Croire en Dieu, c’est bien naturel

Fort de ses deux doctorats, en biologie de l’évolution et en sciences politiques, le Britannique Dominic Johnson entend démontrer que la croyance religieuse est non seulement inhérente à l’homme, mais qu’elle a joué un rôle déterminant dans son évolution. Plus précisément, Johnson pense que la survie de l’espèce doit beaucoup à la peur du châtiment divin. Il cite dans un ouvrage intitulé « Dieu te regarde » des expériences démontrant que la peur d’être sanctionné est généralement plus puissante que la perspective d’une récompense. « Perdre 100 dollars est bien plus douloureux que n’est plaisant le fait de gagner une somme du même montant », résume The Economist. Partant, Johnson postule que la crainte des forces divines a permis aux humains de tempérer leurs instincts égoïstes et de promouvoir la coopération. Pour un homme préhistorique, la tentation pouvait être grande, par exemple, de violer la femme de son voisin (une manière de transmettre ses gènes). Mais avec l’apparition du langage, il s’exposait davantage au risque de représailles (le méfait pouvait désormais se savoir). Selon Johnson, la peur du divin a aidé les individus à s’autolimiter et à se prémunir contre la colère du groupe. « La croyance dans un surveillant invisible » aurait aussi constitué un avantage à l’échelle des sociétés : citant ses propres recherches portant sur près de 200 « cultures préindustrielles », l’auteur affirme, toujours selon The Economist, que « les croyances religieuses moralisatrices étaient plus fréquentes dans les sociétés plus nombreuses et plus complexes ; ces dernières étaient plus susceptibles de connaître un maintien de l’ordre, d’utiliser une monnaie et de payer des impôts ». La coïncidence entre les deux phénomènes (société complexe et croyance religieuse « moralisatrice ») ne vaut pas nécessairement relation de causalité. Mais l’hebdomadaire l’assure : « Le nombre et la diversité des exemples cités ajoutent foi à la théorie de Johnson. »

Ce livre qui indigne les Coréens

Paru en 2013, le livre de Park Yu-ha continue d’alimenter la polémique en Corée du Sud. Comme le résume dans le New York Times le journaliste Choe Sang-hun, cette professeure de littérature japonaise a voulu « donner ce qu’elle estime être une image plus complète de la vie des femmes » dites de « réconfort » (l’euphémisme qui désigne les esclaves sexuelles des militaires japonais dans les années 1930 et 1940). Selon Park, en Corée, la majorité de ces femmes n’ont pas été recrutées par l’armée nipponne, mais par des collaborateurs coréens et des Japonais agissant pour leur compte. « Bon nombre d’entre elles étaient pauvres, sans instruction et marginalisées. Elles ont été emmenées par des agents et des proxénètes qui les ont trompées en leur promettant du travail », explique l’auteure au Korea Times. De ce constat découle, selon elle, que le gouvernement japonais ne peut être tenu légalement responsable du crime.

De façon encore plus controversée, Park affirme que certaines Coréennes ont eu avec les soldats japonais des « relations de camaraderie », voire des histoires d’amour. « Même si elles étaient maltraitées […], les femmes originaires des colonies de Corée et de Taïwan étaient aussi vues comme des citoyennes de l’empire, et l’on attendait d’elles qu’elles considèrent leur service comme patriotique », rapporte Choe Sang-hun. À la libération, les victimes auraient été contraintes d’« effacer leurs souvenirs » afin de se conformer au récit officiel. « Qu’elles aient été volontaires ou non, qu’elles se soient ou non prostituées, notre société avait besoin qu’elles restent des jeunes filles pures et innocentes », souligne Park Yu-ha.

Dans un pays où la mémoire de la colonisation japonaise reste très vive, de tels propos ont déclenché une vague d’indignation. Poursuivie par neuf survivantes, l’universitaire a été condamnée en janvier à leur verser des réparations. En février 2015, un tribunal avait ordonné le retrait de 34 chapitres de son livre au motif qu’ils étaient diffamatoires. Park reste poursuivie au pénal et son cas n’en finit par de faire débat : mise en accusation dans une pétition signée par des chercheurs et activistes sud-coréens, elle a aussi reçu le soutien d’environ 200 personnalités (intellectuels et « figures culturelles »), qui, même si elles n’assument pas tout ce qui est écrit dans le livre, jugent « anachronique » ce qui leur apparaît comme une tentative de « garder sous le contrôle de l’État l’opinion publique concernant les femmes de réconfort ».

Contes inuits d’il y a cent ans

Les Eskimos ont eux aussi leur Lévi-Strauss – ou plutôt leur proto-­Lévi-Strauss : Knud Rasmussen, un ethnologue danois du tout début du xxe siècle, qui a parcouru les espaces gelés du nord du Groenland jusqu’à l’Alaska, en quête de contes, d’artefacts et de tout ce qui lui permettrait de comprendre la civilisation eskimo. Fils d’un pasteur danois et d’une mère à demi indigène, il avait passé son enfance à ­Illulisat, sur la côte occidentale groenlandaise, apprenant la langue et s’accoutumant  tout naturellement aux conditions locales : les longues courses en traîneau, la faim et la gastronomie à base de phoque cru.

Rasmussen avait une obsession : remonter le fil des migrations qui, sur dix mille ans, ont conduit les Eskimos du Sud-Est asiatique à l’Est sibérien, l’Alaska, le Canada et le Groenland, et démontrer l’unité de cette civilisation. À cet effet, tout en cartographiant des côtes inexplorées, il se déplaçait de village en village, s’émerveillant à chaque fois du fait que des groupes familiaux dispersés sur des milliers de kilomètres, si loin les uns des autres et depuis si longtemps, partagent ­grosso modo le même langage, les mêmes toponymies, les mêmes mœurs et les mêmes croyances. Des groupes tellement isolés que certains se croyaient les seuls humains sur la Terre. Rasmussen est aussi le premier Occidental à avoir franchi le ­fameux passage du Nord-Ouest à sec (Roald Amundsen l’avait fait presque vingt ans avant lui, en 1905, mais en bateau).

L’impression générale que l’on peut se faire des Eskimos à partir des écrits de Rasmussen est tout à fait charmante (à noter que le mot « Eskimo » est déso­bligeant, sauf en Alaska, car il signifie « mangeur de viande crue », autrement dit plouc ; partout ailleurs, on utilise Inuit ou Groenlandais). Les Inuits, donc, sont des gens pacifiques (sauf quelques tribus canadiennes, au contact des Indiens), très solidaires, extrêmement sociables, et la gaieté et la bonne humeur sont pour eux des qualités primordiales. Quand ils ne sont pas occupés à se procurer de la nourriture ou à coudre des vêtements, ils jouent, dansent et s’amusent sans cesse. Leurs mœurs sont très libres – pour tromper l’ennui ou pour raviver le pool génétique – mais d’une grande pudeur, alors qu’ils vivent la majeure partie du temps confinés nombreux dans le tout petit espace d’un igloo.

Les contes recueillis par Rasmussen témoignent d’une imagination formidablement fertile, d’une spiritualité ­intense et d’une grande poésie. Le monde inuit, peuplé d’esprits, est régi par un entrelacs de ­tabous concernant notamment la chasse, pratiquée avec mesure dans le respect de la nature. Leur cosmogonie paraît alambiquée, comme toutes les cosmogonies. Mais la leur présente quelques particularités qui reflètent les conditions du Grand Nord : l’Être suprême est une vieille femme, « la Mère des animaux marins » ; l’enfer est dans les cieux tandis que le paradis est sous terre, là où il fait chaud ; leurs centaures sont mi-hommes mi-chiens… À noter que les Inuits ont toujours pensé que la Terre était ronde.

Les longues journées passées dans un igloo plongé dans l’obscurité font des Inuits sans doute les premiers consommateurs de contes de la planète. Ceux-ci jouent chez eux tous les rôles : distraction, instruction, loi ­morale, élucidation méta­physique. Une véritable joute oppose le conteur à son audi­toire, pour ­savoir à qui s’épuisera, s’endormira le premier. Le conte prend souvent à cet effet la forme d’un récit de voyage, sorte de brochette sur laquelle on enfile des anecdotes au gré des circonstances.

Rasmussen en a recueilli des centaines. Fils de pasteur, il est tiraillé : la prédication euro­péenne dégrade peu à peu les contes, où apparaissent des éléments comme le Déluge, voire une version nordique de Barbe-Bleue. Heureusement pour lui, il est mort en 1933, avant d’assister à la fatale occidentalisation des Inuits. Une mort hautement symbolique : il n’a pas survécu à l’ingestion d’un des mets locaux les plus recherchés, un oiseau mort longuement fermenté dans une panse de phoque.

 

extrait eskimo

 

Le Danemark aux Danois

Dans tous les pays d’Europe, la crise des réfugiés syriens soumet les milieux politiques à une pression intense. En Pologne, les électeurs ont porté au pouvoir un parti de droite dont le leader, Jarosław Kaczyński, déclare que les migrants introduisent en Europe « des maladies dangereuses » et « différents types de parasites ». En France, lors des élections régionales de décembre, certains candidats socialistes se sont retirés pour soutenir les candidats de droite et empêcher le Front national de l’emporter. Même l’Allemagne, qui a accueilli en 2015 plus de 1 million de demandeurs d’asile, a dû reculer face à la révolte montante au sein du propre parti de la chancelière Angela Merkel et aux viols du Nouvel An à Cologne, imputés à des hommes d’origine nord-africaine.

