17 faits et idées à glaner dans le numéro 75

Les meilleures ventes de non-fiction en Inde – Examens de conscience

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Âgé de 87 ans, Balraj Bahri Malhotra vient de mourir. En ouvrant au début des années 1950 une petite librairie-papeterie dans un quartier cossu de New Delhi, le jeune homme n’imaginait sans doute pas le statut qu’allait acquérir son établissement. De fait, Bahri Sons attire aujourd’hui toute l’élite cultivée. Son palmarès hebdomadaire reflète les préoccupations de la bourgeoisie anglophone. La liste des best-sellers de non-fiction est instructive. On y retrouve par exemple une vieille obsession indienne : le Pakistan. Dans « Purifier le pays des purs », une ancienne parlementaire de Karachi dénonce la dérive islamiste du voisin. De quoi conforter les opinions du lecteur indien, pour qui la Partition de 1947 demeure un traumatisme.

Mais l’upper middle class se préoccupe aussi des « lignes de faille de l’Inde », comme le dit le sous-titre de « Ce pays inquiet », en tête des ventes. Le lecteur y découvre quelques scoops sur le conflit du Cachemire, ainsi qu’une réflexion sur la place de la femme en Inde. Vigilante, l’élite apprécie les livres qui éclairent des zones d’ombre de la démocratie indienne. À la fois enquête et récit, « Mère, où est mon pays ? » attire l’attention sur « les pouvoirs spéciaux accordés aux forces armées par une loi de 1958, applicable dans les sept États du nord-est de l’Inde ». Dans « Lever le voile sur le Gujarat », le lecteur apprend que, après les émeutes antimusulmanes de 2002 dans cet État de l’Ouest, le Parti du Congrès s’est montré d’une « abjection stupéfiante » en refusant de reconnaître les violences de peur de s’aliéner l’électorat hindou. Parallèlement, l’enquête sur « Gita Press et l’invention d’une Inde hindoue » explique comment cette importante maison d’édition a brandi l’étendard d’une identité fantasmée, au service de l’extrême droite et du parti nationaliste BJP au pouvoir. Mais pour être critique, on n’en reste pas moins attaché à ses racines, ce dont témoigne l’engouement pour « Mon Bhagavad Gita » et le « Manuel à l’usage de mon amant », tiré du Kama Sutra.

Décidément ouverte, la bourgeoisie de l’Inde émergente se passionne aussi pour une mondialisation « à l’œuvre depuis l’aube de la civilisation », selon l’historien britannique Peter Fankopan : loin de la vision occidentalo-centrée, son ouvrage ambitieux sur « Les routes de la soie » se classe parmi les trois meilleures ventes à Khan Market.

 

La résistible ascension du capitalisme

Quelle est la nature du capitalisme ? Pour Joseph Schumpeter, l’économiste d’origine autrichienne dont les textes ont acquis une pertinence toute particulière ces dernières années, ce système, le plus moderne de tous, « révolutionne sans cesse la structure économique de l’intérieur, détruit sans cesse l’ancienne pour en créer sans cesse une nouvelle ». Le capitalisme, proclamait Schumpeter, ne saurait rester tranquille ; il est animé par des vagues d’innovation entrepreneuriale ou, pour le dire selon ses termes mémorables, un « ouragan perpétuel de destruction créatrice ».

Schumpeter est mort en 1950, mais son fantôme hante le magnifique récit de Joyce Appleby sur la « révolution permanente » déclenchée par le capitalisme à partir du xvie siècle. Cette remar­quable historienne, qui a consacré sa carrière à l’étude des origines de l’économie de marché dans le monde anglo-saxon, élargit ici sa perspective pour prendre en compte l’histoire ­globale du capitalisme dans toute sa gloire créatrice – et destructrice donc.

Dès le début du livre, elle note que la naissance de ce système économique était à bien des égards improbable. Elle observe, à juste titre, que ce fut « un étonnant écart par rapport aux normes qui prévalaient depuis quatre mille ans », marquant la naissance d’une mentalité nouvelle, autorisant les investisseurs privés à rechercher le profit aux dépens des anciennes valeurs et coutumes.

En considérant le capitalisme comme la globalisation d’une culture propre à une époque et à un lieu particulier, Appleby fait preuve d’un dédain bien compréhensible pour ceux qui, à la suite d’Adam Smith, y voient un développement naturel de la nature humaine.

L’auteure estime que les prodromes du capitalisme sont d’abord apparus aux Pays-Bas : dénué d’atouts et disposant de peu de ressources, le pays a réussi à se propulser, en l’espace d’un siècle, parmi les nations les plus prospères. Si Appleby s’attarde sur les Hollandais – et parvient même à rendre intéressant le commerce du hareng – son sujet principal reste la Grande-­Bretagne, qu’elle considère comme le véritable berceau de l’économie de marché.

Sa description du pays a peu à voir avec « les sombres moulins sataniques » de William Blake (1) et autres symboles de la révolution industrielle. Appleby préfère voir dans les changements banals intervenus dans l’agriculture les prémices d’évolutions ultérieures bien plus spectaculaires. Dans l’Europe du xvie siècle, observe-t-elle, environ 80 % de la population travaillait dans l’agriculture – à peu près la même proportion que dans l’Antiquité. En 1800, la popu­lation paysanne britannique avait diminué de plus de moitié, en raison des innovations qui avaient rendu possible une nouvelle agriculture commerciale, comme la rotation des cultures et l’enclosure des communaux. Cette efficacité créa une énorme réserve de main-d’œuvre, pavant la voie au capitalisme plus visible des siècles ultérieurs.

Appleby a le mérite d’examiner en profondeur ces questions, trop souvent réduites à la portion congrue dans les ouvrages d’histoire grand public. Dans le même esprit, elle s’intéresse à une génération d’économistes aujourd’hui oubliés et bien anté­rieurs à Adam Smith, qui démon­trèrent que « les éléments de toute économie étaient ­négociables et fluides, à l’inverse de la stagnation si longtemps désirée ». Ce fut une révolution spirituelle, non mécanique, et elle changea en profondeur la manière dont les gens voyaient le monde, depuis l’usure jusqu’à la société par actions. Comme elle le conclut avec autorité, « il ne peut y avoir capitalisme […] sans culture du capitalisme ».

Malheureusement, toutes les nouveautés n’étaient pas positives. Appleby rend compte scrupuleusement des forces atroces que déchaîna la quête du profit, depuis l’expansion gigantesque de la traite négrière jusqu’aux conditions de travail déplorables dans les usines. Elles ne raconte pas seulement l’histoire du capi­talisme, mais ce qu’elle appelle « l’histoire de l’anticapitalisme ». Les leaders travaillistes vont et viennent, tout comme des ­figures plus révolutionnaires : Karl Marx, l’anarchiste russe Emma Goldman et beaucoup d’autres.

Mais ne vous y trompez pas : c’est un livre qui met l’accent sur l’entreprise capitaliste, pas sur la résistance qu’elle a suscitée. L’entrepreneur individuel est au centre de son analyse, qui esquisse le portrait de pionniers britanniques, de James Watt à l’industriel Josiah Wedgwood. Elle poursuit en passant aux États-Unis et à l’Allemagne, offrant aux lecteurs un aperçu éclair de l’existence et des réalisations d’une foule d’hommes qu’elle appelle des « géants industriels » – Vanderbilt, Rockfeller et Carnegie aux États-Unis ; Thyssen, Siemens et Zeiss en Allemagne. Tous ont créé de nouvelles industries en détruisant les anciennes.

Le bouillonnement permanent du capitalisme est à l’unisson d’un récit qui s’attarde rarement sur qui ou quoi que ce soit. ­Ainsi, l’économie esclavagiste des États sudistes avant la guerre de Séces­sion est délaissée après une courte discussion ; la fameuse moissonneuse de Cyrus McCormick a droit à une phrase ; ­Henry Ford, l’essor de l’automobile et de la chaîne de montage moderne sont expédiés en quelques pages. Les capitalistes-impérialistes comme le roi Léopold de Belgique et Cecil Rhodes font de brèves apparitions. Appleby veut tout placer dans son livre, et cela engendre à l’occasion un sentiment de frénésie et de précipitation.

Sans doute est-ce inévitable. Comme elle le souligne à plusieurs reprises, ce système est un tel « caméléon » qu’il n’est pas facile de le suivre dans ses incessantes métamorphoses. Dans les derniers chapitres, Appleby dresse un tableau des différentes variétés de capitalisme qui ont prospéré dans l’après-guerre, aux États-Unis, au Japon, en France, en Allemagne, à Singapour, à Taïwan et en Corée du Sud. Beaucoup de ces success stories révèlent que l’intervention de l’État, loin de nuire à l’économie de marché, peut aider à la soutenir. C’est vrai des États-Unis aussi : entre 1941 et 1960, la part de l’État dans le financement de la recherche et développement a été multipliée par treize, représentant jusqu’à 64 % des fonds de recherche du pays ; les contrats du gouvernement avec des entreprises comme IBM ont impulsé de nombreuses innovations. Internet, le véhicule de tant d’énergie entrepreneuriale, est le fruit d’une initiative soutenue par l’État.

Les voies alternatives vers la réussite capitaliste n’ont fait que se multiplier ces dernières ­années. À la fin de son livre, l’auteure retrace l’ascension spectaculaire de la Chine, qui a mis à mal toutes les idées reçues sur le lien indissoluble entre démocratie et économie de marché. L’envol chinois est une leçon de modestie pour tous ceux qui pensent que le capitalisme – ou plutôt les capitalistes – ne peuvent s’adapter à des conditions originales.

Appleby conclut avec l’événement emblématique du stade actuel de l’histoire du capitalisme : la crise financière. Elle ne ménage personne, condamnant aussi bien les rémunérations hypertrophiées des dirigeants que la dérégulation endémique du système financier. Malgré ses penchants libertariens, elle pense que l’État peut et doit contrôler ces excès.

Cette perspective la rend opti­miste pour l’avenir. « Il n’y a aucune raison de penser que les sociétés ne continueront pas à modifier et surveiller leur économie pour atteindre des buts communs, écrit-elle. Une révolution incessante, certes, mais pas irréfléchie. »

 

Cet article est paru dans le New York Times le 22 janvier 2010. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

Richard Flanagan : « Le romancier ne doit pas dire ce qu’il faut penser »

 

L’écrivain et scénariste Richard Flanagan est né sur l’île australienne de Tasmanie, où il vit. Il est l’auteur de six romans, tous traduits en français. La Route étroite vers le nord lointain a été récompensé en 2014 par le Man Booker Prize, le prix le plus prestigieux de la littérature anglophone.

 

À propos des prisonniers de retour des camps de travail japonais sur le chemin de fer Rangoun-Bangkok, vous écrivez : « Il n’y a plus pour eux que deux sortes d’hommes : ceux qui étaient sur la Ligne et le reste de l’humanité, qui n’y était pas. » N’êtes-vous pas aussi hanté par cette « Ligne » ?

Mon roman est dédié au prisonnier 335 (en japonais san byaku san jū go), qui était le matricule de mon père sur le chantier du chemin de fer que voulaient construire les Japonais à travers la forêt tropicale. Bien malgré lui, cette expérience a été le fait marquant de sa vie. Elle a façonné l’homme qu’il est devenu après la guerre, la manière dont il se comportait en famille, celle dont il nous a élevés, mes frères et sœurs et moi. Je suis en ce sens un enfant de la voie ferrée de la Mort.

 

Votre père parlait-il souvent de la guerre ?

Son évocation passait moins par les mots que par les actes. Mon père avait par exemple d’étranges obsessions relatives à l’ordre. Des choses aussi infimes que la façon de plier et de déplier le linge pouvaient provoquer chez cet homme par ailleurs très facile à vivre une terrible angoisse. Il y a dans le livre ce personnage, un rescapé, bouleversé de voir que ses enfants ne plient pas correctement leurs vêtements. Il s’agit en réalité de mon père. Le règlement japonais imposait que le pli des couvertures soit tourné vers l’extérieur. Après avoir survécu à la construction de cette fameuse voie ferrée, mon père avait été envoyé au Japon pour travailler comme esclave dans une mine de charbon. Un jour, alors qu’il était très faible, il a plié sa couverture dans le mauvais sens. Les gardiens l’ont battu à coups de crosse. Je n’ai appris cette histoire que bien plus tard, une fois devenu adulte.

