ceux pour lesquels il faut se l’interdire ?

Un premier pas, pour entretenir la tension nécessaire, sera d’abandonner l’espoir de réponses simples. Nous ne serons jamais en mesure de pratiquer des interventions éthiques aussi précises que des interventions génétiques. Un autre pas consistera à ne pas céder au mépris pour les mots à connotation confessionnelle. Il est parfaitement vrai que le langage de l’acceptation fait écho à des idées religieuses traditionnelles et que les fondamentalistes peuvent l’employer pour soutenir des causes que des libéraux agnostiques comme moi jugent dangereuses et affligeantes. Mais il est aussi vrai que le discours sur le modelage des enfants entre en résonance avec les idées traditionnelles du libéralisme économique, et que des fondamentalistes du marché peuvent l’exploiter pour défendre des causes que nous jugerions tout aussi dangereuses et affligeantes.

 

Alors, l’eugénisme est-il intrinsèquement mauvais ? Non, si cela fait référence à des parents qui choisissent librement et en connaissance de cause d’avoir recours aux connaissances génétiques pour maximiser les chances qu’auront leurs enfants de mener une belle vie. Si l’intervention est conduite de manière sûre et efficace, elle est en accord avec l’obligation éthique qu’ils ont de façonner leurs enfants, et c’est une bonne chose. Mais tout cela peut, bien sûr, être très nocif si les parents ont en conséquence plus de mal à entretenir la tension entre façonner et accepter.

La difficulté de distinguer entre le bon et le mauvais eugénisme n’est pas l’apanage des technologies comme Crispr. Elle vaut aussi pour d’autres méthodes employées dans la reproduction, comme celles qui cherchent à prédire des traits de l’enfant à naître en analysant le profil génétique d’un spermatozoïde, d’un ovule, d’un embryon ou d’un fœtus. Si le génie génétique de l’embryon devient aussi sûr et efficace que les chercheurs l’annoncent pour un proche avenir, la question se posera de manière particulièrement aiguë. Il nous faudra la regarder en face, c’est-à-dire en prenant autant au sérieux l’obligation de façonner que le devoir d’accepter. Pour ceux d’entre nous qui sont suffisamment privilégiés pour être confrontés au problème, et qui se sentiront donc sans doute plus à l’aise avec l’idée de façonner qu’avec celle d’admettre, donner son dû à l’acceptation représentera un énorme défi. Mais l’épanouissement des futurs parents qui auront accès à la technologie et celui de leurs enfants dépendront du soin apporté à la recherche de cet équilibre.

 

Cet article est paru sur le site Aeon le 11 novembre 2015. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Éradiquer la bêtise sur Internet

En Russie, « le niveau de préjugés est très élevé, et le niveau de la culture scientifique reste très bas », déclare la journaliste scientifique Assia Kazantseva sur le site The Village, citant les résultats de plusieurs sondages. Ainsi, 32 % des Russes sont persuadés que le Soleil tourne autour de la Terre et 46 % pensent que les antibiotiques sont efficaces contre les virus, au même titre que contre des bactéries.

À 29 ans à peine, Assia Kazantseva, biologiste de formation, s’est déjà forgé une belle renommée avec un premier livre devenu best-seller : « Qui l’aurait cru ? Comment notre cerveau nous fait faire des bêtises », paru en 2013. Dans son dernier ouvrage,  « Certains ont tort sur Internet ! », « Kazantseva s’attaque à plusieurs théories pseudoscientifiques, très répandues dans la société russe », écrit The Village. Elles sont diffusées par certains militants très actifs sur les réseaux sociaux, tels les créationnistes, les anti-vaccins, les négationnistes du sida, les anti-OGM, les pro-homéopathie, etc.

« Il y a une grande différence entre le journalisme scientifique et le journalisme ordinaire », insiste-t-elle dans Aficha. Car le journaliste scientifique part du principe que la vérité existe objectivement. Dans ce domaine, donc, « la parité entre les points de vue, propre au journalisme, peut mener à des situations tragiques, quand la position d’un évolutionniste est mise sur un pied d’égalité avec celle d’un partisan du créationnisme, par exemple ».