Et puis il y a le Danemark. Cette petite et riche démocratie scandinave de 5,6 millions d’habitants est, selon la plupart des classements, l’un des pays les plus ouverts et les plus égalitaires au monde. Les disparités de revenus et le taux de pauvreté y sont parmi les plus faibles des nations occidentales. Connu pour avoir des villes au bilan carbone quasi neutre, des soins et des études supérieures gratuites pour tous, des chauffeurs de bus payés comme des experts-comptables, célèbre pour défendre vigoureusement les droits des homosexuels et les libertés, sans oublier sa solide culture du débat, le pays est depuis longtemps un modèle de social-démocratie envié. Le Danemark passe pour un endroit où l’efficacité de l’État est étonnamment durable, et où il est de tradition de protéger les minorités religieuses : sous l’Occupation, le pays fut le seul à lutter contre l’antisémitisme et à sauver presque tous ses juifs.

En matière d’accueil des réfugiés, pourtant, la dérive droitière du Danemark a précédé celle du reste de l’Europe. Car l’idée n’a cessé de recueillir un consensus plus large : l’immigration musulmane à grande échelle est incompatible avec le modèle européen de démocratie sociale. Aux yeux du visiteur, l’opposition du pays aux immigrants d’Afrique et du Moyen-Orient peut sembler implacable. Plusieurs mois avant que la crise des réfugiés syriens ne frappe l’Europe, les élections de juin dernier se sont jouées sur la question suivante : qui, du parti au pouvoir (les Sociaux-démocrates, de centre gauche) ou de ses adversaires (le Parti libéral du Danemark, de centre droit), était le plus dur avec les demandeurs d’asile ? Le grand vainqueur fut le Parti populaire danois (PPD), ouvertement anti-immigration, qui rafla 21 % des voix, le meilleur score de son histoire. Sa fondatrice, Pia Kjærsgaard, qui explique depuis des années que les musulmans en sont à « un stade inférieur de la civilisation », préside désormais le Parlement. Avec l’appui du PPD, les libéraux ont formé un gouvernement minoritaire qui a adopté vis-à-vis des réfugiés l’une des lignes les plus dures d’Europe.

 

Quand je suis arrivé à Copenhague en août 2015, le nouveau gouvernement, dirigé par le libéral Lars Løkke Rasmussen, venait de réduire de 45 % les prestations sociales accordées aux réfugiés. Les hommes politiques et la presse danoise évoquaient une « invasion » venue du Moyen-Orient. Début septembre, le Danemark commença à publier dans les journaux libanais et jordaniens des messages visant à dissuader les demandeurs d’asile potentiels. Et, en novembre, le gouvernement annonça qu’il ne pouvait plus accepter le millier de réfugiés que lui imposait l’accord de répartition européen, parce que l’Italie et la Grèce avaient perdu le contrôle de leurs frontières.

Le summum fut atteint en janvier dernier. La ministre de l’Intégration, Inger Støjberg, une rousse de 42 ans qui a du chien et incarne désormais la politique très agressive du gouvernement contre les réfugiés, a réussi à faire adopter une loi « d’austérité asilaire » devenue célèbre en Europe. Ce nouveau texte, voté avec le soutien des Sociaux-démocrates et du PPD, autorise la police à soumettre les demandeurs d’asile à une fouille corporelle et à confisquer leur argent et leurs objets de valeur au-dessus de 10 000 couronnes danoises (1 300 euros) pour financer leur hébergement ; il allonge à trois ans la durée de séjour requise pour solliciter un regroupement familial ; il interdit de résider hors des centres de réfugiés, dont certains sont des campements ; il réduit les versements en liquide dont ils peuvent bénéficier ; et il rend nettement plus difficile l’obtention d’un titre de séjour permanent. Comme me l’a expliqué un député libéral, l’un des objectifs est tout simplement de « rendre le pays moins attirant pour les étrangers ».

L’hostilité danoise est frappante en Scandinavie, où la tradition humanitaire est forte. Au cours de la dernière décennie, le gouvernement suédois a ouvert ses portes à des centaines de milliers d’Irakiens et de Syriens, malgré l’aggravation des problèmes sociaux et la popularité croissante de l’extrême droite. Mais l’une des choses que les dirigeants danois (et la plupart des gens que j’ai rencontrés) semblent redouter le plus est de devenir « une nouvelle Suède ». Anna Mee Allerslev, responsable de l’intégration pour la ville de Copenhague, m’a confié que la capitale, place forte des Sociaux-démocrates qui compte une importante population étrangère, refusait depuis des années d’accueillir le moindre réfugié (sous la pression des autres municipalités, cette politique doit changer en 2016).

 

L’approche danoise est en partie motivée par la longue expérience du pays en matière de terrorisme et de djihadisme. Près de dix ans avant l’attaque contre Charlie Hebdo et les attentats du 13 novembre à Paris, la publication des caricatures de Mahomet dans le Jyllands-Posten avait déjà fait du pays une cible prioritaire des extrémistes. Portée à l’origine par quelques imams danois, la réaction indignée aux dessins avait donné de la vigueur à plusieurs groupes, ultraminoritaires mais radicaux, implantés parmi les 260 000 musulmans du Danemark. Selon d’aucuns, l’activité de ces cellules expliquerait pourquoi un nombre exceptionnel de Danois – jusqu’à 300 ou davantage – sont partis se battre en Syrie, pour certains avant même la montée en puissance de Daech en 2013. « Nous sommes en alerte rouge presque ininterrompue depuis 2005 », m’a expliqué Magnus Ranstorp, un expert de la lutte antiterroriste qui conseille le PET, le service de renseignement danois.

Depuis la publication des caricatures de Mahomet, le PET et d’autres organes de renseignement ont déjoué de nombreux complots terroristes, dont certains préfiguraient étrangement ce qui s’est produit à Paris. En 2009, le Pakistano-Américain David Headley, lié à Lashkar-e-Taiba, une organisation terroriste pakistanaise, avait minutieusement planifié une attaque des bureaux du Jyllands-Posten à Copenhague, prévoyant de tuer systématiquement tous les journalistes qu’il y trouverait. Headley a été arrêté aux États-Unis en octobre 2009, avant d’avoir pu mettre son plan à exécution ; en 2013, un tribunal américain l’a condamné à trente-cinq ans de prison pour sa participation aux attentats de Bombay en 2008.

À Copenhague, en février 2015, quelques semaines après l’attentat contre Charlie Hebdo, un jeune Dano-Palestinien du nom d’Omar Abdel Hamid el-Hussein a tenté de s’introduire en tirant à vue dans une conférence organisée par un groupe de défense de la liberté d’expression, où était invité un dessinateur suédois connu pour ses caricatures de Mahomet. El-Hussein a réussi à tuer un cinéaste avant de s’enfuir ; quelques heures plus tard, après avoir abattu un agent de sécurité devant la principale synagogue de la ville, il a été tué par la police.

Pourtant, le terrorisme n’est pas la préoccupation principale des Danois auxquels j’ai pu parler, plus soucieux de la menace que font peser selon eux les musulmans sur leur mode de vie. Ceux-ci ont beau représenter moins de 5 % de la population, les nouveaux arrivants peinent à intégrer la population active et à apprendre le danois, échouant dans des quartiers où la criminalité est forte. Même s’ils touchent de généreuses allocations, leurs enfants et eux vivent à l’écart de la société danoise. En 2010, le gouvernement a publié une « liste des ghettos » recensant ces zones marginalisées, dans le but de les « réintégrer » ; plus de 30 quartiers y sont aujourd’hui répertoriés.

 

La peur, répandue dans la population, que la crise des réfugiés ne submerge l’État-providence danois étonne parfois les dirigeants du pays eux-mêmes. Le 3 décembre, le gouvernement a essuyé une défaite majeure lorsqu’une nette majorité de l’électorat (53 %) a répondu non à un référendum sur le renforcement de la coopération avec l’Union européenne en matière de sécurité. Jusqu’à présent, l’intégration du Danemark au sein de l’UE n’était que très partielle : le pays n’a pas adopté l’euro et n’adhère pas aux protocoles européens sur la citoyenneté et la justice. Face à la menace croissante du djihadisme, le gouvernement et les Sociaux-démocrates, désormais dans l’opposition, espéraient associer leur pays aux efforts européens dans le domaine de la police et de la lutte contre le terrorisme. Mais le vote négatif, soutenu par le PPD, était motivé par la crainte que cela ne permette également à Bruxelles d’influer sur la politique du pays en matière de réfugiés et d’immigration.

