Petrichor

« Une sensation si fréquente, si familière, aussi jouissive que la verte odeur de l’herbe réveillée par l’ondée, et pas un mot pour la nommer !

Non seulement je fauche sans scrupule le mot “petrichor”aux Anglais, mais j’y ajoute l’adjectif pétrichoreux, car je n’aime rien tant que la pétrichoreuse fragrance de l’été sitôt l’orage passé. »

D. P.

 

Petrichor, nom anglais désignant l’odeur agréable qui accompagne la première pluie après une longue période de temps chaud et sec.

L’idée de ce « mot manquant » nous a été suggérée par Diane Ribère.

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant :

Existe-t-il dans une langue un mot pour désigner la qualité particulière de l’air qui imprègne la maison après le départ d’un hôte ?

 

Écrivez à

Grandeur et crépuscule des libertins

Elle en a choisi sept. Et en a fait un livre de 450 pages, plus 200 consacrées aux sources, car c’est une universitaire (à Naples). Grande spécialiste de la littérature française, Benedetta Craveri a déjà vu plusieurs de ses livres traduits. Celui-là le sera aussi, forcément. Sept libertins, parmi les derniers qui méritent pleinement ce nom. De brillants aristocrates, nés au bon moment pour profiter de leur jeunes années (cela se gâtera par la suite). Leur « jeunesse coïncida avec le dernier moment de grâce de la monarchie », écrit Craveri, faisant écho à ces mots de Sainte-Beuve : « Avoir vingt ans en 1774, quand on tenait à Versailles et à la Cour […], on avait devant soi quinze années à courir d’une vive, éblouissante et fabuleuse jeunesse. » Tous sont des séducteurs patentés, façon Casanova, habités par la passion de conquérir avec élégance, sans vulgarité (ou presque). « Des individualistes à tous crins », acquis tant aux plaisirs de l’esprit qu’à ceux de la chair, « mais aussi de grands travailleurs : militaires, diplomates, hauts fonctionnaires, polygraphes, voyageurs. » S’ils agissent en bons petits soldats de Sa Majesté, ils sont aussi des « réformistes nobles », qui ont accueilli avec enthousiasme la convocation des États généraux. « Ces enfants des Lumières, explique-t-elle au Huffington Post italien, cette élite aristocratique parvenait à combiner un art de vivre fondé sur l’esprit que donnent le privilège de caste et la conviction d’un changement nécessaire, en accord avec les nouveaux idéaux d’égalité, de justice et de fraternité propagés par la nouvelle culture. »

Qui sont-ils ? Le seul qui n’écrive pas est le duc de Brissac, collectionneur de tableaux au moins autant que de dames, fidèle amant de la comtesse Du Barry. Il n’échappa à la guilllotine que pour se faire lyncher par la foule. Le duc de Biron, lui, fut guillotiné, mais après un festin d’huîtres et de vin d’Alsace. Le duc de Lauzun, qui dut une fois rester caché trente-six heures dans un placard, fut surpris une autre fois en compagnie de deux géantes. Le comte de Narbonne, dit « demi-Louis » car il ressemblait à Louis XV, fut arraché aux griffes de la Terreur par Mme de Staël. On le retrouve, âgé de 60 ans, pendant l’affreuse retraite de Russie, peignant sereinement un portrait, assis sur un coffre couvert de neige. Le vicomte de Ségur, auteur d’un Essai sur les moyens de plaire en amour, a introduit Laclos à la Cour. Le comte de Vaudreuil est le seul dont Craveri dit qu’il n’était pas un « libéral ». Et le plus étonnant de tous, peut-être, le chevalier de Boufflers fut envoyé comme gouverneur du Sénégal. Abasourdi par le spectacle de la misère, des maladies et de l’esclavage, il fit drainer des marais, construire des habitations et sauva des orphelins. De retour en France, il milita pour l’abolition de la traite.

Le mot « libertin » est né au XVIe siècle pour désigner des hérétiques. Calvin s’en est emparé. À partir de la seconde moitié du XVIe, il signifie « libre penseur », sens devenu courant au XVIIe : « Je le soupçonne encore d’être un peu libertin, je ne remarque point qu’il hante les églises » (Molière dans Tartuffe). Mais, au XVIIIe siècle, « le libre penseur devient le philosophe, précise Benedetta Craveri, un intellectuel qui exerce une influence sur une opinion publique embryonnaire ». Le libertin, lui, évolue dans le sillage des philosophes, des encyclopédistes, sans en être cependant. Homme d’esprit attiré par les idées nouvelles, il assume un hédonisme militant, une véritable philosophie du bonheur. Benedetta Craveri voit dans ce moment « le point culminant de toute une civilisation », produit d’une société « beaucoup plus complexe » que la nôtre, dans laquelle les images ont remplacé les mots et la pornographie les manières élégantes de la séduction. « Raconter la vie de ces sept-là m’a pris sept ans, confie-t-elle au journaliste de La Repubblica venu la voir dans sa maison qui domine la piazza del Popolo, à Rome. Et je rêve encore d’eux la nuit. »

L’amour aux temps de l’arthrose

« Dans les romans comme dans la vie, les hommes âgés convoitant de jeunes beautés constituent un genre inépuisable. Peu d’écrivains, en revanche, se demandent si une femme de 70 ans devrait toujours s’adonner aux plaisirs de la chair. Ils prennent encore moins la peine d’imaginer à quoi pourraient ressembler ces plaisirs », écrit Alexandra Schwartz dans le New Yorker. Est-ce cette rareté qui donne aux nouvelles d’Arlene Heyman leur goût délicieusement subversif ? Peignant des couples âgés de 65 à 99 ans, la psychiatre new-yorkaise parle sans fard du corps qui vieillit : « Les papules et papillomes, taches et grains de beauté », les peaux parcheminées qui font penser à des tableaux de Lucian Freud, les adjuvants, médicaments et autres lubrifiants qui peu à peu constituent l’incontournable logistique de la jouissance. « Le sexe peut être pour les personnages d’Heyman source d’isolement, d’excitation, de fureur ; il est tantôt satisfaisant, tantôt non ; tantôt passionnément spontané, tantôt gentiment prosaïque […]. Autrement dit, il est comme pour beaucoup de gens, indépendamment de leur âge : un lien fluctuant entre deux êtres engagés dans ce labeur quotidien qui consiste à mener une vie commune. »

La tombe qui attend Jésus

Même si La Mecque est l’un des lieux les plus fréquentés au monde, elle demeure toujours inaccessible aux non-musulmans. Ceux qui braveraient l’interdit aujourd’hui ne risqueraient que l’expulsion ou quelques jours de prison. Au XIXe siècle, en revanche, c’était la mort assurée – ce qui n’a pas empêché une dizaine d’aventuriers de tenter l’exploit. Parmi ceux-ci, l’Anglais Richard Burton, qui a laissé de son pèlerinage un récit savoureux et très précis.

Malgré des origines patriciennes, Burton prend tôt la tangente, aidé dans cette vocation par un prodigieux don pour les langues : outre l’arabe, il parle une bonne dizaine de dialectes orientaux, plus le béarnais, appris en quelques mois à Pau pendant sa jeunesse. Devenu officier de l’armée des Indes, où il s’ennuie ferme, Burton vend à la Royal Geographical Society l’idée d’une expédition à La Mecque ayant pour objet de décrire les lieux saints de l’islam et la région qui les entoure.