Pour autant, la jeune femme ne cherche pas à faire changer ses lecteurs d’avis. Son objectif vise plutôt à les orienter vers les sources scientifiques fiables qui leur permettraient de forger leur propre opinion. En d’autres termes, « enseigner au lecteur, confronté à une situation incompréhensible, le réflexe d’aller chercher la réponse dans les bases de données telles que Google Scholar et PubMed et de lire les publications scientifiques en anglais », rapporte Kazantseva  sur le site Colta.ru. Et la journaliste de comparer la diffusion de la culture scientifique à la vaccination, lit-on dans The Village. « La vaccination est nécessaire […] pour créer une immunité collective afin qu’un grand nombre de vaccinés puissent protéger ceux qui ne peuvent pas l’être pour des raisons médicales. Il en est de même avec la propagande de la méthode scientifique. Si, dans une société donnée, de nombreuses personnes ont un sens critique et sont peu réceptives à la pseudoscience, les quelques personnes qui y sont sensibles seront ainsi protégées. Car elles auront tout simplement peu d’occasions d’y être confrontées. »

Les meilleures ventes aux Pays-Bas – Des livres contre la peur

Liste BS NL

En avril dernier, les Néerlandais disaient « non » au Traité d’association de l’Union européenne avec l’Ukraine. Durant la campagne qui avait précédé le référendum, les partisans du « non » n’avaient pas manqué d’agiter la menace d’une arrivée massive d’Ukrainiens dans le pays grâce à des visas accordés plus facilement. Au milieu d’un débat houleux, les lecteurs s’étaient rués sur le petit ouvrage de l’ancienne correspondante à Moscou du NRC Handelsblad, Laura Starink. Intitulé « La bataille pour l’Ukraine », le livre expliquait les enjeux de la lutte d’influence entre Russes et Occidentaux dans ce pays.

En 2015, les Pays-Bas ont accueilli 203 000 immigrés. Dans ce pays de tout juste 17 millions d’habitants, l’« afflux » des migrants est au cœur du débat politique. Avec « Du talent pour la vie », l’écrivain d’origine irakienne Rodaan Al Galidi, réfugié politique aux Pays-Bas depuis 1998, s’emploie à apaiser les craintes de certains en racontant son parcours de migrant.

Femke Halsema, présidente du parti écologiste Groenlinks de 2002 à 2010, est une autre figure engagée en faveur des demandeurs d’asile. Dans « Peluche », elle revient sur les années passées en politique, sans oublier d’évoquer son opposition à la loi sur l’immigration de 1998 qui restreignait déjà les conditions d’accueil des réfugiés.

Mais les Néerlandais s’intéressent aussi aux aspects méconnus de leur histoire. Ainsi se passionnent-ils pour le dernier ouvrage que l’historien et journaliste David van Reybrouck consacre au minuscule territoire de Moresnet neutre (3,5 km2), situé à la jonction des Pays-Bas, de l’Allemagne et de la Belgique. De 1816 à 1919, aucun des trois pays ne céda sur la question de savoir qui y exercerait sa souveraineté, attirés qu’ils étaient par l’importante mine de zinc qui s’y trouve.

La littérature non plus n’est pas en reste dans le classement établi par le NRC Handelsblad. Les journalistes et écrivains Annejet van der Zijl (auteur de la biographie romancée d’une riche aristocrate américaine dans l’Europe des années 1930) et Brandt Cortius (auteur d’un récit très personnel sur la mort de son père), tous deux salués par la critique, sont plébiscités. Quant à la Belge Griet op de Beeck, elle est devenue, depuis la parution de son premier roman en 2013, la nouvelle star de la littérature flamande. Son troisième opus, « Tu », un recueil de nouvelles prenant pour personnages les différents habitants d’un petit village des Flandres, confirme une fois de plus son succès.