L’issue du référendum a des conséquences inquiétantes pour l’Union, à l’heure où le rétablissement d’urgence des contrôles aux frontières dans de nombreux pays – dont l’Allemagne et la Suède, en plus du Danemark – remet en cause le système Schengen de libre circulation à l’intérieur de l’UE. Au Danemark, le référendum a contraint le Parti libéral et les Sociaux-démocrates à se rapprocher encore de la droite populiste. En novembre, Martin Henriksen, porte-parole du PPD pour les réfugiés et l’immigration, déclarait à Politiken, le principal quotidien du pays : « Nous assistons à un concours pour la désignation de celui qui pourra rivaliser avec le PPD sur l’immigration, et j’espère que d’autres partis vont y participer. »

De nombreux Danois font remonter cette hostilité envers les immigrés à l’élection nationale de décembre 2001, deux mois après les attentats du 11-Septembre. À l’époque, le tout nouveau PPD était pour l’essentiel exclu du cœur de la vie politique ; le Premier ministre en place, un social-démocrate, le déclarait inapte à gouverner.

Mais, au cours des années 1990, la population musulmane du pays avait presque doublé pour atteindre les 200 000 personnes, et l’immigration devint un thème central de la campagne. Pour la première fois depuis 1924, les Sociaux-démocrates n’obtinrent pas la majorité au Parlement. Et Anders Fogh Rasmussen, l’ambitieux leader du Parti libéral victorieux, prit la décision historique de former un gouvernement avec le soutien du PPD, arrivé troisième ; cette alliance avec l’extrême droite n’avait jamais été tentée en Scandinavie. Elle permit à Fogh Rasmussen de se maintenir au pouvoir pendant trois mandats.

D’un point de vue économique, l’entente du gouvernement avec la droite populiste relevait de l’anomalie. Avec son système fondé sur un mélange unique de protection sociale généreuse et de flexibilité du marché du travail – la « flexisécurité » –, le Danemark possède une économie efficace où le taux de renouvellement de la main-d’œuvre est l’un des plus élevés d’Europe, mais où près de 75 % des Danois en âge de travailler ont un emploi. Parallèlement, les extraordinaires avantages sociaux du pays, comme la formation continue, les dispositifs de reconversion et les crèches gratuites, sont fondés sur la participation à la population active. Mais bon nombre des caractéristiques du système, qui fonctionnent si bien pour les personnes nées au Danemark, rendent très difficile l’intégration des nouveaux venus.

Le pays est pour l’essentiel un territoire au relief plat, composé de la péninsule du Jylland à l’ouest, des grandes îles de Fyn et de Sjaelland à l’est, et de nombreuses îles plus petites. L’État moderne y est apparu à la fin du XIXe siècle, après une série de défaites face à l’Allemagne de Bismarck, au cours desquelles le Danemark perdit l’essentiel de son territoire et une part non négligeable de sa population. Plusieurs écrivains danois associent ce traumatisme fondateur à une obsession de l’invasion et au besoin permanent d’affirmer l’identité danoise (danskhed).

C’est l’une des raisons pour lesquelles l’État-providence joue un tel rôle dans la définition de l’identité nationale. Les touristes voient partout le drapeau danois, sur les autobus comme sur les emballages de beurre ; nombre des institutions caractéristiques du pays, depuis son éducation secondaire universelle (folkehøjskoler – les lycées du peuple) jusqu’au Parlement (Folketinget – la maison du peuple), en passant par l’Église nationale danoise (Folkekirken – l’Église du peuple), sans oublier le concept même de démocratie (folkestyret – le règne du peuple), ont été construites pour renforcer le sentiment d’appartenance au folke, le peuple danois.

 

Ce culte de la cohésion se traduit notamment par le contraste frappant que l’on observe entre la façon dont les Danois voient leurs compatriotes et la façon dont ils semblent voir le monde extérieur : en 1997, une étude sur le racisme au sein de l’UE a révélé que le Danemark était à la fois le plus tolérant et le plus raciste de tous les pays du continent. « Dans l’image de soi nationaliste, la tolérance est perçue comme positive, écrit l’anthropologue danois Peter Hervik. Cependant […] la tolérance excessive est jugée naïve et contre-productive pour l’identité nationale. »

Selon Hervik, ce paradoxe explique l’essor du PPD. Comme ses homologues d’extrême droite alentour, le parti exploite les nouvelles angoisses que suscitent les immigrants non européens et l’influence croissante de l’UE. Mais le PPD tire sa force particulière de sa défense vigoureuse de la redistribution des richesses et d’une protection sociale avancée pour tous les Danois. « Sur l’échiquier traditionnel gauche-droite, ils sont très difficiles à situer, m’a confié à Copenhague l’ex-Premier ministre Fogh Rasmussen. Ils sont durs à propos de la criminalité, durs à propos de l’immigration ; mais, pour la politique sociale, ils apparaissent au centre gauche. Parfois, ils essaient même de damer le pion aux Sociaux-démocrates. »

À partir de 2002, le gouvernement Fogh Rasmussen a voté une série de réformes visant à limiter le flot des demandeurs d’asile. Parmi les plus controversées, la « règle des 24 ans » exige que les conjoints nés à l’étranger soient âgés d’au moins 24 ans pour pouvoir demander la nationalité danoise, et que les deux conjoints réunis aient vécu plus longtemps au Danemark qu’ailleurs. Sans précédent en Europe, ces nouvelles lois ont coupé cette voie d’accès rapide à la citoyenneté qu’était le mariage des immigrés. Parallèlement, le gouvernement a durci les critères d’attribution du statut de réfugié.

Selon les adversaires de Fogh Rasmussen, ces mesures n’étaient qu’un moyen de s’assurer le soutien du PPD pour la mise en œuvre de son propre programme : réformes du marché du travail (consistant à soumettre les prestations sociales à condition d’emploi) et, surtout, une nouvelle politique étrangère musclée. S’écartant de la traditionnelle neutralité du pays, le gouvernement se joignit à l’armée américaine lors des interventions en Afghanistan et en Irak ; depuis, le Danemark a également participé aux opérations en Libye et en Syrie.

La refonte de la politique d’accueil avait toutefois des fondements solides au sein du Parti libéral. En 1997, Bertel Haarder, stratège et vétéran du parti, fit beaucoup parler de lui avec « Le Cynisme soft », un livre où il reprochait à l’État-providence danois de susciter, à force de dorloter les immigrés, cette stigmatisation des nouveaux venus qu’il était officiellement censé éviter. Haarder, qui allait devenir ministre de l’Immigration de Fogh Rasmussen, m’a expliqué : « Les Danois voulaient être doux et gentils. Et nous avons transformé des immigrants fiers en accros à l’Etat-providence. Ce n’était pas de leur faute. C’était de la nôtre. »

Selon Haarder, devenu ministre de la Culture dans l’actuel gouvernement libéral, les réfugiés arrivés ces dernières années manquent terriblement de l’instruction et des qualifications nécessaires pour entrer sur le marché du travail danois. Lorsqu’il était ministre de l’Immigration, il a cherché à faciliter l’accès à la citoyenneté pour les étrangers qualifiés, tout en restreignant les demandes d’asile. Mais il est aussi célèbre pour sa remarque à propos des musulmans désireux d’affirmer leurs propres traditions : « Toute cette histoire d’égalité des cultures et d’égalité des religions n’a aucun sens, déclarait-il à un journal danois en 2002. Les Danois ont le droit de prendre les décisions au Danemark. »

Intervenant au moment même où le gouvernement de Fogh Rasmussen prenait son virage à droite sur l’immigration et s’engageait de plus en plus dans la « guerre contre la terreur », la décision du Jyllands-Posten de publier en septembre 2005 des caricatures du prophète Mahomet sembla exposer au grand jour un conflit insoluble. Au cours des dix ans qui se sont écoulés depuis, ces caricatures ont été liées à l’incendie d’ambassades occidentales, à une interminable série d’attentats et d’assassinats à travers l’Europe, et au sentiment croissant qu’ont les intellectuels d’une « tyrannie du silence » frappant les sociétés occidentales – pour reprendre le titre d’un ouvrage récent de Flemming Rose, l’ancien responsable de la rubrique culture du Jyllands-Posten ; celui-là même qui avait commandé les caricatures et vit maintenant sous protection policière permanente. Dans son dernier livre sur le djihadisme français, Terreur dans l’Hexagone, Gilles Kepel, spécialiste français de l’islam, laisse entendre que les dessins ont inspiré une « campagne islamique internationale contre le petit Danemark » et servi de catalyseur à la réorientation du djihadisme en direction de l’Occident.

 

Rien ne laissait pourtant présager cela dans les douze caricatures d’origine. Traditionnellement basé dans le Jylland, le Jyllands-Posten est un journal de centre droit au lectorat essentiellement provincial et peu connu à l’étranger. Ayant appris qu’un dessinateur danois avait refusé d’illustrer un livre sur le Prophète, Rose invita un groupe de caricaturistes à « dessiner Mahomet comme vous le voyez », pour vérifier s’ils avaient les mêmes inhibitions (ce n’était pas le cas de la plupart d’entre eux). Certains des dessins ainsi créés se moquaient du journal qui avait eu cette idée ; dans la controverse qui suivit, l’indignation se concentra sur l’une des caricatures, où le Prophète portait une bombe allumée en guise de turban. Mais le tollé ne commença vraiment que plusieurs mois après, quand le Premier ministre danois refusa de recevoir les diplomates de pays musulmans qui souhaitaient le rencontrer à propos des caricatures. « Je pensais que c’était un piège », m’a expliqué Fogh Rasmussen. Pendant ce temps, plusieurs régimes arabes laïcs, dont l’Égypte de Moubarak et la Syrie d’Al-Assad, décidaient qu’attiser l’opposition aux caricatures était une excellente occasion de redorer leur blason islamique.