 

Votre livre contient des scènes très dures d’hommes sales, malades, affamés et battus au cœur de l’« horreur verte », ainsi que vous décrivez la jungle. Pourquoi ce parti pris de montrer l’atrocité dans ses moindres détails ?

L’expérience des prisonniers de guerre australiens fut une chose véritablement atroce, qui s’est prolongée pendant près de quatre ans. Je pouvais m’inspirer de toutes sortes de faits pour la raconter. J’ai finalement choisi de mettre au cœur de mon récit une journée ordinaire dans un camp de travail. Une journée au cours de laquelle ne se produit qu’un événement : un homme est battu à mort –, ce qui est effroyable mais dérisoire à l’échelle d’une guerre. Je voulais simplement accumuler des détails sur ce que les êtres humains endurent lorsqu’ils ne sont plus considérés comme tels. Le manque de nourriture, l’humidité et le froid, les piqûres, les coupures, la boue, la merde, l’épuisement, les chaussures rapiécées… Comment tout cela concourt lentement à détruire un homme. Voilà qui me semblait le meilleur moyen de faire comprendre un crime bien plus ample.

 

Claude Lanzmann avait déclaré, à l’époque du film La Liste de Schindler, qu’il existait un « interdit de la représentation » de l’Holocauste, que la fiction constituait dans ce cas une « transgression ». Vous êtes-vous posé cette question de la transgression concernant les crimes commis par les Japonais ?

Claude Lanzmann avait raison de dire qu’il est relativement facile de produire du kitsch à propos d’une expérience aussi terrible que l’Holocauste. Or le kitsch n’insulte pas seulement les morts : il banalise le crime. Mais on ne peut décréter que certaines situations n’ont pas à être représentées. J’ai vu Shoah à sa sortie en salles. J’étais un tout jeune homme et le film m’a fait une très grande impression. Je garde en particulier le souvenir de son accumulation résolue de détails. Je me souviendrai toujours de ces scènes racontant comment les gens étaient gazés, la manière dont le système fonctionnait concrètement. C’est en cela que Lanzmann recherchait véritablement sa vérité. Que l’on soit journaliste, écrivain ou historien, il importe de ne pas dire aux gens ce qu’ils doivent penser. De simplement décrire, comme l’a fait Lanzmann, les détails dans toute leur complexité et de laisser au spectateur, ou au lecteur, le soin de décider quel sens leur donner. La littérature de piètre qualité, le mauvais journalisme, le mauvais cinéma vous disent au contraire quoi penser.

 

Vous décrivez l’univers concentrationnaire de deux points de vue : celui des geôliers et celui des prisonniers. Vous ne souhaitiez pas vous concentrer sur le calvaire enduré par les hommes comme votre père ?

Je ne voulais pas retomber dans l’égarement victimaire. Des crimes tels que l’Holocauste, le Goulag, le génocide rwandais ou le traitement des prisonniers de guerre du Japon ont pu avoir lieu parce que, des décennies auparavant, l’idée avait été émise que certains êtres humains n’en sont pas et que leur souffrance est par conséquent sans importance. Or écrire un roman qui traite uniquement de cette douleur, c’est affirmer implicitement que les bourreaux sont moins qu’humains. Cela revient à répéter le mensonge à l’origine du crime. Mon livre devait montrer que les auteurs de mauvais traitements étaient tout aussi humains que leurs victimes. Et que, à l’inverse, celles-ci étaient potentiellement capables d’infliger les mêmes souffrances. Le roman se devait d’être ouvert à ce qu’être pleinement humain veut dire.

 

Quels mécanismes ont pu amener les commandants et les gardiens des camps à considérer que leurs prisonniers n’étaient pas des êtres humains à part entière ?

Les mêmes qui ont conduit des individus à devenir des tueurs de masse à Paris il y a quelques mois. Ces gens croient en leur qualité de bonnes personnes et sont pervertis par un mensonge, l’idée d’un bien supérieur au nom duquel, pour incarner la personne bonne, vous devez détruire d’autres êtres humains et finalement vous-même. On parle de l’État islamique comme d’un culte de la mort. Je ne connais pas de culte de la mort plus extrême et plus effrayant que le régime militariste japonais des années 1930 et 1940. L’esprit japonais était guidé par la nature divine de l’empereur. Se sacrifier pour lui était le but ultime. La vie humaine ne signifiait rien. Cette société a encouragé son suicide collectif pour la défense du Japon. Des hommes et des femmes ont tué leurs propres parents en pensant qu’ils agissaient pour le bien de leur pays.

 

Avez-vous rencontré des survivants japonais de cette époque ?

Lorsque j’ai eu presque fini d’écrire, je suis parti à la recherche de gardiens qui auraient pu servir sur la voie ferrée de la Mort. 250 000 esclaves ont travaillé sur ce chemin de fer long de plus de 400 kilomètres. (1) Je ne m’attendais donc pas à rencontrer quiconque ayant été au même endroit que mon père. J’ai pourtant retrouvé trois hommes dont c’était le cas. L’un d’eux, un médecin, se souvenait avoir visité son camp. Il me l’a décrit comme un enfer bouddhiste : de grands bûchers sur lesquels brûlaient des corps et, rampant autour d’eux dans la boue, des squelettes. J’ai pensé que les squelettes étaient les victimes du choléra, car le choléra dépouille rapidement les malades de leur chair. L’homme m’a répondu : « Oh non, non, ceux-là étaient des prisonniers ordinaires. Les malades du choléra semblaient en bien plus piteux état. »

 

Comment avez-vous réagi face à ces hommes ?

L’un d’entre eux avait été condamné pour crimes de guerre. Il avait réussi à échapper à la potence avant d’être libéré à la faveur de l’amnistie générale de 1956. Nous nous sommes entretenus pendant environ une heure et demie, dans un bureau de l’entreprise de taxis de son fils, dans la banlieue de Tokyo. L’homme avait une mémoire précise de beaucoup de choses, ce qui était intéressant. Mais il ne gardait aucun souvenir des violences. Il affirmait n’en avoir jamais commis. À un moment, je lui ai demandé quelque chose de très bizarre. Je lui ai proposé de me frapper. Le châtiment le plus répandu dans l’armée japonaise était appelé binta. Le terme désignait de très fortes gifles, administrées sans arrêt jusqu’à ce que la personne battue se retrouve complètement ou à demi inconsciente. Dans les camps, on faisait parfois aligner les prisonniers sur deux rangées face à face pour se gifler mutuellement, par paires. Ils devaient se frapper jusqu’à ce que l’un des deux tombe. Si vous ne frappiez pas assez fort, les gardiens vous démolissaient.

 

Pourquoi vouliez-vous faire l’expérience de ce châtiment ?

Je ne le savais pas au juste. Peut-être étais-je furieux que mon interlocuteur n’avoue pas ses exactions. Peut-être voulais-je lui signifier, en lui demandant de me gifler : « Soixante-dix ans ont passé, mais me voici. Je suis le fils de mon père et je suis venu faire votre procès. » Ce qui est affreux. Je m’en voulais de ressentir cela. Et puis, à nouveau, je voulais glaner des détails précis : savoir ce que l’on ressent en attendant que les coups pleuvent ; comment les Japonais s’y prenaient pour frapper, ce que ça leur faisait, ce qu’ils recherchaient, le contact de la peau contre la peau. Alors l’homme s’est levé, il a préparé son corps comme un athlète. Il a eu une série de mouvements – une torsion du buste, le coude replié, la main en coupe – qui montraient clairement qu’il savait frapper. Même s’il l’avait oublié, son corps, ses muscles, ses nerfs, ses tendons s’en souvenaient. La violence s’était imprimée en eux.

 

Qu’avez-vous ressenti ?

Au bout de trois gifles, la pièce s’est mise à trembler. Tout tombait autour de nous, les chaises, les clés des taxis accrochées au mur… Je me suis dit : « Je suis allé trop loin, je suis fichu. Me voici dans un bureau d’une banlieue de Tokyo, en train de me faire frapper par un homme de 92 ans. » J’ai pensé que j’avais complètement perdu la tête. Puis j’ai pris conscience de ce qui était en train de se passer. Tokyo était secoué par un séisme de 7,3 sur l’échelle de Richter. J’ai regardé le vieil homme face à moi. Il avait peur. Alors j’ai compris que, quelle que soit la nature du mal, il ne se trouvait pas avec nous dans cette pièce.

 

Après la démobilisation, les médecins de l’armée conseillent à vos personnages de ne plus évoquer leur expérience. « En parler ne servait à rien. » Est-ce ainsi que les choses se sont passées ?

Cela peut sembler choquant, mais oui. Les scientifiques de l’époque pensaient que le mieux à faire pour ces hommes et pour leurs familles était de ne plus en parler.

 

N’y avait-il pas quelque chose de dérangeant dans leur histoire ?

Bien sûr. Les histoires que l’on raconte au lendemain d’une guerre sont toujours des histoires très simples de courage et de batailles. Celles qui n’entrent pas dans ce cadre sont incommunicables. Elles réclament un récit bien plus subtil. S’ajoutait, dans le cas des prisonniers de guerre australiens, un problème racial. L’Australie était un pays d’ascendance en majorité européenne, dont les habitants se considéraient généralement supérieurs aux Asiatiques. Or la réalité était que leurs soldats s’étaient retrouvés esclaves d’un peuple asiatique (les Japonais), avec d’autres esclaves asiatiques – des Tamouls, des Chinois, des Javanais, des Malais, des Thaïs, des Birmans. Cette dimension venait encore compliquer les choses.

 

Le personnage principal, qui est médecin, va pourtant être célébré comme un héros…

C’est un rôle qu’il se résout à accepter, d’abord à l’intérieur du camp, parce que sa réputation de héros donne de l’espoir aux hommes, puis après guerre, parce qu’elle offre aux survivants une forme de consolation. Donc il l’accepte, tout en connaissant le prix à payer. Car personne ne sait mieux que Dorrigo Evans le fossé qui sépare l’idéal héroïque et son propre échec. Chaque jour dans le camp, il doit faire semblant de pouvoir sauver des vies. Chaque jour, les Japonais lui réclament un contingent de main-d’œuvre qu’il doit sélectionner parmi des hommes épuisés. Et, chaque jour, certains meurent à cause de ses décisions. Mais il sait aussi que s’il n’agit pas, s’il laisse faire les Japonais et ne désigne pas lui-même les plus aptes à travailler, ils seront tous perdus. Dorrigo Evans comprend qu’il doit devenir une histoire et que cette histoire leur donnera à tous de la force. En contrepartie, sa vie devient un mensonge.

 

Le livre est également un roman d’amour, l’histoire d’une brève passion adultère à laquelle Dorrigo Evans va se raccrocher durant sa captivité. Ne craigniez-vous pas que cette intrigue paraisse triviale ?

Il m’a fallu douze ans pour écrire le livre. J’en ai produit cinq versions différentes, dont je me suis débarrassé parce qu’elles étaient mauvaises. À la fin, je me suis aperçu que le roman devait être une histoire d’amour, ce que je savais en réalité depuis le départ. Là était la clé, car donner à voir uniquement les ténèbres n’est pas conforme à ce que nous savons de l’expérience humaine. Nous sommes des créatures d’espoir. Peut-être est-ce idiot, peut-être est-ce vain, mais c’est indéniable. Or la plus formidable expression de l’espoir est l’amour. Je me suis dit que si je voulais peindre l’obscurité je devais y introduire une lueur. Pas par sentimentalisme, non, mais pour que les lecteurs y reconnaissent l’âme humaine. Tout cela était risqué, évidemment. Mais il me semble qu’un romancier doit courir tous les risques imaginables. Il me semble qu’il doit avancer comme un funambule sur sa corde, sans filet. Mieux vaut risquer l’échec que d’éviter la possibilité même du risque.