 

L’art anglais de la défaite

Lorsque l’historienne américaine Stephanie Barczewski passe aux abords de Waterloo Place, à Londres, elle ne manque jamais de s’étonner du nombre de statues de héros défaits qui trônent en ces lieux : sir John Franklin, l’explorateur qui ne découvrit jamais le passage du Nord-Ouest ; Robert Falcon Scott, le capitaine qui atteignit le pôle Sud un mois après son concurrent le Norvégien Roald Amundsen, pour finir gelé sur place ; les morts de la guerre de Crimée, remportée par l’Angleterre et ses alliés mais dont la charge de la brigade légère reste comme un sommet d’incompétence militaire… Plus qu’aucun autre peuple, les Anglais ont à cœur de célébrer leurs « glorieuses défaites » (cet oxymore dont Waterloo reste paradoxalement un symbole… pour les Français).

Telle est en tout cas la thèse que défend Barczewski dans « L’échec héroïque et les Anglais ». « Avec tout le détachement postcolonial qui vient naturellement aux universitaires américains » (la formule est signée Ferdinand Mount dans la London Review of Books), cette professeure de l’université de Clemson, en Caroline du Sud, fait un lien entre ce rapport paradoxal au fiasco et l’image que cherchait à se donner le royaume à l’époque de l’expansion coloniale. « La victoire devenait sans importance, puisque l’échec héroïque n’était plus un moyen de se consoler de la défaite, mais un idéal positif », écrit Barczewski. Jan Morris résume ainsi le phénomène dans la Literary Review : « Alors qu’ils étaient en train de consolider leur empire au XIXe siècle, les Britanniques ont pris conscience de ses aspects positifs et négatifs et du fait qu’ils étaient irréconciliables. Afin d’accentuer les vertus dudit empire, ils insistèrent – inconsciemment, présume-t-on – sur l’idée des échecs héroïques : des exploits impérialistes et nobles, même s’ils intervenaient dans un contexte parfois douteux, et qui, du fait précisément de leur manque de succès, aidaient d’une façon ou d’une autre à justifier l’ensemble de la colossale entreprise, en même temps qu’ils imprégnaient la psyché nationale ».

Autrement dit, les sujets de Sa Majesté auraient cherché à détourner le regard des crimes commis au nom de l’empire. Il leur fallait se forger une image conforme à l’idée qu’ils se faisaient d’eux-mêmes. Celle d’une nation bienveillante et morale, qui ne conquérait le monde que dans l’espoir d’apporter les bienfaits de la civilisation au plus grand nombre. Rien ne pouvait davantage les renforcer dans cette conviction que des figures apparemment désintéressées, celles d’hommes animés par un idéal au point de lui sacrifier leur vie. Ceux-ci pouvaient être des militaires ou des explorateurs (tous les termes de la conquête étaient représentés). Outre Scott et Franklin, on trouve dans la galerie des perdants flamboyants le missionnaire David Livingstone – lequel, en plus de se tromper sur la source du Nil, accomplit l’exploit, selon Bernard Porter dans le Guardian, de « ne pas convertir durablement une seule âme au christianisme » – et Charles Gordon, un général qui « se laissa négligemment réduire en pièces alors qu’il était censé organiser l’évacuation de Khartoum », rappelle John Carey dans le Sunday Times.

Le sujet de Barczewski est « riche et fascinant », sa théorie « indéniablement stimulante », poursuit Carey. Mais « reconstituer la psychologie du passé relève, au mieux, de la spéculation ». John Bew est moins magnanime, qui égratigne dans le New Statesman une « tentative ratée de psychanalyser une nation ». Les Anglais n’étaient pas aussi tolérants à l’égard de la défaite que le prétend l’auteure. Les failles du commandement britannique lors de la guerre de Crimée causèrent par exemple « une grande anxiété, qui précipita certaines réformes au sein de l’armée ». Morris pense, lui, que l’auteure « a peut-être raison ». Et, si tel est le cas, que cet amour inconscient de la défaite a, par atavisme, quelque vertu pour les Anglais d’aujourd’hui : se dire que, « même s’ils ne gagnent pas toujours, ils font de bons perdants » constitue probablement une bonne façon de se consoler d’être devenus une « nation de second rang ».