Lorsque des foules en colère se mirent à manifester dans l’ensemble du monde musulman, fin janvier et début février 2006 – notamment en Égypte, en Iran, au Soudan, au Liban et en Afghanistan –, la crise prit un tour qui n’existait pas au départ : l’attaque de cibles occidentales poussèrent de nombreux journaux européens à reproduire les caricatures par solidarité, provoquant de nouvelles attaques. Lors du massacre de Charlie Hebdo, la question du « veto de l’assassin » (expression de Timothy Garton Ash) se posait : certains journaux pourraient s’autocensurer simplement pour éviter de nouvelles agressions. Après avoir déclaré dans un éditorial de janvier 2015 que « la violence fonctionne », le Jyllands-Posten lui-même ne reproduit plus les caricatures.

Mais ces retombées géopolitiques ont masqué le débat sur les valeurs danoises que les caricatures avaient suscité dans le pays même. Sous l’influence de N.F.S. Grundtvig, l’un des pères de l’État au XIXe siècle, les fondateurs du Danemark moderne avaient érigé la liberté d’expression en valeur cardinale. Le pays fut le premier d’Europe à légaliser la pornographie, dans les années 1960, et les Danois goûtent particulièrement depuis longtemps les joies de l’irrévérence provocatrice. En décembre, Politiken a ainsi publié une caricature représentant la ministre de l’Intégration, Inger Støjberg, en train d’allumer gaiement des bougies sur un sapin de Noël décoré du cadavre d’un demandeur d’asile. Expliquant les raisons qui l’avaient poussé à commander les caricatures de Mahomet, Flemming Rose a évoqué le besoin d’affirmer le droit essentiel « au sarcasme, à la moquerie, au ridicule » contre le totalitarisme envahissant qui émane du monde islamique. Il affirme aussi clairement que les musulmans, comme tout autre groupe minoritaire, doivent être libres d’exprimer leur propre opinion dans les termes les plus vigoureux.

Mais les idées de Rose sur la liberté d’expression sont activement contestées. Bo Lidegaard, rédacteur en chef de Politiken, journal traditionnel de l’establishment de Copenhague, était conseiller à la sécurité nationale de Fogh Rasmussen à l’époque de la crise. Et Politiken, qui appartient au même propriétaire que le Jyllands-Posten, est installé dans le même bâtiment à la sécurité renforcée. Il se montre depuis longtemps critique à l’égard des caricatures. Avec moi, Lidegaard n’y est pas allé par quatre chemins : « C’était une incompréhension totale de ce qu’une religion minoritaire juge sacré. Cela ressemblait aussi au lynchage d’une minorité à qui on balançait : “Nous ne respectons pas votre religion ! Vous trouvez peut-être ça offensant mais pas nous, donc vous êtes stupides !” ». Lidegaard, qui a consacré plusieurs livres à l’histoire de son pays, affirme que les défenseurs des caricatures se méprennent sur la tradition de liberté d’expression. Il cite la loi contre tout discours « menaçant, insultant ou dégradant », votée par le Parlement danois en 1939, essentiellement pour protéger la minorité juive contre l’antisémitisme. Fait remarquable, ce texte resta en vigueur – et fut même appliqué – durant l’occupation nazie. Selon Lidegaard, cela montre qu’il est parfois plus nécessaire de défendre l’égalité des droits et la tolérance pour tous que de protéger des formes extrêmes d’expression.

 

Mais aujourd’hui, bien peu de Danois semblent craindre d’offenser les musulmans. Niels-Erik Hansen, éminent avocat spécialisé dans les droits de l’homme, m’a confié que la loi contre les propos haineux était rarement utilisée ces temps-ci, et que, dans plusieurs cas de crimes contre des immigrés musulmans – un jeune livreur de journaux a été tué après avoir été traité de « porc paki » –, les autorités n’avaient pas vraiment cherché à invoquer ce texte. Lors de l’affaire des caricatures, Lidegaard faisait lui-même partie de l’équipe de politique étrangère qui conseilla au Premier ministre Fogh Rasmussen de ne pas rencontrer les diplomates musulmans. Quand je l’ai interrogé à ce propos, il a reconnu : « Le gouvernement a fait des erreurs. »

À l’automne dernier, je me suis rendu à Mjølnerparken, « ghetto » immigré, dans le nord de Copenhague, d’où venait Omar el-Hussein, le terroriste qui a ouvert le feu l’an dernier lors du meeting sur la liberté d’expression. De nombreux jeunes y appartiennent à des gangs et font régulièrement des séjours en prison ; la police y effectue souvent des descentes à la recherche de caches d’armes. Au moins la moitié des adultes, pour beaucoup originaires de Palestine ou de Somalie, sont au chômage. Eskild Pedersen, travailleur social qui s’occupe presque seul du quartier, explique qu’on n’y croise quasiment jamais de Danois de souche. C’est le Danemark sous son plus mauvais jour.

Malgré tout, dans ces immeubles de brique rouge, dans le terrain de jeu qui leur fait face, presque rien, en dehors de quelques graffitis, ne suggère la misère ou l’abandon. Pedersen semble jouir de la confiance de beaucoup de ses protégés. Il venait de régler une complexe affaire d’honneur opposant deux familles somaliennes ; alors que nous parlions, une fillette palestinienne, âgée tout au plus de 6 ans, l’a interrompu pour lui raconter un problème de violence domestique chez elle. Il a aussi trouvé des emplois à temps partiel pour plusieurs membres des gangs et aidé l’un d’eux à reprendre sa scolarité ; un jeune homme d’origine palestinienne m’a d’ailleurs fait visiter l’atelier de carrosserie qu’il avait ouvert dans un garage voisin (quand une délégation égyptienne a récemment visité le quartier, ses membres ont demandé : « Mais où est le ghetto ? »).

Cela étant, la police est considérée au Danemark comme une extension du système de protection sociale et Pedersen explique bien, surtout aux jeunes hommes, qu’il travaille main dans la main avec les forces de l’ordre. Comme le révèle l’attentat de l’an dernier, cela ne fonctionne pas toujours. Mais les responsables municipaux de Copenhague et d’Aarhus, deuxième ville du pays, évoquent des cas où les autorités locales ont pu prévenir des comportements extrémistes en s’appuyant sur un contact quotidien avec de jeunes musulmans livrés à eux-mêmes, dont des djihadistes revenus de Syrie.

 

Ces dernières semaines, dans toute l’Europe, le choc provoqué par l’arrivée de centaines de milliers de réfugiés a rapidement cédé la place à l’inquiétude face au défi qu’ils sont réputés poser à la stabilité sociale. Plusieurs pays qui ont accueilli de nombreux Syriens et demandeurs d’asile sont confrontés à l’agitation croissante de l’extrême droite et à des actes de violence contre les étrangers. En décembre, l’hebdomadaire allemand Die Zeit a indiqué que plus de 200 abris pour réfugiés avaient été attaqués ou incendiés au cours de l’année ; fin janvier, la police suédoise a intercepté un gang de plusieurs dizaines d’hommes masqués qui cherchaient à attaquer des migrants près de la gare centrale de Stockholm. Depuis début 2016, deux partis d’extrême droite – les Démocrates de Suède et le Parti pour la liberté de Geert Wilders, aux Pays-Bas – sont devenus plus populaires que les partis au pouvoir dans leurs pays respectifs, alors qu’ils sont exclus du gouvernement.

Et le retour de bâton ne touche pas seulement la droite. Depuis les viols du Nouvel An à Cologne imputés à des immigrés, les adversaires conservateurs de la chancelière allemande Angela Merkel ont été rejoints par des féministes et des membres de la gauche, qui dénoncent les traditions « patriarcales » de l’« homme arabe ». Selon des données récentes sur les Démocrates de Suède, qui ont remporté en janvier 28 % des voix, le parti a connu, pendant la décennie où la Suède menait une politique d’ouverture aux demandeurs d’asile, une ascension parallèle au déclin des Sociaux-démocrates, pilier traditionnel de la vie politique suédoise. Face à ce sursaut populiste, le gouvernement a annoncé le 27 janvier qu’il prévoyait d’expulser jusqu’à 80 000 demandeurs d’asile.

Au moment où les vieilles démocraties d’Europe repensent les frontières qui les séparent du monde musulman, l’approche restrictive du Danemark offre une rude alternative. Entré dans le jeu politique bien plus tôt que ses homologues des autres pays, le Parti populaire danois est beaucoup plus modéré que le Front national en France, par exemple ; mais il est aussi parvenu à façonner dans une large mesure le débat sur l’immigration. Ces dernières semaines, les Sociaux-démocrates ont eu du mal à définir leur propre politique en la matière, tout en subissant une hémorragie de leurs soutiens. Quand j’ai demandé à l’ex-Premier ministre Fogh Rasmussen en quoi le PPD différait des autres concernant les demandeurs d’asile et les réfugiés, il m’a répondu : « Il existe des différences rhétoriques, mais ce ne sont que des nuances. »

En janvier, plus de 60 000 réfugiés sont arrivés en Europe, soit trente-cinq fois plus que l’année dernière au même moment ; mais au Danemark, selon Politiken, le nombre de demandeurs d’asile connaît une baisse régulière depuis le début de l’année, avec seulement 1 400 personnes ayant cherché à entrer dans le pays. En limitant le genre d’effervescence sociale dont l’Allemagne, la Suède et la France sont aujourd’hui le théâtre, le Danemark parviendra peut-être à traverser la crise actuelle en restant plus stable, plus uni et plus ouvert qu’aucun de ses voisins. Mais peut-être aura-t-il également montré que cette ouverture ne va pas au-delà de la frontière danoise.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 10 mars 2016. Il a été traduit par Laurent Bury.

