Mémoires d’alcool en terre d’islam

«Une telle odeur de vin émanera de ma tombe

que les passants en seront enivrés.

Une telle sérénité entourera ma tombe

que les amants ne pourront s’en éloigner.»

Omar Khayyâm (Rubaiyat).

 

 

Il faut descendre la rue Furn El Hayek, dont la pente est douce, pour atteindre la rue de l’Université Saint-Joseph et le Time Out, lové dans les entrailles d’une vieille maison ottomane qui a essuyé le feu de la guerre civile – « les gens qui nous tiraient dessus habitaient la maison voisine » dit simplement Jacques Tabet, le maître des lieux. Ceux qui viennent là trouvent généralement accoudé au comptoir cet homme que l’écrivain Lawrence Osborne nous présente comme le plus généreux et le plus grincheux des propriétaires de bar de Beyrouth ; l’un des personnages qui font le charme surprenant d’un récit insolemment consacré à l’alcool dans le monde musulman et tout juste publié, Boire et déboires en terre d’abstinence. C’est drôle comme un livre peut en cacher un autre.

Celui-là n’avait, a priori, rien pour me plaire, à en juger d’après la couche superficielle de son épiderme. Un grand écrivain britannique, journaliste de haut vol pour les pages « lifestyle » des plus prestigieux magazines papier glacé, hante les grands hôtels du monde musulman pour y biberonner à partir de 18 h 10 tapantes son sacro-saint cocktail – enfin, ses sacro-saints cocktails, puisqu’il en faut plusieurs à ce « buveur endurci » – au motif d’explorer le « choc des civilisations » entre Orient et Occident sous l’angle de la fracture entre régime « sec » et « arrosé ». En ces temps d’islamophobie rampante où tout est bon pour accentuer d’un nouveau trait de crayon 4B la caricature du monde arabo-musulman, le lascar pouvait bien écrire comme un dieu, l’aventure ne me disait rien qui vaille.

Jusqu’à ce qu’un sourire change tout, lancé dès les premières pages par une musulmane du Golfe à l’auteur, dans un bar de Milan où il s’est très sérieusement laissé ensorceler par l’odeur d’herbe givrée d’une série de Gins Tonic : « La matriarche arabe me jeta un coup d’œil et je devinai sans peine ce qu’elle pensait. A ma grande surprise, cependant, elle leva soudain son verre d’eau et sourit. » Lawrence Osborne n’a pas besoin d’en dire davantage pour signifier qu’il ne part pas en croisade : ce poivrot a du respect pour une tradition qui prohibe la substance dont il a fait, dit-il, son « bâton de vie ». Dans ces pays qui ont « choisi de dire non aux plaisirs corrosifs de l’alcool », écrit-il, « l’énigme qu’il représente est plus fragile, méprisée et redoutée avec davantage de lucidité. Les raisons qu’on a de haïr cette énigme sont toutes valides. »

Mais les raisons qu’on a de l’adorer, aussi. Au Time Out où « les soirées s’écoulent sous les voûtes de pierre ébréchée que l’on pourrait prendre pour de la craie, parmi les chats de la maison et les hommes qui portent encore sur leurs visages et dans leurs gestes cette guerre lointaine », Jacques Tabet sert une palanquée de portos rouges et lâche : « J’ai horreur d’être sobre, c’est un état qui m’exaspère, comme il vous exaspère aussi, j’en suis sûr. Si j’avais été sobre, pendant toutes ces années, je n’aurais pas survécu. » Qu’ont donc d’infortunes et de grâces en plus ceux qui ont pris l’alcool pour moyen d’apprivoiser la vie ? La question imprègne ces pages et si Lawrence Osborne est allé chercher la réponse en terre d’abstinence, c’est parce que l’interdit donne davantage d’éclat au mystère.

Lawrence Osborne accepte d’avance le prix de l’accès à l’ivresse car elle est à ses yeux une forme d’immanence, de celles qui permettent de lutter contre la « conviction démente qu’il n’existe rien d’autre que le quotidien ».

 

L’auteur qui la pose est resté fidèle au petit garçon qui jouait à la vie, à la mort avec l’alcool et les moissonneuses-batteuses dans les champs de blé anglais de son enfance : « Les conducteurs ne voyaient rien de ce qui se passait au sol. Tour à tour, nous lampions une gorgée de vodka, dans le bouchon métallique d’une bouteille dérobée à nos parents. Nous nous allongions sur le chemin des moissonneuses-batteuses, cachés dans le blé, puis au tout dernier moment, nous roulions hors d’atteinte des lames qui tournoyaient. C’était la vodka qui nous en rendait capables. » Il n’aura pas fallu longtemps pour pénétrer les couches profondes de l’épiderme. En partant explorer la fascination qu’exerce l’alcool sur les sociétés arabo-musulmanes, fascination décuplée par l’interdit, Lawrence Osborne sonde d’abord la sienne.

Un groupe d’islamistes de la ville ultra-rigoriste de Solo, en Indonésie, l’y aide d’emblée. C’est l’une des rencontres les plus sidérantes du livre. Là, dans cette ville « sans alcool » de 600 000 habitants d’où sont partis les responsables de l’attentat de Bali, l’écrivain en manque demande à des étudiants coraniques qui portent la tenue blanche traditionnelle s’ils connaissent un restaurant qui lui servirait une bière. Aussitôt dit, aussitôt regretté. Mais leur foudre ne s’abat pas sur lui. « Ils m’invitèrent à venir prendre un café avec eux, afin que nous “discutions” » S’ensuit un dialogue improbable mais vrai : ne voit-il pas les désastres que l’alcool inflige au monde occidental ? Que c’est une plaie, une maladie de l’âme ? Si, il voit. Plus tard, du fond d’un Gin Tonic (« cette boisson fait partie de mon patrimoine ») : « Je me rappelai tout particulièrement l’expression “une maladie de l’âme”, parce que plus j’y pensais, plus je me sentais incapable de la contester, même s’il m’était tout aussi impossible de l’entériner. » Lawrence Osborne n’est pas du genre à jouer les vierges effarouchées sur les désarrois du buveur, sans tomber jamais dans l’apitoiement. « Chacun est responsable de ses propres naufrages », écrit-il, et c’est bien plus que politesse du désespoir. Il accepte d’avance le prix de l’accès à l’ivresse car elle est à ses yeux une forme d’immanence, de celles qui amènent à se battre contre des moissonneuses-batteuses et permettent de lutter contre la « conviction démente qu’il n’existe rien d’autre que le quotidien ».

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Café El Fishawi, Le Caire ©Mohannad Khatib

 

Il suffit à l’écrivain de se poser à quelques encablures du port de Batroun, sur la côte libanaise, pour arrimer son récit à cette très vieille histoire. C’est peut-être de là, confie la propriétaire du domaine des Côteaux de Botrys, que Dionysos aurait fait voile vers la Grèce, qu’il serait « parti à bord des navires qui faisaient le commerce du vin vers l’Attique ». Dionysos, dont le culte était le plus populaire du bas empire romain, dieu du théâtre, des vergers en fleur et du vin. Que le poète Pindare assimilait à la « pure lumière du plein été ». « Le buveur ou la buveuse qui se dirige mollement, chaque soir, vers le bar dans lequel il ou elle croit voir son Bethléem, est en quête de sa propre version de la stupéfiante intuition de Pindare, songe Osborne. Nous voulons, ne serait-ce que pour quelques instants, la “pure lumière du plein été” au-dedans de nous. »

Mais Dionysos est aussi un dieu de mort et de sacrifice. L’écrivain qui arpente le monde escorté par ses fantômes, galerie d’êtres déchiquetés entre les ténèbres et les lumières de l’alcool, le sait mieux que personne. Voici le grand-oncle John, éditeur à la Liverpool University Press, insupportable, céleste, de l’engeance de ces parents suffisamment éloignés pour pouvoir transmettre aux enfants une certaine idée de la liberté, de ceux qu’on ne voit jamais mais qui envahissent tout de leur présence énorme quand ils débarquent enfin, une fois l’an ou à peu près. « Il faisait surface tous les 24 décembre, en compagnie d’une nouvelle petite amie, tout juste descendu d’un paquebot transatlantique ou de l’avion de Madrid, se présentait à notre porte d’entrée couvert de neige et filait s’asseoir au piano, en remontant ses manchettes, pour se mettre à jouer et à chanter sans en être prié, maboul et ivre. Petit garçon, je l’adorais. J’admirais son intrépidité. J’admirais la façon dont, au repas de Noël, il portait un toast individuel à chacun des convives, et avec du Glenfiddich pur s’il vous plaît, avant de se mettre à brailler une de ses compositions sans queue ni tête. » Ténèbres ou lumières ?

Et puis, il y a cette femme sans même un prénom. Une femme dont l’esprit – elle vient de mourir – accompagne Lawrence Osborne quand il s’installe pour quelque temps à Istanbul : « Le plus triste, c’est que je n’avais pas pu partager avec elle un dernier Famous Grouse et que je dois maintenant le boire tout seul, dans un bar d’Istanbul. Elle adorait le Bosphore, sans doute parce que Lord Byron l’avait traversé à la nage et parce qu’il l’adorait, lui aussi ». Elle l’accompagne toujours dans la chambre un peu miteuse de ce palace magnifiquement décati qu’est, paraît-il, l’hôtel Bristol du Caire. L’auteur est venu dénicher en Egypte deux Libanais qui exploitent le seul vignoble du pays et produisent un vin pétillant rosé « rafraîchissant, acide, bien fait ». Le crépuscule est tombé et il porte un toast muet à l’âme sœur « qui aurait pris plaisir à le boire avec moi, dans cette chambre sombre qui sent le moisi et dont les volets sont en train de se dégonder. » C’est elle, sa mère, qui lui a transmis l’habitude de boire pour stimuler l’imagination, et à laquelle, donc, il doit tout puisqu’il est aujourd’hui salué par la critique unanime comme le nouveau Graham Greene.

Elle m’est apparue comme le plus beau personnage du livre, précisément parce que son fils en esquisse les traits avec une délicatesse tourmentée qui bouleverse ; parce qu’il raconte la maladie de son âme avec une infinie décence. Journaliste et dramaturge pour la radio, elle avait développé son goût pour le Famous Grouse lorsque la famille avait quitté le centre de Londres pour Haywards Heath, fief conservateur à une heure de Londres, « forteresse de la vertu privée, protégée par un millier de pelouses, de haies d’ifs et de grilles en fer forgé », où les femmes éclusaient toute la journée un ennui gluant dans leurs grandes maisons désertées par des époux partis faire affaires : « C’était une femme qui avait dérivé de manière presque fortuite dans une existence qui n’était pas vraiment celle qu’elle avait prévu de mener. Mais comme c’est souvent le cas, un mari loyal et travailleur, un homme doté d’un sens de l’humour et de la faculté d’aimer ses enfants, était parvenu à la séduire. Et pourquoi ne pas être séduite ? L’existence banlieusarde de Haywards Heath après Naples, la vie conjugale après sa carrière de journaliste en cavale, durent être pour elle un sacré choc. A mesure que les années passaient, elle se mit à boire. » Je n’ai pas pu m’empêcher de lui donner en imagination le visage de Gena Rowlands. Ténèbres ou lumières ?

Est-ce que nous ne devons pas l’alambic à un alchimiste musulman du VIIIe siècle et l’al-kohl aux alchimistes arabes du XIIe ? N’existe-t-il pas une grande tradition arabo-persane de poésie bachique ?

 

Lawrence Osborne ne le sait pas, qui est capable de dire ici que « la solitude d’un bar est si absolue, si ravageuse qu’on se demande pourquoi Edward Hopper ne l’a pas peinte plus souvent », et là que « le mal de vivre et la frustration légendaires de l’ivrogne sont souvent exagérés ». Il ne sait pas, mais il choisit. Je crois que cela s’est passé justement dans cette chambre de l’hôtel Bristol, au moment du toast muet à sa mère, en sirotant ce « très bon vin » pétillant du Delta du Nil, Le Baron, « une noble tentative de réussir quelque chose de compliqué et difficile » : « Je le bus lentement, au lit. La pièce s’emplit de la lumière que diffusaient les lampes à acétylène dans la rue. Plus qu’à n’importe quel autre moment, durant ces deux années, je sentis les mots de Pindare me revenir en tête, tandis que je vidais entièrement ma bouteille de “bulles” égyptiennes. Les mots qui décrivaient le dieu Dionysos : hagnon phengos oporas, “la pure lumière du plein été”. C’était une expression que je ne parvenais pas à oublier et je veux bien croire qu’elle dénotait quelque chose que j’avais cherché toute ma vie. Cette lumière paraissait m’emplir à ce moment précis, jaillissant de ces délicates bulles roses qui nageaient au bord d’un verre à vin bon marché, souillé par une fourmi morte. Lorsque je me réveillais, ma mère était partie et j’étais tout seul au soleil. » Alors, lumières !

En fait de croisade, ce livre est une célébration. Ecoutez Lawrence Osborne évoquer le parfum de chocolat blanc des vodkas du maître distillateur suédois Börje Karlsson, par ailleurs inventeur de l’Absolut ; citer le poète persan Abu Nuwas, qui disait de l’arak (boisson nationale au Liban) qu’il avait « la couleur de l’eau de pluie » mais était « aussi chaud au-dedans que les côtés d’une torche enflammée » ; décrire par le menu la fabrication des single malts exceptionnels de l’ïle d’Islay, ce lieu magique des Hébrides intérieures où l’on se déplace « au milieu de tempêtes de pluie salée » et qui ressemble à la Grèce en hiver. Après le maltage, « pendant quinze heures, un feu de tourbe crache sa fumée odorante dans le four et sature l’orge séchée de ses arômes. La distillerie Laphroaig tourbe intensément ses whiskies. Les connaisseurs disent que la plupart des scotches peuvent se vanter de posséder une demi-douzaine de saveurs de fumée, alors que le Laphroaig en révèle au moins quatorze ». Il émane de ce récit une sensualité communicative.