Dûment financé, il se lance dans l’aventure en 1853, déguisé en derviche, car « la qualité de derviche est, dans tout le monde musulman, celle qui permet le mieux de dissimuler sa véritable personnalité ». Il s’embarque sur un navire anglais à destination d’Alexandrie, se présentant comme un musulman indien rentrant chez lui. Puis, « vêtu d’habits sales et avec une grande dépense de mauvais anglais », il obtient du consul d’Angleterre à Alexandrie un laisser-passer lui permettant d’entreprendre son voyage. Il s’embarque à Suez sur un triste rafiot à destination du port arabe de Yambo, « pour être témoin de la vie qu’on mène dans un vaisseau de pèlerins ». En chemin, il noue de nombreuses amitiés et recueille des observations qu’il note clandestinement la nuit venue. Observations précises et souvent amusantes, comme celle concernant les petites esclaves abyssiniennes, qui, quand il leur fait des compliments, lui répondent : « En ce cas, pourquoi ne m’achetez-vous donc pas ? »

Parvenu à Médine, Richard Burton peut, grâce à ses nouvelles relations, arpenter librement la mosquée du Prophète (à condition d’y pénétrer le pied droit en premier), visiter la chambre d’Aïcha, la jeune épouse de Mahomet, et surtout la tombe de celui-ci – qu’il présume vide. Il note qu’à côté de cette tombe il en reste une de libre, réservée à Jésus, fils de Marie, pour « après sa seconde incarnation ». Il note aussi que Médine fait alors l’objet d’une fièvre immobilière intense, car quiconque y vit, et surtout y meurt, bénéficie d’un accès préférentiel au paradis.

Richard Burton donne une description « de l’intérieur » non seulement des lieux saints de l’islam mais du hadj tel qu’il se pratique à l’époque, avec tous ses dangers. Dès la sortie de la ville, le pèlerin est en effet assailli par les brigands, ce qui contraint les fidèles à se regrouper en longues caravanes. Ils sont aussi parfois pris en tenaille dans les affrontements entre sunnites orthodoxes et chiites (déjà), tandis que rôdent les Bédouins wahhabites, de féroces défenseurs des lieux « dont l’hostilité », selon Richard Burton, « est tempérée par l’estime où ils tiennent les femmes », notamment Fatima, présumée restée vierge même après avoir mis au monde Hassan et Hussein. Les pires avanies que subissent les hadji sont toutefois les dramatiques mouvements de foule, qui n’ont déjà rien à envier aux catastrophes récentes… Le faux derviche doit parfois se frayer un chemin à coups de poing. « Les piétons étaient foulés aux pieds, les chameaux renversés, de toutes parts on se battait : un vrai chaos. » Sur le chemin du mont Arafat, il se fait écraser par un dromadaire qui s’écroule sur lui et qu’il redresse à coups de poignard dans le ventre. Il parvient tout de même à s’approcher de la Kaaba, et même à embrasser la Pierre noire, « dont je partis convaincu qu’elle est un aérolithe ».

Pour le croyant authentique, ces efforts et ces risques sont largement justifiés : après le hadj, celui-ci n’a en effet « plus sur son compte aucun péché », même s’il s’empresse aussitôt « de s’ouvrir à cet égard un nouveau compte courant ». Richard Burton ne peut se prévaloir de ces avantages, mais il reconnaît pour sa part que ses sentiments « tenaient surtout de l’orgueil satisfait ». Il déconseille pourtant à ses lecteurs de répéter l’expérience : « Je les assure que les résultats sont loin de répondre aux risques qu’ils courront. »

 

extrait le mecque

En France : Francis Galton ? Connais pas

Les Français n’ont pas attendu Galton pour développer des idées eugénistes. Dès 1756, Charles-Augustin Vandermonde, fondateur du Journal de médecine, publie un Essai sur la manière de perfectionner l’espèce humaine : « Puisque l’on est parvenu à perfectionner la race des chevaux, des chiens, des chats, des pigeons, des sereins [sic], pourquoi ne ferait-on aucune tentative sur l’espèce humaine ? » Dans sa fameuse Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, achevée en 1793, Condorcet, promoteur des droits des femmes, prône la contraception, réfléchit aux perspectives de l’insémination artificielle et préconise de « modifier l’organisation naturelle de l’homme » : « Les facultés physiques […] ne sont-elles pas au nombre de ces qualités dont le perfectionnement individuel peut se transmettre ? L’observation des diverses races d’animaux domestiques doit nous porter à le croire […]. Enfin, peut-on étendre ces mêmes espérances jusque sur les facultés intellectuelles et morales ? » Peu après la mort du mathématicien, guillotiné en 1794, son ami le médecin Cabanis écrit : « Après nous être occupés si curieusement des moyens de rendre plus belles et meilleures les races des animaux ou des plantes utiles et agréables […], combien n’est-il pas honteux de négliger totalement la race de l’homme ! »

En 1801, l’auteur d’un Essai sur la mégalanthropogénésie écrit : « Mariez un homme d’esprit avec une femme d’esprit, et vous aurez des hommes de génie. » Il en appelle à Bonaparte pour organiser de beaux mariages arrangés au plus haut niveau. La même année, un certain Mahon écrit dans Médecine légale et police médicale : « Ne serait-il pas de l’intérêt commun de ne permettre le mariage qu’à ceux dont l’organisation n’offrirait à l’examen aucune de ces infirmités que l’expérience a démontré être contagieuses ou héréditaires ? »

Quantité de médecins français vont décliner ces idées au cours des cent cinquante années suivantes, sur un mode plus ou moins farfelu. Ayant capté au passage la notion d’une hiérarchie des races humaines, ce courant culminera avec les professions de foi de deux Prix Nobel, Charles Richet et Alexis Carrel. En 1919, Richet, pourtant connu pour ses positions dreyfusardes et pacifistes, publie La Sélection humaine. On y lit : « Nous mettrons résolument tout en bas de l’échelle la race noire, incapable de penser et d’innover. » Un chapitre est consacré à l’« élimination des anormaux » : « En proposant cette suppression des anormaux, je vais assurément heurter la sensiblerie de notre époque. On va me traiter de monstre, parce que je préfère les enfants sains aux enfants tarés, et que je ne vois aucune nécessité sociale à conserver ces enfants tarés. » Dans L’Homme, cet inconnu, un best-seller publié en 1935, Alexis Carrel observe que « beaucoup d’individus inférieurs ont été conservés grâce aux efforts de l’hygiène et de la médecine ». Il suggère que « par une éducation appropriée, on pourrait faire comprendre aux jeunes gens à quels malheurs ils s’exposent en se mariant dans des familles où existent la syphilis, le cancer, la tuberculose, le nervosisme, la folie, ou la faiblesse d’esprit. » Il veut « supprimer les classes sociales et les remplacer par des classes biologiques, la biocratie au lieu de la démocratie ». Dans un passage célèbre, il propose, pour supprimer les criminels et les fous dangereux, un « établissement euthanasique, pourvu de gaz approprié ». Mais, dans les faits, ces idées ont accouché d’une souris : un examen médical prénuptial, instauré sous Vichy en 1942. Il ne sera supprimé qu’en 2008 après être tombé en désuétude et sans avoir été pratiqué avec beaucoup de zèle. Comme l’explique l’historienne Anne Carol, le corps médical français, bien que fortement imprégné des idées eugénistes, craignait par-dessus tout que l’État ne se mêle trop de sa profession (1). En outre, les médecins n’appréciaient guère ceux qui défendaient l’eugénisme sans être de la partie. Et ils préféraient Lamarck à Darwin, qui était anglais et qu’ils n’avaient pas lu. Moyennant quoi Galton a fait l’objet d’un rejet. Ce statisticien britannique et darwinien n’a pas eu droit de cité en France. Aucun de ses livres n’a été traduit.