La guerre des métaux

Ils s’appellent niobium, néodyme, terbium ou antimoine, pour n’en citer que quelques-uns. Ce sont eux qui rendent nos écrans tactiles et lumineux, permettent aux panneaux solaires de fonctionner et aux vitres de réfrigérateur de ne jamais givrer dans les supermarchés. Eux, ce sont les métaux dits « stratégiques », qui incluent les « terres rares » (un ensemble de dix-sept éléments définis par l’Union internationale de chimie pure et appliquée). David S. Abraham, un ancien analyste de Lehman Brothers, connaît bien ces matières dont il suit le cours et la production depuis des années. Dans « Les éléments du pouvoir », il met en garde contre la dépendance croissante de nos économies à l’égard de ces métaux généralement très coûteux à extraire. Comme le souligne Michael Burleigh dans la Literary Review, la Chine concentre « environ 40 % de la production » de métaux stratégiques. Une proportion qui monte à 90 % pour les seules terres rares. En 2010, Pékin a réagi à la détention d’un capitaine de chalutier chinois intercepté par la marine japonaise en interdisant l’exportation des précieuses ressources vers l’archipel nippon. « Plus largement, en abaissant les prix sur le marché intérieur (tout en augmentant les droits de douane à l’exportation), les Chinois ont incité des centaines d’entreprises manufacturières étrangères (y compris japonaises) à installer chez eux des usines fabriquant, entre autres, des panneaux solaires et des éoliennes, afin de réduire leurs coûts et de raccourcir leur chaîne logistique », explique Burleigh. On estime que la croissance de la classe moyenne au niveau mondial va entraîner dans les vingt prochaines années une multiplication par cinq de la demande de métaux stratégiques. Une perspective qui rend nécessaire une meilleure gestion de ces ressources, en imposant le principe d’une économie circulaire : d’après Abraham, en plus de réduire la dépendance aux importations, le recyclage des matières en question pourrait créer environ 1 million d’emplois pour la seule Europe.

Tué par un cochon !

« Tué par un cochon ! », s’exclame le roi Robert Baratheon, le souverain des Sept-Couronnes, sur son lit d’agonie. Il en rirait bien, s’il ne risquait, littéralement, d’en « crever ». Deux jours plus tôt, un sanglier l’a éventré alors qu’il chassait. On l’a ramené péniblement à Port-Réal, sa capitale. Sa mort, qui intervient peu après, comme des millions de lecteurs le savent bien, est la première d’une longue série : Le Trône de fer, roman-fleuve, devenu l’un des feuilletons télévisés les plus ­populaires de tous les temps, s’est fait une spécialité de décimer sans beaucoup d’états d’âme ses principaux personnages.

Bien qu’elle plonge l’île-continent imaginaire de Westeros et ses Sept-Couronnes dans la guerre civile, cette mort prématurée est loin d’être la plus dramatique si on la compare à celles qui suivront. La boutade de Robert Baratheon le dit bien : s’y attache une part irréductible de ridicule. Elle a, en outre, une particularité que certains lecteurs français n’ont pas manqué de ­relever : selon toute vraisemblance, elle constitue un emprunt de George R. R. Martin à un autre cycle romanesque qui, lui aussi, a fait l’objet d’une adaptation télé­visée (de deux, même) et qui, du propre aveu de Martin, fut l’une de ses principales sources d’inspiration : Les Rois maudits, de Maurice Druon.

Les admirations d’écrivains peuvent avoir quelque chose de déroutant, surtout lorsqu’elles s’établissent dans ce sens-là. George R. R. Martin chantant les louanges d’un Maurice Druon (ce qu’il a fait dans une préface de la traduction anglaise des Rois maudits), c’est un peu comme Proust s’extasiant devant le style d’un Anatole France. À tous les niveaux, Le Trône de fer est incommensurablement ­supérieur à son modèle : mieux construit, mieux écrit, plus riche, plus subtil, bien plus prenant et tellement moins académique !

Toujours est-il que la mort de Robert Baratheon rappelle celle de Philippe le Bel, le « roi de fer » de la saga de Druon et, avant cela, bien sûr, de l’histoire de France. Les deux monarques, que par ailleurs tout sépare (l’un est sanguin, presque obèse, un formidable guerrier qui s’est révélé un monarque médiocre ; l’autre resta svelte toute sa vie, fut un grand roi et, pour le caractère, a sans doute davantage inspiré un autre personnage du Trône de fer : le froid et impitoyable Tywin Lannister), ces deux monarques, donc, partagent une même passion de la chasse, qui leur est fatale. Et cette mort sous les coups d’un sanglier furieux jette un certain discrédit sur leur mémoire.

Paru à l’automne dernier, Le Roi tué par un cochon, écrit par le ­médiéviste Michel Pastoureau, est consacré à un autre membre de la dynastie capétienne qui fut lui aussi victime d’un représentant de l’espèce porcine, un autre Philippe : le fils aîné et successeur désigné du roi Louis VI, qui, le 13 octobre 1131, à l’âge de 15 ans, fit une chute mortelle dans une rue de Paris, à cause d’un porc venu se jeter entre les pattes de son cheval. Mais, dans ce livre lumineux, qui reprend et précise des décennies de recherches, Pastoureau n’oublie pas complètement Philippe le Bel et montre notamment comment la façon dont fut perçue sa mort (qui date de 1314) trahit une évolution profonde de la mentalité médiévale. Succomber comme le jeune héritier ­Philippe à cause d’un vulgaire cochon constituait un événement infâme qui couvrait d’opprobre la dynastie capétienne, et, si l’on suit l’hypothèse séduisante de Pastoureau, c’est précisément pour laver cette souillure que les rois de France adoptèrent par la suite « deux emblèmes purificateurs, empruntés aux attributs iconographiques de la Vierge : la fleur de lis et la couleur bleue ». Mourir face à un sanglier, c’était une autre affaire.

Pendant toute l’Antiquité et les premiers siècles du Moyen Âge, celui-ci reste un animal admiré pour sa force et son courage : il ne fuit pas, ne renonce jamais, se bat jusqu’au bout. Vaincre un sanglier est un exploit et succomber face à lui, une mort héroïque. Pourquoi, alors, celle de Philippe le Bel ne fut-elle pas considérée comme telle ? À cause d’un bouleversement dans la hiérarchie de la chasse, nous explique Pastoureau : « Entre la fin de l’Antiquité et celle du Moyen Âge, l’Église n’a pas réussi à supprimer la chasse, comme elle aurait certainement aimé le faire. C’était impossible : au Moyen Âge, tout roi, prince ou seigneur se doit de chasser et de donner ou de partager le gibier qu’il a tué. Mais l’Église a su canaliser la pratique, l’orienter vers des voies moins dangereusement sauvages et païennes. Pour ce faire, la désacralisation de l’ours et du sanglier et, au contraire, la valorisation du cerf ont été des moyens particulièrement efficaces », écrit-il dans son Histoire symbolique du Moyen Âge. Au début du XIVe siècle, le déclassement du sanglier est à peu près acquis. La mort de Philippe le Bel, qui aurait été glorieuse deux siècles plus tôt, sans être aussi déshonorante que celle de l’autre Philippe, n’en fait pas moins un peu tache.

Le cerf fut le grand bénéficiaire (si l’on peut s’exprimer ainsi) de ce renversement de valeurs : il était méprisé des chasseurs parce qu’il passait pour « faible, peureux, lâche » (ne fuit-il pas ­devant les chiens, avant de renon­cer et de se laisser tuer ?) Le voilà devenu le gibier royal par excellence. Or – étrange coïncidence –, dans Le Trône de fer, la famille Baratheon a justement pour emblème le cerf. Comme si (mais c’est sans doute tout à fait involontaire de la part de George R. R. Martin) la mort de Robert constituait une revanche du sanglier contre son vainqueur symbolique.

Dans son livre, Pastoureau montre comment un cochon a changé le destin de la France : le nouvel héritier de la couronne, le frère du jeune et malheureux Philippe, le futur Louis VII, destiné au départ à une carrière ecclésiastique, n’avait pas du tout été préparé à diriger la France et fut un souverain médiocre (le divorce d’avec Aliénor d’Aquitaine, dont les conséquences furent désastreuses, c’est lui !). On serait tenté de dire que, dans le Trône de fer, un cochon change aussi le destin des Sept-­Couronnes. Sauf que, comme souvent, la fiction ne supporte pas ce genre de contingences vertigineuses. Le hasard, la malchance ne sauraient seuls décider du sort du monde. Il faut que, d’une ­façon ou d’une autre, quelqu’un orchestre ou tente d’orchestrer les catastrophes. Le lecteur (et/ou spectateur) découvrira donc que la bête régicide a été aidée par la perfide Cersei Lannister : elle s’est arrangée pour que le vin versé à son royal époux ­durant sa partie de chasse soit plus ­corsé que d’ordinaire. Ralenti par l’ivresse, Robert se laisse surprendre. Il l’ignore, et rien ne dit que, s’il le savait, il en tirerait une quelconque consolation, mais ce n’est pas un ­cochon qui l’a tué. C’est sa femme, la « lionne » Lannister.