Les pauvres, ce marché très lucratif

Lamar, ses fils et quelques autres adolescents de leur quartier de Milwaukee sont assis, ils jouent aux cartes et fument des joints, quand tout à coup on frappe à la porte : cette main sonore et assurée pourrait être « celle d’un propriétaire ou d’un shérif ». Par bonheur, c’est seulement Colin, un jeune Blanc de leur paroisse, venu leur lire des passages de la Bible que Lamar connaît par cœur, pour la plupart. La conversation roule sur Dieu et le diable. « Et la Terre c’est l’enfer », conclut Lamar. Colin rectifie : « Oh, pas tout à fait l’enfer. » Silence gêné.

L’ambition d’« Expulsés », l’ouvrage stupéfiant de Matthew Desmond, est de montrer que le monde où vit Lamar est bel et bien l’enfer, ou ce qu’on peut trouver de plus approchant dans une ville américaine du XXIe siècle.

Quand Lamar a vu son deux-pièces pour la première fois, c’était un capharnaüm affreux, « avec des asticots qui pullulaient sur la vaisselle sale dans l’évier », mais il a rangé et nettoyé au point de devenir « limite obsessionnel compulsif ». Le problème – ou l’un des problèmes –, c’est que les revenus de Lamar se montent à 628 dollars par mois alors que son loyer est de 550 dollars, ce qui laisse 2,19 dollars par jour pour la famille. Il s’efforce de payer une partie de son loyer en travaillant comme homme à tout faire, mais ce n’est pas facile pour un homme amputé des deux jambes qui se traîne sur ses moignons, ses jambes ayant succombé aux gelures à une époque où il était SDF.

L’auteur d’« Expulsés », Matthew Desmond, est un universitaire qui enseigne à Harvard – il est sociologue, et même plutôt ethnographe. Mais je prétends qu’il est journaliste aussi et que, comme Katherine Boo dans son étude d’un bidonville de Bombay (1), il a établi une nouvelle norme en matière de reportage sur la pauvreté. Pour un livre précédent, On the Fireline (2), il avait travaillé avec une équipe de pompiers dans les forêts de l’Arizona. À Milwaukee, il s’est installé sur un terrain pour caravanes, puis dans une maison de rapport, dans le quartier pauvre du North Side, et il s’est mis à prendre des notes sur la vie de ces gens qui versent 70 à 80 % de leurs revenus pour des logements qui, objectivement parlant, sont impropres à héberger des êtres humains. Ce n’était pas drôle, a-t-il noté dans son journal intime : « Je me sens sale, moi qui collecte ces récits et ces épreuves comme autant de trophées ».

Beaucoup des sources de Desmond font ou ont fait de « mauvais choix », comme disent les conservateurs du monde entier pour expliquer la pauvreté. Scott était infirmier jusqu’à ce que son addiction aux opioïdes lui coûte son autorisation d’exercer ; Lamar était accro au crack lorsqu’il a perdu ses jambes à cause du froid. Exemple le plus spectaculaire d’imprévoyance, Larraine, 54 ans, se laisse parfois aller à consommer un mois entier de coupons alimentaires en un unique repas composé de queues de homard, de crevettes, de crabe et de tarte au citron meringuée, le tout arrosé de Pepsi. Ce n’est pourtant pas à cause de ses dépenses inconsidérées que Larraine est pauvre ; selon Desmond, c’est la pauvreté qui la pousse parfois à gaspiller son argent. Puisqu’il est irréaliste ne serait-ce que d’essayer d’atteindre une quelconque stabilité financière, des gens comme Larraine « tentent de survivre en couleurs, d’assaisonner leur souffrance avec un peu de plaisir », en buvant un verre par exemple, ou en fumant un peu d’herbe.

L’un des pires choix que l’on puisse faire dans cette situation est d’avoir des enfants, ou même une relation quelle qu’elle soit. Les propriétaires détestent les enfants. C’est bruyant, ça jette des jouets dans les toilettes et (lorsqu’ils sont particulièrement diaboliques) ça s’empoisonne même au plomb, ce qui peut alerter les autorités. Les enfants et autres membres de la famille sont aussi des facteurs de risque d’expulsion, et pas seulement parce que ce sont des bouches supplémentaires à nourrir. Si une adresse cumule trois appels aux services d’urgence et de secours en un mois, par exemple, le propriétaire reçoit un « avis de nuisance », et il expulsera probablement les familles. Tant pis si les appels d’urgence ont pour cause des violences domestiques ou, dans un cas relaté par Desmond, les crises d’asthme d’un enfant. Comme le formule le fils d’un propriétaire, « nous ne pouvons pas accepter que la police vienne ici ».