 

— Propos recueillis par Delphine Veaudor.

Gandhi, politique et prophète

À son arrivée à Bombay en 1915, après vingt et un ans en Afrique du Sud, Gandhi n’avait aucune expérience de la vie politique du sous-continent. Mais dès la fin de la guerre, son soutien actif aux luttes locales menées par les ouvriers de l’indigo dans le Bihar, les paysans et les ouvriers du textile dans le Gujerat, apportant à chaque fois les tactiques conçues en Afrique du Sud, l’avait fait connaître à travers le pays. Encore deux ans et il avait transformé la politique indienne, en menant le premier mouvement de masse contre la puissance britannique depuis la révolte des cipayes (1) et en refaisant de l’Indian National Congress [appelé aussi parti du Congrès ou le Congrès] une force politique populaire. Après ce soulèvement de 1919-1921, il lancera deux autres campagnes de désobéissance civile, en 1930-1931 et 1942-1943, chacune plus ample que la précédente. Autant de défis à l’autorité du Raj (le gouvernement britannique en Inde) et de jalons historiques dans la lutte pour l’indépendance.

En orchestrant ces grands mouvements, Gandhi montra qu’il possédait des qualités rarement réunies chez un leader politique, notamment sa faculté charismatique de mobiliser le sentiment populaire. Dans les campagnes, les foules, en adoration, le traitaient comme un demi-dieu. Mais, bien que spectaculaire dans son cas, le phénomène est très courant dans les mouvements nationalistes. Ce qui fait de Gandhi un être à part, c’est que ce charisme se conjuguait à trois autres dons. Organisateur et collecteur de fonds émérite – appliqué, efficace, méticuleux –, il remodela le parti du Congrès de fond en comble, le dotant d’un bureau permanent au niveau national, d’instances au niveau provincial, de bases locales au niveau des districts, avec un nombre de délégués proportionnel à la population, sans parler d’une solide trésorerie. En même temps, malgré un tempérament à bien des égards autocratique, il ne s’intéressait guère au pouvoir en soi et se révéla un excellent médiateur entre différentes personnalités et factions, au sein du Congrès comme parmi ses partisans d’origines sociales variées. En outre, cet orateur médiocre fut un communicant exceptionnellement réactif et fécond, comme en témoigne la centaine de volumes réunissant ses articles, livres, lettres et télégrammes (une production excédant de loin celles de Marx ou de Lénine, sans même parler de Mao). À ces talents politiques s’ajoutaient une authentique cordialité, un esprit malicieux et une volonté de fer. Rien de surprenant à ce qu’une force si magnétique se soit attiré une admiration si passionnée, à l’époque et depuis.

Mais les réussites de Gandhi ont eu également un coût énorme pour la cause qu’il servait. De nombreux leaders des mouvements nationaux du XXe siècle étaient aussi des hommes de religion – le grand mufti de Jérusalem, l’abbé Youlou au Congo, l’archevêque Makarios à Chypre, entre autres. Mais leur foi était généralement subordonnée à leur politique, un simple instrument voire un pur ornement au service d’objectifs fondamentalement terrestres. Dans certains cas, comme chez Khomeyni, il n’y avait pas de distinction significative entre les deux : les buts religieux et politiques se confondaient. Au milieu de cette galerie de portraits, Gandhi fait figure d’exception. Il est le seul pour qui la religion importait plus que la politique, la seconde ne recouvrant pas la première mais la complétant. Autre chose le situe à part. Non seulement il n’occupa aucune fonction religieuse, mais sa foi était dans une large mesure faite maison, irréductible aux systèmes de croyance existant à l’époque. La véritable industrie de l’exégèse qui s’est développée autour de ses idées ne saurait nous donner une idée de l’étrangeté de ce pot-pourri. Elle l’a adapté à nos préoccupations contemporaines, de la même manière qu’on présente le Pentateuque comme une ébauche d’universalisme ou le Coran comme tout le contraire d’un avant-programme du féminisme. Nous sommes redevables du premier compte rendu rigoureux de cette pensée à Kathryn Tidrick et son « Gandhi. Une vie politique et spirituelle », accueilli par un silence assourdissant y compris en Inde. Elle le montre, la foi de Gandhi se trouve à un carrefour où se croisent une orthodoxie hindoue mâtinée de jaïnisme et l’occultisme de l’époque victorienne, le monde de Mme Blavatsky, la théosophie, le spiritisme et l’Esoteric Christian Union. Les deux courants ne sont d’ailleurs pas sans rapport entre eux dans la mesure où les idées du premier – le karma, la réincarnation, l’aspiration à une perfection ascétique, la fusion de l’âme et du divin – se retrouvent, sous une forme occulte, dans le second. Peu au fait du canon hindou dans sa jeunesse, Gandhi l’a refaçonné en y intégrant le spiritualisme occidental du temps. Son but dans la vie, avait-il décidé, était d’atteindre le moksha : cet état de perfection dans lequel le cycle des réincarnations prend fin et l’âme accède à l’union ultime avec Dieu. « J’aspire au Royaume des cieux, le moksha, écrit-il, dans cette existence même. » Le chemin pour y parvenir exige la « crucifixion de la chair », sans laquelle il est impossible de « voir Dieu en face » et de faire un avec lui. Mais si une telle perfection peut être atteinte, le divin est susceptible de venir sur Terre, car « il est vain d’essayer de connaître la différence entre un homme parfait et Dieu ». Dès lors, son autorité sur ses compatriotes serait sans limites : « Si je suis un être parfait, je n’aurai qu’à parler et la nation écoutera. »

 

La crucifixion de la chair, à ses yeux, signifiait bien plus que les interdits végétariens traditionnels. Ce n’est pas dans la nourriture mais dans le sexe que réside le principal danger pour la libération de l’âme. L’intensité du dégoût de Gandhi envers toute forme de rapport charnel mêle la peur chrétienne du péché à la phobie hindoue de l’impureté. L’abstinence n’est pas simplement un devoir pour une poignée d’exaltés, mais recommandée pour tous ceux qui veulent sincèrement servir leur pays. « Un homme qui n’est pas chaste perd de sa vigueur, devient émasculé et lâche. Celui dont l’esprit s’adonne aux passions animales n’est capable d’aucun grand effort. » Si un couple marié se laisse aller à ces passions, c’est là encore une « faiblesse animale » qui, « sauf pour perpétuer la race, est strictement interdite ». À l’apogée de la mobilisation politique, en 1920, même l’union conjugale est prohibée. Tous les Indiens doivent renoncer aux relations sexuelles : « Une nécessité provisoire au stade actuel de l’évolution nationale. »

L’abstinence complète – brahmacharya – avait une telle importance transcendante qu’une éjaculation involontaire à 65 ans donna lieu à un communiqué contrit. À 77 ans, se mettant à l’épreuve en dormant nu avec sa petite-nièce, Gandhi écrit : « Qu’un seul brahmachari tel que je le conçois voie le jour, et le monde sera racheté. » Si ses idées étaient universellement adoptées, le résultat logique ne serait « pas l’extinction de l’espèce humaine, mais son transfert sur un plan plus élevé. »

L’extrémisme de telles convictions n’était pas confiné à la chambre à coucher. Les démons qui hantaient celle-ci étaient aussi vieux que le monde. D’autres dangers, non moins redoutables, étaient d’origine plus récente. Gandhi en énumère quelques-uns dans Hind Swaraj, exposé de ses croyances fondamentales écrit en 1909 (2). Il y explique que les machines « représentent un grand péché » ; que « le chemin de fer a propagé la peste bubonique » et « augmenté la fréquence des famines », accentuant « la nature mauvaise de l’homme » ; que « les hôpitaux sont des institutions qui répandent le péché. Les hommes prennent moins soin de leur corps et l’immoralité progresse » ; qu’un paysan n’a pas besoin de « savoir lire et écrire », ce qui ne peut que le rendre « insatisfait de son sort » – aucune « éducation, ni élémentaire ni supérieure » n’étant « nécessaire d’une façon générale pour faire de nous des hommes ». Toutes ces innovations néfastes étaient importées de la « civilisation satanique » occidentale, dont « les suppôts affirment que leur mission n’est pas d’enseigner la religion » – « certains considérant même (chose incroyable) que c’est un produit de la superstition ». Mais « l’Inde ne sera jamais sans dieu », et, pour la restaurer dans son éclat originel, l’unique effort requis est « de chasser la civilisation occidentale. Tout le reste en découlera ».

Dans les années qui suivirent son retour en Inde, Gandhi ne mit pas l’accent sur ces idées rétrogrades – sans jamais les récuser. La sexualité devait être combattue, mais la question de la modernité pouvait être éludée, pour des raisons tactiques, dans la lutte pour la cause ancrée dans le titre de son ouvrage. Swaraj signifiait l’« autogouvernance ». Politiquement parlant, c’était de fait un appel à un Home Rule, sur le modèle d’autonomie interne sous tutelle britannique appliqué en Irlande. Mais lui-même se gardait de recourir à cette analogie, car le mouvement national irlandais était identifié à deux stratégies – parlementaire et insurrectionnelle – qu’il rejetait pour l’Inde. Et, aux yeux de Gandhi, l’autogouvernance représentait bien davantage qu’un concept politique. C’était la maîtrise des passions et des sens pour permettre à l’âme de s’élever jusqu’à la divinité. Le swaraj constituait un impératif religieux et sa forme politique rien de plus qu’un moyen au service d’une fin plus haute. Il entraînait non pas une lutte pour chasser les Britanniques d’Inde, mais un combat des Indiens avec eux-mêmes, qui, en cas de victoire, amènerait le colonisateur à la raison. Avec pour méthode la résistance passive – la non-violence. Gandhi avait emprunté cette idée à Tolstoï, chez qui elle était déjà imprégnée d’aspirations religieuses [lire l’article d’Anita Desai]. Mais sa propre version, le satyagraha (un néologisme qu’il aimait à traduire par « la force de la vérité »), en proposait une interprétation originale. Aussi peu conventionnel fût-il, le vieux Tolstoï, végétarien et pacifiste, restait un chrétien. Gandhi, tout en s’inspirant de ses idées, leur donna un tour typiquement hindou, les agrégeant à une tradition millénaire d’ascétisme extrême et de détachement du monde. Il jugeait l’expression « résistance passive » trop faible pour désigner son mouvement : la vérité n’est pas passive, c’est une force. Et il avait démontré à quel point elle pouvait être efficace en Afrique du Sud, où les Indiens étaient une petite minorité. Que ne pourrait-elle accomplir sur le sol natal ? Il l’expliquait à la foule dans ses meetings : suivre son enseignement donnerait accès au ramarajya – l’âge d’or du héros divin Rama, né à Ayodhya, vainqueur du démon Ravana, l’étoffe des légendes hindoues depuis deux millénaires.

À l’origine, la politique du Congrès était scrupuleusement laïque. La reprise en main du parti par Gandhi ne lui donna pas seulement la base populaire qu’il n’avait jamais possédée ; elle injecta aussi dans le mouvement national une dose massive de religion – de mythologie et de théologie. La capacité de mobilisation politique émanant de Hind Swaraj était manifeste. Mais cela posait un problème évident : les millions de musulmans pouvaient-ils être ralliés de la même manière ?

En Afrique du Sud, Gandhi avait ardemment défendu l’unité islamo-hindoue, et aucune division confessionnelle n’avait entaché ses campagnes de non-violence là-bas. Il soutenait que toutes les religions prêchaient les mêmes vérités et qu’il n’y avait donc pas de raison de se diviser. Mais, en Afrique du Sud, les deux communautés étaient d’implantation récente et unies par le racisme des Blancs, que toutes deux subissaient. En Inde, une longue histoire de conquêtes et de conflits les opposait.