 

Le livre papier tient bon

«L’édition est le seul secteur de l’économie qui réponde à une baisse de la demande par une hausse de l’offre », ironisait Jérôme Lindon. Conséquence moins drôle : « Chaque année, en France, des machines broient environ le cinquième des 500 millions de volumes fabriqués annuellement dans le pays », se lamentait déjà Pierre Jourde en 2008. Pourtant, s’il est un commerce qui correspond à ce que les statisticiens appellent « la longue traîne » – une courbe de distribution très allongée, telle la vente d’une grande diversité de produits en très petites quantités –, c’est bien celui du livre. Les tirages spectaculaires de quelques titres sont les arbres qui cachent la forêt, surtout composée d’arbustes vendus à quelques centaines ou milliers d’exemplaires. « Sur un mois “normal”, plus de 75 % du chiffre d’affaires se fait par la vente de livres à un seul exemplaire », complète un libraire (1). Désastreux.

Un autre libraire, lui, a pris le taureau par les cornes, et le lecteur par les sentiments. Il s’agit des PUF, phénix re-né de ses cendres à petite distance de son nid d’origine place de la Sorbonne. Le lecteur veut un livre rare ou unique ? Pourquoi ne pas le lui fabriquer sur mesure, avec une « Espresso Book Machine », au prix normal, et en moins de temps qu’il n’en faut pour boire sur place un café ? Habile coup de pub, démonstration par l’absurde de l’absurdité du système ou ouverture d’une brèche dans laquelle beaucoup s’engouffreront (à condition qu’ils soient, comme les PUF, à la fois éditeur, imprimeur et libraire) ? Bien tôt pour le dire – même si, hors de France, le succès n’a pas été vraiment au rendez-vous : il n’existe qu’une centaine d’EBM dans le monde, surtout dans des universités ; et celles que Barnes & Noble a installées dans trois de ses magasins à New York n’ont pas fait d’étincelles.

Ce qui sous-tend l’initiative des PUF, c’est le postulat que l’acheteur en quête d’un livre précis ne souhaite qu’un livre papier. Autrement dit, que le lecteur français, toujours fétichiste, n’est pas encore prêt à déconnecter le texte de son support traditionnel. Un postulat qui a, semble-t-il, de beaux jours devant lui : malgré ses atouts, aux États-Unis, le livre électronique stagne ; il n’a séduit que les gros lecteurs, tandis que l’Américain moyen consomme encore 300 kilos de papier par an, au grand dam des écologistes.

Comment justifier cet attachement presque indéfectible au livre ? Une hypothèse : la littérature, comme tous les arts, a du mal à se séparer de son support traditionnel. Le sculpteur a son bloc de pierre, le peintre sa toile, le compositeur son orchestre, et tous entretiennent avec leur socle créatif, qu’il leur faut se procurer ou préparer eux-mêmes, un lien charnel et émotionnel. En irait-il de même pour l’écrivain et le papier ? Dans son ashram, par idéalisme, Gandhi fabriquait son propre papier. Sous la Révolution, mais par nécessité, Restif de La Bretonne faisait de même en recyclant des affiches. Au XIIIe siècle, Snorri Sturluson, grand auteur de sagas nordiques, élevait les moutons appelés à recueillir ses poèmes sur leur peau.

 

 

 

La démocratie est née rue Atocha

Le 24 janvier 1977, trois hommes armés liés à l’extrême droite espagnole pénétraient au 55, rue Atocha, à Madrid, et vidaient leurs chargeurs sur le groupe d’avocats liés au parti communiste qui se trouvaient là. Le massacre d’Atocha fit cinq morts et quatre blessés graves. L’objectif des ultras était de provoquer la gauche et de précipiter le pays dans la violence pour empêcher le gouvernement d’Adolfo Suárez de mener à bien la transition démocratique lancée à la demande du roi Juan Carlos après la mort de Franco, en 1975.

Dans « Le massacre d’Atocha », les journalistes Jorge et Isabel Martínez Reverte reconstituent ces jours troublés où l’Espagne faillit basculer à nouveau dans le chaos. Le massacre d’Atocha eut « l’effet politique contraire à celui escompté par le noyau dur du franquisme », rappelle El Cultural : la gauche et le PC espagnol résistèrent à la tentation de prendre les armes. Gauche et droite modérée s’unirent pour jeter les bases de la future Constitution. « Dans la tragédie d’Atocha, on trouve l’ADN de la démocratie espagnole », lit-on dans El País.

La révolution du dancing

C’est à l’occasion d’un bal donné à l’hôtel de ville de Middlesbrough que Maureen et Keith se sont rencontrés, un soir de 1955. Ils avaient tous les deux une petite vingtaine d’années ; elle était infirmière, lui travaillait dans la marine marchande. La semaine précédente – Maureen allait danser chaque semaine, sauf quand elle était de garde –, un homme l’avait suivie à la descente du bus et l’avait traquée jusqu’à chez elle, s’attardant même devant sa porte pendant qu’elle ôtait ses chaussures dans l’entrée. C’est avec cet incident à l’esprit qu’elle avait accordé sa dernière danse à Keith, sachant qu’il serait obligé de la raccompagner (elle avait écarté un cavalier beaucoup plus petit, ne voulant pas d’un type « qui a le nez dans votre soutien-gorge »). Prendre pour cerbère un parfait étranger aurait dû paraître risqué, mais ce n’était pas le cas, puisque Maureen était entourée d’autres couples formés tout aussi instinctivement, tous réunis sous le lent tournoiement de la boule à facettes. Un peu plus tard, parvenue saine et sauve sur le seuil de sa porte, Maureen accepta de revoir Keith.

Maureen et Keith allaient devenir mes grands-parents. La plupart des familles britanniques procèdent d’une histoire de ce genre : 70 % des couples, estimait-on en 1950, s’étaient rencontrés au dancing. Pourtant, les légendes familiales – tout particulièrement les histoires d’amour – sont d’ordinaire brandies comme des preuves de singularité, sans lien avec le roman national. Et les institutions sociales qui ont présidé à leur naissance restent dans le vague, à l’arrière-plan. La spécificité historique du dancing est particulièrement difficile à restituer. La danse joue toujours un tel rôle dans notre société que nul ne s’étonne qu’elle ait été si populaire au cours des décennies précédentes ; en même temps, nous avons, grâce aux actualités et aux films, une représentation mentale tout à fait claire du type de danse que l’on pratiquait avant les années 1960 : des couples souriants, sur leur trente et un, qui virevoltent et basculent, sautillent et swinguent sur un parquet bien ciré. C’est en tout cas ce que nous croyons savoir.

La tâche de l’historien relève presque toujours de la traduction. Il s’agit de nous rendre compréhensibles les langages et les coutumes d’autrefois. Mais l’histoire du passé récent exige en réalité l’inverse : il faut restituer son exotisme à ce qui semble familier – l’époque de nos grands-parents, de nos parents, ou de notre propre jeunesse – en révélant toute sa complexité et sa particularité. Les parents de James Nott se sont eux aussi rencontrés dans un bal, mais son livre resitue magistralement leur histoire dans ce monde étrange et révolu qui, pour trois générations de jeunes Britanniques, gravitait autour du dancing.

Jamais avant la période 1918-1960, écrit Nott, « tant de gens, issus de tant de milieux sociaux, n’ont dansé comme ils l’ont fait durant ces décennies-là… La danse cessa d’être une vogue pour devenir une habitude ancrée dans la vie quotidienne britannique ». Traditionnellement, la danse en tant qu’activité formelle, avec des pas spécifiques selon le type de musique, avait été le pré carré des classes supérieures. Cela changea avec l’ouverture, après la Grande Guerre, des premiers dancings destinés aux membres des milieux populaires, dont les salaires augmentaient et qui étaient avides d’entendre la nouvelle musique de jazz jouée par un orchestre. Ces nouveaux lieux, que toutes les villes du pays, petites et grandes, construisirent dans les années 1920, étaient connus sous le nom de « palais de danse » – en français, à la fois pour le glamour et en guise de reconnaissance de la vieille influence française sur les manières de danser. Juste au moment où le charleston déferlait des États-Unis. Son fulgurant succès en Grande-Bretagne servirait de précédent à l’adoption éclair, au cours des décennies suivantes, du swing. Ces styles vifs et physiques plaisaient aux ouvriers vigoureux et débarrassaient la danse de son image plus guindée. Le dancing devint une industrie, et les grandes chaînes rivalisaient pour proposer le cadre le plus confortable et le plus moderne. La règle d’or pour gérer ce genre de lieu était de « ne jamais faire de surplace », déclarait le directeur du Palais de Hammersmith en 1928.

