Même de son vivant, la légende du Mahatma Gandhi avait pris de telles proportions que l’homme lui-même disparaissait, comme pris dans une tempête de poussière, pourrait-on dire. La nouvelle biographie de Joseph Lelyveld part à sa recherche. Ainsi que le signale son sous-titre, il ne s’agit pas d’une biographie traditionnelle, au sens où il ne raconte pas une fois de plus l’histoire bien connue de la lutte de Gandhi pour l’Inde, mais plutôt son combat avec l’Inde, ce pays qui l’exaspérait et lui inspirait fureur et désarroi, malgré tout l’amour qu’il avait pour lui.
Lelyveld laisse tomber l’enfance et les années d’études, car, à ses yeux, le juriste de 23 ans qui arrive en Afrique du Sud en 1893 n’a en lui à peu rien de l’homme qu’il va devenir. De plus, sa naissance dans une petite ville du Gujerat, sur la côte ouest de l’Inde, son enfance au cœur d’une famille très traditionnelle de la caste jaïne des marchands (Modh Bania), et les trois années passées à Londres pour étudier le droit sont traitées par Gandhi lui-même, en grand détail et avec une sincérité et une fraîcheur désarmantes, dans son Autobiographie ou Mes expériences de vérité (1). Lelyveld pense que c’est l’Afrique du Sud qui fit de Gandhi un visionnaire et un leader mythique. Il n’est pas le premier historien à souligner cette évolution, mais il l’aborde par le biais d’une connaissance intime des lieux, acquise en tant que correspondant du New York Times en Afrique du Sud et en Inde, et grâce aux recherches exhaustives qu’il a menées avec une empathie rare et délicate.
Ayant accepté le rôle de traducteur dans le cadre d’un procès entre deux marchands musulmans originaires d’Inde, Gandhi se présenta devant un tribunal de Durban le 23 mai 1893, dès le lendemain de son arrivée en Afrique du Sud, vêtu d’une redingote de bonne coupe, d’un pantalon rayé et d’un turban noir, couvre-chef qu’on lui ordonna très vite d’ôter. Il refusa, quitta la salle et envoya aussitôt une lettre de protestation aux journaux. Il signa ainsi son premier acte politique, antérieur à l’incident au cours duquel un Anglais qui refusait de voyager avec un « homme de couleur » [en première classe] le jeta hors d’un train, épisode rendu célèbre par le film de Richard Attenborough, Gandhi, et par l’opéra de Philip Glass, Satyagraha. Fait remarquable pour un Indien, il s’agit apparemment là de son premier contact avec l’arrogance coloniale ; dans son autobiographie, il déclare avoir alors résolu de rester dans ce pays pour « éradiquer la maladie » des « préjugés contre la couleur de peau ». Ce fut le début de ce que le psychanalyste Erik Erikson allait appeler son « éternelle négation ». Mais, comme le souligne Lelyveld, l’attitude de Gandhi envers la race, la couleur et la caste, apportée d’Inde avec lui, était bien plus complexe que ne le suggère ce récit simplificateur.
Pour Gandhi, ce fut un choc de découvrir qu’en Afrique du Sud il était considéré comme un « coolie » – en Inde, ce terme est réservé aux travailleurs manuels, en particulier à ceux qui transportent des chargements sur la tête ou sur le dos. En Afrique du Sud, la majorité des Indiens étaient des ouvriers tamouls, télougous et biharis, venus dans le Natal où ils avaient pris l’engagement de travailler pendant cinq ans dans les chemins de fer, les plantations et les mines de charbon (2). On les désignait collectivement sous le nom de « coolies », et Gandhi était appelé « l’avocat coolie ».
Il conservait néanmoins une foi touchante en la proclamation de 1858, par laquelle la reine Victoria avait étendu la souveraineté britannique sur l’Inde et promis à ses habitants la même protection et les mêmes privilèges qu’à tous ses sujets, exprimant le désir que les Indiens soient « librement et impartialement admis aux emplois de notre fonction publique ». Quand la guerre des Boers éclata en 1899, puis la rébellion zouloue en 1906, Gandhi prit la tête de la communauté indienne – il avait rejoint le parti Natal Indian Congress – pour offrir les services de ladite communauté à la puissance coloniale « en tant que citoyens à part entière de l’Empire britannique, prêts à en assumer les obligations et à mériter les droits qu’il avait à accorder ». Il était fier de commander l’unité des brancardiers indiens, début assez improbable pour l’homme qui serait ensuite considéré comme l’inspirateur du combat pour la liberté, en Inde et dans tous les autres pays du monde.
