Non-violence : le mythe Gandhi

Dans la seconde partie de ce dossier, deux intellectuels, le premier israélien, le second iranien, expriment ce que représente pour eux l’héritage de Gandhi. David Shulman s’émerveille de constater que la « vision » du Mahatma, après avoir montré son efficacité dans le mouvement américain des droits civiques puis en Afrique du Sud, reste bien vivante dans l’Inde actuelle et en Israël, deux pays pourtant habités par les démons d’un nationalisme religieux borné. Ramin Jahanbegloo, lui, rappelle le rôle de la non-violence dans l’effondrement du communisme soviétique (Václav Havel était un admirateur de Gandhi) et dans l’évolution actuelle de l’Iran, dont il pense qu’elle pourrait constituer les prémices d’une transformation politique du Moyen-Orient. Si l’un et l’autre expriment leur pessimisme quant à un succès prochain de l’idée de non-violence, ils restent optimistes sur l’avenir plus lointain.

Sur le personnage de Gandhi lui-même, ils expriment une certaine gêne quand on leur rappelle que le Mahatma a en réalité plusieurs fois prôné le recours à la violence. Les deux articles qui ouvrent notre dossier exposent en détail les contradictions et les faiblesses de la pensée et de l’action de Gandhi. Celui-ci a certes payé de sa personne. Plusieurs fois emprisonné pour avoir organisé d’impressionnantes campagnes de résistance passive contre le Raj britannique, il a montré une détermination, une implacable volonté qui force toujours le respect. Il ne fait aucun doute que sa faculté à mobiliser les foules et son savoir-faire politique ont contribué à mener l’Inde sur le chemin de l’indépendance. Mais, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est nullement ce qu’il recherchait. Il était mû par une religiosité étroite et des convictions profondément archaïques.

 

Dans ce dossier :

Haro sur l’islam !

« Mahomet est mort il y a mille quatre cents ans, mais il n’a toujours pas été définitivement enterré », écrit le politologue Hamed Abdel-Samad dans un ouvrage sorti à l’automne outre-Rhin et dont le succès ne se dément pas. « Régler son compte » une bonne fois pour toutes au prophète de l’islam, tel est donc le but explicite de ce brûlot qui présente Mahomet comme un « tyran malade », un « narcissique », un « paranoïaque », un pédophile, un gangster et même un « meurtrier de masse ». Cette charge s’est attiré des réfutations en règle, mais l’identité de l’auteur lui a épargné l’accusation de racisme : Hamed Abdel-Samad est fils d’un imam égyptien, il a été membre de l’organisation des Frères musulmans avant d’émigrer en Allemagne, où il vit aujourd’hui sous protection policière. Il « rejette tout ce en quoi il a cru avec la rage d’un amoureux déçu », note Daniel Bax sur le site du Spiegel.

À le lire, l’orphelin Mahomet aurait souffert du manque d’une figure paternelle et, parce qu’il avait été séparé de sa mère trop tôt, aurait toujours entretenu un rapport « puéril » aux femmes. La révélation coranique, aussi sincère fût-elle, serait le fruit d’une banale crise de la quarantaine ; la fuite de La Mecque pour Médine non pas le moyen de poursuivre sa prédication en paix, mais la première étape d’une alliance mafieuse contre sa ville natale ; sa conception du paradis, celle d’un « bordel céleste » ; le massacre des tribus juives de Médine, « comparable à l’Holocauste ». « Hamed Abdel-Samad rejette même les interprétations libérales du Coran, souligne Daniel Bax. Pour lui, l’islam n’est pas réformable et il le voue aux poubelles de l’histoire. » Mais, ce faisant, se demande l’islamologue Rainer Hermann dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, ne propose-t-il pas une lecture de la vie de Mahomet aussi « unilatérale » que celle qu’en font « les idéologues de Daech » ? Et puis, sur quoi exactement s’appuient toutes ses allégations ? « Abdel-Samad fait comme si nous disposions de connaissances certaines sur Mahomet, poursuit Rainer Hermann. Or c’est loin d’être le cas. Il prend pour argent comptant tout un tas d’histoires dont l’authenticité est douteuse. » Au bout du compte, remarque Bax, il renoue avec une vieille tradition de la chrétienté médiévale qui, pour discréditer la figure centrale de la grande religion concurrente, en faisait le réceptacle de tous les vices : « Mahomet était stigmatisé dans des pamphlets comme un menteur, un homme brutal et malade qui souffrait d’épilepsie et aurait répandu pour cette raison des croyances erronées. Ces accusations étaient devenues un genre à part entière. Il a fallu attendre les Lumières pour que s’impose en Europe une image plus positive de Mahomet. »

La voix des vaincus

Dans un entretien accordé au quotidien Il Manifesto un an avant sa mort, Mahmoud Darwich se définissait comme « un poète troyen », ­recueillant et réarrangeant les voix des vaincus, « ceux à qui on a enlevé jusqu’au droit de transmettre leur propre défaite » : « Je suis en quête de ces voix à jamais perdues », déclarait alors l’écrivain. Cette quête, il l’a construite comme une odyssée, une suite d’errances à travers cette « carte de l’absence » qu’était sa terre natale. « Ses vers, qui ont marqué des générations entières de Palestiniens, sont parfois devenus des slogans politiques », rappelait après sa mort le traducteur anglais de Darwich, Sinan Antoon, dans The Nation. Ainsi en fut-il du ­fameux refrain de Carte d’identité, poème rédigé en 1964 : « Inscris ! Je suis Arabe. » Pour autant, Darwich refusait d’être réduit au rôle de porte-parole de la cause palestinienne.

Celui que beaucoup considèrent comme l’un des derniers grands poètes de notre temps est né en 1941 à Birwa, un petit village du nord de la Galilée. En 1948, Birwa fut occupé puis détruit par les troupes israéliennes ; les parents de Darwich rejoignirent alors un camp de réfugiés, au Liban, avant de revenir un an plus tard s’installer dans un autre village non loin de là, incorporé comme tant d’autres à l’État hébreu. Selon une loi israélienne de 1950 sur la « propriété des absents », les ­« réfugiés internes », ces Palestiniens déplacés mais restés sur le territoire national, reçurent le statut de « présents absents ».

C’est à cette étrange catégorie que renvoie le titre de l’avant-dernier ouvrage de Darwich, à cette improbable identité qui lui fut assignée, à lui comme au reste des siens. Dans Présente absence, que traduisent les éditions Actes Sud/Sindbad, le poète revient sur la « catastrophe », la « nakba » de 1948 dont il fut, à 8 ans, témoin et victime ; il évoque les massacres de Deir Yassin, Sabra et Chatila ; se remémore l’échec des accords d’Oslo ; revit certains de ses passages dans les geôles israéliennes ; décrit l’expérience de l’exil, et le quotidien de Ramallah, dans les dernières années de sa vie (il est mort en 2008). Mais pas seulement. Car chacun des vingt et un chapitres de cet éblouissant texte en prose est aussi une réflexion sur les pouvoirs de l’imagination. Darwich répète que toute son existence a reposé sur cette miraculeuse puissance créatrice dont il avait été doté. « La terre ici fait deux mètres carrés dotés d’une porte en fer en permanence fermée. […] Divisé en un dedans qui sort et un dehors qui entre. Tu es libre de t’isoler avec une franche liberté… libre d’asseoir l’imagination sur tes genoux. […] Rien dans la cellule ne te distrait de scruter un trou noir qui irradie la lumière. Tu chantes alors pour elle et tu t’envoles, ainsi que le derviche, plus loin que la huppe aux confins des interrogations ! »

De Cervantès à Montaigne

C’est tardivement, à l’automne 2015, que l’écrivain espagnol Antonio Muñoz Molina, fin connaisseur de Cervantès, s’est astreint à une lecture suivie et complète des Essais de Montaigne. « Ce qui arriva ensuite vint par surprise. » Au début, les archaïsmes, les références qui pullulent dans le texte rendaient cette lecture aussi fastidieuse au brillant homme de lettres espagnol qu’à n’importe quel étudiant. « Mais peu à peu, la familiarité du texte allégeant les difficultés de lecture, Montaigne occupa de plus en plus de mon temps. Le livre s’imposait à moi comme s’impose parfois à un romancier l’histoire qu’il est en train d’écrire, avec une pression imaginative soutenue, de plus en plus exclusive. Dans les trains, les avions, les chambres d’hôtel, les salles d’attente, les couloirs de métro, les bancs ­publics, Montaigne m’accompagnait, son soli­loque causeur et vaga­bond ne s’interrompait plus. » Le paral­lèle avec Cer­vantès s’imposa : « Aller de Cervantès à Montaigne fut peut-être une dérive naturelle, l’intuition confirmée de quelques affinités ; deux âmes modérées en des temps où se déchainaient furieusement les fanatismes ­religieux ; deux héri­tiers de la trop courte période d’ouverture que représenta l’humanisme dans la première partie du xvie siècle. » Il ajoute : « Après toute une vie à lire, j’ai commencé à établir une relation distincte avec certains livres et certains auteurs. Aujourd’hui, je sais que Don Quichotte, À la Recherche du temps perdu, Ulysse et les Essais me dureront autant que durera ma vie de lecteur. »