 

Dans les années 1930, la danse prit une place encore plus grande dans la vie nationale malgré – ou plutôt à cause de – la crise économique. Elle offrait une excellente distraction bon marché (l’entrée coûtait parfois quelques centimes seulement). On ne dansait pas seulement dans les palais, mais aussi dans les salles paroissiales, les grands magasins, les clubs politiques et les piscines (un plancher posé par-dessus le bassin). Dans les années 1930, Birmingham comptait 179 lieux disposant d’une licence de dancing public ; Newcastle, 251 ; et Glasgow, 256 (soit une capacité d’accueil de plus de 32 000 danseurs). En 1938, les dancings firent environ 100 millions d’entrées.

Imperméable à la récession, l’industrie de la danse continua également de prospérer durant la guerre. Après 1940, les autorités reconnurent son importance pour le moral et prirent des dispositions spéciales pour faire danser les troupes. Bien des palais servaient aussi d’abris antiaériens, louant des couchettes une fois la musique arrêtée et la lumière éteinte. Danser pendant le blitz, c’était faire un pied de nez à Hitler. En novembre 1941, la fête battait son plein dans un dancing londonien quand soudain « un choc sourd fit vibrer le parquet en érable, suivi de bruits de verre brisé. Sur l’estrade, le pianiste fut éjecté de son tabouret. L’instrument argenté du tromboniste lui fut arraché des mains et vola à travers la pièce. “Allez-y, les gars, continuez de jouer !” s’exclama le chef d’orchestre, empêchant la situation de dégénérer en panique. Époussetant la poussière de plâtre et de briques de leurs vêtements, les danseurs se lancèrent dans un Lambeth Walk ».

 

Le plein-emploi de l’après-guerre, conjugué à la rareté des lieux de loisirs, fera des années 1950 l’âge d’or de la danse, avec 500 dancings permanents et 2 000 lieux autorisés à travers le pays. Tout cela faisait vivre plus de 50 000 musiciens. En 1953, The Economist estimait que les dancings faisaient 4 millions d’entrées chaque semaine – 200 millions par an (contre 80 à 90 millions pour les matchs de football), et qu’ils généraient au moins 25 millions de livres de chiffre d’affaires. Seul le cinéma était plus populaire. Quand Keith et Maureen dansèrent pour la dernière fois en 1955, aller au palais était une tradition déjà vieille de près de quarante ans, devenue partie intégrante de la vie sociale et culturelle britannique.

Les filles commençaient à danser au début de l’adolescence, les garçons juste un peu plus tard, en démarrant dans des dancings de « débutants » le temps de maîtriser les pas avant d’aller dans les lieux pour adultes. « Quand on quitte l’école, on apprend à travailler, à fumer, à parier et à danser », notait Tom Harrison, l’un des fondateurs de Mass-Observation (1), en 1938. Un jeune garçon de 15 ans de Glasgow, rivale de Londres pour le titre de capitale de la danse, témoigne : « “Tu t’es pas encore mis à danser ?” Oncle Jack me regardait comme s’il envisageait de me dénoncer à la police. Chaque fois que nous avions de la visite, à l’été 1954, quelqu’un me posait cette question. Tu quittes l’école, tu trouves un boulot et tu commences à aller au dancing. La règle était inscrite quelque part. Tribale. Encore un rite de passage… Oncle Jack aspira une bouffée de Capstan fortes : “Ouais, une virée au Locarno ou au Barrowland, y a pas mieux. Il est temps que tu te dépêches d’y aller.” »

Les femmes n’avaient guère besoin de tels encouragements. La majorité d’entre elles, qui dans leur enfance n’avaient pas vraiment pu faire de sport, ni même nager, pratiquaient la danse avec un enthousiasme et un sérieux rarement partagés par les hommes (qui, selon Maureen, « utilisaient les mêmes pas pour toutes les danses, juste un peu plus ou un peu moins vite »). Elles étaient généralement les plus nombreuses sur la piste, allaient au dancing plus fréquemment (parfois deux ou trois fois par semaine) et trouvaient tout naturel de danser « collées ». Sachant qu’elles seraient sous la lumière et vues de près par leur partenaire, elles soignaient leur apparence : certaines faisaient tremper leur soutien-gorge dans de l’eau sucrée pour le durcir ; une femme se souvient être allée danser à vélo en se tenant debout sur les pédales durant tout le trajet pour ne pas froisser sa jupe brodée à la main.

Le témoignage le plus éloquent est celui des femmes mariées. De nombreux hommes de la classe ouvrière interdisaient purement et simplement à leurs épouses d’aller danser ; et l’on peut mesurer la frustration de ces dernières à l’aune des commentaires de celles qui avaient encore ce droit – de temps en temps. « Dans une ambiance si gaie, raconte une femme au foyer de Hammersmith à propos d’une soirée au palais, on peut oublier que le lundi c’est corvée de lessive. » Une autre reconnaissait que sa sortie hebdomadaire au dancing « était la soirée qu’elle attendait avec le plus d’impatience et qu’elle manquait avec le plus de tristesse ».

Une grande partie de l’attrait exercé par la danse, pour les deux sexes, tenait au dancing lui-même : lumières tamisées, décor luxueux, orchestre suave, clientèle élégamment vêtue – tout cela représentait le summum du glamour pour une population qui n’y avait guère accès. À l’intérieur, selon un adolescent, « on pouvait vivre ses rêves dans un monde d’illusions, à l’égal des films d’Hollywood ». La piste de danse avait une valeur esthétique propre – comme le soulignait une femme ayant participé au lancement d’un dancing à Rochdale dans les années 1930,  c’était « l’élément clé de la salle de danse » : « Il fallait qu’elle soit en érable. Il y avait beaucoup, beaucoup, de discussions à ce sujet… Et c’était si beau quand ça a été fini… Ça donnait vraiment envie d’aller danser. Vous savez, une grande étendue de plancher d’érable, ça fait un sacré effet. »

Le livre de Nott n’évoque à aucun moment ce que cela faisait, de pénétrer sur ce sol étincelant. Il m’a fallu consulter « L’Angleterre des familles » (2), de David Kynaston, pour découvrir Steve Berkoff, un habitué du Tottenham Royal dans les années 1950. Au dancing, dit-il, « tu étais qui tu voulais – un guerrier, un séducteur, James Cagney, Tony Curtis, un scélérat, un escroc, un grand chef, un solitaire, un costaud, Beau Brummel (3) », le tout « super-sapé ». Le dancing « avait cette odeur particulière de velours et de laque, de brillantine et de gomina, de clopes et de cire […]. Tu arborais son costume et tu t’avançais sous la boule à facettes, et quand t’en voyais une qui paraissait à peu près ton genre, tu l’invitais à danser, pendant que l’horloge avançait vers les 11 heures fatidiques où l’orchestre s’arrêtait de jouer ».

 

Inévitablement, quand les auteurs soulèvent le toit et jettent un œil dans la salle de danse pour voir ce qu’on y fricote, ce sont sur les dames qu’ils projettent leurs fantasmes. Dans les années 1920, les femmes des dancings étaient des déclinaisons de la « garçonne », libérée et libertine. Durant la Seconde Guerre mondiale, quand on ne les jugeait pas trop masculines dans leur uniforme, on les traitait de « filles à soldats », en quête de frissons, prêtes à se vendre aux GI. Puis, dans les années 1950, la progression des salaires donna naissance à « la perle du dancing », trop chic et prédatrice, qui avait le culot de se payer toute seule à boire.

Les hommes avaient eux aussi potentiellement leur côté suspect. La danse pouvait encore être perçue comme une pratique décadente, une trahison du caractère national – raideur et dignité. Un commentaire de 1931 déplorait ainsi le « pantin au visage lisse, mielleux, bichonné et pommadé » qui se prétendait l’exemple même de la virilité britannique. Il n’empêche. Rien ne pouvait contrer la tendance à se mettre sur son trente et un pour aller danser – les gaillards comprenaient bien que « ça payait de ressembler à Brando ou à James Dean ». En 1957, Marjorie Proops, papesse du courrier du cœur à la sagesse universelle, avait bien perçu que les hommes ne se contentaient plus de servir de « faire-valoir tranquilles et proprets à notre glamour » ; et, l’année suivante, une étude concluait qu’il n’était « pas rare, en raison de l’attention nouvelle portée aux vêtements et à l’apparence, d’entendre un adolescent exprimer le souhait de posséder une garde-robe ».

 

Les danses elles-mêmes n’échappaient pas aux regards scrutateurs. La domination des modes américaines faisait planer une menace de dégénérescence culturelle que des armées de professeurs combattaient en défendant un « style anglais » plus tempéré. Il était moins facile de s’accommoder du fait que les Britanniques dansaient au son d’une musique noire, le jazz – « une bande de Nègres entourés de bruit », selon l’Observer en 1919. Voilà qui était gênant pour une « race impériale » habituée à imposer sa supériorité culturelle outre-mer aux non-Blancs ; et d’une ironie terrible quand on sait que certains dancings avaient des bars séparés pour les gens de couleur et leur interdisaient la piste de danse. Voir les Anglaises swinguer volontiers avec les GI noirs pendant la guerre – enfin des hommes qui savaient vraiment danser ! – provoqua la consternation. Après la guerre, sur fond d’immigration massive venue du Commonwealth, les dancings permirent à nouveau de mettre en contact autochtones et nouveaux venus, au prix de tensions virant parfois à la bagarre à propos des partenaires jugés « convenables ». Les bars réservés persistaient d’ailleurs dans certains coins du pays, et c’est seulement avec le vote de la loi sur les Relations raciales, en 1965, que fut légalement garanti l’accès des minorités ethniques aux dancings.