C’est quand la « Loi noire » (Black Act) fut votée en 1906, obligeant les Indiens habitant le Transvaal à se faire enregistrer, qu’il organisa des meetings et incita ses compatriotes à brûler le permis qu’on leur imposait de porter sur eux ; c’est alors qu’il fut traîné, comme il l’écrit, dans « une prison destinée aux Cafres […]. Nous pouvions comprendre qu’on ne nous range pas dans la même catégorie que les Blancs, mais être mis au même niveau que les indigènes, c’en était trop. Il est indubitablement juste que les Indiens jouissent de cellules distinctes. Les Cafres sont, de manière générale, des êtres non civilisés, les détenus en particulier. Ils sont gênants, très sales et vivent presque comme des animaux. »
Les Africains ne pouvaient guère ignorer à quel point Gandhi les dénigrait : les journaux zoulous notèrent que les Indiens se proposaient de travailler pour les « sauvages anglais dans le Natal » ; même un périodique indien, en Angleterre, jugea « répugnant » l’empressement de Gandhi à servir les Blancs. Ce n’est que bien plus tard, et avec le recul, que Gandhi affirma : « Mon cœur était avec les Zoulous. » Ajoutant que les actes de cruauté à leur égard dont il avait été témoin constituèrent « un tournant majeur de [s]a vie sur le plan spirituel », celui qui l’incita à adopter la non-violence comme stratégie de résistance : la satyagraha, que l’on peut traduire littéralement par « force de la vérité » ou « fermeté dans la vérité » (3).
C’est la stratégie qu’il utilisa en 1913, lorsqu’il lança une campagne contre la « capitation », l’impôt exigé de chaque Indien qui, au terme de son engagement contractuel, souhaitait rester au Transvaal. Elle ne concernait pas du tout la population indigène mais déclencha un soulèvement de la main-d’œuvre pauvre sous contrat, ce que Gandhi lui-même n’avait pas prévu. Les Indiens quittèrent les plantations, les voies ferrées, les mines et tous les services qui les employaient dans les villes, créant une grève d’une telle ampleur qu’elle fut le premier événement significatif de la carrière de Gandhi. « Je n’étais pas prêt pour ce merveilleux éveil », confia-t-il. Se muant en une « tornade autopropulsée », écrit Lelyveld, il se mit à aller en train d’un rassemblement à l’autre, exhortant les grévistes à se laisser incarcérer jusqu’à ce que les prisons débordent (la leçon ne fut pas perdue pour les Africains, qui allaient utiliser la même stratégie de résistance passive lors de leur propre combat). Envoyée par le général Jan Smuts, l’armée écrasa la grève avec férocité.
Quand le mouvement prit fin, Gandhi, acclamé par des milliers d’admirateurs, se voyait en représentant non seulement des colons indiens de la classe des marchands (4), mais aussi des castes les plus humbles, ces ouvriers contractuels qu’il dédaignait jadis. Il avait trouvé sa vocation, mais le résultat – l’Indian Relief Act de 1914 (5) – était bien en deçà de ce qu’espéraient les manifestants. Lelyveld signale, comme des critiques le firent à l’époque, que les Indiens n’avaient toujours aucun droit politique en Afrique du Sud ; et n’en auraient pas pendant encore des décennies. Le système de travail par contrats de cinq ans disparut, mais ce n’était pas là une revendication de Gandhi.
Pendant que se déroulaient ces gigantesques bouleversements publics, le jeune leader vivait aussi des changements personnels, d’abord avec la création d’une petite communauté rurale autosuffisante près de Durban, Phoenix Farm, regroupant sa famille et quelques amis. Les membres étaient censés partager équitablement toutes les tâches – concevoir et imprimer son journal, Indian Opinion, aussi bien que travailler la terre. Il énonça ses principes pour une vie idéale : végétarisme, remèdes naturels pour toutes les maladies, instruction à la maison pour les enfants, austérité extrême dans tous les domaines de l’existence. La « maigreur » était la norme selon laquelle l’alimentation devait être mesurée, un repas complet étant un « crime contre l’homme et contre Dieu ». Parce qu’« aucun homme ayant une vie physique ou animale ne saurait comprendre le spirituel ou l’éthique », il fit vœu d’abstinence, et sa femme acquiesça.
Gandhi ne suivait pas le système traditionnel indien : son ashram était fondé non sur la religion mais sur la pensée humaniste universelle. Comment cela se faisait-il ? « Si une expérience présida à son évolution intellectuelle », estime Lelyveld, ce fut la lecture de l’ouvrage de Tolstoï, Le Royaume des cieux est en vous (6). Le révolutionnaire hindouiste Sri Aurobindo alla jusqu’à déclarer : « Gandhi est européen, c’est en réalité un chrétien russe dans un corps d’Indien. »
Lelyveld a découvert qu’il arrivait alors à Gandhi d’abandonner plus ou moins son épouse et ses enfants au Natal pendant plusieurs mois d’affilée, malgré les récriminations de sa femme et de son fils aîné Harilal, qui se plaignaient d’être négligés (« Il sent que j’ai toujours étouffé les quatre garçons […] et que je les ai toujours fait passer en dernier, eux et Ba », écrivit froidement Gandhi). Quand son frère Laxmidas lui reprocha de ne pas remplir ses obligations familiales, Gandhi répondit sereinement : « Ma famille comprend maintenant tous les êtres vivants », et il entreprit de réunir une famille de substitution, composée principalement de théosophes européens qui partageaient son enthousiasme pour Tolstoï et Ruskin. Il vécut un moment avec le jeune secrétaire de rédaction Henry Polak et son épouse Millie, puis s’installa avec l’architecte juif Hermann Kallenbach, originaire de Prusse orientale. Ils créèrent ensemble une autre « utopie » rurale, Tolstoy Farm, au sud-ouest de Johannesburg, où Gandhi semble avoir été plus heureux que nulle part ailleurs, goûtant les promenades à bicyclette, les pique-niques et son amitié avec Kallenbach.