Le Soljenitsyne nord-coréen

Il a adopté le pseudonyme de Bandi, qui signifie « luciole », mais on le surnomme aussi « le Soljenitsyne nord-coréen ». Son vrai nom reste bien entendu un mystère, car cet ­auteur continue à vivre sous la dictature la plus oppressive de la planète. C’est dire la valeur inouïe du recueil de nouvelles qu’il a réussi à faire exfiltrer de son pays. Elles décrivent un quotidien auquel nous n’avons jamais accès et qui, comme l’explique Barbara Zitwer, l’agent de Bandi, dans un article du Guardian, évoque « nos pires cauchemars ». Voici une femme qui tente de préparer un petit déjeuner pendant une famine, un directeur d’usine qui voudrait éviter de dénoncer un ami tout en restant dans les bonnes grâces du parti, une mère de ­famille qui, parce qu’un gigantesque portrait de Marx effraie son bébé, va commettre un geste fatal : en obstruer la vue par un store. La construction classique de ces nouvelles rappelle Gogol et Tchekhov, leur goût de la satire par l’absurde, ­Ionesco et Boulgakov. Une réussite d’autant plus remar­quable que, comme le note l’éditrice Hannah Westland dans le même article du Guardian, « Bandi n’a certainement eu accès à aucun de ces deux derniers auteurs ».

Les fabuleux dîners du cinquecento

La « confrérie du Chaudron » (1) : tel est le nom d’un curieux groupe d’artistes et d’artisans fondé à Florence au début du xvie siècle par le sculpteur Giovan Francesco Rustici, un collaborateur de Léonard de Vinci.

C’est Giorgio Vasari qui le raconte dans les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, le premier ouvrage moderne d’historiographie artistique, publié en 1550 et réédité en 1568 avec des ajouts (dont la biographie de Rustici). Il n’exista pas, nous assure Vasari, d’homme « plus agréable et capricieux » que Rustici, qui réunissait autour de lui un « groupe de gentilshommes », peintres, sculpteurs, orfèvres et musiciens : la confrérie en comprenait douze, mais ils étaient souvent beaucoup plus, étant donné que, « à certains de leurs dîners et divertissements », chacun pouvait inviter jusqu’à quatre amis.

La règle était la suivante : chacun devait apporter « un plat original ». On élisait à chaque fois un « seigneur » de la soirée, un amphitryon à qui l’on présentait les « mets » préparés pour l’occasion. Il les faisait passer parmi les convives qui, une fois installés, goûtaient les créations des autres. L’originalité était de rigueur : si deux convives avaient préparé la même recette, ils recevaient un gage.

Le maître de maison s’ingéniait à étonner ses hôtes avec des inventions toujours nouvelles. Une fois, Giovan Francesco leur fit prendre place dans « une énorme cuve transformée en chaudron, et les invités paraissaient être plongés dans l’eau ». « Au centre, il y avait la ronde des plats, et l’anse du chaudron montait jusqu’au plafond, jetant au milieu une belle lumière. » Quand tous furent confortablement attablés à l’intérieur du chaudron, « surgit au milieu un arbre sur les branches duquel était présenté le repas, à raison de deux plats par branche ». Puis l’arbre redescendit au-dessous de la cuve, « où il y avait un petit orchestre, pour remonter peu après, en présentant le deuxième service, puis le troisième et ainsi de suite », tandis que tout autour les valets servaient de grands vins.

L’invention du chaudron, orné de toiles et de peintures, plut beaucoup aux amis de la compagnie, laquelle prit sans doute le nom de « confrérie du Chaudron » à la suite de cet événement.

Le plat proposé par Rustici à cette occasion fut « un chaudron fait de pâté, dans lequel Ulysse plongeait son père pour lui rendre sa jeunesse ». « Les deux personnages étaient réalisés avec des chapons bouillis que l’on avait accommodés en leur donnant une forme humaine à l’aide d’accessoires tous comestibles. »

Tout aussi bizarre fut l’invention du peintre Andrea del Sarto, qui présenta un temple octogonal, « semblable à Saint-Jean, mais posé sur des colonnes » ; « le pavement était un immense plat de gélatine en mosaïque de différentes couleurs » ; les colonnes, « qui simulaient le porphyre, étaient de grands saucissons dodus » ; « les bases et les chapiteaux étaient de parmesan, les corniches en sucre candi et l’abside en massepain ». La description du lutrin placé au milieu du chœur a quelque chose de surréel : il était « en veau froid avec un livre en lasagnes sur lequel les lettres et les notes étaient des grains de poivre ». « Les choristes étaient des grives rôties, droites sur pattes, le bec ouvert, revêtues de chemisettes en guise de surplis, faites de fins boyaux de porc ; derrière, deux gros pigeons remplissaient l’office de contrebasses et six ortolans celui de sopranos. »

Une autre confrérie de bons vivants naît, comme par contamination, de la confrérie du Chaudron. Un soir, Feo d’Agnolo, « joueur de fifre et compagnon très agréable », a dressé la table dans le jardin qu’il possède à Campaccio. Pendant que les invités mangent du fromage blanc, l’un des convives, appelé Baia, « aperçoit dans un coin du potager un petit tas de chaux où était plantée une truelle laissée par un maçon depuis la veille ». Baia, se servant de la truelle comme d’une louche, « prend une belle quantité de chaux et l’enfourne dans le gosier de Feo qui s’apprêtait, bouche ouverte, à avaler une grosse cuillerée de fromage blanc ». La compagnie éclate de rire et tous se mettent à crier « la truelle ! la truelle ! » : ainsi naquit la confrérie de la Truelle, composée de vingt-quatre membres, douze « de famille majeure » et douze « de famille mineure » – des nombres « apostoliques », mais avec des objectifs désacralisants. Nous sommes en 1512. On choisit par la même occasion un protecteur ou « avocat » de la confrérie : saint André, « dont ils célébraient solennellement le jour de la fête, faisant un repas et un banquet, selon leurs chapitres, magnifiques ».

Les fêtes organisées par ces personnages excentriques, dans des décors improbables avec des architectures gastronomiques et une indéniable tendance au kitsch, « furent innombrables ». Elles sont « presque tombées en désuétude aujourd’hui », écrit Vasari, une génération plus tard, pendant le concile de Trente… Mais l’historien n’en décide pas moins de raconter quelques expériences singulières, celles qui faisaient encore parler d’elles en raison de leur bizarrerie.

La première fête de la Truelle se déroule dans une salle appelée l’Aia de l’hôpital Santa Maria Nuova. Le maître de la confrérie, le peintre Giuliano Bugiardini, « a ordonné aux participants d’arriver déguisés selon leur goût » et précisé que « ceux qui choisiraient le même habit devraient payer un gage ».

« À l’heure fixée apparurent les costumes les plus extravagants, d’une beauté bizarre à peine concevable. » Les places à table « sont distribuées en fonction de l’habit » : « les places d’honneur à ceux qui sont déguisés en princes, puis les riches et les gentilshommes, et le bas de la table à ceux qui étaient en pauvres ». Un choix d’un conformisme absolu, qui détonne presque dans une compagnie si farfelue, à moins de l’interpréter comme une provocation carnavalesque : permettre à quiconque de se déguiser comme il l’entend et, l’espace d’une soirée, de faire valoir la forme comme substance, en renversant la réalité.

[…]

En d’autres occasions, les architectures conviviales servent à représenter des histoires, des récits et des mythes. L’événement réalisé par le peintre Mate Panzano est particulièrement recherché : il s’inspire de l’histoire de Cérès, Proserpine et Pluton – les équivalents latins des divinités grecques Déméter, Perséphone et Hadès –, l’un des mythes fondateurs de la culture grecque, pour mettre en scène un banquet vraiment infernal. L’histoire est bien connue : Pluton, dieu des Enfers, enlève Proserpine, fille de Cérès, la déesse de l’Agriculture – sa fille Proserpine symbolise son fruit, c’est-à-dire la récolte de céréales. Pour récupérer sa Proserpine, Cérès demande l’aide des hommes et des dieux, en les menaçant de leur envoyer la famine et la faim s’ils refusent de la secourir. Mais les choses se compliquent, car entre-temps Proserpine est tombée dans les rets amoureux de Pluton, qui l’épouse et veut la garder pour lui. Les dieux finissent par trouver un compromis : Proserpine vivra une partie de l’année sous terre avec son époux, et le reste du temps avec sa mère, au bénéfice des hommes et des dieux, à qui les premiers font des sacrifices pour les remercier de leurs bonnes récoltes.