Les expulsions proprement dites ponctuent le récit de Desmond comme autant de coups de théâtre. Quand le revenu d’une famille, loyer déduit, se réduit à un nombre à deux chiffres, la tentation est grande de se dispenser de le payer pour acheter de quoi manger ou régler une facture afin d’avoir encore du chauffage. Et si vous vous plaignez que la tuyauterie ne fonctionne pas ou qu’il y a des trous dans le mur, le propriétaire aura encore moins de raisons de vous laisser de la marge. Vous pourrez peut-être protester devant les tribunaux, mais 70 % des locataires appelés à comparaître ne se présentent pas, parce qu’ils ne peuvent pas s’absenter de leur travail, trouver quelqu’un pour garder leurs enfants, ou simplement parce qu’ils n’ont pas reçu la convocation.

C’est justement au tribunal d’expulsion de Milwaukee, où la plupart des locataires menacés sont des femmes noires et où les avocats des propriétaires portent tous « des costumes à fines rayures et des super cravates », que Desmond a eu une révélation : « Si l’incarcération définit désormais la vie des hommes des quartiers noirs déshérités, l’expulsion, elle, est devenue le sort des femmes de ces quartiers. Les Noirs pauvres, on les met sous les verrous. Les Noires pauvres, on les met à la porte. »

Une expulsion est un moment d’indicible cruauté, voire de violence caractérisée. Desmond décrit comment sont chassés une femme d’origine hispanique et ses trois enfants. Son premier réflexe, c’est de « se diriger droit vers la sortie de secours, avec énergie ». Ensuite, elle se met à errer dans les pièces « sans but, comme ivre. Son visage prend un air que connaissent bien les déménageurs et les agents de police. L’air de celle qui comprend que sa famille sera sans domicile dans quelques heures. C’est un peu comme si le déni cédait devant le surréalisme de la scène, sa rapidité et sa violence : les shérifs qui mâchent leur chewing-gum, adossés au mur, les mains sur l’étui de leur revolver, tous ces inconnus, ces hommes en sueur qui entassent vos affaires dehors […]. C’est le visage d’une mère qui sort d’une cave et s’aperçoit que la tornade a rasé la maison ». Parmi les objets laissés sur le lieu d’une expulsion décrite par Desmond, « un gâteau d’anniversaire à moitié mangé et un ballon encore tout gonflé à l’hélium ».

Le processus a aussi des conséquences terribles sur les enfants. Ils sont ballottés d’une école à l’autre ; ils perdent régulièrement les petits trésors qu’ils accumulent. Les adultes, eux, ont du mal à garder leur emploi, et le manque de stabilité dans leur domiciliation peut compromettre le versement ou la conservation des allocations auxquelles ils ont droit. De tous les expulsés dépeints dans ce livre, un seul – Scott, l’ancien infirmier – finit par retrouver un emploi et un appartement. Lorsqu’elle perd son logement, Crystal, jeune chrétienne évangélique exubérante (ou peut-être simplement maniaco-dépressive), se tourne vers la prostitution. Quand nous la voyons pour la dernière fois, Arlene, mère de deux enfants, passe son 89e coup de fil pour trouver un nouveau logement. Comme l’incarcération, l’expulsion peut vous marquer à vie, faire de vous un locataire indésirable et vous condamner à des hébergements toujours plus sales, toujours plus sordides.