Une curieuse expérience d’eugénisme soft dans une cité-jardin de la banlieue de Strasbourg a été révélée récemment (2). Elle subordonnait l’accès à ces logements sociaux à la bonne santé physique et mentale des couples candidats, à leurs qualités morales (après enquête) et à leur espérance de fécondité. Afin de « développer des familles nombreuses […] représentant tant au moral qu’au physique un gain véritable pour le pays […], un questionnaire permet d’établir par points additionnels la valeur dite “eugénésique” des postulants », écrivait en 1926 le fondateur de la cité, Alfred Dachert. L’expérience a perduré jusque dans les années 1980.

 

— Books.

La tyrannie du bien-être

La recherche du bien-être est parfaitement louable en soi. L’obligation du bien-être, c’est autre chose. Et une société qui en fait l’un de ses credos pourrait se révéler, remarque Steven Poole du Guardian, « une société malade ». Telle est en tout cas la thèse des professeurs de management Carl Cederström et André Spicer, résumée par Poole : « L’idée moderne de bien-être est contraire à la réflexion profonde.» Loin de nous indiquer la voie du bonheur authentique, « elle nous encourage à devenir des athlètes stupides et béats de la productivité capitaliste. » Aujourd’hui, chaque aspect de l’existence, de la dépense de calories à la durée des cycles de sommeil profond, peut être mesuré. Une façon, selon les auteurs, de se réfugier dans une forme de « nihilisme passif » où la seule vérité qui vaille est celle du corps. Dans cette société-là, toute velléité d’implication politique dans le monde extérieur s’évanouit. « En étant tous obsédés par notre bien-être individuel, nous risquons un mal-être collectif », résume Poole. Car l’idée que, pour s’améliorer, il suffit de le vouloir a notamment pour effet d’ostraciser ceux qui n’y arrivent pas, jugés paresseux et faibles.

Ces métaphores qui nous gouvernent

L’ennemi n’avait pas de visage. C’était un fantôme qui tuait par traîtrise. Le médecin Robert Koch fut le premier à le reconnaître : l’humanité était en guerre. Cet ennemi, c’était l’armée des bactéries, les agents pathogènes de la maladie du charbon, de la tuberculose et du choléra. On ne pouvait pas les voir. Mais Koch fit en sorte que la menace saute désormais aux yeux de tout le monde. Il parla d’« intrus », mit en garde contre les « invasions » et appela à une « offensive » au moyen d’« armes » puissantes. Du point de vue sémantique, le fondateur de la bactériologie n’évoluait pas dans un laboratoire, mais sur un champ de bataille.

Aujourd’hui, il est courant de comparer les maladies infectieuses à des combattants ennemis. Mais, à l’époque de Robert Koch, cette métaphore était inhabituelle. Et, comme la suite le montra, elle se révéla extrêmement efficace.

L’historienne et philosophe suisse Marianne Hänseler a enquêté sur le langage utilisé par le médecin. Koch recourait à des images guerrières afin d’obtenir des soutiens pour son tout nouveau champ de recherche. « Les doutes et les voix discordantes purent être passés sous silence grâce à cet usage de la langue », écrit Hänseler dans son livre « Métaphores sous le microscope ». Dans l’Allemagne de la fin du XIXe siècle, les mots choisis par Koch eurent un impact considérable, et on peut même dire que leur esprit militariste, bien dans l’air du temps, donna plus d’écho à sa recherche.

La langue est un instrument de pouvoir. La manière dont chacun désigne les choses – un ennemi, un projet, un produit – contribue à déterminer ce que les autres en pensent. En retour, tout individu est manipulé, au quotidien, par les mots ; ceux des hommes politiques, des publicitaires, des journalistes et des juristes ; ceux des collègues et des proches. Nous avons conscience de cette puissance de la langue, sans pouvoir nous y soustraire pour autant. Ce que Robert Koch sentait intuitivement, des études de psychologie sociale et de psycholinguistique le confirment aujourd’hui : les mots ne servent pas seulement à véhiculer des informations. Ils éveillent des attentes et des souvenirs, ils influencent nos jugements et nos décisions, ils recréent le monde dans notre esprit. Et le résultat peut étonnamment vite se dissocier de la réalité.

Les expériences menées par la psychologue américaine Elizabeth Loftus sont devenues célèbres : elles montrent comment un simple vocable peut modifier le souvenir que nous avons d’un événement. Le remplacement du terme « choc » (hit) par celui de « collision » (smash) dans une question conduisit ainsi plusieurs témoins à s’imaginer avoir vu des éclats de verre lors d’un accident de voiture. Les mots ont la force de pulvériser les pare-brise.

 

Ils peuvent aussi bâtir des châteaux en Espagne. Peu l’ont aussi bien compris que les grands manitous du marketing. Le pouvoir des marques qu’ils créent commence avec les composantes les plus infimes de leur appellation : les voyelles et les consonnes. Une marque ou un produit qui veut évoquer la vie et le bien-être doit porter un nom riche en voyelles, confie un concepteur de labels. Les consonnes dures suggèrent plutôt la technique, la précision et la virilité, comme pour la colle Pattex. Les consonnes douces, comme dans Nivea, Wella ou Lenor, conféreraient, au contraire, du velouté et de l’harmonie, affirment les experts en marketing.

De fait, bien des gens semblent associer tel ou tel phonème à des significations concrètes. Il y a des décennies de cela, le psychologue Wolfgang Köhler a mis en évidence que le mot (de son invention) Takete évoquait plutôt un dessin aux contours dentelés, tandis que Maluma figurait une forme moelleuse aux courbes douces. Lorsque le neuroscientifique Vilayanur Ramachandran a reproduit la même expérience récemment, en utilisant les concepts fantaisistes de Kiki et de Bouba, il est parvenu à un résultat similaire. Ramachandran y voit la manifestation d’une sorte de synesthésie que partageraient tous les êtres humains. À telle ou telle sonorité correspondrait intuitivement telle ou telle représentation visuelle. Il est possible qu’il n’y ait là rien de nouveau pour les poètes.

L’idée que les mots puissent aussi avoir un certain goût est née avec la psychologie du consommateur. Le chercheur Charles Spence invite ses cobayes à déjeuner. Dans son laboratoire d’Oxford, il les régale de chips, de brie et de chocolats au caramel, au nom de la science. Spence prétend avoir découvert que les sons peuvent influer sur la représentation que l’on se fait d’un goût et d’une consistance. Un jus amer de canneberge ou des chips salées ont été associés par les participants à des termes aux sonorités dures et explosives comme Takete et Kiki. Le brie et la mousse au chocolat, en revanche, ont été mis en relation avec des sonorités douces comme Maluma ou Lula. « Il est possible d’exploiter la sonorité d’une marque pour susciter des attentes inconscientes dans l’esprit des consommateurs, affirme Spence. Ces attentes orientent ensuite, de façon subtile, leur prédilection pour tel ou tel produit. »

Le pouvoir des mots se déploie vraiment quand ils réussissent à faire surgir tout un univers d’associations. Nina Janich connaît bien l’imagination dont fait preuve l’industrie du marketing pour parvenir à un tel résultat. Cette linguiste de l’Université technique de Darmstadt étudie la langue publicitaire. Elle répertorie toutes les créations verbales grâce auxquelles les entreprises entendent éveiller des attentes positives – quand, par exemple, une « promesse de vitamines » est contenue dans tel produit alimentaire, une lessive lave « en profondeur », une crème rend la peau « jeune au toucher » ou des produits cosmétiques contiennent du « pur plancton thermal ».