Ce mythe représente symboliquement le cycle du blé, depuis les semailles d’automne jusqu’à la moisson en été, quand le blé sort du sol. Nos artistes florentins vont l’évoquer au cours d’un ténébreux banquet ayant pour théâtre le monde des Enfers.

Cérès en personne accueille ses hôtes et les invite à la suivre dans le royaume de Pluton, à la recherche de sa fille. « Ils pénètrent dans une salle quelque peu obscure où ils virent en guise de porte une immense gueule de serpent, dont la tête fermait toute la façade. ­Cerbère apparaît en aboyant, Cérès demande si “c’était là que s’était perdue sa fille” » : oui, elle est bien là, mais Pluton refuse de la rendre « et la convie avec toute la confrérie aux noces qui se préparaient ». Tout le monde entre dans cette gueule garnie de dents et munie de gonds, qui s’ouvre et se referme au passage de « chaque couple d’hommes qui entre ». Ils se retrouvent tous dans une grande salle ronde, plongée dans une obscurité profonde et faiblement éclairée par un lumignon : « Un affreux diable se tenait au milieu avec sa grande fourche et conduisait les invités vers des tables recouvertes de draperies noires. »
En l’honneur de ses noces, Pluton ordonne que, « durant toute la célébration, les peines de l’enfer soient suspendues ». Quelles peines ? « Sur les murs de la salle étaient représentés les fosses du royaume des damnés, leurs peines et leurs tourments. » Une mèche s’allume devant chaque fosse, comme un arrêt sur image, qui permet aux invités de jeter un coup d’œil à ce qui s’y passe. On aura reconnu l’adaptation chrétienne du royaume d’Hadès : c’est bien le mythe antique, mais le diable, les fosses et les tourments sont des citations de l’Enfer de Dante.

Commence alors « le banquet infernal », avec ses mets exquis, mais à l’aspect atroce : « Les mets avaient l’apparence de bêtes horribles et répugnantes, mais l’intérieur, sous une affreuse enveloppe de pâté, contenait des mets variés d’une extrême délicatesse. » À l’extérieur, la croûte donne l’illusion « de serpents, couleuvres, gros et petits lézards, des tarentes, crapauds, grenouilles, scorpions, chauves-souris et autres bêtes semblables, mais l’intérieur recèle une chère succulente ». C’est le diable en personne qui fait le service, avec une pelle, pendant qu’un de ses compagnons verse des vins précieux avec une corne de verre, « affreuse et d’aspect rebutant ».

Après ces plats « qui pouvaient passer pour des hors-d’œuvre, on fit comme si le dîner, à peine commencé, était terminé ; en guise de fruits et de desserts, on sema des ossements de morts par toute la table ; le tout était en sucre ».

Pluton annonce alors que la fête est finie. Avant de se retirer avec Proserpine, il ­ordonne que les damnés soient de nouveau soumis aux peines infernales : « des courants d’air éteignirent en un souffle toutes les lumières et on entendit d’innombrables bruits, cris, voix d’une indicible horreur ».

[…]

Mais ce funèbre décor s’évanouit brusquement. Le jeu est fini, les lumières s’allument « et l’on vit un nouveau décor d’une richesse royale, avec des serveurs dignes de ce nom qui portaient le reste du repas, magnifique et somptueux ». Cette soirée insolite touche alors à sa fin. La dernière touche de folie est « un bateau rempli de différents gâteaux », dont les pilotes accompagnent peu à peu les convives à l’étage supérieur, « où était dressée une estrade avec un magnifique décor ; on y joua avec succès une pièce intitulée Filo génie qui ne se termina qu’à l’aube, où chacun rentra chez soi dans la plus grande joie ».

Un jour, Rustici et ses amis se rendent compte qu’ils ont dépassé les bornes et ils décident de tourner la page. Mais fidèles jusqu’au bout à leur mission d’artistes, ils font leurs adieux en organisant une fiction spectaculaire qui doit servir d’avertissement, inciter à cesser les gaspillages et à penser plutôt aux besoins des pauvres. La mise en scène a lieu comme d’habitude dans l’Aia de Santa Maria Nuova. Rustici est encore une fois chargé d’organiser cet événement : « Il fit peindre d’abord sur la façade les personnages qui figurent d’habitude sur les façades et les portiques des hôpitaux, c’est-à-dire le directeur d’hôpital accueillant les pauvres et les pèlerins. » En entrant, les invités se retrouvent dans une grande salle « aménagée en hôpital », avec des lits sur les côtés et, au milieu, un groupe de bons vivants « déguisés en fainéants, vauriens et clochards ». « Ils faisaient comme si ceux qui entraient peu à peu ne les voyaient pas et ils déchiraient à belles dents les membres de la confrérie, y compris eux-mêmes, qui avaient dilapidé leur patrimoine et dépensé en soupers et en fêtes bien plus qu’il ne fallait. »

Saint André, le patron de la confrérie, fait alors son apparition : « Il les tira de l’hôpital et les conduisit dans une autre salle magnifiquement décorée, où, s’étant attablés, ils soupèrent allègrement. » À la fin du repas, le saint leur ordonne « de ne pas exagérer les dépenses superflues et éviter l’hôpital, de se contenter d’une fête par an, somptueuse et solennelle ».

Des raisons de bourse, donc, mais aussi de santé. Vasari ne nous dit pas qui interprète le rôle de saint André dans cette représentation – n’était-ce pas Rustici en personne ?

En tout cas, « il fut obéi », et ils se contentèrent dès lors d’« un seul et unique fastueux festin, accompagné d’une représentation ». On joue à différentes époques la Calandria du cardinal Bernardo Bibbiena, les Suppositi et la Cassaria de l’Arioste, la Clizia et la Mandragore de Machiavel, « sans compter les autres ». La vocation artistique des membres de la compagnie des gourmets délaisse les décors des banquets pour les décors de théâtre – ou, pour être plus précis, elle passe d’un théâtre à un autre.

 

— Ce texte est extrait des Contes de la table. Il a été traduit de l’italien par Jérôme Nicolas.

L’étrange cas du Dr Saoud et de Mr Djihad

Au moment où les États-Unis se préparaient à la guerre, en réponse aux attentats du 11-Septembre, le regretté spécialiste Fouad Ajami avait énoncé cet avertissement visionnaire : « Nous allons voir de nombreux caméléons doués pour se poser en amis de l’Amérique, mais du genre à n’être jamais là quand on a besoin d’eux. » L’absence de Riyad dans la guerre contre l’État islamique semble la dernière manifestation en date de cet agaçant défaut. Mais décrire la famille royale saoudienne comme un ramassis de caméléons ne suffit pas à expliquer pourquoi son comportement est si difficile à saisir. Le célèbre roman de Robert Louis Stevenson sur un dédoublement de personnalité, L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, nous offre une métaphore plus pertinente.

Dans l’œuvre de Stevenson, le Dr Jekyll est écartelé entre son tempérament bienveillant et l’envie irrésistible de faire le mal, problème qu’il tente de résoudre grâce à une drogue capable de le transformer à volonté en cet être sanguinaire qu’est Mr Hyde – puis de lui faire recouvrer sa personnalité. Malheureusement, la drogue nécessaire à la mue vient à manquer, et Mr Hyde finit par s’emparer complètement du Dr Jekyll. Les enquêteurs finissent par découvrir un corps arborant les traits hideux de Hyde mais les vêtements de Jekyll, qui s’est apparemment suicidé. Jusqu’où cette métaphore peut-elle nous aider à comprendre la « maison des Saoud » ?