Pour Gandhi, l’impartialité entre les deux croyances se révélait impossible. Sur le plan personnel, il était parfaitement sincère quand il affirmait que toutes les religions sont égales devant le Seigneur. Mais sur le plan politique, l’une des croyances était, fatalement, plus égale que l’autre. À la différence de l’islam, l’hindouisme pouvait se prévaloir de son caractère indigène et propre au sous-continent. Gandhi venait du Gujerat et sa connaissance de la culture musulmane indienne restait très limitée. En fils respectueux de sa foi, il déclarait : « Je ne le cède à personne dans ma vénération pour la vache. » Il mit en garde l’un de ses garçons contre tout mariage avec une musulmane, sous prétexte que la pratique était « contraire au dharma » et revenait à « mettre deux épées dans un même fourreau ». Quand, dans Hind Swaraj, il souhaite expliquer pourquoi l’Inde a été une nation bien avant l’arrivée des Britanniques, il n’invoque pas l’œcuménisme – supposé ou non – de l’empereur Akbar, mais « nos ancêtres prévoyants qui ont fondé Rameswaran dans le sud, Purî dans le sud-est et Haridwar dans le nord comme centres de pèlerinage » : des lieux saints peu susceptibles de magnétiser les musulmans (3). Aucune mosquée ou monument islamique n’est cité pour faire pendant. Lorsqu’en 1919 Gandhi annonce que « l’Inde est faite pour exercer une suprématie religieuse sur le monde », affirmation en contradiction avec l’idée même d’égalité, la foi qu’il a en tête ne fait guère de doute. Le Ramayana, après tout, est « le plus grand livre de toute la littérature pieuse » (4).

 

Comment un tel partisan du réveil hindou allait-il associer les musulmans à la lutte nationale commune ? D’un côté, il ne pouvait le faire sur une base laïque sans renier tout ce en quoi il croyait. De l’autre, il était assez réaliste pour savoir que répéter, avec les meilleures intentions, que toutes les religions convergent vers le même but laisserait de marbre les fidèles d’un prophète qui voua aux gémonies le genre d’idolâtrie baroque pratiquée par l’hindouisme. La solution à laquelle il parvint consista à pousser les musulmans à agir contre le Raj sous la bannière de l’islam lui-même, pour une cause dont l’objectif ouvertement confessionnel éclipserait n’importe lequel des motifs spécifiquement hindous dont il colorerait le mouvement national.

Sous le Raj, les musulmans n’avaient cessé de perdre du terrain après la révolte des cipayes. Maîtres déchus d’une région qu’ils avaient autrefois dirigée, objets de suspicion comme soldats, ils n’étaient pas les bienvenus dans la bureaucratie britannique, avaient peu d’expérience dans les affaires et, dotés d’un idiome administratif à eux, le persan, ils n’apprenaient pas volontiers l’anglais. Au tournant du siècle, les hindous les surclassaient manifestement dans l’administration, l’industrie et les professions libérales. Inquiets du recul de leur communauté, des réformateurs tentèrent de forger une élite musulmane plus instruite et, sous la conduite de l’Aga Khan, des notables obtinrent des Britanniques qu’ils leur ménagent des listes électorales et des sièges séparés, afin que les voix musulmanes ne soient pas submergées par la majorité hindoue une fois acquis le droit de vote.

Les choses en étaient là en 1914, mais elles prirent un tour inattendu avec le dénouement de la Grande Guerre et l’effondrement de l’Empire ottoman. Dans le sous-continent, où l’on n’avait pas subi l’oppression du sultan d’Istanbul, cette chute fut perçue par de nombreux musulmans comme une humiliation qui faisait écho, sur le plan émotionnel, à leur propre déclassement – la dernière grande puissance islamique écrasée et démembrée par des ennemis, parmi lesquels, au premier chef, les Britanniques, maîtres de l’Inde. On se mit à vociférer que le califat lui-même était en danger. Pour Gandhi, ce fut l’occasion d’apporter la démonstration de l’unité, en ralliant l’opinion hindoue à la campagne destinée à préserver les prérogatives spirituelles du sultan, le commandeur des croyants. Le fait que des musulmans plus laïcs – Muhammad Ali Jinnah [leader de la Ligue musulmane et futur fondateur du Pakistan] notamment – y voyaient un combat non seulement sans objet, mais rétrograde, une posture cléricale, ne l’en détourna pas. L’important était ailleurs : il s’agissait d’une cause religieuse, au nom de laquelle les hindous pouvaient rejoindre les musulmans contre l’injustice britannique. Même s’il était peu probable que ses coreligionnaires ressentent beaucoup de solidarité pour une question si conflictuelle et lointaine. Or l’année 1919, celle de la formation du Comité pour la défense du califat (Khilafat), fut aussi l’année du premier essai de satyagraha de Gandhi, en signe de protestation contre la prolongation de l’état de guerre – et donc des possibilités d’arrestation et d’emprisonnement arbitraires. La réponse à l’appel de Gandhi se révéla sporadique et, face à une répression féroce – en particulier quand le général Dyer faucha une foule désarmée à Amritsar –, elle expira en quelques mois.

 

Mais lorsque parut un an plus tard le rapport officiel sur le massacre et l’application de la loi martiale au Pendjab (qui en atténuait la portée, bien entendu), l’opinion hindoue s’indigna. Le même mois furent publiées les premières dispositions du traité de Sèvres, qui prévoyait le démembrement de l’Empire ottoman. La campagne du mouvement Khilafat avait, dès le début, défendu non seulement la préservation du califat, mais le maintien de son contrôle sur la péninsule Arabique et les villes saintes de La Mecque et Médine, c’est-à-dire, en fait, sa suprématie sur tout le Moyen-Orient. Et voilà que le traité privait la Sublime Porte de toutes ses possessions dans le monde arabe. Gandhi dénonça aussitôt un « affront inacceptable fait aux musulmans indiens ».

Mettant dans un même sac l’affaire du Pendjab et celle du califat, tout en donnant clairement la priorité à ce dernier, il lança une campagne massive de non-coopération avec les Britanniques en août 1920. Il y déploya ses talents exceptionnels d’organisateur, son énergie et son imagination, promettant « le swaraj dans l’année ». Si le Raj ne cédait pas, la non-coopération s’intensifierait en quatre étapes : d’abord, la renonciation à tous les titres et honneurs attribués par les Britanniques ; ensuite, la démission des postes tenus dans l’administration ; puis la désertion de la police et de l’armée ; enfin le refus de l’impôt. Dans la pratique, l’accent fut mis sur le boycott des tribunaux, des écoles, des élections locales et – surtout – des produits étrangers. La campagne galvanisa le pays, attirant des couches sociales et des régions que l’agitation nationaliste n’avait pas touchées jusqu’ici, conduisant à la création de milices auto-organisées prêtes à faire pression et à dresser des piquets de grève, déclenchant des arrêts de travail et des émeutes contre les privations économiques dues à la déflation, ainsi qu’une vague de syndicalisation. Ce mouvement, qui mobilisa les hindous comme les musulmans et fit souffler sur Calcutta et Bombay une tempête politique, représenta la pire menace contre la domination britannique depuis la révolte des cipayes. Les abandons de poste dans l’administration, la police et l’armée restèrent peu nombreux, les appels à démissionner ne constituant de la part du Congrès que des gestes rhétoriques. L’arme suprême de cet arsenal était la dernière : la grève de l’impôt. Le Raj dépendait de la taxe foncière qu’il faisait payer à une population très majoritairement paysanne. Sans elle, il s’écroulait. Le 1er février 1922, Gandhi annonça que, devant l’obstination britannique, il était temps de passer au stade supérieur de non-coopération. Il allait prendre l’initiative d’un refus de payer l’impôt dans le district de Bardoli au Gujerat.

Quatre jours plus tard, la police de la petite ville de Chauri Chaura, dans l’Uttar Pradesh, ouvrit le feu sur des manifestants qui protestaient contre le prix de la nourriture, tuant trois personnes ; furieuse, la foule contre-attaqua et se vengea en prenant d’assaut le commissariat où les policiers s’étaient réfugiés. En apprenant la nouvelle de cet événement impensable, Gandhi proclama un jeûne de cinq jours en pénitence et, à la stupéfaction générale, sans consulter qui que ce soit, il interrompit l’ensemble du mouvement national, y compris à Bardoli. Il pouvait se le permettre parce qu’il jouissait alors d’une telle aura que, six semaines plus tôt, le Congrès avait fait de lui « l’unique autorité exécutive », lui accordant de fait des pouvoirs dictatoriaux. Aucune autre de ses décisions ne serait aussi lourde de conséquences. Comment la justifia-t-il ? Il avait péché, expliqua-t-il, en ne comprenant pas que les masses indiennes n’étaient pas encore assez avancées sur le plan spirituel pour adhérer à la non-violence qui était la condition (il l’avait toujours dit) pour obtenir le swaraj en une année, comme il l’avait promis.

 

Cette explication est généralement prise pour argent comptant. Gandhi avait, assurément, manifesté un malaise croissant face au tumulte provoqué par sa campagne, et l’incident qui avait provoqué sa volte-face n’a sans doute été que la goutte d’eau faisant déborder le vase. Pourtant, contrairement à la légende, son attitude vis-à-vis de la violence avait toujours été – et resterait – contingente et ambivalente. Au début de sa carrière, on le sait, il s’engagea à deux reprises comme volontaire dans le service actif (en tant que brancardier, il est vrai) pour le compte du colonialisme britannique en Afrique du Sud – d’abord lors de la guerre des Boers, puis lors de la répression de la révolte zouloue de 1906. Ces engagements sont antérieurs à son exposé du satyagraha dans Hind Swaraj, et ils pourraient faire figure de faux pas commis avant que Gandhi ne trouve son chemin de Damas. Mais, lorsque la Première Guerre mondiale éclata, il était non seulement toujours désireux d’organiser un corps d’ambulanciers pour les Britanniques (en 1914), mais il donna aussi de sa personne, à la mi-1918, pour recruter des hommes prêts à prendre part au carnage inter-impérialiste dans les Flandres ; il arpenta l’Inde jusqu’au lointain Bihar dans l’intention – heureusement non couronnée de succès – d’envoyer encore plus de villageois dans les tranchées. « La faculté d’user de la force physique est nécessaire pour apprécier pleinement le satyagraha, leur raconta-t-il. Seul peut pratiquer l’ahimsa (5) celui qui sait comment tuer » – en fait l’« apprentissage de l’ahimsa peut même rendre le meurtre nécessaire. » Tout en assurant aux épouses que, si elles perdaient leur mari, elles pourraient se consoler à l’idée qu’ils étaient « tombés en accomplissant leur devoir » et qu’elles le retrouveraient « dans leur prochaine incarnation », il pressait son auditoire de « combattre inconditionnellement, jusqu’à la mort, avec les Britanniques ».

Changea-t-il d’avis ensuite, quand il élabora la stratégie de non-coopération de 1920 ? À la veille de la campagne, il avait expressément autorisé les écarts de conduite. Les grands mouvements ne sauraient être menés à bien sans quelques égarements. « Aucun général digne de ce nom n’abandonne la bataille parce qu’il a subi des revers ou, ce qui est la même chose, commis des erreurs. » De fait, loin de reculer devant les obstacles, il déclara : « Je risquerai mille fois la violence [plutôt] que l’émasculation de toute une race. » Vingt ans plus tard, il allait expliquer à ses compatriotes : « Nous devons prendre le risque de la violence pour ébranler la grande calamité de l’esclavage. » Et, quelques mois plus tard : « À supposer qu’une lutte non violente ait été déclenchée sur mon ordre et qu’ensuite se produise une explosion de violence, je m’en accommoderais là encore, parce que c’est Dieu qui m’inspire et les choses se font selon Sa volonté. S’Il veut détruire le monde par la violence en m’utilisant comme Son instrument, comment L’en empêcherais-je ? » En 1942, il informa des journalistes qu’en Inde « des rivières de sang » pourraient être « le prix de la liberté ». En 1946, tapant du poing sur la table, il dit au vice-roi : « Si l’Inde veut son bain de sang, elle l’aura. »

Voilà pour les propos qu’il a tenus. Y voir une preuve de l’hypocrisie de Gandhi serait une erreur. On ne saurait douter du fait que son engagement en faveur de la non-violence était, pour l’essentiel, sincère. Mais, en tant que leader politique, la conception qu’il se faisait de lui-même comme instrument de la volonté divine l’autorisait à échapper aux entraves de la logique et de la cohérence humaines. La vérité n’était pas une valeur objective – ce qui correspond à la réalité, ni même (dans une version affaiblie) le consensus établi –, mais simplement ce que lui ressentait subjectivement à un moment donné. « D’après mon expérience, écrit-il, j’ai toujours raison de mon point de vue. » Son autobiographie avait pour sous-titre « l’histoire de mes expériences avec la vérité », comme si c’était une matière susceptible d’être manipulée en laboratoire ou le jouet d’une séance de spiritisme. Son « empressement à suivre l’appel de la Vérité, d’instant en instant », l’affranchissait de toute obligation de cohérence. « Mon but n’est pas d’être cohérent par rapport à mes déclarations antérieures, affirma-t-il, mais avec la vérité telle qu’elle se présente à moi à un moment donné » : « Puisqu’on m’appelle “Grande Âme”, je peux faire miens les propos d’Emerson, selon lesquels un “souci obstiné de cohérence est le croquemitaine des petits esprits”. » Moyennant quoi il avait le droit de dire tout ce qu’il voulait, sans égard pour ses propos antérieurs, à chaque fois qu’il le jugeait bon.