 

Les consommateurs ne remettent guère en question ces inventions marketing – peut-être parce qu’elles paraissent sérieuses : « C’est une approche prisée des industries cosmétique et agroalimentaire que de conférer à leurs produits un vernis naturel mais aussi scientifique, explique Janich. Les fabricants mélangent les mots étrangers, un peu de latin et de grec, et y associent souvent des unités de mesure ou des chiffres. Que le résultat n’ait souvent aucun sens ne semble pas les déranger – ils misent sur les associations positives de ces expressions pseudoscientifiques. »

La langue est le medium idéal pour suggérer la compétence tout en attisant les émotions. Et pas seulement dans la publicité : certaines phrases d’hommes politiques ont bouleversé le monde et sont restées inscrites dans la mémoire collective pendant des décennies. Nul n’a oublié les paroles de Martin Luther King : « I have a dream. » Ou celles de Ronald Reagan, dont l’injonction « Mr Gorbatchev, tear down this wall » (« Monsieur Gorbatchev, abattez ce mur ») résonne encore aux oreilles de nombreuses personnes. Et ne se souvient-on pas encore souvent des « paysages en fleurs » qu’Helmut Kohl prophétisa en 1990 à l’Est ?

La politique fut toujours un combat pour et par la langue. Un simple mot d’un ministère des Finances peut déplacer des milliards à la Bourse, celui d’un chancelier empoisonner les relations extérieures pendant des années, avertissait il y a plusieurs décennies déjà un vieux routier du SPD allemand. Mais, à une époque où les politiques doivent s’exprimer de façon concise, le pouvoir des concepts simples est peut-être plus grand que jamais. Une métaphore remplace parfois toute une argumentation. C’est utile, mais aussi dangereux. À chaque fois qu’un phénomène est abstrait, d’une taille microscopique ou physiquement inconcevable – comme dans le cas des bactéries de Robert Koch –, les métaphores se révèlent précieuses. Elles rendent l’abstrait concret : les bactéries se transforment en « intrus hostiles », le code génétique en « livre de la vie », les aides financières aux États en crise en « parapluie de sauvetage » (sic).

 

Mais ces mots sont aussi des pièges. « Les métaphores contribuent énormément à construire les réalités, estime Constanze Spiess, de l’université de Münster. Et elles ne mettent en avant qu’un aspect des choses. » Il y a quelques années, cette linguiste a analysé le débat à propos de la recherche sur les cellules-souches embryonnaires. Pour un certain nombre d’acteurs, les cellules-souches étaient des « amas cellulaires », de la « matière première » ou des « dépôts de pièces de rechange » ; d’autres parlaient en revanche de « vie en devenir ».

Une différence cruciale qui a des répercussions conceptuelles et pratiques, selon Spiess. Car les images activent des réseaux d’associations. La linguistique parle de frames (1). Prenons l’exemple de la métaphore de la matière première : « Bien des aspects que nous associons à la matière première sont projetés sur l’embryon. » Et la conséquence est facile à deviner : « Si les cellules-souches sont de la matière première, on peut les traiter comme telle – les extraire, les produire et les transformer. »

C’est là que le bât blesse. Les images lexicales nous imposent une vision du monde. Elles font de voleurs du bien public d’attendrissants « réfugiés fiscaux » et d’authentiques réfugiés des « raz de marée » menaçants. La métaphore oriente la pensée dans une direction bien réelle. Elle suggère des ébauches de solution pour les problèmes qu’elle désigne : n’est-il pas évident qu’il faut construire des digues si un raz de marée menace le pays ?

Les psychologues américains Lera Boroditsky et Paul Thibodeau ont révélé cette capacité des métaphores à manipuler les opinions politiques en menant une expérience étonnante. Ils ont présenté à certains cobayes le texte suivant :

« Une bête ravage la ville d’Addison : il s’agit du crime. Il y a cinq ans, tout allait bien à Addison. Mais, au cours des cinq dernières années, les systèmes de défense de la ville se sont affaiblis et celle-ci a été livrée au crime. Aujourd’hui ont lieu plus de 55 000 incidents criminels par an – leur nombre a augmenté de plus de 10 000… Quelles solutions proposeriez-vous pour réduire la criminalité ? » 71 % des personnes interrogées au sein de ce premier groupe répondirent qu’il fallait pourchasser les criminels et les punir plus durement encore. Un second groupe fut d’un autre avis. Ses membres recommandaient plus souvent de rechercher les causes de la criminalité, de lutter contre la pauvreté et d’améliorer l’accès à l’éducation. D’où venait cette discordance ? D’un simple mot. Alors que le texte du premier groupe décrivait la criminalité comme une « bête », il était question dans le second texte d’un « virus » – d’un agent pathogène, donc, contre lequel la prévention pouvait être utile. Il ne semble pas exagéré de dire, à l’instar des linguistes californiens George Lakoff et Elisabeth Wehling dans leur livre The Little Blue Book. The Essential Guide to Thinking and Talking Democratic (2), que les métaphores peuvent orienter le comportement politique de nations entières. « Aucune relation entre les partis et les électeurs n’est plus intime et plus importante que celle qui – de cerveau à cerveau – est établie par la langue. »

 

Cet article est paru dans le Zeit le 11 décembre 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

The Walking Dead – Comment rester humain face aux zombies ?

Du centre-ville dévasté d’Atlanta (saison 1) aux maisons proprettes d’Alexandria, près de Washington (saison 6), les héros de The Walking Dead ont parcouru bien des kilomètres. Plusieurs membres du petit groupe d’origine emmené par le sheriff adjoint Rick Grimes sont morts, y compris son épouse Lori et son collègue Shane. De nouvelles recrues ont été intégrées en chemin : l’intrépide Michonne, le pieux Herschel, l’ancien militaire lunatique Abraham Ford, l’indéchiffrable Eugene Porter… Pourtant, en dépit des obstacles surmontés et des nombreux zombies qu’il leur a fallu trucider (des spectateurs se sont amusés à les compter), les protagonistes en sont toujours à peu près au même point. Ils ignorent encore les causes de l’épidémie qui a transformé le monde, en quelques mois, en un pandémonium post-apocalyptique infesté de morts-vivants. Chaque journée est un combat pour survivre jusqu’au lendemain. Les objectifs n’ont guère changé : il faut trouver un abri, des vivres, éviter d’être dévoré tout vif par les hordes de zombies qui errent dans la campagne. Et, souvent, affronter d’autres groupes de rescapés. (Malgré quelques belles rencontres, on croise souvent des fous, des meurtriers… Certains survivants sont même devenus anthropophages. Un choix plutôt rationnel vu la pénurie de nourriture, mais la « viande » n’est pas toujours propre à la consommation : si la personne que vous mangez a été mordue par un zombie, votre compte est bon !)