A Islamabad, les « bootleg wallahs » et leur marchandise de contrebande fournissent aux riches pakistanais leur Johnny Walker de prédilection pour des fêtes alcoolisées qui durent jusqu’au bout de la nuit.

 

Nulle part ailleurs plus qu’à ses côtés sur l’île d’Islay le lecteur ne prend conscience que Lawrence Osborne parcourt le Liban, la Malaisie, Dubai, l’Indonésie, la Turquie ou le Pakistan en quête d’alcool d’abord parce qu’un monde au régime sec lui paraît plus râpeux pour l’âme. On boit « parce qu’on est humain et qu’il délicieux de boire », avait-il prévenu dès la première page. Voilà pourquoi il est venu fêter, au cœur de cette civilisation arabo-musulmane plus lucide sur ses méfaits, un art de vivre avec l’alcool dont il refuse d’admettre l’effacement à mesure que progresse l’islam radical. Il en va d’un certain raffinement du monde. Est-ce que nous ne devons pas l’alambic à un alchimiste musulman du VIIIe siècle et l’ al-kohl aux alchimistes arabes du XIIe ? N’existe-t-il pas une grande tradition arabo-persane de poésie bachique, incarnée dans le genre poétique des khamriyyat – littéralement « le plaisir de boire » ? Les poètes soufis n’ont-ils pas célébré l’ivresse, ce courant hétérodoxe voyant dans le vin la métaphore suprême de l’amour ? Lawrence Osborne nous emmène sur les traces de ce monde qu’il pense menacé. Il en tire un portrait de l’alcool en patrimoine commun de l’humanité.

Regardez comme il « se déverse de partout » au Pakistan, où une longue histoire de cultures interfécondes lui a pavé la voie. Dans cette république islamique d’où l’alcool est banni, les « permit rooms » y pourvoient. Ces magasins de spiritueux très discrets sont fréquentés par les non-musulmans (munis de l’indispensable livret), qui ne se privent pas de revendre leur butin au prix fort. Le directeur de la brasserie Murree, le seul fabricant d’alcool du pays (bière, gin, vodka, whisky, souvent de bonne facture), propriété d’une famille parsie, tire la chose au clair. La firme qui n’a pas le droit d’exporter est censée écouler sa considérable production auprès des 5 % de non-musulmans du pays. Peu probable : « Nous savons tous que les non-musulmans en achètent pour les musulmans. C’est une combine florissante ». Et puisque la combine ne suffit pas à étancher toutes les soifs, les « bootleg wallahs » et leur contrebande font le reste, fournissant aux riches pakistanais leur Johnny Walker de prédilection pour des fêtes alcoolisées qui durent jusqu’au bout de la nuit. Comme de juste, Lawrence Osborne atterrit dans l’une de ces soirées privées, muni d’une bouteille de Gymkhana, honorable whisky de chez Murree : « Nous emplîmes les verres. Je remarquai que tout le monde se léchait les babines d’un air pensif, pendant un moment, tout en contemplant le fond de son verre. Quelqu’un mit en route un CD de Rabbi Shergill et bientôt la moitié des invités dansait, certains levant d’une main leur verre de Gymkhana tout en faisant tournoyer leur partenaire. Je reconnus aussitôt la chanson, une très belle version techno d’un poème mystique soufi de Bulleh Shah, poète pundjabi du XVIIIe siècle, dont la sépulture est au Pakistan. Bulleh écrit qu’il n’est pas “le croyant de la mosquée”, qu’il n’est ni musulman, ni hindou, ni parsi, et ne sait d’ailleurs pas qui ni ce qu’il est. La vidéo lyrique de Bulla Ki Jana, par Shergill, sonne comme un appel à la paix et à la tolérance. »

Il fut un temps où Bagdad était la ville aux innombrables de tavernes, Istanbul la cité à la centaine de distilleries, et l’on boit de la bière en Egypte depuis des milliers d’années. Lawrence Osborne évoque pour finir avec une tendresse iconoclaste le sultan Mourad IV, mort ivre à 28 ans, qui tirait à l’arc sur les passants depuis les fenêtres du palais de Topkapi durant ses beuveries, devenu fou de chagrin après avoir perdu l’ami qui l’avait initié aux plaisirs du vin. C’est en lisant ce genre d’histoire que l’on comprend qu’Osborne aime, à travers l’alcool, les sociétés avec grain comme les existences avec aspérités. Rien ne l’indigne plus, au fond, que l’aseptisation du monde. Et il ne nous laisse pas le confort de croire que c’est une simple affaire d’islam : « Chaque société livre sa propre guerre contre le plaisir ». Dans l’un des passages les plus drôles du livre, il se souvient avec insolence du vieux bar de Brooklyn où il avait autrefois ses habitudes. « A l’époque, c’était un troquet qui faisait quelques chichis. On aurait dit le boudoir d’une mère maquerelle espagnole désorganisée. Les femmes qu’on y voyait étaient de merveilleuses et authentiques salopes, une race totalement éradiquée de notre ville par ces autocrates de la police, qui ont si hardiment amélioré nos existences à tous, en faisant de nos divers quartiers des endroits où les chihuahuas et les ménagères peuvent évoluer en toute sécurité. » Je déconseille ce livre aux amoureux des chihuahuas et aux ligues de tempérance.

 


L’objet fétiche

C’est un bas-relief en marbre que l’on peut voir au pied des marches de l’autel du temple de Bacchus/Dionysos (« le plus grand sanctuaire jamais consacré au dieu du vin »), à Baalbeck, au Liban. L’unique panneau sculpté représente une jeune danseuse, « parfaitement découpée avec sa chevelure et son chiton flottants ». Cette bacchante n’est pas plus grande que la main : « Je plaçai ma paume sur la fille de marbre et fermai les yeux. Il faut se rappeler en l’honneur de quoi elle dansait et pourquoi l’ivresse est le mystère le plus primitif qui soit. Dans l’univers méditerranéen, l’ivresse fut à l’origine d’une passion religieuse. »

Plus tard, à Istanbul, au sortir d’une cérémonie soufie, face à la colonne de Marcien où figure une sculpture de la victoire ailée, Nike, dans sa robe flottante, Lawrence Osborne repense à la petite danseuse bachique du temple de Baalbeck : « C’était le même mouvement, une jeune fille qui avançait comme si elle dansait : ce qui nous rappelait que dans ce monde révolu, c’étaient aussi les jeunes filles qui dansaient en proie à l’ivresse et qui étaient donc immortalisées ainsi, les jeunes filles dont les formes évanescentes et extasiées étaient célébrées comme si elles devaient durer de toute éternité.  »

 


A lire aussi

C’est l’occasion où jamais de découvrir les romans de Lawrence Osborne traduits en français : Terminus Oasis, paru en mars chez Calmann-Lévy ; et Ania Malina, publié en 1990 chez Gallimard.

Sur l’histoire des rapports entre l’islam et l’alcool, il faut lire et relire l’excellente Anthologie du vin et de l’ivresse en islam, de Malek Chebel (Pauvert, 2008).

Et, parfaitement en condition après ces bonnes lectures, vous serez fin prêts pour la nouvelle édition du Salon des vins organisé par nos amis de Rue 89 : Sous les pavés la vigne, c’est le 30 avril et le 1er mai à Paris. Notez-le !

 


Prochain rendez-vous le 29 avril, après une courte pause de printemps, pour une jolie balade en compagnie d’un randonneur de Palestine.

La newsroom, le nouvel atelier de la Renaissance journalistique ?

Depuis quelques années, les médias cherchent à tâtons le modèle d’organisation idéal, qui résulterait du nouveau paradigme de l’information, l’avènement des réseaux sociaux en particulier et du web en général, et d’un modèle économique probant.

Ces derniers temps, les rédactions d’information n’ont qu’un mot à la bouche : le web first. Force est de constater que cette idéologie du web first est à l’origine de certains maux qui pénalisent actuellement la presse écrite.

On entend par web first la volonté de donner la suprématie à l’immédiat en matière d’informations, en fabriquant un continuum d’informations relayé online.

Or, on observe aujourd’hui que les journaux qui tirent le mieux leur épingle du jeu, sont ceux capables de prendre de la distance, d’offrir un regard décalé sur l’actualité, ce flux ininterrompu d’informations, pour lui redonner sens. C’est ce que d’aucuns appellent l’offre reading first (priorité au lecteur).

Ce constat a le mérite de nous forcer à reconsidérer ce qui est devenu le web first, nouveau mantra des rédactions.

Et d’abord si le web est first, quelle place a donc le print ? Comment penser le print et l’articuler dans la chaîne de production éditoriale d’aujourd’hui ?

Sachant que la majeure partie des médias généralistes est aux mains d’une dizaine de groupes appartenant à de riches industriels qui ont fait fortune dans des domaines bien éloignés de la presse (transports, bâtiment, luxe, télécommunications…). Et que ces mêmes grands groupes possèdent les 3 types d’espaces média : la radio pour l’annonce, la télé pour montrer et la presse pour expliquer.

C’est à toutes ces questions que je me propose de répondre fort d’une expérience acquise depuis 35 ans dans mon métier de designer de l’information.

Que se passe-t-il ?

Comme nous le pressentons tous, nous abordons une nouvelle ère.

Et même si, comme les précédentes, cette ère ne s’annonce pas, il nous faut bien accompagner le réel en marche.

L’automatisation de certaines tâches grâce aux Technologies numériques a accéléré le rythme du travail, entraînant mécaniquement la chute du coût unitaire de chaque intervention. Ce phénomène d’ubérisation des moyens de production de l’information a profondément bouleversé les métiers, les spécialisations et les mentalités. Inéluctablement, les rédactions, poussées par le « faire plus, plus vite, moins cher », ont abandonné une organisation verticale strictement hiérarchisée et cloisonnée avec une division du travail (journalistes, typographes, correcteurs, secrétaires de rédaction, compositeurs de pages, photograveurs, etc.) à un modèle plus horizontal, plus court, nécessairement nouveau et en évolution continue. Et aujourd’hui, on constate que de plus en plus de rédactions s’orientent vers des plateformes de production transversales et modulables.

Pourquoi changer ?

Les technologies numériques sont venues bouleverser le temps et l’espace de l’information et de la communication. Nous sommes face à la mise en place d’un modèle inédit où les dispositifs numériques ont fait exploser la chaîne de production classique et les modes de communication. Où les rythmes de lectures sont cadencés par de nouvelles narrations, une « écriture globale » qui a assimilé tous les nouveaux outils technologiques et qui se déploie dans un continuum médiatique.

Bien entendu, si le modèle économique de l’ancien monde s’effondre, cette nouvelle ère s’accompagne d’un coût humain, technique, social, financier… Néanmoins, nous ne pourrons faire l’économie de réinventer notre métier, celui de faire le récit de l’information.

L’enjeu est de créer des dispositifs narratifs qui intègrent ce monde de la complexité décrit par Edgar Morin. L’autre enjeu, qui découle du premier, est de contrer « l’infobésité », cet océan qui charrie chaque jour des multitudes d’informations, de messages, ce que l’on appelle communément aujourd’hui des contenus (pour les distinguer des contenants, ces tuyaux du web). Autant de signes que le lecteur doit gérer puis digérer. Cet enjeu, vital pour les médias, consiste à retrouver dans ce flux continu d’informations où la dramaturgie est abolie, une tension, pour capter l’attention. Concevoir un récit dans une stratégie de l’attention, c’est retrouver cette capacité de créer une attente, un désir du lecteur. Un art du récit à l’ère numérique sans laquelle aucun business model ne tient.

Le web first oblige à créer une « newsroom »

Si l’on prend le web comme unité de première mesure informationnelle. La chaîne éditoriale qui en découle est celle de type Web first. Elle oblige à repenser l’organisation traditionnelle et à revoir ses méthodes, mutualiser certaines productions de l’information et en développer d’autres. Certains se sont lancés dans l’expérience d’une newsroom, une rédaction unique mutualisant les contenus quel que soit le canal de sortie de l’information.

Or, travailler en newsroom ne s’improvise pas. Rien à voir avec une rédaction classique de journalistes où l’on compile talents et où chacun s’exprime dans sa spécialité. Il s’agit, en premier lieu, de réinventer les pratiques et les méthodes et de bousculer les mentalités fossilisées par un conformisme solidement ancré.

Les conditions de notre mutation

L’organisation en newsroom des rédactions permet aux journalistes, designers, secrétaires de rédaction, infographes, développeurs, fabricants d’images, etc. de travailler d’une façon paradoxale c’est-à-dire de savoir accueillir l’aléatoire tout en suscitant la désobéissance.

Autrement dit, travailler hors de la norme, de l’habitude et des règles traditionnelles. À la fois de manière très rapide et dans un même mouvement, de travailler en îlot-autonome mais relié, connecté en permanence avec les autres.

Une fois encore, maîtriser cette ingénierie indispensable ne s’improvise pas. L’un des antidotes à l’ubérisation de l’information tient dans une exigence accrue dans le recrutement des journalistes. Plus globalement, dans la régénération des pratiques journalistiques en privilégiant, dans ou hors newsroom, la rigueur, la qualité, la rapidité, la fiabilité. Autrement dit, former toujours et encore les professionnels de l’information et adapter les outils numériques de la presse aux exigences d’un journalisme irréprochable.