 

Les effets d’une telle conviction sur la culture politique du mouvement qu’il dirigeait ne pouvaient qu’être délétères. Ses admirateurs soulignent que Gandhi répondait presque toujours avec calme et courtoisie, souvent avec un trait d’esprit, à qui lui écrivait, personnage illustre ou pauvre inconnu. C’était un épistolier irréprochable. Mais le véritable échange intellectuel lui demeurait étranger. Sa formation était celle d’un avocat britannique et il argumentait comme tel, et non en penseur, ajustant sa plaidoirie d’un jour à l’autre. Cette malléabilité n’était pas une question d’honoraires, mais de foi. Sa croyance en lui-même, de nature religieuse, était imperméable au doute ou aux objections, garantissant au bout du compte que tout ce qu’il disait, malgré d’apparentes contradictions, constituait un bloc de vérité, à l’image des paroles éparses de Dieu. Certes, il modifiait, diluait ou contredisait ses positions au fil du temps, permettant à une vaste industrie de futurs glosateurs de le représenter en homme qui transcendait ses anciennes limitations à mesure qu’il progressait spirituellement vers une sagesse politique toujours plus grande. Mais il désavoua rarement, de manière directe, la moindre de ses paroles ou écrits d’importance. Même son enthousiasme pour les guerres de l’impérialisme britannique, au grand dam de ses opposants, ne suscita aucun regret : il avait cru sincèrement dans les bonnes intentions de l’empire et ce n’était pas sa faute si celui-ci ne s’était pas montré à la hauteur. Il défendit jusqu’à la fin son Hind Swaraj, cette accumulation d’archaïsmes sur laquelle achoppaient ceux qui le voyaient voyager en train, consulter les médecins et ne pas rejeter réellement l’école. En 1945 encore, Gandhi confiait s’en tenir au système de gouvernement qu’il défendait dans ce livre. De manière caractéristique, il ajouta : « Il n’est pas nécessaire pour moi de prouver la justesse de ce que j’ai dit alors. Seul compte le fait de savoir ce que je ressens aujourd’hui. » Durant toute sa carrière en Inde, il déclara à la fois s’élever au-delà de la cohérence – comme il allait « de vérité en vérité », le monde devait prêter attention à la dernière version en date – et l’incarner de façon inébranlable. « À chaque fois que j’ai été contraint de comparer mes anciens écrits, qui remontent parfois à cinquante ans, avec les plus récents, je n’ai trouvé aucune incohérence. »

 

Ainsi, lors du tournant de 1922, quand Gandhi suspendit le mouvement de masse qu’il avait lancé, sa consternation devant l’entorse locale au principe de non-violence était certes sincère, mais elle ne suffit pas à expliquer sa décision ; il suivrait une ligne opposée en 1942, acceptant d’avance les débordements. La raison de son soudain recul est moins à chercher dans ses croyances, dont la rigidité même autorisait ce genre de flexibilité, que dans ses vues politiques, les unes et les autres étant finalement très liées. Le but de la non-coopération était le swaraj dans l’année. Qu’est-ce que cela signifiait ? En janvier, un mois avant d’annoncer son intention de lancer la grève de l’impôt à Bardoli, Gandhi l’expliqua clairement : « À supposer que la Grande-Bretagne change d’attitude, comme je sais qu’elle le fera quand l’Inde sera forte, il serait illégitime pour nous, du point de vue religieux, d’insister sur l’indépendance. Car ce serait vindicatif et irascible. » L’Inde devait rechercher un statut comme celui de l’Afrique du Sud, au sein d’une communauté de partenaires égaux, où se perpétuerait le lien avec la Grande-Bretagne. Six ans plus tard, il répéta son opposition à toute revendication d’indépendance, une notion inintelligible pour les masses, contrairement au swaraj : « Il est sacrilège de remplacer ce terme par une importation étrangère d’une valeur douteuse. » Disant clairement que la différence n’était pas uniquement d’ordre terminologique, il déclara : « Mon ambition est bien plus élevée que l’indépendance. » Pour détourner de l’aspiration à cette dernière la jeune génération du Congrès, il invoqua la prééminence nationale plus haute à venir : une « communauté mondiale », dans laquelle l’Inde ne serait plus un partenaire égal mais « le partenaire prédominant, en raison du nombre de ses habitants, de sa position géographique et de sa culture millénaire ».

Les appels à l’indépendance rencontraient chez Gandhi une résistance née d’une vieille crainte, celle-là même qui l’avait incité à cesser brutalement la non-coopération. Il ne souhaitait pas chasser les Britanniques si cela risquait de déboucher sur un soulèvement social. La révolution constituait un danger plus grand que le Raj. Derrière son refus de l’indépendance, il y avait à la fois une croyance religieuse et un calcul social. D’un côté, l’hindouisme unissait tous ceux qui y adhéraient au sein d’une seule communauté entrelacée, dans laquelle chacun se voyait assigner une place bien précise ; briser son unité en montant une partie contre l’autre était contraire à l’ordre divin. D’un autre côté, le mouvement qu’il mit en branle en 1919 était vaste mais pas intégral. Le Congrès qu’il dirigeait était une coalition aux frontières bien délimitées. Il comprenait les industriels, les commerçants, les paysans riches ; pas les travailleurs urbains ou les ruraux pauvres qui formaient la grande majorité de la population. Les dresser contre leurs employeurs et contre leurs propriétaires, c’était diviser ce que Dieu avait uni ; les mobiliser contre ceux qui les gouvernaient, c’était risquer de mettre le pays à feu et à sang. Le conflit de classe était inacceptable. « Nous devons contrôler tous les éléments anarchiques et perturbateurs », expliqua-t-il lorsque s’accrut la révolte des travailleurs. « En Inde, nous ne voulons pas de grèves politiques. » Dans les campagnes, comme le rapporte le compte rendu d’un de ses discours par un journal, il « désapprouvait toutes les tentatives pour créer de la discorde entre les propriétaires et leurs métayers et conseillait à ceux-ci de souffrir plutôt que de se battre », afin de préserver l’unité nationale. La propriété était un legs à respecter et – si nécessaire – protéger. Sous le Raj, une telle protection était assurée par la loi et ses gardiens, la police. À Chauri Chara, une foule porteuse de doléances économiques n’avait respecté ni l’une ni l’autre – terrible avertissement de ce que les passions populaires pouvaient déchaîner. Cette dynamique devait être arrêtée à tout prix.

 

Bardoli, où Gandhi avait prévu de prendre la tête du mouvement de refus de l’impôt foncier, était une zone de son Gujerat natal où le Congrès était bien implanté et dont il possédait une connaissance directe. Mais c’était aussi une région relevant du système ryotwari – les paysans payaient directement l’impôt à l’État – et non du système zamindari, beaucoup plus répandu, où les taxes étaient collectées sous forme de loyers par les propriétaires et transmis, en due proportion, à l’État ; zones où le refus de l’impôt signifiait donc une révolte contre les propriétaires. Cela étant, même sous sa forme la plus prudente, une grève de l’impôt menaçait l’existence du Raj en mettant sens dessus dessous son infrastructure économique et, avec elle, sa capacité à faire respecter sa volonté par la contrainte. Si elle était suivie dans l’ensemble du pays, l’ordre et la loi de l’empire ne seraient pas confrontés à un vague swaraj dans l’année, mais à un effondrement complet. Ce fut le spectre d’un Chauri Chaura puissance 1 000 qui fit reculer Gandhi. Il fallait que le Raj perçoive ses recettes s’il devait, comme il le souhaitait, se maintenir sur le sol indien (6).

En 1928, après une sorte de traversée du désert, Gandhi était de nouveau au centre de la scène et le nombre d’adhésions au Congrès explosa, passant de 80 000 à 450 000 en 1929. Face à cette résurgence nationaliste, le vice-roi de l’époque, le futur lord Halifax, promit à l’Inde ce que Gandhi avait redéfini à cette heure comme le swaraj auquel il aspirait, le statut de dominion au sein de l’empire. En mars 1930, lorsque les discussions échouèrent à transformer cette promesse en accord, Gandhi déclencha une nouvelle grande campagne de désobéissance dont le premier acte, spectaculaire, fut une marche vers la mer pour protester contre l’impôt sur le sel qui venait d’être augmenté. Cette fois, la réponse fut plus large du point de vue géographique, mais plus étroite du point de vue communautaire – pratiquement aucun musulman n’y prit part –, et la répression rapide et d’envergure : 60 000 arrestations, dont l’ensemble des dirigeants du Congrès, deux fois plus qu’au moment de la non-coopération. Mais le sel n’était pas le foncier, et le danger pour le Raj bien moindre. En pratique, l’impôt continua d’être collecté et la perte de revenus fut minime, l’impact principal du mouvement venant une nouvelle fois du boycott des produits étrangers. L’agitation suffit, néanmoins, pour que le vice-roi libère Gandhi et passe un marché avec lui, obtenant qu’il suspende le mouvement et assiste à la conférence de la Table ronde sur la réforme constitutionnelle qui se tenait à Londres avec les dignitaires des régions d’Inde sous domination britannique directe comme indirecte, conférence que le Congrès avait jusqu’alors boycottée.

Gandhi – peu habitué aux négociations multilatérales – fut contrarié par la revendication des musulmans et des sikhs, qui voulaient des électorats séparés, et déconcerté par une demande identique émanant du leader des intouchables, Bhimrao Ambedkar, au sein de ce qu’il considérait comme sa propre communauté. Revenu les mains vides en Inde, il reprit la désobéissance civile. Une répression plus dure l’envoya en prison, lui et beaucoup d’autres ; au printemps 1932, le mouvement avait échoué, n’ayant rien obtenu de tangible. À l’été, Londres annonçait que les intouchables auraient droit à un électorat séparé. Le système des castes était désormais, irrévocablement, sur la table, et les convictions religieuses de Gandhi subirent pour la première fois un test politique direct.