Vers la fin du livre, Desmond se risque à introduire le concept d’exploitation, « mot qui a été chassé du débat sur la pauvreté ». Le propriétaire qui expulse Lamar, Larraine et tant d’autres est assez riche pour passer ses vacances dans les Caraïbes pendant que ses locataires grelottent à Milwaukee. Le bailleur du terrain pour caravanes empoche plus de 400 000 dollars par an. Ces revenus sont rendus possibles par la pauvreté extrême des locataires, qui ont peur de se plaindre et manquent de toute forme de représentation juridique. Desmond évoque les prêts sur salaire (3) et les universités à but lucratif (4) comme autres formes d’exploitation des pauvres, liste à laquelle on pourrait ajouter les sociétés de crédit, les usuriers, les fournisseurs de mobilier à crédit, et bien d’autres qui ont trouvé le moyen de transformer en or la sueur et les larmes des êtres humains. La pauvreté en Amérique est devenue un secteur lucratif, avec des résultats lamentables : « Aucun code moral ou principe éthique, écrit Matthew Desmond, aucun texte sacré ou enseignement religieux ne peut être invoqué pour défendre ce que nous avons laissé notre pays devenir. »

 

Cet article est paru dans le New York Times le 26 février 2016. Il a été traduit par Laurent Bury.

De l’audace, encore de l’audace !

Le 28 juin 1793, trois hommes se retrouvèrent en toute discrétion, à Paris, dans l’arrière-salle d’un café de la rue du Paon. L’un pâle, grave, bien mis, le regard froid ; l’autre énorme, débraillé, le visage vérolé ; le dernier ratatiné, difforme, le teint jaune et les yeux injectés de sang. « Le premier de ces hommes s’appelait Robespierre, le second Danton, le troisième Marat », écrit Victor Hugo. Cette rencontre parfaitement imaginaire entre des personnages bien réels constitue l’un des plus saisissants morceaux de bravoure de son roman Quatre-vingt-treize. Trois visions, trois incarnations de la Révolution s’y affrontent. Leur dialogue s’étend sur près de vingt pages : des tirades éblouissantes y alternent avec des passes d’armes plus courtes. Le lecteur en redemande, et pourtant il s’agit là d’une digression. L’action principale de Quatre-vingt-treize se déroule au loin, en Vendée, et met en scène des personnages fictifs.

Victor Hugo était à bien des égards l’audace faite plume, mais il attendit d’avoir 70 ans pour oser enfin s’attaquer à la Révolution française et, quand il le fit, il ne se risqua pas à recruter parmi les grandes figures de l’époque les personnages principaux de son livre. Il préféra raconter une intrigue périphérique de son cru.

Avant lui, Balzac avait fait le même choix dans Les Chouans, tout comme Dickens dans Le Conte de deux cités. À chaque fois, la petite histoire était censée refléter la grande. C’était une tactique habile : elle permettait à nos auteurs de ne pas être prisonniers du carcan des faits. Mais on ne peut s’empêcher de penser (et tant pis si certains y voient un crime de lèse-grand-romancier) que c’était peut-être aussi une dérobade. La Révolution française leur est apparue comme un sujet admirable mais impossible, l’un de ces rares événements où la réalité écrase la fiction.

Au début du siècle suivant, Anatole France eut le courage de placer l’intrigue de son roman Les dieux ont soif dans le Paris de la Terreur et, mieux que quiconque sans doute, il est parvenu à rendre compte de la folie et de l’engrenage fatal de la période. Mais, là encore, ses personnages restaient fictifs. Comme si faire de Danton ou Robespierre des héros romanesques c’était se condamner à décevoir. Car comment être à la hauteur de ces êtres hors norme ou insaisissables ? Qu’est-ce que la fiction pouvait bien apporter à ces destins déjà éminemment romanesques ?

De fait, nous devons les meilleurs ouvrages littéraires sur la Révolution à des historiens, Michelet en premier lieu, et le nombre de romans consacrés à la décennie 1789-1799, au vu de l’importance et des répercussions de cette dernière, reste étonnamment réduit, comme inversement proportionnel au tombereau d’essais, de récits, de monographies qu’elle a suscités (il en va de même pour les films, du reste). Il n’est pas impossible que cette difficulté à romancer la Révolution française s’explique en partie par la conscience qu’eurent très vite ses principaux protagonistes de vivre un moment extraordinaire : ils comprirent qu’ils avaient soudain fait irruption sur la grande scène de l’histoire, que le moindre de leurs gestes, la plus anodine de leurs paroles, se répercuterait dans l’éternité. Et ils agirent en conséquence. Ils devinrent consciemment des héros de roman, suivirent des modèles qui étaient d’ordre littéraire, façonnèrent leur vie d’après ce qu’ils avaient lu dans Plutarque ou Corneille.