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que la série soit devenue, au fil des saisons, assez répétitive. Épisode après épisode, les paysages de désolation, les grognements de zombies affamés, les scènes de poursuite et de combats sanglants se suivent et se ressemblent. Au point qu’un sentiment de lassitude, voire d’écœurement, peut s’installer chez certains spectateurs sensibles (dont je suis). Mais n’est-ce pas précisément l’objectif visé par les concepteurs de la série ? Le quotidien de héros meurtris se débattant dans un monde en ruine peut-il être autre chose que morne et répétitif ? Et si cette série, si peu subtile en apparence, était en fait une invitation à méditer sur la fragilité du sens de la vie ? Sur la difficulté de rester humain alors que l’Histoire s’est arrêtée ?

En effet, l’univers de The Walking Dead est à bien des égards post-historique. Les institutions politiques, l’appareil productif, le commerce, les transports et les communications, tout ce monde façonné par l’homme qu’Hegel appelait l’« esprit objectif » s’est effondré, balayé par la déferlante meurtrière des zombies. L’économie et la politique ont disparu, ou ne subsistent que sous une forme embryonnaire, atomisée, au sein des différents groupes de survivants. L’insécurité chronique empêche de rester longtemps au même endroit. On le vérifie plusieurs fois, les nomades opportunistes ont de meilleures chances de survie que ceux qui se barricadent dans leur camp retranché. Un redémarrage de l’économie sur des bases agricoles et sédentaires semble impossible tant que les zombies et les bandes de pillards écument le territoire. Bref, les ressorts de l’Histoire sont brisés, et l’état de nature fait son grand retour. Un état de nature brutal et cynique rappelant celui imaginé par Hobbes au début de son Léviathan – à ceci près que les zombies rendent impraticable à grande échelle la solution (pas forcément idéale) proposée par le philosophe, l’institution d’un gouvernement au pouvoir absolu, à la fois protecteur et coercitif. Rick et ses compagnons se retrouvent donc prisonniers d’une sorte d’âge de pierre hybride, encombré des vestiges d’une civilisation industrielle qui, sauf miracle, ne renaîtra pas. Comment (bien) vivre dans un tel monde ?

Contrairement aux grandes eschatologies religieuses, l’irruption du zombie met fin à l’histoire sans lui donner un sens. Malgré l’aura magique que lui prête le folklore haïtien, le mort-vivant est ici un être de chair et d’os, un simple accident de la biologie, pas l’instrument d’une volonté divine. Il n’apporte ni Jugement dernier ni promesse de Salut. L’apocalypse zombie est désespérément matérialiste. Elle n’a pas non plus de signification morale ou politique évidente. Dans les films cultes de Romero (en particulier La Nuit des Morts-vivants et Zombie), les monstres anthropophages étaient l’instrument d’une critique acide de la société de consommation : à travers eux, c’était l’Amérique de l’après-guerre, avec ses banlieues cossues, son intolérance, ses centres commerciaux pléthoriques et aliénants qui recevaient une sanction quasi providentielle. Difficile de repérer un sous-texte analogue dans The Walking Dead. En renonçant à donner un sens à la catastrophe, la série semble renvoyer l’être humain à sa contingence. Non seulement Dieu n’intervient pas pour empêcher la tragédie (le pauvre Herschel compulse en vain sa Bible à la recherche d’une explication), mais la possibilité même d’une vie humaine civilisée semble compromise. Une parenthèse de quelques millénaires se referme et la nature brute, violente et vide de sens, reprend ses droits.

Est-ce forcément une mauvaise nouvelle ? Pas sûr. Rien ne dit qu’un retour brutal au Paléolithique nous retirerait automatiquement tout espoir d’être heureux. En causant la ruine de l’État et en brisant les rouages de l’économie, les zombies ont mis fin à bien des formes de sujétion et d’exploitation. Révolutionnaires sans le savoir, ils ont effectivement mis à bas l’État et le capitalisme. Les héros de The Walking Dead doivent se battre pour survivre, certes, mais ils n’ont plus besoin de travailler, ni d’obéir à des lois faites par d’autres, ni de respecter les mille conventions de la vie moderne, que nous ne sentons même plus à force d’habitude. La démocratie directe et le communisme réel, ces vieilles utopies, sont désormais tout à fait réalisables, au sein de groupes restreints. Il n’y a plus ni riches ni pauvres. L’anarchie règne, avec ses mauvais côtés, bien sûr, mais n’oublions pas les bons ! Il n’y a plus de pétrole ni d’électricité, d’accord, mais il y a aussi beaucoup moins de pollution (on espère tout de même que les centrales nucléaires ont des portes solides). Ennemi de l’homme, le zombie est une bénédiction pour la biodiversité. Les survivants ont en un sens tout perdu, mais ils jouissent d’une liberté inouïe et vivent dans ce qui ressemble de plus en plus (abstraction faite des zombies) à un verdoyant Éden. Cette liberté, jointe à l’expérience quotidienne d’une violence elle aussi inédite, va-t-elle les transformer en barbares à peine plus évolués que les zombies qu’ils affrontent ? C’est le scénario pessimiste, mais d’autres sont possibles. Pour découvrir celui retenu par les auteurs de la série il faudra toutefois s’armer de patience : The Walking Dead devrait apparemment se prolonger jusqu’à la saison 12…

La grand-mère sans pareille du Haut-Montreuil

« Il faut beaucoup de hardiesse pour oser être soi. »

Eugène Delacroix, Journal.

 

D’ordinaire, les grands-mères, ça vous a une odeur de sur ou de pain d’épice, c’est selon ; le plus souvent, c’est rond et moelleux, avec la consistance d’un petit pain Harrys où on s’enfonce de partout en se lovant ; et ça vous gronde avec un sourire en coin qu’on est censé ne pas voir, mais qu’on voit à tous les coups, c’est fatal. Bref, les grands-mères, ça vous tapisse l’enfance de duvet, histoire que les autres puissent vous éduquer avec ce qu’il faut, paraît-il, de rigueur ; d’ailleurs, tout le reste de la famille en profite un peu. Les filles découvrent par procuration une mère qu’elles n’ont pas eu, les gendres une belle-mère soudain coulée dans le sucre d’orge, les frères et sœurs une frangine plus amène. La grand-mère de nos souvenirs plus ou moins embellis est « amitieuse », comme dit ma tante Suzanne à propos de son petit-fils (« Ah, Yann, qu’est-ce qu’il est amitieux ! »), avec tout ce qu’il faut de soupirs enamourés. « Mémé Jeanne », c’est une autre affaire.

Elle le disait tout de go, qu’elle n’aimait pas « les fricassées de museaux », et sa petite-fille nous en prévient dès la première page du petit livre amoureux qu’elle lui consacre, Une Femme à la redresse. Nous voilà au parfum, donc : Jeanne est du genre à ne pas faire étalage de sentiments ; la guimauve, c’est pas son truc. Elle n’a pas eu une vie de fête foraine. Jeanne, c’est le genre à mettre son amour dans la tarte aux pommes, sans prendre la peine d’y ajouter le sourire. A quoi bon, puisque tout le monde le sait bien, et Annie (alias « Blanchette », alias « Sauf la graisse », alias « P’tite Gueule », alias « ma cocotte en sucre ») la première, que Mémé a l’affection nourricière. Qu’il suffit de se goinfrer pour s’injecter une bonne dose de tendresse (quand les nutritionnistes en tiendront-ils enfin vraiment compte ?). Jeanne n’est pas ronde et moelleuse, non plus. Grande et mince toute sa vie, elle baladait avec une indifférence de reine sans apprêt sa beauté marmoréenne sur les hauts de Montreuil où elle était venue nicher sur le tard (et sa portée avec elle) chez « pépère », Paul Duseaux pour l’état civil, tourneur, décolleteur, outilleur, ajusteur de son état : « Une bonne pâte malicieuse, une gueule des faubourgs, un bon Français », écrit Annie Miller.