Quelle était sa position sur le sujet ? Il l’avait exposée en pleine campagne de non-coopération, en 1920-1921. L’existence des intouchables était une atrocité. Mais cette anomalie n’avait rien à voir avec les castes elles-mêmes, qui n’étaient pas une invention humaine mais une loi immuable de la nature. N’y entrait aucune dimension hiérarchique. « Le système des castes n’est pas fondé sur l’inégalité, il n’y est pas question d’infériorité, car si les hindous croient, comme ils le doivent, dans la réincarnation, la transmigration des âmes, ils savent que la nature va, sans possibilité d’erreur, rétablir l’équilibre. Un brahmane qui s’est mal comporté sera réincarné dans un état inférieur, et celui qui mène une existence digne d’un brahmane dans cette vie-ci sera élevé à l’état de brahmane dans la suivante. » Il était inutile de rétablir l’équilibre dans cette vie : « Boire, dîner, se marier ensemble, à mon avis, ce n’est pas essentiel à la promotion de l’esprit de la démocratie. »

Pour des raisons religieuses, il était crucial de préserver la division de la société en quatre classes principales, car elle avait sauvé l’hindouisme de la désintégration. « Si la société hindoue a été capable de perdurer, c’est parce qu’elle est fondée sur le système des castes. Les graines du swaraj doivent être recherchées dans ce système. » Le détruire signifierait, pour les hindous, « renoncer au principe de la fonction héréditaire. Le principe héréditaire est un principe éternel. Le modifier, c’est créer du désordre. Un brahmane ne m’est d’aucune utilité si je ne peux pas l’appeler brahmane pendant toute ma vie. Ce sera le chaos si, chaque jour, un brahmane est susceptible de devenir un shudra (la classe la plus basse) et un shudra un brahmane. » Les castes, effectivement, n’étaient pas seulement la pierre angulaire de l’Inde hindoue. Correctement respectées, elles constituaient potentiellement un baume universel : « Elles peuvent être offertes au monde comme un levain et comme le meilleur remède contre la compétition impitoyable et la désintégration sociale nées de l’avarice et de l’avidité. »

castes

 

Au fil du temps, il tempérera sensiblement ces propos. Tentant de repousser les attaques d’Ambedkar, il expliquera que l’ordre quadripartite des varna ne devait pas être confondu avec les subdivisions en jati (7), lesquelles en étaient une déplorable corruption. Il désavouait ces dernières, car, selon lui, elles n’avaient « rien à voir avec la religion » : « C’est une coutume dont je ne connais pas et n’ai pas besoin de connaître l’origine pour satisfaire ma faim spirituelle. » Il continuait toutefois à défendre les premières : « La loi des varna nous enseigne que chacun de nous doit gagner son pain en suivant l’appel ancestral. » Plus tard il essaiera de diluer le système des varna lui-même à coups d’ajustements successifs pour les rendre plus acceptables à l’opinion égalitaire, au risque de le vider de tout contenu en dehors du noyau irréductible de son identification avec l’hindouisme lui-même : une croyance dans le devoir moral d’exercer un métier héréditaire et son rapport à la transmigration de l’âme. Cela, il n’y a jamais renoncé.

La perspective d’un électorat séparé pour les intouchables représentait donc aux yeux de Gandhi une menace bien plus profonde que la crainte d’une nouvelle manœuvre de division menée par les Britanniques, par exemple en accordant des listes séparées aux musulmans, aussi réelle que fût ladite crainte. Des questions plus fondamentales étaient en jeu. Traiter les intouchables en citoyens extérieurs à la communauté hindoue confirmerait que la caste était bien, comme ses critiques l’avaient toujours affirmé, un honteux système de discrimination, reléguant les strates les plus basses à une existence de sous-hommes avec qui le moindre contact était une pollution. Et puisque l’hindouisme reposait sur la caste, il se retrouverait condamné avec elle. C’était un impératif idéologique, pour la réputation de la religion elle-même, que de récupérer les intouchables. Mais c’était aussi vital du point de vue politique, car s’ils étaient soustraits du bloc hindou, la domination de celui-ci sur la communauté musulmane serait ébranlée. On devait garder à l’esprit ces considérations « mathématiques », comme on l’apprend du secrétaire de Gandhi rapportant avec tact la pensée de son employeur sur le sujet. La plus grande menace de toutes, confia Gandhi à un collègue, n’était-ce pas que les intouchables puissent, si on leur accordait une identité séparée, se liguer avec « les barbares musulmans et tuer les castes hindoues » ?

Pour parer à cela, Gandhi – toujours en prison – annonça qu’en tant qu’« homme de religion » et leader d’« innombrables hommes et femmes ayant une foi enfantine en sa sagesse » il jeûnerait jusqu’à la mort s’il le fallait, tant que la décision n’aurait pas été révoquée et que les intouchables n’auraient pas été réintégrés au sein de l’électorat hindou. L’émoi fut considérable. Ambedkar fut convoqué en hâte dans la geôle pour prévenir le trépas de la Grande Âme. Sa propre vision de la religion qu’on lui enjoignait d’adopter [il s’était converti au bouddhisme] était très claire : « Quoi que disent les hindous, l’hindouisme constitue une menace pour la liberté, l’égalité et la fraternité » – des mots que peu d’intellectuels indiens oseraient prononcer aujourd’hui. Gandhi, bien qu’il ait longtemps condamné l’intouchabilité comme un fait odieux, n’avait jamais entrepris d’action politique radicale contre la caste : sans doute était-ce un péché, mais pas assez grave pour justifier un jeûne à mort. Accorder aux intouchables leurs propres listes électorales représentait un tout autre enjeu. Contre une telle initiative, il pouvait mettre sa vie dans la balance. Soumis à une pression publique colossale et à des menaces physiques contre lui et sa communauté s’il restait ferme, Ambedkar céda au chantage de Gandhi.

 

Un « marché » fut conclu, réservant un plus grand nombre de sièges aux intouchables élus non par les leurs, mais par les hindous en général – ce qui privait la communauté d’une autonomie politique en garantissant au Congrès la possibilité de choisir ses « oncles Tom » pour ces places. En 1918, après avoir jeûné pour obtenir le règlement d’un conflit sur les salaires, à Ahmadabad, Gandhi avait exprimé des doutes, racontant à son ashram après l’événement : « Mon état de faiblesse n’a laissé aux patrons aucune liberté. Cela va à l’encontre des principes de la justice d’obtenir quoi que ce soit par écrit d’une personne ou de la faire accepter telle ou telle condition sous la contrainte. Un satyagrahi ne fera jamais cela. » Les hommes d’affaires avaient le droit à ce genre de scrupules. Les intouchables allaient être les légataires d’une plus grande cohérence. À propos du satyagraha de 1932, Ambedkar écrivit : « Il n’y avait rien de noble dans ce jeûne. Il s’agissait d’un acte idiot et répugnant. Le jeûne n’était pas au profit des intouchables. Il était dirigé contre eux et représentait la pire forme qui soit de coercition contre une population impuissante », en les obligeant à « accepter de vivre à la merci des hindous. » Il devait regretter sa capitulation jusqu’à la fin.

La victoire sur Ambedkar ne changea rien à la défaite face au Raj. Pendant encore deux ans, la désobéissance civile étant paralysée comme méthode d’action collective, Gandhi persista sous la forme d’actes « individuels », une succession de jeûnes et d’emprisonnements, de tournées et de prêches contre l’intouchabilité, afin de purifier la religion qui l’avait inventée. Enfin, au printemps 1934, il autorisa le Congrès à retirer son soutien formel à une campagne qui était désormais défunte. Le gouvernement leva l’interdiction qui pesait sur le Congrès et quelques mois plus tard, Gandhi annonça sa démission du parti. Ce geste ne signifiait pas qu’il se retirait de la politique. Il se positionnait de manière à pouvoir dicter la conduite à suivre sans avoir à prendre la responsabilité des décisions du Congrès au jour le jour, quand il n’était pas d’accord avec elles. Il pouvait compter sur le président du parti et son fils et successeur, le jeune Nehru, pour ne pas défier son autorité s’il choisissait de l’exercer.

 

À la fin de la décennie, néanmoins, une nouvelle génération d’adhérents commença de le faire, poussant le Congrès à se donner le socialisme pour objectif et à prendre des mesures plus radicales contre le Raj. Gandhi avait systématiquement rejeté toute discussion sur le socialisme, y voyant une violation de la confiance sacrée au fondement de la propriété capitaliste, et menaçant de couper tous les ponts avec le parti s’il y souscrivait. Nehru, qui parlait de socialisme mais ne contrariait jamais Gandhi, faisait office de digue contre des tendances du Congrès qui, autrement, auraient pu être difficiles à canaliser. Le leader du nouveau courant de gauche, Subhas Chandra Bose, un Bengali à la tête de l’All India Youth Congress, était d’une autre trempe : il prônait une coalition avec le parti des paysans musulmans dans sa province natale, abomination non moindre que son socialisme pour les hommes d’affaires de Calcutta, tous des nationalistes hindous. Le plus riche d’entre eux, le magnat G. D. Birla, non seulement finançait le Congrès à hauteur de plusieurs millions de roupies, mais était aussi un disciple et un intime de Gandhi, s’avouant « ébloui » par sa « personnalité surhumaine ».

Lorsque Birla fit part de ses sentiments, Gandhi intervint, et l’état-major du Congrès sabota dûment l’initiative intercommunautaire de Bose. Peu après, ce dernier, que son militantisme courageux et ses imposantes qualités intellectuelles avaient rendu extrêmement populaire dans le parti, fut malgré tout élu président du Congrès. Dans les années qui suivirent, il battit même le candidat de Gandhi lors de la première élection disputée pour la présidence dans l’histoire du parti. Celui-ci, qui n’était pas prêt à laisser la démocratie contrecarrer sa volonté, punit prestement cet affront sans précédent, renversant Bose à la faveur d’un coup d’État au sein du parti, puis le forçant à quitter le Congrès. Son action à la fin des années 1930 se résume à ces interventions sporadiques servant en général à bloquer des initiatives plutôt qu’à en prendre.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata, Gandhi revint cependant, pour la dernière fois, sur le devant de la scène. Avec sa connaissance limitée du monde extérieur, ou son manque d’intérêt pour lui (il admirait Hitler, voyant en lui un ascète à sa façon : « Il n’a pas de vice, il n’est pas marié, on dit son caractère sans tache » ; « bien qu’il passe toutes ses heures d’éveil à travailler, son intellect est limpide et sûr »), il louvoya. Il y eut d’abord son soutien à la déclaration de guerre britannique, en 1939. Puis l’appel aux manifestations individuelles de satyagraha contre elle, en 1940. Il y eut enfin cette décision soudaine, en 1942 : les Britanniques devaient être chassés du sous-continent, quoi qu’il arrive. Le mouvement « Quittez l’Inde » fut imposé par Gandhi à des dirigeants du Congrès rétifs, peu convaincus de sa pertinence. Il joua là sa dernière carte et, cette fois, il appela non seulement à une grève de l’impôt mais accepta d’avance la violence éventuelle. Des révoltes éclatèrent à travers le pays, des postes de police furent attaqués, des trains déraillèrent.

Pour toute une génération de jeunes combattants, c’était une insurrection pour l’indépendance. Mais le Congrès n’avait jamais préparé, ni même simplement envisagé rien de tel, et le Raj était désormais sur le pied de guerre – l’armée indienne allait grossir jusqu’à atteindre 2 millions d’hommes après 1939. Les rebelles, mal entraînés et mal commandés, tombèrent sous le feu des troupes au sol et la mitraille des avions. Il y eut 60 000 arrestations et 4 000 morts ou blessés. Gandhi qualifia les événements, après coup, de catastrophe. Sa troisième et dernière campagne contre la domination britannique s’était soldée par un échec aussi complet que les deux premières. En 1945, sur le plan politique, il était dépassé. Parmi les leaders anticolonialistes du XXe siècle, peu ont terminé leur carrière glorieusement, et beaucoup au milieu des ruines de leurs espoirs et de leur réputation : Nasser et Nehru brisés par leurs bravades et mis en déroute sur le champ de bataille, Sukarno mourant prisonnier dans son palais, Ben Bella en exil et dans l’oubli, Makarios avec un pays tronqué et en partie occupé. La balle d’un assassin épargna à Gandhi un destin comparable, l’embaumant dans une mort de martyr qu’il en était venu à souhaiter. « Si cet imbécile dénué de toute perspicacité avait laissé Gandhi mourir de sa belle mort, comme un homme ordinaire, écrivit l’un de ses compatriotes, je suis presque sûr qu’il serait entré en apesanteur comme, disons, Vinoba Bhave », son vain épigone (8). Le verdict est excessif. Mais il comporte une part de vérité qui se manifeste dans ce que sont devenus aujourd’hui ses idéaux : un portrait sur un billet de banque.