Ce problème, Hilary Mantel l’a bien identifié. Cela ne l’a pas empêchée de relever l’impossible défi que Balzac, Dickens et Hugo n’avaient fait qu’esquiver. « Tu es en train de créer un mythe, tu ne le vois pas ? Tu fais une légende de ce qui se passe en ce moment, tu fais de la Révolution une légende », reproche Marat au journaliste Camille Desmoulins dans l’ouvrage que Mantel a consacré à l’événement et qui vient de paraître chez Sonatine. Il s’agit de son tout premier roman. Du premier, du moins, qu’elle ait écrit, car il n’a été publié outre-Manche qu’en 1992, treize ans après avoir été achevé ; entre-temps, d’autres de ses romans étaient parus.

Pourquoi ce délai ? Aucun éditeur ne voulait d’un pavé de 800 pages dans lequel la future double lauréate du Booker Prize semble avoir pris un malin plaisir à faire tout ce qu’on déconseille à un débutant. Où, notamment, elle ose se donner pour héros non des anonymes inventés, mais Robespierre, Danton et Desmoulins. « J’avais lu sur cette période tous les essais et les romans qui m’étaient tombés sous la main, et je n’étais pas satisfaite de ce que j’y avais trouvé, a-t-elle confié récemment dans un long entretien à la Paris Review. Tous les romans étaient consacrés aux aristocrates et à leurs souffrances. Je me suis dit que ces auteurs avaient manqué un groupe bien plus intéressant – les révolutionnaires idéalistes, dont l’histoire est stupéfiante. Il n’y avait pas de roman sur eux. »

La gageure était d’autant plus grande que Mantel n’entreprend pas seulement de mettre en scène ces trois figures de proue de la Révolution. Elle fait pénétrer le lecteur dans leur conscience. Pour reprendre l’expression de Marguerite Yourcenar à propos de ses Mémoires d’Hadrien, elle « refait du dedans ce que les [historiens] ont fait du dehors ». On suit les trois protagonistes de leur enfance provinciale jusqu’à l’exécution, à quelques minutes d’intervalle, le 5 avril 1794, de Desmoulins et Danton, à l’instigation de Robespierre. À noter que les éditions Sonatine ont divisé l’ouvrage en deux et que la première partie s’arrête à l’été 1791, quand, après la mort de Mirabeau, la fuite manquée du roi puis le massacre du Champ-de-Mars, les premières vraies crispations se font sentir. Si l’on estime qu’il fallait absolument scinder un livre trop long pour tenir en un volume, c’est un bon choix : à ce moment-là, nos trois jeunes gens insatisfaits, qui priaient « pour que quelque chose, n’importe quoi, se produise [qui leur] épargnerait de dissiper ainsi [leur] jeunesse, [leurs] talents, [leur] courage » sont, de façon inespérée, en passe de prendre « le pouvoir qu’ils ont toujours estimé leur revenir de droit ». Mais pourquoi ces trois-là ? Mantel s’en explique dans une note préliminaire : Robespierre, Danton et Desmoulins ont l’avantage d’être parfaitement contemporains (Marat, par exemple, a vingt ans de plus qu’eux). En outre – et c’est là bien sûr que vient se glisser la tragédie –, ils étaient amis.

Révolution est un objet étrange et on comprend qu’il ait dérouté les éditeurs, puis les lecteurs. Les points de vue alternent sans cesse, ceux des trois héros, mais aussi ceux de leurs proches et d’autres grandes (ou plus petites) figures de la Révolution, voire d’une instance extérieure, tantôt à la troisième personne (la plupart du temps), tantôt à la première. Les dialogues sont omniprésents et parfois retranscrits comme dans une pièce de théâtre. Les critiques ne furent pas toujours tendres. Dans la London Review of Books, l’universitaire et essayiste P. N. Furbank, tout en reconnaissant des qualités de détail au livre de Mantel, partait du principe qu’écrire un roman historique sur un tel sujet était voué à l’échec. Plus spécifiquement, il se demandait : « Qui est le narrateur ? » Un reproche repris dans The Independent par la romancière Joan Smith, laquelle concluait que Mantel transformait la Révolution française en « soap opera haut de gamme ». Outre ses audaces formelles, l’ouvrage avait une particularité qui ne pouvait que rebuter nos voisins anglais : il n’était pas contre-révolutionnaire, il présentait de jeunes écervelés assoiffés de meurtre sous un jour favorable, il humanisait l’inhumain Robespierre. Ce goût de Mantel pour les réprouvés de l’histoire s’est confirmé par la suite, avec ses romans sur Thomas Cromwell. Mais réhabiliter un homme d’État calculateur et visionnaire est une chose. Faire de la Terreur incarnée un jeune homme sensible et sympathique, quelle horreur !