Un constat que les éditeurs, les financiers et leurs actionnaires doivent admettre et dont ils doivent tirer les conséquences : arrêter de croire que créer des postes de manutentionnaires du web recrutera des lecteurs durables pour la marque du journal.

Comment préserver la valeur de notre métier ?

D’abord en misant tout sur la valeur humaine. Cette valeur s’articule sur les compétences, le tout chevillé par une organisation de soft-pouvoir (la nouvelle économie parlerait de co-construction) où la hiérarchie a été éliminée pour mieux s’appuyer sur l’autonomie de chacun et la participation de tous. L’organisation spatiale même de la newsroom répond à cet impératif d’être au centre de l’écosystème en installant le bureau du leadership au centre.

Cette organisation se nourrit d’une formation professionnelle permanente in situ, régulière et continue, et acceptée comme étant inhérente à la pratique professionnelle. Les technologies numériques de l’information innovent tous les jours, d’où la nécessité d’immerger les journalistes dans un système modulaire ouvert, un bio-système de la curiosité ouvert à la complexité du monde.

Du point de vue des investisseurs, c’est une ligne de coût supplémentaire mais une dépense nécessaire pour tirer tout le parti du numérique, qui rend le monde de plus en plus accessible en devenant de plus en plus intelligent.

Recréer la richesse de création d’un atelier de la Renaissance

Dans les ateliers de la Renaissance régnaient l’interdisciplinarité, la créativité et l’inventivité, le droit à l’expérimentation et l’insoumission. Il s’agit de retrouver cet esprit de créativité. Les newsrooms qui ont réussi, comme celle du quotidien Aargauer Zeitung, un modèle du genre, ou celle de Die Welt qui se divise en deux espaces, la Mine (les journalistes qui écrivent le contenu) et la raffinerie (les journalistes qui adaptent le fond à la forme), se construisent jour après jour sur le principe du « content first », la priorité du contenu sur le contenant qui le diffuse.

À ce titre, au risque d’enfoncer une porte ouverte, l’espace sans limite du numérique permet au journaliste de s’exprimer sans contrainte de place. Or, on constate ici le renversement du paradigme pour des milliers de journalistes « dressés » par leur école de formation à adapter leur article au moule dans lequel ils écrivaient au caractère près. Il s’agit d’une véritable révolution culturelle pour des professionnels qui ont toujours réfléchi en fonction de la forme pour créer le fond.

L’ambition qui doit nous guider est de donner le meilleur service possible pour chaque lecteur. Là aussi, il est nécessaire de reconsidérer le lecteur. Il s’est transformé, ce lecteur, au contact des réseaux digitaux : il s’est approprié les identités multiples que lui permet le jeu des pseudos et des comptes personnels. Il est un et en même temps multiple, cumulant l’appartenance à de multiples communautés. Parisien, électeur de gauche, amateur de football, intéressé par l’actualité financière, etc. ; ou femme, habitant un village des Alpes, curieuse de recettes de cuisine, experte des questions de psy sur la question des ados, randonneuse, adepte de services collaboratifs, fan d’un groupe de hard rock, etc. Il faut pouvoir satisfaire ses multiples identités.

La fin du chef

Dans cette newsroom idéale, l’organisation du travail et les relations sociales sont bouleversées : à l’exception des cadres dirigeants qui fixent la stratégie, la hiérarchie verticale, on l’a dit, n’a plus sa place. Certes, il reste nécessaire de conserver une autorité de référence et un fédérateur de la responsabilité collective. Ce dernier est au centre de cette newsroom, plus exactement il travaille parmi sa rédaction. Non plus des petits chefs arrogants, assis dans des bocaux en verre, non plus des bureaucrates avec un « lapis » à l’oreille. Mais c’est la fin du management intermédiaire, des sous-directeurs et de ses adjoints, et celle des technocrates du métier qui supervisent sans faire, caractéristique notamment de la chaîne éditoriale jusqu’à aujourd’hui.

Dès lors, ce n’est plus la vision d’un seul ou d’une oligarchie parasitaire qui s’exerce dans ce nouvel espace transverse et modulaire, mais une production co-construite, embarquée par un leader aux côtés de ses équipes. Non plus des chefs qui regardent la cordée de la chaîne éditoriale de l’extérieur, mais des leaders cultivés et qui sont à la tête de la cordée.

Bien sûr, ceux qui maîtrisent l’ingénierie technologique ont toute leur place au cœur de la newsroom : le responsable de l’informatique éditoriale dans le cas d’un média, mais aussi chacun des acteurs a la sienne, fondée sur une co-exigence de responsabilité et d’innovation.

Quant au journaliste, il fera toujours des enquêtes, des reportages, il sera toujours le témoin de son temps… Il devient prescripteur pédagogue auprès de son lecteur, en partageant son travail sur des réseaux sociaux et des sites de recommandations, tout en s’en démarquant par son exigence de vérifier, d’authentifier, d’analyser, et d’anticiper. Il cherche la relation avec son lecteur.

Du point de vue de l’éditeur, l’objectif économique est que le média redevienne un objet incontournable pour le lecteur, où il doit trouver tous les types d’informations et de services. Pour cela, il doit y trouver ce qu’il cherche et surtout ce à quoi il ne s’attend pas. C’est cette surprise informative qui va se révéler indispensable à la satisfaction, au partage et partant à la fidélisation. Attention alors au recours marketing des traçages de navigation pour détecter des éventuels nouveaux intérêts du lecteur à suivre.

Ainsi, ce nouveau média-plateforme, fabriqué avec une logique de co-construction, partage le meilleur de ses contenus via les différents réseaux sociaux, se déploie via une myriade de passerelles et contribue jusqu’aux communautés de pensées.

En conclusion

La newsroom est la cheville ouvrière d’un nouveau contrat de lecture qui s’impose au-delà de toute charte ou feuille de route, à tous les membres de la rédaction et dans tous ses aspects : éditorial, fonctionnel, ergonomique, visuel, etc. La gouvernance d’une telle rédaction doit s’inspirer de l’art des maîtres d’atelier de la Renaissance dont la priorité était de stimuler la créativité de leurs équipes. En ce sens, la newsroom doit se penser comme une forme d’organisation du travail, au-delà du post-moderne : égalitaire, libérale-libertaire dans une recherche permanente de co-construction. Les privilèges, les terrains de compétence exclusifs n’y ont plus leur place. Reste, partagé par tous, l’exigence renouvelée et la certitude de construire un nouveau journalisme. Un « open journalisme » ?

Nata Rampazzo (Paris 2016)

 

La possibilité d’une vie, à Youngstown

« Je suis de mon enfance comme d’un pays »,

Antoine de Saint-Exupéry (Terres des hommes).

 

J’aimerais, cette semaine, vous parler d’enfances. Est-ce l’effet de tous ces gens qui passent la Nuit, debout, place de la république et ailleurs ? Est-ce l’intensité théâtrale des primaires américaines ? J’ai eu l’envie de me replonger dans le livre que George Packer a consacré à L’Amérique défaite, sorti il y a tout juste un an aux éditions Piranha (ceux d’entre vous qui visitent régulièrement ce blog savent que j’ai le goût des livres qui durent et que je milite contre le zapping permanent et pour le slow-reading). Une passionnante chronique de la mutation (dislocation, dirait l’auteur) vécue par les Etats-Unis ces quarante dernières années, avaient dit les gazettes. Peut-être y puiserais-je de quoi comprendre l’indignation qui monte des « 99 % » ? Mais c’est tout le plaisir des bons livres que d’y trouver ce que l’on n’y cherche pas.

Car George Packer fait bien davantage que raconter la désindustrialisation, la financiarisation de l’économie et la montée des inégalités. Le journaliste du New Yorker – le sait-il ? – a surtout écrit à mes yeux un magnifique récit sur l’enfance. Ou plutôt, sur cette chose impalpable qui, dans l’enfance, même la plus fracassée parfois, façonne un adulte capable de tenir debout. Et j’ai souvent repensé, à mesure que je faisais connaissance avec le plus beau personnage du livre, Tammy Thomas, à Jenny Diski s’interrogeant sur ce « mystère total » : « Pourquoi certaines personnes sont-elles terrassées et réduites à l’impuissance par ce qui semble n’être qu’un environnement dysfonctionnel des plus bénins, alors que d’autres, dont l’enfance a été dévastée par les mauvais traitements et la pauvreté, semblent trouver le moyen de vivre leur vie comme si elle leur appartenait bel et bien ? »

Tammy Thomas, donc, est née à Youngstown, Ohio, en 1966 dans une famille où ça ne tournait pas bien rond : sa mère, une jolie Vickie de 17 ans, se fichait pas mal de son père, un gamin des cités de 15 ans. Et réciproquement. Elle avait quitté le lycée, et commencé de se droguer peu après la naissance ; comme son propre père, revenu héroïnomane de la Deuxième Guerre mondiale. A 3 ans, la gosse avait déjà appris à retirer la cigarette des mains de sa mère, qui s’endormait en fumant. Tammy Thomas aurait pu se faire un sarcophage de cette enfance, mais non.

Le samedi c’est fête quand Granny lui met ses gants, son chapeau, son petit haut à dentelles et ses chaussures vernies pour aller au centre-ville faire les magasins. Granny, le soleil dans son ciel de plomb.

 

A l’époque, il faut dire, Youngstown, trépidait encore. Les aciéries tournaient à plein régime ; à la fraîche, le soir, sous le porche, l’air sentait bon le soufre ; les Noirs commençaient même d’accéder aux bons boulots bien payés jusque-là réservés aux ouvriers blancs dans les usines. La fillette n’a évidemment pas bien conscience de tout cela, mais le samedi c’est fête quand Granny lui met ses gants, son chapeau, son petit haut à dentelles et ses chaussures vernies pour aller au centre-ville faire les magasins. Granny, le soleil dans son ciel de plomb, l’arrière-grand-mère avec qui Vickie et Tammy vont vivre. A presque 70 ans, elle travaille comme bonne à tout faire chez Mrs Purnell, une riche veuve des beaux quartiers, et fait vivre tout le monde dans la maison qu’elle a fini par pouvoir acheter à force de besogne.

A plus de quarante ans de distance, l’arrière-petite-fille se souvient encore des quelques jours passés avec Granny dans cette villa (parce que Vickie avait disparu) : « Elle regardait les écureuils qui venaient manger dans la main de Mrs Purnell sous le portique, et Mrs Purnell lui donna un téléphone Mickey. » Tammy y fera bientôt un séjour de quelques mois, quand la fillette et l’aïeule garderont la propriété, le temps que les héritiers règlent la succession de Mrs Purnell, à sa mort : elle avait 5 ans. La gamine, dont la mère commence à multiplier les séjours en prison, s’émerveille d’une crinoline dénichée dans une vieille malle : « Elle aimait la mettre et tournoyer dans la salle de bal en imaginant comment les gens dansaient autrefois. Elle descendait le grand escalier comme une princesse et donnait des spectacles sur la terrasse circulaire pour un public de buissons. » Elle grimpe au grand arbre, aussi, malgré l’interdiction. Tammy sait profiter à grandes goulées de toutes les parenthèses enchantées que lui offre la vie. Est-ce parce qu’elle a pu s’émerveiller, malgré tout, qu’elle a acquis ce « pouvoir brut » que les autres verront plus tard en elle ? En tout cas, du plus loin qu’elle s’en souvienne, « ça allait » : quand sa mère s’est installée avec un certain Wilkins, qu’il a fallu quitter la maison de Granny pour habiter dans une bicoque divisée en appartements, que sa chambre était en fait un placard où elle tenait à peine debout, « ça allait ».

A Youngstown, pourtant, passé la deuxième moitié des années 1970, ça n’allait plus du tout. Tammy avait autour de 11 ans quand les aciéries se sont mises à fermer les unes après les autres ; quand ses chers magasins du centre-ville ont jeté l’éponge les uns après les autres. En 1982, la ville avait le taux de chômage le plus élevé des Etats-Unis, 22 %. Au terme de cette désindustrialisation foudroyante dont Bruce Sprinsteen a fait une chanson, 50 000 emplois avaient disparu. 50 000 ! La ville s’évide, les maisons sont saisies. Il y a plus de deux incendies par jour parce que certains veulent toucher l’argent de l’assurance et que la mairie s’acoquine avec la mafia, qui fait flamber tout ça pour moitié moins cher qu’il ne coûte de démolir. C’est à ce moment là qu’on vole la porte d’entrée de la maison de Granny (la gamine est retournée vivre là), une vieille porte en chêne massif avec une ouverture ovale ; il n’y a pas d’argent pour la remplacer, Tammy commence à avoir honte d’inviter ses amis. Peut-on s’immuniser contre le monde qui se défait autour de soi ?

A 15 ans, Tammy tombe enceinte : on lui avait juste dit que les bébés naissaient sous les rochers. Elle l’avait cru. Pourquoi non ?