 

Le satyagraha ne fut pas un succès : à chaque fois que Gandhi s’y est essayé, les Britanniques lui ont damé le pion. Sa grande réussite réside ailleurs : dans la création d’un parti nationaliste qui, pour parvenir au pouvoir, a pris une autre direction. Car, au bout du compte, l’indépendance ne naquit pas de la résistance passive, et encore moins de l’abstinence sexuelle, individuelle ou universelle. Ce fut le résultat de deux autres dynamiques. D’abord l’élargissement du jeu électoral, introduit par les Britanniques en 1909 et étendu en 1919. La manœuvre conçue au départ comme une soupape de sécurité permettant de coopter une élite indigène, et dédaignée par le Congrès tant que Gandhi en fixa le cap, servit d’issue de secours au Raj pendant que la pression nationaliste augmentait. En 1935 fut promulgué un nouveau Government of India Act. Prévoyant une Constitution fédérale pour le sous-continent, intégrant ses zones de domination directe et indirecte à travers des négociations avec les dirigeants princiers, cette loi résultait de l’angoisse aiguë du Premier ministre Stanley Baldwin, désireux d’éviter une autre Irlande. Elle ne mentionnait pas le terme dominion, auxquels les députés conservateurs menés par Churchill étaient fermement opposés, mais rendait tous les corps législatifs – provinciaux et centraux – électifs, et étendait le droit de vote de 7 à 35 millions de personnes. Survenant au lendemain de la retraite politique de Gandhi, en 1934, elle ouvrit la voie aux élections de 1937, qui permirent au Congrès de triompher à travers le pays.

La seconde dynamique décisive fut un coup de massue assené de l’extérieur. Déployant une violence que le Congrès avait toujours hésité à utiliser, l’armée japonaise s’abattit sur l’Asie du Sud-Est, enlevant les positions françaises, hollandaises et britanniques en quelques semaines au début de la guerre du Pacifique. Même Churchill comprit alors que des concessions politiques pourraient être nécessaires pour consolider le Raj, et le diplomate Stafford Cripps fut envoyé à Inde pour y conclure un marché avec les principaux partis : il promit le statut de dominion à la fin des hostilités en échange d’un soutien total à l’effort de guerre. Le Congrès, enhardi par la tournure prise par les événements, exigea à la place la formation immédiate d’un gouvernement indien. Lorsque les négociations échouèrent, le parti fut poussé par Gandhi, qui croyait en une victoire japonaise, dans le mouvement « Quittez l’Inde ». L’armée japonaise et ses alliés avaient infligé au colonialisme européen en Asie du Sud et du Sud-Est des blessures irrémédiables. À la fin de la guerre, l’indépendance du sous-continent devenait inévitable.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 5 juillet 2012. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

L’homme qui était trop sensible

« Préparez-vous à rire et à pleurer en lisant ce roman puissant et d’une grande beauté », prévient le Mail & Guardian à propos de l’ouvrage de Dominique Botha. Un roman, vraiment ? Des Mémoires, plutôt, car l’auteure sud-africaine y décrit son enfance et son adolescence dans la ferme que les Botha occupent depuis des générations. Afrikaners, mais hostiles à l’apartheid, ils invitent des Noirs à venir discuter chez eux. « Dans une société à la fois paranoïaque et schizophrène, ces tentatives de rapprochement sont mal vues », note Beverly ­Rycroft sur le site Aerodrome. Surtout, elles n’aident pas les enfants Botha à se faire des amis. Ils restent donc beaucoup entre eux, Dominique et Paul en particulier, les deux aînés. Paul est le grand frère, le frère adoré. Il est destiné à hériter de la ferme familiale et c’est sur lui que repose l’essentiel des attentes paternelles. Or, trop sensible, trop poète, il ne pourra que les décevoir. Rivière fantôme retrace la trajectoire tragique de ce jeune homme mort après avoir sombré dans la drogue. Dans cette tragédie, Dominique Botha fait office de « chœur grec solitaire », ­estime Rycroft.

Cosmopolite de famille

Le cosmopolitisme et le non-conformisme qu’il implique souvent, l’Autrichienne Barbara Coudenhove-Kalergi l’a « dans le sang », pour reprendre l’expression de Christoph Bartmann dans le Süddeutsche Zeitung. Son oncle Richard fut l’un des pères spirituels de l’Union européenne, sa grand-mère était… japonaise (l’une des toutes premières à épouser un Européen – son diplomate de grand-père, en l’occurrence). Son livre s’intitule tout naturellement Le Monde pour patrie. Elle y raconte sa vie : son enfance aristocratique à Prague, l’expulsion en 1945 de sa famille (avec les autres Allemands de Bohême) vers l’Autriche, quand elle a 13 ans, et sa nouvelle existence là-bas. Elle devient journaliste et ses reportages la ramènent sans cesse à l’Est : elle couvre les troubles qui éclatent derrière le rideau de fer. « Le printemps de Prague constitue l’événement le plus important de sa carrière », relève Der Standart. Et la chute du mur de Berlin son plus grand fiasco : elle égare la cassette sur laquelle elle a consigné les événements…

Ramin Jahanbegloo : « Il est urgent d’intégrer le legs de Gandhi »

Le philosophe iranien Ramin Jahanbegloo a fait une partie de sa carrière à Paris et à Toronto. Il a été emprisonné en 2006 en Iran et relâché sous la pression internationale. Plusieurs de ses livres sont disponibles en français, dont Gandhi, Aux sources de la non-violence (éditions du Félin, 1998). Il est actuellement professeur et vice-doyen de l’École du droit et directeur du Centre Mahatma Gandhi pour la Paix à Jindal Global University, New Delhi.

Ramin Jahanbegloo

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Nous savons que Gandhi a été inspiré par Tolstoï, mais jusqu’à quel point ?

Tolstoï est la figure qui a le plus influencé la pensée de Gandhi. Le dialogue entre les deux hommes commence avec sa première lettre à l’écrivain russe (1er octobre 1909), écrite après la lecture de son livre Le Royaume des cieux est en vous. Il se poursuit jusqu’à la mort de Tolstoï, en novembre 1910. « En réalité, écrit celui-ci, la non-violence n’est rien d’autre que l’enseignement de l’amour, non déformé encore par des interprétations mensongères. » Le livre de Tolstoï éveilla la conscience de Gandhi et lui offrit une base solide pour renouveler sa lecture de la Baghavad-Gita et des Évangiles (notamment le Sermon sur la montagne). Il affirmera en 1932 : « Tolstoï a renforcé ma foi en ce que je ne connaissais encore qu’obscurément […]. J’ai travaillé sur les fondations posées par Tolstoï. Comme un bon élève, j’ai ajouté à ce qui m’avait été légué. » Je crois que la grande leçon de Tolstoï pour Gandhi, c’est que l’expérience de la vérité se manifeste comme un acte d’amour et de tolérance. Elle s’accompagne d’un refus total de toute prétention à la vérité absolue. De là cette idée simple et évidente que la vérité se présente à chacun de nous d’une manière différente. Il ne peut donc y avoir une approche de la vérité sans un acte de tolérance à l’égard de la vérité de l’autre. « La règle d’or, écrit Gandhi, est la tolérance mutuelle, puisque nous n’avons jamais tous les mêmes idées et que nous ne verrons jamais la vérité que de manière fragmentaire et sous des angles divers. »

Comment comprenez-vous que Gandhi, qui avait déjà élaboré et mis en pratique sa théorie de la non-violence (satyagraha), ait appelé en 1918 les jeunes Indiens à rejoindre les combattants britanniques dans les tranchées en Flandre ?

Gandhi a offert ses services à l’armée britannique en quatre occasions : en 1899, 1906, 1914 et 1918. Cela paraît en contradiction avec ses principes de non-violence, mais il était en réalité fidèle à son point de vue selon lequel, en tant que loyal citoyen de l’empire, il devait affirmer un devoir de responsabilité à l’égard des souffrances d’autrui. S’il encourageait les jeunes Indiens à contribuer à l’effort de guerre aux côtés des Anglais, c’était pour stimuler leur sens de la discipline et aussi ce que j’appellerais un « ethos de l’appartenance ». Gandhi écrit en 1906 : « Un homme qui va au front doit s’entraîner à endurer une épreuve sévère. Il doit cultiver l’habitude de vivre en camarade avec un grand nombre d’hommes. Il prend l’habitude d’obéir à ses supérieurs sans tergiverser ni discuter. Il apprend aussi à discipliner le mouvement de son corps. Et il doit apprendre à vivre dans un espace réduit en respectant les règles de l’hygiène ». L’attitude de Gandhi à l’égard de l’empire a changé dans l’après-guerre, en particulier après le massacre d’Amritsar, en avril 1919.

Avec le recul, comment analysez-vous l’impact du « mouvement vert » qui a amené 3 millions de personnes dans les rues de Téhéran en 2009 ?

Cet événement historique trouve ses racines dans l’essor du mouvement réformiste au cours des années 1990. Grâce avant tout au travail des féministes, des intellectuels et des artistes, la culture politique iranienne s’est transformée, et les principes de la non-violence se sont enracinés en profondeur dans la société civile. Nous avons assisté au cours des vingt-cinq dernières années à une évolution majeure. En raison de la croissance démographique, les jeunes représentent aujourd’hui 60 % des 81 millions d’Iraniens. Ils sont de plus en plus instruits, laïcs et libéraux. La moitié des 18-25 ans suivent une forme d’enseignement supérieur. Point important, plus de 60 % des jeunes qui entrent à l’université sont des femmes. Ce sont aussi, et de loin, les plus gros utilisateurs d’Internet au Moyen-Orient. Or la plupart de ces jeunes voient leur avenir bouché. Il en résulte un conflit de générations opposant conservateurs affairistes et jeunes rebelles sans cause. La rébellion de 2009 peut être interprétée en ces termes. La nouvelle génération ayant opté pour la non-violence, ce fut le moment gandhien de l’Iran. Mais il ne faut pas y voir une parenthèse refermée. Le projet n’a pas abouti, mais il demeure. Ainsi, les dernières élections, où les modérés ont remporté un succès, peuvent être interprétées comme l’expression de l’adhésion de la jeunesse iranienne aux valeurs de la réforme non violente.

Si vous considérez l’histoire des cent dernières années, quels sont, de votre point de vue, les plus beaux succès du mouvement non violent ?

La doctrine de la non-violence a joué un rôle central et méconnu sur la scène mondiale. Les trois figures principales sont sans conteste Gandhi, Martin Luther King et Khan Abdul Ghaffar Khan (1). Mais le paradigme gandhien en a inspiré bien d’autres. Comme Mandela, qui a passé vingt-huit ans en prison avant de conduire l’Afrique du Sud vers la démocratie multiethnique. Selon lui, la philosophie de Gandhi « a beaucoup contribué à la transformation pacifique de l’Afrique du Sud. Elle a aidé à guérir les divisions destructrices cultivées par la pratique odieuse de l’apartheid ». Le dalaï-lama s’inscrit dans la même tradition. Il invite à penser que la politique telle qu’elle se pratique est en contradiction avec la logique du monde géopolitique réel dans lequel nous vivons. Selon lui, « le Mahatma Gandhi doit être réinventé, parce que ses principes et ses idées de vérité et de non-violence sont plus faciles à entendre aujourd’hui ». Pensons aussi à Václav Havel et à l’expérience de la non-violence en Europe de l’Est. Havel était un admirateur de Gandhi. Selon lui, « une réflexion sur le travail de Gandhi se retrouve dans la tentative faite par la Charte 77 de créer une opposition non violente au régime totalitaire » en Tchécoslovaquie. Havel a émis l’idée essentielle d’un « minimum moral global » permettant de fonder les normes régissant la coexistence des nations et des entités supranationales dans le monde de demain.

Concernant Israël et le problème palestinien, pensez-vous que le mouvement non violent a un impact réel et pourrait finir par amener à une solution durable ?