Bien sûr, c’était le sexe qui faisait vibrer les palais – du moins dans l’imagination fébrile de ceux qui n’y allaient pas. Pour George Bernard Shaw, la danse était « l’expression verticale d’un désir horizontal ». L’amour, certes, n’était jamais bien loin. Le dancing était un site stratégique de rencontre et permettait un niveau de contact physique inenvisageable ailleurs. La relation était cependant contrainte par les conventions sociales : les femmes attendaient qu’on les invite, les hommes devaient être polis, voire galants, dans l’expression de leurs attentions.

Les dancings appliquaient une politique stricte : des « tueurs de baisers » étaient employés pour séparer les couples qui se laissaient un peu trop aller. Mais les danseurs se tenaient naturellement de façon correcte et, dans l’ensemble, trouvaient plutôt de mauvais goût les manifestations publiques d’affection. « On ne s’embrassait pas sur la piste, se souvient une femme, parce que ça vous donnait l’air… On aurait pu croire que vous étiez une femme facile. En tout cas si vous ne connaissiez pas le type. »

Le clou de la soirée, c’était la dernière danse, avec sa promesse implicite de raccompagner sa partenaire. Le temps qui passait précipitait les appariements de dernière minute, certains probablement aussitôt regrettés. Mais pas question de se défiler. À Dundee, planter là sa partenaire après la dernière danse s’appelait « jouer le tocard ». « Si vous vous faisiez “tocarder”, vous le disiez à toutes vos copines et… c’en était fini du mufle. On lui tournait complètement le dos après. » Pour les plus chanceux – ou les mieux élevés –, le trajet du retour offrait l’occasion d’exprimer des sentiments restés contenus à l’intérieur du dancing. Après un bal à Blackpool en 1937, un représentant zélé de Mass-Observation avait compté, en suivant le front de mer sur plus de 2 kilomètres, 59 couples enlacés, et surpris ce commentaire rien moins que galant : « Tu veux qu’on se fasse une bonne baise, ce soir ? » Rares étaient pourtant les couples qui allaient plus loin que le seuil de la maison. C’était en général la femme qui fixait les limites : « Oh, on se pelotait un peu dans le salon, en espérant que mon père ne descendrait pas… Mais pas question de coucher avec eux ou quoi que ce soit de ce genre. Absolument, absolument pas. Et si un type essayait d’aller plus loin, on se passait le mot entre filles. On se disait : “Fais gaffe avec ce type-là.” »

 

Ni le dancing, ni toute la superstructure de coutumes et rituels qu’il portait n’ont pu résister aux transformations des années 1960. Déjà, pendant l’âge d’or des années 1950, les signes avant-coureurs étaient perceptibles. Les danseurs faisaient montre d’une plus grande décontraction et changeaient de partenaire plusieurs fois pendant la soirée, les inhibitions tombaient : en 1956, le Daily Mirror écrivait que les jeunes du pays « se bécotaient ouvertement… au cinéma… au parc… sur la piste de danse ». Le changement n’affectait pas seulement les mœurs populaires, mais aussi la musique et la façon de la vivre. Sur fond de montée en puissance des chanteurs solo, packagés et promus en tant qu’« artistes » – Frank, Elvis, Cliff –, la musique enregistrée était de plus en plus préférée à l’orchestre. L’industrie du disque ne pesait en Angleterre que 6 millions de livres en 1953, mais 27 millions en 1958, année où les ventes de singles ont atteint le chiffre record de 64,5 millions. Cette nouvelle culture musicale a normalisé le solo : hommes et femmes dansaient désormais indépendamment les uns des autres, suivant leur instinct (si malencontreux fût-il) plutôt que les préceptes des professeurs. Plus besoin d’inviter quelqu’un ni d’attendre de l’être. D’où la réinvention de la logique spatiale de la piste de danse : les grandes salles conçues pour accueillir des couples tourbillonnant, se soulevant et balançant les jambes commencèrent à avoir l’air immenses et froids.

La fin, quand elle survint, fut rapide. On ouvrit de nouveaux établissements baptisés night-clubs ou discothèques, où l’on passait les disques en vogue, dans un cadre plus intime et nerveux. À la fin des années 1960, la plupart des grands dancings avaient fermé – condamnés par des planches ou transformés en salles de bingo et en supermarchés. Certaines se réinventèrent, vivotant comme « super-clubs » : à la fin de mon adolescence, j’ai passé une soirée à l’ancien Nottingham-Palais de Danse, devenu un gourbi au tapis poisseux qui sentait la sueur, et où, vers 3 heures du matin, les danseurs se déshabillaient avec enthousiasme sur la musique d’Alerte à Malibu.

« C’en était fini à jamais du palais, écrit Nott, et la vie culturelle et sociale britannique y a beaucoup perdu. » Cette conclusion rappelle le plaidoyer-type de l’aficionado. Certaines traditions méritent pourtant bien de disparaître, en particulier celle du système « pouvez-vous-m’accorder-cette-danse », qui pénalisait les hommes timides et livrait les femmes au bon vouloir de ceux qui avaient l’audace de les inviter (il n’était pas toujours facile de dire non : dans certains dancings, les danseuses se faisaient exclure si elles refusaient les invitations).

Dans une étude sur l’industrie de la danse en 1953, The Economist chercha à expliquer pourquoi il s’agissait d’une habitude si bien établie en Grande-Bretagne – et finit par l’attribuer à « la propension anglaise, défiant toute comparaison, à prendre ses plaisirs au sérieux ». Pour cocasses que puissent sembler à première vue les noms qui ponctuent ce livre – le Grand Casino Birmingham, le Carlton Rochdale, le Locarno Streatham Hill, le Palais de Danse Newton Heath –, il faut les prendre au sérieux. Leur façon d’associer glamour et topographie exprime une sorte d’orgueil civique. Les dancings appartenaient à la population qui les fréquentait : « Au palais, on connaissait tout le monde. » Ces lieux représentaient aussi pour la classe ouvrière un nouveau type d’espace, qui ne devait rien ni à la philanthropie ni à la bienveillance des autorités, mais reflétait la quête d’un plaisir ordinaire auquel, par la magnificence de leur décor et leur place au cœur du paysage urbain, ils conféraient dignité et prestige. Bien qu’appartenant à des personnes privées, c’étaient des « palais du peuple ».

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 7 janvier 2016. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Les faux nez de la realpolitik

Synonyme tantôt de machiavélisme, tantôt de prudence bien comprise, la notion de realpolitik est pour le moins fluctuante. Comme le rappelle « La realpolitik : une histoire », le livre de l’historien John Bew, ce terme a été forgé dans un contexte bien précis : celui de l’échec du « printemps des peuples » de 1848. Le journaliste et homme politique allemand Ludwig August von Rochau l’employa pour la première fois dans un livre paru en 1853. Partisan de l’unité allemande, il cherchait un moyen de « conjuguer le nationalisme émergent avec le progressisme plutôt qu’avec l’autoritarisme », rapporte le diplomate Jonathan Powell dans le mensuel britannique Prospect. Rochau estimait que les mouvements révolutionnaires avaient échoué en raison de leur naïveté et d’une mauvaise appréhension des jeux de pouvoir. La « realpolitik » se voulait donc une alternative à l’« idealpolitik » : une manière, selon John Bew, de « résoudre le casse-tête que représentait la quête de buts éclairés et progressistes dans un monde qui n’obéissait pas à des règles progressistes et éclairées ».

La notion fut rapidement détournée une fois l’intégration allemande achevée. L’historien Heinrich von Treitschke y trouva une justification du colonialisme. Puis Friedrich Meinecke en fit un synonyme de la raison d’État. Enseignant au King’s College de Londres, Bew retrace le destin de la realpolitik dans le monde anglo-saxon : d’abord utilisé par les Britanniques pour dénoncer le militarisme allemand, le mot fut ensuite invoqué pour justifier la politique de l’empire au Moyen-Orient et plus tard les accords de Munich. « Realpolitik » était devenu synonyme de « défense des intérêts britanniques ». Aux États-Unis, la notion fut popularisée par Hans Morgenthau. « Le réalisme affirme que les principes moraux universels ne peuvent s’appliquer à l’action des États », écrivait le politologue dans son livre Politics among Nations (« La politique parmi les nations », 1948). Henry Kissinger, à qui l’on associe le plus souvent l’idée de realpolitik, ne l’a jamais revendiquée comme telle. Comme le rapporte Powell, « Bew conclut que nous gagnerions à redécouvrir le concept original de Rochau. Il n’essaie pas de démontrer que celui-ci était un grand philosophe, mais il croit que son approche à la fois historiciste et empirique, qui évite de se bercer d’illusions, est juste ».