Cette amitié était intime, voire amoureuse, laisse entendre Lelyveld, et Kallenbach aurait suivi Gandhi lorsqu’il repartit en Inde en 1915 si la Première Guerre mondiale n’avait pas éclaté, lui interdisant de pénétrer en territoire britannique. Gandhi échoua dans tous ses efforts en vue d’obtenir un passeport pour son ami, et les deux hommes ne devaient se revoir que vingt-trois ans plus tard ; entre-temps, Kallenbach, devenu sioniste, avait rejoint un kibboutz en Israël.
Gandhi avait fait le vœu de passer sa première année de retour en Inde à parcourir le pays pour mieux en connaître les conditions de vie. Il accomplit ce périple en train, dans un compartiment de troisième classe. Cela allait devenir une habitude jusqu’à la fin de ses jours, qu’il imposait à tout son entourage, désormais extrêmement nombreux (la poétesse indienne Sarojini Naidu plaisantait : « Vous ne saurez jamais combien cela nous coûte de maintenir dans sa pauvreté ce merveilleux, ce saint homme ! »). Sa renommée de leader du satyagraha au nom des Indiens d’Afrique du Sud l’avait précédé, et des foules de 10 000 à 20 000 personnes l’attendaient partout où il allait, se prosternant afin de lui toucher les pieds en signe de respect, habitude qui l’agaçait prodigieusement. « Oh, mon Dieu, grommelait-il, protégez-moi de mes amis, de mes disciples et de mes adulateurs ! »
Ce qu’il vit lors de ces voyages l’amena à embrasser la cause des paysans exploités dans les plantations d’indigo du Bihar et du Kheda, région accablée par la sécheresse, où les fermiers ployaient sous l’impôt et se voyaient confisquer leurs terres ; sans oublier la cause des ouvriers des filatures de Bombay et d’Ahmadabad. Loin de l’avocat élégant qu’il était jadis, il s’habillait maintenant comme un ouvrier agricole. Bien sûr, il connaissait les castes depuis son enfance, mais l’injustice du système, qui condamnait les castes inférieures à une vie de pauvreté et de dégradation, le frappa surtout lorsqu’il assista pour la première fois à un meeting de l’Indian National Congress, à Calcutta : il vit comment les délégués brahmanes du sud de l’Inde s’isolaient dans une cuisine et une salle à manger à part, pour éviter d’être souillés par les castes inférieures, et comment les latrines publiques ne pouvaient qu’être nettoyées par des intouchables ou rester sales.

L’abolition du statut d’intouchable devint un élément capital de sa campagne ; les trois autres des « quatre piliers » étant l’alliance des hindous et des musulmans, la promotion du rouet pour encourager l’autosuffisance industrielle et la non-violence. Tel serait son dharma, ce que l’historienne Judith Brown appelle « la moralité en action » (7). Fidèle à ses habitudes, il établit avec sa famille et ses amis un ashram, une communauté, à Wardha, où il tenait à ce que ses règles soient scrupuleusement observées, mais il y eut de nombreuses rébellions : son épouse Kasturba avait du mal à vivre avec des intouchables et répugnait en particulier à nettoyer leurs pots de chambre, ce que Gandhi jugeait impardonnable. Il la réprimanda sévèrement aussi le jour où elle entra dans un temple où les intouchables n’étaient pas admis. Lui-même s’y rendait rarement, et jamais pour prier. Il prit la tête d’une marche jusqu’au sanctuaire ancien de Vaikom, à Travancore, auquel les intouchables n’avaient pas accès (ils ne pouvaient pas même fouler les routes qui y menaient). Gandhi ne put aller au-delà des panneaux leur signifiant cette interdiction. Les prêtres lui accordèrent une audience, mais elle dut avoir lieu loin du temple, et ses exigences furent fermement repoussées. Il repartit vaincu.
Si la vie de Gandhi ressemble à une tragédie, écrit Lelyveld, ce n’est pas « parce qu’il a été assassiné, ni parce que ses qualités les plus nobles ont attisé la haine dans le cœur de son meurtrier. Le plus tragique, c’est qu’il a été finalement contraint, comme Lear, de voir les limites de son ambition de refaire son monde. »
Ce texte est la première partie d’un article publié dans la New York Review of Books le 28 avril 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.