La question centrale est : Israéliens et Palestiniens sont-ils capables de se percevoir à la fois comme auteurs de violences et comme victimes ? Le sentiment d’être les victimes a contribué chez les uns et les autres à légitimer la violence. Comment en sortir ? Israël est pris dans un dilemme. S’il ne se retire pas des Territoires occupés, il perdra à la fois son intégrité d’État juif démocratique et sa légitimité internationale. Mais s’il se retire sans un accord de paix, ce sera perçu par ses voisins comme une preuve de faiblesse. Pour résoudre ce dilemme, Israël doit d’abord instaurer un système politique privilégiant la sagesse et le bon sens. Et, au-delà, se forger un nouveau discours, fondé sur le dialogue et la tolérance. Quant aux Palestiniens, je ne crois pas à la possibilité pour eux de recouvrer leurs droits sans accepter l’implication des Israéliens. Mais ne nous faisons pas d’illusions. Il faudra des décennies avant qu’Israël ne progresse vers une société égalitaire dans laquelle les Palestiniens se verront reconnaître les mêmes droits que les Israéliens.

Concernant l’Égypte, le Printemps arabe de 2011 semble finalement n’avoir été qu’un feu de paille. Des graines ont-elles été semées ?

Cinq ans après, les espoirs initiaux et souvent naïfs mis dans le Printemps arabe se sont taris, tandis que les causes politiques, sociales et économiques ayant conduit aux soulèvements de 2011 sont toujours là, pour l’essentiel. La région est livrée au chaos, avec une guerre de longue durée en Syrie, des conflits sectaires comme au Yémen et une répression accrue en Égypte. Quatre ans après la capture et l’exécution de Kadhafi, la Libye est un État failli aux prises avec une dangereuse rébellion. Le seul pays où le Printemps arabe puisse être considéré comme un succès est la Tunisie, avec la promulgation d’une Constitution remarquable, pluraliste, résultat d’une dialogue effectif entre islamistes et sécularistes, sans intervention de l’Occident. Mais, malgré cette expérience positive, il y a peu d’espoir que la démocratie progresse au Moyen-Orient. Celle-ci requiert certaines conditions, l’État de droit, les libertés civiques et la liberté économique, ainsi que la foi dans l’égalité sociale et le respect de la diversité – autant de conditions qui font actuellement défaut dans le monde arabe, et aussi en Turquie. À quoi s’ajoute l’irruption de l’État islamique, conséquence de l’intervention américaine en Irak. Ses pratiques ne sont ni islamiques ni sectaires, mais simplement hostiles à la civilisation. Les horreurs perpétrées traduisent un rejet des valeurs de base de l’héritage humain. Un espoir peut venir de l’Iran, où le progrès des stratégies non violentes pourrait sans nul doute servir de modèle pour toute la région.

Il semble clair que la non-violence est inefficace dans certaines situations : hier la lutte contre Hitler, aujourd’hui la lutte contre l’État islamique… Quelles conditions doivent être réunies pour que la non-violence puisse remporter la partie ?

Nombre d’intellectuels continuent de penser que la violence est une phase nécessaire ou inévitable pour assurer une transition politique ou sociale. Dans le sillage d’un Sorel ou d’un Fanon, un théoricien comme Žižek soutient la doctrine marxiste selon laquelle la violence peut être légitime. La nécessité de la violence viendrait de ce qu’il n’y a pas d’autre solution, sur le plan psychologique, pour purger les stigmates de la violence imposée. Mais je ne suis pas convaincu que ce soit la meilleure manière de procéder avec l’État islamique. Se ranger à la conclusion que certains humains sont fondamentalement « mauvais » ou fondamentalement « bons » (ce que j’appelle « le syndrome de l’irréductibilité ») ne réglera rien à terme. La question centrale qui se pose aux islamistes en particulier et au monde musulman en général est : comment trouver les voies qui leur permettront de mener à bien leur propre projet de civilisation ? Le terrorisme islamique exprime un mode radical de décivilisation alors même que ses acteurs se prétendent les plus proches de la civilisation islamique. Les Allemands qui résistèrent à Hitler et au nazisme étaient confrontés au même dilemme. « Que signifie d’être allemand sous Hitler ? » demandait Thomas Mann. Sa belle réponse était : « Là où je suis, il y a l’Allemagne. Je porte ma culture allemande en moi. Je suis en contact avec le monde et ne me considère pas comme déchu. »

Les seuls pays où la question de la violence intérieure au sens politique du terme ne se pose plus sont les démocraties solidement installées et n’imposant pas leur domination sur une population quelconque. Mais elles sont confrontées à l’importation de la violence et elles continuent de l’exporter, en intervenant militairement ailleurs dans le monde et en apportant leur soutien à des dictatures. Voyez-vous à cet égard des signes d’une évolution positive ?

La question de la non-violence est à mes yeux la plus urgente à se poser pour un historien des idées ou un philosophe. Il nous faut aussi poser une question complémentaire : sommes-nous en train d’assister à la fin de ce que nous entendons par civilisation depuis cinquante siècles et à l’avènement de ce que le polémologue Gaston Bouthoul appelait la « lutte contre la peur » ? Nous vivons avec le sentiment d’une profonde désillusion de l’humanité, provenant à la fois de l’expérience collective de la violence et d’une crise générale de la pensée. Dont l’émergence d’un Donald Trump est le produit.

Contrairement à l’idée reçue, les démocraties occidentales ne sont plus capables de contenir la violence parce qu’elles sont marquées par une dégradation du politique. La violence est le fruit de la décivilisation et celle-ci se manifeste quand les sociétés ou les individus perdent le respect d’eux-mêmes en ignorant ou en étant privés de la faculté d’empathie comme processus de reconnaissance de l’autre. Nous sommes confrontés non seulement à la violence nue, mais à la banalisation de la violence. Soyons clairs : les militants de l’État islamique ne sont pas les nouveaux barbares, mais des symptômes du processus de décivilisation de la société du XXIe siècle. Il nous faut comprendre que les Berlusconi et autres Donald Trump détruisent les ponts entre les cultures et les religions et sont les vrais géniteurs des fanatiques à venir.

Vous n’êtes donc pas d’accord avec l’universitaire Steven Pinker, pour qui la violence sous toutes ses formes a tendance à régresser au cours de l’histoire ?

J’ai lu son livre The Better Angels of Our Nature avec un grand intérêt, mais je suis en effet en désaccord avec sa conclusion. La violence ne peut régresser que si l’humanité gagne en maturité. Même si l’histoire des cinquante dernières années témoigne des nombreux succès obtenus par la non-violence (songeons aussi à la Birmanie, au Chili), il nous faut réviser notre théorie de la démocratie et y intégrer le legs de Gandhi, quand il insiste sur les idées de devoir citoyen, de vérité en politique, de réelle autogouvernance, de démocratie éclairée par l’éthique. La vision gandhienne fait cruellement défaut dans les débats occidentaux sur la théorie démocratique. Une politique digne ce nom n’est pas le produit de la compétition entre des partis, mais d’une collaboration entre les citoyens. Elle est la poursuite de la liberté par une action de transformation de soi. Celle-ci doit être réalisée pour le bénéfice d’autrui et non en s’enfermant entre les remparts de ses propres intérêts. Dans une perspective gandhienne, un défaut majeur de la théorie libérale de la démocratie est son incapacité à intégrer les deux dimensions de la désobéissance civile et de l’action non violente dans un modèle général de souveraineté partagée, laquelle ne peut être entièrement subordonnée aux exigences formelles d’une conception idéalisée du droit. Le processus démocratique doit être conçu comme le résultat d’un effort éthique destiné à limiter et à surpasser la violence.

Churchill disait : « Le succès n’est pas final, l’échec n’est pas fatal : ce qui compte, c’est le courage de continuer. » Gandhi aurait pu dire la même chose. Sa vision de la modernité nous offre des intuitions qui peuvent nous aider à affronter les dilemmes de notre temps.

— Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay

Il y a mythe et mythe

Le mot « mythe » s’entend dans un sens négatif ou dans un sens positif. Concernant Gandhi, le mot s’applique dans les deux sens. Le sens positif, c’est son legs toujours vivant de l’idée de la non-violence. Le sens négatif, c’est le fait que la réalité du personnage Gandhi est très éloignée de l’idée que l’on s’en fait. Le Mahatma était incontestablement une personnalité hors du commun, un ascète, un défenseur des opprimés, un meneur d’un courage inépuisable, un politique habile, un visionnaire qui a maintes fois fait trembler sur ses bases le Raj britannique et a contribué à faire évoluer l’Inde vers la démocratie et l’indépendance. Mais en réalité, aucune de ses campagnes de désobéissance civile n’a eu les effets escomptés. Il n’était pas partisan de l’indépendance. Il a renié à répétition son engagement pour la non-violence. Il a creusé le fossé entre hindous et musulmans. Il faisait passer ses convictions religieuses avant toutes choses, se croyant l’envoyé direct de Dieu. C’était un moraliste intégriste, un réactionnaire hostile au progrès technique, y compris médical, obstinément attaché au système des castes et très réticent à l’égard des notions occidentales de lutte des classes, et même de l’instruction pour tous.

L’idée de la non-violence peut elle-même être considérée comme un mythe, dans les deux sens du terme. Les pacifistes de l’entre-deux-guerres étaient des rêveurs. En Inde même, la non-violence s’est soldée par un échec tragique, si l’on songe aux épouvantables tueries interconfessionnelles qui se sont produites après la Seconde Guerre mondiale et ont abouti à la partition. Dans l’histoire récente, les militants de la non-violence ont complètement échoué en Chine, en Égypte, en Israël, en Russie. La non-violence est sans objet face à Daech ou Boko Haram. Elle a néanmoins joué un rôle déterminant aux États-Unis avec Martin Luther King, en Afrique du Sud avec Mandela, en Europe de l’Est avec Walesa et Havel et, ces dernières années, en Iran et en Tunisie. Dans les vieilles démocraties, le recours à la violence appartient au passé. C’est l’hommage à rendre à Gandhi : si on la libère de ses oripeaux religieux, la non-violence reste une idée d’avenir.

La fin du rêve brésilien

« Le personnage dont parle cette histoire » – un personnage auquel l’auteur n’accorde pas même un nom – est le patriarche d’une famille type de ce qu’on appelle au Brésil la « classe C », celle des ouvriers, qui a connu une ascension sans égale depuis l’arrivée au pouvoir du Parti des travailleurs (PT) et de Lula en 2003. Le père est métallurgiste. La mère, au foyer, gobe jour après jour ses antidépresseurs. Le fils, taciturne, s’efforce de supporter le harcèlement de ses camarades au lycée. Toute la famille vit dans la banlieue de São Paulo, dans l’un de ces « quartiers neufs » sortis de terre grâce au programme gouvernemental mis en place par le président Lula afin de faciliter l’accès à la propriété des plus modestes. Mais tout bascule le jour où le père décide de s’endetter encore pour faire construire une piscine dans le minuscule jardin de sa demeure, symbole ultime de prospérité et de réussite.

Issu d’une famille de métallurgistes, Bonassi est lui-même un parfait exemple de « transfuge de classe ». Dans ce roman féroce, il exprime « la désillusion profonde de certains Brésiliens à l’égard des grandes promesses et du projet de développement du pays mis en œuvre par le PT », résume Maurício Meireles dans les colonnes de la Folha de São Paulo. « Tous les dysfonctionnements du Brésil actuel y sont : le système de santé dispendieux et inefficace, les églises bondées dirigées par des gourous, les minables pizzerias de quartier comme summum de divertissement familial, les employées de maison rudoyées par leurs maîtresses, la presse sensationnaliste, le trafic automobile saturé, la police corrompue, les écoles dont les cours sont régulièrement annulés faute d’enseignants, le harcèlement contre les plus faibles dans les lycées. »

Pour Bonassi, l’expérience de la gauche au pouvoir a été une déception. Celle-ci « a réduit sa promesse de partage des richesses au seul partage de la consommation. La participation des plus pauvres à la consommation ne peut être qu’une étape de leur intégration économique et sociale, en aucun cas une finalité en soi », assure l’auteur à la Folha. Tout ce que le PT aurait permis en un peu plus d’une décennie, selon Bonassi, c’est l’émergence de cette « classe C » peu alphabétisée et peu qualifiée, qui a acheté réfrigérateurs, télévisions, voitures flambant neuves et maisons à grand renfort de crédits. Les dirigeants ont abreuvé le pays de leur « récit triomphaliste », commente le mensuel littéraire Rascunho, et l’ont plongé « dans un grand délire collectif, économique et social ».