 

A 15 ans, Tammy tombe enceinte : on lui avait juste dit que les bébés naissaient sous les rochers. Elle l’avait cru. Pourquoi non ? Et la nouvelle fait pleurer Granny : « Encore une qui ne finira pas le lycée, explique aujourd’hui Tammy Thomas avec le recul. Elle disait qu’elle avait travaillé, récuré des parquets, fait la cuisine, passé tout ce temps loin de sa famille et que tout ce qui comptait le plus pour elle, c’était que j’aie un diplôme et une maison et ça n’était toujours pas arrivé. On avait une maison mais personne n’aurait de diplôme. »

Nous ne saurons pas si c’est l’électrochoc provoqué par le chagrin de son arrière-grand-mère, ou d’avoir eu un aperçu de bonheur possible au cours d’après-midis en crinoline, qui lui a donné ce sursaut. A moins qu’il s’agisse d’une réaction de fierté noire, héritée des trois volumes de la collection Ebony Success Library offerts par Granny, sur les succès des Noirs dans l’histoire… Quoi qu’il en soit, l’adolescente se jure de ne pas finir comme les filles des cités qui passent leur vie aux crochets de l’aide sociale ; ni comme sa mère. Tammy continuera le lycée et après, elle trouvera un bon boulot pour que sa fille ait une meilleure vie qu’elle. Ce sale coup produirait le plus grand des miracles. Mais la volonté ne faisant pas tout, les dieux ont été un peu lents à rendre leur jugement.

Dans l’immédiat, le père ne vient pas signer l’acte de naissance. Séparation. Si c’était un roman, à ce stade, j’accuserais l’auteur d’en faire beaucoup trop. Ce n’est pas un roman. Tammy rencontre le garçon un peu plus tard, en compagnie de sa nouvelle petite amie, enceinte elle aussi. Mais ça allait, elle s’en remettrait. La jeune femme va jusqu’au bout du lycée, trouve un job de caissière, a deux autres enfants, d’un autre père, fait attention à l’argent, achète les cadeaux de Noël en avance en versant un acompte au magasin jusqu’à ce qu’elle puisse les payer totalement, cherche un boulot plus sûr, le déniche : ouvrière à la chaîne dans une usine Packard Electric. Elle sort de l’aide sociale, comme elle se l’était promis.

Tammy passera dix-neuf ans dans cette entreprise, où elle reçoit en prime l’asthme (parce que son travail consiste, pendant un temps, à plonger des câbles de cuivre dans du plomb en fusion) et le syndrome du canal carpien (les « mains Packard », ils appellent ça). A part ça, la vie suivait son cours. Des hommes y entraient et en repartaient. Les déménagements se succèdaient à mesure que Youngstown sombrait – on n’en parlait plus que sous le nom de « Murdertown » – et Tammy perdait de l’argent à chaque fois. Ça doit être à peu près l’époque, d’ailleurs, où sa future amie Hattie, une sacrée bonne femme elle aussi, a perdu sa petite-fille Marissa (16 ans), morte d’une balle en plein cœur à la sortie d’une soirée, et décidé de créer sur une parcelle vide près de chez elle le « jardin des fleurs fauchées en pleine jeunesse » : « Elle récupérait des bulbes de tulipes et de jonquilles et des rosiers sur les terrains des maisons abandonnées et elle les laissait s’épanouir sans jamais les couper car Marissa avait été coupée comme une fleur. »

Du côté de Tammy, cela dit, le boulot s’apprivoisait, elle gagnait même assez correctement sa vie – 25 dollars de l’heure sur la fin. Avec les collègues, ils rigolaient bien, fêtaient tous les anniversaires avec un gâteau et pariaient sur les matchs de football américain (une fois, elle a empoché 800 dollars comme ça). Evidemment, elle traversait aussi des orages, subissait des pertes : la mort de Granny, celle d’un homme qui venait de la demander en mariage et s’était fait descendre à peu près à la seconde où elle avait décidé d’accepter, et puis sa mère qu’elle n’avait cessé d’adorer envers et contre tout ; mais globalement, son salaire de Packard « l’avait sauvée et avec, elle avait pu sauver ses enfants ».

Ses enfants qu’elle tenait collés-serrés question discipline. Le week-end, Tammy les occupait à peu de frais en les emmenant cueillir des fraises et des pommes à la campagne. Elle les obligeait à voir leurs amis à la maison pour les connaître et savoir ce qu’ils faisaient. « Les filles ne furent pas autorisées à se maquiller avant 16 ans et le jour où son fils rentra l’oreille percée, à 13 ans, Tammy lui fit enlever son anneau parce qu’elle le lui avait formellement interdit jusqu’au lycée, et une fois au lycée, il n’en voulut plus ». Les filles de Tammy ne sont pas tombées enceintes, son fils n’a pas rejoint un gang, ils sont tous allés à l’université. « Mes enfants devaient avoir une meilleure vie que moi. J’ai fait ce que j’avais à faire, et c’est ce que mon arrière-grand-mère avait fait ».

« Mes enfants devaient avoir une meilleure vie que moi. J’ai fait ce que j’avais à faire, et c’est ce que mon arrière-grand-mère avait fait ».

 

Fin de l’histoire ? Non. Il y a presque plus miraculeux encore. Car une fois ses enfants tirés d’affaire, Tammy a une chance de devenir autre chose qu’une virtuose de la survie. Elle la saisit, évidemment, puisqu’elle est ce qu’elle est.

« L’effondrement apporte plus de liberté que le monde n’en a jamais accordée, et à une variété de personnes jamais vue, écrit George Packer dans l’un des rares passages à thèse de ce livre de reportage. Liberté de partir, de revenir, de changer d’histoire, d’arranger votre histoire, de vous faire embaucher, de vous faire virer, de vous défoncer, de vous marier, de divorcer, de faire faillite, de recommencer, de vous lancer dans une affaire, de refuser de choisir, de risquer le tout pour le tout, de laisser un champ de ruines derrière vous, de réussir au-delà de vos rêves et de vous en vanter, d’échouer lamentablement et de réessayer. » Tammy est sa plus belle démonstration.

En octobre 2005, elle va bientôt avoir 40 ans, Packard Electric fait faillite. Les rares rescapés doivent accepter une baisse de salaire de 40 %. Ou alors partir en touchant des indemnités de licenciement. Tammy se décide vite : « Vous savez quoi ? Il n’y a pas que Packard dans la vie. » Elle allait commencer par s’inscrire en socio à l’université. Après, elle verrait bien. Elle a vu rapidement. Contactée par un animateur social désireux d’organiser les habitants des quartiers de Youngstown pour lutter contre le déclin, elle s’engage, démarche rue par rue, participe à la renaissance de cette ville que ses enfants ont quittée « parce qu’il n’y a rien pour eux ici » : « Ma grand-mère a travaillé trop dur pour mon quartier pour qu’on puisse le laisser ressembler à ça. Elle a fait la cuisine et le ménage dans tellement de maisons et maintenant elles sont toutes en ruine. » Elle pouvait continuer l’université, elle avait un boulot intéressant, décemment payé, et les avantages sociaux. L’homme qui l’avait repérée avait dit d’elle : « C’est peut-être une mine d’or »

Manju aussi est peut-être une mine d’or. Pas d’arrière-grand-mère pour ange-gardien, au contraire. Une existence de Cendrillon de bidonville, esclave d’une marâtre prête à toutes les arnaques pour s’en sortir. Mais je me suis souvenue de son histoire en lisant celle Tammy. Elle m’avait donné les mêmes frissons. Je l’imaginais trop bien, cette beauté solaire de 19 ans, dans son gourbi situé à dix mètres d’un cloaque puant où s’écoulent les eaux usées, en train d’essayer de comprendre l’intrigue de Mrs Dalloway et d’autres personnages de la littérature anglaise, au programme de l’université de troisième zone qu’elle fréquente. Manju est l’héroïne du livre que Katherine Boo a consacré à un bidonville de Bombay, Annawadi (traduit chez Buchet-Chastel). Elle voulait être la première femme du bidonville diplômée de l’université. « Elle en mourrait de continuer toute sa vie à faire ce qu’elle fait maintenant : balayer la poussière que les rafales de vent poussent dans la maison, passer la serpillière, puis balayer à nouveau la poussière qui s’est insinuée pendant qu’elle passait la serpillière ». Manju et Tammy n’ont pas eu la même enfance, mais ont en commun leur rébellion. A Youngstown, la femme noire américaine ne décolère pas de voir sa ville s’abîmer. A Bombay, la jeune fille de basse caste ne décolère pas contre sa mère qui magouille en permanence, lui a donné un coup de hache sur la nuque le jour où elle avait chipé quelques roupies pour s’acheter des chocolats, refuse de lui acheter un dictionnaire anglais-marathi. Et leur colère, toutes deux l’ont évacuée dans leur rêve d’instruction. A Annawadi, écrit Katherine Boo, « il n’existe que trois façon de se sortir de la pauvreté : trouver et garder un filon qui rapporte, se lancer dans les magouilles et la corruption, ou bien s’instruire ».

Dans la vraie vie qui a continué après le livre de Katherine Boo, Manju a décroché son master en littérature anglaise et réalisé son rêve : elle est enseignante. A quoi ça tient ?


L’objet fétiche

C’est un portrait encadré du 44e président des Etats-Unis. Tammy l’a accroché au mur de son bureau. Il montre Barack Obama le soir de l’élection de 2008, saluant la foule à Chicago, au-dessus d’une phrase qu’il avait prononcée pendant la campagne : « Notre destin n’est pas écrit pour nous mais par nous. »

Tammy fut pourtant, écrit George Packer, « peut-être la dernière habitante noire de Youngstown à entendre parler de Barack Obama. Elle était tellement occupée par ses enfants, son boulot, ses cours, son église qu’elle ne suivait jamais l’actualité et, jusqu’au début 2008, elle ne sut rien de ce candidat noir sérieux à la présidence. » A 18 ans, Granny lui avait dit de voter démocrate. Elle n’avait jamais vraiment fait attention au candidat. Quand son amie Karen lui avait parlé d’Obama, elle s’était dit que l’Amérique n’était pas prête. Mais elle a quand même assisté à un meeting à l’université. Elle en est ressortie tellement impressionnée qu’en rentrant chez elle, elle a pris des notes. Le soir de l’élection, quand Obama est sorti avec sa famille pour prononcer le discours de la victoire, elle n’y croyait toujours pas vraiment. C’est quatre ans plus tard qu’elle a exulté vraiment, à sa réélection : « Mon Dieu, ça veut dire qu’on a vraiment une occasion de faire quelque chose. »


A lire aussi

La situation de la société américaine contemporaine, notamment depuis la crise de 2008, est le sujet de tant de livres qu’il faudrait un autre post pour simplement les énumérer. Je me contente d’inviter les anglophones a découvrir l’un des derniers ouvrages parus sur ces questions : Evicted: Poverty and Profit in the American City, du sociologue Matthew Desmond, que les lecteurs de Books pourront découvrir plus en détail dans notre numéro de juin (en kiosque le 26 mai). Pour les amateurs de littérature, c’est l’occasion où jamais de lire ou relire la trilogie USA de John Dos Passos, sur la crise des années 1930, auquel George Packer rend hommage et dont il s’est inspiré pour donner forme à son livre.

 

La semaine prochaine, même heure, même endroit, en guise d’apéritif pour les vacances de printemps, je vous emmène en voyage en terre d’islam, avec… un magnifique alcoolique revendiqué.

Un homme renaît à Marjayoun

Je dédie ce post aux cinq millions de Syriens qui ont perdu leur maison depuis le début du conflit.

 

J’ai dans la tête un texte de Barbara qui fredonne, depuis que j’ai lu le livre de mémoires d’Anthony Shadid. Vous connaissez peut-être. Le premier couplet dit comme ça :

 

« Je m’invente un pays où vivent des soleils
Qui incendient les mers et consument les nuits,
Les grands soleils de feu, de bronze ou de vermeil,
Les grandes fleurs soleils, les grands soleils soucis,
Ce pays est un rêve où rêvent mes saisons
Et dans ce pays-là, j’ai bâti ma maison. »

Cette chanson m’a accompagnée en sourdine pendant qu’Anthony Shadid me racontait ce qu’il appelle sa « petite Odyssée » : la renaissance de sa maison de famille et, d’une certaine manière, la sienne.

Au moment où cette histoire commence, il a l’âme en vrac. Reporter pour un grand quotidien américain, il vient de couvrir une guerre, une de plus, au Moyen-Orient. Sa femme, fatiguée de ses absences, qui ne supportait plus d’avoir peur pour lui à chaque départ vers un nouveau front, vient de prendre ses cliques et ses claques. Anthony Shadid a le mal de Leïla, sa fille, qu’il voit quelques jours tous les deux mois ; il a le sentiment d’être « une valise et un ordinateur portable emportés par un tapis roulant ». 38 ans, une existence qui part en vrille, histoire banale. C’est pour ça qu’elle est universelle et nous touche.

Un jour de 2006, donc, cet homme bringuebalant à tous vents décide de s’enraciner. Il plante un olivier maigrichon (« le tronc pas plus épais qu’un crayon ») acheté pour 4 dollars (« sans doute trop ») dans le jardin de la maison de son arrière-grand-père maternel à Marjayoun, dans le sud du Liban, presque à portée de voix d’Israël. Une maison de pierre, la House of Stone qui donne son titre au livre écrit sur ce projet, naufragée par des années de guerre, une roquette fichée comme une verrue dans le premier étage. Sa carcasse en vrac, elle aussi, et on ne peut s’empêcher de penser que c’est pour ça qu’Anthony Shadid s’est entiché d’elle à ce point. En voulant ne voir que la beauté des pierres calcaires de ce beige suave typique du pays, l’élégance du fer chantourné des balustrades des balcons, la majesté des trois arches ouvertes sur l’extérieur qui signent une maison libanaise.

Et il en faut, de l’amour, quand on est l’un des nombreux héritiers (toute propriété au Liban se compose de 2 400 parts ; Anthony Shadid en possède en l’occurrence 35) d’une maison en ruine au Liban-sud, pour s’imaginer pouvoir la ressusciter en un an ; le temps d’un congé sabbatique, d’un répit hors la guerre. Mais ce descendant d’une lignée de chrétiens libanais partis vivre aux Etats-Unis pour échapper au chaos provoqué par la chute de l’empire Ottoman (il raconte leur épopée dans des passages en italique enchâssés dans le récit principal), en est convaincu : s’il y a un endroit au monde où il pourra recoller les morceaux éparpillés de lui-même, c’est là.