Appelons cette version du roman de Stevenson adaptée aux relations internationales « L’étrange cas du Dr Saoud et de Mr Djihad ». Notre protagoniste, le Dr Saoud, règne sur un territoire plus gorgé de pétrole que tout autre au monde. Il est considéré comme un ami des États-Unis, lesquels espèrent comme lui que son immense richesse contribuera à la paix et à la prospérité des deux peuples. Le Dr Saoud veut la belle vie et succombe volontiers aux étonnants attraits de l’Occident moderne. Il aime également son rôle de gardien des Lieux saints de l’islam. Mais des voisins malveillants ont toujours menacé de le priver de ces plaisirs : d’abord les communistes soviétiques [les relations diplomatiques entre les deux pays ont été interrompues de 1938 à 1989], puis les ayatollahs iraniens et enfin Saddam Hussein. Heureusement que les puissants États-Unis s’étaient proposés de monter la garde devant son royaume ; quand ces ennemis lorgnaient le pétrole du Dr Saoud, l’Amérique envoyait son armada pour le protéger.

Quelque chose, cependant, faisait planer une ombre sur la vie en apparence enviable du bon docteur : sa personnalité charmante dissimulait de sombres obsessions, difficiles à gérer. Il était parcouru d’un frisson de dégoût dès qu’il songeait aux chiites ; ou aux juifs ; ou aux femmes qui conduisent ; ou à l’idée même de sociétés libres, pluralistes et tolérantes. Quand surgissait cette hargne, des hallucinations venaient troubler ses pensées : il se voyait, dominateur, répandre le sang et mettre à genoux l’Occident. Une voix, tour à tour séductrice et menaçante, lui susurrait que ses instincts meurtriers étaient inspirés par Dieu. Le Dr Saoud se savait incapable de résister totalement à cette voix impérieuse, mais il avait conscience que céder entièrement à sa folie meurtrière le mènerait à sa propre mort. Quand il a pris conscience de ce dilemme, notre homme a cherché, et semblé trouver, une solution merveilleuse : une drogue capable de le transformer en un « Mr Djihad » bien distinct, grâce auquel il pouvait s’abandonner à ses vices tout en préservant la réputation et le savoir-vivre que le monde attendait du Dr Saoud.

 

Jusqu’au mois d’octobre 1973, celui-ci avait espéré, comme nous tous, pouvoir vivre sa vie en étant doté d’une seule personnalité. C’est à ce moment-là qu’il a découvert le besoin qu’il avait de se scinder en deux. Le processus a commencé assez innocemment, quand le charmant notable se solidarisa tout bonnement [par son aide financière] avec ses voisins arabes qui s’étaient engagés dans une guerre dont il attendait la destruction de ce minuscule État juif voisin qui le mettait tellement en rage. Lorsque cet espoir fut anéanti par les livraisons d’armes américaines aux Israéliens en difficulté, une idée bien plus ambitieuse séduisit le Dr Saoud : provoquer l’effondrement de l’Occident tout entier en le privant de pétrole ! Et il n’a d’abord pas vu la nécessité de dissimuler ces sombres pensées. Les États-Unis n’avaient-ils pas l’air d’un mouton prêt pour l’abattoir, vacillant sous le coup d’une défaite annoncée au Vietnam et entravés par un président Nixon pathétique – absorbé par le scandale du Watergate et sa démission imminente ? L’embargo pétrolier obligerait ce géant piteux à choisir entre l’effondrement pur et simple et l’abandon de son petit copain juif aux bons soins du Dr Saoud. Mais, à la grande surprise de ce dernier, les Américains se préparèrent illico à entrer en guerre contre son royaume ! Comme les navires approchaient de ses côtes avec une puissance de feu suffisante pour le rayer de la carte, le Dr Saoud fut contraint de reculer ignominieusement. « Je suis votre allié fidèle ! », se surprit-il à déclarer en mettant fin à son embargo.

En persuadant l’Occident qu’il n’avait souffert que d’un égarement momentané, le Dr Saoud obtint exactement ce dont – il le comprenait à présent – il avait besoin : une drogue capable de lui faire jouer deux personnages, sous deux apparences physiques différentes. Cette drogue s’appelait « pétrodollars », et il commençait à en posséder de grosses quantités maintenant que les gouvernements occidentaux voyaient en lui un ami. Au début, la potion sembla faire merveille ; elle lui permettait d’apparaître de plus en plus occidental, tout en poursuivant dans l’ombre les desseins ignobles de Mr Djihad. Mais la drogue eut un effet secondaire imprévu : plus il succombait aux charmes de l’Occident, plus Mr Djihad gagnait en force et en rage. Une nuit de novembre 1979, pendant son sommeil, le Dr Saoud se changea involontairement en Mr Djihad. Sous le nom d’Al-Ikhwan (« les frères »), celui-ci réussit à s’emparer de sa propre Grande Mosquée à La Mecque et annonça qu’il avait banni le Dr Saoud du royaume ! Quand notre homme, très ébranlé, reprit le contrôle de lui-même, il opta pour une solution temporaire : il ne se glisserait plus dans la peau de Mr Djihad qu’à l’extérieur du royaume. De cette manière, pensait-il, il pourrait continuer de charmer l’Occident sous l’apparence du Dr Saoud, tout en semant le chaos partout ailleurs sous celle de Mr Djihad.

Pendant plus de vingt ans, jusqu’en septembre 2001, le plan fonctionna merveilleusement. Quand le menaçant ayatollah Khomeyni reprit le pouvoir iranien à un ami des États-Unis en fin de vie, le Dr Saoud était prêt à offrir ses services de seul « pilier » de la sécurité américaine dans le golfe Persique. « Les Soviétiques ont envahi l’Afghanistan ? Je vais vous aider à les mettre à la porte ! Monsieur Reagan, vous avez besoin d’aide pour financer votre guerre secrète contre cet allié soviétique au Nicaragua ; je suis heureux de vous donner de l’argent ! Êtes-vous inquiet du prix du pétrole ? J’utiliserai les recettes pour enrichir vos grandes entreprises et donner de l’emploi à des milliers et des milliers de vos citoyens en achetant quantité d’armes ! Vous cherchez à assurer la sécurité d’Israël ? Je vais rompre avec mes voisins arabes intransigeants et faire des propositions raisonnables pour mettre fin au conflit avec les Palestiniens ! Avez-vous besoin d’un conseil avisé concernant ma région compliquée ? Je paierai une multitude de programmes sur le Moyen-Orient au sein de vos universités et de vos think tanks ! » Le Dr Saoud était dans son élément, et dans une posture satisfaisante à la fois pour lui et pour ses amis occidentaux. Dans les soirées organisées par ses ambassades et autres cocktails, il se révélait un hôte merveilleux ou un invité charmant : sophistiqué, chaleureux, engageant et, bien sûr, très, très généreux.

 

L’Afghanistan fut une grande réussite. Les Américains voyaient bien que le Dr Saoud connaissait Mr Djihad, mais de là à s’imaginer qu’il s’agissait des deux visages d’une même personne ! Ils pensaient que le Dr Saoud aidait Mr Djihad cette fois seulement – en raison de leur commun désir de repousser les communistes. Zbigniew Brzezinski, le conseiller américain à la Sécurité nationale, explique ainsi son analyse de l’époque : « Qu’est-ce qui comptait le plus du point de vue de l’histoire mondiale ? […] Quelques musulmans excités ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la Guerre froide ? »

Cela marchait. Du moins le Dr Saoud le pensait-il. Les Américains ne voyaient que « quelques musulmans excités ». C’est à peine s’ils remarquaient que Mr Djihad dépensait des milliards pour construire des madrasas et des mosquées à travers le monde, donnant à d’innombrables enfants musulmans des envies de meurtre contre l’Occident, les chiites, les chrétiens et les juifs ; puis qu’il les armait jusqu’aux dents, à mesure qu’ils grandissaient, dans des endroits comme le Pakistan et l’Afghanistan. Et pendant que toutes ces bases étaient jetées, le Dr Saoud acceptait les louanges pour avoir contribué à vaincre les communistes impies. Même quand Mr Djihad radicalisa le Pakistan et offrit l’Afghanistan aux talibans, les Américains gardèrent le silence pendant que les diplômés des madrasas tuaient les femmes qui osaient apprendre à lire à leurs filles, massacraient les chiites par milliers et préparaient aux États-Unis une surprise encore plus saumâtre que l’embargo pétrolier.

Quand le 11-Septembre se produisit, on eut pendant un moment le sentiment que le choc allait contraindre l’Occident à reconnaître que le Dr Saoud et Mr Djihad étaient une seule et même personne : le premier semblait avoir de la peine à condamner le meurtre de milliers d’Américains par des extrémistes en majorité saoudiens ; on le surprenait même parfois à marmonner que les Israéliens se tenaient derrière les attaques. Par chance, les Américains étaient d’une telle inconséquence qu’ils envahirent son voisin l’Irak, où Mr Djihad n’avait pas même le droit de mettre le pied !