Mantel pourtant ne transforme aucun fait. Les scrupules qu’elle exprime dans sa note préliminaire pour avoir procédé à quelques simplifications mineures n’invalident pas le sérieux de sa démarche, au contraire. Les seules véritables libertés qu’elle se soit accordées concernent les zones d’ombre de la vie de ses personnages, de leur vie intime en particulier. Elle invente certains traumatismes d’enfance (le jeune Robespierre apercevant sa mère mourant en couches, par exemple), certains démêlés sentimentaux (ceux du turbulent Camille Desmoulins, au premier chef, qui a des expériences homosexuelles puis séduit Annette Duplessis avant d’en épouser la fille, Lucile). Elle crée surtout, entre ses trois personnages principaux, une intimité qui n’exista peut-être jamais à un tel degré. Danton, Robespierre, Desmoulins forment un triangle amical et presque amoureux.

Camille, comme l’appelle familièrement presque tout le monde, en est la pointe, il crée le lien entre les deux autres, dont les rapports restent plus distants et teintés de méfiance. Électron libre du groupe, moins rigide que Robespierre, moins bourgeois que Danton, il est le seul assez fou et imprévisible pour déclencher la Révolution. La scène constitue l’un des sommets du livre. Elle est connue, mais Mantel en restitue le sens quasi cosmique : « Voici comment s’est opérée l’entrée précipitée de Camille dans l’histoire », écrit-elle. Le dimanche 12 juillet 1789, Desmoulins, qui est bègue, rappelons-le, et qui a le sentiment d’être un raté, monte sur une table du Palais-Royal, au risque de sa vie (les agents du roi sont présents dans la foule, ils pourraient l’arrêter à tout moment) et harangue la foule. Le mouvement qu’il met en branle aboutit, deux jours plus tard, à la prise de la Bastille. « Toute vie normale a cessé. Tout sera radicalement différent à partir de maintenant », conclut-il, le 14 juillet au soir.

On a pu reprocher au roman la place disproportionnée accordée aux dialogues. Mais Mantel, au fond, ne fait que s’adapter à son sujet. La Révolution française fut une épiphanie de la parole. Jamais peut-être dans l’histoire les discours n’eurent un impact aussi puissant : ils firent tomber bien des têtes. Comme le remarque Gabrielle, la première épouse de Danton, pour l’essentiel, son mari et ses amis « vivent de mots ». Bientôt, ils en mourront.

 

— Cet article a été écrit pour Books.

Le crash du siècle

Le 24 mars 2015, lorsqu’il apprend que le vol 9525 de la Germanwings vient de s’abîmer dans les Alpes françaises, le romancier italien Giovanni Cocco est comme aimanté. À l’image du narrateur de son roman « La promesse » – un journaliste français dépressif venu couvrir le crash –, l’écrivain se rend sur place, interroge des témoins, voit le père et la mère du copilote Andreas Lubitz « passer en quelques heures du statut de parents d’une victime à celui de parents du monstre », écrit Cristina Taglietti dans le Corriere della Sera. Le livre n’en reste pas moins du domaine de la fiction, précise la critique. L’auteur prend l’actualité comme prétexte à une méditation sur le déclin de l’Occident et le sentiment de vide qui l’accompagne. « Au fil des pages, écrit Taglietti, le point de vue du journaliste et celui du pilote suicidaire en viennent presque à se superposer, donnant au motif du suicide une dimension universelle. »