 

« Je crois que l’artisan, l’artiste, le cuisinier et l’orfèvre sont des pacificateurs. Ils instillent la grâce ; ils apaisent le monde. »

 

Anthony Shadid écoute donc sagement la Terre entière lui déconseiller l’aventure, n’en tient aucun compte (« Imagine, répond-il à un ami, je peux faire revivre quelque chose qui a été perdu »), et se met en quête de l’équipe et des matériaux dont il a besoin avec la détermination propre aux hommes de sa famille de cabochards. Cela nous vaut des pages hilarantes – pas bien loin du « roman » de Jean-Paul Dubois, Vous plaisantez Monsieur Tanner – où la procrastination du maître d’œuvre, Abu Jean (« pourquoi es-tu toujours si pressé ? »), le dispute à la filouterie du trafiquant de carrelage, Abu Ali, et à l’incompétence objective d’un peintre dont on découvre sur le tard le daltonisme (il a eu le temps de repeindre les murs d’une pièce de trois couleurs différentes).

Cela nous vaut surtout les pages émouvantes qu’Anthony Shadid consacre à sa quête obsessionnelle de tous les carreaux de ciment polychromes à l’ancienne qu’il pourra trouver (parfois récupérés par des pilleurs de vestiges) pour reconstituer la tapisserie traditionnelle des sols. « Ces carreaux nous transportent dans un monde où l’imagination, le talent, et l’art de faire avaient libre cours, où les objets admirés  étaient le produit de cœurs paisibles, de mains expertes. Je crois que l’artisan, l’artiste, le cuisinier et l’orfèvre sont des pacificateurs. Ils instillent la grâce ; ils apaisent le monde. » Le respect d’Anthony Shadid pour la patience de ces hommes imbibe son livre. Voyez-le qui exulte en écoutant Monsieur Chaya, l’ancien changeur de devises enrichi qui a préféré, à la retraite, apprendre l’art du carrelage que s’ennuyer sur son voilier en Méditerranée : « Il m’a fallu trois ans pour faire mon premier carreau ! Parfois, quand j’en vois un qui présente un défaut, je ris. Cela me rend heureux. Parce que je sais à quel moment le créateur a loupé son coup et pourquoi. Il était épuisé, il était en sueur. Et c’est toute la beauté de ce métier. Il est humain. »

Comment s’étonner, alors, qu’Anthony Shadid devienne ami avec le Dr Khairalla – « le genre d’homme que je voulais être » ? A la tête de l’hôpital de Marjayoun pendant seize ans, ce prototype d’humaniste a soigné de la même manière riches et pauvres, chrétiens et musulmans, pendant la guerre civile. Aujourd’hui, il fabrique avec un raffinement exquis ces luths traditionnels en forme de poire qu’on appelle ouds,  sur lesquels il passe parfois un mois, parfois deux, parfois un an même ; cet homme qui meurt d’un cancer explique avec sa classe habituelle qu’il ne mesure par le temps. On finira par découvrir qu’il a aussi la passion des bonsaïs : « Il faut au moins dix ans à un vrai bonsaï pour être parfait. C’est une sorte de méditation ».

Comment s’étonner de l’élégance d’orfèvre avec laquelle ce livre est écrit, dont certains passages possèdent le phrasé mélodique d’un air de oud, justement ? « La beauté du travail est dans sa perfection », avait dit un jour à Anthony Shadid l’un de ses meilleurs artisans, Abu Salim.

A ce stade, vous l’aurez deviné : ce livre est écrit en « mélancolie majeur » (j’emprunte l’expression à Kathryn Schulz, du magazine New York). Et il apparaît vite que cette maison où est venu se poser un journaliste lassé d’être sur la brèche débouche par une porte dérobée sur le passé qui console. Sur ce Moyen-Orient rêvé qui l’a charmé et qui sombre : « J’ai toujours été particulièrement fasciné par quelque chose de difficile à exprimer, mais qui est à la base de tout, une approche de la vie – une aisance, une élégance, une absence de superflu. Une lenteur essentielle permettait d’étudier chaque option. L’état de l’esprit, croit-on, se révèle dans les petites tâches, les rituels – toutes ces choses que la guerre interrompt. Les vieilles habitudes du Levant se sont étiolées, à mesure que la guerre devenait un mode de vie. » La beauté de House of Stone tient en partie au voile de nostalgie qui l’enveloppe.

Elle se trimballe pourtant une mauvaise réputation, par les temps qui courent, la nostalgie. A l’ère du « présentisme » dont parle l’historien François Hartog, voilà un sentiment disqualifié, estampillé lubie de vieux réac dépassé par les événements. Et si la nostalgie était une condition préalable à la réinvention de l’avenir ? Matthew Crawford, intellectuel américain singulier, nous le suggère dans son dernier livre, Contact (paru début mars à La Découverte), qui vante les « potentialités progressistes de la tradition ». Dans le plus beau passage, consacré à un hallucinant atelier de facteurs d’orgues, Matthew Crawford y insiste : « Il est à la mode de railler l’idée d’un moment “privilégié” de la culture qui serait supérieur à tout autre. Parler de décadence a un parfum de nostalgie, ce crime de la pensée que les écrivains populaires se plaisent à détecter chez quiconque regarde en arrière. Pourtant, notre regard dédaigneux pour la nostalgie paraît souvent moins reposer sur une véritable norme d’excellence, au vu de laquelle une préférence pour le passé serait jugée hors de propos, que traduire une idolâtrie pour le présent. »

A l’unisson sans le savoir, Anthony Shadid martèle que l’héritage est parfois une source d’énergie plus qu’un poids. La vénération des manières de faire d’hier résonne chez lui comme un appel à l’utopie. Au-delà de la reconstruction de la maison de son arrière-grand-père, au-delà de la reconstruction de lui-même, il cherche dans le passé de la région les clés de sa renaissance. « Pourquoi nous avons perdu le Moyen-Orient et comment le retrouver », pourrait-il écrire en paraphrasant le sous-titre du livre de Matthew Crawford.

This is Beirut Thomas Leuthard

This is Beirut Thomas Leuthard

 

Pour bâtir sa maison, comme Barbara, il s’invente donc un pays, le Levant, cette région de l’empire Ottoman qui paraît insinuer qu’un autre Moyen-Orient est possible. « Le Levant n’est plus, écrit-il, mais il m’avait été rappelé – par la grâce des trois arches, la dignité et la fierté des maîtres-artisans, la musique du Dr Khairalla – que derrière la politique, des prières étaient encore dites avec espoir pour ce qui nous rapproche. »

Oui, les frontières érigées par la France et la Grande-Bretagne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ont plongé la région dans le chaos, figé les identités et préparé les guerres à venir : « Artificielles et forcées, elles ont balayé ce que le monde arabe avait de meilleur. Les lignes sont trop droites, trop précises pour embrasser les ambiguïtés de la géographie et de l’histoire. Marjayoun a souffert de la perte de son arrière-pays en Palestine et en Syrie. » Oui, les conversations d’Anthony Shadid avec les gens du coin révèlent des êtres à l’esprit corseté par l’amertume et les humiliations répétées. Pourtant, en les écoutant parler au détour d’une balade, d’un verre (il y a beaucoup de whisky, de cigarettes et de café dans ce livre) agrémenté de quelques feuilles de vigne farcies, ou d’une rencontre au marché, on s’aperçoit qu’il en faudrait peu pour que les gens de Marjayoun troquent la colère pour l’enchantement.

Voyez Hikmat, tout juste père d’une petite Meina, dont la femme avoue qu’il a peur de tenir la fillette de crainte de la casser : « Je me suis souvenu d’avoir eu ce sentiment avec ma petite fille », confie en écho Anthony Shadid. Nous sommes avec un jeune père de Marjayoun. Nous sommes avec n’importe quel jeune père. Ecoutez aussi Camille le charpentier, « un homme qui manquait tant de ponctualité qu’il mesurait le temps en saisons », lâcher un jour en regardant la ville israélienne de Metulla juste en face : « Regarde comme Israël est beau. Je m’installerais là-bas immédiatement si je pouvais. D’accord, le Liban, c’est beau. Mais on ne peut pas vivre ici. Tu sais comment ils vivent là-bas ? Ils ont des emplois, la sécurité sociale. Les handicapés ont des droits là-bas. Ils sont heureux. On veut juste vivre et, là-bas, on peut. »

 

« L’odeur du jasmin m’enveloppait. J’étais assis là, et les lumières du porche soulignaient le vert viril du prunier et le vert argenté des deux oliviers. La brise était chaude. J’avais enfin échappé à la guerre. »

 

Les personnages d’Anthony Shadid ont cette fragilité touchante propre aux hommes de la Méditerranée, qu’ils tiennent sans doute de leur satanée fierté ; avec leur forfanterie de petits garçons perdus. Mais sous le vernis, derrière l’aigreur, ils ne font que rêver d’une vie plus douce. Celle dont rêvait aussi l’auteur, ce rêve qui lui a donné la force de tenir son pari. Car un jour, ça y est, il peut s’installer dans la maison, il a trouvé sa place dans le monde : « Pendant une semaine à peu près, j’ai passé chaque soirée dehors, à manger des amandes fraîches, à siroter du scotch, et à goûter une paix que je n’avais pas ressentie depuis longtemps. L’odeur du jasmin m’enveloppait. J’étais assis là, et les lumières du porche soulignaient le vert viril du prunier et le vert argenté des deux oliviers. La brise était chaude. J’avais enfin échappé à la guerre.  »

Est-ce une forme de grâce que d’avoir eu le temps de nous le raconter avec tant de majesté avant sa mort ? En février 2012, alors qu’il essayait de repasser la frontière de la Syrie en guerre à cheval, le chef du bureau du New York Times à Beyrouth a été terrassé par une crise d’asthme. Si un éditeur lit ceci, je le supplie de traduire en français son livre-bijou.

 


L’objet fétiche 

 

C’est une tasse de café. Les habitants de Marjayoun sont, de toute éternité, de grands amateurs du breuvage amer, que l’on sert avec de la cardamome, dans des tasses « qui ont la forme de dés à coudre géants ». En 1716, déjà, un voyageur avait jugé remarquable la quantité ingurgitée par la population de la ville. De ce point de vue, rien n’a changé : « La chose la plus importante ici est le café », déclare un ami d’Anthony Shadid. « Si tu as un hôte et que tu ne lui offres pas le café, alors il n’est pas vraiment bienvenu ». Mais il le sait bien, lui dont l’arrière-grand-mère, Bahija, se targuait d’être la meilleure faiseuse de café de la ville, se levant chaque matin à 4 heures pour le préparer, une heure durant, remuant avec soin le marc dans l’eau bouillante, rituel contemplatif qu’elle poursuivait jusqu’à  ce que le goût soit parfait ; ce dont témoignait le wijh, la fine couche de mousse dont elle connaissait intuitivement la couleur et la consistance idéales.


A lire aussi

 

Je vous recommande deux très beaux livres sur les déchirements des membres de la diaspora libanaise : Origines, le livre qu’Amin Maalouf a consacré à sa famille, et Amerika, le roman de Rabee Jaber sur le rêve américain des Libanais au tournant du XXe siècle.

Et, pour les plus curieux de la situation générale du Liban, deux livres de référence récents : Liban-Syrie, Intimes étrangers : Un siècle d’interactions sociopolitiques, d’Elizabeth Picard, qui paraît la semaine prochaine (6 avril) chez Actes Sud/Sindbad ; et Histoire du Liban, de David Hirst, paru le 17 mars en poche chez Perrin.

 

 

La semaine prochaine, même lieu, même heure, nous avons rendez-vous avec une mère courage dans l’Amérique défaite de l’après-crise des subprimes.

Fallait-il publier le premier roman d’Harper Lee ?

Non, c’est une trahison

(par Roberto Casati, Il Sole 24 Ore)

 

Je m’apprête à tenter un exercice un peu particulier : je voudrais vous inviter à ne pas lire un livre que je n’ai pas lu non plus. Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’une recension – ce serait le comble, même si j’imagine que l’enfer de la critique est pavé de comptes rendus de livres non lus et de films non vus. Peut-être m’accordera-t-on que je n’abuse pas de la position de puissance du critique : si je l’avais lu, ce livre, vous pourriez me trouver un brin paternaliste (« De quel droit nous interdire de le lire, puisque vous l’avez lu ? »), mais justement, je ne l’ai pas fait. Finissons-en avec ce préambule déjà trop long : je ne vous dis pas de ne pas acheter le livre, je vous dis de ne pas le lire. Achetez-le si cela vous chante. Mais ne le lisez pas ! C’est la lecture que j’appelle à boycotter, pas la lecture en général mais cette lecture en particulier. Pour compliquer encore les choses, il est question d’un roman qu’au contraire je recommande vivement à tout un chacun de lire ou de relire : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur.

Lors de la sortie en 1960 de ce qui était présenté comme un premier roman, l’auteure, Harper Lee, s’attendait à « une mort rapide et miséricordieuse sous la plume de critiques sans pitié ». Au contraire, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur fut d’emblée un best-seller. Avant de devenir un long-seller, récompensé d’un prix Pulitzer, vendu à 40 millions d’exemplaires et lecture canonique pour les adolescents américains. Le film qui en a été tiré a reçu trois Oscars : Gregory Peck y joue l’avocat Atticus Finch – père de la narratrice –, qui défend un Noir accusé d’avoir violé une femme blanche dans une petite ville imaginaire mais hyperréaliste de l’Alabama des années 1930.