Mais, soudain, le Dr Saoud est confronté à un danger terrifiant. En 2003, Mr Djihad, qui s’est donné depuis quelque temps le nom d’Al-Qaïda, essaie de nouveau de déstabiliser le royaume ! [En commettant plusieurs attentats à Riyad.] Le Dr Saoud comprend alors, à son grand effroi, qu’il est en train de perdre sa capacité de cantonner son âme damnée à l’extérieur de ses frontières. Dieu merci, il touche encore beaucoup de pétrodollars, et réussit à reprendre une nouvelle fois le contrôle de Mr Djihad. Mais la situation va se détériorer. Quand les États-Unis occupent l’Irak, le Dr Saoud reste inexplicablement tranquille pendant que son alter ego lance une campagne meurtrière contre les soldats américains et les civils chiites. « Que puis-je faire ?, songe le Dr Saoud. Les Américains essaient de me défier, juste à ma frontière, avec ce double fléau : une démocratie arabe et une majorité électorale chiite. » Quand les États-Unis se retirent, l’enfer se déchaîne. Les Iraniens sont en marche, renforçant le pouvoir des abominables chiites où qu’ils vivent : en Irak, au Liban, à Bahreïn, en Syrie, au Yémen, et même dans les champs de pétrole du royaume ! Seul Mr Djihad, c’est clair, possède la force et le tempérament brutal nécessaires pour parer la menace.

 

Le Dr Saoud essaie bien encore de sauver les apparences, quittant les oripeaux de Mr Djihad pour accueillir les responsables américains de passage, avant de les reprendre pour lancer une guerre impitoyable après l’autre, en se donnant différents noms dans différents endroits. À l’été 2014, le Dr Saoud se retrouve dans une position stressante : les États-Unis lui demandent de se bombarder lui-même (sous le nouveau nom de guerre de Mr Djihad : « l’État islamique ») en participant aux opérations contre Daech en Irak ! Personne ne comprend donc que Mr Djihad tue les chiites et sauve le royaume ? Personne ne comprend donc que, s’il continue de bombarder son propre alter ego, Mr Djihad pourrait devenir suffisamment furieux pour essayer une fois encore de prendre complètement le dessus sur le Dr Saoud ?

Et voilà qu’au beau milieu de cette épreuve une terrible complication surgit. La drogue du pétrodollar, essentielle pour pouvoir se transformer à volonté, s’épuise. Moins le Dr Saoud a de dollars à sa disposition, plus il devient difficile de maîtriser Mr Djihad. Celui-ci continue de faire le jeu du Dr Saoud contre les chiites, mais il commence, comme en 1979 et 2003, à prétendre qu’il est, lui, le véritable dirigeant du royaume ! Or cette fois, en tant qu’« État islamique », Mr Djihad contrôle son propre territoire non loin de la frontière saoudienne. Et quand le Dr Saoud se regarde dans un miroir, maintenant, il comprend que son propre visage prend progressivement les traits terrifiants de son alter ego.

Pour la première fois, les Américains commencent à remarquer à quel point le Dr Saoud et Mr Djihad semblent méchamment liés. Pourquoi le premier ne veut-il pas bombarder le second en Irak ? Ces deux-là n’apparaissent-ils en même temps au même endroit en Syrie ? Pourquoi le Dr Saoud lâche-t-il des bombes sur le Yémen, renforçant Al-Qaïda dans le pays et apportant le malheur à la population ? De plus en plus d’Américains ont du mal à saisir la signification de ce qu’ils voient : « Quelque chose s’est-il détraqué dans l’esprit de notre ami ? se demandent-ils. Regardez, le Dr Saoud commet de plus en plus de décapitations ! Le mauvais Mr Djihad n’était-il pas le seul à trancher la tête des religieux chiites ? Attendez une minute. Le Dr Saoud n’a-t-il pas étrangement le même ton que Mr Djihad quand il fulmine contre les chiites, la démocratie, les droits de la femme, la tolérance, la liberté d’expression ? » Les Américains écoutent, et ils entendent des cris à glacer le sang venus de Syrie, d’Irak et du royaume lui-même : « Qu’on leur coupe la tête ! » Et ils semblent tous venir de la même voix !

Pendant ce temps, le Dr Saoud, de plus en plus à court de pétrodollars, regarde passivement Mr Djihad entasser les corps à l’intérieur et à l’extérieur du royaume. Alors qu’il envisage avec angoisse une nouvelle injection coûteuse pour reprendre le contrôle de son alter ego, la voix de Mr Djihad à l’intérieur de sa tête lui crève presque le tympan : « Tu crois vraiment que tu peux continuer de faire taire tes blogueurs démocrates et tes contestataires chiites sans que je répande leur sang ? Est-ce que tu ne vois pas les infidèles américains et iraniens signer des accords ? N’arrête pas de bombarder le Yémen ! Ces guerres sectaires jettent les gens dans mes bras, et mes artificiers d’Al-Qaïda dans le pays sont en train de préparer aux Américains une sacrée surprise ! J’ai besoin de plus de pétrodollars ! Tu ne vois donc pas combien de massacres j’ai à commettre en Irak, en Syrie, en Libye, en Égypte, au Pakistan, en Afghanistan, au Nigeria, au Kenya, au Mali, en Indonésie, à Istanbul, Paris, en Californie, à Bruxelles et à New York ? Ne t’avise pas de cesser de m’aider ! » Et le Dr Saoud de signer fébrilement davantage de chèques, mal à l’aise avec tous ces meurtres, inquiet des regards étranges que lui jettent les Américains et plus que jamais terrifié à l’idée d’être possédé par Mr Djihad. À moins que quelque chose ne change bientôt, ce funeste sort semble certain.

 

Cette histoire tragique rend-elle équitablement compte de ce qui se passe dans la maison des Saoud ? On peut assurément plaider que l’extrémisme violent est dans l’ADN du régime. Après tout, le fondateur de la dynastie, Mohammed Ibn Saoud, a accepté dès 1733 d’imposer les conceptions religieuses rigoristes de Mohammed ben Abdelwahhab aux populations qu’ils avaient conquises. Depuis que le descendant d’Ibn Saoud, Abd al-Aziz, a fondé l’État saoudien moderne en 1932, jusqu’au règne actuel de son fils le roi Salman, ce pacte avec les wahhabites a placé la monarchie devant un choix qui n’en est pas un : d’un côté, tout écart vis-à-vis de la doctrine alimente la contestation interne des fanatiques ; de l’autre, succomber au wahhabisme nourrit le conflit avec le reste du monde. La « solution » récurrente du pouvoir saoudien a consisté à tuer ses adversaires radicaux, puis à essayer de restaurer sa légitimité en imitant leur idéologie médiévale.

 

Cette posture est devenue de plus en plus intenable : la logique de cooptation par émulation enferme à présent la dynastie dans une guerre confessionnelle à l’échelle régionale contre les chiites soutenus par l’Iran, dans laquelle les seules « troupes au sol » sunnites efficaces appartiennent à l’État islamique et à différentes filiales d’Al-Qaïda. Ce qui revient à renforcer le pouvoir des groupes mêmes qui visent in fine à renverser le régime.

Pire, depuis que le Printemps arabe a ouvert l’ère des soulèvements de masse contre toutes les formes de dictatures, la maison des Saoud fait face au développement de la menace intérieure, et la dynastie se démène pour éliminer – ou acheter – les millions de Saoudiens qui refusent à cette famille le pouvoir de régenter leur vie. Si seulement il y avait assez de pétrodollars, sans doute les Saoud pourraient-ils les utiliser pour continuer à gagner du temps. Mais, pour couronner le tout, les ressources pétrolières sont sérieusement entamées par des changements structurels du marché mondial de l’énergie.