Jeanne, c’est le genre à mettre son amour dans la tarte aux pommes, sans prendre la peine d’y ajouter le sourire. A quoi bon, puisque tout le monde le sait bien, que Mémé a l’affection nourricière.

Jeanne était donc une grand-mère qui n’avait pas le physique de l’emploi ; ni rien d’autre, ou presque. Une « mémé » pas comme les autres. Avec le numéro qu’elle avait tiré en naissant (pas bien folichon), elle s’est taillé un destin extraordinaire sans avoir l’air d’y toucher, puisqu’elle a fini par tourner avec Truffaut et Bresson, entre autres, après avoir pris de sacrés chemins de traverse pour fuir le sentier constellé d’orties qu’elle aurait dû suivre en théorie, vu qu’elle était née en 1900 dans une famille de verriers misérables du Nord, avec le nez sur le mâchefer. Notez bien que ce ne sont pas les orties ni les épines qui ont manqué. Simplement, elle s’est débrouillée pour qu’il n’y ait pas que ça. Auprès d’elle, du coup, les mômes apprenaient à vivre plus libre, en se souciant comme d’une guigne du qu’en-dira-t-on. Priorité aux élans du cœur et aux choix assumés, quoi qu’il en coûte. « A sa manière, elle va nous éduquer mon frère et moi, écrit Annie Miller. Elle va nous élever, c’est le moins qu’on puisse dire. Sans bêtise ni a priori, elle nous ouvrira à la nuance, aux contradictions, à la diversité, elle nous fera grandir. »

Bon, soyons juste. Tout, bien sûr, n’était pas différent chez « Mémé Jeanne ». Les dimanches, par exemple, elle attendait avec une impatience mal dissimulée que débarquent ses enfants, leurs amours, leurs amis, pour le déjeuner de famille, avec ce que cela signifie de conversations entremêlées dans le brouhaha, de couverts qui tintinnabulent et de repas aux petits oignons. Comme dans toutes les familles, ces réjouissances qui s’étiraient quasiment l’après-midi entière connaissaient leur apogée rituelle quand l’oncle Louis, bel homme, se levait pour entonner de sa voix de stentor une chanson que l’assemblée écoutait religieusement, partagée entre émotion et rêverie, avec toujours ce léger embarras que provoquent les moments de ce type, où quelqu’un finit toujours par jouer avec les miettes sur la nappe en baissant les yeux. Sauf que, chez Jeanne, Louis ne chantait pas Le p’tit quinquin ou Les roses blanches, grands classiques du répertoire des familles, mais Old Man River. Parce que l’oncle Louis était noir, tout comme sa sœur, Lucille, enfants de Jeanne et de Henri-David Perkins, un jazzman américain qui avait craqué pour la belle fille du Nord, et vice versa, un jour de gourmandise qui l’avait mené jusqu’à la boulangerie de la place Villiers (« un quartier de rupins ») où elle servait – non sans escamoter une pièce de 5 sous par jour, direct dans la jarretelle. « Des années plus tard, ses yeux jubilent quand elle m’en parle, raconte Annie Miller. La pièce de 5 sous prise dans la caisse est pour elle un dû quotidien, un rituel fort convenable. C’est un devoir de la prendre parce que ce serait de la bêtise de ne pas le faire ». On vous avait dit qu’elle n’était pas banale. Jeanne a 20 ans, Henri-David Perkins en a 39, ils se mettent en ménage rue de Tocqueville.

Jeanne a le goût des complaintes réalistes à vous vriller le cœur ou des histoires espiègles qui vont bien à cette femme qui « méprise les conventions, aime provoquer et a une sincère attirance pour les hommes hors norme ».

Il faut dire que, dans le berceau de Jeanne, il n’y avait peut-être pas de cuillère en argent, mais il n’y avait pas non plus le sens du conformisme et du « ça ne se fait pas ». Question de survie. Etre conventionnelle, quand on est fille d’ouvrier-verrier à l’aube du XXe siècle, c’est assez vite la faim assurée : « Vers 1909, j’avais guère plus que ton âge, je chantais dans les cafés d’Anor. Je ram’nais bien ». Evidemment, le père et la mère la croient à l’école. Cette initiative de gagneuse lui vaudra, le jour où l’instituteur vend la mèche, de voir « le Vieux » balancer par la fenêtre la couronne de pain achetée avec les sous du jour. Cinquante ans après, Jeanne en a encore une boule dans la gorge. Mais bon, il en reste qu’elle chante comme elle respire. Jeanne a le goût des complaintes réalistes à vous vriller le cœur ou des histoires espiègles qui vont bien à cette femme qui « méprise les conventions, aime provoquer et a une sincère attirance pour les hommes hors norme ». Elle vendait des p’tits gâteaux, par exemple (pour la version de Barbara, c’est ici) :

« Elle vendait des petits gâteaux,
Qu’elle pliait bien comme i’ faut,
Dans un joli papier blanc,
Entouré d’un petit ruban,
En servant tous les clients,
Elle se trémoussait gentiment,
Fallait voir comme elles sautaient,
Ses petites brioches au lait. »

Chez Jeanne, « jamais de niaiserie ni de fadaise réservées d’habitude aux enfants », commente sa petite fille. Pour jouer son rôle, en matière de transmission de connaissances, pas besoin de Françoise Dolto ou Laurence Pernoud, il suffit de puiser à l’eau de la vie. Gare aux « malavisés », explique-t-elle à Annie en chantant (toujours) La complainte de la Petite Marthe, môme de 11 ans partie au Bataclan avec un ami de ses parents qui l’a violée et tuée (le fait divers remonte à 1907) : « La complainte dégoulinait de compassion, d’angélisme et se terminait par une inquiétante mise en garde, se souvient sa petite-fille. Mais c’était chanté avec une émotion telle que je ne me moquais pas, j’étais captivée et comprenais sans me coltiner l’ennui d’une leçon de morale. » Le lecteur retrouve en abondance, dans la relation entre Jeanne et cette gamine, comme les traces de la conception pré-moderne de l’enfant, antérieure au XVIIe siècle selon l’historien Philippe Ariès, quand on ne voyait pas en lui un être d’une essence singulière – innocent, fragile, influençable – mais une grande personne miniature, avec qui il était naturel d’échanger des paillardises. Et croyez-moi, Mémé en raconte de plus salées que cette histoire de brioches au lait.

Jeanne était encore adolescente au moment où elle a proféré ce qui fut peut-être sa plus grande insulte aux convenances, en se liant d’amour, pendant la Grande Guerre, en Flandres occupées, avec un officier allemand. Il lui avait tendu un quartier de viande alors qu’elle longeait le camp, séductrice déjà avec sa fichue allure. 14, 15, 16, 17, 18 ans… Elle en pince, lui aussi. A l’armistice, la jeune femme revient bredouille de Belgique où elle a tenté de le retrouver, et file tout droit vers Paris. C’est plus sûr pour échapper à ce cousin qui lui fait du gringue au prétexte qu’il « vaut bien un boche ». Elle met son grand amour dans sa poche et son mouchoir par-dessus – mais à l’approche de la mort, c’est un air romantique allemand, Oh Isabella !, qu’elle chantera à sa fille au téléphone en guise d’ultime message d’amour.