Avec le recul, ce succès n’a rien d’étonnant : le sujet difficile traité avec une maîtrise de la construction et des mots, l’histoire au rythme d’abord lent puis de plus en plus haletant, la peinture des personnages dans le microcosme suffoquant et en même temps solaire du Sud raciste, la figure complexe d’Atticus, qui est le pilier moral d’une ville en apparence rétrograde mais pleine de doutes et d’aspirations réconfortantes, le contrepoint qu’est l’abîme de méchanceté et de violence de Bob Ewell, qu’on qualifierait aujourd’hui de white trash, et, au-dessus de tout ça, le regard curieux et ironique de la petite Scout, la narratrice, à la fois innocente et consciente d’être guettée à chaque tournant par la perte imminente de son innocence.

Certaines pages doivent être lues et relues : les cadeaux mystérieux laissés dans l’arbre par un voisin invisible, retranché chez lui, dont les enfants sentent le regard omniprésent. Le passage fulgurant dans lequel Atticus révèle à sa fille un talent inattendu, presque incongru pour un caractère comme le sien et qui pourtant cadre parfaitement avec le monde qui les entoure tous deux. La modulation du langage, parfois très cru (et tellement peu politiquement correct aujourd’hui que certaines écoles bien pensantes ont cru bon d’interdire le livre), parfois poétique, avec toujours cette capacité à faire voir, à exposer au regard intérieur les scènes qu’il peint, au sens littéral du terme.

Avec le recul, donc, on ne s’étonne plus guère de la destinée longue et glorieuse du roman d’Harper Lee. J’avoue que, dans mon cas, il s’est agi d’une découverte tardive et surprenante qui m’avait été conseillée par une amie américaine ; et je me félicite de ne l’avoir pas lu adolescent et en traduction.

J’en arrive au moment difficile de ma démonstration. Tout un battage médiatique a commencé autour de la publication de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur-2 ou, si vous préférez, de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur-0. Ces titres me sont venus en tête, mais l’éditeur [italien comme français] a préféré traduire directement de l’anglais : Va et poste une sentinelle. D’innombrables collègues américains m’avaient alerté durant l’été en me racontant une histoire triste et édifiante qui fait grand bruit dans les médias du monde entier. Le fait est qu’Harper Lee n’a rien publié après Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Elle a répété à plusieurs occasions qu’elle avait dit tout ce qu’elle avait à dire. Mais sa représentante légale a découvert en 2011, dans son coffre-fort, un gros manuscrit qui avait toutes les apparences d’un livre complet. Disons tout de go qu’il s’agissait d’une première version de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Depuis qu’il a été publié en juillet dernier dans les pays anglo-saxons, Go Set a Watchman a été amplement analysé et son histoire reconstruite à la perfection. C’est le manuscrit que la jeune Harper Lee avait présenté à plusieurs maisons d’édition, dont Lippincott. Où la très sévère éditrice Tay Hohoff, impressionnée, prit Lee par la main pour transformer ce qui n’était qu’un texte prometteur mais bâclé et « anecdotique » en ce chef-d’œuvre que nous connaissons.

 

Divers sites Web proposent d’interminables tables de correspondance entre les deux textes. Mais il s’agit à la vérité d’un livre différent et c’est sur ce point que j’ai reçu les messages les plus affligés. Les personnages possèdent des traits moraux différents de ceux qu’on trouve dans Ne tirez pas… Y a-t-il de quoi tomber à la renverse ? Leur métamorphose présente certainement un grand intérêt pour les critiques littéraires, spécialistes de la créativité et autres historiens de la littérature ; elle a sans doute un certain intérêt aussi pour les sociologues, dans la mesure où Va et poste une sentinelle a été tiré d’emblée à 2 millions d’exemplaires par HarperCollins. Naguère, le directeur de Lippincott disait qu’il aurait publié même la liste de courses d’Harper Lee.

Y a-t-il une éthique de la publication ? Savons-nous vraiment ce qu’est un livre ? Moi, cet autre livre, je ne veux pas le lire. Et j’espère vous convaincre de ne pas le lire non plus. Ne le lisez pas si vous n’avez pas déjà lu Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, qui vous éblouira et vous posera le problème de savoir pourquoi diantre il faudrait le lire en double. Ne le lisez pas si vous pensez qu’un auteur a le droit de grandir et de changer d’idée sur ses personnages, et qu’il a aussi le droit de cacher ses premières tentatives, ses tâtonnements, ses hésitations (et de garder quand même dans son coffre-fort son premier manuscrit, après tout on peut s’attacher à un brouillon). Ne le lisez pas si vous pensez ne serait-ce qu’un instant que la volonté d’Harper Lee a pu être trahie. Il y a certainement mille choses intéressantes que vous pourriez découvrir en lisant les deux livres ou, avec perversité, en ne lisant que la version 0. Mais je voudrais revendiquer un droit à l’innocence de la lecture. Un livre n’est pas un manuscrit, ou une série de manuscrits ; il n’est pas la somme de ses versions. Un roman, ce sont des personnages et des objets, des événements et des paysages créés dans l’esprit du lecteur par l’acte de lire ; ce sont des choses vivantes parce que la mémoire du lecteur est vivante et constructrice. Pas de lecteurs, pas de livres : il ne reste que des morceaux de papier, ou des tas de petites calamités bien alignées dans la mémoire de votre tablette.

Le texte que nous présente le livre est certainement le résultat de mille négociations et de mille arbitrages, mais c’est sa publication avec la bénédiction de l’auteur qui signe vraiment son acte de naissance. Il y a une signification morale de la publication, comme il y en a pour une naissance biologique (on ne peut pas mettre une propriété au nom d’un enfant qui n’a pas encore vu le jour, quelles que soient nos idées philosophiques sur l’avortement). Jamais la parution d’une version qui n’a pas été autorisée clairement et avec amour ne redonnera vie à un être avorté. Et il y a une signification morale de la lecture.

Le roman existe parce que, en tant que lecteur, je travaille quand je lis. En n’ouvrant pas ce livre, je ne le ferai pas exister. Je ne veux pas faire exister Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur-0. Peut-être parce que je veux seulement conserver le regard innocent de Scout, et croire que ce monde qui m’a été révélé dans To Kill a Mockingbird est toujours là, intangible dans sa complétude, sinistre et solaire, cruel et joyeux ; parce que je veux continuer de penser à Atticus pour sa façon d’être, pour sa droiture emblématique et ce qu’il a représenté pour des millions de lecteurs avant moi, un exemple de vie qu’aucune hésitation de la plume avant, aucune ambition commerciale après ne devraient pouvoir nous enlever.

 

Cet article est paru dans le supplément dominical d’Il Sole 24 Ore le 15 novembre 2015. Il a été traduit par Sophie Gherardi.

 


 

 

Oui, car c’est un tout autre livre

(par Bruno Cartosio, Il Sole 24 Ore)

 

La décision de lire ou de ne pas lire un livre est au plus haut point personnelle. La rendre publique devrait impliquer des arguments forts et décisifs pour l’étayer. Il ne me semble pas que tels aient été ceux de Roberto Casati lorsqu’il a recommandé dans ces colonnes de lire Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, mais non Va et poste une sentinelle, l’autre roman d’Harper Lee, écrit précédemment. Je partage le jugement de Casati qui place l’Oiseau moqueur au rang des classiques de la littérature américaine contemporaine ; mais je récuse son conseil de « boycotter la lecture » du livre qui vient de paraître : malgré son immaturité narrative, il faut le lire ne serait-ce que pour ce qu’il dit de l’époque à laquelle il a été écrit. Je vais donc m’efforcer de fournir au lecteur les éléments de contexte de cette Sentinelle. Proposé en 1957 à la maison d’édition Lippincott, ce manuscrit fut acheté mais pas publié : la très perspicace éditrice Tay Hohoff y avait perçu l’étoffe de l’écrivain – qui s’essayait pour la première fois au roman ; prenant Harper Lee par la main, elle la conduisit à renoncer à l’histoire pour en construire une autre radicalement nouvelle, plus ample, cohérente et solide. Et à la tonalité plus tendre. « Comme c’était mon premier roman, j’ai fait comme on m’a dit », a reconnu Harper Lee en juillet 2015.

L’auteure, née en 1926 en Alabama, vivait et travaillait à New York depuis 1949. Forte de sa connaissance directe du Sud et de sa perspective new-yorkaise, elle avait cherché à donner une forme romanesque à une dénonciation passionnée de l’hypocrisie de caste et de classe du Sud blanc naguère esclavagiste. Son récit faisait écho aux événements d’alors : on y trouve des références explicites à la décision de la Cour suprême en faveur de la déségrégation scolaire en 1954, son rejet par les ségrégationnistes et leur hostilité envers l’organisation qui avait mené la bataille judiciaire, la National Association for the Advancement of Coloured People (NAACP). Hors champ, si l’on peut dire, l’émotion suscitée par l’assassinat bestial d’un adolescent, Emmett Till, perpétré par deux adultes blancs à Money, dans le Mississippi, en 1955, et le boycott des autobus de Montgomery, capitale de l’Alabama, mené durant de longs mois en 1955-1956 par Martin Luther King. L’indignation de l’héroïne, Jean Louise Finch, qui découvre en rentrant chez elle après avoir vécu à New York le racisme de son père (Atticus Finch), c’était celle d’Harper Lee elle-même et de tant d’autres qui « découvraient » alors la violence raciale, le silence dont elle avait été entourée, les premiers pas de la révolte des Noirs américains. En ce sens, Va et poste une sentinelle offre un témoignage précieux.

 

Le manuscrit fut mis de côté. Le texte remanié – sorti en 1960 et intitulé Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur – était devenu le roman d’apprentissage de Jean Louise Finch, dite Scout, et de son frère Jem, d’abord enfants puis adolescents. L’action se situe plus tôt dans le siècle, entre les deux guerres. Le narrateur n’est plus un tiers comme dans la Sentinelle, mais la petite Scout qui parle à la première personne. Son père, Atticus, n’est plus cet homme dont Jean Louise adulte apprend qu’il fait partie du très raciste Citizens’ Council, mais un modèle d’intégrité morale. L’immobilité du Sud rural profond n’est pas ébranlée par les mouvements de revendication des Noirs. Au contraire, c’est le plus misérable des Blancs qui viendra perturber l’ordre et menacer la vie des Finch, qui appartiennent à l’élite.

Il n’y a aucun doute : sur le plan de la narration, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est plus réussi. Tay Hohoff a aidé Harper Lee à surmonter des faiblesses de style et de construction ; c’est elle qui l’a convaincue de faire de Scout enfant le filtre à travers lequel sont perçus le milieu social, les personnages, les rebondissements. Et le père, qui guide Scout dans l’interprétation de la réalité, guide en même temps le lecteur. L’éditrice a emmené Harper Lee loin des invectives, des divisions, pour l’aider à créer autour des Finch ce mémorable halo de sympathie (auquel le film avec Gregory Peck, en 1962, n’a pas peu contribué). L’Atticus Finch modèle de moralité pour ses enfants et avocat qui défend un jeune Noir injustement accusé d’une tentative de viol est ainsi élevé au statut de métaphore du Sud qui possède en lui les forces grâce auxquelles il deviendra meilleur. Le fait que l’intrigue soit toujours située dans un lieu fictif, Maycomb, que certains personnages portent les mêmes noms et qu’on retrouve quelques passages identiques dans les deux textes n’empêche pas l’évidente différence entre les deux récits. Elle tient à la fois au ton, à la psychologie des personnages, à l’époque où se déroule l’intrigue. Le sujet et l’histoire sont complètement différents. La Sentinelle raconte une autre histoire que  l’Oiseau moqueur. C’est ainsi qu’il faut le prendre et le lire, en considérant qu’il avait été mis de côté mais pas détruit ; ni par l’auteur – qui s’est réjouie de sa publication –, ni par la maison d’édition Lippincott, devenue HarperCollins. Peut-être le fait que celle-ci appartienne à l’empire Murdoch n’a-t-il pas compté pour rien dans la tonalité féroce prise par la plupart des commentaires. Mais ceci est une autre histoire.

 

Cet article est paru dans le supplément dominical d’Il Sole 24 ore le 6 décembre 2015. Il a été traduit par Sophie Gherardi.

De grandes vies minuscules à Kinshasa

« Donner à voir uniquement les ténèbres n’est pas conforme à ce que nous savons de l’expérience humaine. Nous sommes des créatures d’espoir. »

(Richard Flanagan, dans un magnifique entretien à paraître dans le numéro de mai de Books, en kiosque le 28 avril.)

 

Nkasi aurait pu fêter cette année le centième anniversaire de son baptême ; s’il était encore vivant. Il aurait sans doute aimé ça, lui qui avait passé sa vie sous le charme de la culture européenne, comme il le disait à sa manière : « Toute ma vie j’ai vécu entre les mains des Blancs ». Mais Nkasi, prénom Etienne, est mort en 2010, deux ans après la rencontre qui me permet de parler de lui aujourd’hui pour marquer cet événement de la vie d’un homme ordinaire : « Nkasi était assis au bord de son lit. La tête baissée. De ses vieux doigts, il essayait de finir de boutonner sa chemise. Il venait de se réveiller. Je m’approchai et le saluai. Ses lunettes étaient retenues par un élastique qui faisait le tour de sa tête. Derrière les verres épais et couverts de rayures, je distinguai de petits yeux humides. Il lâcha sa chemise et prit ma main entre les siennes. Avec une force encore impressionnante dans les doigts. »

Nous sommes à Kinshasa, nous avons écarté le drap fin qui marque le seuil de sa porte pour plonger dans la pénombre d’une maison au toit de tôle ondulée et aux murs d’un bleu délavé sur lesquels quelqu’un a écrit « Christ est dieu » et griffonné au charbon de bois une liste de numéros de téléphone portable : « La maison en guise de carnet d’adresses, parce que depuis des années le papier est hors de prix à Kinshasa », écrit David Van Reybrouck.