Pour l’Occident, la spirale infernale dans et autour de l’Arabie saoudite a des conséquences insupportables, le développement du terrorisme et le flot croissant des réfugiés, l’un et l’autre alimentant les mouvements antilibéraux en Europe et aux États-Unis. La maladie saoudienne d’origine est en train de métastaser au point de menacer les fondements mêmes du projet d’ordre mondial libéral et pacifique imaginé par l’Occident après la Seconde Guerre mondiale. Pour le dire simplement, la psychose du Dr Saoud et de Mr Djihad n’est pas seulement en passe de tuer le patient ; elle est devenue trop dangereuse pour le reste de la planète. Elle doit être traitée.
S’il existe le moindre espoir de solution, cela commence par cette remarque : les sociétés schizophrènes ne sont pas la même chose que les personnalités schizophrènes. L’Arabie saoudite n’est évidemment pas une seule personnalité puissante souffrant de graves problèmes psychiatriques. C’est un pays qui, comme tous les pays, est divisé en factions, qui présentent une infinité de préférences contradictoires en fonction de la classe, la religion, la tribu, la race, l’ethnie, et sont en désaccord sur d’innombrables questions allant de la protection de l’environnement au système de transports collectifs. Pour empêcher cette source universelle de conflits humains de prendre les sociétés au piège de l’alternative despotisme ou anarchie, les philosophes politiques ont conçu un mécanisme qui s’appelle le « libéralisme ». Ce « traitement » (car il n’existe pas de guérison complète) conjugue le gouvernement de la majorité et les droits de la minorité, la liberté individuelle, l’État de droit, une culture de la tolérance, le tout renforcé par l’instruction de masse. Le libéralisme est devenu l’idéologie la plus formidable de la planète parce que la plupart des gens préfèrent ne pas être tyrannisés, et parce que les libéraux se sont unis pour repousser les assauts les plus spectaculaires (fasciste, communiste ou clérical) contre l’aspiration humaine à la liberté.

Quel régime réparateur la maison des Saoud doit-elle à présent suivre ? D’abord, une « intervention » est nécessaire. Cette intervention pourrait prendre la forme d’une de ces réunions pénibles où les amis proches et la famille expliquent à un être cher qu’ils n’ont pas d’autre choix que de demander de l’aide. Cela pourrait aussi prendre l’aspect d’une mise en demeure confidentielle : si rien n’est fait, l’armée américaine, à une date imminente, arrêtera tous les navires transportant du pétrole saoudien. Quoi qu’il en soit, les enfants et petits-enfants d’Abd al-Aziz doivent s’entendre dire que la transmission à l’école et dans les mosquées du wahhabisme, à l’intérieur et à l’extérieur, doit prendre fin toutes affaires cessantes – si la famille veut continuer à jouir de sa fortune et d’un certain degré d’autorité.

Ensuite, il faut donner aux 15 000 membres de la maison des Saoud quelques lectures obligatoires sur la dynamique historique des monarchies constitutionnelles : en offrant un cocktail composé de stabilité, de tradition et de transition vers une forme de gouvernement libéral, ce système représente la seule façon pour les royaumes de survivre durablement à l’ère des masses. Si le diable est, comme toujours, dans les détails, il est permis d’espérer que la stabilité puisse être préservée au cours de la transition vers l’État moderne que la plupart des Saoudiens ordinaires préféreraient presque certainement – pour peu qu’on leur donne une bonne chance de l’établir.
Souvenons-nous de la leçon donnée par le général Petraeus en Irak, entre l’invasion et le retrait également irréfléchis des États-Unis : en orchestrant la « renaissance sunnite » qui a écrasé Al-Qaïda en Irak (le précurseur de l’État islamique), il a montré que les populations sont capables de repousser les brutes de toute engeance, des mégalomanes aux bouchers religieux comme Abou Moussab al-Zarqaoui ; à condition de leur donner un espoir raisonnable de succès. Si le libéralisme perd la foi dans ce pari qu’il a fait sur les aspirations fondamentales de l’humanité, aucune « guerre contre le terrorisme » ne pourra jamais être gagnée.

 

Il se trouve des Occidentaux – et plus qu’un petit nombre – pour penser que les Arabes, ou les Perses et les Arabes, ou les musulmans en général, ou les tribus du golfe Persique, ou quelque sous-groupe de l’espèce humaine, sont intrinsèquement imperméables au charme de la tolérance qui sous-tend la société libérale. À ce stade, il est bon de tourner un peu les yeux au nord et à l’est de l’Arabie saoudite, vers les Émirats arabes unis, ce voisin bien plus petit mais si dynamique. Ce pays a encore beaucoup de chemin à parcourir pour étayer ses grands discours et ses petits gestes en faveur d’une transition constitutionnelle. Mais j’aimerais raconter une histoire instructive à propos du fondateur du régime, le cheikh Zayid ibn Sultan al-Nahyan. Au début des années 1970, un citoyen émirien rencontre le souverain, la pelle à la main, en train de travailler dur sur la corniche qui longe à présent le littoral moderne d’Abou Dhabi. Manifestement affecté, l’homme lâche à son cher souverain : « Cheikh Zayid, voyez-vous ce nouvel hôtel de l’autre côté de la route ? Ils servent de l’alcool ! Que dois-je faire ? » À quoi le roi sourit et répond : « N’y va pas ! » Cet appel au bon sens et au savoir-vivre n’a rien perdu de sa puissance, mais exige, aux moments critiques, un agent attentif pour l’appliquer.

Si le cas du Dr Saoud et de Mr Djihad est bien sûr étrange, il en va de même de l’époustouflante incapacité américaine à reconnaître la mascarade, pendant que ses politiques post-11-Septembre oscillaient de l’invasion de l’Irak en 2003 – qui a ouvert la porte du pays à Al-Qaïda – à son retrait imprudent – qui l’a ressuscité sous la forme de l’État islamique –, sans oublier l’épuisant jeu de la taupe planétaire contre des cibles pullulantes aussi vastes que Mossoul et aussi minuscules que les esprits dérangés des « loups solitaires ». Comment, du 11 septembre 2001 à aujourd’hui, a-t-on pu autoriser l’Arabie saoudite à continuer de jouer son rôle de source de l’idéologie extrémiste sunnite, sans surveillance sérieuse ?

Ce n’est pas ici le lieu de diagnostiquer « l’étrange cas de l’Oncle Sam » dans le golfe Persique, et encore moins de proposer une thérapie qui lui redonnerait le courage de défendre ses convictions libérales. À l’évidence, le processus doit commencer par la reconnaissance du problème. Sommes-nous au clair sur le fait que l’Arabie saoudite est à l’origine de l’idéologie qui anime Al-Qaïda et l’État islamique ? Que l’exportation de l’extrémisme sunnite, dont les cibles ont évolué pour inclure les États-Unis, est un objectif stratégique des trois rois saoudiens qui ont gouverné depuis les années 1970, le roi Fahd, le roi Abd Allah et, aujourd’hui, le roi Salman ?

 

Ou cette affirmation va-t-elle trop loin ? Elle est, en tout cas, en contradiction flagrante avec la vision de la délégation américaine conduite par le président Obama et la première dame Michelle, qui s’est rendue à Riyad le 26 janvier 2015 pour marquer la disparition du roi Abd Allah et saluer l’avènement du roi Salman. Les articles de presse témoignent des louanges emphatiques dont la famille royale saoudienne se vit alors couverte par ce qui fut peut-être le plus prestigieux aréopage de responsables de la politique étrangère américaine à avoir jamais effectué un déplacement. Qu’il suffise de dire que le président Obama a donné le ton en rendant hommage à « l’étroitesse et à la force du partenariat entre nos deux pays ».

Pour revenir à l’analogie avec Jekyll et Hyde, nous aurions pu espérer que cette délégation s’étant répandue en éloges sur le Dr Saoud prête attention à l’apparition très publique du roi Salman qui a suivi, dans le costume de Mr Djihad. Un mois tout juste après cette visite américaine de haut niveau, le roi est en effet apparu dans un hôtel de luxe de Riyad pour attribuer l’un des plus hauts titres honorifiques de son pays, le Prix international du roi Faysal, pour « services rendus à l’islam » au Dr Zakir Naik, un télévangéliste musulman indien, lui remettant personnellement une grande médaille d’or et 200 000 dollars. Les conférences publiques et les interviews du Dr Naik sont émaillées d’appels à tuer les apostats et les homosexuels ; il y affirme que les attentats du 11-Septembre ont été perpétrés à la demande du président George Bush et que les juifs gouvernent les États-Unis. Plus révélatrice encore est la description d’Oussama ben Laden faite par le Dr Naik : « S’il terrorise l’Amérique terroriste, le plus grand terroriste de tous, je suis avec lui. Chaque musulman devrait être un terroriste. » L’éloge vibrant du roi Salman et la distribution d’argent télévisée au principal prosélyte indien de la violence djihadiste venaient à point nommé, quatre mois après que le leader d’Al-Qaïda Ayman al-Zawahiri eut annoncé la formation d’Al-Qaïda sur le sous-continent indien, qui « hisserait le drapeau du djihad » à travers l’Asie du Sud.

Le passage d’un visage à l’autre de cette double personnalité se produit ainsi désormais en plein jour. Compter sur un régime aussi schizophrène pour « contrer » d’une certaine manière l’Iran, c’est céder à un fantasme géopolitique d’un autre âge. Le triste héritage de la politique étrangère américaine, enracinée dans la Guerre froide, est d’avoir involontairement permis à deux variantes rivales du fascisme religieux de s’alimenter l’une l’autre, d’empoisonner une région entière et de menacer les sociétés libérales du monde entier. Pour interrompre notre actuelle dérive vers des dangers sans fin, la première chose à faire est de cesser d’imaginer qu’il existe une sorte de « partenariat » entre les États-Unis et un « Dr Saoud » prétendument bien intentionné.