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Pour l’instant, à la capitale, elle échappe à la vindicte. « Tout semble possible », écrit Annie Miller. Ce seront des années folles pour elle aussi. La rencontre avec Henri-David Perkins lui fait goûter à la vie d’artiste. Ils fréquentent la Revue nègre autour de Joséphine Baker, partent en tournée dans les villes balnéaires à la mode et viveraient une bohème plutôt heureuse si le saxophoniste ne cavalait un peu trop. Jeanne prend ses cliques, ses claques et ses enfants – ses « bouts d’zan », et se coltine quelques années de mouise à faire le ménage dans un hôtel de passe. Elle en sort grâce au mariage avec Raymond, « un courageux », fraiseur-outilleur dans la journée, chef de rang dans un restaurant des Halles le soir. Le courageux est terne, hélas, et les sept années suivantes (jusqu’à sa mort prématurée) sont aussi normales qu’ennuyeuses : « Je voyais vraiment la vie me passer sous le nez ». Heureusement que la tribu s’abiboche avec les Glenn, les voisins d’à côté dans ce « méchant coin insignifiant de la banlieue » (Bondy) où Jeanne, Raymond, Lucille et Louis viennent s’installer au milieu des années 1930. Jeanne est ravie de trouver « une famille aussi déstructurée et chahutée que la sienne ». Quatre garçons qui gravitent autour de leur mère, Fernande, la « grosse Normande », une originaire de Saint-Leu qui n’a rien à envier à la fille du Nord côté franc-parler : « Je préfère voir ses talons que ses pointes », dit-elle en parlant de son mari, Kenneth Wiltshire Glenn, journaliste américain qu’on ne voit que le week-end et qui vit sa (double) vie à Paris (avec la sœur de sa femme). Lucille épousera un fils Glenn, union qui donnera naissance à Annie.

On comprend la petite-fille qui, dans les années 1950, boit à pleines goulées les bribes de la vie hors les rails que Jeanne lui raconte mine de rien à la cuisine, avenue de La Boissière, à Montreuil-sous-Bois, donc, où elle s’est rangée après-guerre avec pépère et son mégot scotché au coin des lèvres toute la sainte journée. Annie a atterri là avec sa mère et son frère après que le père a dit au-revoir à tout le monde sur un quai de gare avant de prendre la poudre d’escampette.

Dans cette France d’avant les « trente glorieuses », on se lave à la bassine dans la cuisine et on n’en abuse pas (il faut aller remplir les brocs) : « C’est mauvais de se laver tous les jours, tu vas t’user à te briquer ainsi », dit Jeanne.

A cette saison, le lilas embaume ; en toutes saisons, les briques de la cour se carapatent un peu et les marches du perron se déchaussent ; il n’y a pas d’eau courante, les cabinets sont dans la cour, mais on n’est pas si mal ; après tout, c’est une maison en dur. Les Bretons, Italiens, chiffonniers et autres marchands de peaux de lapin de la ruelle de derrière n’ont pas ça, qui se sont construit au petit bonheur des cabanons en bois couverts de tôle ou de papier goudronné. Cette France ouvrière des années 1950, son univers à la Gabin, se trouve à quelques kilomètres de là où je vous parle mais à soixante ans de distance, ce qui suffit pour rendre le voyage très exotique. A la maison, on boit du « jus », au troquet du coin un « express ; George Clooney et ses capsules n’ont pas encore fait entrer l’espresso dans la culture générale. Dans ce pays d’avant les « trente glorieuses », on se lave à la bassine dans la cuisine et on n’en abuse pas (il faut aller remplir les brocs) – « C’est mauvais de se laver tous les jours, tu vas t’user à te briquer ainsi », dit Jeanne à Lucille, devenue première d’atelier chez Chanel, toujours impeccable. La mère Denis n’avait pas encore de machine à laver Vedette : avenue de La Boissière, le jeudi c’était lessive ; Annie Miller se souvient du « va-et-vient de la brosse en chiendent frottant le linge sur la planche à laver plongée dans la “bonne eau savonneuse” du baquet » qui la réveillait ce jour-là. C’est la France des boucheries chevalines, des affiches Dubo-Dubon-Dubonnet et des poêles à charbon, où le « lait de poule » – mélange de lait chaud, de porto et de jaune d’œuf battu – fait office de remède universel, pour les enfants comme pour les adultes. C’est la France d’avant l’achèvement de la nucléarisation des familles, où la prise en charge des petits par la grand-mère allait de soi, même au quotidien (il faut bien que Lucille soit tout à son « travail qui la grise » et aide sacrément à faire bouillir la marmite). La supermamie récréative n’a pas encore vraiment été inventée. A la lecture du livre tout en dévotion d’Annie Miller, on pourrait écrire comme Veronika Duprat-Kushtanina à propos des grands-mères soviétiques : « Pour de nombreux enfants de l’époque, les grands-mères ont été les références principales de leur enfance ».

Mais pour Jeanne, on peut dire aussi l’inverse : sa petite-fille a été la référence principale de sa vieillesse. Car entretemps, « Blanchette » a épousé le futur cinéaste Claude Miller, et sa grand-mère est entrée dans la bande. « Notre entourage de réalisateurs, d’auteurs et de techniciens de cinéma l’adopte d’emblée. Son franc-parler les change de leurs soirées parisiennes, la rencontre les amuse et enrichit leur vocabulaire. Elle les étonne. » Comme dans un film, « Mémé Jeanne » achève sa vie mouvementée sur une carrière d’actrice, et quelle carrière : elle tourne notamment avec Bresson (Une Femme douce) Truffaut (Baisers volés, Domicile conjugal, Les Deux Anglaises et le continent, L’Argent de poche, La Chambre verte) et Claude Miller, bien sûr (Dites-lui que je l’aime). Cette sacrée bonne femme s’appelait Lobre. Jeanne Lobre.


Le moment fétiche

Je fais cette semaine, toutes les exceptions à mes règles : non seulement j’ai décidé de vous emmener à la rencontre d’un personnage de France, mais j’ai préféré à l’objet fétiche habituel un moment fétiche.

C’était une journée dont le début avait été chambardé par une algarade entre Lucille (en retard pour aller au boulot dans son Aronde vert bouteille) et les éboueurs (qui lui bloquaient le passage, on s’en doute). Je vous passe les détails et, pour le reste, je laisse la parole à Annie Miller :

« Après l’histoire des éboueurs, ce matin, je suis allée à l’école sans prendre de petit déjeuner. Je n’avais plus le temps. En cours de matinée, le gardien est monté me chercher en classe. Dans le hall d’entrée, ma grand-mère m’attendait, contrariée : “T’as pas avalé ton bol de chocolat…”

Elle l’a sorti de son panier en parlant, me l’a fait boire comme ça devant le gardien surpris. C’était encore chaud. Elle l’avait transporté sans le renverser pendant le quart d’heure de marche sur le chemin de la communale. “Bon… remonte.” Gênée par la présence si singulière et embarrassante de Mémé, je file. Elle attend de me voir grimper l’escalier pour s’en aller. Sans rien dire, le gardien la regarde partir, elle le remercie. »

« Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour » : Jeanne Lobre pourrait l’avoir soufflé à Pierre Reverdy.