Puisque nous sommes en fait dans le livre dantesque auquel cet auteur belge a consacré six ans de sa vie pour raconter l’histoire du Congo (cela s’appelle simplement Congo, une histoire). Et qu’il vient de faire l’une des rencontres les plus extraordinaires que j’aie jamais lu dans un livre de non-fiction. Dans les moments (et les lignes) qui suivent, David Van Reybrouck entendra le vieillard lui dire : « Je suis né en 1882 ». La scène se passe en 2008. Il a 126 ans. A peu près trois fois l’espérance de vie des gens de son pays.

Le journaliste-écrivain-archéologue n’y croit pas plus que vous et moi. Mais tous les recoupements, vérifications et autres recherches que mène David Van Reybrouck confirment : Etienne Nkasi est très vraisemblablement né dans ces eaux là, et sa vie recouvre l’histoire du Congo depuis la colonisation (1885). Son corps parcheminé d’ancien menuisier principal du gouverneur Firmin Peigneux, son discours d’ancien « évolué » (nom que se donnaient eux-mêmes les Congolais européanisés) et fier de l’être reflètent une vie au cœur de l’Histoire en train de se faire ; dans un pays où, en un siècle, l’existence a été transformée par l’implantation du christianisme et le bouleversement de la structure familiale, l’instauration de l’impôt et de la monnaie, le développement des infrastructures et de l’industrie, l’urbanisation, l’engouement pour la bière et la découverte d’une autre conception de la médecine.

Ce pays est fossilisé dans notre imaginaire, depuis Conrad et d’autres, comme le « cœur des ténèbres ». Nous découvrons, à l’écoute de la centaine de voix congolaises que David Van Reybrouck nous fait entendre, son intense rayonnement.

 

Beaucoup avaient enterré des petits coffres contenant des pierres, dans l’espoir qu’après l’indépendance elles se transforment en or.

 

Etienne Nkasi, Jamais Kolonga, Longin Ngwadi, Ruffin Luliba, Régine Mutijima et tous les autres disent à la fois la brutalité de la colonisation et la bienveillance de certains de ses représentants ; l’espoir littéralement insensé qu’a fait naître l’indépendance (« Beaucoup avaient enterré des petits coffres contenant des pierres, dans l’espoir qu’après l’indépendance elles se transforment en or ») et la déception qui l’a presque immédiatement suivie ; le faste des premiers temps du mobutisme et le pillage inimaginable des années 1970 et 1980 ; la peur ressentie sous la dictature et le cœur qui exulte dès les premiers pas vers la démocratie ; les horreurs de la guerre en cours dans l’Est depuis 1998 et les opportunités (oui) qu’elle offre ; la misère quotidienne dans ce pays « cadavéré » par son élite et le « ça va un peu » systématique des Congolais dont on prend des nouvelles. C’est probablement cette réalité en clair-obscur qui étonne le plus à la lecture d’un récit que David Van Reybrouck a eu la finesse de faire précéder de l’exergue le plus juste qui soit (tiré d’un recueil de fables) : « Le Rêve et l’Ombre étaient de très grands camarades ».

Rêve ou ombre, cette bifurcation qui se produit dans la vie d’Etienne Nkasi dans les années 1920, quand il devient le boy d’un contremaître italien du chemin de fer ? « Il m’a emmené chez lui et je suis devenu son boy. Il m’a montré comment faire le lit et mettre la table. Et pour ce travail, j’ai reçu vingt francs par mois ! » Vingt francs qui changent tout car il peut enfin se marier. L’introduction de la monnaie ayant accompagné celle du salariat avait fait flamber le prix du trousseau.

 

Un jour de 1954, il avait 18 ans, Jamais Kolonga a réalisé un coup d’éclat dont beaucoup au Congo se souviennent encore : inviter une femme blanche à danser.

 

Rêve ou ombre, cette seconde d’audace irréfléchie qui a valu à Jamais Kolonga de devenir une légende ? Un jour de 1954, il avait 18 ans, le « bon viveur » qu’il était a réalisé un coup d’éclat dont beaucoup au Congo se souviennent encore : inviter une femme blanche à danser. C’était à Port-Francqui, où il travaillait comme employé de bureau à l’Office des transports au Congo (Otraco), au cours du mariage de la fille de son chef, un Flamand. « Ce soir-là, je portais un costume bleu marine et une cravate rouge. Il n’y avait que trois évolués. Debout près du bar, je regardais une dame portugaise. Elle dansait bien. Il faut vous rendre compte qu’en 1954 un Noir n’avait pas le droit de toucher à une Blanche. On n’avait même pas le droit de parler avec elle ! Mais bon, j’avais vu qu’elle dansait bien et j’ai demandé à son mari s’il voulait bien m’accorder sa permission. Comme ça ! Je l’ai fait sur un coup de tête, dans un accès de folie. Mais son mari a acquiescé. Alors je me suis approché d’elle et je l’ai invitée à danser. Puis j’ai dansé avec elle, pendant tout un morceau. A la fin, les Blancs ont applaudi, même le gouverneur de la province ! » L’événement sera immortalisé dans une chanson populaire.

Or l’Histoire est ainsi faite, au Congo, que ce noceur invétéré, devenu journaliste radio, sera l’homme chargé de la retransmission en direct de la cérémonie d’indépendance. Le 30 juin 1960, c’est sa voix qui annonce aux Congolais rassemblés autour des transistors,  après le discours de Baudouin : « Mesdames et messieurs, vous venez d’entendre le discours de Sa Majesté le roi des Belges. En ce moment même, le Congo devient indépendant. » Quand David Van Reybrouck rencontre le vieil homme en short qui sort d’une maison en parpaing en s’appuyant sur des béquilles et lui demande « Vous êtes Jamais Kolonga ? », on comprend qu’il réponde : « Le seul et unique ».

Rêve ou ombre, ce moment d’anthologie dans la vie de Régine Mutijima, où elle dit non à l’ensauvagement de la vie dans les années 1980 ? Le pays a sombré corps et biens, anéanti par le népotisme et la kleptocratie du mobutisme sénile ; c’est l’époque où les pilotes de l’armée sont si mal payés qu’ils revendent une partie de leur kérosène, où les dévaluations succèdent aux dévaluations, où l’on se met à vendre les oignons par quart, où la compagnie aérienne nationale est surnommée « Air peut-être » avec pour slogan « La seule chose au Zaïre qui ne vole jamais ». L’humour pouvait servir d’exutoire.

 

J’étais là, une femme face à cinquante hommes. Ils m’ont insultée l’un après l’autre et, moi, je n’arrêtais pas de penser à l’enfant de 1,7 kilo, ce petit lapin, dont la mère, Mme Rumbasa, une bonne collègue, était morte parce qu’elle n’avait pas eu de congé maternité. J’ai explosé.

 

Mais à Bukavu, ce jour de 1986, Régine Mutjima préfère la colère. Cette directrice d’une école de filles observe depuis plusieurs années déjà les ravages de la politique d’austérité préconisée par le FMI et la Banque mondiale. Depuis 1983, par exemple, il n’y a plus de congé maternité pour les enseignantes « soi-disant par manque de moyens financiers, alors que pendant ce temps, les caisses de l’Etat étaient pillées ». En 1986, l’une de ses collègues meurt en couches : « Elle était restée travailler jusqu’à la veille de son accouchement, son bébé ne pesait que 1,7 kilo, moins qu’un petit lapin. Je n’avais encore jamais rien vu de pareil. J’ai décidé d’organiser un sit-in. Nous sommes partis par petits groupes vers le bureau de paie de l’éducation publique. Les trois quarts des enseignantes m’ont accompagnée. A dix heures pile, tout le monde s’est assis. Le soir, j’ai été arrêtée. Une Land Rover remplie de soldats m’a amenée à la mairie. J’étais simplement vêtue de ma chemise de nuit. Ils étaient tous là : le maire, les responsables de la sécurité publique, du parti, de l’enseignement, du quartier. J’étais là, une femme face à cinquante hommes. Ils m’ont insultée l’un après l’autre et, moi, je n’arrêtais pas de penser à l’enfant de 1,7 kilo, ce petit lapin, dont la mère, Mme Rumbasa, une bonne collègue, était morte parce qu’elle n’avait pas eu de congé maternité. J’ai explosé. J’ai hurlé contre le maire. J’avais une boule dans la gorge, c’était la deuxième fois de ma vie adulte que je pleurais. Après ma tirade, personne n’a plus rien dit, tant je m’étais fâchée. Je me suis sentie apaisée. Vers minuit, le maire m’a ramenée chez moi dans sa Mercedes. » La vie de Régine Mutijima en sera définitivement incurvée. Elle participera quelques années plus tard à la Conférence souveraine nationale chargée en 1991 d’organiser la transition démocratique après l’annonce par Mobutu de la fin du parti unique. Nous savons avec le recul que la démocratie a avorté, et qu’un autre dictateur gouverne aujourd’hui le pays, mais elle a malgré tout changé la vie de Régine Mutijima.

Ce que David Van Reybrouck nous offre ici, c’est une incroyable vision du passé au microscope, au plus près de l’expérience qu’en font les anonymes effleurés, bousculés ou percutés par un événement dont ils réussissent parfois à infléchir un peu le cours. Tout, dans ce livre, rappelle la réflexion de Marc Ferro dans Les Individus face aux crises du XXe siècle : « La iiilupart des gens ne vivent pas dans l’Histoire, dans l’actualité : au vrai, ils vivent leur vie. »

Ruffin Luliba, lui aussi, n’a fait que vivre sa vie. Cette trajectoire est probablement l’une des plus dérangeantes du livre. Le tournant, pour lui, a lieu un samedi de 1996. Il a 13 ans et, comme beaucoup de garçons de 13 ans le samedi sur cette planète, Ruffin joue au foot. (Dans la semaine, il étudie au petit seminaire). A la fin du match (la demie-finale d’un tournoi local), un homme s’approche, dit qu’il veut sponsoriser l’équipe : « Si nous remportions la finale la semaine suivante, il allait tout payer pour nous : toute la tenue de foot, les maillots, et même des nouvelles chaussures de foot. » La semaine suivante, l’équipe de Ruffin gagne par 2 à 0. « Nous avons tous pu monter dans sa Daihatsu pour aller chercher notre tenue de football. Nous étions treize enfants. » A la fin du voyage, de l’autre côté de la frontière avec le Rwanda, il n’y a ni chaussures à crampons ni maillots neufs, mais des bottes en caoutchouc. Ruffin fait partie d’un groupe d’ados enlevés pour venir grossir les troupes de la milice rebelle, à la solde du pouvoir rwandais, qui finira par prendra le pouvoir à Kinshasa : l’ADFL de Laurent-Désiré Kabila, alias « Mzee ». Lequel donne deux vaches aux enfants-soldats, « ce qui nous a permis de manger correctement pour la première fois depuis longtemps ». Ruffin raconte aussi des horreurs. Mais après avoir échappé de peu à la mort à coups de machette, il deviendra le garde du corps de l’officier rwandais à la tête des troupes, James Kabarebe, aujourd’hui ministre de la Défense du Rwanda. Puis il reste auprès de Kabila : « Avec Mzee a commencé la belle vie. Kabila m’aimait bien. Il m’a confié son argent. Dix mille dollars ! Il mangeait souvent avec nous, tout simplement dans sa gamelle. Après le repas, nous pouvions faire des bras de fer et il était l’arbitre. Dans le maquis, c’est un sport que nous avions souvent pratiqué. Nous habitions à l’hôtel Karavia, le meilleur hôtel de Lubumbashi. Mzee était dans la chambre 114. Les chercheurs de diamants lui demandaient audience. J’ai reçu un Motorola ». Peu après, il prend l’avion pour la première fois de sa vie afin d’aller participer à la prise (manière de parler, la ville s’est donnée) de Kinshasa, en 1997. Il a 14 ans.

« Combien d’histoires singulières ne se sont-elles pas nouées entre les événements qui ont surgi et la vie de chacun ? », s’interroge Marc Ferro.