 

Cet article est paru sur le site Opendemocracy le 2 mars 2016. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Mon fils, ce meurtrier

Au début de son livre autobiographique, « Le bilan d’une mère », Sue Klebold se rappelle le jour le plus terrible de son existence et révèle à travers quelques détails l’étonnante vibration qui la liait apparemment aux états d’âme de Dylan, son fils de 17 ans. Ce matin-là, quand il partit pour le lycée, il ne lança qu’un mot : « Bye. » Dans cette syllabe, elle avait détecté un accent qu’elle n’avait jamais entendu, « presque du sarcasme, comme s’il avait été surpris en train de se disputer avec quelqu’un ». Ce ton la troubla tellement qu’elle se retourna vers son mari, couché à ses côtés, et lui confia qu’elle se faisait du souci pour Dylan. Quelque chose ne tournait pas rond.

Dire qu’elle avait raison serait un euphémisme. Pourtant, si le livre de Klebold contient bien un message douloureusement récurrent, c’est que cette mère ne connaissait pas réellement son fils : ils habitaient en fait deux univers parallèles, dont l’un était le produit de la machinerie complexe d’une grave maladie mentale ou, comme l’auteure préfère l’appeler, d’une « maladie du cerveau ». Son fils Dylan Klebold est l’un des deux adolescents qui se suicidèrent après leur assaut dévastateur contre le lycée de Columbine le 20 avril 1999, tuant douze élèves et un enseignant, en blessant plus de vingt autres. Quand l’horreur de cette journée prit fin et que tous les faits furent connus, Klebold avait perdu à la fois le fils qu’elle croyait avoir élevé et la personne qu’il était en réalité devenu.

Auteur de la préface, Andrew Solomon propose dans son propre livre Far From the Tree (« Loin de l’arbre ») un portrait des Klebold écrit avec une grande compassion. Pendant des années, ils ont pourtant fui la presse, de peur que leurs commentaires soient mal interprétés. Ils craignaient même pour leur vie, après avoir reçu des menaces dans les premiers mois qui suivirent Columbine. En restant silencieux, comprit plus tard Sue Klebold, ils semblaient garder égoïstement des informations qui auraient pu être utiles à d’autres. Le père d’un des enfants tués dans l’attentat lui écrivit pour l’interroger. Passaient-ils beaucoup de temps à table avec Dylan, au dîner ? S’ils pouvaient revivre le passé, agiraient-ils différemment ? « Pourrait-on dire que vous avez été de très mauvais parents, négligents ? » écrivait cet homme dans sa quête de réponses. « Sans aucun doute, poursuivait-il. Mais, de toute façon, beaucoup de gens le disent déjà. »

Au premier abord, la publication du témoignage de la mère d’un des tueurs de Columbine peut sembler de très mauvais goût. Au mieux, il s’agira d’un plaidoyer dont l’auteur n’est pas digne de confiance ; au pire, ce sera l’inévitable point final d’un spectacle médiatique. Mais la cruauté compréhensible de la lettre citée plus haut, dont Sue Klebold reproduit des extraits sans y ajouter le moindre commentaire, définit pour l’essentiel le projet de son récit. Il se lit comme s’il avait été écrit sous serment, l’auteure s’efforçant de répondre honnêtement et de manière exhaustive à cette question lancinante : qu’aurait-elle pu faire, en tant que parent, pour empêcher cette tragédie ?

Sue Klebold décrit une vie familiale qui, sans être parfaite, paraît plus satisfaisante que la moyenne. Dylan avait grandi au sein d’un couple uni : un père travaillant à la maison qui, tous les jours après l’école, partageait un en-cas et la page Sports du journal avec son fils adolescent ; une mère qui aidait des étudiants handicapés, offrant un exemple moral au travail avant de rentrer à la maison le soir pour préparer « les épais ragoûts mexicains aux ingrédients multiples » que ses deux fils adoraient. Sue et son mari, Tom, réagirent avec effroi quand Dylan et son ami Eric Harris, en première année de lycée, furent arrêtés pour s’être introduits par effraction dans une camionnette et y avoir dérobé du matériel électronique, délit qui aurait pu leur valoir une peine de prison. Mais Dylan s’était bien tiré du programme de soutien psychologique qui lui avait été proposé comme alternative, terminant même plus tôt que prévu. Quand il arrive à Sue de se plaindre de son fils dans son journal intime, au cours de l’année précédant l’attentat, c’est souvent pour noter qu’il est « grognon » ou a oublié de donner à manger aux chats. Elle aimait Dylan mais se faisait du souci pour lui, au point de fouiller périodiquement sa chambre (en vain), à la recherche de drogue ou d’objets volés, après ce premier incident sérieux avec la police.

L’adolescent avait beaucoup d’amis, s’était rendu au bal du lycée quelques jours avant la tuerie et s’amusait encore en regardant de vieux films en famille. Cela ne l’avait pas empêché de vivre un effondrement émotionnel sans éveiller l’attention de ses parents. Ils ignoraient qu’il buvait, était obsédé par l’idée de mettre fin à ses jours et éperdument amoureux d’une fille à propos de laquelle il écrivait des textes inquiétants, mystiques, comportant des passages menaçants du style : « Il est temps. Il est temps. » Ils ignoraient qu’il s’était constitué un véritable arsenal avec son complice, Eric Harris – un garçon charismatique, persuasif et vraisemblablement psychotique, d’après les recherches psychologiques qu’elle cite. Le crime pour lequel Sue Klebold se condamne, c’est bien l’ignorance, qui lui inspire un insondable sentiment de culpabilité. Elle se rappelle être restée abasourdie le jour où on lui demanda si elle pourrait jamais pardonner à son fils. « “Pardonner à Dylan ? ai-je dit. C’est à moi que je dois pardonner.” […] C’est moi qui l’ai laissé tomber, pas l’inverse. » Dans l’un de ses rêves, on découvre le garçon encore bébé, le torse couvert de blessures sanglantes qu’elle n’avait pas vues ; dans un autre, des mères ont prévu un espace où leur bébé pourra dormir, mais pas elle, donc il ne peut pas se reposer.

Elle reconnaît qu’il y avait eu des signes, comme si la souffrance de Dylan l’accablait au point de suinter visiblement de son corps. Il avait écrit une rédaction dans laquelle un homme en noir attaque des enfants aimés de tous leurs camarades. Un texte si perturbant que son professeur en avait parlé aux Klebold. Ils ne l’ont lu qu’après sa mort – Dylan ne le leur avait jamais montré, bien qu’ils le lui aient demandé. Mais à supposer qu’ils en aient eu connaissance, qui aurait alors soupçonné le pire, sinon les plus paranoïaques des parents ? Il n’y avait guère de précédents ; l’histoire de Columbine n’était pas encore entrée dans la conscience collective du pays. Klebold était également passée à côté des signes classiques de dépression adolescente, ou de ces élans suicidaires qui ressemblent follement aux symptômes de l’adolescence même : regard perdu dans le vague, irritabilité, tendance à s’éloigner de la famille. Pendant la dernière année de Dylan au lycée, les Klebold sentirent que quelque chose n’allait pas. « Nous avons simplement sous-estimé la profondeur et la gravité de sa souffrance et tout ce dont il était capable pour y mettre fin – ce qui eut des conséquences mortelles. » Poliment, méthodiquement, elle met en pièces les convictions du lecteur s’imaginant qu’à la place de Sue Klebold il aurait pu tout empêcher. « Bien sûr, rien ne garantit qu’un enfant ira bien, même avec l’aide de professionnels, écrit-elle. Après l’arrestation, les parents d’Eric l’ont envoyé chez un psy, et il s’est mis à suivre un traitement. »

Il est difficile de ne pas prendre le parti des accusateurs lorsqu’on lit ce livre : Sue Klebold, qui se montre si mesurée, si raisonnable, n’a-t-elle pas, pour cette raison même, évité un conflit pourtant nécessaire avec son fils ? L’orgueil maternel brouillait-il son jugement ? Autant de questions nées d’un sentiment illusoire de supériorité morale ; si Klebold avait des déficiences (et quel parent n’en a pas ?), aucune ne suffit à expliquer, même partiellement, le terrible virage pris par la vie de son fils.