 


A lire aussi

Je ne peux que conseiller aux amoureux des grands-mères qui ne l’auraient pas encore lu l’émouvant hommage rendu par le comédien Philippe Torreton à la sienne : Mémé, paru en 2014 chez L’Iconoclaste.

Un autre hommage drôle et tendre est rendu par l’écrivain israélien Meir Shalev dans son roman : Ma grand-mère et son aspirateur américain (Gallimard, 2013).

Un joli livre collectif sur toutes les figures et les représentations de nos grands-mères, avec des textes de petits-enfants : Grands-mères : Un amour tendre et féroce, a été publié dans la collection Mutations d’Autrement en 2005, sous la direction de Véronique Cohen. On y relèvera en particulier l’évocation d’une certaine Fine par Laurent Carpentier (figure que l’on a retrouvé depuis dans son roman publié chez Stock, Les Bannis).

Le meilleur livre de référence sociologique sur le sujet est celui de Claudine Attias-Donfut et de Martine Segalen, paru en 2007 chez Odile Jacob : Grands-parents, la famille à travers les générations.

Et pour compléter ce bagage, les anglophones pourront découvrir « l’hypothèse de la grand-mère », soutenue par l’anthropologue américaine Kristen Hawkes, par exemple ici : à ses yeux, les humains ont acquis par l’évolution une durée de vie adulte plus longue que les singes parce que les grands-mères (pourtant infertiles) aident à élever les enfants.


 

Prochain rendez-vous le 19 mai : Je vous invite à une découverte stupéfiante d’une Riyad secrète, avec ses rodéos automobiles, ses séductions homosexuelles et ses cuites, en compagnie de jeunes Saoudiens dont on ne parle jamais.

Le petite leçon de logique de Fargo

Vers la fin du huitième épisode de l’excellente série Fargo, on retrouve les agents spéciaux Bill Budge et Webb Pepper dans une grande pièce mal éclairée. Abattus, désœuvrés, les deux policiers ont l’air de s’ennuyer ferme. Derrière eux, dans la pénombre, on aperçoit de hauts rayonnages chargés de cartons poussiéreux. Pour avoir laissé s’enfuir un dangereux criminel, les enquêteurs se sont vu retirer leur affaire et ont été mutés aux archives (où le FBI expédie ses plus mauvais agents). Le silence pesant qui règne en ces lieux et les heures d’inactivité forcée, interrompues par quelques rares visites, agissent comme un stimulant sur le cerveau de l’agent Pepper, féru d’énigmes, devinettes logiques et autres paradoxes. Comme à son habitude, il ne tarde pas à mettre à l’épreuve son collègue :

« La salle des archives… Une salle, avec des archives. Imagine ce qui se passerait si on en ôtait une.

– Pour la mettre où ?

– Peu importe. Supposons qu’on retire une archive. Est-ce que ce sera encore la salle des archives ? (…) Nous sommes tous les deux d’accord pour dire que la salle des archives, moins une archive, c’est encore la salle des archives. Bon, suppose maintenant qu’on en retire une autre, et puis encore une autre. Si la salle des archives moins une archive, c’est encore la salle des archives, et qu’on continue à les retirer l’une après l’autre, on pourrait aboutir à zéro archives. Je veux dire, logiquement… voire même à un nombre négatif d’archives, et ce serait toujours…

– Comment ça, un nombre négatif d’archives ?

– Non, je dis juste… Logiquement, quoi.

– Sauf que personne ne retire jamais d’archives. Ils en apportent toujours plus. »

 

Admettons-le, nous avons tous (enfin, presque tous) consacré quelques minutes de méditation infructueuse à ce curieux paradoxe. Et il ne date pas d’hier : le premier à l’avoir formulé serait un certain Eubulide de Milet, philosophe et logicien du IVe siècle avant notre ère. Celui-ci demandait à ses auditeurs de considérer un humble tas de sable. Ce tas perdra-t-il sa qualité de tas si on lui retire un seul grain ? Certes non ! Mais alors ce nouveau tas, imperceptiblement diminué, en sera encore un si on l’allège d’un autre grain, etc. Le problème, c’est qu’à force d’ôter les grains un par un, on se retrouve au bout du compte avec un « tas » d’un, voire de zéro grain. Résultat absurde, bien sûr, mais qui saurait dire à quel moment le tas a cessé d’en être un ?

 

Ce casse-tête, auquel la tradition a donné le nom d’argument « sorite » (du grec sôros, qui veut justement dire « tas », « monceau », « accumulation ») peut se décliner à l’infini. Combien de personnes faut-il pour faire une foule ? Combien de brins d’herbe pour une pelouse ? À partir de combien de pages un livre devient-il un pavé ? Dans chaque cas, il nous est impossible de répondre de manière précise, parce que le concept mobilisé (foule, gazon, pavé) désigne une multiplicité indéterminée, une quantité vague qu’on ne peut fixer à l’unité près. En un sens, un pavé n’est rien de plus que la somme des pages individuelles dont il est constitué ; et pourtant, ni le retrait ni l’addition d’une page ne suffit à transformer un pavé en « non-pavé » (et inversement). Ainsi, si mon exemplaire de Guerre et Paix est un pavé, il le sera encore si (sacrilège !) j’en arrache une page. On peut traduire tout cela par deux propositions, également convaincantes :

1) certains livres sont des pavés ;

2) si un livre de n pages est un pavé, alors un livre de n-1 pages en est un lui aussi.

C’est ce second postulat qui nous entraîne sur une pente savonneuse : il suffit de le réitérer un nombre suffisant de fois pour aboutir à un « pavé » de zéro page. Conclusion irrecevable, mais pourtant « logique » car elle dérive d’une longue chaîne d’inférences dont chacune est solidement (quoiqu’indirectement) rattachée aux deux postulats initiaux ! C’est très énervant.

 

Sur Eubulide, nous ne disposons que de bribes d’informations compilées cinq siècles plus tard par Diogène Laërce. Il vivait à Mégare, non loin d’Athènes, et aurait été le maître de Démosthène (le futur orateur, qui souffrait de problèmes d’élocution, aurait amélioré grâce à lui sa prononciation du son « r »). Il aurait été un adversaire acharné d’Aristote, sans qu’on sache trop les raisons de leur discorde. Mais on lui attribue surtout la paternité d’une série de paradoxes, plus ou moins convaincants, dont le fameux « Menteur » (si je dis : « je suis en train de mentir », est-ce que je dis la vérité ?). Nous ne savons rien, en revanche, de la manière dont il interprétait lui-même ces impasses logiques. L’argument sorite était-il de nature sémantique, visant à illustrer une propriété amusante de certains termes vagues ? Avait-il pour but de mettre en lumière l’incapacité du langage à représenter adéquatement les objets composés d’un grand nombre d’éléments distincts ? S’agissait-il plutôt de mettre en évidence le caractère artificiel, arbitraire, du découpage imposé par nos concepts vagues à la réalité ? Eubulide voulait-il dire qu’un tas de sable, au sens strict, n’existe pas – du moins pas au même titre que les grains de sable qui le constituent ? Ou bien encore, que si le tas de sable existe, nous ne pouvons pas en avoir une connaissance aussi exacte que d’un grain de sable isolé ? Difficile de départager ces hypothèses, mais le flou qui entoure son sens profond contribue au charme de ce paradoxe qui continue, bien des siècles plus tard, à nous plonger dans une douce perplexité.