C’est ainsi, en enchevêtrant les histoires minuscules et l’Histoire majuscule, que David Van Reybrouck fait sortir le Congo des ténèbres. A force de l’observer au ras de la vie, il révèle comme personne la complexité d’un pays grand comme l’Europe occidentale « auquel nous songeons en général, quand nous y songeons, avec un extrême simplisme » (Stephen Smith dans le Guardian). Au-delà de la dictature, de la guerre, de la corruption, le Congo est l’un des cœurs battants du monde : un marché où les multinationales occidentales et les entrepreneurs chinois se livrent à une concurrence féroce ; un territoire dont les richesses naturelles attirent les convoitises des plus grandes entreprises minières ; l’un des principaux centres de production de la musique mondiale. Un pays dont les habitants nous connaissent bien mieux que nous ne les connaissons. Parce qu’ils ont participé à nos guerres. Parce que leurs enfants vivent souvent chez nous. Parce que leurs artistes se produisent dans le monde entier. Parce qu’ils subissent de plein fouet nos crises. Parce qu’ils s’intéressent au reste du monde. Le 6 novembre 2008, David Van Reybrouck rencontre Nkasi pour la dernière fois. Et il jubile quand ce vieil homme misérable, qui utilise le manche d’un vieux parapluie en guise de canne, l’interroge sur une rumeur qu’il n’arrive pas à croire : « C’est vrai qu’aux Etats-Unis, un président noir a été élu ? »

 


L’objet fétiche 

 

C’est la cravate, qui n’a pas au Congo le même sens qu’ici. Ni simple accessoire de mode, ni simple marqueur socio-professionnel, la cravate est un message. Sous la colonisation, elle vaut certificat d’européanisation. Mobutu, lui, l’interdit. Au nom de « l’authenticité », le port de tout vêtement occidental est  banni dans ce pays rebaptisé Zaïre. L’heure est à l’ « abacost » (entendez « à bas le costume »), une tenue inspirée du costume Mao qui se boutonne haut avec un col sans revers et un foulard. Alors, la cravate devient un signe de résistance. « Au Katanga, on voyait parfois quelqu’un marcher dans la rue en costume et en cravate, en signe de protestation, raconte un témoin de David Van Reybrouck. La personne se faisait immédiatement interpeller par la police : “C’est quoi cette tenue coloniale ? Tu es un étranger peut-être ?” Alors elle répondait : “Yes, from Zambia.” Parce qu’on pouvait se faire tuer ! Certains portaient exprès une cravate dans leur salle de séjour ».

Le jour où Mobutu annonce la démocratisation, en 1990, ce qui devait arriver arriva. David Van Reybrouck raconte : « Les jeunes se jetèrent sur la garde-robe de leur père et fouillèrent dans les vieux vêtements, à la recherche de cravates. Personne ne savait plus nouer une chose pareille, mais quelle importance ! Ce qui comptait, c’était l’emblème de la liberté ! » « Ce soir-là, se souvient le même témoin, les rues de Kinshasa étaient remplies de cravates mal nouées ».

 


 

A lire aussi

Le livre de David Van Reybrouck est d’une telle envergure que je n’ai mentionné que lui dans ce post. Mais je recommande aussi la lecture bouleversante du livre de la spécialiste belge Colette Braeckman : L’Homme qui répare les femmes : violences sexuelles au Congo, le combat du docteur Mukwege (Grip/André Versaille, 2013).

Et ne manquez pas, dans le numéro de Books en kiosque à partir d’aujourd’hui, une très belle rencontre en BD avec les Syriens.

 

La semaine prochaine, même lieu, même heure, nous avons rendez-vous avec l’homme qui voulait reconstruire sa maison de famille, au Liban.

Que restera-t-il de Boulez ?

L’homme ne faisait pas dans la dentelle. Alex Ross se souvient dans le New Yorker de sa consternation à la lecture des écrits de Boulez. Comme ceci : « Tout musicien qui n’a pas ressenti – nous ne disons pas compris, mais bien ressenti – la nécessité du langage dodécaphonique est INUTILE. » Avec le temps, Ross est devenu plus indulgent. « Boulez s’est battu plus qu’aucun autre pour la cause de la musique contemporaine et même ceux qui ont été victimes de son ire ont bénéficié d’une façon ou d’une autre de son énergie. Aucun compositeur des cent dernières années n’a joui d’un tel pouvoir : à Paris, l’Ircam, la Cité de la musique et la nouvelle Philharmonie sont ses monuments. À bien des égards, il ressemblait à Wagner. Il vous obligeait à prendre parti. » Jeff Bieber, dans une lettre au New Yorker, se souvient d’avoir assisté à un concert de Boulez au New York Philharmonic, dont il vomissait le conservatisme : « Il avait enlevé tous les sièges, rempli la salle de coussins et placé l’orchestre en dehors de la scène. On avait plus l’impression d’assister à un concert rock et cela créait un lien profond avec des morceaux de musique sauvages et déjantés de Purcell, Stravinski, Webern et Ravel. »

Aucun musicien n’a sans doute fait de carrière aussi spectaculaire depuis Wagner, écrit aussi Michael Tanner, du Spectator. Mais lui n’a guère d’indulgence. Après avoir évoqué ses « dons immenses pour le tissage de réseaux et le ciselage de slogans, et ses séduisantes qualités de dictateur », il approfondit non sans cruauté la relation entre Boulez et Wagner. Dans un entretien avec Daniel Barenboim à Cologne en 2000, Boulez déclare que son professeur Olivier Messiaen aimait Wagner avec passion, mais « comme tout Français, celui de Tristan et des Maîtres chanteurs. Et moi, je suis comme lui ». Or « Boulez n’a jamais dirigé les Maîtres chanteurs, et Tristan une seule fois ». C’était à Osaka, en 1967. Dans ses Mémoires, la célèbre soprano Birgit Nilsson, qui interprétait Isolde, écrit : « Nous avons eu une répétition au piano avec Boulez, et c’était heureux que Windgassen (Tristan) et moi ayons pu lui indiquer les tempos, les transitions et ainsi de suite. Ce chef français donnait presque l’impression de n’avoir jamais ouvert la partition. ». Michel Tanner en a trouvé la confirmation en écoutant ce Tristan, disponible en CD.

« Boulez était avant tout un missionnaire, poursuit Tanner : pour sa propre musique, qui était et reste en grande partie difficile à apprécier ; et encore pour tout un corpus d’œuvres musicales qu’il espérait illuminer grâce aux techniques qu’il avait développées. D’où sans doute les formules du genre “Il nous a appris à écouter ; il nous a donné de nouvelles oreilles”. » (Simon Rattle, chef du Philharmonique de Berlin).

« En tant que compositeur, conclut Tanner, nul ne peut prédire quelle sera sa place, mais l’œuvre est maigre. Comme enseignant, beaucoup lui doivent énormément et à juste titre. Je pense qu’on se souviendra surtout de lui comme d’un propagandiste, espèce pour laquelle on ne prévoit pas une grande longévité. »

La révolte des Noirs brésiliens

On peut se demander, en lisant les manuels d’histoire brésiliens, quel fut le rôle des principaux intéressés dans l’abolition de l’esclavage et si même ils en jouèrent un. L’essentiel aurait tenu à la magnanimité de la princesse Isabelle, qui signa en 1888 la « loi d’or » mettant un terme à l’asservissement des Noirs.

C’est ce mythe qu’entreprend de corriger l’historienne Angela Alonso dans son livre « Des fleurs, des votes et des balles », qui s’intéresse aux vingt années ayant précédé le vote de la loi. « Ce qu’elle raconte est en fait l’histoire du premier grand mouvement social du Brésil », précise Júlio Vellozo dans les colonnes du quotidien Folha de São Paulo.

Les héros ont pour noms Luís Gama, André Rebouças et José do Patrocínio. Tous trois étaient des descendants d’esclaves et des figures du mouvement abolitionniste. L’auteure explique comment chacun adapta sa stratégie en fonction du contexte politique. Lorsque le gouvernement semblait neutre, prêt à se contenter d’arbitrer le débat entre esclavagistes et abolitionnistes, les militants investissaient l’arène publique et cherchaient à rallier des soutiens de façon pacifique (avec les « fleurs » et les « votes » du titre). Lorsqu’au contraire le pouvoir donnait l’impression de favoriser les propriétaires, les mêmes n’hésitaient pas à prôner l’action violente (les « balles »). Des stratégies réfléchies, qui prouvent que « l’abolition ne fut pas un cadeau de la Couronne ou d’une élite éclairée, mais une conquête des Noirs, arrachée au terme d’une campagne très dure, menée par des leaders noirs », insiste le critique de la Folha.

Faut-il désespérer du progrès ?

« Mon instinct me dit que Bob [Gordon], malgré une argumentation solide, se trompe probablement.» Ainsi réagit le Prix Nobel d’économie Paul Krugman en 2014, lorsque son confrère Robert Gordon croisa le fer avec deux professeurs du MIT dont il contestait l’idée d’un « deuxième âge de la machine ». À en juger par la critique qu’il fait aujourd’hui dans le New York Times du nouvel ouvrage de Gordon, Krugman a un peu évolué. Il répond par un « ferme peut-être » à la question de savoir si « Bob » a raison de penser que la révolution numérique est moins importante que la révolution industrielle du XIXe siècle.

Il est vrai que l’économiste de la Northwestern University sait se montrer persuasif. Son ouvrage sur « l’ascension et le déclin de la croissance américaine » s’est attiré une avalanche de compliments depuis sa parution. Un chroniqueur du Washington Post (Robert J. Samuelson) en parle même comme du « livre d’économie sans doute le plus important de l’année ». Gordon n’ajoute pourtant rien de fondamentalement nouveau à sa réflexion. Mais il donne à celle-ci, sur près de 800 pages, une ampleur qui force le respect.

Aux lecteurs convaincus que la Silicon Valley va révolutionner les modes de vie, il suggère ceci : imaginez ce que vous ressentiriez en entrant dans l’appartement d’un Américain moyen de 1940. Puis représentez-vous la même expérience pour un Américain de 1940 qui remontrait le temps jusqu’en 1870. « Vous ou moi pourrions tomber sur un appartement des années 1940 […] et le trouver globalement fonctionnel, soutient Krugman dans son article. Nous serions contrariés par l’absence de télévision et d’Internet – mais pas horrifiés, ni dégoûtés ». L’Américain de 1940, lui, aurait beaucoup plus de mal à revenir en arrière. Les effets des cinq « grandes inventions » qui ont tiré la croissance entre 1870 et 1970 (l’électricité, l’assainissement urbain, la chimie et la pharmacie, le moteur à combustion et les communications modernes) ont rendu la vie méconnaissable. « L’invention de l’électricité a apporté de la lumière aux soirées. L’invention du téléphone a tué la distance. Et l’invention de ce que General Electric appelait les appareils électrodomestiques a libéré les femmes de la servitude ménagère », énumère The Economist.

L’arrivée d’Internet n’a rien de comparable, assure Gordon. Car, à ses yeux, la révolution informatique est « unidimensionnelle », contrairement à celle qui l’a précédée : elle se cantonne aux domaines de l’information, de la communication et du divertissement. L’universitaire est en outre persuadé que l’essentiel est derrière nous, et que les effets du phénomène sur la croissance resteront modestes. En témoigne selon lui le taux de productivité. Celui-ci a augmenté en moyenne de 1,62 % par an entre 1970 et 2014 aux États-Unis, contre 2,82 % entre 1920 et 1970. Voilà la preuve que le « siècle spécial » (la période de forte croissance) s’est définitivement achevé il y a plus de quarante ans. « La voiture sans conducteur ne change pas autant le monde que l’invention de la voiture elle-même », souligne The Economist. Les Américains devraient en prendre acte et se préparer à l’inévitable stagnation des revenus moyens pendant une période qui pourrait durer vingt-cinq ans.

La plupart des critiques accordent à Gordon d’avoir peut-être raison sur ce point. Il est possible que ni le numérique, ni les objets connectés, ni les imprimantes 3D, ni l’intelligence artificielle, ni rien de ce qui sort des cerveaux en ébullition de la « tech » californienne ne se traduise substantiellement en termes de croissance. En revanche, écrit Krugman, « je soupçonne que des phénomènes comme les réseaux sociaux changent davantage la vie des gens que Gordon ne le reconnaît ». D’une manière générale, renchérit The Economist, l’auteur « sous-estime à quel point la révolution numérique est en train de bouleverser chaque aspect de notre vie quotidienne ».

Une bière et un livre, s’il vous plaît !

Karel Altman est un ethnologue, historien et anthropologue, spécialiste de la culture populaire tchèque. Il est aussi, à la ville comme à la scène, un amoureux de la bière. Comme il le confie au bimensuel Knižní Novinky, Altman aime « depuis l’enfance » ce breuvage « mousseux et magique, capable d’étancher la soif, d’accompagner un plat, tout en élevant l’âme ». Il y voit en outre un sujet d’une richesse inépuisable. Au point que le chercheur promet, au moment même où il publie le fruit de vingt-cinq ans de travail, que « Prague et la bière » ne sera pas son dernier livre sur la question.

Le lecteur n’a aucune raison d’en douter. Car les compatriotes d’Altman vouent un culte à cette boisson, dont ils se targuent d’être les plus gros consommateurs au monde. Cet engouement n’a évidemment pas échappé aux éditeurs : on trouve dans les librairies tchèques des ouvrages consacrés aux couleurs de la bière, des essais sur les buveurs de bière et d’autres sur les lieux qu’ils fréquentent, des livres de photographies de bières ou d’amateurs en train d’en boire, et même des livres sur les livres consacrés à la bière.

Altman a donc choisi d’étudier à son tour, d’un point de vue savant, le rapport de ses concitoyens à ce « don de Dieu », à ce « pain liquide » capable de remplacer toute nourriture (« là où il y a une brasserie, pas besoin de boulangerie », assure un dicton local). L’auteur insiste en particulier sur la façon dont la bière est devenue un marqueur identitaire pour les habitants de Bohême et de Moravie sous les Habsbourg, puis la manière dont elle s’est imposée comme un symbole d’unité nationale une fois proclamée la République tchécoslovaque, en 1918. « L’histoire de Prague, écrit Altman, a basculé quand boire dans un bar a cessé d’être une simple habitude agréable pour devenir un devoir national. »

« Prague et la bière » n’évite pas toujours l’écueil de la grandiloquence. Mais l’hebdomadaire Reflex apprécie aussi son humour, particulièrement saillant lorsque l’ouvrage s’intéresse aux « phénomènes culturels qui ont toujours accompagné le fait de boire de la bière, comme les records et les concours ». Sans oublier les caricatures anciennes et les illustrations souvent truculentes qui ponctuent le livre et feront, selon le quotidien Lidové Noviny, le bonheur de tous les amateurs de mousse.