La vigueur avec laquelle Sue Klebold a ressenti le besoin de se défendre après toutes ces années n’est surpassée que par la force de son désir de disparaître. Dans les mois et les années qui ont suivi la tragédie, elle se sentait « tapie comme un animal apeuré », atteinte de crises de panique si affaiblissantes qu’elle en vint à comprendre les élans suicidaires de son fils. Elle perdit plus de 30 kilos, se soumit, hagarde, aux rayons pour lutter contre un cancer du sein mais refusa la chimiothérapie parce que, de l’avis général, elle était trop anéantie pour y survivre. Finalement, Sue Klebold trouva une issue grâce à une mission de prévention du suicide, et « Le bilan d’une mère » nous donne une leçon précise à ce sujet. Elle mérite notre pitié, notre empathie et, souvent, notre admiration ; pourtant, son but premier dans ce livre est de mettre en garde les autres, pas de se disculper.

Mais Sue Klebold semble l’avoir écrit aussi pour une autre raison : communiquer avec les familles des victimes. « Je peux seulement dire ici que si me parler ou me rencontrer peut se révéler utile pour les familles des victimes de Dylan et d’Eric, je serai toujours à leur disposition. » On éprouve alors l’étrange sensation d’assister à la plus intime des conversations. C’est l’écriture comme acte, surgie d’une vie tellement écrasée par les circonstances qu’il fallait à Sue Klebold la sécurité d’un livre de 300 pages pour s’exprimer.

 

Cet article est paru dans le New York Times le 15 février 2016. Il a été traduit par Laurent Bury.

Véra, le « petit chat » de Nabokov

Il y a de la carmélite chez Véra Nabokov, née Slonim, qui ne cessa pas un instant d’être l’aide de camp et l’aide-mémoire de son prestigieux mari Vladimir, depuis leur mariage, en 1925, jusqu’à la mort de celui-ci, en 1977. Pendant cinquante ans, elle lui servit à la fois : d’épouse (et de mère du petit Dmitri) ; de lectrice et d’admiratrice numéro un (c’est d’ailleurs en lui récitant ses propres poèmes que Véra avait séduit son futur époux) ; de dactylo (en quatre langues) ; de documentaliste ; d’agent littéraire ; de juriste virtuose du droit d’auteur ; de conseillère fiscale ; de chauffeur ; et même de garde du corps (elle avait un permis de port d’armes). Quand l’écrivain devint professeur de littérature russe aux États-Unis, son épouse assura pour lui l’organisation matérielle de l’enseignement (Nabokov manquait à ce point de sens pratique qu’il se perdait dans sa propre université), la correction des copies, l’accompagnement des élèves. Elle était présente aussi pendant le cours (qu’elle donnait parfois à sa place), mais n’intervenait que pour apporter des précisions ou empêcher son mari de faire des plaisanteries trop scabreuses. Elle suivit celui-ci jusque dans sa passion dévorante des papillons, comme chasseuse et organisatrice de collection. Incidemment, c’est elle qui sauva Lolita du feu quand Vladimir voulut brûler l’ouvrage. Le tout sur fond de finances longtemps très précaires, de bouleversements historiques et de déménagements incessants depuis l’Allemagne jusqu’à la Suisse en passant par la France et les États-Unis (1).

Les lettres que Vladimir adressait quotidiennement à Vera dès qu’ils étaient séparés (circonstance de plus en plus rare au fil des ans) dévoilent la gratitude et surtout l’amour qu’il lui vouait – un amour hyperbolique et presque constant. Duncan White évoque dans le Telegraph l’abondance des mots doux animaliers (« mon petit chat », « ma petite oie », « mon oiseau de paradis ») que Vladimir réservait à Véra. Ian Thomson note quant à lui dans le Guardian que « Nabokov fut sans aucun doute l’écrivain au mariage le plus heureux du XXe siècle ».

On présume sans peine que cet amour était partagé. Présume, car toutes les lettres signées de Véra ont disparu. Il est probable qu’elle les a détruites, une fois veuve, parce qu’elle les trouvait indigentes comparées à celles qu’elle-même avait reçues (Vladimir lui faisait d’ailleurs souvent reproche de leur manque de fréquence et de « qualité », surtout lorsqu’elles étaient composées de « petits gémissements économiques »).

Il est vrai que les lettres de l’écrivain à sa femme, réunies pour la première fois dans un volume paru chez l’éditeur américain Knopf, relèvent de l’art plus que de l’éclairage biographique. S’y reflète toute la palette des talents de l’auteur : son style percutant, sa drôlerie, sa curiosité, « sa sensuelle attention au détail » (la formule est de Thomson), et même son sens de la fiction. Celui-ci fut particulièrement mis à contribution lorsque, en 1937, Nabokov entretint à Paris une relation intense et très publique avec une jeune Russe, tandis que sa femme attendait en Allemagne de pouvoir le rejoindre. La liaison était dissimulée dans les lettres sous un fatras de déclarations, de démentis, de détails complètement accessoires. Véra n’était pas dupe. Rapidement, elle demanda à son époux de choisir. Ce qu’il fit presque sans hésiter.

Il est d’autant plus ironique que Véra se soit auto-exclue de la correspondance conjugale que c’est elle qui produisait presque tout le courrier officiel des Nabokov, même les lettres signées Vladimir – ou plutôt « VN », ce qui entretenait l’ambiguïté. C’est peu dire que le couple faisait équipe : elle et lui faisaient agenda et même journal intime commun (avec récit de leurs rêves). La gloire qui arriva avec Lolita n’altéra en rien la façon d’être de Véra auprès de son mari. Elle se contenta de juger cette reconnaissance un peu tardive mais totalement méritée, et d’en savourer les retombées. Comme l’écrit joliment sa biographe Stacy Schiff (Véra Nabokov, Grasset, 1999), « elle n’était pas dans l’ombre de son mari, mais dans sa lumière ».

 

 

Le coup de gueule tardif d’Orhan Pamuk

Paru au début du mois de février, « La femme aux cheveux rouges », dernier ouvrage d’Orhan Pamuk, s’était déjà vendu à plus de 250 000 exemplaires deux semaines à peine après sa sortie. Le roman a été encensé par la presse turque. L’histoire se déroule dans la banlieue d’Istanbul et raconte l’enquête sur un meurtre commis trente ans plus tôt. Pamuk met en scène Mehmet, un puisatier, son fils Cem et une comédienne. Le roman est rythmé par la voix de cette dernière, au gré des histoires qu’elle raconte tous les soirs. Avec ses 240 pages, c’est l’un des plus courts récits de Pamuk, plutôt enclin aux pavés. « Les phrases sont brèves, et le texte n’en est que plus fluide », lit-on dans le quotidien Taraf. Car la concision n’entame en rien la rigueur de la prose. « Pamuk est un écrivain incroyablement minutieux et précis », ajoute le journaliste de Taraf, admiratif.

Mais si Orhan Pamuk a eu droit aux honneurs répétés de la presse depuis le début de l’année, c’est pour une autre raison. D’ordinaire très réservé, l’écrivain s’est risqué à plusieurs déclarations publiques en faveur du journaliste Can Dündar, emprisonné fin 2015 pour avoir révélé une affaire de livraisons d’armes par les services secrets turcs aux groupes islamistes insurgés en Syrie. Souvent critiqué pour son absence d’engagement politique, le Nobel s’est dit, pour la première fois, indigné des graves atteintes à la liberté d’expression dans son pays. « Je suis du genre à dire : parlons uniquement de littérature. Mais ce n’est plus possible. On ne peut pas s’asseoir et écrire un roman quand le journaliste Can Dündar est en prison », a-t-il déclaré au quotidien Hürriyet. L’écrivain a aussi durement blâmé l’Union européenne, accusée de fermer les yeux en échange de la coopération du gouvernement Erdogan dans la gestion des migrants et la lutte contre Daech. « Dans un pays démocratique, nul n’est obligé de répéter comme un perroquet les opinions du parti sorti vainqueur de la dernière élection », ajoutait-il.

Une prise de position critique face au pouvoir en place, dont certains regrettent qu’elle soit si peu présente dans son œuvre. À l’instar du critique littéraire Omer Türkes, plusieurs intellectuels et journalistes reprochent à Pamuk la « platitude » sociopolitique de son roman. « Il est temps de dire les choses comme elles sont. Pamuk ne dit rien de la société turque dans son ouvrage », écrit Türkes sur le site kitapeki.com. « La femme aux cheveux rouges » est une « véritable déception », « un roman épuré, reflet de la vision du monde libérale de Pamuk, simple relais des thèses officielles sur le modernisme turc. »